Anachroniques

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31/05/2026

Au risque de la lecture adolescente d’un roman

DUVAL, Myren, Pablo dans les bois, rouergue, 2026, 128 p. 13€50

Dans le bois, on se perd, annonce le prière d’insérer. Ce roman a interrogé les adolescents et adolescentes de la commission Lisez jeunesse. Des extraits de la discussion après que tous eurent achevé la lecture du roman de Myren Duval précise la teneur de leurs réflexions.

Iréna : le personnage principal, Pablo, au début, je le trouvais bizarre. Il est à la fois un peu perché mais aussi capable de véritables dissertations qui surprennent dans sa bouche.

Angel : mais qui vont bien avec les références littéraires qui sont notifiées au cours du roman, et qui s’adressent à des gens très lettrés. Comme si le roman choisissait ses lecteurs…

Zabeth : Pour revenir sur le personnage, moi non plus je ne l’ai pas trouvé crédible. Ça m’a gênée à la lecture. Or tout le roman est centré sur lui.

Angel : je suis d’accord avec ce constat. J’ai eu du mal à accorder les deux Pablo. Même si le livre veut nous faire croire qu’il n’est pas très net, il parle parfois comme un prof de philosophie ou quelque chose comme ça. Sinon, j’ai quand même apprécié sa fragilité sous l’apparence en classe du jeune dur. Pablo, au fond, je le vois comme un sentimental. Il est assez inactif, il réagit à l’extérieur sans réfléchir, mais c’est un sentimental. Là aussi, il est double, parce qu’avec Ada, qu’il aime, il se retient…

Iréna : … se retient … moi je dirai plutôt qu’il a tout du timide.

Angel : oui, et peut-être, entre autres choses, sûrement, parce qu’il est plein d’incertitude envers son corps.

Iréna : Il n’est pas à l’aise mais il aime Ada, c’est sûr.

Zabeth : Je suis d’accord avec Angel, parce qu’envers les autres, sauf Ada c’est vrai, il rebondit d’une émotion à une autre sans essayer de poser une réflexion. Si bien qu’il ne se trouve jamais finalement. C’est assez curieux parce qu’en réagissant comme il le fait, il se coupe des autres et il se replie sur lui.

Angel : il faut dire qu’il est perturbé par l’attitude de son père bipolaire. Avec cette expérience, c’est peut-être normal qu’il soit vulnérable. Peut-être qu’il est vulnérable parce qu’il ne comprend pas son père et nous, en retour, lectrices ou lecteurs, on ne le comprend pas, lui.

Zabeth : En tout cas, il s’enlise dans ce qu’il s’imagine. Et comme il est mal, se confronter à l’extérieur, pour lui, c’est une déchirure intime qu’il masque sous sa propre agressivité. Et c’est pour ça qu’il enchaîne les exclusions de classe.

Iréna : Il a un côté agressif, c’est vrai. L’extérieur est comme une agression et il y répond comme il le vit. Il n’écoute pas les autres, donc il ne les entend pas. Regardez, avec son père, même quand le père fait des pas vers lui, il le rembarre tout le temps.

Zabeth : On retrouve ces heurts dans la composition du livre. Les chapitres sont très courts. C’est un livre qui suscite une grande vitesse dans la lecture. Et le tempo de la narration aussi est très rapide, et même presque saccadé. Les phrases sont courtes, affirmatives, c’est tranchant. Et moi, cette écriture m’a plu.

Angel : l’écriture, elle permet d’entrer, pas dans la pensée, moi j’ai eu du mal, mais dans l’émotivité, la sensibilité de Pablo. Tu disais Zabeth qu’il se replie sur lui, oui, c’est ça. Il est préoccupé de qui il est et il ne questionne pas ce qu’il fait. Il ne prête aucune attention à sa place dans la société, dans le lycée même. Il fuit la multitude ce qui le ramène à sa subjectivité.

Iréna : Son drame est de subir son existence qui reste rivée à son père. Donc son drame c’est de subir la maladie de son père. Mais ça on le comprend de mieux en mieux au cours du roman, pas au début où Pablo, quand même, il est bizarre comme je disais tout à l’heure.

Zabeth : Justement parce qu’il semble incapable de s’affirmer dans ses actions. Heureusement, il y a Ada qui est tellement compréhensive.

Iréna : en fait, ce roman, il m’a mis un peu mal à l’aise. Il décrit un trouble et moi il m’a troublée. 

Angel : ceci dit, l’autrice a bien joué, parce qu’on parle de Pablo comme s’il existait. Curieusement, on n’a pas parlé beaucoup du père, alors que la clé est là, non ?

Iréna : oui, mais est-ce qu’on n’oublie pas un peu trop la mère ? Elle est quand même sacrément importante pour Pablo.

Zabeth : sauf qu’elle s’en va, parce qu’elle ne supporte plus les frasques fantasques du père. Cette situation est bizarre, elle aussi. Elle couve Pablo, mais, en même temps, elle le laisse seul avec le père. Là encore, il y a quelque chose que j’ai du mal mettre en cohérence, pour le sens complet de l’histoire.

Zabeth, Iréna, Angel

 

24/05/2026

De la mère et de la condition féminine

La Mère dans le regard d’un enfant

MORIZUR Gwénola, Les Fils argentés de maman, illustrations de Fanny MONTGERMONT, éditions du ricochet, 2026, 34 p. 15€50

Voici un album d’une profondeur troublante. Il explore la relation d’un petit garçon à sa mère. Celle-ci satisfait les besoins de tendresse, de protection, d’échange, de rapport au monde et aux autres de l’enfant. Lui, l’écoute, la regarde avec une attention dont l’intensité autorise son adresse finale qu’il lui tend, c’est-à-dire à formuler une interprétation verbale.

Mais n’allons pas trop vite.

La mère est mouvement. Sa chevelure le symbolise. Le mouvement entraîne. Et, même, quand la sensation gouverne, le mouvement est attraction. Or de la sensation émerge la curiosité : chez l’enfant le mouvement psychique et le mouvement physique sont indissociés. La lecture étant captive de ce regard obnubilé de l’enfant, le lectorat épouse l’attitude du petit garçon. Il le suit dans son interprétation des transformations observables – observées de la couleur des cheveux de la mère. Mais pourquoi les cheveux virent à l’argent, se demande-t-il ?

La chevelure devient synecdoque du corps et de l’être humain en général, de la mère en particulier. Cheveux et peau matérialisent la mémoire des expériences de la vie. L’enfant se trouverait-il alors en devoir de résoudre, pour lui-même, l’origine du temps ? Les ingrédients de la solution, il les puise dans l’attention à partir de chaque fait de la vie, et donc de sa vie… L’album devient alors le récit d’une transmission de la mère à l’enfant, transmission de la vie, de son mouvement, de son mode d’habitation. C’est dans cette matérialité que serait l’interprétation que chacun construit de la vie.

Le livre serait-il alors prolégomène à une forme de satisfaction à vivre… ?

Curieusement, l’album raconte la fascination de l’enfant pour sa mère avec laquelle il entretient une relation exclusive (aucun autre protagoniste humain, seuls des oiseaux, animaux bâtisseurs de nids, symboles de vie nouvelle et de protection). Cette fascination, qui pourrait mener à un enfermement, se mue par les paroles de la mère en élancement vers le partage, vers l’avenir. L’observance enfantine est projective. La mère suggère à l’enfant l’appétit de sensations par l’attirance vers le monde. Elle est le premier autre vers lequel l’enfant éprouve le mouvement vers le règne du vivant ou du non vivant. Cette attirance engendre chez le petit garçon l’imaginaire d’avenir. La dernière image du nid d’oiseau incluant les cheveux d’argent signifie ce partage entre vie d’humain et vie de nature. L’image suggère aussi que la naissance n’est toujours qu’une renaissance car la naissance n’existe que représentée, reconstituée en esprit. Physique et psychisme, à nouveau s’interpénètrent en leur unité féconde d’action réalisatrice.

 

Du corps des femmes et du politique

BAYLE, Carla, FAUCONNIER, Arnaud, 100 idées pour comprendre l’endométriose, Tom Pousse, 2025, 224 p.  17€

Après l’annonce le 11/01/2022, par le Président de la République, du lancement d’une stratégie nationale de lutte contre l’endométriose, bien des espoirs se sont levés chez les femmes atteintes de cette « souffrance majeure que personne n’entend » (termes du président). Le livre de Bayle et Fauconnier est paru en octobre 2025, sur la base de l’espérance soulevée.

La communication présidentielle a permis à l’endométriose d’être une souffrance reconnue. Les oppositions à cette reconnaissance prennent leur racine dans le tréfond de la société patriarcale. Ainsi, en 2024, les sénateurs ont rejeté un projet de loi proposant un congé maladie en faveur des travailleuses subissant des règles douloureuses et notamment atteintes d’une pathologie, l’endométriose. Le projet de loi prévoyait un congé menstruel de deux jours par mois … Les sénateurs ont jugé la mesure trop chère et susceptible de favoriser la fainéantise des femmes… Les sénateurs se sont octroyés la même année 700€ d’augmentation de leurs frais de mandat les portant ainsi à 6000€ par mois par sénateur et sénatrice (qui s’ajoutent à leur salaire net de 5246€81). Dormir dans le confort, travailler dans la souffrance… Et on se rappelle que lors de la dernière loi sur les retraites, les sénateurs et députés ont reconduit leurs régimes spéciaux. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Certaines collectivités locales (Lyon, Bordeaux, Grenoble) ont alors statué pour permettre à leurs salariées, sur justificatif de règles incapacitantes, de bénéficier d’autorisations spéciales d’absence (ASA). Sur ordre du gouvernement, qui pourtant s’était déclaré favorable à cette mesure (en cohérence avec la plan national 2022-2025 pour la prise en charge de l’endométriose et la promesse d’une filière de soin), les préfectures invalident une à une les dispositions mises en place par les collectivités locales.

Alors vous direz-vous, quel est l’intérêt de ce livre ? Même si, une fois de plus, la communication présidentielle l’a emporté sur la déclinaison concrète de l’annonce – car de même que communiquer n’est pas informer, communiquer n’est pas mettre en place –100 idées pour comprendre l’endométriose est un livre incontournable et d’une grande utilité pour les patientes, pour les proches et pour les travailleuses et travailleurs de la santé. L’intérêt du livre est majeur. Son écriture le rend abordable à toutes et tous et la richesse des questions traitées (cent en tout, comme l’indique le titre) comblera les curiosités, les interrogations, donnera de vraies informations. Qu’on en juge. Le livre comporte cinq parties. La première est consacrée à l’endométriose, son histoire, ce qu’elle est, ses différentes formes les symptômes, l’adénomyose. La seconde partie décrit les mécanismes de la douleur. La troisième traite de l’endométriose au cours de la vie d’une femme (adolescence, scolarité, sexualité, fertilité, périnatalité, cancer de l’ovaire, travail, congé menstruel, sport). La quatrième détaille le parcours de la patiente : diagnostic, la prise en charge globale et le suivi, les traitements hormonaux, les traitements antalgiques, la chirurgie de l’endométriose, les associations, plateformes et applications à destination des patientes. La cinquième partie détaille les actions nationales du gouvernement, la formation sur l’endométriose, les différents programmes de recherche sur l’endométriose. Une excellente conclusion et un lexique closent le livre.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

 


19/04/2026

Le pouvoir de, le pouvoir sur, saisir ou être saisi

GRENAUD Sophie, Qui Aime Martin ?, rouergue, 2026, 85 p. 9€50

Le roman de Sophie Grenaud s’adresse aux enfants d’école primaire et aux premières classes de collège. Il aborde deux thèmes, le harcèlement et la connaissance de soi.

Le thème du harcèlement s’impose dès l’ouverture du roman écrit à la première personne par le personnage principal, Ben Référent prévention harcèlement de la classe qui pourrait être de CM1 ou CM2 de Monsieur Robert le professeur d’école un peu vieux style… En campant le personnage de l’élève, qui est aussi délégué de classe, l’autrice suggère, au lectorat, le récit d’une enquête qui est l’occasion de dresser une série de portraits. Le roman s’approche ainsi du réel, interroge les apparences. Ben a intercepté un mot d’amour (ce qu’il prend pour tel, en tout cas) dans le sac de Martin, un élève d’origine britannique qui se fait chahuter par ses camarades de classe. Imbu des responsabilités institutionnelles (référent et délégué de classe) qui pèsent sur ses épaules, Ben et son complice Jules, se lancent à la recherche d’indices pour trouver qui harcèle Martin. Qui Aime Martin ? est donc un roman à énigme, une histoire de détective.

L’autre thème est celui de l’évolution intérieure de la personne. Ce thème se greffe adroitement au précédent et concerne, toujours, Ben. Celui-ci, au fil de l’enquête revoit son jugement sur Martin et ses relations aux autres. Comme il est ouvert, Ben sait reconnaître ses erreurs. Ainsi progresse-t-il vers plus d’empathie envers ses camarades, Martin en particulier, mais aussi Ludivine et Chloé, et même Arthur. Au fil du roman, les personnages sont ainsi vus différemment ce qui crée la dynamique de la lecture. De plus, ce second thème, permet à Ben, et au lectorat à qui le récit demande de s’identifier, d’interroger la notion de pouvoir qui est octroyé par l’institution. Mais si le livre interroge le pouvoir il ne le met pas en question ; la structure hiérarchique de la classe, celle de l’institution scolaire sortent indemne de Qui Aime Martin ? Le modèle de Sherlock Holmes a été préféré à celui d’une classe coopérative ou d’une classe institutionnelle.

La commission lisezjeunesse a bien aimé ce livre, elle en a loué la composition comme le réalisme des portraits.


 

TENOR Arthur, Bienvenue chez les champions !, le muscadier, 2026, 140 p. 13€50

Ce roman possède les qualités de la collection « Rester vivant » : un langage qui cherche à être proche de celui effectivement parlé par les collégiens et lycéens, une thématique puisée dans l’actualité la plus immédiate, un développement narratif rythmé fondé sur la succession de chapitres courts, la présence de personnages pré-adolescents ou adolescents. Bienvenue chez les Champions répond à ces critères. On est dans un collège, l’intrigue nous plonge dans les relations interpersonnelles entre filles et garçons de classes de troisième, le thème est celui des réseaux sociaux et de leurs dangers, avec, notamment, l’usage qui peut y être fait de l’Intelligence Artificielle.

Le roman inclut les messages électroniques à son écriture qui reste assez académique du point de vue du français fictif utilisé : privilège est donné aux phrases simples, abondance de dialogues avec quelques insertions de langage jeune, de franglais et de certains mots vulgaires (toutefois trop isolés pour être significatifs). On sent, dans la narration, de nombreuses hésitations à intégrer du discours indirect libre dans le discours du narrateur, ce qui a pour conséquence de flouter les points de vue. Le lectorat n’en est pas pour autant désorienté car la composition est rigoureuse.

Le livre implique l’administration du collège, les élèves, les enseignants et les enseignantes. L’histoire raconte la prise de conscience des dangers des réseaux chez un collégien et une collégienne. Elle met en scène les obstacles qu’ils rencontrent et dont ils triompheront. Un thème secondaire du roman, secondaire mais indispensable dans la composition, est celui de la psychologie pré-adolescente et notamment au niveau du développement affectif.

Le milieu social est celui principalement des classes moyennes, choix consolidé par les codes langagiers reflétés. On a là une caractéristique du roman pour pré-adolescents et adolescents, preuve probable de l’influence des inégalités sociale de la pratique de la lecture sur les auteurs, autrices et éditeurs, éditrices, du secteur jeunesse.

On pourrait critiquer le choix idéologique sans lien avec l’histoire, qui mène l’auteur à introduire un parti pris politique anti-castriste ! C’est bien gratuit. Il est étonnant, en effet, de donner comme exemple de dictateur Fidel Castro mort en 2016, alors qu’un génocide est commis à Gaza, que Poutine a envahi l’Ukraine où une guerre a fait des centaines de milliers de morts et se poursuit aujourd’hui, alors que les USA ont envahi un pays pour capturer son président, qu’ils bombardent des pays souverains en dehors du droit international, qu’ils accentuent leur embargo à l’encontre de Cuba et affament sa population… Dans de telles circonstances, la référence au « Lider Máximo » (p.110) est décidément étrange… Cuba plaque tournante des réseaux sociaux ? … un peu ubuesque.

Mais en dehors de cette référence gratuite, Bienvenue chez les Champions demeure un roman efficace, qui se lit avec plaisir et rapidité. Le milieu décrit est très bien documenté, le thème principal posé avec pertinence et sans didactisme outrancier. Les préadolescents de la commission lisez jeunesse ont beaucoup apprécié et un débat soutenu l’a prouvé, comme il a prouvé, une nouvelle fois, que le secteur de la littérature destinée à la jeunesse aurait bien intérêt à travailler la contextualisation géopolitique et historique de ses fictions pour ne pas tomber dans le travers dont elle a su, au cours de son histoire, se défaire, à savoir le didactisme et le moralisme politique de conformité idéologique.

Philippe Geneste

 


29/03/2026

« C’est toi qui as de beaux yeux »

DAD Rana, Le carnet d’Alya, Afghanistan 1994-2050, collection Archipels, édition l’Harmattan, 2025, 130 p., 12€

Rana Dad est âgée de seize ans lorsqu’elle écrit ce roman, tout comme la jeune afghane à qui elle donne vie, Solha, née en 2035. D’une écriture lumineuse et de sa prose poétique, Rana nous offre de belles pages où le récit de Solha raconte celui d’Alya, sa grand-mère, vivant à la fin du XXe siècle. L’Afghanistan de Solhal, en 2050, est un Afghanistan merveilleux, libre. Le récit confronte donc l’Afghanistan meurtri de la jeunesse d’Alya avec cet Afghanistan d’utopie inventé par la jeune autrice.

Le récit présente une série de personnages dont les relations filent la trame de son intrigue. Il s’agit d’Alya, née en 1994, grand-mère de Solha, de Fariha, mère de Solha et fille d’Alya, d’Amine père de Solha, d’Ali, mari d’Alya, de Donya, mère adoptive d’Alya, d’Aaron, mari de Dona, père adoptif d’Alya, d’Ilyas, l’ami d’Alya, enfin d’Hawa, petite sœur d’Ilyas.

 

L’histoire débute en 2050. C’est l’hiver, Alya vient de mourir. Et c’est chez elle, dans sa chambre qui garde encore le parfum tendre de sa présence, que Solha, sa petite fille, découvre les écrits que, sous forme de carnet, elle lui a dédiés.

Alya commence son récit par les évènements très durs qui l’ont rendue orpheline : l’assassinat de son père en1999, alors qu’elle n’a que cinq ans, le suicide de sa mère qu’elle découvrit, huit ans plus tard, pendue dans sa chambre… c’est alors qu’après une fuite éperdue, lourde de chagrin, elle se réfugie dans un jardin, celui d’Aaron et de Donya, qui vont la recueillir chez eux et dont elle va devenir la fille adoptive. Le genre du journal permet à la narratrice du carnet, de rejoindre en partie une chronique des conditions réelles de vie.

À cet intérêt, s’ajoute une composition fondée sur une double narration. En effet, grâce à une différenciation typographique – qui rend aisé le repérage temporel des faits évoqués –, les pages du carnet sont entrecoupées par des interventions de la narratrice racontant l’histoire de Solha, en 2050 donc. Ainsi notre lecture se trouve, pour partie, guidée par la représentation des réactions du personnage de la petite fille lisant l’histoire de sa grand-mère. Il y a là un procédé élégant et sensible qui nous offre une orientation d’interprétation des faits relatés, mais avec légèreté. L’alternance de la voix de l’autrice et de la voix d’Alya, est en fait un emboîtement des voix : celle de Solhal et celle d’Alya toutes deux mêlées et embellies par la poésie de Rana Dad. Elles laissent entendre la voix qu’imagine l’autrice, celle d’une génération de filles libres vivant sans crainte leur jeunesse et recevant le même enseignement que les garçons de leur âge Bien différente fut la vie d’Alya et des femmes Afghanes prisonnières de la violence machiste, étouffées par leur condition même de femmes. N’est-ce pas une manière de signifier la prise en charge de l’histoire d’Alya par sa petite fille ? N’est-ce pas une manière d’assurer, par la littérature, une transmission transgénérationnelle de la dénonciation de la situation opprimante que vivent les Afghanes ?

Rana Dad offre aux jeunes lectrices et lecteurs, elle nous offre, un très beau portrait de femme, un récit de la répression ancrée sur des principes religieux et patriarcaux que subissent les femmes afghanes. Un dossier clôt le livre consacré au poète Ghani Khan, aux biographies de Malalaïà, d’Amanullah Khan, et une carte géographique. Ce dossier n’enlève en rien l’imaginaire et la poésie du roman Il conforte l’aspect de chronique que nous avons relevé au cours de cette brève étude.

« C’est toi qui a de beaux yeux » est une expression afghane, nous apprend Rana Dad, dite pour remercier une personne qui a fait un compliment… Un grand merci à l’autrice pour son écriture, pour le regard qu’elle donne à cette terre très belle, l’Afghanistan de Solhal, prénom qui en cette langue signifie paix

Annie Mas

15/03/2026

« ils veulent m’orienter »

ARCA Fabien, TKT, rouergue, 2026, 75 p. 11€50

Le motif de départ du roman de Fabien Arca est l’orientation scolaire. Le roman est centré sur un collégien qui n'a pas de bons résultats (il est en troisième) et à qui le conseil de classe insiste pour qu'il parte en professionnel. Son père est furieux, mais lui, ne sait pas du tout quelle voie professionnelle prendre. Il vit l’orientation avec passivité. En cela il est en conformité avec la conception que diffusent les pratiques institutionnelles dans les établissements secondaires. Il suffit d’observer les expressions couramment employées : « mon fils a été orienté » ; « vous devriez songer à une orientation » ; « Tu as réfléchi à ton orientation ? » ; « ils veulent m’orienter, mais moi je n’ai pas d’idée ». L’orientation, que les textes officiels ont institué comme problématique d’enseignement dès la cinquième et que les réformes successives depuis 2005 tendent à instituer dès le primaire… présente ce défaut majeur d’être posée à un âge trop précoce pour la plupart des élèves. Seuls ceux des classes favorisées échappent à cette injonction, ce qui veut dire, hypocrisie du système de la sélection scolaire, qu’ils suivent une orientation en lycée d’enseignement général. Toute cette problématique est au cœur de TKT. L’orientation scolaire redouble l’évaluation scolaire, actualisant le tri social par la sélection scolaire (1).

Le roman montre que si Tristan, le héros du livre, n’arrive pas à se représenter dans un métier au sein de ce monde, c’est tout simplement parce qu’il a besoin d’abord de se construire lui-même et donc de construire des représentations sociales justes du monde qui l’entoure.

À ce premier motif du livre se greffe un second motif : Tristan aime une collégienne, mais, influencé par les stéréotypes sexistes et machistes du milieu collégien, il passe outre sa nature introvertie pour tenter de forcer la fille à avoir sinon un rapport sexuel au moins des prémices. Elle est choquée et, déçue, elle rompt. Tristan, malheureux, s'en veut d'avoir si peu confiance en lui qu'il suit les stéréotypes des relations filles-garçons établis par la conception masculine dominante.

Le livre repose sur un montage alterné qui teint de tragique le moment que vit Tristan. Il tient dans une unité de temps : une heure de cours de français qui est le moment présent du récit narré. Alternent avec ce présent des récits rétrospectifs où on suit la relation de Tristan avec Ava, et plein d'autres choses (réunion avec le prof principal et les parents après le conseil de classe, une fête entre jeunes, l'expérience d'un atelier théâtre).

Grâce à cette composition, le motif de l’orientation (présent du récit) est nourri, nous allons voir pourquoi, par celui de l’amour pour Ava, un personnage central dans la dynamique de l’histoire. Ce second motif intègre au fil des pages la thématique de la confiance en soi avec cette autre, ô combien essentielle, que la sexualité c’est des comportements sociaux et c’est des discours envers un ou une autre personne. Tristan apprend à ses dépens qu’à suivre les stéréotypes de comportements masculins que mettent en exergue les discours de ses camarades, il ne parle plus à Ava mais à une image machiste de la fille. Tristan apprend à ses dépens que sa sexualité n’appartient pas aux autres, qu’elle ne lui appartient pas en propre non plus, il comprend que la sexualité appartient à la relation qu’Ava et lui entretiennent et construisent.

Tenu par une composition serrée, le roman assure le liage des motifs et thématiques par l’usage du langage des jeunes. Il intègre l’usage du langage « snap » et SMS dont le TKT (t’inquiète pas) du titre, et tout un langage « jeune » fait de verlan, de troncation, d’abréviations, et d’inventions avec une forte consonnance anglo-américaine. C'est un langage de différenciation générationnelle mais pourtant uniformisé du point de vue des classes sociales, car puisé dans les réseaux sociaux.

 

En conclusion, TKT raconte une expérience de vie affective et sociale, sur fond d’expérience scolaire détaillée. Ce roman n’est pas qu’un roman sur la première fois, une première fois douloureuse, affectivement échouée. Il dépeint l’évolution de Tristan, adolescent introverti, qui d’abord embrigadé par la camisole de force des jugements masculins dominants et sexistes, chemine vers sa libération personnelle en comprenant la nécessité de la prise en compte de la personne qu’il désire et pour qui il éprouve des sentiments. Ava dit non, elle en a acquis le pouvoir parce qu’elle fait reposer son amour pour Tristan sur la confiance mutuelle. C’est pourquoi elle est blessée quand elle voit Tristan rompre cette réciprocité.

Cette expérience fortement déceptive fait mûrir Tristan, qui entre en connaissance de lui-même. L’expérience sociale de l’orientation s’articule alors avec ce thème du mûrissement affectif. La détermination des vocations, le repérage précoce des aptitudes, tendent à figer l’individu dans un type de travailleur futur. Or Tristan ne peut pas répondre à ce modèle rigide et faux. Quand cette conception triomphe dans un système d’enseignement, alors, c’est que ce système procède par détermination à partir d’un repéré livré comme une donnée de la nature. C’est le propre des conceptions innéistes qui ont, décidément, la vie dure. C’est nier, tout simplement, que « le sujet se transforme en transformant ce qui l’entoure » (2), bref qu’il est un être humain. L’orientation définit ainsi un type de rapport social où l’élève est agi par l’institution qui dit qu’il est son propre acteur. La culture de l’orientation figée comme la culture sexiste des collégiens réifie les rapports sentimentaux. Tristan en fait l’expérience corporelle et mentale. C’est sûrement la raison pour laquelle la fin peut devenir fin ouverte : « Le bruit de mes pas résonne dans le silence du couloir, comme un écho que je suis le seul à entendre. A force, je finirai par trouver le bon chemin ».

Philippe Geneste

(1) Lire Geneste, Philippe, Le Travail de l’école, tome 1, La Bussière, Acratie, 2009, 185 p. ; Geneste Philippe, Le Travail de l’école tome 2. Genèse de l’école hiérarchique, Chambéry, CNFEDS-Université Mont Blanc, 2017, 270 p. ; Geneste Philippe, Le Travail de l’école tome 3. Pour une éducation commune polyvalente et polytechnique, Yainville, le Scorpion brun, 170 p. — (2) Jean-Marie Dolle, La Pédagogie… une science ? Eléments pour une pédagogie scientifique, Paris L’Harmattan, 2008, p.63.

 

01/02/2026

Du viol intrafamilial

MIRAUCOURT, Christophe, Je sais ce qu’il t’a fait, le Muscadier, 2025, 116 p. 13€50

Encore un très bon roman paraissant dans la collection « Rester vivant », dont la caractéristique est de prendre à bras le corps les problématiques adolescentes et jeunes adultes. L’auteur connaît les lieux où se passent l’histoire, à Coulommiers, et il inscrit son roman dans la veine réaliste. Les personnages sont principalement des élèves de lycée, embarqués par leur professeure de français dans l’écriture d’une nouvelle avec un écrivain.

Tout par de là, le dispositif d’écriture choisi (tirage au sort d’un des secrets confiés anonymement au papier par les élèves). Cette mise en place met l’écriture au centre de la composition du livre et c’est bien sur elle qu’il s’achève : on assiste en fait à l’écriture du livre, selon le vieux procédé systématisé par les recherches romanesques des années 1950/1960 (1). La composition se complexifie en intégrant une enquête de l’héroïne, et donc les fausses pistes suivies, et la description de sa vie dans l’intimité de sa famille. Alternent ainsi vie publique, vie privée, paroles et comportements qui donnent le change et paroles et comportements régnant dans la vie privée. C’est l’occasion de greffer entre elles des intrigues qui finissent par converger, mais aussi des thématiques secondaires apportant une respiration et assurant le rythme de la lecture.

Le thème majeur est celui du viol intrafamilial. La mainmise masculine sur le corps et l’intégrité de la fille est peu à peu explicitée : c’est une emprise sur l’intimité, sur les parties du corps et sur la parole. Associé à ce thème est celui de la scarification, qui pose les questions de quel corps survit au viol ? Quel cœur lui survit ? Quelle image de soi s’y forge ? La sidération est particulièrement mise en scène accompagnant l’enfermement de la personne dans un silence qui la coupe du reste du monde. Dans le roman, c’est le danger couru par la petite sœur qui va déclencher chez Sheila (c’est le nom de l’héroïne) l’action libératrice.

La composition complexe s’appuie sur une thématique formant l’arrière-plan du roman, celle de la camaraderie, du groupe d’ami, de la connivence générationnelle ou de l’affinité affective. Le résultat est un roman qui dresse une représentation vraisemblable d’une classe, renforçant ainsi le réalisme.

Côté langage, on sent l’hésitation de l’auteur qui intègre les vocabulaires et expressions (2) du parler des jeunes, mais dans un schème général de français syntaxiquement parfaitement conventionnel. Comme si le choix de la littérature résistait à emprunter un autre choix que celui de la langue normée. Peut-être l’auteur a-t-il préféré s’assurer un lectorat élargi, ce qu’une écriture très proche de la langue parlée ne lui aurait pas permis.

Philippe Geneste

(1) Il semble que la littérature contemporaine renoue avec ce procédé : le roman individualiste de Chiche, Sarah, Aimer, Paris, Julliard, 2025, 379 p. en est un exemple. La coïncidence est d’autant plus troublante que Miraucourt dans le secteur pour la jeunesse et Chiche dans le secteur de la littérature générale pour adulte sont contemporains dans leur écriture et que tous deux jouent sur une fausse allégation autobiographique d’un auteur qui ne serait pas celle ou celui que l’on croit.

(2) j’ai peur qu’il m’affiche, il était en crush sur moi, en mode c’est quoi ce truc chelou, genre, scoop, un truc trop cool, ça se fait trop pas, l’herbe, ses potes, disparu des radars, en flag, les potins du coin, conne, ton coming out, faire du stand up, ça m’a donné la gerbe, filer du fric, boulet, trop con, [il] se la raconte, de ouf, je trace, un type qui traîne, tu voulais pécho ?, old school, no comment, coinços.

Geste : Dessine des guillemets avec ses doigts pour montrer que c’est les mots ou parole d’autrui.

 

28/12/2025

La biographie constructive des jeunes années de Vincent Van Gogh

Salma, Sergio, Vincent avant Van Gogh, mise en couleur Amelia NAVARRO, Glénat, 2025, 143 p. 24€

Une erreur sempiternelle des biographies est d’envisager la vie de la personne, dès la plus tendre enfance, comme « un ensemble cohérent et orienté » (1). L’artiste est ainsi possédé par sa création et toute sa vie est « l’expression unitaire d’une intention (…) qui s’annonce dans toutes les expériences » (2) qu’il traverse. Une telle conception de la biographie fait concession à l’idéologie du don, du préformisme et l’hagiographie n’est pas loin de supplanter la biographie. Ce type de biographie présente une logique inébranlable menant les événements, le chronologique n’apparaissant que comme une illustration du propos a-historique.

La bande dessinée de Sergio Salma évite cet écueil en emmenant le lecteur au cœur de la jeunesse (de l’enfance à sa vie de jeune homme) de Vincent van Gogh. Le récit suit les expériences familiales où se noue le goût du dessin, les expériences de l’adolescent indécis sur ses projets professionnels, le jeune homme employé dans les magasins d’art puis en quête d’une vocation de pasteur qui sera un échec. L’ouvrage instruit le lectorat sur les blessures de la vie ressenties par le jeune homme, sur son expérience du milieu de l’art commercial et son goût pour les artistes en marge. Il nous fait entrer dans le besoin de spiritualité sociale qu’éprouve Vincent et ses tentatives romantico-messianiques pour la concrétiser.

Vincent avant Van Gogh, en tant que biographie, vaut en ce qu’elle démontre qu’il n’y a pas de projet originel directement explicatif du devenir peintre de Van Gogh. En revanche, il y a la vie, des faits de vie, et Sergio Salma choisit de les suivre sans les inscrire, a priori, dans une finalité instruite par la gloire posthume du peintre. Le personnage de Van Gogh y apparaît se cherchant, trébuchant, s’enthousiasmant, s’engageant puis échouant, recommençant vers une autre voie. Pas de projet inhérent et atemporel à son itinéraire, juste la vie dans ce qu’elle offre de choix et de ce que le personnage en a saisi pour faire sa vie. Par exemple, si le biographe souligne la précocité de l’attirance pour le dessin, il en souligne, tout autant, la pratique sans visée professionnelle mais à but de plaisir et de transcription de moments contemplatifs ou réflexifs.

La bande dessinée suit la trajectoire sociale du jeune Vincent, décrit le milieu du commerce de l’art où il a été apprenti puis employé, les luttes intestines dans ce champ culturel qu’il a pu observer. L’espace social, celui de la famille nucléaire d’abord, puis celui de la famille élargie (rôle des oncles), poussent l’adolescent et le jeune homme à l’intégration dans le milieu de la bourgeoisie commerçante. L’espace social des marchands d’art lui permet de découvrir des artistes et de structurer ses goûts pour la peinture non commerciale. La traversée de ces espaces s’accomplit avec une sourde inquiétude de Vincent devant les choix de la vie, une inquiétude inséparable de la sincérité érigée en vectrice éthique de sa vie. Le jeu de la mise en couleur d’Amelia Navarro se fait alors splendide par son à-propos.

La bande dessinée montre aussi comment l’appétence de Vincent pour le dessin grandit en même temps que ses préoccupations religieuses et sociales évoluent. Tout son parcours décrit la lente maturation de cette éthique de la sincérité qui lui fait mettre l’art commercial au ban de l’art, et l’amène à ressentir la vie immanente des objets, des personnes, des relations humaines et sociales. C’est alors seulement qu’il décide de vivre de sa peinture. Vincent se construit en tant qu’homme en élaborant cette exigence de l’immanence des êtres et des choses, du dessin et du milieu, de la couleur et de la lumière ambiante.

Loin de « la biographie conçue comme intégration rétrospective de toute l’histoire personnelle du “créateur” dans un projet purement esthétique » (3), Sergio Salma propose là une biographie constructive dont on ne soulignera jamais assez combien il serait important que le jeune lectorat préadolescent et adolescent puisse y avoir accès. En effet, l’ouvrage montre que le « projet personnel », imposé par l’institution scolaire selon un schème figé et innéiste, est, dans la vraie vie, une construction patiente et qui doit se fonder, non sur une conception idéelle purement abstraite, mais sur les expériences, tentatives, erreurs, réussites, joies et déplaisirs ou souffrances de la personne.

La biographie de Sergio Salma déjoue le pôle innéiste des biographies d’artistes, en ne figeant pas Vincent dans la stature dans laquelle la postérité l’a pétrifié. L’auteur raconte une existence non une vocation. Ainsi, à l’intérêt propre à la biographe, en tant que contribution à la connaissance de Vincent Van Gogh, s’ajoute un intérêt pédagogique pour le jeune lectorat à l’âge des identifications et des fascinations pour des icônes.

Philippe Geneste

Notes : (1) Bourdieu, Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, éditions du seuil, 1992, 486 p. – p.263. – (2) Ibid. – (3) Ibid., p.268.

30/11/2025

Contre le commerce du corps

NIELMAN Louison, Virgin mojito, le muscadier, 2025, 111 p. 13€50

Aborder la prostitution et la sexualité de façon directe n’est pas, en littérature pour la jeunesse, un pari facile, même encore aujourd’hui. Le naturalisme tempéré et le glissement vers une problématique aseptisée des droits de l’homme et du civisme, qui trouve son origine dans les années 1990 (1), restent un frein à une libération de l’approche des problématiques du corps et de la sexualité à l’intérieur du secteur jeunesse de la littérature. Les éditions du Muscadier, plus que toutes autres éditions, tentent depuis des années de débloquer cette situation, ce que l’ouverture du créneau de la littérature jeune adulte semble permettre la réussite. En même temps, cette nouvelle catégorie de lectorat peut servir d’écran à celle véritablement visée de l’adolescence.

Virgin Mojito s’attache à deux problématiques. La première est celle de la sexualité saisie non pas avec la distance du documentaire, mais dans l’expérience vécue et réfractée par la fiction. La seconde est celle de la prostitution, principalement des adolescentes et jeunes filles, dont les enquêtes multiples montrent l’actualité vive et souffrante.

La première problématique est abordée par le versant de la sexualité liée à l’exaltation et la découverte de l’amour d’une adolescente. C’est un premier volet de l’intrigue, récit d’une relation amoureuse soumise à la probabilité de sa réalisation. La seconde problématique explore le versant de la sexualité sans amour, lié, ici, au besoin d’argent. Ce second volet de l’intrigue intègre au roman les thématiques dominantes du patriarcat, de la domination masculine et, chose plus rare en littérature de jeunesse, la relation entre acte sexuel et rémunération de l’acte. Le paiement porte le fondement du commerce qui est l’aliénation du corps objet d’échange.

Les deux problématiques articulées pour construire la suite romanesque de Virgin Mojito permettent d’aborder un peu les processus mentaux et affectifs en jeu dans l’amour et la sexualité. L’intérêt du livre est d’objectiver la sexualité comme procès mécanique de la chair, et d’y développer en négatif ce qui fait la relation amoureuse, le désir envahissant et réciproquement ressenti et captivant.

Une caractéristique sensible du roman de Louison Nielman est d’aborder, par la seconde problématique, le thème de la honte et de l’indignité que le commerce projette sur la jeune fille. Le roman en vient ainsi à pointer la question de l’indépendance de la jeune fille, c’est-à-dire à mettre en scène le moment où elle retourne le stigmate (2) de la « putain » qui est le moment où elle prend conscience d’être femme et sujet actif de sa vie. Virgin Mojito réussit alors à poser le rapport amoureux dans la toile des relations qui le tissent : corporels, sociaux, féminins et masculins, mais aussi relation de la personne à son être social et à son être intime et enfin, la sexualité comme rapport régi par le pouvoir politique d’une société. Ainsi, la prostitution est bien saisie, à travers l’histoire de Clémence, comme « un instrument de conditionnement et d’imposition de ce pouvoir » (3). Et comme la prostitution possède dans la doxa une dimension morale, Virgin Mojito aborde aussi la sexualité à partir de cette catégorie, qui, avec le cours contrastif de l’histoire de Salomé, étend son propos à l’ensemble des deux problématiques traitées.

Annie Mas

(1) lire Geneste, Philippe, « Les Axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse » dans Escarpit, Denise, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Paris, éditions Magnard, 2008, pp.399-416. — (2) Plumauzille, Clyde, « Prostitution » dans Rennes, Juliette (sous la direction de), Encyclopédie critique du genre, Paris, La découverte, 2017, pp.498-410. — (3) Ibid., p.499.

14/09/2025

Par l’humour

L’humour est très présent en littérature de jeunesse. Parfois, c’est l’effet de l’univers naïf proposé par les auteurs et autrices qui le provoquent. Quoi qu’il en soit, l’humour permet d’aborder des domaines divers, parfois difficiles d’accès au lectorat visé. C’est pourquoi on peut le rencontrer dans l’album, bien sûr, afin de renforcer la joie de lire, mais aussi dans la bande dessinée, il y est même inscrit à ses origines, ou encore le documentaire.

 

Gazzellini, Adriano, Le Pélican, Kaléodoscope, 2025, 40 p. 14€50       2039 signes

L’album est le genre le plus inventif du secteur du livre pour la jeunesse. Les innovations s’y succèdent et s’y ancrent, si bien que plus la lecture est accompagnée, plus elle oriente les enfants vers une mise en regard des albums entre eux. Certes, les petits enfants ne jouent pas consciemment de l’intertextualité et certes, aucune (à notre connaissance et nous apprécierons tout démenti à cette affirmation) étude auprès d’enfants n’a été menée sur la question. Toutefois, il est certain que l’accoutumance de l’enfant aux albums ne peut que forger son éveil à des situations similaires, à des tonalités convergentes, à des compositions qui se croisent.

Le Pélican est un récit animalier autant qu’un récit à orientation réaliste. Sa spécificité est, en croisant ces deux caractères, d’ouvrir l’univers créé au surréalisme (dans le manifeste du 27 janvier 1925, les surréalistes ne parlaient-ils pas de forger « un moyen de libération de l’esprit et de tout ce qui lui ressemble » ?). C’est souvent que le surréalisme s’immisce dans le genre, de l’album, perpétuant cette école poétique (picturale aussi, mais dans une bien moindre mesure). Les dessins d’Adriano Gazzellini sont essentiellement réalistes mais d’un réalisme naïf qui glisse vers l’humour, appuyée qu’ils sont par le motif de l’histoire. Mais cette naïveté est trompeuse : les points de vue changeant, la géométrie de la composition des planches, le jeu des plans relèvent d’un art savant.

L’inouï de la situation centrale, un pélican qui se niche dans la chevelure abondante et bouclée de Madame Marceline, introduit l’humour en même temps qu’autour d’elle se structure l’intrigue.

Le jeune lectorat rit, rit de Madame Marceline, rit de la posture du pélican, planche après planche, s’amuse de la situation suffisamment pour accompagner la révolte de l’héroïne-nichoir de pélican. Le coup de théâtre, qui est un coup de colère, va renverser la situation introduisant une morale à la fable : l’excentricité dépend du jugement des autres et de nouvelles normes de coiffure, d’existence, de comportement social peut donc se transformer. Il suffit que la situation se reproduise… à bon jeune lectorat salut pour saisir ce dernier trait….

Philippe Geneste

LAHOCHE Salomé, Ancolie, Glénat, 2025, 128 p. 23€

Du scénario au dessin, Salomé Lahoche orchestre, assistée à la couleur par Thaïs Guimard, à l’ensemble de l’œuvre. Sa bande dessinée s’adresse aux filles et garçons en âge de préadolescence et d’adolescence, et peut être lue par de plus vieux. Il y est décrit la vie d’une sorcière reine des gaffes et qui est en passe de perdre son statut… Car le livre détaille savamment les règles de l’art et surtout de la corporation. Pour ne pas sombrer, Ancolie va alors fomenter une technique de « bonne » sorcière, venant enrichir la figure féministe d’une figure et anti-sexiste et sociale luttant contre les inégalités. Elle met au point, enfin, un sortilège de la compassion censé sauver le monde. Le dessin, très fanzine, est saturé de traits, de détails avec, en moyenne, un grand nombre de cases par planches et une multitude d’inventions graphiques. Le livre s’achève sur une utopie en bande dessinée muette.

Commission lisezjeunesse

 

TER HORST Marc, Prout, la planète se réchauffe ! illustratrice Yoko HEILIGERS, Milan, 2025, 32 p., 11€90

Parler du réchauffement climatique aux petits, à partir de 5 ans, n’est-ce pas une gageure ? L’illustration joue, ici, un rôle majeur pour rendre accessible et attrayant l’album de beau format. L’illustratrice joue de la stylisation et du réalisme, crée des montages judicieux et humoristiques, traite les images avec des couleurs sobres bien que contrastées, jouant avec les arrières fonds qui souvent réfèrent à une part du discours verbal sur eux surimposé.

Quant au texte, Marc Ter Horst n’arrive pas à introduire les problématiques dialogisantes. Son discours se cantonne alors à celui, officiel, cherchant à rendre crédible une lutte écologique contre le réchauffement climatique dans les conditions actuelles de l’économie capitaliste, en changeant, seulement, quelques critères. Ce discours parie sur la science. Par exemple, il est écrit qu’« il existe de plus en plus de solutions pour diminuer l’épaisseur de la couche de gaz », mais il n’est pas écrit que de plus en plus la planète s’enfonce dans l’intenable des pollutions en tous genres. L’auteur semble convaincu que la responsabilité du réchauffement climatique repose sur les individus (« Plus nous serons nombreux à agir, plus nous serons efficaces ») : mais peut-on faire l’impasse sur la discordance entre les pays riches qui polluent sans restriction pour conserver leur mode de vie et les pays pauvres ? Peut-on faire l’impasse sur la responsabilité première des États, des organismes internationaux et peut-on ne pas s’interroger sur les intérêts de qui ces derniers agissent ?

Alors, c’est sûr, parler du réchauffement climatique dans un album documentaire qui nécessite de l’argumentation, est une gageure quand il s’agit de s’adresser à de petits. Le problème est que la simplification efface la vulgarisation et risque à tout instant de tordre le cou à la vérité des faits.

Commission lisezjeunesse & Philippe Geneste

 

 


20/04/2025

De la vie domestique et de ses échappées artistiques

KALKAIR Cookie, Les réseaux sociaux et nos ados, Steinkis, 2024, 124 p., 18€

Comme dans sa bande dessinée précédente (1), l’auteur s’adresse aux adultes pour les conseiller sur l’usage que leurs enfants font des réseaux sociaux. Pareillement, il s’appuie sur sa propre connaissance des réseaux sociaux et sur des recherches dont il fait part de manière simple et humoristique. La bande dessinée est à la fois une description de leur fonctionnement et une réflexion sur leur utilisation à partir de pratiques avérées et observées. Cookie Kaldair ne manque pas de conseiller les parents. Il leur fait part d’astuces pour avertir les enfants de tel ou tel danger possible. Il est question de la gestion du temps impliquée par l’usage des réseaux sociaux, de la problématique de l’estime de soi avec ses aspects sociaux, psycho-sociaux et de santé, de la toxicité en ligne. Le livre est un guide qui n’a pas réponse à tout et qui le dit, mais qui pointe les enjeux par la pratique afin de pouvoir discuter avec les filles et les garçons en âge d’adolescence et de préadolescence.

Comme l’écrivait Milena dans la recension du précédent opus de Kaldair chez Steinkis, « l’auteur (…) explique très bien en utilisant des exemples concrets. ». Surtout, s’il dédramatise l’utilisation des réseaux sociaux, il souligne l’engrenage et s’interroge : « Pour l’instant, tout va bien, on fait les malins, on en consomme, toute la journée, on en file à nos enfants, on tousse un peu mais bon, on continue. Mais dans 10 ans, on va se rendre compte qu’en fait ça nous tue à petit feu, mais là ce sera trop tard et on mettra des petites bannières sur Insta disant “Les réseaux tuent”. Mais les gens continueront quand même… ». 

Commission Lisezjeunesse

(1) Kalkair, Cookie, Les jeux vidéo et nos enfants, Steinkis, 2023, 128 p, 18€. Lire la chronique que consacre à la bande dessinée Milena Geneste-Mas sur le blog du 21 mai 2023.

 

GRAAF Julie de, Un Livre plein de maisons, illustrateur Pieter VAN EENOGE, éditions Grand Palais RMN éditions, 2024, 64 p. 24€90

Nul doute que ce livre de grand format (24,5 x 34 cm), magnifique livre-cadeau pour les fêtes, ravira les enfants d’âge de l’école primaire et des premières classes du collège. L’autrice présente des maisons hors du commun, les met en correspondance parfois avec des formes pluriséculaires de construction, raconte le processus de leur invention et les circonstances qui ont présidé à leur édification. Les illustrations mettent en scène le texte explicatif en privilégiant l’humour, mais aussi le réalisme pour que les enfants puissent se représenter lesdites maisons ; on y trouve les maisons igloo de R. Buckminster Fuller en face des igloos traditionnels, on y découvre la hutte d’amour qui a inspiré les penthouses de New York, on s’étonne devant les maisons en plastique, l’ingéniosité des maisons sur pilotis ou les maisons flottantes dans plusieurs régions du monde, on se surprend dans un palais bulle. On y croise des artistes, des architectes, et on comprend que la plupart des maisons traditionnelles appartiennent à la créativité de leurs peuples.

Un Livre plein de maisons est un ouvrage savant, composé de quatre parties d’un peu plus de dix pages chacune, et correspondant à ce qui est plus particulièrement traité : Matériau, Forme, Espace(s), Art. Une carte rassemble toutes les maisons présentées, ce qui est une aide précieuse et en même temps un instrument propice à la connaissance circonstanciée. Elle est aussi une preuve tangible de la présentation des éditeurs : « Un livre essentiel pour apprendre à habiter le monde ».

 

LAMBILLY Élisabeth de, CHARDEAU-BOTTERI Stéphanie, Gustave Caillebotte, Grand Palais RMN éditions, 2024, 48 p. 13€50

Cet album pour la jeunesse sera lu avec intérêt par tout amateur de l’histoire de la peinture. Les autrices mettent en regard la vie du peintre avec certaines de ces peintures. Mais plus que de simples correspondances entre la création et la biographie, le texte analyse les œuvres choisies. L’album met l’accent sur le solide jugement esthétique de cet artiste, mécène aussi des peintres impressionnistes avec lesquels il ne cessa de mener le combat pour la reconnaissance de ce qui devint une école aux œuvres mondialement recherchées.

Grâce au texte, le jeune lectorat s’initie à la facture picturale de Caillebotte, son art du point de vue, ses hardiesses, l’influence de la photographie dont son frère Martial était un amateur praticien éclairé. L’album invite à interroger le lien entre le réalisme et l’impressionnisme. Le glossaire copieux mais non pesant est une aide précieuse pour le jeune lectorat qui peut aussi approfondir sa lecture grâce à une série de questions et autre invitation de recherche au cœur du livre.

Quand l’ouvrage est paru, une exposition « Gustave Caillebotte. Peindre les hommes » se tenait au musée d’Orsay. Nul doute que le travail d’Élisabeth Lambilly et Stéphanie Chardeau-Botteri fut une bonne introduction à sa visite.

Philippe Geneste

10/11/2024

Femmes dans l’effroi, femmes en devenir

EFFAH Charline, Les femmes de Bidibidi, Paris, éditions Emmanuelle Collas, 2023, 226 p. 19€

L’histoire de ce roman se confond avec le témoignage de sa narratrice, Minga qu’un long périple amena aux confins de l’horreur, de Paris jusqu’au nord de l’Ouganda dans le camp de Bidibidi où se sont réfugiées des femmes meurtries par la guerre et la violence machiste.

À Paris, toute enfant déjà, c’est dans sa famille qu’elle a rencontré cette violence-là. Son père, Émile Meyer, jaloux du passé, du charme, de l’intelligence de sa femme, Joséphine, la mère de Minga, lui fit vivre de longues périodes d’insultes et de brutalité. Une nuit, une maltraitance de trop laisse Joséphine en sang. Minga n’a alors que huit ans. Elle soigne le visage blessé de sa mère, l’aide à s’habiller et malgré son chagrin, l’aide à préparer son départ, à faire sa valise, lui donne même l’argent de sa tirelire.

Pendant des années, Minga va vivre seule avec son père, cet homme enfermé dans ses rancœurs, son alcoolisme. Taciturne, il ne s’exprime que dans ses peintures dont il encombre leur foyer. Seul un de ses tableaux attire Minga : « L’Arbre à palabres » qu’il lui offre.

À la mort d’Émile, Minga, maintenant adulte, découvre les lettres de Joséphine qu’il lui avait cachées. Elle décide alors de partir sur les traces de sa mère, devenue infirmière dans une ONG, en Ouganda. C’est dans le camp de Bidibidi, que de nombreuses personnes venues du Soudan du Sud ont trouvé refuge, fuyant la guerre civile, les massacres, les famines et les viols.

Minga raconte alors ses rencontres avec des femmes, les histoires douloureuses qu’elles lui transmettent, et aussi l’empreinte que Joséphine a laissée, avec ses soins très doux et sûrs malgré le manque de moyens, avec son engagement moral et l’empathie qui l’a conduite au péril de sa vie.

S’esquissent alors toutes ces figures féminines rompues sous la bestialité permise par la guerre et la violence machiste qu’elle nourrit. Avec ce désir qui malgré tout subsiste : survivre. C’est, par exemple, Jane qui poursuit son rêve improbable jusqu’à s’avilir et se prostituer pour retrouver son enfant que la guerre lui a enlevé ; c’est, par exemple, Véronika dont le corps meurtri ne désire plus l’homme aimé ; c’est aussi Rose dont les seins douloureux pleurent de l’absence des petites jumelles auxquelles leur lait était destiné. Depuis son arrivée, la jeune femme cache sa honte et son malheur, comme nombre de femmes dans toutes ces guerres qu’elles subissent.

Rose qui pleure ses petites filles et son amour perdu, nommé Chadrak Mayok, au passé d’enfant soldat. Ils vivaient autrefois à Juba, au sud profond du Soudan, dans une chambre dont elle prenait grand soin. C’était leur foyer qui sentait bon la douceur des corps de leurs petites jumelles, âgées de quelque mois. Puis en 2011 la guerre est devenue guerre civile et Chadrak est partit se battre contre l’ethnie de Rose. La jeune femme a dû fuir alors la ville massacrée, emmenant ses deux bébés. Est-ce une lettre, est-ce des mots échappés de l’horreur, qui racontent à Minga comment Joséphine découvrit les blessures de Rose, celles de son âme et de son corps, écoutant l’horrible histoire de l’infanticide, les viols des bourreaux en meute qui détruisirent au-delà de l’intime. Les mains de Joséphine se sont faites berceaux, corolles de douceur qu’elle tisse de ses mots, de la chaleur de sa voix pour soigner la jeune femme.

Quelques jours plus tard, c’est en guerrier plein de sang et de haine, semant l’effroi, venant en maître réclamer son dû que Chadrak Mayok retrouve Rose au camp de Bidibidi ; il ne lui épargne ni l’humiliation, ni le viol, ni les coups.

Mais bientôt les paroles racontées se bousculent et sous une violence haineuse, la vie s’enflamme, s’éparpille en cendres humaines. On le sait bien, la bestialité et la volonté de puissance ne sont pas toujours genrées et nombre d’hommes les ont en détestation : comme dans le roman Jean, amant de Minga, Moïse, mari de Véronika. Par quoi sont animés des hommes comme Émile ou Chadrak Mayok pour s’épandre en bestialité et choisir la mort ?

Mais arrivée au terme de sa quête, ce ne sont pas des hurlements guerriers dont se souvient Minga, mais bien les paroles des femmes de Bidibidi, leur lutte pour la vie, leurs échanges, leurs entraides, leurs rêves entravés aussi… tout comme ne la quitte pas, éparpillée dans le bruissement des arbres, la voix de Rose, l’appelant « Minga, Minga ». C’est le prénom que Joséphine lui a donné et qui signifie « femme » en langue gabonaise, sa langue d’origine.

Annie Mas

Pour préadolescents et préadolescentes

ODOH Paula, Le Prix de la détermination. L’histoire d’une vie, préface de Maurice Gohou Wondji, L’Harmattan, 2024, 74 p. 11€

La page de titre précise le genre du récit proposé par Paula Odoh : « roman ». La lecture va donc s’orienter vers le roman d’apprentissage d’une pré-adolescente, Djèna, que l’on va suivre jusqu’à son âge de jeune fille. L’enfant, appuyée par sa mère, va persévérer dans son projet d’aller à l’école et d’accomplir sa scolarité complète, dans une société où les filles sont promises très tôt et au mariage et aux travaux domestiques.

L’ouvrage, écrit avec simplicité, s’appuie sur une connaissance précise que l’autrice inclut dans les péripéties de l’histoire de la vie de Djèna. Malgré les coquilles qu’une seconde édition ne manquera pas de faire disparaître, on reste accroché au devenir de l’enfant puis de l’adolescente ivoirienne dans le contexte de la toute nouvelle indépendance du pays. Plusieurs thématiques sont abondamment traitées par la fiction : l’école, bien sûr, la sexualité et notamment l’éducation à la sexualité, le rapport à la tradition, la tension entre la nécessité de préserver la culture d’un peuple et celle de contourner les aspects oppressifs que cette culture peut comporter, enfin, la thématique de la séparation ne cesse d’être renouvelée au fil des épisodes de la vie de Djèna.

C’est cette dernière thématique que cette chronique se propose d’analyser.

Si Djèna se sent poussée à quitter le campement, c’est-à-dire à quitter le connu, c’est parce que se séparer de son milieu stimule une pulsion de savoir. L’enfant veut agrandir son champ de vie, elle veut donc grandir. La séparation est la condition de sa réalisation en tant que personne, pense-t-elle. Pour entrer dans la vie sociale, elle sent le besoin de se construire comme particulière, elle veut être reconnue comme être singulier. L’acte de quitter ses parents, de quitter le lieu familial de vie, les camarades, les amies, est, pour Djèna, une condition pour entrer personnellement dans la vie et il est un instrument contre l’imposition d’une entrée dans la vie non consentie.

Djèna s’oppose à la tradition qui l’engluerait dans des fonctions sociales figées. Djèna refuse d’être privée de sa contribution à la vie sociale : il n’y a pas de devoir là où la réciprocité n’est pas la relation qui relie les êtres humains. La séparation est donc comprise et vécue comme une libération. Une libération, qui n'annule pas pour autant les joies périodiques des retrouvailles. Bien sûr, c’est un risque. Le roman raconte ce goût du risque et le courage de le courir. Le Prix de la détermination raconte donc, aussi, le drame du renoncement et l’histoire se trame sur les circonstances par lesquelles l’héroïne en rompt la fatalité. Dans un des nœuds du récit, est à son comble la tension entre d’une part le respect de la tradition (à travers la reconnaissance envers la vie du peuple) et, d’autre part, la volonté de Djèna, alors enceinte, de poursuivre ses études, poursuite interdite par les codes sociaux. Djèna, dans une séquence narrative intense va faire éclater la contradiction et surmonter l’obstacle en retournant à son avantage la scène sociale du consentement (au mariage) qui, au fond, est un reniement de la personne consentante, mais qui assiéra le devenir autonome de la jeune fille. L’épisode réagit avec force à la négation de la personne féminine par la société patriarcale, négation qui pousse les filles à se renier comme personne et à s’assujettir aux normes aliénantes de l’ordre social. Le roman croise les déterminations sociales, de sexe, de culture, de religion et de géopolitique (les écoles étant tenues par des coopérants de l’ancienne métropole impérialiste. 

Philippe Geneste

17/03/2024

Comme une vague déferlante

CASTILLON Claire, CHARPENTIER Oriane, DESMARTEAU Claudine, FARGETTON Manon, LINDENBERG Hugo, MANDIOT Vincent, MULLER-COLARD Marion, PANDAZOPOULOS Isabelle, Le jour où j’ai osé, éditions Gallimard, collection Scripto, 227 pages, 2023, 12 €.

Chacune des huit nouvelles, qui composent le jour où j’ai osé, sont écrites par l’une ou l’un des auteurs présentés en première page de couverture du livre. Ce sont des histoires bouleversantes qui nous laissent écouter, pour sept d’entre elles, une narratrice ou un narrateur. Une seule est écrite à la troisième personne du singulier, traçant les portraits de deux jeunes filles.

Empreintes d’émotions et riches d’écritures talentueuses, ces huit nouvelles sont toutes, d’histoires comme de styles, différents et l’on ne se lasse pas de les lire, de les découvrir d’une autrice, d’un auteur à l’autre.

Cependant chacune d’entre elles ayant dessiné la trame d’une situation insupportable, transpirant soit d’ennui, de tristesse ou d’angoisse, va déchirer le brouillard qui plombait l’existence de leurs personnages.

Ainsi Grande fille de Claire Castillon, contée avec l’humour et la grande finesse d’écriture de l’autrice, donne vie à Élise, âgée de 18 ans, aux prises d’un prédateur sexuel et dominant socialement, puisqu’il est le patron d’une entreprise où son stage se termine. Comment peut-elle se déprendre de cette emprise et s’échapper d’un viol ?

Les Champs d’Oriane Charpentier laisse Jérémy, jeune lycéen de seconde, dévoiler sa solitude et sa perte de confiance en lui. Les paroles d’une amie tout au long d’un trajet de transport scolaire et d’un cheminement sensible de réflexions, pourront-elles l’aider à retrouver sa « propre force » ?

Le prénom de la narratrice de la nouvelle Elle a quel âge, la puce ? écrite avec talent par Claudine Desmarteau n’apparaît pas. Il est immergé par les sobriquets -comme l’indique déjà le titre- qui jalonnent l’enfance et l’adolescence de l’héroïne : « la petite chouette », « la demi- portion », « la naine », « l’avorton » et bien d’autres surnoms humiliants. La jeune fille saura-t-elle, et de quelle façon, s’émanciper de cette glue qui la traitait en peluche, en jouet, en poupée et s’affirmer en tant que personne avec ses désirs, son idéal de vie, sa volonté propre ?

Dans les profondeurs de Marion Fargetton nous bouleverse par le personnage de Lison, mise à l’écart, humiliée par le groupe de filles de sa classe, au collège, dont elle recherchait la reconnaissance et l’amitié. Mais cette histoire d’exclusion n’est pas nouvelle pour elle qui en a ressenti le chagrin depuis toute petite, à l’école maternelle. Cependant Roxane, une jeune fille de sa classe, sensible à sa détresse, va se rapprocher d’elle. Une amitié se noue, faite aussi d’échanges, de petits mots secrets cachés parfois dans l’étui d’un violoncelle car toutes deux sont musiciennes, qui vont révéler à Lison l’outrage qui a blessé son enfance. Combien de temps, combien d’errances faudra-t-il à Lison pour soigner ses blessures, pour effacer l’outrage ou du moins s’en affranchir ?

De la nouvelle Vernis noir de Hugo Lindenberg émane une poésie sensible où le jeune narrateur – qui ne dit pas son nom – s’émancipe, grâce à son monde imaginaire, du joug décadent d’une mère toxique et des normes sociales qui enferment sa sexualité. Amoureux de Taël, ami de Sabrina, élève de Maryvonne, frère au cœur lourd, comment va-t-il s’élever des brisures de sa vie et prendre de la hauteur jusqu’à l’ivresse du vertige ?

L’Affiche de John Wick 2, nouvelle de Vincent Mondiot, présente les errances tout comme les réflexions de Constant qui, allant un jour de printemps concourir à un match de tennis, s’arrête pour saluer deux copains du lycée qui flânent dans un parc. Auprès d’eux, Constant laisse une vacuité prégnante envahir d’ennui et de dégoût sa vie soumise aux diktats de son père grand bourgeois. Est-ce l’amorce d’une rébellion, le refus d’une vie étriquée, frivole, que de comprendre ce que l’on ne veut pas sans savoir encore ce que l’on veut ?

Marion Muller-Colard est l’autrice et la narratrice de cet écrit brillant titré Désobéir. Toute nouvelle professeure elle fait part de l’anxiété, du stress qui l’ont accompagnée lors de sa première rencontre avec les élèves de terminale qui vont suivre ses cours de philosophie. Elle raconte encore comment, submergée d’angoisse, elle a osé se présenter, se confronter à cette classe d’adolescents, elle seule adulte. Puis elle présente toute la richesse de l’enseignement de la philosophie tel qu’elle le conçoit, suscitant l’étonnement, l’esprit critique, le doute et la volonté de comprendre, de risquer de se tromper, de persister dans des cheminements erratiques de pensée… Et surtout savoir refuser l’indicible, savoir désobéir. Mais si cette conscience peut s’épanouir ainsi en chaque individu, peut-elle devenir force de vie sans être collective ?

La nouvelle si émouvante d’Isabelle Pandazopoulos Tu ne m’aimes plus laisse le jeune narrateur âgé de 14 ans, Nathan, raconter l’emprise psychologique de son père sur lui. Nathan n’avait que 4 ans lorsque sa mère est morte, rouée de coups, et que son père fut incarcéré… Était-ce un meurtre ou un accident, selon ses dires ? Nathan, aveuglé par sa dépendance affective, parviendra-t-il à se libérer du jeu pervers de ce père, à oser appréhender la vérité, à prendre sa vie en main ?

Les huit nouvelles de ce livre bouleversent. Par une longue maturation, d’intenses réflexions ou d’échappées pour survivre, les intrigues s’offrent comme des alternatives à l’étouffement et au désespoir d’une tranche d’âge. Elles offrent des lectures émouvantes, vivantes comme une vague déferlante s’écrasant, avec tant d’éclats d’or et de beauté, sur un rocher. Le jour où j’ai osé est à recommander pour tous jeunes lectrices et lecteurs à partir de treize ans.

Annie Mas