Anachroniques

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27/09/2026

L’usage de la parole

Doutey, Nicolas, Ah suivi de Les Pensées et Bouger les lignes, Actes Sud-Papiers, 2026, 137 p. 11€99

« c’est n’importe quoi ces histoires de viser le réel

on n’a pas à le rattraper

le monde on y est » (Ah p.44)

Voici trois pièces de théâtre que nous allons suivre. Voici, cette semaine, la présentation de la première.

La première Ah explore la signification intime, intersubjective et sociale de l’interjection. L’absence de majuscules et de ponctuation impose une lecture par la diction autant qu’elle invite le lectorat à des choix sensificateurs. Il s’agit d’un monologue d’une personne assistant à une de ces réunions publiques mondaines, comme celles ayant lieu lors de vernissage d’exposition, de présentation de lieu ou de livre, de conférence ou de colloque… Ce personnage, appelons-le l’énonciateur, monologue sur sa présence en cette situation et sur l’attitude à adopter vis-à-vis d’une de ses connaissances avec qui il souhaiterait se mettre en contact, mais qui, elle, ne l’a pas vu. Le monologue porte donc non sur la conversation, il n’y en a pas, mais sur les gestes, les pensées, les attitudes, les stratégies d’approche, qui occupent l’énonciateur. Celui-ci s’interroge aussi sur le langage à employer, il imagine des situations, il rêve, s’abstrait de la réunion, puis retourne à sa préoccupation : trouver le contact, se faire reconnaître pour une inter-identification avec son interlocutrice potentielle. 

Ah explore donc tout ce qui fourmille chez un locuteur en instance de communication. Ah est une pièce de l’avant-conversation et de ce que Nathalie Sarraute nommait la « sous-conversation ». Ah nous plonge dans cet infra-monde où les mots ne sont pas prononcés mais où s’agite un langage intérieur intense et profondément corporel. Le personnage recherche un contact et la pièce porte donc sur ce que B. Malinowski nomme la communication phatique, concept que reprendra Roman Jakobson dans son étude fonctionnelle du langage. Ah est la pièce d’une fonction sociale du langage, celle ayant trait à la mise en contact ou reprise de contact ou maintien du contact.

L’énonciateur de la pièce, dans l’ambiance un peu guindée qui l’entoure, présente quelque timidité. Alors, il cherche, mais discrètement, à ce que l’autre personne le remarque. C’est l’occasion d’interroger la signification tant intime que sociale de la discrétion. Comment décider de la manière de se faire remarquer, sans paraître intempestif ? Comment se mettre en relief sans tuer l’ambiance ou paraître arrogant ? Comment atteindre au discernement d’une complicité intersubjective sans tomber dans l’intervention inopportune ni mettre à la gêne la personne à qui on cherche à s’adresser ?

Au fil du monologue, l’énonciateur accuse sa solitude et la discrétion tend à devenir l’attribut de la personne timide vivant avec difficulté son état de solitaire. La discrétion se confond alors avec une attitude dispensatrice d’énergie au résultat indéterminé. L’énonciateur ne veut pas choquer l’assemblée ; il veut éviter à tout prix un scandale ; il cherche à ne pas mettre à la peine la personne cible de l’ensemble des signes qui, sans crier gare, s’adressent à elle. L’énonciateur s’impose une telle retenue au sein de cette société qu’il s’enferme sur lui-même, flirte avec l’effacement, devient corps inaperçu. Si la discrétion est l’art de conserver les secrets d’autrui, ici, elle referme l’énonciateur sur son propre secret qui est de vouloir être reconnu d’une convive de la soirée. Loin d’être « la conquête de l’alentour », loin de rendre celui-ci « disponible » (p.8), loin de produire le milieu, la discrétion de l’énonciateur l’en sépare.

La discrétion tourne alors à la soumission aux convenances, « parler comme des gens qui parlent » (p.8) et ne rien dire, coller au langage le sceau de l’insincérité.

Le Ah ! prononcé quand on est surpris prend donc des valeurs de sens fort diverses et contradictoires. Ce sont celles-ci, imprégnées des instants de conscience vécus par l’énonciateur, qui composent l’armature sémantique de la pièce de Nicolas Doutey. Le réel vacille, l’ancrage dans le réel se trouble :

« Il y a plein de monde (…) Certains disent qu’on est complètement ailleurs d’autres disent que pas du tout c’est un décalque du monde réel et d’autres encore disent que non c’est pas ça on bâtit des possibles

(…) On est sur une page blanche et on invente des plans, des manières de percevoir penser agir et on invente des manières d’être et cet endroit change vraiment selon ce qu’on invente » (p.33).

La pièce nous invite non pas à prendre en compte, comme on le ferait spontanément, le pourquoi de l’interjection ah ! mais d’être attentif au comment de sa prononciation, et plus même aux mouvements physiques, physiologiques presque, sensitifs, corporels, mentaux et affectifs qui en sous-tendent la virtuelle survenue. En quelque sorte Ah est une pièce de l’avant-langage. Les impressions fugaces, les sensations indécises, les volontés refoulées, les jugements conventionnels intériorisés, la gangue du poli, les élans indéfinissables, voilà tout le matériau mis en action dans et par le personnage. Le monologue est l’espace en mouvement de cet univers retenu dans l’inexprimé. Une myriade de sens prolifère dans de cet indicible infra-sensible et vient informer l’énonciateur :

« Ce qui compte c’est nos manières de penser nos petites pensées

les petites pensées

qu’on tripote à longueur de journée » (p.34).

Mais alors la discrétion serait-elle une fuite pour celui qui, voulant approcher l’autre, demeure sans parole ? Plutôt que tournée vers l’extérieur, la discrétion serait-elle la marque d’un repli sur soi ?

Le partage du contact avec l’autre est ressenti par l’énonciateur comme une nécessité, ce que la sous-conversation de Nathalie Sarraute laisse souvent entrevoir. Tout au long de la pièce, l’énonciateur tente d’abolir la distance qui le sépare de l’autre. Et le regard est ce qui vient suppléer au langage dans ses tentatives d’attirer l’attention sur sa personne. C’est par le regard que l’énonciateur a remarqué la présence de sa connaissance, c’est le regard de celle-ci qu’il s’emploie de capter. C’est donc par ce sens physiologique que la relation humaine cherche à s’établir avant que ne puissent jouer les mots. Le corps semble le gardien de la discrétion.

L’énonciateur devient le personnage type d’un univers où « chacun est engagé dans un monologue continu » (p.37) avec pour conséquence que « la parole de celui qui parle c’est le silence de celui qui écoute » (p.37). Ah révèle la puissance de l’individualisme réificateur qui met en échec la fonction phatique du langage. Celle-ci est pourtant le dernier rempart contre l’atomisation des êtres et leur effondrement dans l’impuissance à se renouveler en humanité. La discrétion retournée sur soi et pour soi est comme une culpabilité ressentie à se manifester, à être reconnu par les gens de l’alentour et donc une culpabilité à trouver sa place dans le monde.

L’infra-monde sous-conversationnel est partie prenante de la réalité humaine. Il se manifeste dans les gestes inconscients, dans les choses vues sans intention, dans les tropismes, réactions plus ou moins conscientes à l’existence. L’infra-monde vibre sous les bavardages des convenances, tend à envahir l’espace, à annuler l’intersubjectivité autant que la relation sociale vraie entraînant dans son sillage l’évidement du langage :

« parce qu’on ne se demande plus de quoi on parle

ce n’est plus la question

on a quitté ce dont on parle à qui on parle

on fait tourner la roue

mais parfois le problème c’est qu’il n’y a plus personne

et c’est exactement la sensation que j’ai eue

il n’y a plus personne » (p.45).

Philippe Geneste

  

10/05/2026

Pour les oubliés de l’Histoire

Vuillard, Éric, Les Orphelins Une histoire de Billy the Kid, récit, Arles, Actes Sud, 2026, 163 p. 20€90

Le titre annonce que Billy the Kid va devenir un personnage type. « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques » (p.99).

À travers lui, c’est la conquête de l’Ouest, l’imaginaire de la frontière, les légendes officielles cultivées des États-Unis d’Amérique qui vont être mis sur la sellette de l’Histoire. La notation sous le sous-titre à l’allure d’annonce de la biographie, précise le caractère fictif du livre qu’ouvre le lecteur ou la lectrice. Dès la couverture, le lectorat s’attend à une plongée dans la constitution des États-Unis d’Amérique à travers l’histoire d’un individu représentatif de la population pauvre, soumise dès la naissance à la violence de conditions de vie intrinsèquement dépendantes d’une idéologie de prédations, de subtilisations, de vols, d’assassinats, alimentée par les justifications politiques, racistes et génocidaires. Avec Les Orphelins, Billy the Kid devient la figure des pauvres, du « petit peuple innombrable » (p.104), celle des enfants n’ayant connus que la misère et la violence et ayant dû lutter pour leur vie. Billy the Kid incarne ces enfants pétris de traumatismes en tous genres, notamment affectifs et psychologiques : « Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n’importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n’importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais » (p.103-104).

À travers son histoire reconstituée autant que galvanisée par les incertitudes et les lacunes biographiques, Billy the Kid est mué en un personnage type. Il porte avec lui l’histoire des États-Unis d’Amérique : « Et puisque la société n’est jamais rien d’autre que la contrefaçon de ses principes, aussitôt la concurrence dégénère en tueries, la liberté se frelate en crimes, et l’histoire de l’Amérique sert un scénario de Frank Capa joué par des voleurs » (p.42). L’histoire de Billy the Kid se déroule à la fin du dix-neuvième siècle : « Dans sa phase terminale, la colonisation du continent, de loin en loin encadrée par l’armée, a été abandonnée à de petits délinquants, sous-traitée à des hordes de va-nu-pieds, de vagabonds et de voleurs » (p.51). Car, en effet, « On avait impérieusement besoin d’eux. La grande propriété avait besoin d’eux, les hommes d’affaire avaient besoin d’eux. On n’avait jamais vu une chose pareille, un État construit en moins d’un siècle, torchonné à la six-quatre-deux. Les truands eurent leur âge d’or » (p.61). Le livre fouille l’impensé des États-Unis d’Amérique : le génocide des indiens, les spoliations de terres, les vols des sols et territoires, les meurtres en collusion avec la religion, l’argent et la propriété. Le livre montre l’envers du mythe du self made man, à savoir l’individualisme exacerbé par l’hymne à la concurrence. Il démontre le socle de la démocratie c’est-à-dire « l’ombre de ces millions de dollars, l’envers du suffrage universel » (p.78), et le « goût pour la hiérarchie et l’ordre » (p.110).  

Quand l’establishment américain n’a plus besoin du Kid, il le liquide : « À cette étape de l’Histoire américaine, le Kid et ses semblables ont joué leur petit rôle dans la marche du monde, ils ne sont désormais plus nécessaires à l’épanouissement primitif des grandes inégalités. Les gros éleveurs texans, exaspérés par les maraudes répétées de leur bétail, organisèrent soudain de vastes chasses à l’homme afin de récupérer leur bien et mettre un terme à la carrière du Kid. Une fois la colonisation achevée, le petit peuple errant de garçons vachers, de brigands et de voleurs devenait insupportable. C’était à présent une population parasitaire, interstitielle, se nourrissant des déchets du grand élevage, des récréments que la civilisation moderne ne parvenait plus à assimiler dans sa grande calculation des profits et pertes » (pp.122-123).

Le livre d’Éric Vuillard lit l’histoire à partir de la vie de ceux d’en bas « gardiens de troupeaux, meuniers, vachers, charpentiers allaient avoir leur mot à dire » (p.105), et non pas à travers l’histoire officielle rémunérée par les grands propriétaires, les conquérants, les chefs de la finance, les gouverneurs, les faiseurs de lois et les cadres de la police. Le style enlevé mais aussi âpre, épouse le rythme d’une vie menée à cent à l’heure, suffoquant sous les risques, toujours en alerte, sans perspective, obligée de coller au présent immédiat où toute pureté se ruine. L’acte littéraire vient alors à la rescousse de ces vies, en élaborant un récit par lequel les oubliés perpétuels des Histoires officielles, c’est-à-dire les peuples, retrouvent non pas leur voix mais traces de leurs sensibilités, de leurs espérances assassinées, de leurs malheurs, de leurs douleurs, de leurs fibres à nu, de leurs ressentiments et tout au fond d’eux,  de ce qu’ils ont sûrement longuement dû taire de tendresse, d’amour, de volonté de vivre sans les contraintes qui les ont exploités.

Philippe Geneste

 

22/02/2026

Aux origines de l’I.A. en science-fiction : le merveilleux scientifique de Régis Messac

Messac, Régis, Le Miroir flexible, édition établie par Olivier Messac, préface de Gérard Klein, Paris, éditions ex nihilo, 2008, 159 p.

« La vérité de l’art, par quoi l’art est vrai, c’est le pouvoir de révéler ce que le savoir ne peut maîtriser, un certain visage d’un monde non administré (…) où l’imaginaire célèbre ses retrouvailles avec le réel »

Dufrenne, Mikel, Art et politique, Paris, 10/18, 1974, 320p.

Rêve de création du vivant avec intelligence artificielle. C’est un récit de prospective qui oppose les croyances religieuses et la conception raciste développée dans les milieux blancs de la Bible Belt américaine, ici dans l’État de l’Alabama. Ce milieu exacerbe l’inégalitarisme social et racial sur la ségrégation et la division économique du travail.

L’échec du savant Joseph Favannens provient de cet environnement hostile et de sa composante psycho-sociale, la peur.

Dans une superbe préface, Gérard Klein montre l’originalité de l’œuvre de Messac. Celui-ci, en 1933, écrit un récit prospectif sur l’intelligence artificielle. Cette mise à nu opère dans un univers où s’entrechoquent l’imaginaire des superstitions et religions, l’imaginaire raciste et l’imaginaire conquérant individualiste propre au capitalisme dont la construction des États-Unis est une illustration barbare. Ces imaginaires se croisent et s’affrontent.

Le roman de Régis Mesac raconte une défaite de l’imaginaire techno-scientifique. Il radiographie la prévisibilité humaine dans la société hiérarchisée. Il interroge le milieu comme source de l’évolution puisque celle-ci naît des rapports des organismes vivants au milieu et des éléments du milieu entre eux. Et c’est par ce réfléchissement que Le Miroir flexible opère une critique radicale de la société capitaliste : en effet, le mécanozoaire devient tueur par l’influence de cette société.

Le futur pensé par Favannens ne pourrait se réaliser qu’avec une révolution sociale qui aurait éliminé les influences nocives du milieu sur les êtres sociaux vivants ou prototypes du vivant comme le mécanozoaire. Si on suit Régis Messac, la techno-science ne pourrait servir l’humanité qu’une fois la question sociale résolue. Par conséquent, et c’est une remarque qui vaut pour aujourd’hui, la techno-science serait impensable sans partir des luttes sociales et des mobilisations menant vers la configuration d’une autre société. Donc, oui, l’exemple de la défaite de Favannens, prouverait que penser le futur nécessite de penser la révolution sociale.

Autrement dit, en 1933, Le Miroir flexible souligne que l’avenir bio-technologique et préfigurateur de l’intelligence artificielle, loin d’être opposé à l’avenir humain, lui est intrinsèquement lié par les conditions sociales de son avénement et le contexte historique socio-économique des recherches scientifiques. Il serait faux de croire à l’illimitation du pouvoir donné aux humains par la science et l’ingénierie comme il serait erroné de croire en la limitation bio-écologique de l’humain. En revanche, la fiction de Régis Messac pointe que la médiation sociale des deux questions (l’illimitation et la limitation, la science et la terre) est la clé. N’étant ni perçue ni entendue, la porte reste fermée et Favannens sera lynché par la société dans laquelle et pour laquelle il œuvrait.

Le milieu aura eu raison du sujet, l’ordre social inégalitaire aura eu raison du chercheur utopiste ou protopique[1] généreux.

Le roman scientifique n’est pas prophétie

Il n’existe pas de texte prophétique. Il existe, en revanche, des textes qui travaillent l’imaginaire du futur propre à une société ou une civilisation donnée dans un temps historique donné. Et il arrive que certains textes voient l’univers de leur fiction entrer en échos avec l’imaginaire du futur de lecteurs de temps postérieurs et d’autres lieux, civilisations ou sociétés. Dans ce cas, l’imaginaire de la fiction initiale se fait « imaginaire performatif »[2], au sens où le livre percute les représentations qui s’affrontent dans la société réelle. Travailler sur un imaginaire performatif c’est travailler sur les effets du livre sur la société c’est-à-dire des effets de la lecture du dit livre sur la société. Un exemple est Le Miroir flexible de Régis Messac[3] écrit en 1933 et qui réussit à parler de l’intelligence artificielle non pas comme le dicte la doxa technophile et transhumaniste du vingt-et-unième siècle en se concentrant sur ce que fait l’intelligence artificielle à l’homme[4], mais en se concentrant sur ce que l’homme fait à l’intelligence artificielle. Et ce renversement

En 1933, Régis Messac pose les jalons d’une critique de l’I.A. et des rêves transhumanistes contemporains. Alors qu’aujourd’hui, « une émancipation de l’humain par la machine s’est dissoute dans le numérique »[5], la lecture du roman Le Miroir flexible de Régis Messac présente un intérêt tout particulier parce qu’il pose les problématiques en jeu sans esprit partisan.

Le roman montre aussi combien l’exploration de l’imaginaire par le roman scientifique[6] peut rendre compte du réel en cours. La fiction prospective de Régis Messac paraît en 1933, en pleine montée du nazisme. Ce dernier est appuyé par la finance des Rockefeller et consorts, il est nourri par la science eugénique américaine comme européenne, il vénère le père du fordisme, antisémite militant. Si Le Miroir flexible rencontrait la diffusion que sa talentueuse composition réclame, le roman pourrait aiguiser les regards contemporains sur l’Intelligence Artificielle et enrichir la réflexion critique consacrée aux transformations en cours et à la réification redoublée de l’humain qu’elles entraînent et préparent.

Dans l’imaginaire critique de Régis Messac

Trait de lucidité de Régis Messac, l’expérience du mécanozoaire a lieu au sein d’un développement du capitalisme obscurantiste. Suivons l’écrivain dans son œuvre. L’intelligence artificielle du roman se forme en interagissant avec le milieu. Le mécanozoaire apprend par lui-même, si bien que Régis Messac pose la problématique de la plasticité de la machine en quête de la plasticité du cerveau. C’est ainsi que Favannens l’envisage comme une entité gagnant en autonomie. En effet, contre le détective Tenterhook, Favannens explique que le mécanozoaire a la capacité de résoudre des problèmes qui n'ont pas été implantés dans sa mémoire donc qui n’ont pas été programmés par le savant.

Or, le milieu restant celui d’une société capitaliste fondée sur l’individualisme et les croyances religieuses, l’intelligence artificielle, immanquablement, ne peut se forger qu’en succédané de ce milieu. En poussant la logique du récit de Messac, la construction de l’I.A. dans le milieu capitaliste ne peut qu’approfondir l’aliénation des mentalités à l’ordre inhumain qui le régit. C’est ce qui se passe aujourd’hui par l’organisation de la consommation des services ouverts par l’I.A.

Le Miroir flexible, comme tout grand roman, « réinvente en nous (…) une manière de percevoir qu’on n’avait jamais expérimentée ni activée »[7]. Régis Messac, en effet, explore le déplacement des limites de l’humain mais il le fait en lien étroit avec l’observation de l’ordre social où le geste scientifique et technique opère. Si Le Miroir flexible ouvre un horizon, c’est parce qu’il expose et fait a-percevoir l’impossible du devenir humaniste progressiste de l’œuvre de Favannens dans un cadre de hiérarchies, d’inégalités et d’injustices sociales. La polyphonie des voix[8] rend sensibles les nœuds dans lesquels l’invention du mécanozoaire est prise. Cette polyphonie souligne qu’il n’existe pas de création scientifique appréhendable en dehors des mentalités et discours sociaux. Toutes les créations scientifiques et technologiques sont en rapport avec le milieu humain. Toutes les productions humaines dont celle de l’organisation sociale possèdent un rapport d’implication avec toutes les productions de la nature.

Favannens reconnaît que le mécanozoaire manque d’adaptabilité à la reconnaissance des objets. Et ce qui est interrogé, en conséquence c’est le processus d’échange entre l’entité du miroir flexible et son écosystème (milieu humain, milieu physique, milieu écologique) : qu’est-ce que la création de Favannens assimile du milieu et comment s’y accommode-t-elle ? La science physique et physico-chimique peut-elle atteindre la créativité de l’évolution biologique qui a abouti à l’humain ?

Littérature réflexive

Le Miroir flexible est à la fois le miroir du désir humain de maîtrise du vivant et de l’amplification des capacités d’action des hommes sur eux-mêmes et sur leur environnement, mais il est aussi le miroir de la relation déterminante de toute réalisation humaine avec le milieu dans lequel elle est englobée et qui l’oriente insciemment.

Le Miroir flexible de Régis Messac repose en sa composition sur cette dualité garante de la réflexion critique par l’interprétation que le lectorat en fera.

Philippe Geneste

 Notes



[1] Ariel Kyrou parle des œuvres de la science-fiction comme de « prototopies ou prototypes d’expérimentation imaginaire » (Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – p.108). Kyrou emprunte le terme néologisme de prototopie à Yannick Rumpala.

[2] Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – p.49.

[3] Messac, Régis, Le Miroir flexible, édition établie par Olivier Messac, préface de Gérard Klein, Paris, éditions ex nihilo, 2008, 159 p.

[4] La science-fiction « traite de ce que la technologie fait à l’homme » écrit Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 / p.366.

[5] Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 / p.364.

[6] En 1933, on parlait, en Europe, de roman scientifique. Le nom composé science-fiction a été imposé après al seconde guerre mondiale à travers les modes, fanzines et revues américains qui accompagnèrent la présence américaine en Europe puis le plan Marshall.

[7] Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 / p.360.

[8] Le roman est structuré autour de la mise en abyme des voix : celle de l’auteur-personnage qui recueille celle du personnage Geneviève Favannens fille de Joseph Favannens, qui, elle-même intègre une polyphonie des voix sociales qui portent la lutte des clans, des classes, des races, des conceptions de vie. 

11/01/2026

Sous l’égide de Stevenson

Ramine, Pierre, Tentative d’échappée. Une semaine sur le chemin de Stevenson, préface de Pierre Carles, Rennes, https://grandpapier.org/-pierre-ramine-#contact, 2025, 206 p. (à commander sur https://raminefanzines.blogspot.com/

Cette œuvre de Pierre Ramine articule, à la bande dessinée de style fanzine, des planches à l’illustration fouillée où le dessin prime le texte. Comme dans chacune de ses œuvres ou presque, Tentative d’échappée (…) est une œuvre autobiographique auto-éditée. Le personnage est l’auteur qui est le narrateur. Cela n’exclut pas des montages avec des documents qui importent directement une voix sociale dans le récit. Quant à l’auto-édition, elle fait l’objet de plusieurs réflexions qui soulignent la volonté de ne pas couper le récit de l’acte de la production et de ne pas cultiver une disjonction avec le monde ordinaire des discours. Et, plus encore dans la bande dessinée autobiographique que dans le texte autobiographique, la narration, – où est toujours impliqué l’auteur-créateur et qui est dominante par rapport aux autres aspects de l’œuvre – décide des choix dessinés, linguistiques et stylistiques.

Cette voix s’entend aussi à travers les polémiques, réflexions, rêveries, écrits intimes que développe la plume du narrateur. Le texte, ainsi, déborde la personne de l’auteur, mettant en confrontation des intentions sociales diverses, mais aussi les réflexions concernant le rapport à soi. Au fur et à mesure des pages tournées, intentions, relations à soi évoluent, influencées par la présence des autres ou bien par l’irruption de faits socio-historiques. La narration textuelle et dessinée s’appuie ostensiblement sur les situations changeantes et traque l’ordre culturel spécifique qui s’y invite. La figure de l’auteur est travaillée par cette modalité du racontage. En conséquence et en toute rigueur, l’histoire tend à dénier à l’auteur d’être une entité stable et unifiée, pour le saisir dans les conflits intérieurs qui l’animent ou parmi lesquels il se débat.

Cette caractéristique est renforcée par le choix de Tentative d’échappée (…) d’emprunter son support littéraire au récit de voyage. Le récit rend compte à la première personne, d’un point de vue essentiellement interne, de choses qu’il vient juste de vivre. C’est son point de vue interne, pour sa vie privée comme publique, qui est mis en scène. Mais ce point de vue accueille ceux du dehors, pour les intégrer ou les combattre. Aussi, le personnage-narrateur-auteur ne se définit pas, comme le veut l’autobiographie par un « autoengendrement d’une personnalité » (1), il ne livre pas une image unique et harmonieuse de la personne mais, à l’inverse, il se définit par les relations sociales et surtout interpersonnelles dans lesquelles est prise la personne. C’est le propre des récits dessinés de Pierre Ramine : plonger radicalement, sans fard, dans l’intimité sans magnifier aucun compartiment de sa personne, et, pourtant, tourner cette intériorité vers l’extérieur, une vie à soi léguée au forum social de la connaissance critique de l’être humain, de la personne, du sujet.

Tentative d’échappée (…), procède de ce double mouvement, conscience privée de l’individu et extériorisation publique de l’homme. Et si ces deux mouvements s’avèrent être la substructure de l’œuvre sans créer de chaos dans la lecture, c’est grâce à la représentation satirico-ironique ou humoristique de sa propre personne et de sa vie par l’auteur-narrateur-personnage. Toute l’œuvre autobiographique de Pierre Ramine reste marquée par le besoin d’une extériorité de l’homme à lui-même.

Mais cela sous certaines conditions. Le choix du journal de voyage, classique dans l’histoire du genre, est ici mise à contribution pour surtout ne pas quitter la position subjective et donc éviter absolument tout propos universalisant à partir d’une expérience donnée du héros narrateur. Pierre Ramine, et c’est une constante de son œuvre, constante qui lui donne une place particulière dans l’autobiographie (littéraire ou dessinée), impose au lecteur de s’interroger sur qui est l’auteur. N’y a-t-il pas là une recherche pour vaincre le mur de verre qui sépare si souvent le texte ou texte dessiné et le réel ? En tout cas, c’est bien par cette posture – car il serait faux d’y voir la ruse d’un procédé esthétique – que l’ouvrage acquiert une dramatisation des faits ordinaires.

Si le dessin allie la bande dessinée journalistique et l’illustration dessinée, le texte varie en dialogues, encadrés narratifs, écriture des rêves, journal intime, journal de voyage, notes de lecture, texte argumentatif… une profusion dont le but semble de réussir à mettre en harmonie la relation d’une tranche de vie avec la prose réflexive sans jamais perdre le fil du nécessaire ancrage du langage dans la polyphonie des voix sociales. De même, si la visée esthétique des illustrations dessinées donne respiration aux bandes dessinées de reportage, le niveau de langue familier ou plus généralement courant côtoie le niveau de langue soutenu. Là aussi, il s’agit, en unissant des voies divergentes de narration, de réussir à approcher la notion d’auteur en tant que construit par et à travers la plurivocalité des discours, la multiplicité ordinaire des situations et de ne pas le figer en une unité figée, pour toujours trouvée et encore moins retrouvée. Iouri Lotman écrivait : « l’accroissement des possibilités de choix est une loi de l’organisation du texte artistique » (2). C’est bien de cela qu’il s’agit dans Tentative d’échappée (…). Le matériau, où le verbe singulier rencontre le langage des autres et de diverses voix sociales, permet l’intrusion du réel dans le récit. Et si le livre n’y perd pas son latin, c’est que sa structure y est solide. Elle y est d’autant plus solide que la construction de la personne qui s’y réalise correspond à la construction de l’œuvre qui s’accomplit.

Comme déjà souligné dans les Lectures prolétariennes 1970-2020 (3), Pierre Ramine a fait le choix de ne dépendre d’aucune politique éditoriale hétéronome, de s’affranchir de la peste marchande du livre, d’œuvrer à compte d’auteur et, pour cela, de s’appuyer sur des emplois précaires afin de subvenir aux besoins vitaux et sociaux de sa vie. Cette vie est concentrée sur la production d’une œuvre dessinée et bande-dessinée dans laquelle l’auteur se met en scène. Pourtant, nul narcissisme, mais l’affirmation de la conviction selon laquelle chacun, chacune, devrait ne parler, ne juger, n’interpréter le monde qu’à partir de soi, de sa position sociale spécifique sur l’échiquier économique et humain.

Le texte se structure sur une orientation sociologique d’analyse d’un milieu mais sur la base individuelle. Pour autant, il se fait manifeste pour une humanité qui penserait sa condition, s’attaquerait aux dispositifs qui organisent son aliénation au profit des pouvoirs. Il semble accréditer l’idée d’une non-classe de non-producteur dont la mission serait de révéler à la société les rails de sa marche réelle. Les dépossédés de tout, y compris de leur travail, pourraient, selon l’auteur, fonder un groupe social de caractère universel seul apte à répondre à l’injustice sociale par une reconquête de l’humain dans chaque personne. On peut s’interroger sur cette thèse du nouveau sujet de l’Histoire, identifié aux travailleurs et travailleuses précaires ou en refus volontaire du travail. On comprend, à la lecture, que ce nouveau sujet ne vise pas le pouvoir, mais sa dissolution, même si on cherche en vain des espaces d’autonomie collective pour mener à bien la tâche réservée, semble-t-il, à la souveraineté individuelle de chacun et chacune. On peut s’interroger sur cette thèse du nouveau sujet (under-classe, lumpenprolétariat, déclassés) jugé seul apte à rendre possible la dissolution sociale parce que définissant sa vie à partir de l’en dehors du travail. On ne peut, en revanche, pas dénier à l’auteur l’effort réalisé pour définir ce nouveau sujet par l’honnêteté devant ses actes, par la volonté réflexive de juger ses paroles, effort que les 206 pages du livre accomplissent. Dans cette orientation, l’exploitation cesse d’être au centre de l’analyse économique, sociale et psychologique ; le rapport entre classes est existant mais non déterminant car seul compte la vision qui individualise l’exploitation, qui souligne le rapport individuel à la consommation et le choix d’une territorialisation de la vie par le RSA et autres allocations de survie octroyées par l’État.

 C’est le propre de l’œuvre d’art de faire entrer le lectorat dans une discussion. Pierre Ramine apporte la preuve, s’il en était besoin, que raconter une histoire sert à comprendre la vie depuis d’autres points de vue et à les discuter. L’auteur apporte aussi, œuvre après œuvre, la conviction du lien étroit qui unit le récit de vie et le sens qu’on donne à la vie ; et c’est pourquoi la labilité du sens de la vie n’est pas une errance personnelle mais le produit construit des différents récits que l’on en fait. Tentative d’échappée, une semaine sur le chemin de Stevenson montre certes qu’une modification de soi est toujours sous-jacente au retour sur soi, mais surtout que la bande dessinée d’auteur, au sens plein du terme, sans médiation commerciale aucune, peut réussir à croiser littérature, art du dessin, sociologie, littérature et réflexion, sans risquer la dispersion aventureuse du propos ni l’implosion générique. Ce livre est un aboutissement certain des tentatives précédentes des créations de l’auteur. Qu’il advienne sous l’égide de Stevenson est consécration.

Philippe Geneste

Notes ▬ (1) Macé, Marcelle (introduction, choix de textes, commentaires, vade-mecum et bibliographie par_), Le Genre littéraire, Paris, GF-Flammarion, 2004, 257 p.– p.175. ▬ (2) Lotman, Iouri, La Structure du texte artistique, traduction du russe par Anne Fournier, Bernard Kreise, Ève Malleret et Joëlle Yong sous la direction d’Henri Meschonic, préface d’Henri Meschonic, Paris, Gallimard, 1975, 415 p. – p.408. ▬ (3) Geneste, Philippe, « Lectures prolétariennes. 1970-2020 », Fragments. Revue de littérature prolétarienne, n°8, janvier 2024, pp.52-78 – pp.72-73.


04/08/2024

L’action du dire contre lieux communs et stéréotypes

DAVID François, Je l’ai pas fait exprès, illustrations Sylvie SERPRIX, mØtus, 2024, 48 p. 16€

L’album présente cinq situations où une petite fille fait une bêtise et s’en trouvant désolée s’en excuse par la formule « Je l’ai pas fait exprès ». Les illustrations de Sylvie Serprix allient un certain réalisme stylisé et un surréalisme que Lewis Carroll ne désapprouverait pas. L’histoire en vient à se coller aux couleurs, les objets singent l’action en cause, le décor englobe la problématique et ses personnages. Les couleurs sur papier mat invitent à la réflexion, alliant le sombre au vif tranché. François David joue de l’humour pour faire adhérer le jeune lectorat à a réflexion de vie que chaque situation appelle. Il est aidé en cela par les dix pages sans texte où l’histoire se raconte en dessins et couleurs.

Le texte interroge la formule toute faite qui sert à Louise, l’enfant héroïne de l’album, soit de justification soit d’excuse soit de repentir. Et puis, comme il y a juxtaposition de situations, identiques en leur thématique, la perte de ces sens par la formule vient interroger l’acte verbal de l’excuse entrainant le jeune lectorat à discuter du vrai et du faux dans l’attitude de Louise, c’est-à-dire de la sincérité ou de l’insincérité de sa désolation intime. C’est que « Je l’ai pas fait exprès » n’est pas un acte d’excuse mais une formule conventionnelle voire une formule de politesse où la justification l’emporte sur l’excuse elle-même et où, en tout cas, l’excuse n’est pas obligatoirement accomplie.

On retrouve, ainsi, dans cet album, un fil directeur des écrits de François David, celui de la réflexion sur le langage proposée aux enfants dès les premières lectures. Ici, ce n’est pas par le moyen de la poésie mais par la mise en place de situations liées à une formule figée dont Sylvie Serprix dresse l’espace du jeu. Jouer avec un lieu commun pour en déjouer les pièges et prendre acte du pouvoir du langage et de sa capacité à nous faire agir par lui-même. Et s’interroger : la parole peut-elle nous dédouaner de nos actions ?

 

LEWIS JONES Huw, Blaireau a très faim, illustrateur Ben SANDERS, Milan, 2024, 32 p. 12€90

Ce bel album, rythmé par un jeu de douces couleurs très variées, avec une unité double-paginale, s’adresse aux enfants petits, petits et plus grands, plus grands. Il est gai, drôle, tendre. L’humour ressort de la gourmandise de blaireau, le personnage principal, bien soulignée par des taches de myrtilles sur son pelage. C’est un album allégorique. La trame narrative passe de la satisfaction égoïste du désir au remord et à la repentance pour s’ouvrir, en clausule au partage c’est-à-dire à la réconciliation. Allégorique, l’album l’est aussi en ce que la dynamique de l’histoire repose sur l’honnêteté envers soi-même et envers les autres.

Mais, Lewis Jones et de Sanders ne se contentent pas de mettre en scène des relations interpersonnelles. Ils intègrent la dimension sociale plus large, grâce au personnage du hibou dont le langage est une litanie de proverbes, sentences, maximes populaires. Toutes engagent à vivre par ses actions et dans le respect des autres donc par l’ouverture à l’autre.

Un tel album se lisant avec le petit enfant, le rôle de l’adulte pour initier ce dernier à la lecture est facilité par la composition iconique (et textuelle en fin d’album) : il s’agira de repérer une balle au sein des myrtilles, la fameuse balle perdue par un des personnages… Blaireau a très faim est donc un récit à énigme et l’adulte peut demander à l’enfant de repérer des indices, de mener son enquête… Au final, la naïveté de Blaireau le gourmand suscite toute la sympathie du petit ou du plus petit, du plus grand ou de l’encore plus grand, qui lisent.

 

BENOIST Cécile, Qui Sont les LGBT+ ?, illustrations d’Élodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2024, 125 p. 13€

Les études universitaires sur le genre ne cessent de reconfigurer les analyses sur le rapport au corps, à la société, à la sexualité dans tous les domaines de la vie, qu’elle soit familiale, affective, cognitive, sociale, économique, morale, artistique, religieuse. L’hétérosexualité est encore la norme dans toutes les sociétés, mais des minorités luttent pour des droits nouveaux dont quelque uns, dans certains pays commencent à naître voire ont été intégrés dans les législations nationales. Partir de ce que la société désigne comme pratique érotique déviante, c’est pénétrer dans l’ordre idéologique hiérarchique qui est à la source des répressions pour assurer la domination d’un genre sur un autre, d’une doxa morale contre les pratiques jugées déviantes. De plus, on sait que les inégalités de genre ont un lien avéré avec les inégalités liées à la couleur de peau, mais aussi, et malgré ce que certaines des théorisations du genre affirment, qu’elles sont ancrées dans les inégalités de classes. Pour toutes ces raisons, le « livre-guide pour se repérer dans les couleurs de l’arc-en-ciel » proposé par les éditions du ricochet arrive à point nommé.

Il permettra aux adolescents et adolescentes et aussi aux jeunes en âge de pré-adolescence de mieux comprendre certains débats de société, de mieux entrer eux et elles-mêmes dans ces débats et d’y intervenir. Le livre de Cécile Benoist et d’Élodie Perrotin est un formidable instrument pour rompre nombre de stéréotypes, pour débusquer bien des discours figés et manipulateurs. La composition claire et le langage simple mais précis, sont un vecteur de lutte contre l’incompréhension source, souvent, de discriminations et de violences.

De plus, grâce à ses mises au point diverses empruntant à l’histoire des mouvements de libération des mœurs, Qui Sont les LGBT+ ? permet au lectorat de se situer utilement, de se reconnaître dans les dénominations et d’acquérir une pensée ouverte aux cultures dont les cultures dominées. À l’heure où la question de la valorisation des valeurs familiales, du « réarmement démographique », de la protection des mineurs, de la défense des dogmes religieux, ne cessent de se développer dans des contextes nationaux les plus divers, sous des emprises soit d’États soit des Églises soit d’institutions idéologiques et culturelles, Qui Sont les LGBT+ ? et le bienvenu ! Alors que des États légifèrent en faveur de la discrimination et de l’homophobie au nom des valeurs traditionnelles à préserver, la question des droits ouverte par le quatrième chapitre trouve une résonnance assourdissante dans l’actualité.

Philippe Geneste

14/01/2024

Colette ou l’écriture en volupté

« Elle est devenue cette écrivaine hors du commun, étrangère à tous les “ismes” de son époque, celle qui va donner naissance à l’autofiction moderne, avec ses mensonges »

Marie-Florence Ehret Colette la scandaleuse, oskar édition, 2023, p.72.

 

Alors que vient de paraître de Marie-Florence Ehret Colette la scandaleuse, oskar édition, 2023, 183 p. 18€95. Les membres de Lisezjeunesse.pg se sont entretenus avec l’animatrice du blog Annie Mas :

 Lisezjeunessepg : En 1900 Claudine à l’école est un grand succès. Le livre est signé Willy, qui est le pseudonyme d’Henry Gauthier-Villars dont les productions sont le fait d’un atelier. L’autrice du livre, cette fois-ci, est Sidonie-Gabrielle née Colette (nom de famille de son père). Il est entendu, dans la critique littéraire, que Claudine soit un personnage typique, mais de quoi ?

Annie Mas : Henry Gauthier-Villars employait des personnes pour écrire ses chroniques d’art, de littérature et ses ouvrages. Concernant le livre Claudine à l’école c’est différent parce que c’est un roman écrit par sa jeune épousée, âgée d’une vingtaine d’années, Sidonie-Gabrielle Colette (28 janvier 1873-3 août 1954). Il lui avait demandé d’écrire des souvenirs et Colette lui a remis ses feuillets. Ils ont dormi quelques temps dans un tiroir, puis Willy, les redécouvrant, les a publiés sous son nom…

Claudine est une jeune fille qui s’est élevée comme une sauvageonne, adorant la nature. Elle a acquis, mêlé d’une belle insolence, un sens critique très aiguisé de la société et donc de l’école.

 

Lisezjeunessepg : Gigi raconte comment une fillette élevée pour être une femme entretenue échappe au destin social que la société lui avait tracé. Gigi illustre-t-il un féminisme de l’autrice ?

Annie Mas : ce roman a été écrit durant la seconde guerre mondiale et s’inspire du monde des « demi-mondaines » du début de XX° siècle, durant ces années où Colette fréquentait les salons, sous la férule de son mari Willy. Peut-être a-telle tenté d’échapper, par l’écriture du roman, à ce présent guerrier pour s’inspirer d’un passé plus léger. Gigi, le personnage principal, arrive à déjouer, à force de volonté et de conviction, de pureté aussi, le marché putride où on voulait moisir son avenir. D’autres textes et romans de l’écrivaine peuvent témoigner du « féminisme de l’autrice ». Cependant Colette ne se voulait pas d’un féminisme politique. C’est dans son œuvre qu’elle prône l’émancipation des femmes. Son écriture est celle de la sensualité, du plaisir de vivre, du désir de s’échapper de toutes les convenances sociales et des préjugés.

 

Lisezjeunessepg : Ce n’est qu’en 1923 que paraît un livre signé du seul nom de Colette...

Annie Mas : Oui, c’est Le Blé en herbe. Ce roman dépeint l’initiation amoureuse d’un adolescent de seize ans par une femme plus âgée. Aux dernières pages, l’acte d’amour entre cet adolescent et la jeune fille amoureuse de lui, laisse cette dernière en grande déception.

 

Lisezjeunessepg : Colette a été danseuse, publicitaire, directrice d’un institut de beauté, journaliste, actrice, mime, écrivaine etc. Comment comprendre cette profusion de métiers alors qu’elle aurait pu vivre de sa seule plume ? Est-ce à dire que la littérature ne peut suffire à la vie ?

Annie Mas : N’oublions pas que Colette exerça aussi, auprès de soldats blessés en hôpital, les fonctions de soignante durant la première Guerre Mondiale, ce dont elle témoigne dans son ouvrage Les Heures Longues. Pour elle, la littérature était subordonnée à la vie, et non l’inverse. Et même quand elle ne publiait pas de livre, elle continuait à écrire. Son enfance, sa vie d’adulte, ses expériences sentimentales, ses diverses professions et son œuvre sont mêlées. Mime, actrice, danseuse, forment ainsi la matière du roman La Vagabonde. Elle fut souvent désargentée, et c’est pour cela, aussi, qu’elle a tenté des expériences professionnelles, comme celle de directrice d’un salon de beauté. Colette a parfois glissé qu’elle avait « plus de goût » pour la musique que pour la littérature. D’ailleurs certaines de ses œuvres ont été accompagnées de musique.

 

Lisezjeunessepg : Qu’est-ce qui préserve l’œuvre de Colette du vieillissement ?

Annie Mas : La vivacité de son écriture, sa poésie, et sa liberté d’expression. La générosité de son écriture aussi, qui nous permet d’entrer comme dans un jardin intime pour lire un de ses romans au parfum d’herbes sauvages, auquel se mêle parfois, dans certains écrits, une odeur de soufre.

 

Lisezjeunessepg : Quand on parle du travail d’écriture de Colette, on le caractérise, en général d’écriture féminine. Pourquoi ce qualificatif est-il si souvent employé à son égard ?

Annie Mas : Peut-être parce que l’écriture de Colette est d’une beauté charnelle dans son phrasé au rythme envoutant. Les évocations de la nature, des sentiments, sont parfois douces, parfois violentes, sensibles aux volutes et aux mouvements (rappelant peut-être son goût pour la musique et pour la danse) … mais est-ce l’apanage de l’écriture féminine ?

 

Lisezjeunessepg : Est-ce exagéré de prétendre que Colette a introduit la question du genre dans la littérature française ?

Annie Mas : Colette a vécu avec Missy qui était transgenre. Elle a eu diverses relations amoureuses avec des hommes et avec des femmes. Mais si elle s’inspire de ses expériences et de sa condition de femme, elle n’a pas introduit la question du genre. En revanche, cette question traverse son œuvre pour les lectrices et lecteurs d’aujourd’hui. 

 

Lisezjeunessepg : Quelle est la place de la mère dans l’œuvre de Colette ? Qu’en est-il, chez elle, du monde de l’enfance ? Et que peut-on dire du rapport aux animaux ?

Annie Mas : Le visage de sa mère, Sido, est très prégnant dans ses romans. Colette a transfiguré et magnifié celle qui a illuminé son jeune âge.

Si on ne peut oublier le magnifique L’enfant et les Sortilèges, qui lors de son adaptation au théâtre, fut mis en musique par Ravel, elle a surtout écrit sur l’adolescence ou sur l’enfance qui grandit : Le Blé en herbe, Claudine à l’école. Quant au rapport aux animaux, il est très important dans son œuvre (Le Dialogue des bêtes, le si troublant La Chatte, etc.) comme dans sa vie.

 

Lisezjeunessepg : Quel livre conseillez-vous à nos lectrices et lecteurs ?

Annie Mas : Les Heures Longues, Sido, La Vagabonde, La retraite sentimentale, Journal à Rebours. J’avais commencé à lire Colette vers onze douze ans avec Claudine à l’école que ma grand-mère possédait dans sa bibliothèque (réservée aux adultes). La fraîcheur du texte, son impertinence et l’irrévérence du style et du propos m’avaient conquise.

Mais l’on ne saurait trop recommander aux jeunes lectrices et lecteurs intéressés par l’œuvre romanesque de l’écrivaine de lire Colette la scandaleuse de Marie-Florence Ehret qui nous offre, par une écriture très vivante et très limpide, tout comme avec une érudition fournie, ce bel ouvrage sur la vie et l’œuvre de Colette.

Marie-Florence Ehret cite souvent Colette. Comme ainsi, ce passage venu de l’ouvrage Journal à Rebours : « Née d’une famille sans fortune, je n’avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main, et qu’en échange des pages que j’avais écrites on me donna un peu d’argent, je compris qu’il me faudrait chaque jour, lentement, patiemment, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. Un jeune lecteur, une jeune lectrice n’ont pas besoin d’en savoir davantage sur un écrivain caché, casanier et sage, derrière son roman voluptueux

Entretien réalisé en décembre 2023 et janvier 2024.

 


30/07/2023

Des livres pour silhouetter quelques métiers

ROTTMANN Markus, Drôle d’histoire ces métiers. 100 professions insolites ou disparues, illustrations Michael MEISTER, Helvetiq, 2023, 88 p. 18€90

C’est une centaine de métiers qui sont ici répertoriés, des nourrices aux liftiers et liftières, des charlatans au service postal pneumatique, des laitiers et laitières aux cavaliers postiers du Pony Express, des corsaires aux chapelières et chapeliers, des archimimes aux pétomanes, des bouffons de cour aux souffre-douleurs, des moucheurs de chandelles aux porteuses d’eau, des allumeurs de réverbères aux alchimistes, des voleurs de cadavres aux ramasseuses de sangsues, des claqueurs et dames-claques aux gardiens de tour, des brasseuses de bière domestique aux prédicateurs itinérants, des goûteuses et goûteurs aux pêcheurs d’éponges, des foulonniers aux gladiateurs, des réveilleuses et réveilleurs aux renifleurs et renifleuses de café, des avaleurs aux ermites d’ornement, des porteurs de chaise aux Bématistes, des mandarins aux marchands de sable, des détecteurs d’avion aux singes porte-poudre, des commentateurs de films muets aux téléphonistes, des lecteurs d’usine aux quatorzièmes, des épandeuses de plantes aux collecteurs de nuit, des décrotteurs aux attrapeurs de rats, des porteurs et porteuses de toilettes aux ménestrels, des ramasseuses de Stockholm aux bourreaux, des médecins de peste aux arracheurs de fanons de baleine, des chiffonniers et chiffonnières aux pétomanes, des muets aux pleureuses, des épileurs d’aisselles aux silhouettistes, des glaciers aux coupeurs de glace, des distilleurs aux gladiateurs, des employés et employées de vidéo-club aux calculatrices humaines, des galibots aux coureurs de Bow Street, des joueurs d’orgue de Barbarie aux artistes de la faim, des porte-falots aux artificiers, des exploratrices et explorateurs aux livreurs et livreuses de journaux. Une introduction définit ce qu’est un métier, puis le lectorat est invité à suivre l’itinéraire des sales besognes, des serviteurs et domestiques, l’histoire des métiers, les professions interdites, le travail des enfants, les métiers presque disparus. Le texte appuyé par des illustrations démonstratives donne les origines des métiers, à quelle utilité ils répondent, pourquoi certains ont disparu, d’autres sont exclusivement féminins, et d’autres illégaux. Ce livre est une mine de renseignement, un éblouissement de connaissances parfois incongrues mais historiquement justifiées. Un très beau et très bon livre.

 

DUVAL Stéphanie, C’est quoi le métier de pompier, illustrations de Matthias MALINGRËY, Tourbillon 2023, 29 p. 12€

À destination des enfants de cours moyen à la classe de cinquième, le livre de Stéphanie Duval détaille avec clarté et précision le métier de pompier, s’appuyant sur un travail illustratif à fonction utilitaire et sans cesse voué à rendre explicite le propos du livre. Même si l’ouvrage cherche surtout à montrer la vie des pompiers et leurs missions, la distinction entre pompier volontaire et pompier professionnel est bien faite, l’école des jeunes sapeurs-pompiers est présentée. Le livre est adapté au lectorat visé. En effet, à 8 ans les idées sur ce que sont les métiers deviennent plus précises parce que l’enfant retient des procédés techniques du fonctionnement de machines simples, comme la bicyclette. À 8/10 ans l’enfant renonce à la toute-puissance humaine et à celle de la machine pour afficher les difficultés rencontrées : « bref, c’est apprendre à connaître le réel et ses lois » (1).

Ajoutons qu’après les incendies de 2022 qui peuvent avoir marqué certains enfants, après les gigantesques incendies canadiens de l’hiver 2023, l’actualité d’un tel ouvrage est assurée.

(1) Piaget, jean, La Représentation du monde chez l’enfant, Paris, PUF, 1991, 335 p. – p.313.

 

Le chantier, illustré par Florent Chamiot-Poncet, Tourbillon, 2023, 12 p. pop up, 10€90

Ce livre pour les petits jusqu’à sept ans, est un ouvrage descriptif des engins de chantier : la tractopelle, le bulldozer, la grue, le camion-toupie, le camion-benne, le compacteur. Grâce au pop-up, cet ouvrage au petit format est utilisé par l’enfant comme un jeu. Mais il possède aussi les qualités d’un imagier grâce à la désignation de l’engin de chantier liée à la double page en pop-up, mais aussi se fait encyclopédie par la désignation, sur l’image de termes renvoyant à la scène dessinée et animée. L’enfant apprendra ainsi les mots tombereau, chenilles, lame, cabine, crochet, cabine, réservoir, gravats, benne, pelleteuse, rouleau, enrobé.


EUSTACHE Sophie, Comment s’informer ?, illustrations Élodie PERROTIN, éditions du Ricochet, 2023, 125 p. 13€

Les transformations en cours en matière d’information exigent des mises au point périodiques. Ce livre des éditions du Ricochet est organisé en cinq parties : s’informer aujourd’hui ; Comment circule l’information ? Comment travaillent les journalistes ? L’information est-elle libre ? L’objectivité est-elle possible ? Conformément à la collection POCQOQ (Pourquoi s’interroger ? Où s’informer ? Comment agir ? Qui est concerné ? Quand débattre ?) le texte est clair, nourri d’encarts explicatifs. Les illustrations ont surtout une fonction de détente et d’aération. Pour les collégiens et lycéens qui, de plus, apprécieront le glossaire qui clôt l’ouvrage.

Philippe Geneste

 

Censure en littérature de jeunesse :

Avec le développement du secteur de la littérature jeunes adultes, qui vient prolonger le secteur de la littérature destinée aux adolescents[1] on assiste à un revirement partiel et minoritaire, mais toutefois sensible, vers une littérature qui viendrait bousculer les codes empruntés et forgés par la loi du 16 juillet 1949 (toujours en vigueur).

Mais le ministère de l’intérieur a des sursauts de pudibonderie et vient de manier la censure. Le 17 juillet il a imposé le retrait des librairies de Bien trop petit, écrit par Manu Causse, pour un lectorat à partir de 15 ans, et publié aux éditions Thierry Magnier. Le ministère a en effet interdit le livre à la vente. La commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence considère que le livre « contient à travers le récit d’une fiction imaginée par le personnage principal (…) la description complaisante de nombreuses scènes de sexe très explicites ». La commission en conclut que le roman présente « de ce fait un danger pour les mineurs qui pourraient l’acquérir ou le consulter ».

(Source : Vulser, Nicole, « Un Livre interdit à la vente des mineurs », Le Monde, 23-24 juillet 2023).



[1] Voir les trois parties de Geneste, Philippe, « Du Roman pour adolescents et adolescentes », blog Sur l’éducation, https://www.quiero.fr/spip.php?rubrique14


16/07/2023

Des livres pour silhouetter quelques métiers

ROTTMANN Markus, Drôle d’histoire ces métiers. 100 professions insolites ou disparues, illustrations Michael MEISTER, Helvetiq, 2023, 88 p. 18€90

C’est une centaine de métiers qui sont ici répertoriés, des nourrices aux liftiers et liftières, des charlatans au service postal pneumatique, des laitiers et laitières aux cavaliers postiers du Pony Express, des corsaires aux chapelières et chapeliers, des archimimes aux pétomanes, des bouffons de cour aux souffre-douleurs, des moucheurs de chandelles aux porteuses d’eau, des allumeurs de réverbères aux alchimistes, des voleurs de cadavres aux ramasseuses de sangsues, des claqueurs et dames-claques aux gardiens de tour, des brasseuses de bière domestique aux prédicateurs itinérants, des goûteuses et goûteurs aux pêcheurs d’éponges, des foulonniers aux gladiateurs, des réveilleuses et réveilleurs aux renifleurs et renifleuses de café, des avaleurs aux ermites d’ornement, des porteurs de chaise aux Bématistes, des mandarins aux marchands de sable, des détecteurs d’avion aux singes porte-poudre, des commentateurs de films muets aux téléphonistes, des lecteurs d’usine aux quatorzièmes, des épandeuses de plantes aux collecteurs de nuit, des décrotteurs aux attrapeurs de rats, des porteurs et porteuses de toilettes aux ménestrels, des ramasseuses de Stockholm aux bourreaux, des médecins de peste aux arracheurs de fanons de baleine, des chiffonniers et chiffonnières aux pétomanes, des muets aux pleureuses, des épileurs d’aisselles aux silhouettistes, des glaciers aux coupeurs de glace, des distilleurs aux gladiateurs, des employés et employées de vidéo-club aux calculatrices humaines, des galibots aux coureurs de Bow Street, des joueurs d’orgue de Barbarie aux artistes de la faim, des porte-falots aux artificiers, des exploratrices et explorateurs aux livreurs et livreuses de journaux. Une introduction définit ce qu’est un métier, puis le lectorat est invité à suivre l’itinéraire des sales besognes, des serviteurs et domestiques, l’histoire des métiers, les professions interdites, le travail des enfants, les métiers presque disparus. Le texte appuyé par des illustrations démonstratives donne les origines des métiers, à quelle utilité ils répondent, pourquoi certains ont disparu, d’autres sont exclusivement féminins, et d’autres illégaux. Ce livre est une mine de renseignement, un éblouissement de connaissances parfois incongrues mais historiquement justifiées. Un très beau et très bon livre.

 

DUVAL Stéphanie, C’est quoi le métier de pompier, illustrations de Matthias MALINGRËY, Tourbillon 2023, 29 p. 12€

À destination des enfants de cours moyen à la classe de cinquième, le livre de Stéphanie Duval détaille avec clarté et précision le métier de pompier, s’appuyant sur un travail illustratif à fonction utilitaire et sans cesse voué à rendre explicite le propos du livre. Même si l’ouvrage cherche surtout à montrer la vie des pompiers et leurs missions, la distinction entre pompier volontaire et pompier professionnel est bien faite, l’école des jeunes sapeurs-pompiers est présentée. Le livre est adapté au lectorat visé. En effet, à 8 ans les idées sur ce que sont les métiers deviennent plus précises parce que l’enfant retient des procédés techniques du fonctionnement de machines simples, comme la bicyclette. À 8/10 ans l’enfant renonce à la toute-puissance humaine et à celle de la machine pour afficher les difficultés rencontrées : « bref, c’est apprendre à connaître le réel et ses lois » (1).

Ajoutons qu’après les incendies de 2022 qui peuvent avoir marqué certains enfants, après les gigantesques incendies canadiens de l’hiver 2023, l’actualité d’un tel ouvrage est assurée.

(1) Piaget, jean, La Représentation du monde chez l’enfant, Paris, PUF, 1991, 335 p. – p.313.

 

Le chantier, illustré par Florent Chamiot-Poncet, Tourbillon, 2023, 12 p. pop up, 10€90

Ce livre pour les petits jusqu’à sept ans, est un ouvrage descriptif des engins de chantier : la tractopelle, le bulldozer, la grue, le camion-toupie, le camion-benne, le compacteur. Grâce au pop-up, cet ouvrage au petit format est utilisé par l’enfant comme un jeu. Mais il possède aussi les qualités d’un imagier grâce à la désignation de l’engin de chantier liée à la double page en pop-up, mais aussi se fait encyclopédie par la désignation, sur l’image de termes renvoyant à la scène dessinée et animée. L’enfant apprendra ainsi les mots tombereau, chenilles, lame, cabine, crochet, cabine, réservoir, gravats, benne, pelleteuse, rouleau, enrobé.

 

EUSTACHE Sophie, Comment s’informer ?, illustrations Élodie PERROTIN, éditions du Ricochet, 2023, 125 p. 13€

Les transformations en cours en matière d’information exigent des mises au point périodiques. Ce livre des éditions du Ricochet est organisé en cinq parties : s’informer aujourd’hui ; Comment circule l’information ? Comment travaillent les journalistes ? L’information est-elle libre ? L’objectivité est-elle possible ? Conformément à la collection POCQOQ (Pourquoi s’interroger ? Où s’informer ? Comment agir ? Qui est concerné ? Quand débattre ?) le texte est clair, nourri d’encarts explicatifs. Les illustrations ont surtout une fonction de détente et d’aération. Pour les collégiens et lycéens qui, de plus, apprécieront le glossaire qui clôt l’ouvrage.

Philippe Geneste