Anachroniques

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09/11/2025

Légende et fiction documentaire en bande dessinée

FERRY Luc (conception), BRUNEAU Clotilde (scénario), Tristan et Iseult 1/5 Le Château de Tintagel, POLI Didier (direction artistique), BAIGUERA Giuseppe, SMULKOWSKI (couleurs), GRELLA Paolo (couverture), Glénat, 2025, 56 p. ; FERRY Luc (conception), BRUNEAU Clotilde (scénario), Tristan et Iseult 2/5 La Blessure du Morholt, POLI Didier (direction artistique), BAIGUERA Giuseppe, SMULKOWSKI (couleurs), GRELLA Paolo (couverture), Glénat, 2025, 48 p.

Un grand soin est apporté à cette adaptation du récit de Tristan et Iseult. Dans une postface nourrie, Luc Ferry explique le choix pris de partir de l’édition de 1972 de René Louis et non de celle de Bédier « réalisée entre 1900 et 1905), la plus couramment utilisée, mais qui souffre de travers moraux étrangers à la légende dont on connaît les premières traces écrites au XIIème siècle. La version en bande dessinée proposée est donc une reconstruction à partir d’une autre reconstruction, mais elle s’enrichit de la connaissance des textes de Béroul et de l’Anglo-Normand Thomas qui écrivaient entre 1150 et 1190 (on cite généralement 1160 pour la version en vers de Thomas, et 1180 pour celle de Béroul, mais d’autres dates sont avancées). Enfin, il existe d’autres versions dont parle la postface.

Le premier tome conte la naissance douloureuse de Tristan, Blanchefleur, sa mère mourant en couche. Le père, le roi Rivalen du Duché de Léon en Bretagne, appelle son fils Tristan, où se reconnaît le mot tristesse car dit-il « Tristan portera en lui l’amour de sa mère, mais aussi la souffrance de sa perte ». Le nom synthétise la mort qui donne la vie et le futur sombre d’un amour confronté à la mort et qui en triomphera, pourtant, en s’unissant au-delà d’elle. Le défi des créatrices et créateurs est ici de donner toute son épaisseur au personnage, en le suivant dans son apprentissage de souverain et de chevalier sous l’enseignement bienveillant de l’écuyer du roi Rivalen, Gorneval. Puis on assiste à la fuite de Tristan, après l’assassinat de son père. Il se réfugie chez son oncle, le roi Mark, en Cornouaille.

Le second volume commence avec le combat contre le Morholt. Les vocabulaires de l’action héroïque, de l’exploit, de la traitrise et du merveilleux, investissent ce second tome. Pour le plus grand confort de lecture l’archaïsme du vocabulaire et de certains tours syntaxiques, un art de la sentence, organisent une distance avec l’histoire permettant au charme de la légende d’opérer. Ce volume fait une grande place aux barons félons, pourtant loyaux au roi Marc. À la fin, le roi Marc croit se soustraire à l’insistance des barons qui souhaitent qu’il prenne femme pour avoir un enfant, ce qui éliminerait Tristan du trône que lui a réservé ce roi à sa mort, en disant qu’il épouserait la femme portant le cheveu qu’un oiseau lui a apporté… Mais Tristan, qui a reconnu un cheveu d’Iseult, se propose pour l’aller quérir…

 

ADRIANSEN Sophie, Outre Mères. Le scandale des avortements forcés à La Réunion, illustrations ANJALE, Vuibert, 2023, 208 p. 24€90

Cette bande dessinée est le résultat d’un travail documentaire exceptionnellement rigoureux, auquel l’éditeur rend hommage avec une chronologie précise et une bibliographie fouillée.

La dynamique du récit tient au montage alterné des années 1970 et 1971 à La Réunion et dans la métropole française, à Paris. À Paris, le gouvernement criminalise les femmes ayant avorté ainsi que toutes celles et ceux qui les ont aidées. Le mouvement féministe se bat contre ce pouvoir patriarcal, multipliant les manifestations originales et pointant du doigt l’hypocrisie du pouvoir.

Alors qu’en France, la propagande nataliste de Debré se poursuit à l’identique des premières années de la cinquième République, à la Réunion, dont Michel Debré fut le député à plusieurs reprises (mai 1963-février 1966 ; avril/mai 1967-juillet/août 1968 ; avril 1973-avril 1978 ; avril 1978-mai 1981 ; juillet 1981-avril 1986 et avril 1986-mai 1988) un gros bonnet, avec la complicité des plus hautes autorités gaullistes, chapeaute des médecins qui pratiquent la stérilisation forcée des femmes non blanches et issues des milieux populaires. C’est le combat de femmes, de leur famille et de médecins généralistes intègres, contre ces commerçants des corps, ces notables de l’île pratiquant l’idéologie eugéniste développée aux États-Unis d’Amérique à l’encontre des femmes noires dès le début du vingtième siècle, et sur les deniers de la conquête ouvrière de la Sécurité Sociale. Le montage alterné télescope une parole du pouvoir anticonceptionnelle et anti-avortement en France à la parole du même pouvoir, via des montages louches et en faveur de la médecine privée, en faveur de la stérilisation forcée.

Le 24 février 1971 le procès en appel des docteurs Ladjadj, Valentini (anesthésiste), Leproux, Lehman, de l’infirmier Covindi et l’homme d’affaire, membre du Conseil Général de La Réunion, David Moreau, clôture le scandale des cliniques privées de Saint-Benoît (dont le propriétaire est Moreau) et Sainte-Clotilde. Moreau échappe à toute condamnation, Ladjadj et Covindi sont condamnés à la prison avec sursis, les autres médecins sont relaxés au bénéfice du doute ! Les plaignantes sont déboutées et doivent s’acquitter des frais de justice…

Ce même mois de février 1971, à l’initiative de Simone de Beauvoir paraît, dans Le Nouvel Observateur, le manifeste signé de 343 femmes déclarant avoir avorté, dans le but de forcer le pouvoir à légaliser l’avortement et à élargir la contraception.

On connaissait le trafic d’enfants créoles pratiqué par le pouvoir républicain à l’encontre des familles réunionnaises non blanches, l’épisode de la stérilisation forcée, par un cénacle de médecins et hommes d’affaires (Ladjadj et Moreau) eugénistes et raciste, ne l’était pas. Il a fallu l’enquête poussée de Sophie Adriansen pour la rendre accessible au grand public. La bande dessinée est épurée, favorisant la dynamique dramatique par une majorité de plans moyens, rapprochés, qui plongent le lectorat au cœur des sentiments éprouvés et des moments de décision de chacun et chacune.

Cette bande dessinée allie l’intelligence d’un scénario de fiction à l’exactitude documentaire, en étant servie par un art du dessin qui vise la simplicité et l’efficacité pour la représentation des faits racontés. Un chef d’œuvre de la fiction documentaire à proposer aux adolescentes et adolescents, jeunes adultes et adultes.

Philippe Geneste

 


28/07/2024

L’écriture poétique et le récit pour la jeunesse

JUBIEN Christophe, Sur La Pointe des pieds, illustrations Laurent PINABEL, mØtus, 2024, 64 p. 13€

Est-ce un album ? oui, une suite de textes mis en images raconte à chaque double page une histoire courte. Est-ce de la poésie ? Oui, chaque double page est écrite en forme de vers, le plus souvent, et si ce n’est pas le cas, c’est un effet incontestable de la mise en page ; et chaque poème s’inscrit sur un dessin poétique qui fouille l’imaginaire du trait comme le poète fouille l’imaginaire des lettres.

Trente doubles pages se succèdent ainsi, qui pourraient être lues dans un ordre autre que celui proposé. Chacune des doubles pages se concentre sur une problématique soit, dans l’ordre de la succession paginale : l’observation, l’imagination, l’empathie, l’impertinence, la contemplation, la surprise, la fantaisie, le conte, la rêverie, la correspondance en surréalisme, la poésie tendre, l’automne, le chant, l’éthologie, le fantastique, la scène, l’humour, l’énigme, la tendresse, la poésie sociale, le végétal et l’homme, le souvenir, l’étonnement, la sympathie, le rire tendre, la fable, l’attention à l’autre, le trajet, la création tendre… beaucoup de tendresse, donc, et beaucoup d’humour présent dans la tonalité quand il n’est pas problématique de la création.

Dix-huit doubles-pages sont écrites à la première personne, signe de poésie. Dix doubles-pages sont écrites à la troisième personne, signe d’album narratif. Une double-page est pilotée par un nous et une autre par un on d’où la première personne n’est pas totalement absente quand sa présence dans le nous est obligatoire. L’écriture est poétique, d’une poésie humoristique, parfois proche de Prévert, drôle et impertinente. Les dessins, avec peintures et collages, soulignent cet humour et ne se gênent pas pour interpréter le texte plus que l’illustrer. Les fantaisies graphiques dessinent des mots amoureux de l’imagination autant que les mots appellent en significations gourmandes des fantaisies scéniques.

L’ensemble pourrait être qualifié de fanzine poétique dans lequel on entre sur la pointe des pieds pour trouver au final le pied marin et ferme de la terre du poème. Un album en partage qui prodigue mots et images pour soigner le développement des imaginations enfantines ou préadolescentes et autres tous âges.

 

ALBON, Lucie, De Pierre en Galet, Utopique, 2024, 32 p. 18€

Quel bel album que ce livre grand format aux dessins à dominante géométrique, très épurés mais léger d’humour et touchant de sensibilité. Les couleurs vives sont évitées, accroissant le sentiment de calme que nécessite la lecture. Quatre séquences narratives composent le récit. Le héros est un petit caillou, une pierre, qui veut devenir galet. La première séquence décrit son désir, la seconde la réalisation du désir et ses effets, la troisième, l’adaptation à la métamorphose et la quatrième est le prétexte à un prolongement possible et laissé libre à l’imagination de l’enfant lecteur.

Le genre du merveilleux est choisi, avec des pierres bavardes et aux comportements anthropomorphes. La profusion des transformations à l’œuvre induit un plaisir du dessin que les pages de garde se gardent bien de masquer. Tout au contraire elles invitent l’enfant à s’amuser, lui aussi, à peindre des cailloux. La lecture avec l’enfant est aussi l’occasion d’aborder la géologie et la transformation des pierres en sable, le schéma narratif ayant lui-même esquissé ce devenir mais ne l’ayant pas exploité… Pierre Galet avait un autre destin…

On retrouve aussi, dans cet album quelques problématiques tenaces des éditions Utopiques, celle de la différence de l’acceptation de la différence mais aussi de l’intégration-adaptation, bref, de comment, parfois, mener sa vie.

 

CORAN Pierre, à tire-d’aile, illustrations Dina MELNIKOVA, CotCotCot éditions, 2024, 24 p.10€90

à tire-d’aile est une histoire, la narration d’une rencontre. Mais à tire-d’aile par la disposition sur la page des mots, des syntagmes, est immédiatement identifié comme une poésie. à tire-d’aile raconte donc une rencontre poétique entre un poète et une libellule. Mais la libellule prend sens aussi de personne, d’objet d’un désir, elle prend sens allégorique comme dans une fable de tout ce qui vient et doit savoir être accueilli :

« je sors,

je la libère et

elle se perd

du côté des nénuphars »

Les illustrations accompagnent le texte, en l’interprétant plus qu’en le redoublant. Les peintures sur papier mat sont une invitation à l’attention et au silence. C’est le silence de l’espace, des blancs sur la page. L’œuvre de Dina Melnikova alterne les lointains et l’enfouissement dans des gros plans insistant sur le multiple qui vibre en nous contre une identité une qui ne saurait pas prendre avec soi ce que l’autre apporte.

à tire-d’aile est un conte plus à lire qu’à dire, un conte où les peintures et l’écriture se mêlent d’autant mieux, qu’il se lit plus qu’il ne s’écoute. Aux traits du dessin, aux tracés des peintures, crayons de couleur, découpages, aux effets de trame par Dina Melnikova fait réponse la mise en page des mots par Pierre Coran. Les mots, sauf les premiers mots, se dessinent en noir sur blanc, comme si la peinture et l’écriture, par respect des significations qu’elles portent respectivement, demandaient à conserver leur autonomie d’expression pour dialoguer en toute égalité de représentation. Et de cette rencontre sourd un éloge de la fragilité et d’un éphémère à savoir repérer. Cette sensibilité n’est-elle pas d’ailleurs celle de la confection éditoriale propre à CotCotCot ?

Philippe Geneste

Note additive : Sur Pierre Coran, lire le blog du 19 septembre 2010.

19/05/2024

De documentaires en fictions informatives

Les documentaires pour l’enfance informent et, bien souvent, pour mieux s’approcher des intérêts enfantins, ils prennent le chemin buissonnier de la fiction. Des tout-petits aux adolescents, voici quatre illustrations de ce cheminement en aller-retour de la fiction documentaire au documentaire, traitant de vie sociale, de faits de société mais aussi d’Histoire.

 

DEXET Hector, On Partage ?, amaterra, 2023, 22 p. 14€90

Cet ouvrage aux trous savamment réalisés pour construire des récits parallèles procède par couleurs vives, souvent passées en aplats, parfois striées, comme grattées et se complique de rabats. Le thème est simple : la vie sur terre est née et se développe par le partage des écosystèmes par des espèces vivantes fort diverses. Les personnages présents sont dessinés en gros plan, de telle façon qu’ils accentuent la charge humoristique. Le partage, la contamination, l’entraide, la confiance sont ainsi présents dans l’album fortement cartonné à bouts arrondis pour ne pas blesser les quenottes des petits. Il prend une charge politico-éthique lorsque, pour se nourrir, souriceau et lapereau partagent « les mêmes racines »… Magnifique…

 

SEITHUMER Ingrid, Pourquoi La Laïcité, illustrations Élodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2022, 128p. 13€,

Les idées reçues, un tour du monde de la laïcité, l’historique et le « malaise actuel ». Une présentation de quelques figures laïques (Pierre Bayle 1647-1706, Ferdinand Buisson 1841-1932, Jean Jaurès 1859-1914, Thomas Jefferson 1743-1826, Benito Juárez 1806-1872, Pauline Kergomard 1838-1925). Un lexique, assez bref mais bien utile, clôt l’ouvrage.

Le traitement des idées reçues est d’une grande clarté et porte sur les principes en s’appuyant sur des faits contemporains, ce qui peut faciliter la compréhension du propos pour les adolescents et préadolescents. Des religions sont passées en revue (judaïse, christianisme, islamisme, bouddhisme). Des notions proches sont intelligemment différenciées (espace ou domaine public vs sphère publique ; laïcité vs sécularisation), d’autres explicitées comme celle du concordat, en vigueur en Alsace et en Moselle, régime dérogatoire puisque la séparation de l’Église et de l’État ne s’y applique pas.

Le livre montre comment l’école est devenu le refuge « républicain » de la laïcité parce que les autres institutions sont soit discréditées aux yeux des « citoyens » soit inefficaces pour assurer le soutien de tous au principe laïque. Cette concentration de la question sur l’école a pour effet, aussi, d’exacerber les oppositions, les querelles partisanes surtout quand les préoccupations politiciennes s’en emparent, par ministres interposés. Le danger est alors de voir l’école sombrer dans la morale civique et l’éducation comportementale en lieu et place de l’enseignement et de la réflexion pédagogique.

 

PEIRON, Denis, Copain du journalisme, illustrations Éva ROUSSEL, Benjamin FLOUW, Milan, 2024128 p. 15€50

Savoir l’essentiel sur les coulisses de l’entretien, du reportage, de l’écriture d’un article, du fonctionnement d’un journal, de ce qu’on nomme l’actualité, le rapport à la réalité du discours journalistique, des différents supports c’est-à-dire des différents médias où s’exerce le métier de journaliste. Connaître aussi les métiers liés à l’activité journalistique, le métier de journaliste lui-même, les formations qui y mènent…

Le livre de Denis Peiron, lui-même journaliste, s’appuie pour développer les informations et son argumentation sur des exemples précis, pris dans l’actualité. Il est alors servi par un travail d’illustration qui donne confort à la lecture et qu’il facilite.

Par ailleurs, l’ouvrage donne des clés pour construire la Une de son journal, pour faire une interview, réaliser un sondage et mettre en page son article. Tous les élèves participant à un atelier journal dans leur collège ou leur lycée trouveront dans ce livre matière à approfondir leurs connaissances et des ficelles pour mener à bien leur entreprise éditoriale. Les lycéens y trouveront des pistes pour la formation et pour déterminer leur choix parmi les métiers du secteur professionnel, si tel est leur projet.

 

BENSARD Eva, L’Amie secrète de la tour Eiffel, illustrations de Zozia DZIERŹAWSKA, amaterra, 2023, 52 p., 17€90

Le titre porte en lui le détournement d’intérêt sur lequel repose l’album. D’une part il annonce une énigmatique amie d’un monument, ouvrant l’horizon d’un conte merveilleux où les objets sont personnifiés. D’autre part, il assoit l’intérêt pour un sujet à la reconnaissance certaine ou quasi, par l’enfant qui commence juste à lire, la tour Eiffel, ouvrant l’horizon du documentaire. Et l’ouvrage mêle ces deux horizons d’attente, travaille à la satisfaction de la curiosité ainsi suscitée.

L’amie est une cheminée, qui existe, certes, mais dont l’histoire est peu instruite, ce qui laisse libre l’imagination d’Eva Bensard. C’est elle qui raconte l’ouverture du chantier en janvier 1887 et sa clôture en mars 1889. C’est aussi elle qui décrit le lien d’amitié monumentale qui va la lier à sa géante voisine. Le dessin tirant vers le réalisme avec une modalité d’exécution appropriée au fanzine plaît jeune lectorat. Les couleurs sobres et mates donnent une tonalité douce à l’album.

Philippe Geneste avec la complicité de la commission lisezjeunesse


21/01/2024

L’enfance face à l’ennui et au rythme de vie

MONCHOUX Céline, Léonie s’ennuie, illustrations ZAD, Utopique, 2023, 26 p. 11€

Voici un bel album illustré de riches images colorées. Le choix des plans moyens pour la narration iconique apporte une grande douceur d’équilibre, bien apte à séduire les enfants lectrices ou lecteurs. Le texte, intelligemment composé, traite du caractère de l’ennui.

Trois étapes scandent l’histoire.

La première, correspondant à la situation initiale, voit une petite fille, Léonie, devant la télévision, fascinée par le divertissement programmé, passive et pourtant croyant faire quelque chose par le temps figé des émissions.

L’intervention de la mère qui éteint la télévision est l’élément perturbateur qui déclenche colère et ennui. La narratrice et son compère illustrateur explorent alors le sentiment d’une monotonie de l’existence qui envahit la petite fille. Le temps n’est plus que temps à tuer dans une rage de plaisir à rien : « Elle [la petite fille] ne sait pas quoi faire de tout cet ennui ».

S’ouvre alors la troisième étape. Léonie vagabonde dans le monde, dehors et ne tourne plus son énergie vers elle-même mais vers le milieu qui l’entoure… et qu’elle découvre. C’est par l’observation de ce qui se passe autour d’elle et notamment dehors, qu’elle apprend l’art, non pas du divertissement, mais de la distraction. Elle prend son temps, conquérant de nouveaux plaisirs, découvrant la joie.

 

GRANIER-DEFERRE Karine, Rien, Rien, Rien, illustrations Itzumi MATTEI-CAZALIS, A2MIMO, 2023, 32 p. 17€

Ce récit animalier met en scène le refus de son anniversaire par une petite renarde, qui se nomme, elle aussi, Léonie. Jeux de mots, de syntagmes et de phrases, exposent le drame des parents à la recherche d’une solution, car ils souhaitent quand même faire plaisir à leur fille. Mais comment offrir Rien ? Léonie se demande bien ce que c’est que ce rien quand les parents l’amènent dans une clairière où il n’y a rien.

Les traits graphiques, les couleurs, à l’encre, au numérique et au crayon de couleur, portés par la capacité d’observation et d’attention de la petite Léonie, suscitent alors l’éblouissement. Ce qui jusque-là était inaperçu se dévoile, ce qui était minuscule apparaît, ce que l’ouïe ne percevait pas se distingue soudain. L’univers inconnu où on ne voyait rien, où on n’entendait rien, se peuple de tout un tas de choses, plantes et animaux.

Rien, Rien, Rien est, pour l’enfant, une invitation à scruter l’environnement, le milieu, ce qui l’entoure.

 

CHAZERAND Émilie, Vite, vite !, Sandra de la PRADA, Milan, 2023, 40 p. 12€90

Cet album, plus qu’une histoire, pourrait être considéré comme un documentaire. La juxtaposition des scènes comme procédé de montage prend sens. Les parents de l’héroïne sont des gens pressés, stressés, ils écrasent les moments de transition pour imposer l’impératif des urgences qui se succèdent dans leur emploi du temps.

Les dix-huit premières pages exposent les effets sur une enfant d’une société gouvernée par l’urgence. De plus, à force de gagner du temps pour répondre à la tyrannie de l’urgence les parents oublient d’accompagner le grandissement de leur enfant. Puis viennent quatre pages de prise de conscience des parents sur la vie qu’ils mènent et imposent. Suivent alors dix-huit autres pages où sont narrées des situations paisibles, où les parents sont attentifs au développement de leur enfant, où l’enfant se délecte du temps commun. Durant cette troisième partie, le désir personnel s’exprime, l’enfant se sent libre, c’est-à-dire libéré du temps imposé.

La dernière réplique (« Alors on les mange “vite, vite !” et c’est terminé ») sonne comme une alarme. La perspective de vie paisible semble se refermer, sans certitude d’être poursuivie. Le rapport au temps est une lutte de chaque instant, un enfant grandit mal à flux tendu et, à vivre pressés, des parents s’absentent de la relation affective. La tyrannie de l’urgence menace de reprendre sa mainmise sur la vie. Ce serait, alors, la liberté dans la vie autant que l’intensité de la vie qui se verraient à nouveau écrasées.

On ne peut qu’espérer que cet album soit lu, et soit lu avec les enfants, pour que, dans les limites de son espace d’action, soit interrogé le rythme de vie de notre « société malade du temps » (1).

Philippe Geneste

(1) Aubert, Nicole, Le Culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Flammarion, 2004, 376 p.

20/11/2022

D’Antigone aux enfants migrants et migrantes, la lutte d’émancipation est toujours à renouveler

DELERM Martine, Antigone peut-être, Cipango, 2022, 32 p. 19€

L’album propose le texte en vis-à-vis de l’illustration puis, en double page finale, le texte intégral seul. Nous avons donc bien affaire à une œuvre littéraire présentée sous ses deux aspects, celui de l’image avec texte intégré et celui du conte-poème. Entre les deux versions la mise en page est tout à fait différente. Le texte accompagné de l’image est déconstruit, ce qui sollicite l’interprétation des jeunes lecteurs et lectrices.

La lecture actualise un texte, c’est le cas ici. L’atmosphère de guerre et de ruine, la condition de migrant, celle des enfants qui travaillent (« Sait-on jamais combien de temps on est enfant ? »), celle des enfants chargées d’assurer le quotidien de leurs frères et sœurs, l’insondabilité de l’identité (le groupe nominal « petite fille » désigne tous les personnages d’enfants),

Pourquoi Antigone dans le titre ? Parce que la « petite fille » est sans cesse à l’ouvrage, se dévoue pour d’autres qu’elle. Mais ici, pas de dieux, l’album désacralise le mythe, s’affranchit du contexte historico-mythique. Il ne retient que l’acte identifiant la « petite fille ». En cela, l’album se porte à hauteur d’enfant. De ses yeux se dessine un lendemain d’abîmes auquel court l’humanité aveuglée par ses propres créations.

La petite fille est une figure générale de la femme emmurée, lacérée, engrillagée, violée, exploitée, dévorée par les yeux mâles.

L’espoir n’est pas crédible quand « derrière les petites filles / il y a les hommes ». Mais peut-être le refus sera-t-il conquis par elles, un jour de vraie libération sociale égalitaire contre toutes les dominations, oppressions, exploitations. C’est l’espoir du titre Antigone peut-être, album des « vies cernées ». Le lire pour voir pour savoir, le lire pour que des mots se disent, pour conjurer ce que le dessin souligne : aucune des petites filles figurées n’a de bouche, aucune n’a d’yeux vivants, juste des orbites pierreuses. Quant à concevoir sortir des guerres, des exploitations, c’est affaire de filles, c’est affaire d’hommes, c’est affaire d’humanité, mais pour qui sait accepter de voir et de dire ce qui est.

Antigone, fille d’Œdipe et Jocaste, dernière représentante des Labdacides est la figure du dévouement à valeur d’expiation et symbole de la résistance. Elle n’obéit pas à l’injuste (« Elle ne sait pas céder au malheur » fait dire d’elle Sophocle à Créon). Antigone porte la valeur de la désobéissance à la loi comme fondement de l’humain. Elle s’affirme contre l’assujettissement au droit hétéronome (« Il y a des cas où, pour des raisons supérieures, il faut savoir désobéir » dit Antigone dans la pièce de Sophocle) : Antigone « ne prend conseil que d’elle-même » (1). Comme dans la pièce Les Précurseurs (1919) de Romain Rolland, est-ce à Antigone, à la « petite fille » d’apporter la paix au milieu des assoiffés de guerre ? Que signifie le « peut-être » du titre sinon l’éternel et nécessaire recommencement de la désobéissance et de l’engagement émancipateur ? Alors l’ultime phrase de l’album (« derrière les petites filles, il y a les hommes ») projette la lueur de la libération des femmes sur le mythe.

(1) Simone Fraisse dans Bruel, J.P., Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, éd. Du Rocher, 2003, 1504 p. – p.94

BORDET-PETILLON Sophie, EMMANUELLI Xavier, LEMAITRE Pascal, Le Petit livre pour parler des enfants migrants, Bayard presse, 2021, 39 p. 9€90

On compte dans le monde 82,4 millions de réfugiés, soit le double d’il y a dix ans. 1% de la population mondiale est contrainte à migrer soit vers d’autres pays soit à l’intérieur même de leur pays. Les guerres que se mènent les États, dont au premier rang les grands pays impérialistes, sont une des causes majeures de la détresse d’une portion croissante de l’humanité.

Pour sensibiliser le jeune lectorat dès 8/9 ans, les auteurs du livre ont choisi de présenter la condition des enfants migrants, en s’attachant à répondre à des questions enfantines recueillies par une des autrices dans une école primaire : qu’est-ce qu’un migrant ? Pourquoi des personnes traversent la mer ? Pourquoi des personnes étrangères dorment dans la rue ? Ça veut dire quoi sans-papier ? Donc ça veut dire quoi avoir des papiers ? C’est quoi un passeur ?

En préface, l’ouvrage livre des témoignages d’enfants migrants. Puis alternent une histoire documentaire en BD sur une question suivie par un documentaire clair, illustré, qui approfondit la question. Sont alors soulevées d’autres interrogations : les migrants choisissent-ils leur destination ? Peuvent-ils travailler dans le pays d’accueil ? Quels rêves, parfois, poussent le migrant sur la route de l’exil ? Comment voyagent les migrants ?

Le message des propos est de tolérance, tout en appuyant quatre associations : Hors la rue, SOS Méditerranée, France Terre d’asile, Médecins du monde. C’est un choix qui explique, probablement, l’évitement de quelques autres questionnements. Ainsi, reste-t-il bien discret sur les avantages économiques que tirent les grandes puissances des migrations forcées et des misères qu’elles engendrent. Ainsi, n’explique-t-il pas en quoi la misère du monde est un besoin vital pour le capitalisme. Ainsi omet-il de s’en prendre directement au double langage des grandes institutions internationales et des gouvernements, ce qui interrogerait la notion de droit et viendrait écorner l’éloge de l’idéologie de la citoyenneté qui traverse les propos du livre. Ainsi, enfin, est-il bien discret, sur les mensonges des discours officiels des démocraties occidentales et des pouvoirs autoritaires dans le monde.

Mais le livre met en lumière les conditions réelles de voyage, de vie, des migrants et réfugiés. Il s’attaque sans ambigüité à des stéréotypes racistes, sécuritaires, nationalistes. Alors, oui, c’est un bon livre, facile d’accès et soucieux, dans sa rédaction et son illustration, d’être compris par le jeune lectorat.

Philippe Geneste

12/10/2013

L’évolutionnisme contre le créationnisme

FOIX Alain, Rocky le petit rocher, illustré par NIKOL, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2013, 40 p. 16€50

Cet album au grand format (230x230) se lit à deux niveaux. Le premier est la vie d’un petit rocher, dans le temps géologique et à travers une perception assez anthropomorphe. A 7 millions d’années, Rocky est encore assez jeune, c’est un bébé accroché au plissement de sa mère montagne. Quelle solitude que l’immobilité ! Il aimerait tant se lier à Erose, cette roche scintillante et rose qui glisse sur le glacier le côtoie, le dépasse puis disparaît dans l’éloignement. C’est que dans l’univers géologique, les roches suivent leur vie en passivité. Elles attendent les tremblements de terre qui accouchent de nouvelles configurations, font se mêler les roches et s’épouser, se fracasser les unes contre les autres ou bien s’interpénétrer. C’est ce qui arrivera quand une secousse de délivrance libérera Rocky des jupes de sa mère. Est-ce métaphore d’un acte sexuel ? De la répétition du bigbang ? C’est la vie des roches. Rocky et Erose s’éparpilleront en milles cailloux, roches et graviers. Un conte de fée s’arrêterait là, le fameux et ils eurent beaucoup d’enfants. Mais la vie d’un rocher n’est pas un conte de fée, elle n’a pas de fin. Cailloux puis galets, graviers, gravillons, grains de sable Erose et Rocky s’unissent par leurs atomes en un unique grain que le vent d’éternelle jeunesse emporte un jour jusque dans les nuages. Et quand ceux-ci éclatent en sanglots au-dessus de la mère montagne, le grain se glisse dans une goutte « jusqu’au bas de sa robe, là où les fleurs s’épanouissent en pétales multicolores »… C’est le cycle des montagnes sur l’infini du temps géologique, c’est un conte sur la création matérielle de l’univers, c’est un conte tendre qui n’omet rien de la vie physique de l’environnement du vivant.
Geneste Philippe