Anachroniques

27/09/2020

Exil, identité, mémoire, exil de la mémoire

 RIGAL-GOULARD, Sophie, Raconte-moi ma vie, Rageot, 2019, 160 p. 7€20

Pourquoi demander ce qui s’est passé dans sa vie, quand on est une ado comme les autres… ou presque ? C’est qu’Enola a perdu la mémoire après un accident et elle s’interroge sur ce qu’elle ressent en présence de certaines personnes, notamment de Devon. En qui peut-elle avoir confiance, où se trouve la vérité dans ce qu’on lui raconte ? Et que cachait-elle, et pourquoi, dans son passé ? Une quête de morceaux de soi commence, pour aller où ? Ce roman très captivant et court à lire dès 10/11 ans.

Myriam Janis

 Adrianson Sophie, Ailleurs meilleur, Nathan, 2019, 14 p. 5€95

L’ouvrage, qui s’adresse aux pré-adolescents et préadolescentes, se déroule en dix étapes : Koumoala en Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Sahara, Maghnia, Oujda, Nador, Melilla, Malaga, Paris, Lorient. C’est l’histoire de pays gangrenés par les guerres. Alassane est ivoirien. Ses parents sont inquiets pour leurs enfants et les envoient chez leur grand-mère au Burkina Faso. Il a quinze ans, mais, à cause de sombres histoires de familles, il se retrouve sans rien. Il décide alors de partir pour l’Europe. En route il se lie d’amitié avec un jeune malien, Modeste. Ils mendient, fouillent les poubelles, louent leurs services en échange d’un peu de nourriture. Au prix d’énormes souffrances les deux amis prennent pied en territoire espagnol. Modeste perd sa main gauche mais l’effroi et l’espoir d’un ailleurs meilleur l’empêchent de s’arrêter. Lui et Alassane courent vers l’Europe promise. La croix Rouge les accueille dans un Centre d’Accueil Temporaire pour Immigrés dans le camp de Melilla. Puis ce sera l’Espagne où Modeste s’arrêtera et enfin Lorient via Paris pour Alassane. Là il apprend le français puis est embauché dans une crêperie où il se lie d’amour avec une stagiaire.

Si le récit épouse une trajectoire courante de migrants, en revanche, le roman tait les horreurs que vivent les enfants mais aussi les femmes et les hommes poussés à émigrer à cause de l’instabilité politique dans leur pays d’origine ou de la misère, et des deux en général. En cela, Adrianson se coule dans le récit classique pour la jeunesse, un récit où la brutalité du monde est passée sous silence. Le revers de cette attitude littéraire est de donner une image illusoire des migrants. Le récit repose sur la bien pensance, les bons sentiments –les héros trouvent toujours une bonne âme pour les héberger, même aux moments les plus critiques–. C’est ainsi que le réalisme en littérature de jeunesse glisse vers un moralisme de pacotille pétri d’idéologie bourgeoise. Au fond, les ressorts géopolitiques des migrations africaines et subsahéliennes en particulier resteront ignorés du jeune lectorat. C’est dommage car la composition du roman laissait espérer un travail d’écriture plus approfondi.

Le Bosco avec la commission lisezjeunesse

 Kochka, Frères d’exil, illustrations de Tom Haugomat, Flammarion jeunesse, 2019, 143 p. 5€

Sur fond de réchauffement climatique, Kochka conte une fable sur l’exil, une réflexion sur l’accueil et l’hospitalité, un conte d’enfance relié par des lettres aux êtres chers des générations antérieures laissées sur place. La fin est euphorique, épousant l’humanisme de l’auteur pour conjurer la haine des migrants qui traverse le monde contemporain.

Commission lisezjeunesse

 Hoestland Jo, La Grande Peur sous les étoiles, illustrations de Johanna Kang, préface de Claude Roy, Syros, 2019, 36 p. 16€90

Cette nouvelle publiée en format italien est illustrée par Johanna Kang. Les tons jaunes, ocres ternes, les variations de marron, l’impressionnisme sombre de la seule page bleue, le voile qui domine, telle une pruine mettant à distance comme elle imposerait l’attention, tout cela appuie le texte au style précis de Jo Hoestlandt.

Le récit est rétrospectif : Hélène, une vieille dame raconte son enfance durant la seconde guerre mondiale, en France occupée par les allemands. Elle conte une histoire d’amitié avec une petite fille de son âge obligée de porter l’étoile jaune. La peur est omniprésente et l’écriture sonde l’épaisseur de la relation d’amitié.

Ce récit sous forme d’album émeut les jeunes lecteurs de 8 à 12 ans non par un jeu de pathos mais par la présentation d’une situation de guerre et en en appelant à la conscience des lecteurs et lectrices.

Commission lisezjeunesse 

Brossaud Pierre-Antoine, Guenon, rouergue, 2019, 208 p. 11€70

Voici un roman sur le harcèlement. L’héroïne, Manon, est en classe de troisième. Ses camarades se moquent d’elle et l’appellent Guenon. Le rapport à son corps déjà difficile pour la jeune adolescente en prise à la boulimie, cette addiction à la nourriture qui la dégoûte d’elle-même, va entrer dans une phase critique. Le rapport aux autres devient heurté, le rapport à soi bute sur le mur d’impasses douloureuses. La rencontre avec un garçon est-elle en mesure de remettre Manon dans le sens de la vie ? Le livre explore ce cheminement. On regrettera que la fin soit outrée, elle vient nuire à ce qui aurait pu être un roman plein de pertinence sur le sujet à vif du harcèlement. La fin défait ce que le début du livre avait patiemment tissé, ce qui est dommage. C’est l’avis de la majorité de la commission lisez jeunesse

Commission lisez jeunesse

20/09/2020

Lire pour mieux cliquer

Guiller Audrey, Les écrans, illustrations d’Andrés Lozano, Milan, 2017, 40 p. 8€90

Ce documentaire paru fin 2017 s’adresse aux enfants de 8 à 12 ans. Chaque double page traite d’une problématique liée à l’utilisation des écrans dans la vie quotidienne : pourquoi les écrans attirent mon regard ? Que fait mon cerveau quand je joue sur l’ordinateur ? D’où viennent les images que l’on voit à l’écran ? Pourquoi les télés étaient très grosses avant ? Qui fabrique les écrans ? C’est vrai, tout ce qu’on voit à la télé ? Pourquoi mes parents veulent que j’éteigne la télé ? Pourquoi on dit que les écrans fatiguent les yeux ? Est-ce que les écrans vont remplacer les livres ? Pourquoi mamie dit que c’est compliqué les écrans ? Est-ce qu’on a des écrans dans tous les pays du monde ? Pourquoi je ne peux pas aller tout seul sur internet ?

D’autres sujets sont aussi abordés : pourquoi l’écran ne captive pas l’attention du chien ? Où trouve-t-on des écrans ? C’est quoi internet ? Quelle mémoire est mobilisée quand on travaille à l’écran ?

Alors oui, cet ouvrage est bien fait et agréable à consulter avec son papier glacé.

Le seul bémol tient au parti pris courant en littérature de jeunesse : les questions liées à l’exploitation sont évacuées du documentaire. Ainsi, le livre mentionne bien les terres rares (terbium, cérium) utilisées pour fabriquer les écrans mais rien n’est dit sur les conditions de leur extraction. Pourtant, c’était l’occasion de montrer comment le travail des enfants sert les profits des entreprises du secteur. En revanche, il est bien dit que leur extraction est polluante : polluer n’est pas mis en relation avec exploiter. De même, l’ouvrage mentionne l’inégale répartition des écrans sur la planète, mais rien n’est dit de l’inégalitaire répartition des richesses entre les pays.

 

C’est quoi le monde numérique ?, d’après la série « Dans la toile » créée par Nathalie Dargent, Emma Carré et Aurélie Angebault, textes de Nathalie Dargent, Univers graphique d’Emma Carré, Milan, 2019, 128 p. 8€50 ; C’est quoi le monde numérique ? Tome 2, d’après la série « Dans la toile » créée par Nathalie Dargent, Emma Carré et Aurélie Angebault, textes de Nathalie Dargent, Univers graphique d’Emma Carré, Milan, 2019, 143 p. 8€90

La visée de l’ouvrage est documentaire. Son but est souvent pratique : internet, comment ça marche ? Comment sont faites les adresses électroniques ? Comment se protège -t- on d’un virus informatique ? Que fait le pirate informatique ? Que sont les réseaux sociaux ? Qu’est-ce que le téléchargement illégal ? Etc. Les autrices répondent à ces questions en bandes dessinées

Le tome 2 traite de : les secrets d’internet, les GAFAM et les acteurs d’internet, les mensonges de la toile, les bons réflexes d’utilisation, les mots de la toile, enfin un index qui clôt l’ouvrage

Dans les deux volumes, la bande dessinée mêle des histoires, des anecdotes, des informations, des explications. Un lexique permet au jeune lectorat de suivre sans difficulté. Pourtant, les 128 et 143 pages sont serrées et généreuses en informations diverses sur les sujets abordés.

La commission lisezjeunesse a beaucoup apprécié le livre et le recommande aux 10/14 ans.

 

PHirtzig Mathieu, Wilgenbus David, Geek et savant. Toute la culture numérique en un clic, illustré par Vincent Vergier, Nathan, 2019, 80 p. 9€90

On part de la découverte de l’imprimerie puis au métier à tisser de Jacquard et aux premières machines à calculer avant d’en venir à la micro-informatique et à l’intelligence artificielle. Le chapitre suivant est lui aussi historique. Il part de Jules César, pionnier du chiffrement militaire, d’Al Kindi un mathématicien aristotélicien de Perse et on passe à la reine des développeurs et développeuses, Ada Lovelace, à Morse, Tuting, Grace Hopper, Bushnell, Wozniak et Steve Jobs, Gates, Torvalds, Zuckerberger, Snowden. C’est une partie très bien faite et qui marie habilement histoire et actualité. La troisième partie est consacrée aux objets, de l’ordinateur aux jeux vidéo. La quatrième partie explore les espaces sociaux où on trouve l’informatique. Une cinquième et dernière partie fait état des défis que nous pose l’informatique : son apprentissage, les enjeux écologiques auxquels elle se heurte, la question de la sauvegarde de la vie privée, les liens tumultueux qu’elle entretient avec l’information, quelques questions de droit, celles liés à son utilisation en sciences, médecine et arts, enfin le rapport avec le marché de l’emploi et la dimension économique dans laquelle elle se trouve impliquée. Un quiz achève l’ouvrage qui s’avère être un très bon outil d’information, d’explication parfois et une source de connaissances qui ne se coupe pas de l’histoire humaine mais inscrit les inventions liées à l’informatique à l’histoire générale de l’humanité.

Commission lisezjeunesse

13/09/2020

Réflexion sur la lecture et pratique d’orthographe…

 Gasparov, Martine, Lire, à quoi bon ?, dessins d’Alfred, Gallimard, collection Philophile, 2020, 48 p. 10€

Alors que « la modernité favorise les biens de consommation, commercialisables, échangeables, rentables et donc éphémères et périssables », « amalgamant culture et loisir », ce petit livre aisé à lire dès 12/13 ans –même si la collection s’adresse aux lycéens– invite à la réflexion sur l’acte même de la lecture.

Après une brève évocation de l’origine de la lecture, donc de l’écriture, vers 3500 ans avant JC, l’autrice développe le lien qui unit les sociétés à une volonté de mémoire. Bien des questions sont abordées assez brièvement et agrémentées de citations patrimoniales Par exemple : lire est-il un défi au temps ? Lire rend-il indépendant ? Est-ce que lire c’est s’instruire ? Lire peut nous transformer ? La lecture n’est-elle qu’une évasion ? En quoi lire est un acte de rencontre avec autrui ? Lire permet-il de se connaître soi-même ? Lire est-il une activité solitaire ?

La fin de l’opuscule traite avec intelligence du rapport à internet, incluant la question de la lecture dans la question englobante du réfléchir par soi-même. L’autrice retourne ainsi sur l’évocation première du rôle mémoriel de l’écriture ayant engendré cet acte cognitif qu’est la lecture.


 Puddu Pierre, Je construis mon orthographe et mon vocabulaire, Paris, Tom Pousse, 2019, 59 p. 13€

Cet épais cahier de travaux pratiques s’adresse aux élèves soit dysorthographiques soit en difficultés, du CE2 jusqu’au collège. Il peut aussi être utilisé avec des adultes en apprentissage de l’écrit. Les exercices reposent sur l’observation puis sur la réflexion. Les mots sont classés en fonction des lettres qui les composent. L’idée conductrice est que l’enfant construit son orthographe au fil du temps grâce à un classement effectué depuis l’observation des correspondances lettres/son. L’auteur privilégie une seule et même grille de classement pour toutes les lettres, il s’appuie sur la combinaison des lettres et non dans les sons pour faire advenir des cohésions orthographiques de l’écriture. La systématique proposée par Nina Catach sous-tend le travail de conception avec la distinction des morphogrammes (lettres à valeur grammaticale), logogramme (différence d’écriture pour distinguer des homophones) et phonogrammes (lettre et combinaisons de lettres marquant un son).

Les exercices amènent à classer les orthographes d’usage (comme le M qui précède le P et le B), celle liée à la prononciation (C se prononce [s] devant E et I), celle qui s’appuie sur une régularité ([az] s’écrit age). Ils s’appuient aussi sur les familles de mots, ce qui renvoie à un enrichissement du vocabulaire.

Le livret impose seulement de travailler avec l’alphabet phonétique international.

Bien sûr, il s’agit d’un outil de travail qui structure des séances et non de fichiers autocorrectifs, ce qui permet effectivement de mettre l’élève en situation entière de construire de plus en plus en autonomie, donc de manière de moins en moins accompagné son orthographe : c’est en cohérence avec le projet. Cela signifie de discuter avec l’élève les classements qu’il propose. Le livret permet aussi le travail en groupe des élèves. L’important est de prendre le temps, et si le travail s’effectue dans la forme d’un préceptorat, aller à l’allure de l’élève et ajuster l’ordre des exercices aux propositions de l’élève. Prendre le temps est une nécessité si on veut faire ressortir aux yeux de l’élève et des élèves les raisons qui sous-tendent l’orthographe et qui ne relèvent pas toutes de règles mais de l’histoire des mots. C’est un échange source d’enrichissement lexical pour les élèves.

Philippe Geneste

06/09/2020

Pour mieux comprendre le monde

 Géographie

Braun Dieter, Les Montagnes du monde, 2019, Milan, 96 p. 20€

Le documentaire est solide pour des enfants entre 8 et 10 ans. Le commentaire est d’une lecture facile mais pas simpliste et l’essentiel des connaissances est livré : la formation des montagnes, leur évolution, leur composition, la vie qu’elles renferment, l’histoire humaine qui leur est liée. Mais plus que le contenu informatif, ce sont les illustrations qui font l’attrait de ce livre en format italien, de plus de 90 pages. Leur côté cubiste à forte stylisation suggère une grande précision descriptive. Le jeu des couleurs, qui s’évade du réalisme pour lui préférer la création d’atmosphère, anime les panoramas de paysages invitant à la recherche des motifs de la composition de chaque page. Ce livre est une bonne idée de cadeau.

 Flouw Benjamin, Grandiose. Les végétaux les plus fous, Milan, 2019, 43 p. 19€90

L’ouvrage de très grand format est un hymne aux végétaux. C’est un appel à la sensibilité humaine pour la protection de ce secteur du monde du vivant menacé par l’activité capitaliste journalière. L’artiste dessine des arbres exceptionnels, qui créent la surprise du lecteur, qui suscitent chez lui la curiosité, qui l’intriguent, l’interrogent. Bien sûr, il y a les tailles gigantesques comme celle du séquoia, de l’eucalyptus regnans, les réseaux racinaires hors norme du figuier des banians ou du peuplier faux-tremble, l’incroyable longévité du pin de Bristlecone, les bizarreries bactériennes du cactus éléphant qui dissolvent les roches pour que la plante s’enracine dans le sol, les trois mètres cinquante de la fleur nommée arum titan. Il y a aussi les bizarreries, comme le palétuvier rouge, sorte d’arbre à échasses… Benjamin Flouw présente ainsi 49 plantes, avec dessin, répartition géographique, caractéristiques surprenantes et de vie, accompagnées de leur nom commun et de leur nom latin.

 

Sciences

jugla Cécile, guichard Jack, La Science est dans l’œuf, illustrations de Laurent Simon, Nathan, 2019, 32 p. 7€95 ; jugla Cécile, guichard Jack, La Science est dans le citron, illustrations de Laurent Simon, Nathan, 2019, 32 p. 7€95

Voici deux ouvrages qui font honneur grand à la vulgarisation scientifique. Les auteurs et l’illustrateur partent de situations faciles à mettre en place et développent un raisonnement scientifique à partir d’une manipulation. L’argument principal de la collection « la science est dans » vend la mèche :

« on retient 10% de ce qu’on lit, 20% de ce qu’on lit et écoute, 30% de ce que l’on voit, 50% de ce que l’on voit et écoute, 70% de ce que l’on dit, 90% de ce que l’on fait ».

C’est une leçon de chose à chaque double page et c’est un régal intellectuel. Des principes de chimie, de physique ou de biologie sont ainsi vérifiés ou illustrés. Jack Richard est coutumier de ce genre d’ouvrages et il collabore ici avec une spécialiste des livres documentaires.

Les situations stimulent la curiosité enfantine. Jugez-en : Pourquoi l’œuf flotte-t-il quand il est vieux ? La mayonnaise est-celle une émulsion ? Quel principe permet de faire des blancs en neige ? Comment faire rebondir un œuf sans le casser ? Comment faire entrer ton œuf dans une bouteille ? Œuf cuit dur, œuf à la coque, lequel des deux est le meilleur danseur ? etc. Est-ce que ton citron peut flotter ? Sais-tu nettoyer une pièce avec du jus de citron ? Pourras-tu écrire un message secret à l’encre invisible ? Comment créer un volcan avec du jus de citron ? etc.

Avec cette collection, le jeune lectorat s’instruit et prend goût à la science. Bien sûr, il est mieux que l’adulte accompagne l’enfant, mais cela dépend, en fait de son âge. Et cela revient à dire que cette collection peut être utilisée avec des jeunes enfants de 5/6 ans aussi bien que destiné à des enfants de 9/12 ans. C’est en effet une collection qui transcende les âges. De plus, en scannant la couverture des livres, on découvre des expériences filmées.

 Prottsman Kiki, Mc Ardie Sean, Mon premier livre des mesures… animé ! illustré par Molly Lattin, Tourbillon, 2019, 24 p. 16€50

C’est un livre animé pour les enfants de l’âge de l’école primaire, un âge variable selon que l’enfant sera accompagné ou non. Il comprend 9 chapitres : Qu’est-ce que La Mesure ? La Longueur, Le Poids, Le Volume, La Durée, Lire l’heure, La Température, Le Quiz des mesures, Mesure ta chambre !

L’ouvrage commence par le relativisme des mesures, variables selon les civilisations. Pour la longueur, il est fait référence au kilomètre, au mètre, au centimètre, au millimètre. Pour le poids, à la tonne, au kilogramme, au gramme, au milligramme ; pour le volume, au litre, au centilitre, au millilitre. La température étudie le degré Celsius. L’ouvrage est rempli de volets, d’instruments détachables pour faire les activités (35 en tout) proposées dans les doubles pages. C’est un ouvrage vraiment remarquable, qu’un élève de sixième utilisera avec profit. Un pop-up termine l’ouvrage avec la question des mesures des éléments d’une chambre que l’enfant est invité à investir dans sa propre chambre.

Au cours des activités, l’enfant aborde les concepts spatiaux et le mesure, en passant par des jeux simples et bien étudiés. Le vocabulaire est toujours expliqué, bref, c’est un livre où transparaît la préoccupation pédagogique des auteurs.

Philippe Geneste

30/08/2020

Portraits d’artistes

 

Nie Chongrui, Au Loin, une montagne…, traduction du chinois Elia Lange et Natalie Nie, Steinkis, 2019, 264 p. 28€

1964, l’auteur a 19 ans. Les événements politiques ont privé sa famille de l’aisance dans laquelle elle avait, jusque-là, vécue. Le jeune homme, pour gagner sa vie, renonce à des études d’art pour devenir mécanicien dans le secteur de la construction. C’est à partir de là qu’on le suit, jusqu’à aujourd’hui. Le livre raconte par le dessin ce parcours et notamment les débuts de la révolution culturelle (1966-1976, à la mort du président Mao Zedong).

Il s’agit d’une autobiographie graphique avec des encadrés narratifs à valeur explicative. Le dessin en noir et blanc, dessin au trait réalisé souvent à partir de photos, intégrant des dessins de carnets de l’époque (certains sont donnés en annexe avec des photographies) où l’auteur travaillait sur les chantiers du Ningwu dans la province du Shanxi. Excellent portraitiste, amoureux des détails, paysagiste confirmé, Nie Chongrui propose des planches en format italien  (30 x 21 cm) d’une intensité rugueuse contenue dans des compositions rigoureuses.

Nie Chongrui travaille sur un immense chantier, dans le Shanxi, où se construit une usine d’armement. Les dessins nous font pénétrer dans cette province reculée, qui échappe au début aux troubles de la révolution culturelle, avant d’être rattrapée par elle. L’auteur livre ce qu’il a vécu, tel qu’il l’a vécu. Il n’y a pas de fioriture ni d’essai de magnifier un peuple paysan et ouvrier avec lequel il est pourtant en empathie. La texture du dessin couvre, généralement, l’intégralité des cases ou des pages, enveloppant le lecteur, l’empêchant de sortir de l’univers créé. Nie Chongrui joue de la perspective, créant avec adresse des effets de surprise et de mouvement. De plus, le dessin capture mieux l’instantanéité que la peinture. Or, cet album est un récit déclaratif. L’auteur, alors qu’il était ouvrier sur le site, dessinait pour conserver en lui-même trace de ce qu’il ressentait. L’intensité du dessin a, sûrement, à voir avec cette expérience retenue dans les carnets dont s’est servi l’auteur pour revenir sur sa vie. Les traits zébrés, ramifiés, hachurés, croisés rendent pénétrants les visages au-delà de l’apparence. Ils relèvent d’un art intime qui ne ment pas, un art qui cherche une vérité des êtres. Le dessin fait apparaître la structure interne des objets, des lieux mais aussi révèle les ressorts des comportements des personnages. Tout fait corps, ici, espace et personnages plongés dans un moment historique de grande violence symbolique et réelle. Nous pourrions parler d’un graphisme à l’estomac comme Gracq parle de littérature à l’estomac.

La montagne que le titre convoque est le Guancen Shan que l’auteur peut voir chaque jour. Il y liera une amitié avec un habitant Zhang Juquan qui n’est pas sans rappeler la situation décrite par Luxun dans Village natal. Cette amitié intimement liée au mont Guancen, au pied duquel vivait Zhang Juquan, est le fil directeur du récit :

« Je réfléchis toujours à cette question : Juquan et moi venions de milieux très éloignés et avons vécu des vies bien différentes, mais chacun de son côté n’a jamais cessé de penser à l’autre. Pourquoi cela ? Sans doute parce que nous sommes tous les deux enfants de cette montagne, nous sommes donc des frères ? Voilà, cette histoire qui a duré plus de cinquante ans me relie toujours aux montagnes Guancen par des liens inextricables ».

 

Gentil Mano, Léonard de Vinci, un drôle d’oiseau, oskar, 2019, 91 p. 9€95

La biographie de Mano Gentil est menée à la première personne. Le but est de convaincre le jeune lectorat (10/14 ans) par une identification au personnage historique. Le récit n’est toutefois pas chronologique puisqu’il commence en 1515, alors que Léonard de Vinci (1452-1519) se prépare à migrer en France sous la protection de François Ier. La narration va donc se faire rétrospective, avec un long arrêt sur les apprentissages auprès du maître Andrea Verrochio. Les relations amicales avec Botticelli contrastent avec la détestation qui unit le jeune Léonard à Michel-Ange. Il nous raconte, ensuite, les relations avec les mécènes (Laurent de Médicis à Florence d’abord, le duc Ludovic Sforza à Milan, puis César Borgia à Venise ; en 1513 il est auprès de Julien de Médicis, enfin en France de 1515 à 1519). Mano Gentil explique très bien et simplement le contexte historique, les multiples centres d’intérêt de Léonard de Vinci. Le technicien, l’ingénieur, l’architecte, le sculpteur, le peintre, l’écrivain, le mathématicien (un goût prononcé), l’urbaniste… sont présents, font l’objet d’épisodes divers qui dépeignent l’étendue des savoirs de cet homme qui incarne ô combien l’humanisme qui éclot à la Renaissance.

Le récit à la première personne permet aussi à l’auteur d’interroger des énigmes de la vie de Léonard de Vinci : pourquoi ne terminait-il pas ses tableaux ? Que cache cette insatiable soif de connaître ? Qu’est-ce qui anime ce joyeux drille pour qu’il sache s’enfermer dans l’étude autant que multiplier les expériences et expérimentations ? Le cahier documentaire de 16 pages, en couleur, permet de voir des lieux, des personnages, quelques rares peintures et réalisations -dessins, croquis- de Léonard de Vinci. Un glossaire facilite la lecture des passages techniques concernant principalement la peinture.

Philippe Geneste

23/08/2020

Á tout âge, le monde par la bande


ALDEGUER Hélène, Après le printemps. Une jeunesse tunisienne, Futuropolis, 2018, 136 p. 21€
L’ouvrage rend compte de la situation politique après la chute de Ben Ali en 2011. L’action se passe dans la ville Le Kef de la région montagneuse du nord-ouest de la Tunisie. Le parti islamiste conservateur, Ennahdha, a pris le pouvoir par les urnes mais la situation économique et sociale est tendue. Les jeunes tunisiens sont las de la répression. Le 6 février 2013, Chokri Belaïd, secrétaire général du parti des patriotes démocrates unifiés, parti d’extrême gauche, est assassiné. Ennahdha est de plus en plus contesté. Le soir du 6 février, le premier ministre annonce la formation d’« un gouvernement de compétences nationales sans appartenance politique ». Cela n’empêche pas de nombreux heurts de manifestants hostiles au pouvoir avec les forces répressives. De nombreuses immolations scandent le mois de mars 2013 alors qu’un projet de nouvelle constitution aiguise les conflits politiques. Au même moment des groupes liés à Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) mènent des attentats dans la région du mont Chambi. En juin c’est une jeune lycéenne tunisienne pro-femen qui est arrêtée. La venue à son procès de trois militantes Femen européennes fait scandale. Le 25 juillet 2013 Mohamed Brahmi, fondateur du parti Mouvement du peuple (parti nationaliste nassérien), est à son tour assassiné en sortant de chez lui. Les manifestations se multiplient, notamment à l’instigation de la jeunesse tunisienne. En janvier 2014, la nouvelle constitution est adoptée, moins imprégnée d’islamisme que n’en contenait son projet. Là s’arrête la bande dessinée.
Le récit d’Hélène Aldeguer traverse cette période à travers le cheminement de quatre jeunes : Saïf, Aziz, Chayma et Mériem. Les illustrations en noir et blanc rendent compte du désenchantement et de la rudesse d’une période historique sans lendemain. Le syndicat de l’UCTT, incontournable, reste dans ses travers nés de sa longue histoire institutionnelle sous Ben Ali. Le rapport de la population à l’islam est particulièrement bien analysé. Ce que les dessins permettent aussi, c’est de ressentir la dispersion des énergies en l’absence d’un cadre commun de lutte ne s’inscrivant pas dans la course au pouvoir et, au contraire, alliant invention de rapports locaux communaux ou de proximité et cadre syndical pour défendre les travailleurs et travailleuses avec emploi ou sans emploi. 
Philippe Geneste 

KOUBAA Laïla – Janssens Laura, Plus Profond Que l’Océan. Souvenirs d’un émigré, Steinkis, 2018, 88 p. 16€
Le choix du dessin et des couleurs, le choix de la mise en page sont de faire entrer dans la problématique de l’émigration par la poésie, l’impression et l’émotion. Un grand-père raconte son arrivée en France, le pourquoi de son départ de Tunisie, le temps d’adaptation et la vie commune en France, son nouveau pays. Par la narration sensible de Laïla Koubaa, l’ouvrage s’adresse à tout public, dès 9 ans. L’album est un trésor d’inventivité graphique et de trouvailles verbales, toujours avec grande simplicité d’exécution. 

BALTSCHEIT M., n.o.n.o. le petit robot, illustrateur ULF K., Bayard, 2019, 64 p. 9€95
Six histoires composent cet album de bande dessinée. Le sujet en est la découverte du monde par un robot. C’est l’occasion d’une exploration de réalités quotidiennes de l’enfant : balançoire, ballon, tétine, neige, chocolat chaud, des blocs de construction (comme les lego). Le robot joue le rôle de l’innocent et la situation humoristique permet à l’enfant de s’approprier le vocabulaire en se sentant avoir de l’avance dans l’apprentissage par rapport au petit personnage métallique aux composants électroniques. Le dessin est stylisé, chaque histoire privilégie une couleur en adéquation avec la saison ou le contenu même du récit. 

GIRARD Franck, Toto un sacré zigoto !, illustrations Serge BLOCH, Globule, 2019, 80 p. 9€95 ; Girard Franck, Toto même pas mal !, illustrations Serge Bloch, Globule, 2019, 80 p. 9€95
Ces deux opus de Toto rassemblent une suite de gags très drôles, tous liés à la vie quotidienne des jeunes enfants. C’est hilarant, et les enfants en raffolent dès qu’ils sont en mesure de lire. La tension ne tombe jamais, on peut lire les ouvrages dans l’ordre des pages ou alors butiner dans chaque volume au gré des envies et des dessins. On y revient aussi car on n’ en retient pas tous les gags. La commission jeunesse a beaucoup apprécié et le livre n’a cessé de passer de main en main. 

L’HERMENIER, DJET, PARADA, La Rivière à l’envers. Tomek, d’après le roman de Jean-Claude Mourlevat, Jungle, 2018, 72 p.
Voici une belle adaptation du roman de tonalité fantastique de Moulevat. Les dessins flirtent avec le trait des mangas. C’est un récit d’aventures, euphorique dans sa fin, intriguant dans sa réalisation, suggestif quant au thème de l’immortalité et du cycle de l’eau pris dans les rets de l’imagination littéraire. 

SCHMITT Michel-Yves, BEGON Maud, Le Réveil des poupées, Jungle, 2018, 48 p.
C’est une bande dessinée qui reprend le thème fantastique de l’objet animé, ici des poupées. Les enfants de 10 à 12 ans tremblent à la lecture du livre et sont fascinés au cours de l’avancée de la lecture.
Commission lisez jeunesse

11/08/2020

Les reflets de Manon

 

GRATIAS, Claire, Je voulais juste être libre, édition Le Muscadier, collection Rester Vivant, 2019, 216 pages, 13, 50 euros.

Le roman s’ouvre sur le chagrin de Salomé, 16 ans, interrogée par la police la sommant d’expliquer les circonstances, ou ce qu’elle en sait, de la disparition de Manon, une adolescente de son âge, élève de seconde dans le même lycée, Manon, son amie intime et inséparable depuis le C.E.1. Mais pourquoi ces larmes, alors que de leur duo on la désigne comme la plus intrépide, et Manon comme la plus sensible ? C’est que Salomé est sans nouvelle de son amie, alors qu’elle ne lui cachait rien, auparavant, rien surtout de son martyre chez elle, ni, depuis la mort mystérieuse de son père, rien des années d’humiliations, de maltraitances tant mentales que physiques que lui a fait subir l’hystérie de sa mère. Les crises de rage de cette femme atteignent leur paroxysme lorsqu’ elle découvre sur le visage de sa fille, au retour du lycée, des traces de maquillage mal effacé lui révélant le besoin de liberté de Manon, sa volonté de s’émanciper de son joug.

Mais une nuit, au prétexte d’une fête, il y a huit mois de cela, Manon s’est enfuie, accompagnée d’un jeune homme à l’aspect fragile, Valentin, élève de terminale. Il a dix-huit ans, il conduit une voiture.

On retrouve Valentin, circonstance troublante, face à un avocat. Il lui raconte son amour pour Manon. Il explique comment il l’a conduite, selon le désir de la jeune fille, loin de chez elle, jusqu’en Bretagne, dans la maison de vacances de son père. Les dames de la bibliothèque qu’ils vont fréquenter chaque jour, ainsi que la vieille dame qui possède les clés de la maison, gentille voisine qui, connaissant Valentin depuis son enfance, accueille Manon comme le ferait une douce grand-mère, témoignent de l’aura qui enveloppait les deux amoureux… les premiers jours. Mais l’arrivée d’un artiste qui use de sa séduction auprès de Manon, faisant d’elle son modèle, puis sa maîtresse, va briser cette belle harmonie. Manon a-t-elle tant souffert dans son corps durant son enfance et son adolescence qu’elle s’en est détachée et qu’elle en a fait, après avoir compris combien sa beauté peut attirer certains hommes, le moyen et les armes pour s’affranchir, pour être libre, jusqu’au point de trahir Valentin, son amant sensible et romantique ? De trahir aussi son amour pour lui ? En fait, de se trahir elle-même ? L’artiste s’échappe lorsque la voisine lui révèle l’âge véritable de Manon. Valentin s’enfuit la voyant revenir des bras du vieux séducteur. La jeune fille disparaît.

Quelque mois plus tard, les deux jeunes gens vont se retrouver au hasard d’une rue, à Paris. Valentin y entame des études de cinéma, et Manon que fait-elle ? Même si son apparence a changé, même si elle ne ressemble plus à la jeune fille qui le fit tant rêver, Valentin, toujours amoureux, ne peut la quitter. Mais échouant à la sauver de l’enfer où elle recherche sa liberté, il s’y enlise, avec elle, jusqu’au drame.

Parmi les témoignages racontant l’histoire de Manon, celui de Salomé est le plus touchant, celui de Valentin, le plus émouvant. Les paroles de la mère sont effarantes, même lorsqu’elle révèle les causes du décès du père de Manon qui, si la jeune fille les avait connues, si sa mère les lui avait dites, les lui avait expliquées, auraient aidé la jeune fille, et permis d’éviter un chemin qu’inconsciemment elle a pu imaginer être celui de son père. Et nous ne parlons pas de l’indifférence ou de la faillite d’anticipation, d’écoute et de compréhension, de certains professeurs ou personnes d’autorité du lycée… toute cette société enfin qui fait que les sentiments de Manon, on ne les connaîtra jamais, que sa détresse, ses espoirs, que ses paroles, on ne les entendra jamais.

La profession de foi de la collection Rester Vivant est d’offrir « sans détour… aux pré-ados, aux ados… et plus généralement à tous les lecteurs qui résistent encore à l’asservissement des esprits, quel que soit leur âge » des romans qui, sans mièvrerie, décrivent la réalité du monde et des rapports sociaux. Claire Gratias, dans ce roman, a permis cette équation subtile d’ouvrir la lecture à toute une palette d’émotions, à la colère, au chagrin, à l’empathie, à l’imaginaire et à la réalité du monde.

Annie Mas

04/08/2020

Deux jeunes filles face à l’alcoolisme de leurs parents

Rigal-Goulard, Sophie, Elles, Rageot, 2020, 189 p., 14,50 euros.

Résumé

L'histoire se déroule au rythme d'une année scolaire. Elle commence donc le jour de la rentrée, au mois de septembre. Marina est une adolescente dont les parents viennent de divorcer. Son père habite loin, sur Versailles, tandis que sa mère doit les garder, son petit frère, Vania, et elle. Ce jour-là, c'est Marina, élève de quatrième, qui emmène son petit frère, élève de CM1, à son école. sa Leur maman, alcoolique, ayant oublié la rentrée scolaire. Sous l'emprise de l'alcool, elle n'est plus la même, au point que Marina ne l'appelle plus "maman" mais "Elle".

Elle perd son travail et ne cesse de mentir à ses enfants pour tenter de sauver les apparences en leur disant que tout va bien alors que même le petit Vania a conscience de l'atmosphère pesante à la maison et du changement de comportement de sa maman lorsqu'elle est ivre. Pourtant, Marina fait de son mieux pour le protéger au quotidien en essayant de le faire rire, en écoutant ses histoires, en s'occupant de remplir le frigo, en couchant leur mère lorsqu'elle rentre trop saoule... Elle lutte chaque jour pour cacher leur secret et protéger à la fois sa maman et son frère : elle se fait la plus discrète possible au collège et fait fuir le peu d'amis qu'elle a pour préserver son secret, sa "honte". Elle imite la signature de sa maman dans son carnet de liaison et répond au téléphone à sa place pour tromper ses enseignants. Pendant les vacances de Noël, alors que Marina et Vania doivent aller voir leur père à Versailles, leur mère leur fait du chantage en leur disant qu'elle pourrait mourir sans eux. Même si, après chacune de ses crises, elle dit à ses enfants qu'elle est désolée, elle recommence rapidement à boire en cachette. Terrorisés à l'idée que leur mère se suicide, Marina et Vania cachent la situation à leur père qui, de son côté, poursuit sa vie en retrouvant une autre compagne.

En parallèle de l'histoire de Marina, Justine, 28 ans, est professeure documentaliste au même collège. Elle est d'abord intriguée par cette élève qui se réfugie dans la lecture comme pour s'évader d'un quotidien trop oppressant. Puis, elle décèle en elle des signes qui lui font comprendre qu'il y a un problème dans cette famille, sans qu'elle sache quoi exactement. Justine perçoit que Marina a une blessure similaire à la sienne. En effet, le papa de Justine, qui est décédé cinq ans auparavant, était alcoolique. Alors qu'elle n'était qu'une enfant, il ne faisait que la rabaisser, lui répéter qu'elle était moche, qu'elle n'avait rien à faire sur terre... Si son passé continue de la hanter, Justine souffre, en plus, d'un chagrin d'amour récent. Heureusement, elle trouve, elle aussi, un réconfort dans la lecture mais qui est moins puissant qu'auparavant. Son travail est également une force pour elle, elle est appréciée par ses collègues et ses élèves malgré un look de vieille dame. Justine ne prend en effet pas soin d'elle, elle s'habille mal... Lors des vacances de Noël, elle évite sa famille et trouve du soutien auprès de ses copines. Néanmoins, sa grande sœur Emma, de huit ans son aînée, essaie, au fil des mois, de se rapprocher d'elle. Au début, ce rapprochement semble très compliqué car les deux sœurs ont peu de choses en commun : les deux enfants d'Emma ne lisent pas, elles ne se comprennent pas sur certains sujets, Emma est très jolie... Ce n'est qu'au mois de mai que Justine accepte de passer un weekend chez sa sœur. Cette dernière lui confie alors qu'enfant, elle a également subi des moqueries de la part de leur père alcoolique qui lui disait qu'elle était stupide et que seule sa beauté lui permettrait de gagner sa vie et le cœur des hommes. Pour le contredire, Emma s'est lancée dans les études et les diplômes pour faire aujourd'hui un travail qui la valorise. Son mari et ses enfants sont aussi une force pour elle dont elle a pu se servir pour surmonter ses blessures d'enfance causées par son père.

Suite à cette révélation, Justine décide de ne plus vivre dans les regrets. Comme pour contredire son père qui n'a fait que lui répéter pendant des années qu'elle était moche, elle se met à prendre soin d'elle, s'habille mieux, a une nouvelle coiffure. Ses collègues la complimentent et l'un d'entre eux semble même sous son charme... Mais, si elle reprend confiance en elle, Justine ne parvient pas à parler à Marina qui est, certes, à l'écoute de ses conseils en lecture mais refuse toute autre discussion. Elle va alors avoir l'idée de noter ses coordonnées sur un marque-page qu'elle glisse discrètement dans l'un des livres que Marina veut emprunter.

Ce n'est qu'à la mi-mai que Marina a, à son tour, une révélation. Alors que sa mère leur avait promis, une fois de plus, qu'elle arrêterait de boire définitivement pour trouver un travail, la jeune fille découvre des cachettes contenant des bouteilles. Elle jette l'alcool dans l'évier, en larmes, mais ne dit rien à son petit frère. Au dîner, sa maman, se rendant compte qu'elle n'a plus de bouteilles en réserve, part froidement de l'appartement. Le petit Vania, se met à pleurer et dit à sa grande sœur qu'il veut mourir. Marina, pour se protéger et protéger son petit frère, comprend qu’ils doivent s'éloigner, qu’ils doivent permettre à leur maman de se faire aider. Ils lui écrivent tous deux une lettre, puis se rendent ensuite chez Justine. Marina lui confie l’alcoolisme de que leur mère, leur désarroi et leur besoin d'aide.

Au lecteur d’imaginer la suite de l'histoire. Que se passera-t-il durant ce mois de juin. Comment se clôturera l’année scolaire pour ces deux enfants ? Quelle sera la promesse de leur dernier jour d’école ?    

Avis

J'ai beaucoup aimé ce livre qui se lit très facilement et a sa place dans tous les CDI. La détresse des personnages, très bien décrite, montre combien l'alcool peut être dévastateur sans qu'il y ait besoin d'un discours moralisateur. Les deux héroïnes sont attachantes : Justine -qui a été traumatisée plus jeune à cause de son père alcoolique et, bien qu'adulte, commence tout juste à se reconstruire- et Marina, qui prend des responsabilités trop grandes pour son âge, voulant protéger son petit frère à tout prix.

Milena Geneste-Mas


19/07/2020

L’internationale du conte II

Abarrou Jamâl, Lila et Amar. Contes berbères du Kif de la tribu d’Ayt Waryaghel, L’Harmattan, collection La légende des mondes, 2018, 179 p. 14€
Voici, une nouvelle fois, un très beau volume de la collection légende des mondes. L’auteur tient ces contes d’une conteuse qui les a recueillis de sa tradition familiale, géographiquement délimitée –ce dont rend compte le titre-. Ce sont des contes traditionnels qui circulaient donc parmi la population berbère de langue tamazight, au temps de la colonisation espagnole soutenue par la France entre 1921 et 1927. Ces contes berbères étaient transmis par les femmes. Ayt Waryaghel est le nom d’une tribu qui a tenu tête aux grandes puissances européennes.
Si l’exil est présent parmi les thématiques de l’ouvrage, celles-ci se rapprochent de celles de la mythologie que l’on rencontre partout dans le monde comme Lakhdira et Lakhdir qui est une version nouvelle du mythe de Cupidon et Psyché. Mais on rencontre aussi des motifs qui entrent en échos avec ceux des contes connus de ce côté-ci de la Méditerranée : « comment une fillette échappera-t-elle à un ogre maître d’école ? », « Pourquoi sept frères partent-ils en exil ? » Les contes sont traversés par des coutumes populaires comme l’épouillage, l’utilisation du moulin à bras, du brasero. Ils permettent au jeune lectorat de découvrir les us et coutumes des paysans berbères.
L’écriture de la transcription privilégie le dialogue. Un rythme ample crée une atmosphère qui confine, parfois, au sacré. Particularité de ces contes, ils ne sont pas systématiquement suivis d’une leçon morale.

tersis Nicole, Pikkivagitsaannaaq, la fugitive. Contes inuit du Groenland oriental, illustrations de Maëlle Toquin, bilingue français/inuit, L’Harmattan, collection la légende des mondes, 2019, 77 p. 12€
Ces contes ont été recueillis auprès d’un conteur groenlandais de Tasiilaq au Groenland oriental. Il parle le tunumiisut qui est la langue de 3600 personnes. Les saisons, comme dans toutes les traditions du conte, constituent une thématique privilégiée. On y rencontre aussi l’errance, l’exclusion, le mépris envers les femmes. Les personnages de l’ogre et de l’ogresse sont centraux. Le climat social représenté par les contes est rude et la musique y joue un rôle intégrateur autant que médicinal. Les personnages parcourent individuellement la contrée en kayak ou bien collectivement en umiak. Les ancêtres sont omniprésents sous la figure des esprits protecteurs, des revenants inquiétants avec une fonction centrale dévolue aux jeux du tambour. Des formules ouvrent et ferment chaque conte retranscrit en langue inuit et en français.

Mossadegh Nassereh, Hassani, le garçon qui disait toujours « Attends ! », illustrations Brice Follet, L’Harmattan, contes des 4 vents, 2019, 24 p. 10€
Ce conte d’Iran, en édition bilingue français-persan, bellement illustré par Brice Follet, illustre une leçon de morale qui clôt le livre : « il ne faut pas remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même ». L’enfant à qui on raconte l’histoire et qui sera fasciné par les dessins aux couleurs vives et par les traits fripons qui silhouettent le personnage principal, n’a aucun mal à s’identifier à Hassani. Ne retarde-t-il pas lui-même les injonctions parentales d’obligation sociale ? Le personnage de la grand-mère qui l’élève est une figure de l’impuissance de l’éducation jusqu’à ce que la situation se retourne en sa faveur à la toute fin du livre : elle sauve l’enfant grâce à son oncle et au message d’un corbeau. On est dans un merveilleux du quotidien, dans la joie de l’enfance insouciante.

Philippe Geneste

12/07/2020

L’internationale du conte

Gnazalé Dany-Laure, La Lune errante, illustrations de Maëlle Le Toquin, L’Harmattan, 2018, 24 p. 9€50
Ce conte issu de la tradition de Côte d’Ivoire, donne une explication de la présence changeante de la lune auprès des hommes. Les illustrations pleine page de Maëlle Le Toquin donnent vie en magnificence de joie au texte inventif de Dany-Laure Gnazalé.
Si la lune suit les hommes dans leur nuit, c’est à cause de l’amitié. Des étoiles de mer se sont dévouées pour que la terre puisse bénéficier de l’astre d’argent. C’est l’amitié qui a mené la lune à devenir le satellite de la Terre, et ceci afin de combler un désir des êtres humains. Quant aux étoiles, elles sont un scintillement au ciel des profondeurs marines.
Tout est harmonie dans ce conte pourtant en son départ si triste. Un très bel ouvrage qui repose sur une suite créative d’appropriations contemporaines de thématiques traditionnelles.

Kristofic Fabienne, Le jeune coq et la pièce d’or / Jenn kok-la épi pies lό-a, bilingue français / créole, illustrations de Sylvie Faur, L’Harmattan, 2019, 24 p. 9€50
L’autrice martiniquaise propose un conte traditionnel en version bilingue. Il est illustré avec humour et grande pertinence par Sylvie Faur. Le travail de composition des images et le jeu plein de sobriété des couleurs magnifient l’ouvrage.
Le conte fait découvrir à l’enfant toutes sortes de poules : djenm, rouges, blanches, noires, gingas, madas… La trame repose sur le parcours d’un jeune coq qui, ayant trouvé une pièce d’or, cherche à acheter à un vieux coq un poulailler sur lequel régner. Il va croiser sur sa route un cheval, un cabri, un cochon, un chien fer, un zébu. Arrivé au but de sa quête, il renoncera à son rêve de puissance pour repartir avec une poule qui lui demande de la libérer de « l’immense poulailler ». Ils partent alors ensemble en fonder un nouveau avec une autre poule cherchant elle aussi à fuir. Ce conte animalier, très rythmé, fait découvrir un aspect local de la culture martiniquaise.

Ramseyer Denis, Le Serpent et l’enfant gâté. Contes kouya de Côte d’Ivoire, L’Harmattan, 2019, 90 p. 12€
Voici un livre essentiel, à soutenir et à faire connaître. L’auteur, spécialiste de l’ethnie kouya, a recueilli des contes en cette langue de Côte d’Ivoire au cœur d’une tradition orale en voie de disparaître : « Dans peu de temps, ces récits disparaîtront, faute de transmetteurs ». Ces contes ont été traduits et sont des témoins d’une civilisation s’évanouissant. La langue kouya est parlée par  20 000 personnes dont le mode de vie périclite sous l’assaut des conflits armés qui ont anéantis le patrimoine kouya entre 2002 et 2010 et de la déforestation.
Comme c’est le cas pour nombre de ce qu’on nomme communément contes africains, le genre de ces récits s’apparente en fait à la fable. Sous les traits d’une histoire animalière, les textes narrent des événements relevés dans la quotidienneté de la vie humaine. La famine, par exemple, y est omniprésente
Plus fable que conte, chaque récit est court et se clôt par une morale explicitée ou implicitée, mais toujours présente. Cette morale relève des règles de vie, des mœurs et des rites de la société, tout autant qu’elle ponctue l’univers imaginaire (monde magique, croyances). C’est la différence avec le conte qui, lui, s’affranchit souvent de tout « fondement avec le réel ». La fable, elle, s’ancre dans les faits connus des auditeurs ou lecteurs.
Mais en langue kouya, le même mot, niné, recouvre les sens de ce que nous nommons proverbe, fable et conte. Aussi, quoiqu’il en soit de la définition que l’on retienne, la fable et le conte de tradition orale éduquent et divertissent tout à la fois. Ils déclinent « l’hospitalité, la serviabilité, la justice, la reconnaissance, la bonté, l’amour ou encore l’intelligence ». De plus, dans la tradition africaine, ils tissent une morale sociale d’intégration à l’univers adulte. Le symbolisme des animaux est souvent institué : « la colombe représente l’attachement amoureux, le renard la ruse, l’âne la stupidité, l’éléphant la force, le paon  la vanité, le lion la puissance, l’agneau représente l’innocence », la fourmi l’ardeur au travail, l’araignée l’égoïsme, la duperie, la méchanceté, la gloutonnerie, le mensonge.
Philippe Geneste