Anachroniques

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12/04/2026

Parce que la vie, petit à petit, est ouverture au monde

RIUS Michel, La Promesse d’Aimé, illustrations ZAD, Utopique, 2026, 34 p. 18€

Une famille castor, en bord de rivière, comme il se doit, le papa, la maman, le petit castor Aimé, bien sûr. Une ode à l’amour maternel, semblent dire les premiers mots. Mais la vie est faite de contradictions. Si maman castor s’ingénie à entourer l’enfant de sécurité, de surveillance, sous couvert de bien-être de l’enfant, celui-ci rêve du monde, celui dans lequel se projette le papa qui part pêcher. La première contradiction oppose donc l’intérieur à l’extérieur. Et elle croît parce que la maman croit au pouvoir du langage, de la prévention verbale contre les risques du dehors. Or, Aimé a besoin d’éprouver les choses pour les comprendre, l’éducation doit s’attacher à s’articuler sur l’expérience. C’est une première leçon, assez proche, au fond, de La Chèvre de Monsieur Seguin, d’Alphonse Daudet. 

Alors Aimé fait une fugue. Retournement de situation, l’enfant joyeux, la mère angoissée qui sombre dans la détresse… Aimé s’en veut. Retour à la case départ : promesse de ne plus jamais partir est faite… La maman est aux anges, le fiston, tient parole.

Mais la vie est contradiction… Aimé tient sa promesse et s’ennuie jusqu’à ce que la dépression jette ses filets sur sa personne. Le papa cherche bien à persuader la maman de lâcher son emprise, mais celle-ci ne veut rien entendre. La surprotection, pourtant est mortifère pour l’enfant. Une situation de déséquilibre affectif s’installe, à la satisfaction de la maman répond la souffrance psychique de l’enfant qui s’éloigne peu à peu d’elle. Le papa revient à la charge, Aimé n’a-t-il pas grandi, suffisamment pour aller à la pêche et visiter, enfin le monde qui est aussi le sien ?

Une nouvelle fois, les éditions Utopique proposent un album généreux, aux couleurs et dessins qui captivent les enfants, un album d’empathie et qui défend la relation compréhensive de l’attachement affectif. L’album s’adresse aux petits enfants, bien sûr et avant toute chose. Mais sa force est aussi de tenir un message pour les parents qui lisent l’histoire à leur enfant. Celui-ci a besoin de connaissance et connaître, c’est sortir de soi pour assimiler l’inconnu, le trans former en connu. C’est tout le drame d’Aimé, c’est la thématique centrale du récit de Rius illustré par Zad. La sécurité, mais pourquoi faire ? l’enjeu pour l’enfant est de s’adapter à la vie qui est et non pas d’attendre d’y entrer puisqu’il vit déjà. Et l’espace qui l’entoure, c’est son espace aussi, alors pourquoi le priver d’y déambuler, de l’explorer ? Toutes les observations des psychologues constructivistes (piagétiens, walloniens) et les observations cliniques de la psychanalyse convergent pour dire que l’espace est une aventure pour l’enfant. Rius & Zad le représentent à merveille en faisant éprouver par la narration au jeune lectorat l’expérience déceptive d’Aimé. L’enfermement, il est sûr, est inapte à combattre le risque parce qu’il engendre l’angoisse intérieure et fragilise le besoin de découverte, donc le désir de vivre.


COUSSEAU Alex & DUTERTRE, Charles, Va Pas Trop Vite, rouergue, 2026, 32 p. 13€

Le texte rend compte des paroles d’un enfant qui s’adresse au tout jeune lectorat. Les parents ou adultes vont donc lire à l’enfant un discours enfantin qui leur est directement adressé. Or, ce discours commence systématiquement par une phrase de recommandation articulée par ses parents ou proches mais aussi une fraise, un nuage, un chien, tant il est vrai que pour le tout petit, objet, être vivant, chose inerte, tous sont animés.

Lire le texte à l’enfant, c’est le faire entrer dans le jeu des mots, jouer parfois un rythme esquissé. Le texte, sans se mouler sur une structure de comptine, en épouse le gout des assonances, use de l’anaphore, « Va pas trop vite », qui commence chaque nouvel épisode c’est-à-dire chaque double page… Sauf, il est vrai les derniers, où le texte se libère pour aller chercher la clé de l’album que délivrera la grand-mère du personnage narrateur.

Dans une société où l’urgence est imposée comme mode d’appréhension des choses, où la vitesse est sanctifiée, la psychologie des enfants est profondément affectée par ces diktats issus des comportements. Le livre de Cousseau et Dutertre est donc un antidote. Les illustrations de Charles Dutretre avec ses couleurs vivantes mais douces, parfois froides, souvent chaudes, avec ses fonds striés donnant une impressionnant de matière, évoquent immanquablement le calme. On peut dire que les illustrations exemplifient la leçon de vie du bref texte qui est imprimé, dans une bulle sur la page de gauche elle aussi illustrée.

L’album est un antidote aussi pour l’attitude des adultes car bien des discours semblent tout droit issus de la vie quotidienne, on les entend si on tend l’oreille. Or, « la meilleure façon de grandir… c’est petit à petit » : une leçon pour les petits et pour les grands...

Philippe Geneste

 

21/12/2025

En attendant Noël

IWASAKI, Chihiro, Potchi à la mer, traduit du japonais par Alice Hureau, éditions le Cosmographe, 2025, 26 p. 17€

Ce bel album tout en aquarelles décrit avec sensibilité la fragilité des sentiments et des réactions affectives liées à l’attachement. L’intrigue est simple : une petite fille, Chi Chan, partant en vacances au bord de la mer, est séparée de son petit chien avec qui elle a grandi. Elle fait alors l’expérience de la solitude, du manque affectif, de la tristesse. La jeune lectrice ou le jeune lecteur en est à la moitié de l’album. Chi Chan écrit alors au chiot, Potchi. Dans sa lettre, elle se raconte et met en perspective ses vacances à l’intérieur du désir de leurs retrouvailles. La lettre s’achève par une imploration à sa venue. Grâce aux aquarelles de pleine page, l’enfant et le chiot sont vus en parallèle, dans la tristesse qui les enchaîne.

S’ouvre alors la dernière partie. Le père et la mère ont amené Potchi auprès de l’enfant désormais rendu confiant en l’écriture. Alors commencent les vraies vacances.

La force de l’album tient moins à l’histoire simple qu’à la tendresse qu’imprime l’aquarelle. L’album est de bout en bout émotif. Il est une ode à l’exultation de la réunion in praesentia… La vie se réalise pour l’enfant au présent, le présent comme une retrouvaille en fête des êtres qui s’animent l’un l’autre.

 

DUMAS Valérie, Adelphina, une enfant de l’amour, le Cosmographe, 2025, 46 p. 16€

Cheffe d’orchestre de cet album, Valérie Dumas plante une situation sociale : établir la liste des invités à une fête d’anniversaire. Mais c’est un prétexte pour un exercice de style graphique. À la manière des mots-valises, Valérie Dumas évoque des familles d’animaux connus pour créer des individus d’espèces inconnues. Ainsi sont croisés un zèbre et un crocodile, un lapin et un crabe, un lama et un flamand rose, un escargot et un papillon etc.

Valérie Dumas n’est toutefois pas allée au bout de sa démarche de naturalisme fantastique et chaque individu de la nouvelle espèce créée possède un nom propre. Chaque fois, le nom ou prénom est précédé d’un petit texte qui ébauche une historiette de l’animal présenté, annonçant avec quelle autre bête ce dernier sera croisé. Car, ces histoires d’amour sont au fond une histoire de reproduction qui défie la sélection naturelle et l’invalide… deux animaux référents engendrent l’image d’une bête inconnue.

Adelphina, une enfant de l’amour est une histoire de l’amour du dessin, un bestiaire fantastique qui, par l’onomastique sécurise l’enfant devant les étrangetés. L’adulte pourra inciter l’enfant à explorer les figures des créatures inconnues ainsi créées. Ou l’enfant lui-même, pourrait le faire… Quel nom donner à cette bête ? Quelle est la complexion du dit animal ? Pourquoi l’autrice a-t-elle donné tel prénom à l’animal ? Pourrait-on amalgamer les mots comme Valérie Dumas amalgame les animaux ? Mais au fait, l’une des espèces inconnues n’est pas née du croisement de deux espèces d’animaux mais d’un animal et d’un végétal, laquelle ? Pourquoi Adelphina souhaite-t-elle tant des copains et copines par contamination ?

 

HEURTIER Annelise, Ma Poupée, illustrations Maurèen POIGNONEC, Talent Haut, 2024, 18 p.11€90

L’enfant suit des yeux les pérégrinations d’un petit garçon qui durant tout le parcours s’occupe de sa poupée, la coiffe, la nourrit, prévient ses désirs, l’éduque, jusqu’à ce qu’à la fin une grande personne lui dise « Oh, que c’est mignon ! Tu joues à la maman ? ».

L’album veut donc ainsi combattre les stéréotypes de genre, les codes culturels et les modes de vie qui sont construits par la société pour caser les personnes chacune en sa place… 

 

KUDOH Noriko, Des Matous filous dans les airs, traduit du japonais par Alce Hureau, le Cosmographe, 2025, 32 p. 15€

L’ouvrage est le cinquième de la collection des Matous filous. Présenté, en partie sous la forme de l’album et en partie sous celle de la bande dessinée, il s’apparente au genre de l’histoire drôle. Les matous sont autant espiègles qu’imprévoyants, attachants qu’hilarants. Dans ce volume, ils jouent aux Robinson puis aux rescapés, aux voleurs puis aux réparateurs du vol auprès du propriétaire lésé.

 

JUL, Picsou et les bit-coincoins, illustrations KERAMIDAS, Glénat, 2025, 48 p. 17€50

Disney, multinationale du divertissement américain, n’a pas manqué de remettre dans le circuit de l’aliénation culturelle un des héros emblématiques du capitalisme occidental, Oncle Picsou. L’album, né de l’univers de l’animation Disney, en perpétue la gloire et surtout en actualise le propos. Oncle Picsou, le radin mesquin est stupide mais bien sûr amusant. Et autour de lui se retrouvent Géo Trouvetou, les neveux Riri, Fifi et Loulou, les frères Rapetou… De quoi combler les accrocs au monde de Disney et ravir les jeunes lecteurs. Jul, le scénariste a eu la judicieuse idée de mener Picsou sur le terrain à lui inconnu de la monnaie virtuelle, et surtout des bit-coincoins. Dès le titre le jeu de mots s’impose. Il est appuyé par des détournements d’expressions et d’autres jeux de langage que toute la bande dessinée enchaîne avec des gags divers venant créer la surprise. Ainsi Jul et Keramidas impriment-ils force espièglerie dans l’album. 

Philippe Geneste

04/08/2024

L’action du dire contre lieux communs et stéréotypes

DAVID François, Je l’ai pas fait exprès, illustrations Sylvie SERPRIX, mØtus, 2024, 48 p. 16€

L’album présente cinq situations où une petite fille fait une bêtise et s’en trouvant désolée s’en excuse par la formule « Je l’ai pas fait exprès ». Les illustrations de Sylvie Serprix allient un certain réalisme stylisé et un surréalisme que Lewis Carroll ne désapprouverait pas. L’histoire en vient à se coller aux couleurs, les objets singent l’action en cause, le décor englobe la problématique et ses personnages. Les couleurs sur papier mat invitent à la réflexion, alliant le sombre au vif tranché. François David joue de l’humour pour faire adhérer le jeune lectorat à a réflexion de vie que chaque situation appelle. Il est aidé en cela par les dix pages sans texte où l’histoire se raconte en dessins et couleurs.

Le texte interroge la formule toute faite qui sert à Louise, l’enfant héroïne de l’album, soit de justification soit d’excuse soit de repentir. Et puis, comme il y a juxtaposition de situations, identiques en leur thématique, la perte de ces sens par la formule vient interroger l’acte verbal de l’excuse entrainant le jeune lectorat à discuter du vrai et du faux dans l’attitude de Louise, c’est-à-dire de la sincérité ou de l’insincérité de sa désolation intime. C’est que « Je l’ai pas fait exprès » n’est pas un acte d’excuse mais une formule conventionnelle voire une formule de politesse où la justification l’emporte sur l’excuse elle-même et où, en tout cas, l’excuse n’est pas obligatoirement accomplie.

On retrouve, ainsi, dans cet album, un fil directeur des écrits de François David, celui de la réflexion sur le langage proposée aux enfants dès les premières lectures. Ici, ce n’est pas par le moyen de la poésie mais par la mise en place de situations liées à une formule figée dont Sylvie Serprix dresse l’espace du jeu. Jouer avec un lieu commun pour en déjouer les pièges et prendre acte du pouvoir du langage et de sa capacité à nous faire agir par lui-même. Et s’interroger : la parole peut-elle nous dédouaner de nos actions ?

 

LEWIS JONES Huw, Blaireau a très faim, illustrateur Ben SANDERS, Milan, 2024, 32 p. 12€90

Ce bel album, rythmé par un jeu de douces couleurs très variées, avec une unité double-paginale, s’adresse aux enfants petits, petits et plus grands, plus grands. Il est gai, drôle, tendre. L’humour ressort de la gourmandise de blaireau, le personnage principal, bien soulignée par des taches de myrtilles sur son pelage. C’est un album allégorique. La trame narrative passe de la satisfaction égoïste du désir au remord et à la repentance pour s’ouvrir, en clausule au partage c’est-à-dire à la réconciliation. Allégorique, l’album l’est aussi en ce que la dynamique de l’histoire repose sur l’honnêteté envers soi-même et envers les autres.

Mais, Lewis Jones et de Sanders ne se contentent pas de mettre en scène des relations interpersonnelles. Ils intègrent la dimension sociale plus large, grâce au personnage du hibou dont le langage est une litanie de proverbes, sentences, maximes populaires. Toutes engagent à vivre par ses actions et dans le respect des autres donc par l’ouverture à l’autre.

Un tel album se lisant avec le petit enfant, le rôle de l’adulte pour initier ce dernier à la lecture est facilité par la composition iconique (et textuelle en fin d’album) : il s’agira de repérer une balle au sein des myrtilles, la fameuse balle perdue par un des personnages… Blaireau a très faim est donc un récit à énigme et l’adulte peut demander à l’enfant de repérer des indices, de mener son enquête… Au final, la naïveté de Blaireau le gourmand suscite toute la sympathie du petit ou du plus petit, du plus grand ou de l’encore plus grand, qui lisent.

 

BENOIST Cécile, Qui Sont les LGBT?, illustrations d’Élodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2024, 125 p. 13€

Les études universitaires sur le genre ne cessent de reconfigurer les analyses sur le rapport au corps, à la société, à la sexualité dans tous les domaines de la vie, qu’elle soit familiale, affective, cognitive, sociale, économique, morale, artistique, religieuse. L’hétérosexualité est encore la norme dans toutes les sociétés, mais des minorités luttent pour des droits nouveaux dont quelque uns, dans certains pays commencent à naître voire ont été intégrés dans les législations nationales. Partir de ce que la société désigne comme pratique érotique déviante, c’est pénétrer dans l’ordre idéologique hiérarchique qui est à la source des répressions pour assurer la domination d’un genre sur un autre, d’une doxa morale contre les pratiques jugées déviantes. De plus, on sait que les inégalités de genre ont un lien avéré avec les inégalités liées à la couleur de peau, mais aussi, et malgré ce que certaines des théorisations du genre affirment, qu’elles sont ancrées dans les inégalités de classes. Pour toutes ces raisons, le « livre-guide pour se repérer dans les couleurs de l’arc-en-ciel » proposé par les éditions du ricochet arrive à point nommé.

Il permettra aux adolescents et adolescentes et aussi aux jeunes en âge de pré-adolescence de mieux comprendre certains débats de société, de mieux entrer eux et elles-mêmes dans ces débats et d’y intervenir. Le livre de Cécile Benoist et d’Élodie Perrotin est un formidable instrument pour rompre nombre de stéréotypes, pour débusquer bien des discours figés et manipulateurs. La composition claire et le langage simple mais précis, sont un vecteur de lutte contre l’incompréhension source, souvent, de discriminations et de violences.

De plus, grâce à ses mises au point diverses empruntant à l’histoire des mouvements de libération des mœurs, Qui Sont les LGBT? permet au lectorat de se situer utilement, de se reconnaître dans les dénominations et d’acquérir une pensée ouverte aux cultures dont les cultures dominées. À l’heure où la question de la valorisation des valeurs familiales, du « réarmement démographique », de la protection des mineurs, de la défense des dogmes religieux, ne cessent de se développer dans des contextes nationaux les plus divers, sous des emprises soit d’États soit des Églises soit d’institutions idéologiques et culturelles, Qui Sont les LGBT? et le bienvenu ! Alors que des États légifèrent en faveur de la discrimination et de l’homophobie au nom des valeurs traditionnelles à préserver, la question des droits ouverte par le quatrième chapitre trouve une résonnance assourdissante dans l’actualité.

Philippe Geneste

21/05/2023

Parents, enfants, jeux vidéo

KALKAIR Cookie, Les jeux vidéo et nos enfants, Steinkis, 2023, 128 p, 18€

Dans cette bande dessinée, l’auteur s’adresse aux adultes pour les conseiller sur l’usage que leurs enfants font des jeux vidéo. Il s’appuie sur des études mais propose également des astuces et des conseils personnels. L’auteur explique qu’il joue aux jeux vidéo depuis l’âge de six ans. Il travaille dans ce milieu et cherche, lui aussi, à « présenter les joies (et les frustrations) » des jeux vidéo à son fils de 6 ans. À partir de 2018, il a commencé à présenter des ateliers dans des établissements scolaires pour aider les parents à mieux gérer la consommation vidéoludique de leurs enfants. Il a ensuite décidé de faire une bande dessinée sur cette thématique.

Cette bande dessinée est découpée en trois chapitres :

1) Le temps. Comment bien gérer le temps d’écran.

2) Le budget. Mieux comprendre le (vrai) coût des jeux vidéo.

3) La violence. S’assurer que le contenu est adapté à l’âge de l’enfant et le protéger de la toxicité en ligne.

À la fin de chaque chapitre il faut répondre à trois questions pour « débloquer » le niveau, un peu comme dans un jeu vidéo. Cela permet de faire participer le lecteur et rend cette bande dessinée ludique.

Le temps d’écran

Concernant la question du temps passé devant les écrans, l’Organisation Mondiale de la Santé préconise deux heures d’écran par jour maximum pour un enfant de six ans. Mais selon Prune Lieutier, spécialiste en numérique jeunesse, on ne peut pas séparer le temps du type de contenu. Tous les types de temps d’écran n’ont pas le même impact et la même charge cognitive sur nos cerveaux. Il y a le temps d’écran « inconscient » (publicités…), « passif » (regarder un film) et « actif » (jouer aux jeux vidéo demande plus de concentration et d’investissement physique et émotionnel…) (p. 18). Selon Mme Lieutier, « c’est presque comme si une heure de jeu comptait double comparée à une heure de télé » (p. 18). L’auteur ajoute qu’en plus de ça, tous les moments de la journée ne sont pas égaux en dépense d’énergie. Il est déconseillé de jouer avant d’aller se coucher parce que cela peut générer un mauvais sommeil. J’ai trouvé intéressante l’astuce donnée par l’auteur : au lieu de donner droit à une heure de jeu par exemple, mieux vaut expliquer à l’enfant qu’il a le droit à un nombre de parties / matchs / niveaux / quêtes (en fonction du style de jeu auquel il joue). Il compare cela à un temps donné pour regarder un épisode de série : si on accorde 40 minutes pour regarder un épisode mais que l’épisode dure finalement 50 minutes, c’est bête de stopper d’un coup avant la fin. Après, cela signifie qu’il faut connaître la structure du jeu auquel joue l’enfant.

Le budget

Dans le chapitre consacré au budget, l’auteur définit les cinq modèles suivants :

1-Le DLC « Downloadable content » : extensions payantes que le joueur peut télécharger une fois le jeu terminé.

2-Les « Free-to-play » : Les joueurs peuvent jouer gratuitement et ne payer qu’après. Le joueur peut acheter des objets, des pièces d’or… Le modèle du « free-to-play » mise sur des micro-achats.

3-Les « Loot Boxes » : le joueur achète un paquet mystère sans savoir ce qu’il y a dedans. Il espère qu’il aura un objet rare. À l’échelle du jeu vidéo, c’est ce qui se rapproche le plus des jeux de hasard et d’argent.

4-Les « battle pass » : au contraire, l’idée du « battle pass » est d’afficher à l’avance tout ce que le joueur peut débloquer. Il n’y a plus de hasard.

5-Les abonnements. C’est le seul mot en français, que j’ai compris tout de suite.

La violence

L’auteur rappelle que tous les jeux vidéo ne sont pas forcément adaptés aux enfants. Le jeu « Call of duty », par exemple, est joué par des enfants alors qu’il est réservé aux plus de 16 ans. Mais certains jeux sont adaptés aux enfants et les énervent quand même. L’auteur explique que cela dépend du degré de frustration possible que le jeu génère. Il prend l’exemple du jeu « Fall guys », qui a passé tous les contrôles officiels, mais transforme son fils « en bête enragée et vociférante, incapable de se calmer ou de se raisonner » (p. 93).

L’auteur nous explique que ce phénomène s’appelle le « rage quit » ou le fait de « tilter ». Cela signifie perdre complètement son sang-froid et se mettre très en colère. L’auteur explique que « tilter » n’est pas seulement lié aux jeux vidéo : « Il est important d’accepter que cet état de rage momentané soit un phénomène courant qui nous arrive à tous » (p. 101). Il compare par exemple cela au fait de s’énerver lorsqu’on conduit ou dans une situation stressante. Je trouve que l’auteur dédramatise peut-être un peu parce qu’un enfant qui perd à ce point son sang-froid à cause d’un jeu, selon moi, ce n’est pas la même chose qu’un adulte qui s’énerve en conduisant. D’ailleurs, l’auteur ne parle pas de la fatigue que peut engendrer une partie de jeux vidéo (même si elle est comprise dans le temps d’écran accordé). Ensuite, l’auteur explique très bien ce qu’est la toxicité en ligne. Dans les cas les plus graves, des joueurs en insultent d’autres. Cela peut mener à des cas de harcèlement : « Le souci c’est que les nouvelles générations qui débarquent dans ces jeux ont l’impression que ces insultes sont la norme” sur Internet et ça banalise complètement le harcèlement et la toxicité en ligne » (p. 104). L’auteur dit bien que l’anonymat en ligne et le fait de mal parler aux autres est « un mélange explosif et corrosif ». Cependant, il ne parle pas d’autres dérives que cela peut avoir : le fait qu’un adulte puisse se faire passer pour un enfant et entamer une discussion avec lui, transmettre des propos racistes…

Mon avis

Je trouve que cette bande dessinée se lit facilement. L’auteur a beaucoup d’humour et explique très bien en utilisant des exemples concrets. J’ai appris des choses très intéressantes. Les jeux vidéo peuvent être un outil pour apprendre des choses, sociabiliser avec d’autres enfants… Cependant, l’auteur qui apprécie beaucoup les jeux vidéo, a tendance à dédramatiser leurs effets néfastes. Les passages sur la frustration liée à certains jeux m’ont fait penser aux vidéos du Youtubeur « Joueur du Grenier ». D’une façon humoristique, il montre bien comment un adulte peut être amené à perdre son sang-froid face à certains jeux exaspérants.

Milena Geneste-Mas

24/02/2013

La lecture ça s'écoute avant...

Si on part du constat de la discordance entre « la fonction éducative et la fonction distractive du livre pour enfants » (1), ne pourrait-on pas dire que la lecture à voix haute par l’adulte efface la contradiction. Non pas que le livre pour le petit, celui auquel ce blog est consacré, est écrit pour les parents, mais seulement parce que le dialogue est la liaison émotive, culturelle, linguistique, bref, humaine qui fait se tenir debout l’univers, qui le rend compréhensible. Peut-être que l’adulte lecteur à l’enfant « injecte des éléments infantiles » (2) dans les tonalités, la voix, sans doute d’ailleurs, et sans doute y trouve-t-il du plaisir, comme une suspension momentanée hors du réel qui le bouscule. Mais, en général, le livre donne une fonction à cette figure de l’adulte, figure de la transmission, d’une part, de guichetier de l’imaginaire d’autre part. Trois petits livres pour les tout petits nous serviront de guide pour cette première observation du thème.
(1) Aranda, Daniel (texte réunis par), L’Enfant et le live, l’enfant dans le livre, Paris L’Harmattan, 223 p. 21€50 – p.11
(2) Ibid. p. 12

Delessert Etienne, Yok-Yok. Cache-cache, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2012, 36 p. 6€10
Alors que s’est tenue du 10 janvier au 15 février 2013, l’exposition Plein cadre à l’école Estienne, entièrement consacrée à l’artiste, le dernier venu de la série Yok-Yok explore la maison, de la cave au grenier, de la cuisine au salon. Les peintures de Delessert suffisent à l’histoire, même si le texte n’est pas redondant. On pourrait dire que le texte est un filet pour l’adulte qui raconte le livre à l’enfant. Les objets et les personnages vivants sont assimilés par l’œuvre graphique ce qui installe l’univers dans l’univers magique de l’enfance que connaît très bien Delessert, rare dessinateur pour la jeunesse à avoir travaillé avec Jean Piaget pour ne pas forcer l’horizon de compréhension des enfants lecteurs.

Tamarkin Annette, Grand-Petit, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2012, 22 p. 15€70
Ce livre pop-up, livre animé, a pour but d’apprendre aux enfants à différencier le grand du petit. Conçu par double page, il présente des scènes qui se renversent dans la double page suivante : ici, un oiseau géant tient un œuf minuscule, la double page suivante, l’oiseau a disparu, on ne voit plus que l’œuf géant.
Tous les dessins sont extrêmement stylisés, si bien qu’il n’est pas si facile que cela d’identifier les animaux et les objets présentés. Sous prétexte d’image, la littérature de jeunesse livre comme évidence ce qui ne l’est pas nécessairement. C’est donc le commentaire de l’adulte lisant le l’ouvrage avec l’enfant qui donne son intérêt au livre en lui garantissant une pertinence de lecture. Laissé seul face aux images, l’enfant serait perdu et le livre ne serait qu’un écran aux alouettes, si on veut bien accepter cette image.

Tamarkin Annette, Oh les bébés !, Gallimard-jeunesse, - Giboulées, 2012, 22 p ; 15€70
Un cœur, un rond, une fleur, un nounours, ce sont les motifs qui se dessinent sur les doubles pages en pop up représentant un bébé en pleine joie, un bébé noir, un bébé blanc, un bébé déguisé, un bébé habillé, jamais tout nu, et qui saute, tend les bras. Pour quoi ? Un câlin ? Un bisou ? Pour être transporté dans les airs, dans les bras ? C’est un livre joyeux, gai, dont les couleurs illuminent le regard, suscitent rire et sourire, invitent à l’historiette que papa et maman se complairont à raconter, à susciter ?

Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 1 Mimiques comiques, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ; Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 2 Jolis monstres, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ;
Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 3 Animaux dingos, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ;
C’est une collection nouvelle de pop-ups interactifs à composer soi-même grâce à des planches de gommettes autocollantes repositionnables. Ces gommettes représentent des nez, des bouches, des accessoires, des symboles amusants, des yeux. Les volumes simples des pop-ups correspondent bien à l’âge visé : 3 ans. Le déplacement des gommettes permet aux enfants de recomposer à l’infini les visages et s’en amuser, du réalisme au fantastique, de la vache à l’extraterrestre, c’est une large gamme de figures à fabriquer qui s’offre aux enfants. Il ne fait pas de doute que l’aide d’un adulte est requise, pour ouvrir la manipulation à l’imaginaire, pour permettre à la composition en pensée à se trouver matérialisée.
Geneste Philippe