Anachroniques

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24/05/2026

De la mère et de la condition féminine

La Mère dans le regard d’un enfant

MORIZUR Gwénola, Les Fils argentés de maman, illustrations de Fanny MONTGERMONT, éditions du ricochet, 2026, 34 p. 15€50

Voici un album d’une profondeur troublante. Il explore la relation d’un petit garçon à sa mère. Celle-ci satisfait les besoins de tendresse, de protection, d’échange, de rapport au monde et aux autres de l’enfant. Lui, l’écoute, la regarde avec une attention dont l’intensité autorise son adresse finale qu’il lui tend, c’est-à-dire à formuler une interprétation verbale.

Mais n’allons pas trop vite.

La mère est mouvement. Sa chevelure le symbolise. Le mouvement entraîne. Et, même, quand la sensation gouverne, le mouvement est attraction. Or de la sensation émerge la curiosité : chez l’enfant le mouvement psychique et le mouvement physique sont indissociés. La lecture étant captive de ce regard obnubilé de l’enfant, le lectorat épouse l’attitude du petit garçon. Il le suit dans son interprétation des transformations observables – observées de la couleur des cheveux de la mère. Mais pourquoi les cheveux virent à l’argent, se demande-t-il ?

La chevelure devient synecdoque du corps et de l’être humain en général, de la mère en particulier. Cheveux et peau matérialisent la mémoire des expériences de la vie. L’enfant se trouverait-il alors en devoir de résoudre, pour lui-même, l’origine du temps ? Les ingrédients de la solution, il les puise dans l’attention à partir de chaque fait de la vie, et donc de sa vie… L’album devient alors le récit d’une transmission de la mère à l’enfant, transmission de la vie, de son mouvement, de son mode d’habitation. C’est dans cette matérialité que serait l’interprétation que chacun construit de la vie.

Le livre serait-il alors prolégomène à une forme de satisfaction à vivre… ?

Curieusement, l’album raconte la fascination de l’enfant pour sa mère avec laquelle il entretient une relation exclusive (aucun autre protagoniste humain, seuls des oiseaux, animaux bâtisseurs de nids, symboles de vie nouvelle et de protection). Cette fascination, qui pourrait mener à un enfermement, se mue par les paroles de la mère en élancement vers le partage, vers l’avenir. L’observance enfantine est projective. La mère suggère à l’enfant l’appétit de sensations par l’attirance vers le monde. Elle est le premier autre vers lequel l’enfant éprouve le mouvement vers le règne du vivant ou du non vivant. Cette attirance engendre chez le petit garçon l’imaginaire d’avenir. La dernière image du nid d’oiseau incluant les cheveux d’argent signifie ce partage entre vie d’humain et vie de nature. L’image suggère aussi que la naissance n’est toujours qu’une renaissance car la naissance n’existe que représentée, reconstituée en esprit. Physique et psychisme, à nouveau s’interpénètrent en leur unité féconde d’action réalisatrice.

 

Du corps des femmes et du politique

BAYLE, Carla, FAUCONNIER, Arnaud, 100 idées pour comprendre l’endométriose, Tom Pousse, 2025, 224 p.  17€

Après l’annonce le 11/01/2022, par le Président de la République, du lancement d’une stratégie nationale de lutte contre l’endométriose, bien des espoirs se sont levés chez les femmes atteintes de cette « souffrance majeure que personne n’entend » (termes du président). Le livre de Bayle et Fauconnier est paru en octobre 2025, sur la base de l’espérance soulevée.

La communication présidentielle a permis à l’endométriose d’être une souffrance reconnue. Les oppositions à cette reconnaissance prennent leur racine dans le tréfond de la société patriarcale. Ainsi, en 2024, les sénateurs ont rejeté un projet de loi proposant un congé maladie en faveur des travailleuses subissant des règles douloureuses et notamment atteintes d’une pathologie, l’endométriose. Le projet de loi prévoyait un congé menstruel de deux jours par mois … Les sénateurs ont jugé la mesure trop chère et susceptible de favoriser la fainéantise des femmes… Les sénateurs se sont octroyés la même année 700€ d’augmentation de leurs frais de mandat les portant ainsi à 6000€ par mois par sénateur et sénatrice (qui s’ajoutent à leur salaire net de 5246€81). Dormir dans le confort, travailler dans la souffrance… Et on se rappelle que lors de la dernière loi sur les retraites, les sénateurs et députés ont reconduit leurs régimes spéciaux. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Certaines collectivités locales (Lyon, Bordeaux, Grenoble) ont alors statué pour permettre à leurs salariées, sur justificatif de règles incapacitantes, de bénéficier d’autorisations spéciales d’absence (ASA). Sur ordre du gouvernement, qui pourtant s’était déclaré favorable à cette mesure (en cohérence avec la plan national 2022-2025 pour la prise en charge de l’endométriose et la promesse d’une filière de soin), les préfectures invalident une à une les dispositions mises en place par les collectivités locales.

Alors vous direz-vous, quel est l’intérêt de ce livre ? Même si, une fois de plus, la communication présidentielle l’a emporté sur la déclinaison concrète de l’annonce – car de même que communiquer n’est pas informer, communiquer n’est pas mettre en place –100 idées pour comprendre l’endométriose est un livre incontournable et d’une grande utilité pour les patientes, pour les proches et pour les travailleuses et travailleurs de la santé. L’intérêt du livre est majeur. Son écriture le rend abordable à toutes et tous et la richesse des questions traitées (cent en tout, comme l’indique le titre) comblera les curiosités, les interrogations, donnera de vraies informations. Qu’on en juge. Le livre comporte cinq parties. La première est consacrée à l’endométriose, son histoire, ce qu’elle est, ses différentes formes les symptômes, l’adénomyose. La seconde partie décrit les mécanismes de la douleur. La troisième traite de l’endométriose au cours de la vie d’une femme (adolescence, scolarité, sexualité, fertilité, périnatalité, cancer de l’ovaire, travail, congé menstruel, sport). La quatrième détaille le parcours de la patiente : diagnostic, la prise en charge globale et le suivi, les traitements hormonaux, les traitements antalgiques, la chirurgie de l’endométriose, les associations, plateformes et applications à destination des patientes. La cinquième partie détaille les actions nationales du gouvernement, la formation sur l’endométriose, les différents programmes de recherche sur l’endométriose. Une excellente conclusion et un lexique closent le livre.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

 


03/05/2026

Ces futurs qui frappent à nos portes

PIQUEMAL, Michel, Et Si Demain…, le muscadier, 2026, 185 p. 15€50

Sont rassemblées dans ce volume l’ensemble des nouvelles parues initialement dans deux ouvrages séparés en 2015 et 2020. L’initiative est heureuse d’autant plus que Michel Piquemal est l’auteur d’une œuvre cohérente et importante du secteur de la littérature pour la jeunesse.

Dans ces nouvelles, il actualise dans le secteur jeunesse, les grandes problématiques du futur, celles abordées durant l’âge d’or de la science-fiction et celles contemporaines qui bouleversent déjà le quotidien des vies. L’auteur les articule à quelques autres thématiques propres aux sociétés capitalistes, par exemple avec le personnage James Graham (dans Pas de chichis pour les chihuahuas), double de l’illustre Gaudissart de Balzac, représentant de commerce, habile publiciste et héros du commerce compris comme capacité à vendre des produits sur la base d’images de fiction données comme réalité vraie. L’obsolescence programmée est au cœur de La Puce de Panurge, où les technologies de surveillance sont au service des profits des grandes firmes capitalistes. Avec Le Grand Marché carcéral, c’est la question de la déterritorialisation des prisonniers dans des pays tiers qui fait surface ; et La Convocation fait réfléchir sur la surveillance par l’informatique, le numérique et la vidéo par reconnaissance faciale : le demain du livre est bien l’aujourd’hui de nos sociétés…

Il en va de même avec Spy for you où c’est le traitement des données personnelles à l’heure des réseaux sociaux qui est en cause, ou encore avec À l’abri du monde extérieur où la maison connectée crie vengeance… C’est aussi de la suprématie de l’informatique et de l’intelligence artificielle sur les humains dont parle Homo cretinus. Quel réalisme contemporain, aussi, avec Les Chevaliers blancs ! On y assiste à la réunion d’un conseil d’administration réunissant des organismes de fonds de pension anticipant les faillites futures de leurs avoirs immobiliers et préparant le déplacement en conséquence de leurs placements : le capitalisme financier se rit des populations, de la dégradation de la planète, les yeux rivés sur leurs profits et la gestion de leur fortune. Et la raison d’État fait de même dans Nos Frères à quatre pattes. Si Du plomb dans l’aile des pigeons réactive le mythe des alchimistes à l’ère du profit et des tabloïds, On lui a vu la lune dépeint le détournement de la création d’un inventeur désintéressé par une firme commerciale. Dans la même veine, Le paradis des oiseaux rappelle les méfaits inhérents au colonialisme, une structure économique, sociale, scientifique qui dépasse les sentiments des explorateurs. Le Président de transition imagine un monde où gouvernent les multinationales et Candide 2064, à la manière d’un conte de Voltaire, interroge le culte de l’enrichissement qui prévaut sur la terre par contraste avec l’exotisme d’une société du prêt généralisé entre membres de la société favorisant l’égalité.

La Loi des 65 réactive le thème de la surpopulation (Soleil vert, l’œuvre de Ballard sont en ligne de mire) à travers la problématique de l’euthanasie. L’Éternité pour punition traite de l’immortalité, cette increvable thématique de la littérature fantastique remise au goût du jour par le transhumanisme. L’engouement pour les tests génétiques dans une société obsédée par le risque de croisement entre descendants des Néanderthaliens et descendants de Sapiens, est au fondement de 100% sapiens, une nouvelle glaçante. Les manipulations mentales sous couvert de thérapie d’effacement de la Mémoire négative sont au cœur de Faut-il interdire les NME ? Dans Ecole-buissoniere.com, l’éducation n’évite pas son absorption dans le tout numérique qui fabrique des décrocheurs. Les dangers que font courir à l’humanité la science et l’exploitation de la terre sans vergogne se retrouve dans Le Cauchemar des glaces. Et Si Demain… interroge aussi le lien paradoxal des avancées technologiques et des retours à des formes barbares de plaisir ; c’est le sujet de Morituri te salutant. Quant à Un Tramway nommé désir, il est une parodie de l’homme augmentée sur fond de volonté de séduction du personnage principal.

Si l’ouvrage de Michel Piquemal entre dans des alternatives à la fin programmée de la planète avec Je Fais ma part, l’essentiel des récits dessinent un monde imaginaire plutôt sombre pour les populations laborieuses.

Et Si Demain… est une encyclopédie de poche qui ouvre le jeune lectorat à l’interrogation de ces imaginaires du futur que leur impose la société contemporaine et les firmes de la high tech et autres Silicon Valley : tri génétique, dictature des puces, manipulation des esprits, finalités insues de la domotique et des objets connectés, enjeux de la conquête spatiale renouvelée, enseignement par les nouvelles technologies, pouvoir des multinationales contre les pouvoirs d’État, nouvelle définition de l’intimisme, les organismes internationaux comme miroir aux alouettes des préventions climatiques, écologiques et humaines, le transhumanisme, l’augmentation de l’humain, …, bref une chronique pré-anticipative du monde dans lequel nous vivons.

Philippe Geneste

 

12/04/2026

Parce que la vie, petit à petit, est ouverture au monde

RIUS Michel, La Promesse d’Aimé, illustrations ZAD, Utopique, 2026, 34 p. 18€

Une famille castor, en bord de rivière, comme il se doit, le papa, la maman, le petit castor Aimé, bien sûr. Une ode à l’amour maternel, semblent dire les premiers mots. Mais la vie est faite de contradictions. Si maman castor s’ingénie à entourer l’enfant de sécurité, de surveillance, sous couvert de bien-être de l’enfant, celui-ci rêve du monde, celui dans lequel se projette le papa qui part pêcher. La première contradiction oppose donc l’intérieur à l’extérieur. Et elle croît parce que la maman croit au pouvoir du langage, de la prévention verbale contre les risques du dehors. Or, Aimé a besoin d’éprouver les choses pour les comprendre, l’éducation doit s’attacher à s’articuler sur l’expérience. C’est une première leçon, assez proche, au fond, de La Chèvre de Monsieur Seguin, d’Alphonse Daudet. 

Alors Aimé fait une fugue. Retournement de situation, l’enfant joyeux, la mère angoissée qui sombre dans la détresse… Aimé s’en veut. Retour à la case départ : promesse de ne plus jamais partir est faite… La maman est aux anges, le fiston, tient parole.

Mais la vie est contradiction… Aimé tient sa promesse et s’ennuie jusqu’à ce que la dépression jette ses filets sur sa personne. Le papa cherche bien à persuader la maman de lâcher son emprise, mais celle-ci ne veut rien entendre. La surprotection, pourtant est mortifère pour l’enfant. Une situation de déséquilibre affectif s’installe, à la satisfaction de la maman répond la souffrance psychique de l’enfant qui s’éloigne peu à peu d’elle. Le papa revient à la charge, Aimé n’a-t-il pas grandi, suffisamment pour aller à la pêche et visiter, enfin le monde qui est aussi le sien ?

Une nouvelle fois, les éditions Utopique proposent un album généreux, aux couleurs et dessins qui captivent les enfants, un album d’empathie et qui défend la relation compréhensive de l’attachement affectif. L’album s’adresse aux petits enfants, bien sûr et avant toute chose. Mais sa force est aussi de tenir un message pour les parents qui lisent l’histoire à leur enfant. Celui-ci a besoin de connaissance et connaître, c’est sortir de soi pour assimiler l’inconnu, le trans former en connu. C’est tout le drame d’Aimé, c’est la thématique centrale du récit de Rius illustré par Zad. La sécurité, mais pourquoi faire ? l’enjeu pour l’enfant est de s’adapter à la vie qui est et non pas d’attendre d’y entrer puisqu’il vit déjà. Et l’espace qui l’entoure, c’est son espace aussi, alors pourquoi le priver d’y déambuler, de l’explorer ? Toutes les observations des psychologues constructivistes (piagétiens, walloniens) et les observations cliniques de la psychanalyse convergent pour dire que l’espace est une aventure pour l’enfant. Rius & Zad le représentent à merveille en faisant éprouver par la narration au jeune lectorat l’expérience déceptive d’Aimé. L’enfermement, il est sûr, est inapte à combattre le risque parce qu’il engendre l’angoisse intérieure et fragilise le besoin de découverte, donc le désir de vivre.


COUSSEAU Alex & DUTERTRE, Charles, Va Pas Trop Vite, rouergue, 2026, 32 p. 13€

Le texte rend compte des paroles d’un enfant qui s’adresse au tout jeune lectorat. Les parents ou adultes vont donc lire à l’enfant un discours enfantin qui leur est directement adressé. Or, ce discours commence systématiquement par une phrase de recommandation articulée par ses parents ou proches mais aussi une fraise, un nuage, un chien, tant il est vrai que pour le tout petit, objet, être vivant, chose inerte, tous sont animés.

Lire le texte à l’enfant, c’est le faire entrer dans le jeu des mots, jouer parfois un rythme esquissé. Le texte, sans se mouler sur une structure de comptine, en épouse le gout des assonances, use de l’anaphore, « Va pas trop vite », qui commence chaque nouvel épisode c’est-à-dire chaque double page… Sauf, il est vrai les derniers, où le texte se libère pour aller chercher la clé de l’album que délivrera la grand-mère du personnage narrateur.

Dans une société où l’urgence est imposée comme mode d’appréhension des choses, où la vitesse est sanctifiée, la psychologie des enfants est profondément affectée par ces diktats issus des comportements. Le livre de Cousseau et Dutertre est donc un antidote. Les illustrations de Charles Dutretre avec ses couleurs vivantes mais douces, parfois froides, souvent chaudes, avec ses fonds striés donnant une impressionnant de matière, évoquent immanquablement le calme. On peut dire que les illustrations exemplifient la leçon de vie du bref texte qui est imprimé, dans une bulle sur la page de gauche elle aussi illustrée.

L’album est un antidote aussi pour l’attitude des adultes car bien des discours semblent tout droit issus de la vie quotidienne, on les entend si on tend l’oreille. Or, « la meilleure façon de grandir… c’est petit à petit » : une leçon pour les petits et pour les grands...

Philippe Geneste

 

23/11/2025

De l’humanité mise au défi de se retrouver

CRAUSAZ, Anne, L’Imagier des sens, 2ème édition, éditions askip, 2023, 56 p. 18€

Pourquoi revenir sur un album, paru il y a trois ans pour sa première édition ? Parce qu’il est encore disponible, bien sûr, mais aussi, parce que son haut niveau de création mérite d’être plus amplement connu et reconnu. À la première lecture, ne cachons pas que nous pensions que les peintures pleine page, qui donnent une empreinte sensitive à l’album, nous ont semblé être réalisées principalement à l’aquarelle. Or c’est une erreur. Anne Crausaz a travaillé les quarante illustrations de l’album à la gouache. Les transparences, les fondus, les superpositions, les glissements, les interpénétrations, les effacements brumeux, les apparitions qui s’esquissent en silhouettes assertives de personnes, de paysages, de roches, de végétaux prises dans la matière aérienne, aquatique, terrestre et de feu, signifient l’appréhension du monde par les sens.

L'Imagier des sens aborde les quatre éléments à partir des cinq sens. S'inspirant de la nature qui l'entoure, l'illustratrice revient dans ce livre au dessin à la main pour aller au plus près des sensations, à l'essentiel. Les quatre sont appréhendés au quotidien par l'enfant depuis tout petit. On apprend d'abord à les nommer. Très présents dans les premiers apprentissages, ils deviennent peu à peu tellement inhérents à nos expériences que nous n'y prêtons plus vraiment attention. Il semble pourtant plus important que jamais de les garder en émoi et de réapprendre à vivre avec – et pas contre – les éléments.

Chaque élément privilégie une sensation et c’est là que le texte intervient, orientant la lecture des images, la dédoublant en quelque sorte.

C’est l’odorat, le toucher, la vue, l’ouïe et le goût pour l’air.

C’est le goût, l’ouïe, l’odorat, la vue, le toucher, pour l’eau.

C’est la vue, l’odorat, le toucher, le goût, l’ouïe pour la terre.

C’est l’odorat, le goût, le toucher et l’ouïe pour le feu. Le vœu est peut-être destiné à l’absente, la vue ?

Odorat

Toucher

Vue

Ouïe

Goût

Goût

Ouïe

Odorat

Vue

Toucher

Vue

Odorat

Toucher

Goût

Ouïe

 

Goût

Toucher

Ouïe

 

L’album récuse la répétition, chaque sens est différemment positionné dans le traitement des éléments. L’effet est d’interdire une dominante. Dans le dernier élément traité, le feu, on peut interpréter l’ellipse de la vue par un clin d’œil à la forme qui privilégie le visuel des peintures.

Chaque planche, le terme confient mieux à celui de page, invite le jeune ou non jeune lectorat à entrer dans l’imaginaire du pictural. Le texte dès le premier élément traité (l’air) l’explicite : « suivre du regard les nuages qu’il déplace et imaginer ». En conséquence, « Faire un vœu », qui clôt l’ouvrage, ne revêt aucune dimension mystique, mais bien celle d’un vouloir, celui d’exercer le pouvoir des sens et l’enraciner dans la travail pictural et graphique, dont la vue ne saurait être absentée…

Cet éloge des sens s’ancre dans une actualité où les catastrophes rappellent (devrait rappeler ?) à la conscience humaine la nécessité de prendre en compte la nature. Or, la nature se manifeste par ces quatre éléments appréhendés par les cinq sens. L’humain est un être de sensations, un être sensible, un corps et un esprit qui le pense et pense. Adressé aux petits enfants, l’album les conforte dans leur appréhension sensitive du monde et les emmène d’autant plus aisément dans ce voyage imaginaire que dessine et conte L’Imagier des sens. Le genre de l’imagier endosse le genre de l’album. Ce glissement générique équivaut à une nouvelle définition du genre : l’image et le texte se correspondent, comme dans l’imagier, à condition de saisir les correspondances dans le sens poétique, tel que Baudelaire l’a insufflé à la poésie. La correspondance est d’ordre de l’imaginaire ; l’espace mental se nourrit de l’espace physique, ils s’abouchent, s’envoûtent, se chevauchent, s’entrecroisent, s’appellent, et la personne, la lectrice, le lecteur les jouent, les rejouent, s’y projettent, les transforment sûrement, les accommodent, s’y assimilent.

Éloge des sens L’Imagier des sens est une invitation faite au lectorat à reconnaître ses émotions, à les réidentifier. Pour cela, les cinq sens multipliés par les quatre éléments proposent leur vingt doubles-pages comme une algèbre de la vie humaine sur la planète Terre sise en l’univers. Un chef d’œuvre à offrir à tout enfant, un livre à lire et relire, à goûter, à sentir, à toucher, à regarder pour entendre la pulsation des cœurs venus du fond des temps de l’humanité, une humanité mise au défi de se trouver et d’éviter les délitements où le cours du monde l’entraîne.

Philippe Geneste

05/10/2025

Réalité sociale et mystère villageois, réalité humaine et mystère de soi

VIGNOLLE François, GUERRIER Vincent, Albertine a disparu, dessin et couleur Vincenzo BIZZARI, Glénat, 2025, 144 p. 25€

L’album volumineux de Guerrier, Vignolle et Bizzari puise sa motivation dans un fait divers dont les trois artistes réalisent une transposition en bande dessinée. L’effet de réel est impliqué par le sujet, la connivence avec le roman policier se dessine par l’énigme soulevée. Enrichi par le travail d’invention du scénario et la créativité du dessin et des couleurs, le fait divers prend une dimension générale, qui ne se rapproche pas du mythe mais d’une épopée des temps modernes de la vieillesse. Toute la force des auteurs est dans leur capacité à inventer une écriture du réel qui en perce la surface pour interroger une problématique sociale majeure des sociétés occidentales contemporaines. Cette problématique est celle de la solitude dans laquelle le vieillissement tend à pousser les personnes jusqu’au décrochage de leur vie comme vie sociale et de leur personne comme membre d’un village, d’un groupe social, d’une famille. Et au fond de cette problématique, tapie en ses rets, veille celle de la mort, toujours repoussée hors de la vue, hors de l’empirie humaine, hors des discussions sociales.

Même si l’on suit l’enquête autour de la disparition d’Albertine, même si des indices sont dispersés de ci de là, l’enquête policière se retourne vers les villageois et donc les lecteurs, pour initier une enquête sur l’isolement des personnes âgées. Elle pointe du doigt l’écart entre l’idéologie courante (il fait bon vivre à la campagne, tout le monde se connaît) et la réalité du fait divers transposé. L’album dit l’expérience de l’exclusion par l’oubli, celle des troubles provoqués par la forme individualisée des vies. Il développe l’expérience familiale prise entre sa fonction de conservatisme social, pilier de l’ordre bourgeois, et le délitement intérieur suscité par l’égonomie galopante des sociétés occidentales.

Dans Albertine a disparu, les clichés sont mis à l’épreuve, et avec eux les calmants sociétaux qui endorment les consciences et déforment le réel des environnements de vies. Les ragots et commérages entonnent leur rengaine, la haine sourde, les pulsions de mort, les règlements de compte, s’insinuent dans la brèche du fait divers où ces sentiments troubles trouvent leur autorisation à s’exercer. Ainsi se déploie insidieusement la sanction sociale à l’encontre d’une personne, d’une famille, d’un groupe humain. Par son personnage principal, typiquement issu du monde de la BD et du fanzine, le vernis social qui entoure le vieillissement s’écaille peu à peu, sans pour autant mettre à découvert la cloison de la vérité. C’est là travail de lectrice et de lecteur. Mais nul doute qu’à travers le peuple du fait divers se dessine une sociologie et une psychologie sociale du monde contemporain. L’album y apporte ses traits, ses couleurs et ses mots. Les dialogues puisent dans les conversations quotidiennes bien de leurs répliques et fragments de répliques. Et, richesse supplémentaire, l’album n’occulte pas le rôle de la presse dans la ferveur contemporaine pour l’élucubration sensationnaliste de ce qui touche au désordre social et que signale les drames survenus au sein des gens du peuple.

Albertine a disparu n’est pas un album à thèse, comme il existe des romans à thèses, mais il est un récit qui se fait réceptacle des interrogations sociales qui surgissent du tréfond de la conception politique de la vieillesse. Apparaissent alors nombre d’émotions négatives qui, très vite, s’emparent des curiosités divertissantes pour rappeler les normes et les interdits grâce auxquels la société peut vivre en paix.

 

LEDUC, Émilie, La Soupe au lait, éditions Monsieur Ed, 2025, 64 p., 21€

Le récit de Cécil, un être timide, solitaire et volontiers asocial, voit sa vie perturbée par un oiseau bavard, insistant, amical, blagueur, et surtout fabulateur.

Dès lors la bande dessinée quitte la description de la vie repliée sur lui-même de Cécil pour observer son comportement face à l’intrusif oiseau de fables. Grincheux, séduit, attentif, Cécil reprend vie parmi les autres, avec les autres et grâce aux autres. Mais lui aussi partagera sa vie, lui aussi créera de l’attention, de l’écoute, lui aussi saura être dans l’offrande. La Soupe au lait est un récit de la renaissance à moins que ce ne soit une allégorie de la vie humaine.

Que peut, aujourd’hui, dans un monde en guerre, la littérature ? Émilie Leduc donne sa réponse pour les enfants de six ans à qui on lit l’histoire, dès 7 à 8 ans si l’enfant est seul car, sans qu’il y ait beaucoup de textes, il y en a quand même. Le graphisme nonsensique d’Émilie Leduc, le jeu des couleurs variées, douces bien que vives, la fantaisie de l’ordonnancement en cases de la bande dessinée chassent tout ennui et stimulent sans cesse la curiosité de l’enfant pour l’histoire à venir.

Allégorique, le récit n’en est pas moins livré avec la simplicité des composants propres à l’histoire. Ici les métaphores, les comparaisons s’offrent à travers les personnages dessinés, les couleurs et les transformations corporelles de Cécil, si bien que l’enfant ne perd pas pied. Il ne perd pas pied, non plus, parce qu’Émilie Leduc utilise, entre autres techniques, les crayons de couleur, ce qui parle aux enfants. Et pourtant, c’est bien un sens figuré couvrant l’ensemble de l’album qui se construit et se construit par la lecture y compris celle visuelle des dessins.

Ajoutez, à l’intérêt propre de la création littéraire, le soin éditorial apporté, tranche en tissu, livre relié, papier épais, mat légèrement granuleux. Un beau livre.

Philippe Geneste

09/02/2025

Légende et mythologie, intimité et consentement. La littérature de jeunesse face à l’adultocentrisme légalitaire

MONSABERT Marie, Tali et le monstre d’Odin, illustrations Clémence POLLET, Milan, 2024, 40 p. 13€90

Le secteur du livre pour la jeunesse tente de diverses manières d’aborder la question de l’inceste, parce qu’il s’agit d’une question à laquelle les jeunes enfants ou moins jeunes sont confrontés et ce bien plus que la loi sociale l’a longtemps prétendu. Elle préférait, en effet, faire silence sur le phénomène afin de ne pas abîmer l’autorité de l’univers adulte. L’éclosion dans le secteur éditorial de la jeunesse d’ouvrages sur l’inceste vient briser cet adultocentrisme légalitaire.

La couverture de Tali et le monstre d’Odin établit un horizon d’attente mythologique. Les peintures puissantes de Clémence Pollet, sombres sur papier mat, emportent le lectorat dans un univers inidentifiable, sans référence temporelle sinon lointaine. Tali porte aux nues son frère aîné, Odin. C’est l’expérience traumatisante de Tali soumis à la convoitise du bel Odin que nul ne soupçonne de perversité criminelle que conte l’histoire de Marie Monsabert. Ses tourments commencent dans le déni et la honte, dans la peur de ne pas être cru. Tout le cheminement, que la grand-mère permettra à Tali d’accomplir sera d’identifier l’interdit qui existe entre les êtres humains, puis de trouver une modalité pour exprimer la violence subie. Le découpage des peintures en tableau de pleine double-page retient le lectorat dans l’avancée lente du drame.

 

PAULIC Manon, L’intimité et le consentement, illustrations de Cynthia THIÉRY, Milan, 2024, 40 p. 9€50

L’album documentaire de Mann Paulic et de l’illustratrice Cynthia Thiéry explore, pour les enfants de l’âge de l’école primaire, la notion d’intimité : c’est quoi l’intimité ? Pourquoi on ne se montre pas nu ? Pourquoi les statues sont nues ? C’est quoi les parties intimes ? Pourquoi mon corps change ? Pourquoi je dois demander la permission avant de toucher quelqu’un ? C’est quoi le consentement ? Comment réagir en cas de situation où on se sent mal à l’aise ? Comment on reconnaît une agression sexuelle ? C’est quoi l’inceste ? Pourquoi il faut faire attention sur internet ? Est-ce que l’intimité est un droit ? Ça sert à quoi les cours d’éducation sexuelle ?

Le livre sera lu avec le plus de profit par les enfants de 9 à 11 ou 12 ans. La multitude des situations évoquées et décrites permettent au jeune lectorat, par la clarté du texte et le support de l’illustration accompagnatrice du propos, de retrouver des situations, des interrogations parfois jamais partagées, de trouver des réponses, des marches à suivre. L’intimité et le consentement est donc un livre pratique autant qu’un documentaire. Les problématiques soulevées indiquent la nécessité de renforcer le droit à la vie privée notifié dans la Convention internationale des droits de l’enfant qu’un bon nombre d’États ont signé dont la France. Livre sur le corps, sur le rapport de l’enfant à son corps, L’intimité et le consentement emprunte la voie de la vie sociale et ouvre sur des questions de société.

Philippe Geneste

 

01/09/2024

Progrès et regrès dans la civilisation

KANE Patrick, Humain 2.0 Des premières prothèses à l’humain augmenté, Samuel RODRIGUEZ, Milan, 2024, 64 p. 14€90

La bionique se définit par la mise en relation « d’un élément artificiel à un organisme vivant par le biais de l’électronique ». Les prothèses externes ou les prothèses par implant (membres bioniques, prothèse oculaire, implant cochléaire, implant oculaire, pacemaker, exosquelettes – testés notamment par les militaires –, puces électroniques implantables, implants neuronaux, implants cérébraux) sont des apports majeurs pour les personnes atteintes d’un handicap physique. Mais s’en servir pour établir des records serait aller contre l’humanisme de la recherche scientifique éthique et s’orienter en faveur du dernier cri du capitalisme high-tech et des milliardaires à la tête de la croisade transhumaniste.

Saisis de ce point de vue, les jeux paralympiques fournissent une illustration en gros plan de la merveille des avancées de la science et de l’utilisation mercantile de la science. En effet, les discours officiels et journalistiques dans leur majorité, associent l’idéologie de l’inclusion sociale à l’exploit bionique et donc au culte scientiste des sciences œuvrant à la conception transhumaniste de l’homme augmenté. Le livre montre « comment membres bioniques et dispositifs implantables fonctionnent à l’heure des jeux paralympiques ». C’est que la fonction idéologique du spectacle sportif n’est pas que de dériver l’attention des peuples loin des conditions de vie réelle, elle est aussi de promouvoir les principes de base du capitalisme : la concurrence, la hiérarchie entre les êtres, la compétition, la loi du plus fort et l’élimination des plus faibles. Se greffant sur ces principes, la fonction idéologique se diversifie en une apologie de la partie de la science étroitement dépendante du culte de la performance et de la ritournelle du progrès de l’individu humain. La création en 2016 du Cybathlon, présenté par Kane et Rodriguez, montre combien est centrale cette idéologie de la performance et du record. Les performances, la valorisation des records individuels sont utilisés par l’idéologie pour réguler les débats sur l’utilisation des sciences et, par conséquent, d’empêcher un discours critique du sport de se faire entendre en faveur d’un investissement de la science pour la santé pour tous. La critique du sport exprimerait sous forme d’alternative : sport ou santé. L’idéologie sportive, elle, se nourrit du slogan sport et santé. Alternative ou faux lien de causalité additive, dans les deux cas, la critique du sport appellerait une critique sociale de l’accès égal pour toutes et tous à la santé et donc aux progrès de la science. Cette critique sociale ne peut faire bon ménage avec l’élitisme et le dogme de la compétition comme principe privilégié des relations humaines.

Le livre aborde ce sujet d’une brûlante actualité en interrogeant le passage de l’avancée des recherches en matière de prothèses, de compensation de handicap, grâce aux progrès technologiques et bioniques, à la tentation de remplacer des membres ou des organes par des « prothèses plus performantes » et en développant les implants cérébraux dont les implants neuronaux déjà utilisés dans les yeux bioniques : « Aujourd’hui, les prothèses bioniques peuvent changer la vie : on peut équiper les yeux, les oreilles, les bras, les jambes, voire le corps entier ». Une humanité augmentée, le serait pour qui ? Elle le serait pour quoi ?

Comme l’écrivait Hugh Herr, « la frontière entre le biologique, l’humain et l’artificiel se brouille, devient floue », le corps se concevant alors « comme un matériau malléable qu’on pourrait transformer à volonté ».

 

JUSZEZAK Eric, Erectus, d’après Xavier Müller, éditions Philéas, 2024, 104 p., 19€90

Ce roman graphique d’anticipation ou pour mieux le dire avec les pionniers français, roman de merveilleux scientifique, imagine dans le présent ou un proche futur, un accident survenant dans un laboratoire de recherche médicale et scientifique. Pour tout lecteur, la proximité de l’épisode politico-pharmaceutique du COVID donne une épaisseur de vécu à ce qui n’est qu’un rêve de fiction. Le virus généré par les chercheurs suite à une erreur de manipulation et à un trafic d’animaux de laboratoires, provoque une régression évolutive. Au début, l’OMS tait que l’espèce humaine est aussi touchée. Puis, face à la propagation du virus, une course à la montre s’installe entre son expansion géographique et la recherche d’un antidote, entravée par des décisions politico-financières. Quel avenir pour une humanité en régression évolutive retournant au stade d’homo erectus ? Mais aussi, et c’est un intérêt majeur de l’adaptation bédé dessinée de Juszezak, quelle attitude doit adopter l’humanité non touchée par le virus vis-à-vis des humains régressifs ? Les parquer ? Les éduquer ? les éradiquer ?

Le scénario est extrêmement bien structuré, les dessins classiques mais riches en détails, en changement de points de vue, avec une maîtrise structurante de l’art dessiné, les couleurs (dues à Degreff) servent le propos réaliste de cette projection qui loin d’être futuriste propose plutôt un récit d’un présent hypothétique… Qu’un retour de l’homo sapiens à l’homo erectus ne soit pas imaginable, n’empêche pas la bande dessinée de Juszezak de soulever avec pertinence l’hypothèse d’un rebroussement de la civilisation : les conditions de sa réalisation aujourd’hui sont présentes, un monde troublé, en guerre et au capitalisme en sa énième crise, où les dirigeants nationaux, internationaux et transnationaux s’ingénient à faire l’autruche.

Philippe Geneste

25/08/2024

Fêlures d’enfances

Parole de voyou

PANDAZOPOULOS Isabelle, L’honneur de Zakarya, éditions Gallimard, collection Scripto 2022, 259 p., 13,50 €.

Sur la première page de couverture de ce roman, le visage troublant d’un adolescent sort de l’ombre, laissant deviner seulement la moitié de son visage, de son regard, de son sourire. C’est que Zakarya dont l’histoire est ici narrée, se ressent comme « la moitié d’un ». La partie sombre, cachée, de son être est façonnée par l’empreinte de son père-patron, juste un géniteur et aussi son bourreau, prodigue de violence et de coups qu’il lui assénait dès son plus jeune âge, lors de rares apparitions, faisant de lui, Zakarya, un enfant battu, un enfant bâtard. C’est que lors de ces entrevues, cet homme voulait être seul avec Yasmina qu’il employait dans son entreprise, Yasmina, la mère du petit.

Racontée avec de nombreux détours dans le temps, celui de l’enfance, de l’adolescence, de son passé proche et de retours vers son présent, avec ces échappées du temps où se mêlent l’empreinte des lieux, l’histoire de Zakarya se façonne, se précise. Ainsi enveloppée par la tendresse de Yasmina, apparait son enfance dans un petit village du Morvan, qui, malgré les coups et l’exclusion paternels, va rester dans son souvenir un endroit propice au rêve. Apparaît aussi le temps de la Villa Curial dans le dix-neuvième arrondissement de Paris où avec Yasmina ils se sont installés lors de son adolescence, un temps et un lieu d’exclusion et d’exil jusqu’à son entrée dans un club de boxe dont il va devenir un membre apprécié et prometteur. Vient aussi le temps de son présent mutilé, la prison et son procès – car il est bien question de procès dans le roman qu’encadrent trois parties intitulées : « juger », « prouver », « condamner »… Zakarya sera jugé en effet, et condamné sans que rien ne soit prouvé sur son implication dans le meurtre de Paco Moreno, un camarade du club de boxe, il sera jugé seulement sur des présomptions et sur le silence insolent qui répond au racisme, aux préjugés des témoignages et des juges.

L’autrice, selon ses mots, vient défendre « ceux qui cherchent leur place (…) quand elle ne leur est donnée ni par leur histoire de famille, ni par la société si prompte à rejeter ceux qui vacillent. ». Sont dénoncés le machisme, le racisme, l’état inhumain des prisons tout comme l’idéologie de la compétition, le poids des traditions et de la religion. Sont convoqués, dans cette filiation, de beaux portraits de femmes : Yasmina, femme qui a payé chèrement sa liberté, Léonie, l’avocate avec sa figure et ses défenses magistrales, Zoé et ses fêlures, Aïssatou sous l’emprise des traditions…

Mais pourquoi Zakaria reste-t-il silencieux alors qu’il lui serait si simple de contrer les témoignages qui le condamnent ?

C’est que, bien plus qu’un roman noir, et bien plus qu’un roman social si magistralement écrit, L’honneur de Zakarya laisse entendre la voix de certains jeunes gens que l’on dit « moins que rien », que l’on dit « moitié d’un », eux qui, pour un souffle, pour une promesse, ont donné leur parole de voyou, leur parole d’honneur.

Annie Mas

NB : sur Isabelle Pandazopoulos, lire les blogs des 5/06/2016, 16/10/2016, 27/10/2018, 17/10/2021, 12/06/2022, 14/11/2022, 17/03/2024.

 

Face au vertige des colères

TOUSSAINT Emmanuelle, Qui s’occupe de Martha ?, Illustrations CECILE, Utopique, 2024, 40 p. 18€

L’enfance maltraitée, l’enfance attristée par des conditions de vie en famille où s’immisce la violence, l’enfance où pouvoir pleurer se fait en cachette, l’enfance en proie à la colère, au vertige des déséquilibres en tout genre, voilà le sujet de l’album soumis par les éditions Utopique au lectorat aujourd’hui. Il est écrit par une professionnelle qui connaît bien les foyers de l’enfance, les foyers d’accueil, et le circuit des familles d’accueil. Son interprétation esthétique est confiée à une dessinatrice peintre qui s’est plongée dans l’enfance privilégient des couleurs tendres, multiples, riches, jamais agressives, liée aux ambiances suscitées par le texte au fil de l’histoire de la petite martre, au nom limpide, Martha, dont les parents se déchirent à la maison… Martha va être prise en charge par des adultes, séparée de sa famille pour pouvoir se développer cognitivement, affectivement, sans les dommages des situations dont l’excluent les problèmes parentaux mais qui pèsent sur sa scolarité, sa vie émotionnelle et sentimentale.

Ce bel album, efficace par rapport à son objectif, est réussi en ce qu’il n’est pas un documentaire masqué en fiction mais propose un récit à motif d’enfance maltraitée. Reste à savoir pourquoi l’autrice a privilégié le récit animalier à l’histoire d’une fillette humaine ? Il est probable que ce choix tient à la volonté de mettre une distance entre le récit et l’enfant lecteur afin de faciliter à ce dernier la prise de parole sur le propos de l’album.

Philippe Geneste

NB : Sur le sujet de l’enfance maltraitée, et la vie en foyer d’accueil, lire aussi le blog du 18 février 2024

 

04/06/2023

La littérature de jeunesse au risque du développement de l’enfant

DENEUX Xavier, Le Cerveau, Milan, 2022, 24 p. 12€90

Le livre est destiné selon les éditeurs aux enfants « à partir de 3 ans ». Effectivement, le format, l’aspect fortement cartonné des pages, le jeu des reliefs pour accompagner des doigts les explications du texte sont souvent l’apanage des ouvrages pour les petits. Mais la teneur du livre, la nécessité de suivre ce qui est dit en regard de l’image ouvrent la lecture aux enfants plus âgés et probablement avec plus de bénéfice.

L’ambition de cet ouvrage est de présenter des mécanismes du cerveau en lien étroit avec les illustrations de Xavier Deneux. Alors, bien sûr, expliquer aux petits le fonctionnement du cerveau est une gageure. Les jeunes enfants de la commission lisezjeunesse ont retiré l’idée que le cerveau était un organe, une réalité matérielle. Le texte s’appuie souvent sur des analogies pour être compris, et l’image réalise à bien des égards l’analogie du texte en vis-à-vis. Des enfants plus grands, ceux de l’école primaire, ont été retenus par le livre, et d’une certaine façon en ont retiré un plus grand bénéfice. Les images en relief les ont vraiment attirés vers la lecture du texte. Avec les plus petits, le dialogue -absolument nécessaire- a été dirigé par les enfants vers « Qu’est-ce qu’il y a dans ma tête ? », « Il y a quelque chose qui fonctionne dans ma tête ? Comment ? » et plus tard « Pourquoi ? ».

 

KAARIO, Victoria, Le temps est rond, illustrations de Juliette BINET, rouergue, 2023, 20 p. 13€

Ce très bel ouvrage, magnifiquement édité, avec des illustrations de couleur jouant sur le rond, le cercle, la géométrie des formes courbes, le grain du papier, quasi pointilliste, cet album appelle quelques commentaires quand il est annoncé pour les enfants dès deux ans.

L’histoire est celle d’une mère et de sa fille, Mona. La mère doit s’absenter pour son travail pendant six jours, elle prend un avion de nuit, après avoir accompli le rite de l’endormissement de l’enfant. La dynamique de l’histoire repose sur l’acceptation par Mona du délai d’attente de six jours. Le récit est donc un récit concentré sur un intervalle de temps, une durée.

Si on lit à un enfant de deux ans cet album, il ne pourra pas entrer dans le récit. Cette durée est une durée non vécue, le livre suppose donc que l’enfant se la représente. C’est l’objet de la métaphore du temps « rond » et des illustrations qui la concrètent. Or, un enfant de deux ans ne pourra pas accéder à la représentation de cette durée, et encore moins, à la représentation de l’anticipation par Mona du délai de son attente de la mère. La métaphore elle-même n’est pas une aide. L’histoire racontant un trajet en aller et retour dessine une linéarité qui va valoir immobilité pour un esprit enfantin. Quant aux comparaisons dont use la grand-mère pour amener l’enfant à concevoir et dédramatiser l’absence de la mère, elles font fi de la dissociation nécessaire entre forme de la pensée et contenu de la pensée enfantine. Or, au niveau de l’emboitement des durées, ce n’est que tardivement que cette dissociation est maîtrisée.

Malgré le texte bien écrit et les illustrations riches, c’est une illusion de penser amener un enfant à concevoir le délai pour se représenter l’histoire ; c’est supposer que l’enfant puisse comparer des durées synchrones. Il faudrait à l’enfant construire en imagination les rapports d’ordre et d’intervalles. Sans appui sur son action propre, le petit de deux ans ne verra que des jeux de couleurs et de formes, entendra une histoire contée, mais il ne sera pas actif sur l’album. L’enfant de cet âge vit le choix intérieur à ses actes, il ne possède pas, avant 8/9 ans, la notion de temps unique et homogène nécessaire pour penser l’histoire proposée. Il n’a pas une représentation du temps comme le suppose la compréhension de l’album. Victoria Kaario n’a pas tenu compte de ce fait.

Toutefois, cet album pourrait être précieux dans la bibliothèque des petits, si les parents, les adultes, les professionnels de l’enfance utilisaient le livre auprès de l’enfant au fil des âges, en y revenant d’âge en âge et régulièrement. Le livre prendrait alors une grande valeur d’accompagnement de la construction du temps par référence à la mère de Mona. Cette utilisation serait aussi un apprentissage de la lecture en tant que l’acte de lire aurait pour fin de rejoindre les objets (personnages) du livre (ici/ailleurs, présence/absence, présent/futur). En âge de lire seul l’album, le jeune lectorat ferait alors son miel de l’expérience mentale représentée d’une attente, sujet véritable du livre.

 

DOUZOU Olivier, Je, éditions du rouergue, 2023, 96 p., 17€

Cet ouvrage pourrait être classé parmi les imagiers mais ce serait un imagier des pensées de l’enfant. Il pourrait être classé parmi les livres pour les tout-petits, ce qu’indique d’ailleurs l’annonce du livre « dès la naissance ». Nous préférons le classer dans le genre de l’album, ce qui nécessite quelque explication. Olivier Douzou a réalisé un travail graphique en couleur, purement géométrique et donc reposant sur une abstraction symbolisatrice. Avec précision, il semble que les illustrations soient conçues comme des pictogrammes. On connaît l’usage qui est fait, pour le meilleur et pour le pire, dans l’éducation, afin, c’est l’argument, de faciliter l’accès au langage des enfants. Toute une vogue a déferlé dans l’éducation des jeunes sourds, avec des résultats peu probants et des effets jamais réfléchis ni établis par les concepteurs et conceptrices de ces outils.

Si le livre d’Olivier Douzou devait être réservé aux tout-petits, alors il tomberait dans le travers de cet usage et les effets mal discernés mais somme toute peu avantageux pour les enfants. En effet, l’usage de pictogrammes n’apporte rien à un bébé, un enfant de 1 an ou de 2 ans pour entrer dans le langage ni dans l’écriture.

En revanche, si on veut bien considérer le livre d’Olivier Douzou comme un album, on évitera de le proposer précocement et on le lira avec l’enfant après 2 ans et surtout plus tard. En effet, il sera alors possible de dialoguer avec l’enfant sur les dessins géométriques, sur les symboles qu’ils proposent : d’où l’intérêt de lire de 3 à 5 ans. Alors, si la lecture est accompagnée par l’adulte, l’ouvrage est une mine de réflexion, un prétexte ludique à une multitude d’exercices langagiers et aussi une propédeutique à la réflexion sur sa vie. Les phrases données en légende sous chaque dessin relèvent souvent d’un niveau soutenu de langue. En cela, elles traduisent des sensations, des sentiments, des désirs, des volontés, des comportements enfantins dans un discours propre aux adultes. Le dialogue avec l’enfant permet à celui-ci d’exprimer avec ses mots ces diverses tendances subjectives et donc de réfléchir au sens de rejouer sa vie. Dès lors, l’album Je est un livre où la joie de lire dans la surprise, la provocation à la recherche de solutions d’énigmes, l’exercice précisé du langage, l’objectivation même relative de représentations se croisent, s’enrichissent, se mêlent au gré des pages dans le respect total de l singularité de chaque enfant.

Philippe Geneste

 

08/01/2023

Pour la science

PINAUD Florence, De La Tête aux pieds. Ces inventions qui nous rendent plus fort, Nathan, 2022, 48 p. 16€90

Ce documentaire de grand format (23 x 32cm) choisit de montrer la spécificité de l’espèce humaine à travers sa capacité rationnelle d’inventions au service du corps. Sciences et techniques sont convoquées, en même temps que sont retracés brièvement les rêves humains (voler, explorer les fonds des mers etc.). Les capacités physiques, la tête et son cerveau, la vue, la voix, l’ouïe, l’odorat, le goût sont explorés en premier. Puis l’ouvrage s’attache à la douleur, à la protection de la pollution de l’air, au cœur, à la colonne vertébrale, aux membres et à la peau. Les microbes sont explicités, les dernières nouveautés de la reproduction artificielle aussi. Aucune retenue à l’égard du progrès scientifique et technique ne vient nuancer le propos, ce qu’on peut regretter, l’album documentaire relevant ainsi d’un certain scientisme. Ce n’est donc pas un livre qui aidera à développer l’esprit critique des enfants. En revanche, l’ouvrage fait des pieds et des mains pour vanter le progrès, et plaire au jeune public dès 9 ans, grâce à sa mise en page efficace et à ses dessins appropriés.

 

FERRON Sheddad Kaid-Salah, Pr Albert présente l’électromagnétisme. Même pas peur, illustrations d’Eduard ALTARRIBA, Nathan, 2022, 48 p. 14€95

Le livre contient : les phénomènes électrique, la charge électrique, les charges et les particules, l’ionisation, la charge se conserve, l’électroscope, un électroscope fait maison, expériences avec un ballon, le courant électrique, batteries et piles, fabrique d’une pile maison, le magnétisme, le champ magnétique d’un aimant, la terre est un aimant géant, l’électricité crée du magnétisme, l’électro-aimant, moteurs électriques, fabrique un moteur électrique, d’où vient le magnétisme ?, le magnétisme crée de l’électricité, produire de l’électricité, le champ, les ondes électromagnétiques, le spectre électromagnétique, nous sommes de l’électricité. Comme le montre cette énumération des chapitres, le livre mélange des informations, des explications et des applications. L’enfant croise aussi des données historiques, L’éditeur le classe dans la catégorie des documentaires dès 9 ans, nous pensons préférable -à moins que l’enfant soit accompagné- de le réserver pour des collégiens.

 

Un bon moyen d’aborder les sciences est aussi de découvrir les parcours de vie de scientifiques :

 

DAUGEY Fleur, L’Incroyable destin d’Anita Conti pionnière de l’océanographie, illustrations de Laura PEREZ, Bayard, 2021, 48 p. 6€50

Cette biographie emprunte la voie du roman. On la suit de son enfance et de sa passion pour la science à l’âge de jeune adulte où elle devient photographe. C’est en tant que telle qu’elle est embauchée pour des travaux scientifique et photographique. Démineuse en Afrique durant la seconde guerre mondiale, elle montera des pêcheries après la guerre, le long des côtes africaines. À la fin de sa vie elle se spécialisera dans les reportages sur la pêche à la morue avec une sensibilité à l’excès de la pêche industrielle. Les pages documentaires qui accompagnent le récit abordent l’histoire de l’océanographie, la condition des femmes en 1930, la photographie de reportage, la surpêche et les requins.

PERRETTI DE BLONAY Francesca, Darwin à la découverte des espèces, illustrations de Mathias OYE, Nathan, 2021, 12 p. 9€95

Le livre se présente sous la forme d’un dépliant à lire recto-verso. Il retrace principalement, le voyage de Darwin (1809-1882) engagé comme naturaliste sur le navire HMS Beagle qui part de Plymouth le 27/12/1831 et s’achève à Falmouth le 2 octobre 1836. Pour les étapes retenues, un extrait de ce que Perretti de Blonay nomme Voyage d’un naturaliste autour du monde (1) sert de commentaire. Enfin, le documentaire s’achève sur l’évocation des voyages scientifiques qui se développent durant le dix-huitième et le dix-neuvième siècle. 

L’essentiel du propos présente trois avancées scientifiques dues à Darwin : la planète a plus d’une centaine de millions d’années, ce qui infirme ce que raconte la Bible et donc la thèse des théologistes et de la théologie naturelle ; les espèces sont nées de « quelques organismes simples », unicellulaires (on regrettera, ici, que l’autrice n’ait pas introduit la notion de variation pour expliciter la descendances des espèces) ; la sélection naturelle est le moteur de l’évolution (mais là aussi, on regrettera l’absence du terme évolution). Ces deux critiques seront aisément relativisées dans la mesure où le livre s’adresse aux enfants de 9 à 11/12 ans. Mais on ne saurait minimiser une difficulté qui se présente à toute vulgarisation scientifique. Les concepts de variation et d’évolution sont quand même centraux et leur absence explicite est problématique.

Pour autant, le livre intéresse les enfants, comme nous l’avons remarqué au sein de la commission lisez jeunesse. Sa présentation en dépliant suivant des étapes d’un voyage maritime et terrestre stimule leur curiosité. De plus, à l’heure où l’irrationalisme envahit les débats publics et intellectuels, Darwin à la découverte des espèces entre dans une actualité brûlante.

Philippe Geneste

(1) Ce livre n’existant pas, l’autrice désigne ainsi, probablement, Charles Darwin’s Diary of the Voyage of HMS Beagle, manuscrit qui avait servi de base à la rédaction du Journal of Researches. En français, il s’agirait du volume 1 des Œuvres complètes de Charles Darwin publiées sous la direction de Patrick Tort avec la collaboration de Michel Prum : Journal de bord (Diary) du voyage du Beagle (1831-1836), traduction par Christiane Bernard et Marie-Thérèse Blanchon. Précédé de « Un Voilier nommé Désir » par Patrick Tort avec la collaboration de Claude Rouquette, Genève, éditions Slaktine.

 

13/02/2022

De la compréhension du vivant

PINAUD, Florence, PIARROUX Renaud, Pourquoi les pandémies ?, illustrations d’Elodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2022, 128 p. 13€

Ce documentaire s’adresse aux préadolescents et adolescent, mais peut être lu par des plus âgés. Il part de la situation actuelle de manière très concrète. Après une explication de la formation du mot que conforte en fin de volume un lexique très utile, le livre explique le passage de l’épidémie à la pandémie, analyse ce qu’est une maladie infectieuse, et donne de multiples exemples relativement proches afin que les lecteurs et lectrices puissent s’appuyer sur des choses connues. La notion de contamination est alors explicitée, abordant la question des origines. Là encore, l’exemple contemporain est contextualisé, facilitant la réflexion. Les moyens médicaux de réagir sont alors détaillés. Les lecteurs et lectrices se trouvent en terrain connu, mais le livre les ouvre à d’autres pandémies (Sida, Ébola). La présentation de ce qu’est un vaccin retiendra l’attention, évidemment. Le livre consacre un chapitre à l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) créée en 1948.

Ce livre, qui procède par courts chapitres, qui multiplie les questionnements en y apportant des réponses claires et nuancées, peut être lu en continu ou bien de manière fragmentaire. On voit tout l’intérêt de la présence d’un tel ouvrage dans les bibliothèques pour enfants et les centres d’information et de documentation des établissements scolaires. Il est une source précieuse d’informations mais aussi une invitation à la réflexion.

Philippe Geneste

 

BROSNAN Katie, Le Jardin du microbiote. Explore le monde étonnant des bactéries, illustrations de Kate Brosnan, Milan, 2021, 48 p 12€90

Le livre au format d’un album répond à ces questions : « Que sont les microbes ? Où sont-ils ? Sont-ils nuisibles ? Pourquoi est-ce si important de se brosser les dents ? Comment fonctionnent les antibiotiques ? En quoi les prébiotiques et les probiotiques peuvent-ils être utiles ? » Entre les microbes aux fonctions vitales et les microbes aux qualités pathogènes, le livre mène les lecteurs et lectrices (9 à 12 ans) à comprendre leur présence dans l’organisme, à partir d’exemples qui s’appuient l’expérience commune de tout un chacun. Les intestins, la bouche, la gorge, l’estomac, le système immunitaire, sont explorés avec simplicité et de manière explicative. Le choix des dessins et couleurs avec l’insertion, parfois, d’une bande dessinée, facilite l’entrée dans les informations. C’est un livre qu’on a aimé se passer les uns les autres.

 

DUSSAUSSOIS Sophie, C’est quoi la santé ?, illustrateur Jacques AZAM, Milan, 2021, 128 p. 8€90

On apprend beaucoup de choses avec ce livre en bandes dessinées. Il y a quatre chapitres : les maladies, le handicap, les soins et la prévention, les actions collectives. La quatrième partie, par exemple, ce n’est que des questions pratiques et on les connaît un peu par l’école. Là, les dessins et les textes permettent de nous remettre les idées en bon ordre. C’est pareil pour la partie sur les soins et la prévention. Moi, j’ai 10 ans et je comprends bien, parce que les textes sont simples. L’avantage, aussi, c’est qu’on peut lire dans l’ordre qu’on veut, un petit peu, de temps en temps, juste sur un sujet, et un sujet, ça fait trois pages, alors trois pages, tout le monde peut les lire. Il y a aussi des informations sur l’histoire et la santé dans l’histoire. C’est plus difficile mais ça m’a intéressé aussi.

Paul & Paulette de la commission Lisezjeunesse

 

 

LECOEUVRE Claire, COLOMBIER Chloé, Les P’tites chauves-souris, éditions du ricochet, 2021, 26 p. 9€50

Cet album, de format moyen et carré, possède une couverture aux coins arrondis afin que l’enfant le manipule au mieux. Le papier est glacé, les dessins réalistes bien que stylisés, les couleurs vives. L’ouvrage s’adresse aux petits avant l’apprentissage de la lecture comme après, disons de 5 à 8 ans. La précision des informations est assurée et l’on suit les chauves-souris depuis l’arrivée de la nuit jusqu’au lever du soleil puis du printemps à l’hiver. L’enfant va comprendre comment elles se nourrissent, comment elles s’orientent dans la nuit, pourquoi elles on les trouve dans les greniers et les grottes, où elles se cachent durant la journée, comment elles résistent au froid et à l’absence de nutrition durant leur hibernation.

A ces qualités documentaires, auxquelles les éditions du ricochet nous ont habituées, s’ajoute un intérêt vif et contemporain. La période de pandémie que nous vivons a mis les chauves-souris sous les feux de l’actualité. L’album permet de restreindre la part fantasmatique associée à ces animaux et de les replacer dans la réalité qui est la leur. Ainsi, un documentaire prend-il valeur aussi d’argument de raison au cœur des débats sociétaux. Et c’est un atout supplémentaire de ce beau livre.

Ph. G.