Anachroniques

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22/12/2022

Dans la nuit émerveilleuse des livres

BAUM Gilles, Tout noir, illustratrice Amandine PIU, Amaterra, 2022, 30 p. 29€90

Nul doute que ce livre-objet, un livre qui se fait frise quand on le déplie, un leporello avec des découpes, sera privilégié sous le sapin de Noël des enfants de 4 à 10 ans. L’objet est de toute beauté, le sujet de grand intérêt : un bug électrique, New York plonge dans le noir. La narratrice est une petite fille dont la maman, femme de ménage ou agente de service, travaille de nuit. Elle est seule chez elle et s’inquiète pour sa maman. Alors elle part la chercher en se munissant de trois allumettes. À la faveur de la nuit, l’étrange s’installe dans le périple enfantin. Les objets s’animent, un girafon sert de monture à l’enfant jusqu’à la rencontre d’un homme-de-rien, un saxophoniste qui se joint à la troupe en formation pour rejoindre la maman. À la troisième allumette, la maman apparaît, sur un banc avec une amie. Elles attendaient un peu de lumière. C’est l’enfant qui craque sa troisième allumette. Bien sûr, la frise noire qui se déplie s’illumine de jaune quand une allumette se consume. Et les cinq membres de la troupe du leporello regagnent l’appartement. Ils montent sur le plus haut toit pour éclairer le monde. La frise se lit d’avers et de revers, le texte sur l’avers seulement. Les dessins sont délicats, la prouesse technique fascine les enfants, l’intertextualité évidente (La Petite fille aux allumettes, Les Musiciens de Brême) enrichit encore la lecture. Les enfants aiment manipuler une histoire, ils peuvent aussi aimer jouer avec le rapport aux deux autres contes. Le texte est d’une poésie qui prend garde de bien maîtriser ses effets afin de laisser l’objet-livre et le travail illustratif emporter d’abord les enfants, lectrices ou lecteurs dans la nuit émerveilleuse.

 

 

CRÉPON Sophie & VEILLON Béatrice, L’Histoire des enfants en BD, illustrations de Béatrice VEILLON, Bayard, 2022, 213 p. 19€90

Ce fort volume part de la préhistoire, passe par l’Antiquité, le Moyen Âge, les Temps modernes, le XIXème siècle, le XXème et enfin le XXIème siècle. Un texte documentaire accompagne des histoires en bande dessinée (24 BD et 26 pages documentaires) retraçant la condition des enfants dans diverses civilisations et à travers les temps. Si on regrettera que la famille soit posée bien précocement dans l’histoire de l’humanité, on ne peut que noter la richesse informative du travail des deux autrices. L’enfant -de 8 à 13 ans- pourra lire le livre chronologiquement aussi bien que s’y plonger au gré de ses intérêts. Outre les temps préhistoriques, il est invité à découvrir les civilisations égyptienne, grecque, amérindienne. L’enfance dans la civilisation occidentale est plus particulièrement décrite à travers son Histoire, et le XXIème siècle est l’occasion de découvrir aussi l’enfance chez les Yanomami, au Pakistan. Bien sûr, la Convention Internationale des droits de l’enfant (1989) fait l’objet d’une page documentaire. Cette somme au papier glacé sera sûrement un cadeau prisé.

 

Mastro Pablo A., Des Histoires plein le ciel, illustrations de SUÁREZ, Helvetiq, 2022, 32 p. 14€

Cet album au format italien coïncide avec l’âge des « pourquoi ? » enfantins portant sur le ciel. Or, ce qui intrigue l’enfant est aussi ce qui a intrigué, apeuré, fasciné l’humanité en ses premiers âges. L’album traduit de l’espagnol conjoint ces deux problématiques, l’une astronomique, l’autre mythologique et anthropologique.

Ouvrons ce livre noir du monde des étoiles, des constellations qu’elles figurent et des galaxies qu’elles forment. L’imagination enfantine, si prompte à trouver justification à toute chose va, avec ce petit livre aux peintures oniriques et aux dessins abstraits, être confrontée aux réponses apportées par les imaginations ancestrales qui l’ont précédée. À son état de fabulation actuelle, l’enfant se voit proposé d’autres interprétations des constellations. Rien que cela est déjà, pour l’enfant, une richesse dans son apprentissage de la relativisation de son point de vue.

L’album part des dénominations communes attachées aux configurations des étoiles dans le ciel. L’enfant approche donc directement des récits de la mythologie grecque. On part du connu ou relativement connu, en tout cas d’un déjà entendu par l’enfant ; Puis commence le grand voyage vers d’autres civilisations et peuples : les Inuits, les Aborigènes, les Kazakhs, les Sumériens, les Japonais, les Navajos, les Kiliwas, les Polynésiens, les Sans (Afrique), les Incas. À chaque fois, une constellation sert de support de comparaison entre le connu et la civilisation abordée. Les dessins, couleurs et compositions varient, en approche du graphisme et des motifs artistiques des peuples sollicités. Et à chaque fois, ce sont de belles histoires, brèves, qui emportent vers un ailleurs où l’imaginaire roi cherche à se marier au réel qui fuit. La connaissance s’éclaire ainsi grâce à la multitude de voix imaginantes de l’humanité.

 

PRIME Joanna, ROI Arnaud, Océanomania, illustrations de Charlotte MOLAS, Milan, 2022, 14 p. 24€90

Ce livre est d’une belle facture éditoriale : un ingénieur papier (Arnaud Roi) a conçu des pages en pop-up. L’illustratrice use de couleurs chaudes et mates pour rendre compte des milieux marins décrits. Enfin Joanna Prime est une biologiste spécialisée en mammifères marins. On a donc une excellente présentation informative, une fabrication en pages qui se déplient et en pop-up qui enchante le jeune lectorat dès 7/8 ans, un grand soin apporté à la composition des images en couleurs. Le livre parcourt l’Atlantique, la mer Méditerranée, la Grande Barrière de corail, les abysses. Faunes et flores, un peu de géologie aussi sont convoquées. Le livre surprend les enfants, se lit et se relit. Les informations données sont ciblées, non foisonnantes mais précises. Elles sont aussi situées grâce à une carte accompagnant les quatre milieux visités. Ainsi, le jeune lectorat suit sans difficulté les textes tout en repérant les plantes, les animaux ou les reliefs marins sur les images. C’est un livre-objet qui fera un beau cadeau de Noël.

 

RYLANT Inge, Ma Petite Collection de choses, Amaterra, 2022, 1 boîte et 4 livres de 18 p. 24€

Présentée sous la forme d’un coffret à quatre compartiments, contenant chacun un livre cartonné de 18 pages, Ma Petite Collection de choses est un livre pratique, un documentaire et un imagier tout à la fois. Chaque livre décline la présentation de choses dans le cadrage d’une forme : le demi-cercle, le carré, le cercle, le triangle. Aucune forme géométrique n’est appréhendée abstraitement puisqu’elle sert de base à un imagier (une image et dessous la désignation de l’objet imagé). Mais l’intérêt ne s’arrête pas là. La conceptrice, Inge Rylant procède pour chaque livre par double page : il s’agit pour l’enfant de trouver le lien entre l’image de gauche et celle de droite, en dehors de la forme qui sert de cadrage. Ainsi, le livre implique l’adulte auprès de l’enfant pour qu’il stimule son imagination, sa capacité d’observation, ses facultés intellectuelles. En effet, les éléments fondamentaux sur lesquels s’appuie le travail de Inge Rylant sont la composition et la couleur. Les prolongements de cette « lecture-observation-compréhension-désignation » sont multiples, à commencer par la recherche dans l’entourage de l’enfant de ce que propose l’expérience du livre.

La boîte contenante est fortement cartonnée avec un aimant pour assurer la fermeture. Les livres sont eux aussi cartonnés avec des coins arrondis, parfaitement pensés pour les petites mains. On peut passer de longs moments avec l’enfant à partir de 12 mois et les enfants de trois à cinq ans apprécieront vivement passer d’un livre à l’autre, imaginer des histoires, s’amuser à interpréter des images.

Voilà une très bonne idée de cadeau.

 

Dans l’Océan, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90 ; Dans La Jungle, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90

Ces deux ouvrages sont des imagiers commentés. Ils nécessitent l’accompagnement de l’enfant durant les premières lectures, afin d’étayer les interprétations enfantines des images et notamment des transformations. Parce qu’en effet, ces deux livres reposent sur un mécanisme judicieux qui permet à la figure représentée (pour Dans La Jungle : le caméléon, le paon, le lézard à collerette, la tortue, ; pour Dans L’Océan : le diodon, la baudroie, le poulpe, la raie).

Bien sûr, le choix des animaux, absents de l’univers enfantin, interrogent. Comment l’enfant va-t-il s’approprier ces images ? N’est-ce pas pour lui l’équivalent d’animaux sortis d’une encyclopédie des animaux fantastiques ? Ne va-t-il pas voir et suivre des yeux les pages comme on entre et évolue dans un univers du merveilleux ? Nous pensons que c’est un grief que l’on peut faire aux deux ouvrages. Toutefois, le foisonnement sans complexité de l’illustration, les pages fortement cartonnées, les bous arrondis pour que l’enfant ne se blesse pas, tout cela l’invite à la manipulation de l’objet-livre.

De plus les deux ouvrages convainquent par le procédé de fabrication sur lequel repose leur originalité. Un mécanisme de languette s’actionne dès qu’on tourne une page. Si bien que l’animal vu dans un cadre rond se métamorphose en un état de lui-même différent : le paon fait la roue, la tortue rentre dans sa carapace etc. Or, on sait combien il est difficile de faire accepter à des petits et tout petits que même changé, même transformé, un animal, un objet demeure identique à lui-même. L’enfant de cet âge n’a pas encore atteint la conservation. Là, il peut se rendre compte que l’on parle toujours du même animal, même si l’image le présente sous un aspect différent.

 

MINHÓS MARTIN Isabel, Le Monde en 11 voyages extraordinaires, illustrations de CARVALHO Bernardo P., éditions Helvetiq, 2022, 136 p. 24€90

Comment l’homme s’est-il imaginé un ailleurs ? Quel est cet élan de curiosité qui l’a poussé ? Comment se repérait-il avant que n’existe la cartographie ? La carte est-elle une science des rêveries spatiales ?

Le petit enfant explore le monde qui l’entoure, il y découvre de l’inouï, il s’y accommode, l’assimile, s’y invente en terrain connu ou inconnu, donnant vie à ce qu’il voit, aux formes qu’il perçoit, prêtant animation à tout ce qui se trouve là : l’explorateur, l’exploratrice, les découvreurs sont-ils comme les enfants au point que ceux-ci pourraient y puiser quelque éthique de vie humaine ? Mais lesquels ? Ceux qui partis d’autour de soi se sont approprié terres, personnes, travail des membres de peuples colonisés ? Ceux mus par une volonté d’évangélisation et d’esclavage, assumant leurs conquêtes territoriales au nom de la foi et de la fureur de la guerre ? Ceux qui imbus de leur civilisation ont écrasé celles qui, leur étant inconnues, n’avaient pour eux aucune existence ? Comment le désir d’ailleurs peut-il échapper à l’égocentrisme civilisationnel, à l’égocentrisme social, à l’égocentrisme individuel ?

Le livre, illustré de dessins à l’encre et, semble-t-il, au fusain, mais aussi de peintures pleine page aux couleurs prononcées sur papier mat qui font penser aux paysages de Georgia O’Keefe (voir le blog lisezjeunessepg du 9 janvier 2002), apportent des réponses à ces questions. L’autrice explicite son choix de ne pas éclairer les atrocités dont les missions exploratrices ont abouti à l’esclavage, à l’élimination de peuples entiers, à des génocides, à des asservissements les plus brutaux. Elle explicite le privilège donné aux découvreuses et découvreurs ayant parcouru le monde dans le but d’accroître les savoirs anthropologiques, scientifiques, écologiques, géologiques, biologiques… Ainsi, et selon l’ordre chronologique de leur départ : Pyhéas (-350 av. JC), Xuanzang (629), Jean de Plan Carpin (1245), Marco Polo (1271), Ibn Bettûta (1325), Bartolomeu Dias (1487), Jeanne Baret (1767), Joseph Banks (1768), Alexander von Humboldt (1799), Charles Darwin (1831), Mary Henrietta Kingsley (1894). Pour chacun d’eux et chacune d’elles, une carte montre à l’enfant lecteur le trajet de l’explorateur, de la découvreuse.

Savoir explorer, c’est savoir rencontrer, nous dit Minhós Martin, sinon explorer revient à s’approprier pour soumettre.

« Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à prendre la route quand la route n’existe pas ? » Le même élan que ce qui pousse à connaître, quelqu’un qui ne connaît pas, le même élan qui poussera l’enfant à ouvrir ce livre magnifique. Peut-être, en tirera-t-il pour leçon que « laisser à l’impossible la possibilité de se réaliser » apporte compréhension, sciences, et élargit nos idées.

 

HEGARTY Patricia, Un Soir dans les collines, illustrations de Xuan LE, Glénat jeunesse, 2022, 26 p. 13€90

Ce bel album coloré à souhait, est réalisé en pages découpées, les décors jouant des fenêtres ainsi creusées dans le volume, donnant une perspective aux tableaux qui se succèdent au fur et à mesure que l’enfant tourne les pages. Le nuancier des couleurs progresse, suivant en cela le passage du soir à la pleine nuit. Le récit est donc temporel, une temporalité directement saisissable par l’enfant car c’est celle du passage du jour à la nuit, du jeu au coucher. Le contenu de l’histoire est simple : la description du comportement d’un certain nombre d’animaux et de leurs petits, ce qui enthousiasme les enfants. Grâce au découpage des pages, accompagner l’enfant dans sa lecture peut permettre de lui poser de nouvelles questions et le pousser à scruter en profondeur les illustrations, à interroger le retour d’une double page à l’autre d’un même animal, l’amener à anticiper les attitudes des animaux. La beauté des pages illustrées opère une vive attraction sur les petits, dès quatre ans, mais aussi jusqu’à sept ou huit ans. Une nouvelle fois, le livre pour la jeunesse resplendit d’une créativité éditoriale rare dans les autres secteurs littéraires.

 

FIGUERAS Emmanuelle, Au Creux des arbres, illustration Sylvie BESSARD, Milan, 2022, 32 p. 18€

De l’automne à l’automne, puis de l’automne au printemps, cet admirable album décrit le cycle des saisons appliqué à l’arbre. Un pommier d’abord, un marronnier ensuite puis une forêt de bouleaux et des sapins pour enfin revenir au pommier. Le pommier sert de modèle pour expliquer comment la graine se transforme en arbre puis en feuilles et en fruits. L’enfant lecteur découvre ces arbres mais il les découvre dans la synergie avec les animaux qui les peuplent, qui les habitent ou qui les voisinent, dans la synergie avec la terre et le devenir des feuillages. Il croise la migration de certains des animaux présents, s’arrête plus patiemment sur le lérot qui court jusqu’à sa sortie de l’hibernation, le hérisson, les papillons Belles-Dames. L’album est donc un récit empli de péripéties naturellement déterminées, tout en étant un documentaire facile à lire dès l’âge de 7/8 ans. Bien sûr, on peut lire l’ouvrage à des plus petits.

Mais sa spécificité, Au Creux des arbres la tient du travail minutieux de fines découpes au laser qui enluminent les pages, dévoilent l’univers arboricole dans une perspective écologique globale. Un très beau livre.

Philippe Geneste

08/11/2022

Des petits aux grands, de l’album à la poésie, de la fiction documentée au documentaire, des gouttes de sourire

FARELL Paul, Crèmerie Mauricette, amaterra, 2022, 34 p. 14€90

Triangle, cercle, carré, rectangle : formes. Et couleurs en aplat. Formes et couleurs pour métaphore de fromages, entier, ou avec part… Et à l’enfant, parfois, de retrouver les fromages figurés, métaphoriques, d’identifier donc des couleurs, d’identifier des formes. Une propédeutique à la géométrie. Oui, si l’on veut. Une sollicitation de l’observation. Oui, à coup sûr.

Parfois des formes sont incluses dans d’autres formes, d’autres fois, souvent, des formes sont composées pour créer de nouvelles réalités métaphoriques : crèmerie, réserve, véhicule de livraison, boîte de prêt à emporter. Et l’enfant d’apprendre, ainsi, bien des mots propres au lexique professionnel de la fromagerie. Mais sans crier gare !

Les prédateurs de fromages surgissent, géométriquement stylisés, un renard, un blaireau, une chouette, une taupe. Puis voici, des formes figurant Mauricette et son amoureux Maurice, car la vie n’est pas faite que de fromage. Entre temps, l’enfant lecteur aura pu farfouiner sur une page avec rabat dépliée une foultitude des formes déjà rencontrées.

 

DUMAS ROY Sandrine, Le Fromage, illustrations Nicolas GOUNY, éditions du ricochet, 2022, 36 p. 12€50

L’album documentaire, pour petits et pour enfants jusqu’à 11 ans, traite du fromage, dont la fabrication est antérieure à celle du pain et du vin. L’enfant y apprend l’origine de la présure, indispensable pour fabriquer le fromage. Les bactéries et champignons microscopiques présents ou rajoutés n’auront plus de secret pour les lecteurs et lectrices, pas plus que le travail des fromagers. Au pays des 1200 fromages, l’album se fait diététicien. Leur classement (fromages à pâte molle, à pâte persillée, à pâte pressée, à pâte pressée cuite, à pâte dure) est l’occasion de donner consistance à la dénomination des fromages et l’album se fait encyclopédie lexicale. Les noms de certains d’entre eux sont expliqués ce qui augure un voyage géographique international autant que national.

Mais l’album est aussi un guide pour comprendre les étalages de fromages que les enfants peuvent rencontrer. Il y comprend ce qui différencie le fromage fermier du fromage artisanal ou du fromage industriel. Une page entière est consacrée à la Vache qui rit, le fromage le plus célèbre au monde. Est bien expliquée, aussi, l’arnaque des pizzas, lazagnes et plats préparés où en guise de fromage sont introduits des produits réalisés à partir d’huile végétale, d’eau et d’amidon. Plusieurs pages sont ensuite consacrées aux mœurs culinaires fromagères de quelques pays, et une double page des records clôt le livre dont il faut appuyer la recommandation auprès des lieux dédiés aux livres pour la jeunesse comme auprès des adultes cherchant à faire un beau cadeau.

 

LAMBILLY Elisabeth de, Bon Appétit petit cochon, illustratrice Laure DU FAY, Tourbillon, 2022, 12 p. 13€

Ce livre pop-up veut dédramatiser le moment du repas et de mieux accepter ce qui lui est proposé à manger. Il est aussi demandé au tout petit de débarbouiller le petit cochon qui en met -et s’en met- partout quand il mange. Les pop-ups mettent en scène la tête du petit cochon, triste, joyeuse, sale, dégoûté, grognon…Après plusieurs lectures avec l’enfant, celui-ci pourra user du livre tout seul.


Régalade en poésie


MASSOT Jean-Louis, Aussi les gens, éditions du centre de Créations pour enfance de Tinqueux, 2022, 40 p. 5€

Ce petit volume de papier cartonné, à format italien, à la reliure en spirale, est abondamment illustré en noir et blanc par des esquisses, traces, traits de visages, silhouettes ou autres. L’illustration énigmatique interroge la définition du texte ainsi commenté. Or, il s’agit d’un recueil facétieux de Jean-Louis Massot, jongleur de mots et de formules. En ces temps de haute morosité, en cet environnement d’angoisses, avec Aussi les gens la poésie s’invite sans crier gare, sans rendez-vous, car on n’est pas poète sur rendez-vous nous dit Jean-Louis Massot. Et puis, pas besoin de rendez-vous puisque les mots appartiennent à tout le monde, il suffit d’attraper les mots courants, parfois les mettre à l’écart ou dans l’écart.

On mange beaucoup dans ce recueil de Jean-Louis Massot, pour rendre le jeune lectorat gourmand de poésie et force est de constater que le menu est savoureux. Les critiques sont gastronomiques, le prix, cinq euros, abordable, et si elle ne pèse pas lourd, la poésie danse aux oreilles sensibles.

Messagère de joie et de bonheur, de rigolade et de régalade, la poésie se trouve démunie face aux malheurs du monde, face à son craquement funèbre. Démunie mais pas inutile car contre l’embaumement du vivant, elle prodigue du baume au cœur, parce que géo-graphe, elle dessine les pays et invite au voyage. Démunie mais pas inutile parce que les souvenirs s’y réfugient, et qu’elle les véhicule dans les mémoires. Une humanité sans mémoire serait en perdition, tout autant que les hommes de paroles sans lettres n’auraient pas même l’espérance d’une appréhension compréhensive de ce qui se passe…

Oui, décidément, avec Jean-Louis Massot, la poésie est faite pour toutes et tous, dans le tonnerre du rire, entre les gouttes du sourire. Les bibliothèques pour enfants, les centres de documentation et d’information pour collégiens peuvent faire siéger le volume, aisé de consultation, attirant pour la lecture et tentant en diable pour le rayon, si souvent trop délaissé, de la poésie.

 

 

Philippe Geneste

 


11/04/2021

Livre animé, livre de vie, livre pratique


Carter David A., Imaginons !, Gallimard jeunesse, 2020, 16 p. 22€50

C’est un livre animé par l’artiste en ingénierie-papier David A Carter, un prodigieux inventeur. Ici, ce créateur lance le lecteur tout jeune -dès trois ans- ou plus vieux, d’ailleurs, dans un monde enchanté qu’il devra se construire à partir des animations incroyables de l’ouvrage : « Qu’est-ce que tu vois ? tu peux tout imaginer » ; « Surtout n’aie pas peur, tu ne risques pas de te tromper ». Les sculptures de papier peuvent évoquer tant de choses ! Mais en plus, l’auteur incite le jeune en permettant différentes interprétations possibles et en lui proposant de suivre une piste (« les formes et les couleurs te guideront ». De plus, certaines pages recélant une roue qui tourne offrent d’autres interprétations. Le livre emporte l’adhésion de toute la commission lisezjeunesse unanime à le proposer pour cadeau exceptionnel aux enfants.

Mais il y a plus encore. L’ouvrage repose sur une recherche d’identification de créations imaginaires en réalités mentales ou physiques connues. Il s’agit donc d’un travail de désignation aussi bien que de re-connaissance cognitive soit, si on veut bien aller au bout de cette réflexion, d’une opération itérée de désignation : mettre un signe sur une sculpture de papier visant l’onirisme. Les petits sont gourmands de cette démarche car ils sont gourmands de la vie. Ce livre suscite leur curiosité et la développe tout en mettant l’enfant en situation de prendre au sérieux sa propre démarche onirique pour s’approprier le monde. Ainsi, au-delà de son exceptionnelle créativité artistique, le livre vaut aussi par sa force incitatrice à développer les opérations créatives du jeune sujet humain. Un chef d’œuvre, un régal, une propédeutique à la nomination libérée. 

JEAN Didier & ZAD, Il est où mon doudou, Utopique, 2020, 20 p. 14€22

L’album raconte les aventures d’un doudou et de l’enfant qui l’a perdu. L’univers humain décrit est un univers humain animé par la sympathie : les voisins aident l’enfant, les parents sont à son écoute. Le monde de l’enfance s’avère, ainsi, un refuge pour l’utopie. Les dessins à l’aquarelle renforcent cet aspect du livre, par la douceur qui en émane.

Les personnages sont des animaux. L’enfant, un petit panda roux, est inquiet. S’il pleure au début de l’histoire, il apprend au fil des pages, à persévérer dans sa quête grâce à l’interaction sociale. L’album au format italien (15x27 cm) est composé sur le principe d’une double page pour un seul épisode du récit. Chaque double page fait succéder l’illustration à une page jaune où s’inscrit le texte avec un mot en vert. Ce mot est traduit en un dessin représentant sa signification exprimée en langue des signes. Ainsi, l’enfant à qui on lit l’histoire, va pouvoir jouer les dialogues tout en découvrant qu’autour de lui, des personnes sourdes existent et communiquent différemment qu’avec des vocables. Font l’objet d’un tel dessin : bonjour, pleurer, par terre, s’il te plaît, , attends, aider, fini. Il s’agit d’expressions et mots souvent utilisés dans la communication quotidienne avec de jeunes enfants. Un QR code permet de visualiser ces signes grâce à une vidéo réalisée par Carole Borry. Ajoutons que l’ouvrage est fortement cartonné, résistant aux manipulations enfantines.

 BLUMEN Lisa, La Vérité sur les fantômes, éditions rouergue, 2020, 40 p. 20€

Tout commence par un paysage arctique… En fait c’est le pays des fantômes que les pages suivantes vont mettre en scène. L’appétit humain pour les fantômes viendrait du désir de se cacher, de la recherche d’un langage, de la complémentarité de vivre la peur à la sensation d’être vivant, à la nécessité du rire car on rit parfois de la peur une fois la cause de celle-ci élucidée, de la légèreté -rêve humain- bien plus soutenable que d’avoir le cœur lourd, du rêve d’immortalité, de l’élan intrinsèque à l’humain de symboliser -par exemple le fantôme comme symbole du chagrin- pour prendre le dessus sur l’expérience malheureuse.

Les images au crayon de couleur et au feutre offrent au jeune lectorat un univers familier et doux. Elles proposent des situations de scènes de vie aussi bien qu’un catalogue de costume, de couleurs, de gestualité, de singularisations fantomatiques.

Lever le voile sur la mort, sur les angoisses de la perte, sur les affres de l’absence, voilà ce sur quoi cet album permet à l’enfant d’œuvrer. La simplicité caractérise aussi bien l’image que le texte. Ils offrent ainsi une invitation douce permettant de comprendre aussi bien la disparition que le jeu des apparitions/disparitions qui forment une proposition joyeuse pour réfléchir sur la dissimulation comme comportement de la vie humaine, et donc aussi de son inverse, l’assimilation révélatrice. Si l’adulte lisant l’album se sent immergé dans l’univers de son enfance, ce n’est certes pas avec l’âme en peine mais une belle jubilation.

Enfin, que ce soit pour l’enfant ou pour l’adulte, « la vérité sur les fantômes » garde un contour aussi flou que l’apparence qui leur est communément attribuée. Peut-être, au fond, parce que la vérité reste souvent spectrale et toujours à conquérir… Une histoire sans fin, en somme…

Philippe Geneste

25/11/2012

Du livre animé au pop-up, ou de la lecture enchantée

La France est désormais le pays où le livre pop-up est le plus développé chez les éditeurs (1). Le mot pop-up apparaît en 1930 dans la bouche de l’américain Harold Lentz. L’impérialisme américain aidant, le mot a remplacé le groupe nominal livre animé qui, pourtant dit mieux de quoi il s’agit. Dans les années 1950/1960, la Tchécoslovaquie avec l’œuvre de Vojteh Kubasta est pionnière –si on excepte les livres de la fin du Moyen âge où on peut trouver l’origine même du livre animé. Mais c’est aux USA que va se développer une école d’ingénierie du papier dont sortiront David Carter, Robert Sabuda. Les éditeurs français vont alors s’intéresser au secteur. En 2002, se tient la première exposition française consacrée au genre.
Avec le livre animé, le terme de volume pour désigner un livre prend tout son sens et l’enfant le saisit tout de suite. Le livre animé met l’accent sur la matérialité du livre. C’est une dimension spécifique de la lecture que l’écran est incapable d’intégrer. Il rappelle, aussi, que la lecture est une manipulation de textes imprimés. Dans le magazine M que nous citions, Lo Monaco se plaignait qu’il n’existât point d’imprimeurs en France pour ces ouvrages, qui nécessitent des heures de pliage, des centaines de points de colle. Ils sont tous imprimés en Asie et il semble qu’aucun collectif d’imprimeurs n’ait pu se constituer en France pour cet ouvrage d’art.
(1) Voir M Le magazine du Monde, 3/12/2011 pp.74-76
*
Tamarkin Annette, Grand-Petit, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2012, 22 p. 15€70
Ce livre pop-up, livre animé, a pour but d’apprendre aux enfants à différencier le grand du petit. Conçu par double page, il présente des scènes qui se renversent dans la double page suivante : ici, un oiseau géant tient un œuf minuscule, la double page suivante, l’oiseau a disparu, on ne voit plus que l’œuf géant.
Tous les dessins sont extrêmement stylisés, si bien qu’il n’est pas si facile que cela d’identifier les animaux et les objets présentés. Sous prétexte d’image, la littérature de jeunesse livre comme évidence ce qui ne l’est pas nécessairement. C’est donc le commentaire de l’adulte lisant le livre avec l’enfant qui donne son intérêt au livre en lui garantissant une pertinence de lecture. Laissé seul face aux images, l’enfant serait perdu et le livre ne serait qu’un écran aux alouettes, si on veut bien accepter cette image.

Tamarkin Annette, Oh les bébés !, Gallimard-jeunesse, - Giboulées, 2012, 22 p ; 15€70
Un cœur, un rond, une fleur, un nounours, ce sont les motifs qui se dessinent sur les doubles pages en pop up représentant un bébé en pleine joie, un bébé noir, un bébé blanc, un bébé déguisé, habillé, jamais tout nu, et qui saute, tend les bras pour quoi ? Un câlin ? Un bisou ? Pour être transporté dans les airs, dans les bras ? C’est un livre joyeux, gai, dont les couleurs illuminent le regard, suscitent le rire, le sourire, invitent à l’historiette que se plaira papa ou maman à raconter, à susciter ?

Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 1 Mimiques comiques, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ; Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 2 Jolis monstres, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ; Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 3 Animaux dingos, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ;
C’est une collection nouvelle de pop-ups interactifs à composer soi-même grâce à des planches de gommettes autocollantes repositionnables. Ces gommettes représentent des nez, des bouches, des accessoires, des symboles amusants, des yeux. Les volumes simples des pop-ups correspondent bien à l’âge visé : 3 ans. Le déplacement des gommettes permet aux enfants de recomposer à l’infini les visages et s’en amuser, du réalisme au fantastique, de la vache à l’extraterrestre, c’est une large gamme de figures à fabriquer qui s’offre aux enfants.

Dieterlé Nathalie, Grosse peur, illustrations Patricia Berreby, Casterman, collection Drôles de têtes 2012, 12 p. 12€50 ; Dieterlé Nathalie, Fais pas cette tête !, illustrations Patricia Berreby, Casterman, collection Drôles de têtes, 2012, 12 p. 12€50
Il s’agit d’un livre pop-up gai, aux couleurs vives, que l’enfant peut porter grâce à une poignée. On a particulièrement apprécié Fais pas cette tête ! qui repose sur des onomatopées ce qui sied parfaitement aux images. Grosse peur met en scène des monstres et des sorcières, bref, la peur.

Pennac Daniel, Les Dix Droits du lecteur, pop-up de Gérard Lo Monaco, Gallimard jeunesse, 2012, 40 p. 19€90
La liste imprescriptible des droits du lecteur et de a lectrice, que l’on doit à Daniel Pennac, se trouve réactualisée par l’interprétation en pop-up de Gérard Lo Monaco. Ce designer papier, décorateur au théâtre, marionnettiste, graphiste et même éditeur, a choisi d’abord la couleur et un graphisme enfantin aux motifs eux aussi enfantins pour évoquer des œuvres patrimoniales de la littérature mondiale. Au droit de ne pas lire, Lo Monaco oppose le droit de jouer ; au droit de sauter des pages l’évocation de contes ; au droit de ne pas finir un livre Robinson Crusoé de Defoe ; au droit de relire, Le livre de la jungle de Kipling ; au droit de lire n’importe quoi, Shakespeare, Goethe, le théâtre en général ; au droit au bovarysme, des histoires animalières ; au droit de lire n’importe où, l’univers de la fête foraine à moins que ce soit Pierrot mon ami de Queneau ; au droit de grappiller, l’art du cirque ; au droit de lire à haute voix, Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, au droit de se taire, rien. Cette énumération suffit à montrer qu’il n’y a pas de correspondance à proprement dit et que l’interprétation de Lo Monaco n’aidera guère le lecteur. On est dans une fonction d’illustration divertissante sans propos particulier. C’est un peu dommage, car la facture éditoriale est attirante, le livre objet tentant à saisir.
Geneste Philippe