Anachroniques

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23/01/2023

Entretien avec Eva Barcelo-Hermant

BARCELO-HERMANT Eva, Contes de loups, contes d’ogres, contes de sorcières. La fabrique des méchants, L’Harmattan, 2022, 186 p. 19€50

Lisezjeunessepg : Pourquoi s’intéresser, aujourd’hui, à la figure du méchant des contes ?

Eva Barcelo-Hermant : Tout est parti d’une citation du réalisateur Alfred Hitchcock : « Meilleur est le méchant, meilleur est le film » (the more successful the villain, the more successful the picture en version originale que l’on retrouve aussi traduit de la façon suivante « Plus le méchant réussit, plus la photo a du succès »). Je me suis demandée comment ce conseil s’appliquait à un type d’histoires apparemment opposé aux films de suspense, le conte de fées. Plus j’y réfléchissais, plus il me semblait qu’effectivement, sans un méchant crédible, une histoire ne se tient pas, ou plutôt, elle est fade. Il lui manque quelque chose de fort, qui fait qu’on s’en souviendra par la suite.

Et pourtant, il y a quelque chose de complètement paradoxal à raconter à des enfants des histoires horribles avec des méchants vraiment effrayants. Quand on lit une histoire à un enfant, on a envie de passer un bon moment avec lui, pas de le traumatiser. De lui montrer que la vie est belle, pas qu’il y a du danger partout. C’est là qu’intervient la fin heureuse, pour promettre que tout ira bien, que l’on peut battre les méchants et que malgré les épreuves on peut se relever. Cette promesse d’espoir s’incarne souvent dans une formulette, comme le célèbre « ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Mais il en existe plein d’autres par exemple « Tous leurs soucis prirent alors fin, et ils vécurent ensemble dans une joie sans mélange » pour Hansel et Gretel chez les frères Grimm car ce n’est pas un conte sur le mariage mais un conte sur la famille. Elles jouent alors un rôle de clôture du conte, de façon symétrique aux formulettes qui l’ouvrent et dont la plus célèbre est celle de Charles Perrault, « Il était une fois... ».

Et plus je me penchais sur les figures de méchants et leur place dans les histoires pour enfants, plus je me rendais compte qu’ils sont en fait indispensables. C’est inattendu mais c’est vrai : sans méchant, il n’y a pas d’histoire. C’est ce personnage dont on veut se débarrasser qui pousse le héros vers son aventure et qui permet donc au conte d’exister.

Tout cela m’a donné l’impression qu’il y avait quelque chose à creuser dans notre rapport aux méchants et à l’enfance. Depuis les contes de Charles Perrault et les versions orales dont il s’est inspiré, les loups, ogres, sorcières et méchantes belles-mères ont bien changé. L’évolution de leur traitement dit quelque chose de notre société. D’ailleurs, entre le succès des adaptations Disney pour les enfants comme pour les adolescents, les questions de consentement et certains parents qui refusent d’en lire à leurs enfants, les contes de fées entrainent aujourd’hui encore des réactions très vives… dans lesquelles les méchants ne sont pas pour rien !

 

Lisezjeunessepg : Ogres, sorcières, loups, représentent-ils différents types de méchanceté ?  

Eva Barcelo-Hermant : Tout à fait. L’ogre est avant tout la figure de la force et de la puissance, mais cela ne va pas forcément de pair avec une grande intelligence ! Dans Le petit poucet c’est le plus petit garçon qui en vient à bout grâce à la ruse. En revanche, Barbe-bleue, que l’on peut considérer comme un ogre, est rusé et cela en fait un adversaire redoutable pour sa jeune épouse. Ce méchant représente quelqu’un de plus fort, plus grand, plus puissant que le héros ou l’héroïne, qui face à lui se sent petit, faible, isolé. Et pourtant, il lui faut tout de même l’affronter et puiser au plus profond de ses ressources pour triompher de lui.

La sorcière est une figure profondément féminine, les sorciers ont moins d’importance dans les contes. Elle est fourbe et cruelle. Mais pour l’héroïne et les petites filles, elle a aussi longtemps eu une fonction de contre-exemple, de repoussoir, un exemple de femme qui n’a pas réussi sa vie : vieille, seule, aigrie. Aujourd’hui les choses sont bien différentes. Mona Chollet a montré comment la sorcière est devenue une figure de puissance féminine. En littérature jeunesse il y a de nombreuses sorcières fortes et positives, à commencer par Hermione Granger. D’autres sont plutôt des figures humoristiques, comme Amandine Malabul de Jill Murphy ou Pélagie la sorcière de Paul Korky et Valérie Thomas.

Le loup est à la fois profondément animal et humain. Il y a quelque chose de complètement fou dans Le Petit chaperon rouge, jamais expliqué par les conteurs : la petite fille confond sa mère-grand avec une grosse bête poilue ! C’est la figure de l’agression par excellence, avec sa part imprévisible et sauvage, car nous ne pouvons jamais anticiper une rencontre avec un méchant. Enfin, c’est le seul des trois à réellement exister. Et dans les forêts françaises du temps de Perrault, il faisait bien des victimes : fin XVIIè, dans les pires moments, il a pu y avoir jusqu’à 1000 victimes en une année. Le loup, communément désigne aussi la part sauvage qu’il existe en chacun : « le loup est un loup pour l’homme » nous dit la sagesse populaire avec ce proverbe qui existait déjà dans l’Antiquité romaine. Dans les œuvres pour adolescents la figure du loup-garou est très populaire (la série Teen wolf, Twilight…) et représente alors la part de l’adolescent qui grandit, dans son corps comme dans sa tête, a envie de se découvrir et non plus d’écouter sagement ses parents et professeurs.

 

Lisezjeunessepg : Ne pensez-vous pas que le moteur des fictions contemporaines relevant du genre de l’heroïc fantasy (et de ses variantes) réactive, au fond, cette figure du méchant voire qu’elle l’exacerbe ?

Eva Barcelo-Hermant : Absolument. Que ce soit directement dans des réécritures de contes ou dans des romans qui en reprennent les motifs, comme Harry Potter ou Le Seigneur des anneaux, les thèmes et messages des contes de fées sont sans cesse repris, transformés et remis au goût du jour. Cela peut être un enfant abandonné ou délaissé qui va se trouver une véritable famille, une jeune fille qui veut faire sa place dans la société, un jeune homme qui veut se prouver, etc. Dans toutes ces histoires de changement et de transformation, car c’est là le cœur du conte de fée et c’est pour cela qu’il inspire autant, le méchant est toujours aussi présent… et terrifiant.

Dès notre plus jeune âge, nous sommes bien conscients que les méchants ne sont pas réservés aux histoires du soir et que nous trouverons d’autres épreuves à affronter sur notre route. Quand on regarde les contes de notre enfance avec un regard d’adulte, on se rend bien compte que les formes enfantines de nos peurs, ces terribles ogres, sorcières et grands méchants loups, ces prédateurs, peuvent encore fonctionner à tous les âges, dès que l’on met autre chose derrière eux.

Dans les récits de fantasy le méchant peut être doté de pouvoirs surnaturels et effrayants, ce qui va très bien avec l’ambiance merveilleuse du conte de fées. Neil Gaiman fait cela brillamment dans La Belle et le fuseau : il continue le conte de Blanche-neige et le mélange avec un autre conte, dans une atmosphère bien plus sombre car il s’adresse à des plus grands, avec une méchante dont les pouvoirs dépassent ceux des héroïnes. Mais il y a également des histoires tout à fait réalistes qui s’appuient dessus : il y a du Cendrillon dans des films comme Pretty woman ou My fair lady !

 

Lisezjeunessepg : Quelle évolution avez-vous constatée dans la figure du méchant entre les contes oraux traditionnels et la figure contemporaine qui en dérive (ou les figures contemporaines qui en dérivent) ?

Eva Barcelo-Hermant : Il y a de nombreuses évolutions, mais les plus marquantes sont au nombre de trois.

– Tout d’abord le méchant perd en force. On veut moins faire peur aux enfants en brandissant la figure d’un méchant qui viendrait les punir. Cela s’inscrit dans un changement plus général de l’éducation. Mais une histoire qui perd son méchant doit gagner en force ailleurs : cela peut être avec son humour, sa tendresse ou un enfant subversif comme dans Mademoiselle Sauve-qui-peut de l’album de Philippe Corentin dans lequel on en viendrait presque à plaindre le loup de faire face à cette petite fille.

– Ensuite le méchant peut devenir un ami. Cela donne lieu à de superbes albums comme Loulou de Grégoire Solotareff ou Le Déjeuner des loups de Geoffroy de Pennart, où proies et prédateurs, cochon, lapin et loup, deviennent amis. En faisant cela, ils dépassent les limites traditionnelles de leur espèce pour faire place à l’amitié ce qui laisse libère leur propre personnalité. Cet axe est très fort car cela revient à dépasser les attendus invisibles qui pèsent sur nous. Au lieu de dire « un loup voudra toujours manger un cochon », une histoire pourra alors signifier « un loup et un cochon peuvent parfois devenir amis ».

– Enfin le méchant qui raconte son histoire. Cela revient à donner la parole aux méchants et écouter leur version permet parfois de remettre les choses en perspective. Dans un album comme Matriochka de Sandra Nelson et Sébastien Pelon ou dans le dessin animé Kirikou de Michel Ocelot, on apprend la cause de la douleur des méchantes, une malédiction ou une épine empoisonnée, qui les ont toutes les deux transformées en sorcières mauvaises. Le fait de situer la souffrance, de lui montrer un début et une fin encourage l’empathie et permet de comprendre que la méchanceté vient des fois d’une souffrance non résolue. Ce qui n’excuse pas pour autant les mauvaises actions passées, mais permet au méchant de débuter le chemin pour se racheter.

C’est très populaire, notamment auprès des adolescents qui ont envie de raconter leurs propres histoires, indépendamment de celles qu’ils ont toujours écoutées. Mais plus largement cela illustre aussi un changement de société, où chacun veut donner sa version de l’histoire et où l’on reconnaît les souffrances de certaines personnes. Un bon révélateur de ça c’est l’intérêt de Disney pour les méchants : de plus en plus de films leur sont consacrés (Maleficient, Cruella…) mais aussi à travers les romans dans leur partenariat avec Hachette pour les collections Disney Villains et Twisted Tales.

Une chose très importante à souligner avec cette évolution, c’est qu’elle laisse alors la possibilité de s’identifier au méchant. Ils sont parfois plus accessibles que les héros et héroïnes, avec lesquels nous avons parfois quelques défauts ou travers en commun. Un méchant sympathique nous montre alors que ce n’est pas si grave de ne pas être parfait ! C’est ce que j’ai appelé le « paradoxe du petit bonhomme de pain d’épices ». Dans ce conte, un petit bonhomme de pain d’épices veut se sauver pour aller vivre sa vie pendant que divers personnages lui courent après pour le manger. Il est si rapide qu’il réussit à échapper à tout le monde, jusqu’à ce qu’un renard, pas plus rapide mais bien plus rusé, l’attrape et le dévore. D’abord j’ai évidemment pensé qu’un enfant allait s’identifier au petit bonhomme de pain d’épices, que tout le monde veut commander. Mais après réflexion j’ai réalisé qu’un enfant peut très bien préférer vouloir le renard, le seul personnage de l’histoire qui parvient à ses fins. Selon les histoires, les personnages, les moments, on peut préférer être le gentil ou le méchant.

 

Lisezjeunessepg : Vous dites qu’il vous semble important « de revenir à des versions écrites plus anciennes » des contes et de ne pas laisser de ceux-ci que l’image qu’en donnent les adaptations notamment animées, cinématographiques : pourquoi ? Et, par rapport à la question que vous adressez dans l’entretien, publié en annexe de votre livre, à Louise B. (« Est-ce que les évolutions de la société rendent les contes obsolètes ? »), votre réponse serait non ? 

Eva Barcelo-Hermant : Je suis convaincue que non. Il est vrai que certaines versions des contes du XVIè ou XVIIè siècle ne résonnent plus en des lecteurs contemporains car la société a beaucoup évolué. Mais justement, la force du conte c’est de présenter à la fois des motifs intemporels – la petite fille en rouge seule face au loup cela remonte au XIè siècle pour la plus ancienne trace écrite – qui sont repris et remis au goût du jour par des conteurs et auteurs contemporains. Cela fait que le conte s’adapte particulièrement bien aux envies et aux inquiétudes des lecteurs, quelle que soit l’époque.

Mais à côté de cela, il est important de ne pas perdre les anciennes versions, car elles contiennent toujours quelque chose de très fort et de très vrai. Je vois le conte comme une forme qui gagne en richesse à chaque fois qu’on lui ajoute une nouvelle version et ses interprétations. Il ne faut pas pour autant le réduire à une seule version mais au contraire les laisser cohabiter, se compléter et se contredire.

Les anciennes versions du Petit chaperon rouge et Barbe-bleue possèdent des fins très différentes des versions les plus connues mais absolument passionnantes. Aujourd'hui beaucoup de contes sont connus à travers les films Disney, qui ont apporté beaucoup de joie et de couleurs à ces histoires. Blanche-neige, par exemple, est plein de tendresse et de gaieté. Ce qui est dommage c’est de réduire une histoire aussi riche de sens et de significations acquis en voyageant à travers des siècles, des conteurs, des régions variées à une seule version. Les versions anciennes sont très belles aussi, il me semble que l’on en a besoin pour comprendre un autre aspect important de ce conte qui est que c’est aussi grâce à sa belle-mère (ou sa mère dans les plus anciennes versions des frères Grimm) que Blanche-neige devient l’héroïne de son histoire. C’est sa belle-mère qui la pousse à s’enfuir de la maison de son père, à se trouver un autre endroit et à y travailler de ses mains. Chez les nains elle apprend à tenir une maison et à travailler de ses mains, c’est à dire à aller vers une forme d’indépendance : elle pourrait travailler et gagner un salaire si elle en avait besoin. C’est sa belle-mère qui vient lui apporter un lacet pour son corset, puis un peigne, deux symboles de son passage de l’âge de petite fille à celui de femme adulte qui ont été retirés du dessin animé. Tout cela mérite d’être encore raconté !

Entretien réalisé en décembre 2022 et janvier 2023

20/11/2022

D’Antigone aux enfants migrants et migrantes, la lutte d’émancipation est toujours à renouveler

DELERM Martine, Antigone peut-être, Cipango, 2022, 32 p. 19€

L’album propose le texte en vis-à-vis de l’illustration puis, en double page finale, le texte intégral seul. Nous avons donc bien affaire à une œuvre littéraire présentée sous ses deux aspects, celui de l’image avec texte intégré et celui du conte-poème. Entre les deux versions la mise en page est tout à fait différente. Le texte accompagné de l’image est déconstruit, ce qui sollicite l’interprétation des jeunes lecteurs et lectrices.

La lecture actualise un texte, c’est le cas ici. L’atmosphère de guerre et de ruine, la condition de migrant, celle des enfants qui travaillent (« Sait-on jamais combien de temps on est enfant ? »), celle des enfants chargées d’assurer le quotidien de leurs frères et sœurs, l’insondabilité de l’identité (le groupe nominal « petite fille » désigne tous les personnages d’enfants),

Pourquoi Antigone dans le titre ? Parce que la « petite fille » est sans cesse à l’ouvrage, se dévoue pour d’autres qu’elle. Mais ici, pas de dieux, l’album désacralise le mythe, s’affranchit du contexte historico-mythique. Il ne retient que l’acte identifiant la « petite fille ». En cela, l’album se porte à hauteur d’enfant. De ses yeux se dessine un lendemain d’abîmes auquel court l’humanité aveuglée par ses propres créations.

La petite fille est une figure générale de la femme emmurée, lacérée, engrillagée, violée, exploitée, dévorée par les yeux mâles.

L’espoir n’est pas crédible quand « derrière les petites filles / il y a les hommes ». Mais peut-être le refus sera-t-il conquis par elles, un jour de vraie libération sociale égalitaire contre toutes les dominations, oppressions, exploitations. C’est l’espoir du titre Antigone peut-être, album des « vies cernées ». Le lire pour voir pour savoir, le lire pour que des mots se disent, pour conjurer ce que le dessin souligne : aucune des petites filles figurées n’a de bouche, aucune n’a d’yeux vivants, juste des orbites pierreuses. Quant à concevoir sortir des guerres, des exploitations, c’est affaire de filles, c’est affaire d’hommes, c’est affaire d’humanité, mais pour qui sait accepter de voir et de dire ce qui est.

Antigone, fille d’Œdipe et Jocaste, dernière représentante des Labdacides est la figure du dévouement à valeur d’expiation et symbole de la résistance. Elle n’obéit pas à l’injuste (« Elle ne sait pas céder au malheur » fait dire d’elle Sophocle à Créon). Antigone porte la valeur de la désobéissance à la loi comme fondement de l’humain. Elle s’affirme contre l’assujettissement au droit hétéronome (« Il y a des cas où, pour des raisons supérieures, il faut savoir désobéir » dit Antigone dans la pièce de Sophocle) : Antigone « ne prend conseil que d’elle-même » (1). Comme dans la pièce Les Précurseurs (1919) de Romain Rolland, est-ce à Antigone, à la « petite fille » d’apporter la paix au milieu des assoiffés de guerre ? Que signifie le « peut-être » du titre sinon l’éternel et nécessaire recommencement de la désobéissance et de l’engagement émancipateur ? Alors l’ultime phrase de l’album (« derrière les petites filles, il y a les hommes ») projette la lueur de la libération des femmes sur le mythe.

(1) Simone Fraisse dans Bruel, J.P., Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, éd. Du Rocher, 2003, 1504 p. – p.94

BORDET-PETILLON Sophie, EMMANUELLI Xavier, LEMAITRE Pascal, Le Petit livre pour parler des enfants migrants, Bayard presse, 2021, 39 p. 9€90

On compte dans le monde 82,4 millions de réfugiés, soit le double d’il y a dix ans. 1% de la population mondiale est contrainte à migrer soit vers d’autres pays soit à l’intérieur même de leur pays. Les guerres que se mènent les États, dont au premier rang les grands pays impérialistes, sont une des causes majeures de la détresse d’une portion croissante de l’humanité.

Pour sensibiliser le jeune lectorat dès 8/9 ans, les auteurs du livre ont choisi de présenter la condition des enfants migrants, en s’attachant à répondre à des questions enfantines recueillies par une des autrices dans une école primaire : qu’est-ce qu’un migrant ? Pourquoi des personnes traversent la mer ? Pourquoi des personnes étrangères dorment dans la rue ? Ça veut dire quoi sans-papier ? Donc ça veut dire quoi avoir des papiers ? C’est quoi un passeur ?

En préface, l’ouvrage livre des témoignages d’enfants migrants. Puis alternent une histoire documentaire en BD sur une question suivie par un documentaire clair, illustré, qui approfondit la question. Sont alors soulevées d’autres interrogations : les migrants choisissent-ils leur destination ? Peuvent-ils travailler dans le pays d’accueil ? Quels rêves, parfois, poussent le migrant sur la route de l’exil ? Comment voyagent les migrants ?

Le message des propos est de tolérance, tout en appuyant quatre associations : Hors la rue, SOS Méditerranée, France Terre d’asile, Médecins du monde. C’est un choix qui explique, probablement, l’évitement de quelques autres questionnements. Ainsi, reste-t-il bien discret sur les avantages économiques que tirent les grandes puissances des migrations forcées et des misères qu’elles engendrent. Ainsi, n’explique-t-il pas en quoi la misère du monde est un besoin vital pour le capitalisme. Ainsi omet-il de s’en prendre directement au double langage des grandes institutions internationales et des gouvernements, ce qui interrogerait la notion de droit et viendrait écorner l’éloge de l’idéologie de la citoyenneté qui traverse les propos du livre. Ainsi, enfin, est-il bien discret, sur les mensonges des discours officiels des démocraties occidentales et des pouvoirs autoritaires dans le monde.

Mais le livre met en lumière les conditions réelles de voyage, de vie, des migrants et réfugiés. Il s’attaque sans ambigüité à des stéréotypes racistes, sécuritaires, nationalistes. Alors, oui, c’est un bon livre, facile d’accès et soucieux, dans sa rédaction et son illustration, d’être compris par le jeune lectorat.

Philippe Geneste

26/06/2022

Petit panorama du personnage en littérature de jeunesse

ARROU-VIGNOD Patricia et Jean-Philippe, Héros, 40 personnages de roman, illustrations d’Andrew LYONS, Gallimard jeunesse, collection Bam !, 2021, 42 p. 12€50

En 2012, Gallimard jeunesse avait déjà fait paraître, sous les plumes de Anne Blanchard, Jean-Bernard Pouy, Francis Mizio et Serge Bloch, L’encyclopédie des héros, icônes et autres demi-dieux, qui en 124 pages explicitaient les origines, le contexte culturel qui avaient vu naître les figures choisies, à la découverte des actions qui leur valent d’être restés dans la mémoire collective. Le livre de P. et J-P. Arrou-Vignod est différent. Il ne concerne que les héros de la littérature depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, de Gilgamesh à Tobie Lolness, de Renart jusqu’à Lyra, de Don Quichotte jusqu’à Croc-Blanc, de Jane Eyre à Nils Holgersson etc. Chacun de ces vingt personnages est présenté en une double page par sa carte d’identité, un argument de sa présence dans le roman qu’il traverse, une contextualisation de l’histoire, une brève citation, et une image du héros ou de l’héroïne commentée avec pour légende une caractéristique mise en valeur.

L’ouvrage de format de poche propose ainsi un portrait qui invite le jeune lectorat à se plonger dans le livre racontant l’histoire de ces êtres imaginaires. Les personnages en effet « sont nos véhicules ; c’est grâce à eux que nous entrons dans un récit » (1). C’est que le héros qui entre dans la vie des lecteurs, celui ou celle qui inscrit ses pas dans la mémoire d’un peuple ou de différents peuples, est un être imaginaire qui a pris une consistance littéraire telle qu’elle se transforme en consistance sociale. Le personnage, qui assume une fonction précise dans le récit qui le soutient en vient à sortir de cette fonction soit par l’identification à son image du jeune lectorat, soit parce que, tel Cosette, il est transcendé par les sentiments qu’il provoque, sentiments qui se muent parfois en valeur sociale de tout un peuple, d’une classe sociale ou d’un groupe. C’est pourquoi les héros sont des vecteurs de représentations sociales. Ils peuplent les mythes et les légendes ; les religions se sont ingéniées à en créer pour enrôler les populations.

La lecture de Héros… mène à distinguer le héros ou l’héroïne et le personnage. Les deux premiers se situent en dehors de l’humanité commune, alors que les seconds lui appartiennent ; les deux premiers s’identifient à un système de valeurs (voir les super héros des films de la culture de masse produits par l’industrie américaine du divertissement), alors que les seconds, parfois, peuvent déborder leur fonction dans le récit tout en s’abstrayant du système de valeurs dominant. Or, si on tient compte de cette distinction, la lecture du livre montre que les héros de l’antiquité et, en partie, du Moyen âge, comme ceux de la fin du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle sont hors du commun, alors que la littérature de jeunesse à partir des années 1960/1970 a révélé des personnages. Bien sûr, cette remarque est fragile car il faudrait élargir le corpus et vérifier aussi l’hypothèse qui la fonde de la différence entre héros/héroïne et personnage. Toutefois, Jean-Philippe et Patricia Arrou-Vignot sont suffisamment instruits de cette littérature et de son historique pour qu’on puisse prendre au sérieux leur livre, au-delà de l’intérêt immédiat pour le jeune lectorat.

Philippe Geneste

(1) Arrou-Vignod Jean-Philippe, Vous écrivez ? Le roman de l’écriture, Gallimard, 2017, p.68 (voir le blog du 6 mai 2018

 

Le NEOUANIC Lionel, Je suis un personnage !, rouergue, 2021, 240 p. 17€

240 pages, 116 entrées, pour instruire le lectorat sur la notion de personnage. Tout commence par savoir ce qu’est un personnage, et savoir qui n’en est pas un. On va parler de héros ou d’héroïne, certes, mais aussi des personnages secondaires, des faire-valoir, des personnages de passage. On va évoquer des personnages connus mais aussi une foule d’inconnus.

Le Néouanic interroge ainsi de nombreuses situations qu’il invente ou qu’il évoque, avec une profusion de dessins humoristiques type fanzines et comics. C’est drôle, et le livre peut se lire comme de mini-biographies de personnages d’un univers nonsensique, ubuesque ou surréaliste. On y croise, évidemment, les personnages symboles de telle ou telle émotion, des comportements, des objets, des animaux, des humains, des éléments du cosmos… On y croise, aussi, des personnages à la vie intérieure chargée.

Bref, le livre de Lionel Le Néouanic fait feu de tout bois. Sa lecture peut être jubilatoire ; mais qu’en retire le jeune lectorat ? Est-il fait pour lui, au fond, ou bien pour des animateurs ou animatrices d’ateliers littéraires, des enseignants ? Le livre peut inciter à prendre la plume, ou tout simplement à se créer son propre personnage : « Toi, moi, nous… Tous, pouvons être personnages » en toute empathie…

Philippe Geneste & Annie Mas

 

FERRETTI DE BLONAY Francesca, Ulysse, l’odyssée des mers, illustrations OYEMATHIAS, Nathan, 2021, 12 p. 9€95

Suivant l’épopée attribuée à Homère dans L’Odyssée, le livre dépliant propose à un plus jeune lectorat la carte légendée qui suit le périple du héros roi d’Ithaque. Nous sommes en Grèce en 1200 avant Jésus-Christ. Ce livre est un riche document, varié, où on trouve des informations sur les dangers de la navigation, sur la science de la cartographie, sur l’apport de l’archéologie à la connaissance de la ville de Troie, sur Homère, avec un résumé de L’Odyssée. Un livre apprécié par la commission

Commission lisez jeunesse

09/01/2011

La larme et la lettre

Jonas Anne, Le Golem, Régis Lejonc, Nathan, 2010, 62 p. 17€90
Cet album pour les 9-12 ans est magistralement illustré par des peintures de Régis Lejonc. Celui-ci choisit des ambiances sombres de couleur avec une indécision des contours pour les bâtisses et les personnages. La créature fantastique du Golem y est représentée en marron, sombre aussi, des yeux vifs, et, sauf à la dernière image, jamais de pied en tête car elle dépasse toutes les proportions de l’humain. Cet univers angoissant s’installe au fil des pages accompagnant dans les clairs-obscurs les hésitations morales que l’histoire invite à formuler. Les peintures situent le réel dans une sorte de surréalité, accompagnant le geste du récit dans sa nécessité de vraisemblance.
Le texte d’Anne Jonas s’appuie sur les différentes versions du mythe littéraire du Golem dont l’origine se trouve dans le psaume 139, verset 16, du chapitre Psaumes des Livres poétiques de l’Ancien Testament. Le mythe, qui est né du texte à teneur mystique, est une réinterprétation de la littérature talmudique.
Des versions de source non théologique, Jonas emprunte à celles du Moyen Âge le fait que le Golem est privé de parole car seul Dieu donne la parole à sa créature humaine. La parole est tout ce qui sépare le Golem des hommes et le maintient dans un état d’infériorité.
Jonas prend à la version polonaise (1674) de la légende qui influença grandement le romantisme allemand du dix-neuvième siècle, l’inscription sur la créature d’argile du mot emeth qui, par apocope devient meth à la fin d’un récit qui va donc de l’être conçu pour faire triompher la vérité (emeth) à sa mort par effacement de l’aleph meth). Cette structure narrative se trouve déjà dans Le Livre de la formation de Sepher Yetsira datant du IIIème/IVème siècle et qui relève de la littérature kabbalistique. De la tradition polonaise, Jonas emprunte, aussi, la domesticité du Golem qui obéit.
Enfin, Jonas emprunte à la version pragoise de la légende le personnage du rabbin Loew qui organisa le ghetto de Prague en 1580 contre les menées répressives de Rodolphe II empereur du saint empire romain germanique. L’auteure lui donne le même nom de Maharal, et c’est ce personnage qui programme la créature qu’il fait advenir au monde, le Golem. L’évènement de la puissance destructrice du Golem intervient, comme dans cette version au sein de la foule. On est très proche dans l’intrigue et la structure du drame de la version allemande de la fin du dix neuvième siècle. Sur la base de cette intertextualité Jonas apporte des adaptations singulières, qui inscrivent son récit dans la filiation des contes merveilleux de la tradition pragoise ouverte vers 1850 et dont s’inspirera, à sa façon, I. Singer dans une nouvelle de 1918. De plus, Jonas accentue la réflexion autour du rôle de la parole. En effet,

Le Golem est une des filiations littéraires du dialogue homme / machine. D’emblée, si cette créature de « masse informe » (Psaume 139) est menaçante c’est parce qu’elle est une création propre de l’homme créant un être à son image. Seule la parole l’en distingue, mais dans l’histoire de Jonas, le Golem réussit à apprendre à lire. Plus même, dans un dénouement absolument étreignant, il cherche à réaliser l’écriture dans le monde et c’est ce qui déclenche l’insulte d’un humain qui le traite de « monstre ». L’insulte, c’est-à-dire la parole déclenche sa colère suite à laquelle par inadvertance, essuyant une larme de souffrance (preuve que la créature éprouve la douleur, donc se rapproche de l’humain), effacera la première lettre d’emeth condamnant le « presque homme » (figure présente dans l’interprétation romantique allemande) à un retour à une masse informe sans souffle de vie. C’est donc son créateur qui produit la mort de la créature qu’il a fait naître. On reconnaît, une variante thématique du Frankenstein de Marie Shelley. Jonas interroge, aussi, la volonté de commandement des hommes qui, après l’effroi puis la reconnaissance à l’égard de cet inconnu qui les protège, vont, la quiétude sociale retrouvée, s’intéresser à lui pour sa force et l’asservir à des tâches domestiques. L’empereur Rodolphe, lui-même, cherche à soudoyer Loew pour qu’il prête le Golem à son armée. Et Loew lui-même répète que la créature n’a été engendrée que pour protéger son peuple et qu’elle doit être détruite, une fois cette protection assurée.
Ainsi, ce récit pose un ensemble d’interrogations concernant le rapport entre l’humain et ses créations mécaniques (un thème très exploitée par la science fiction), mais aussi où se situe la frontière entre l’humain et le non humain. Il souligne, d’autre part, la puissance de la parole qui peut créer, asservir et assassiner. A quel usage de la parole doit tendre l’humanité ?
Enfin, doit-on remarquer que ce récit est publié à une époque trouble des civilisations du vingt-et-unième siècle commençant, époque recouverte d’angoisses en tout genre comme d’interrogation sur le sacré dont les fanatismes religieux sont le symptôme. Il en fut de même au début du dix neuvième siècle qui vit naître Les Secrets et Maître Puce d’ETA Hoffman ainsi que les contes d’A. Von Arnim. Dans un monde où le virtuel envahit les pratiques quotidiennes, où les personnes se meuvent au milieu de simulacres et d’illusions entretenues par les pouvoirs politique et publicitaires, le Golem réinterprété semble renaître naturellement dans les aspirations à un ancrage nouveau à la Terre, à la puissance de la matière au profit d’une autonomisation de l’humain contre son auto-matisation.
Philippe Geneste