Anachroniques

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11/08/2024

Mer, plage et climat : des vacances pour la réflexion

SAILLE Marie, Laisse de mer, CotCotCot, 2024, 104 p. 12€

Voici un guide de la laisse de mer, cette « bande de débris déposés au gré des marées sur les bords de mer. » Le livre explore ces débris, soit débris naturels soit déchets issus de l’activité humaine. Le livre alterne une page d’écriture autant informative qu’explicative et une planche photographique. Celle-ci est documentaire en ce qu’elle permet au lectorat d’identifier directement le débris présenté par le texte, mais elle introduit aussi une dimension esthétique magnifiée par le petit format, son dos carré cousu-collé, sa couverture souple à rabats, son papier mat, agréable au toucher.

Le livre est donc aussi bien un guide à emporter sur le rivage de l’océan pour l’explorer et il est une aubaine pour le plaisir de lire et s’instruire. Livre pratique, livre de photographie, livre d’écologie marine. Bien sûr, l’ouvrage n’est pas exhaustif, mais il est riche, sa composition ne portant à aucune déception. Après la définition du cordon dunaire, de l’estran et de la laisse de mer, vient la succession des chapitres exploratoires : plantes et algues, crustacés, mollusques, autres (coraux, cténaires, échinodermes, poissons, squelettes, arrêts, larves et plumes), déchets anthropiques, enfin dune de débris.

Ce petit volume est une invitation à interroger le monde environnant, l’activité humaine dont la sienne propre. C’est un livre autant de « sensibilisation à la protection des bords de mer » qu’un recueil de découvertes de l’environnement des rivages océaniques. Respectueux du lectorat, il est écrit avec clarté, débrouillant ainsi des problématiques écologiques en les ouvrant sur des questions d’économie et de société. Esthétique, par le travail de la photographie et de la mise en place et de la mise en page des planches, Laisse de mer ne cache pas son désir d’être lu indissociable du pour le lecteur ou la lectrice du plaisir de le lire.

 

PITON Emmanuelle, Plage interdite, illustrations par Éric HÉLIOT, Glénat jeunesse, 63 p. 11€95

Mi-bande dessinée, mi-documentaire, ce livre est d’une actualité évidente. Il traite des risques littoraux, notamment ceux de la façade Atlantique. Il y est question d’érosion côtière, du trait de côte, de dune, de laisse de mer, du GIEC, de ganivelle, d’oyat, de végétalisation des dunes, de marée verte, de mascaret, de polder, de salinisation des eaux souterraines, de sédiments, de submersion marine, de digue. La seconde partie du livre est conçue comme un cahier de vacances sur les sujets abordés dans la première partie, ce qui est l’occasion d’un approfondissement des connaissances exposées.

La première partie, quarante-sept pages, n’est pas un documentaire, mais une histoire à matière documentaire. Sa composition repose sur un jeu de voix narratives qui rend vivant le propos en y tissant, par-dessus, une histoire toute entière tournée vers le but informatif du livre. La narration emprunte la voie du journal de bord, du dialogue, des planches dessinées, des images, qui se succèdent et s’épaulent. Parfois des fiches techniques explicatives ou informatives sont introduites.

Le livre, qui reste documentaire malgré tout, est bien conçu et l’on en tirera beaucoup de connaissances. Ainsi les préadolescents des régions du littoral océanique, trouveront bien des explications à ce qu’ils peuvent observer chaque jour, chaque saison et chaque année. C’est un livre adapté pour les collégiens.

 

AMATA-DION Iris, Horizons climatiques. Rencontre avec 9 scientifiques du GIEC, dessins, Xavier HENRION, Glénat, 2024, 320 p., 25€

En 2024, chaque mois apporte son lot de record de destruction de la planète, à commencer par la chaleur en hausse comme jamais : « il n’a jamais fait aussi chaud en plus de cent mille ans » (1) dit Carlo Buontempo (directeur du Service européen Copernius concernant le changement climatique). Or le changement climatique est la cause de cette chaleur qui entraîne des famines, la raréfaction des terres cultivables, l’engloutissement prévisible de nombre d’îles aujourd’hui habitées. Cette bande dessinée est un documentaire volumineux sur le Groupe d’Expert Intercontinental sur l’Evolution du Climat (GIEC), créé fin des années 1980. Le scénario est simple mais efficace pour présenter la complexité du fonctionnement du GIEC, son activité, son financement, les modalités pratiques de ses études, et pour aborder son histoire. La narratrice-personnage rencontre neuf experts : Valérie Masson-Delmotte, Christophe Cassou, Roland Séférian, Hervé Douville, Wolfgang Cramer, Virginie Duvat, Céline Guivarch, Henri Waisman, Jean Jouzel. Le déroulement des entretiens et leur ordre permet une présentation claire de l’enjeu climatique car l’ouvrage ne se centre pas que sur l’organisme du GIEC et c’est tout l’intérêt de cet épais documentaire en bande dessinée.

Et ce d’autant plus que les inondations se multiplient en Asie, en Europe et dans le monde, que les incendies ravagent des territoires entiers, de France, de Grèce ou de Sibérie, que des chaleurs s’envolent vertigineusement (le fameux « dôme de chaleur ») avec les famines (populations sahéliennes et sub-sahéliennes, celles du nord-est africain) qui s’ensuivent. Donc, l’intérêt de l’ouvrage est indéniable. Toutefois, quand l’avenir de l’humanité est en cause, la seule communauté scientifique ne saurait être convoquée. Or, comme l’écrivait Stéphane Foucart, c’est un travers des rapports du GIEC de s’accumuler sans entraîner la rupture de l’inertie des gouvernements, des décideurs. Ceux-ci s’appuient sur le GIEC qu’ils financent pour se dédouaner de toute action réparatrice et surtout de toute réorientation économique et sociale dans la marche de leurs économies. En revanche, point de débat politique et on peut s’interroger : « la science a-t-elle été tout ce temps utilisée plus ou moins inconsciemment par le politique comme instrument d’une manœuvre dilatoire ? » (2). L’ouvrage d’Iris Amata-Dion et Xavier Henrion n’aborde pas la question. Elle est pourtant au cœur d’une réponse qui se dirait démocratique au changement climatique et à la destruction accélérée des espaces naturels, donc aussi de tout le milieu du vivant dont l’espèce humaine est une des composantes, celle qui organise la mort à venir par la catastrophe généralisée rendant la planète invivable.

Philippe Geneste

(1) cité par Garric, Audrey, « La terre en proie aux canicules et aux inondations », Le Monde, 17/07/2024 p.6.

(2) Foucart, Stéphane, « À quoi sert le GIEC ? », Le Monde 5 & 6 septembre 2021.

03/09/2023

Pour les petits et tout petits tourne-pages


Parce que le livre c’est bien pratique, avec lui, on joue, on apprend, on rêve, on grandit. Il fait naître désir et curiosité. Le livre, on le rencontre, il nous montre aussi le monde, un peu différemment que nos yeux le perçoivent. Ouvrir le livre est entrer dans la maison du monde, par la couleur et par les mots, par les dessins et les histoires, par la matière du doux et du râpeux et par le mystère et l’émotion. Ainsi que les parfums des fleurs sauvages frémissent sous les battements d’ailes de l’oiseau en envol, laissons nos mains jouer dans l’inconnu des pages, en découvrir les merveilles, feuilleter, feuilleter, s’échapper plus loin, et revenir. Tournons, tournons les pages encore et encore, et dès le tout jeune âge pour s’ouvrir à l’espace d’autres, pour élargir le nôtre. Tournons, petits, tournons tout petits, tournons les pages.

Annie Mas & Philippe Geneste

BABONI Elena, Quand la pluie s’arrête, mØtus, 2022, 24 p. 9€50

Un livre au prix bien raisonnable, ce qui est à noter, fait de peintures simples, tendres, aux couleurs vives, jouant avec les motifs et leur duplication, immédiatement sensibles au regard enfantin. L’album cartonné se rendra maniable par les tout petits et petits. De la pluie peinte, la narration simple, mène, c’est bien simple, au ciel, et porte du jour à la nuit. L’album sera ainsi lu avec l’enfant avant son endormissement. Tout est simple avec Elena Baboni. Simple et doux, et coloré. C’est un livre poétique par les peintures, tendre par ses tons, apaisant par sa visée, engageant la complicité de l’adulte avec l’enfant pour un simple temps partagé.

 

COSNEAU, Olivia, Curieux comme une fouine, éditions Lagrume, 2023, 18 p. 14€90

Cet album tout en carton, avec ses flaps qui cachent les solutions des expressions laissées en suspension dans la page de gauche, est à la fois un plaisir de lecture avéré pour les petits et aussi une propédeutique aux expressions toutes faites dont use le langage commun. L’enfant découvrira : marcher comme un canard, être fort comme un taureau, être têtu comme une mule, être gai comme un pinson, manger comme un cochon, être fier comme un paon, être myope comme une taupe, être doux comme un agneau. Les illustrations de couleurs vives avec des aplats sont apposées sur des dessins tendant au géométrisme mais non sans fantaisies diverses. C’est donc un album didactique, si l’on veut, mais sans didactisme, juste une exploration du discours des expressions figées, mais si elles sont figées pour les adultes, elles ne le sont pas pour l’enfant qui ne les connaît pas. L’adulte, qui l’ accompagnera dans la lecture de Curieux comme une fouine, pourra donc inciter l’enfant à deviner l’animal désigné par l’attribut caché de la proposition. Il y a là une mine d’échanges et de découvertes pour l’enfant, mais aussi pour l’adulte attentif à la pensée et au langage enfantins. Or celui-ci éblouit si peu qu’on l’écoute en accueil.

 

DELGADO Angelina et Aurora, Une Bonne Journée, traduction de Pépito Lopez, illustrations de Daniela MARTAGÓN, Syros, 2023, 40 p. 16€50

Voici un très bel album qui met en scène une mère et sa fille, pauvres, qui fréquentent une décharge à la recherche de choses réutilisables. Le décor est autant le héros que ne le devient au fil de l’album la petite fille. La thématique est celle de l’émerveillement et de l’aventure conjoints. La dessinatrice peintre assume le glissement de l’album vers la fantaisie du merveilleux d’un conte humain et social par temps de crise. Car cet album est ancré profondément dans le temps présent du monde comme il va mal.

Le merveilleux qui advient installe alors l’histoire dans le conte animalier. La petite fille se lie d’amitié tendre avec un chien errant après s’être perdue et avoir passé la nuit dans un sombre refuge au pied d’un immeuble gris et lugubre.

Le travail des écrivaines et scénaristes jouent sur l’ambiguïté du genre, un album faite bande dessinée ou alors une bande dessinée tirant vers l’album. Les dessins naïfs parfois, réalistes et fauves à la fois, sont couverts de matière colorée donnant épaisseur à la décharge, aux rues, aux personnages. De plus, les dessins privilégient une multiplicité de points de vue qui épousent l’évolution des sentiments de l’enfant tout au long de son errance commencée par une chasse aux merveilles. C’est un très bel album à offrir aux enfants de 5 à 12 ans.

 

SOUDAIS Clémentine, Mon Cahier nature. Les quatre saisons, amaterra, 2023, 56 p. 13€90

Remarquable ouvrage que cette création de Clémentine Soudais. Y est proposée une découverte de la faune et de la flore du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver des pays tempérés. Chaque double page sollicite le jeune lectorat pour achever de dessiner un motif, de trouver l’emplacement ou placer un motif autocollant livré sur les six pages supplémentaires qui accompagnent le volume de bon format. Livre pratique, Mon Cahier nature. Les quatre saisons est aussi un très bon documentaire pour accompagner les saisons et découvrir des plantes et des animaux ainsi que leur vie. Au coloriage et aux autocollants s’ajoutent des quiz qui permettent de réinvestir ce qui a été lu, parcouru et fait. On ne peut recommander ce livre aux enfants de huit à onze ans.

 

Croc crevettes. Jeux P’tits docs, illustrations de Clémence Lallemand, Milan, 10€50

L’éditeur Milan propose un jeu de mémoire et de stratégie autour du calmar, du poisson-volant, du poisson-papillon et de la squille, tous prédateurs des crevettes dans les eaux tropicales… Les pions, les jetons, les tuiles sont à préparer, c’est simple et, grâce à l’accompagnement de l’adulte, investit les enfants avant même de démarrer. La boite contient 25 tuiles, 20 jetons, 4 pions et une règle du jeu. Et les prédateurs eux-mêmes devront se méfier du thon jaune dont ils sont la proie. Le jeu met en scène une chaîne alimentaire naturelle. Le jeu dure à peu près dix minutes ce qui le rend adapté aux enfants de 6 ans.

Philippe Geneste

 

 

12/06/2023

La littérature de jeunesse en action

Livre pratique et pratique littéraire

BEAUVAIS Clémentine, Écrire comme une abeille. La littérature de jeunesse, de la lecture à l’écriture, Gallimard, 2023, 447 p. 27€90

Voici un livre très généreux par l’autrice et traductrice d’œuvres littéraires destinées à la jeunesse. Il s’adresse aux professionnels et professionnelles du livre, aux adultes, aux enseignants et enseignantes, aux jeunes adultes passionnés de littérature de jeunesse et désireux ou désireuses d’écrire à destination du jeune lectorat. Des adolescents et adolescentes pourront aussi se plonger dans bien des parties, sous-parties et chapitres dont ils feront aisément leur miel. L’ouvrage rassemble un « survol » du champ littéraire traité, des conseils pratiques pour écrire une fiction, tenir un atelier d’écriture, un guide pratique pour contacter des éditeurs, pour se renseigner auprès de professionnels de l’écriture, c’est aussi une introduction à cette littérature avec une tentative de constituer un ensemble de caractéristiques propres mais aussi de parcourir les genres, de différencier les créations en fonction des âges du lectorat.

Le livre de Clémentine Beauvais permet aussi de s’approprier certaines analyses formelles (poétique du récit pour la jeunesse). Les exemples abondent, les applications sont détaillées et commentées. Le style est très clair et comme l’autrice s’appuie bien souvent sur son expérience, on la suit avec plaisir et, la lecture achevée, le sentiment d’avoir appris des choses est gratifiant.

L’autrice, qui est une partisane de la littérature de jeunesse, n’omet pas d’en interroger les côtés obscurs, ce qu’elle nomme le « carrefour de tensions » mais aussi lorsqu’elle aborde ce qu’elle nomme les « identités » du « livre jeunesse ».

Un tel livre sera considéré comme un manuel, comme une somme, comme un inventaire de tentations, en tout cas, chaque curieux d’écriture y trouvera à butiner.

 

CUBELLS Cristina, Bruits, joue avec les sons, illustratrice Joana CASALS, éditions Helvetiq, 2022, 32 p. 18€

Merveilleux ouvrage que cet album, magnifiquement illustré par Joana Casals qui réussit une adaptation colorée, dessinée de partitions pensées par Cristina Cubells.

L’album rassemble des doubles pages correspondant à des partitions dessinées. Celles-ci, très aisées à lire, se composent d’onomatopées et d’interjections dont la taille de la police varie modulant la durée et la tonalité ; le rythme est suggéré par la succession linéaire et spatialisé des sons à émettre. Les sons sont représentés par des éléments phoniques et par des éléments graphiques à forme géométrique.

Comment l’enfant utilisera-t-il ce livre pratique ? Petit, il lui faudra être accompagné pour saisir le code proposé par Cristina Cubells. Plus grand, il pourra se régaler seul et jouer les partitions. Chaque double page comprend le mode d’emploi du code, un code qui laisse libre cours souvent à l’imaginaire enfantin pour interpréter de manière sonore des symboles graphiques. Évidemment, l’album ne se lit qu’à haute voix.

L’intelligence des autrices est de proposer une initiation à la musique par le jeu et la pratique vocale. Pour conclure, recommandons ce livre joyeux, intelligent, instructif et qui nécessite l’action des jeunes lecteurs et lectrices. Un régal.

Philippe Geneste

 

Théâtre

Le collège est à nous, Texte : Direction Vanessa Pedrotti, à partir des improvisations des jeunes acteurs Mise en scène  : Vanessa Pedrotti avec la collaboration de Virginie Aimone Avec  : Adlenn et Alicia Djermoune, Émilie Lopes, Luna Rizzuto, Michel Bernard, Safir Souici et Vanessa Pedrotti, Équipe encadrante : Laurie Beillevaire, Ingrid, Pauline… Durée : 30 min

Dans la société actuelle, les jeunes sont souvent infantilisés et placés en position d’apprentis. L’aboutissement de cette pièce nous montre au contraire leur fougue créatrice et à quel point ils sont acteurs et vecteurs de savoirs. Ils sont une source d’inspiration que beaucoup d’adultes pourraient trouver salvatrice s’ils leur accordaient une attention réelle et sincère. Cette pièce ouvre ainsi une réflexion sur le système éducatif actuel, en questionnant les rapports de domination qui lui sont immanents mais aussi ses possibles métamorphoses.

Résumé  : C’est à la UNE de tous les journaux ! Les élèves de Valdocco ont pris d’assaut leur collège et ont décidé de l’autogérer. L’évènement a fait le buzz sur tous les réseaux et plusieurs célébrités ont décidé de soutenir la démarche des collégiens. Le jour de la conférence de presse tous les journalistes sont là pour interroger les élèves référents sur les causes de l’insurrection et sur les modalités de gestion qu’ils ont mis en place. L’un d’eux a même l’opportunité de rentrer dans l’enceinte du collège pour documenter leur projet en interne. Sa visite nous permet de découvrir la cour de récrée, le foyer, la cantine et le gymnase qui accueillera le tant attendu festival rouge… Elle nous permet également d’apprécier le charisme et l'émancipation de chaque personnage.

Contexte de création : Il s’agit d’une création réalisée dans le cadre d’ateliers de théâtre menés depuis septembre 2022 au Valdocco (13013). Ce centre d’éducation populaire s’est donné pour mission d’agir auprès des jeunes en faveur de la prévention, de l’éducation et de l’insertion professionnelle. Dans cette optique, une collaboration avec le collectif Manifeste Rien est née pour permettre à 6 jeunes de devenir auteurs, acteurs et coproducteurs de leur création théâtrale. À travers des exercices d’improvisation et des techniques du théâtre de l’opprimé (Cf. Augusto Boal), des idées, sujets, discussions ont émergé et une dramaturgie s’est peu à peu dessinée autour des thèmes du collège et de l’émancipation. Le scénario n’a donc pas été préparé à l’avance mais écrit à partir du travail des jeunes. Le cadre de l’atelier a permis de faire exprimer des colères et des rêves, tout comme de parler de discriminations. Il a été un lieu bienveillant où ils ont pu verbaliser et comprendre leurs émotions et les tensions immanentes à la vie sociale, notamment celle vécue en milieu scolaire.

info : manifesterien@gmail.com

 

 

21/05/2023

Parents, enfants, jeux vidéo

KALKAIR Cookie, Les jeux vidéo et nos enfants, Steinkis, 2023, 128 p, 18€

Dans cette bande dessinée, l’auteur s’adresse aux adultes pour les conseiller sur l’usage que leurs enfants font des jeux vidéo. Il s’appuie sur des études mais propose également des astuces et des conseils personnels. L’auteur explique qu’il joue aux jeux vidéo depuis l’âge de six ans. Il travaille dans ce milieu et cherche, lui aussi, à « présenter les joies (et les frustrations) » des jeux vidéo à son fils de 6 ans. À partir de 2018, il a commencé à présenter des ateliers dans des établissements scolaires pour aider les parents à mieux gérer la consommation vidéoludique de leurs enfants. Il a ensuite décidé de faire une bande dessinée sur cette thématique.

Cette bande dessinée est découpée en trois chapitres :

1) Le temps. Comment bien gérer le temps d’écran.

2) Le budget. Mieux comprendre le (vrai) coût des jeux vidéo.

3) La violence. S’assurer que le contenu est adapté à l’âge de l’enfant et le protéger de la toxicité en ligne.

À la fin de chaque chapitre il faut répondre à trois questions pour « débloquer » le niveau, un peu comme dans un jeu vidéo. Cela permet de faire participer le lecteur et rend cette bande dessinée ludique.

Le temps d’écran

Concernant la question du temps passé devant les écrans, l’Organisation Mondiale de la Santé préconise deux heures d’écran par jour maximum pour un enfant de six ans. Mais selon Prune Lieutier, spécialiste en numérique jeunesse, on ne peut pas séparer le temps du type de contenu. Tous les types de temps d’écran n’ont pas le même impact et la même charge cognitive sur nos cerveaux. Il y a le temps d’écran « inconscient » (publicités…), « passif » (regarder un film) et « actif » (jouer aux jeux vidéo demande plus de concentration et d’investissement physique et émotionnel…) (p. 18). Selon Mme Lieutier, « c’est presque comme si une heure de jeu comptait double comparée à une heure de télé » (p. 18). L’auteur ajoute qu’en plus de ça, tous les moments de la journée ne sont pas égaux en dépense d’énergie. Il est déconseillé de jouer avant d’aller se coucher parce que cela peut générer un mauvais sommeil. J’ai trouvé intéressante l’astuce donnée par l’auteur : au lieu de donner droit à une heure de jeu par exemple, mieux vaut expliquer à l’enfant qu’il a le droit à un nombre de parties / matchs / niveaux / quêtes (en fonction du style de jeu auquel il joue). Il compare cela à un temps donné pour regarder un épisode de série : si on accorde 40 minutes pour regarder un épisode mais que l’épisode dure finalement 50 minutes, c’est bête de stopper d’un coup avant la fin. Après, cela signifie qu’il faut connaître la structure du jeu auquel joue l’enfant.

Le budget

Dans le chapitre consacré au budget, l’auteur définit les cinq modèles suivants :

1-Le DLC « Downloadable content » : extensions payantes que le joueur peut télécharger une fois le jeu terminé.

2-Les « Free-to-play » : Les joueurs peuvent jouer gratuitement et ne payer qu’après. Le joueur peut acheter des objets, des pièces d’or… Le modèle du « free-to-play » mise sur des micro-achats.

3-Les « Loot Boxes » : le joueur achète un paquet mystère sans savoir ce qu’il y a dedans. Il espère qu’il aura un objet rare. À l’échelle du jeu vidéo, c’est ce qui se rapproche le plus des jeux de hasard et d’argent.

4-Les « battle pass » : au contraire, l’idée du « battle pass » est d’afficher à l’avance tout ce que le joueur peut débloquer. Il n’y a plus de hasard.

5-Les abonnements. C’est le seul mot en français, que j’ai compris tout de suite.

La violence

L’auteur rappelle que tous les jeux vidéo ne sont pas forcément adaptés aux enfants. Le jeu « Call of duty », par exemple, est joué par des enfants alors qu’il est réservé aux plus de 16 ans. Mais certains jeux sont adaptés aux enfants et les énervent quand même. L’auteur explique que cela dépend du degré de frustration possible que le jeu génère. Il prend l’exemple du jeu « Fall guys », qui a passé tous les contrôles officiels, mais transforme son fils « en bête enragée et vociférante, incapable de se calmer ou de se raisonner » (p. 93).

L’auteur nous explique que ce phénomène s’appelle le « rage quit » ou le fait de « tilter ». Cela signifie perdre complètement son sang-froid et se mettre très en colère. L’auteur explique que « tilter » n’est pas seulement lié aux jeux vidéo : « Il est important d’accepter que cet état de rage momentané soit un phénomène courant qui nous arrive à tous » (p. 101). Il compare par exemple cela au fait de s’énerver lorsqu’on conduit ou dans une situation stressante. Je trouve que l’auteur dédramatise peut-être un peu parce qu’un enfant qui perd à ce point son sang-froid à cause d’un jeu, selon moi, ce n’est pas la même chose qu’un adulte qui s’énerve en conduisant. D’ailleurs, l’auteur ne parle pas de la fatigue que peut engendrer une partie de jeux vidéo (même si elle est comprise dans le temps d’écran accordé). Ensuite, l’auteur explique très bien ce qu’est la toxicité en ligne. Dans les cas les plus graves, des joueurs en insultent d’autres. Cela peut mener à des cas de harcèlement : « Le souci c’est que les nouvelles générations qui débarquent dans ces jeux ont l’impression que ces insultes sont la norme” sur Internet et ça banalise complètement le harcèlement et la toxicité en ligne » (p. 104). L’auteur dit bien que l’anonymat en ligne et le fait de mal parler aux autres est « un mélange explosif et corrosif ». Cependant, il ne parle pas d’autres dérives que cela peut avoir : le fait qu’un adulte puisse se faire passer pour un enfant et entamer une discussion avec lui, transmettre des propos racistes…

Mon avis

Je trouve que cette bande dessinée se lit facilement. L’auteur a beaucoup d’humour et explique très bien en utilisant des exemples concrets. J’ai appris des choses très intéressantes. Les jeux vidéo peuvent être un outil pour apprendre des choses, sociabiliser avec d’autres enfants… Cependant, l’auteur qui apprécie beaucoup les jeux vidéo, a tendance à dédramatiser leurs effets néfastes. Les passages sur la frustration liée à certains jeux m’ont fait penser aux vidéos du Youtubeur « Joueur du Grenier ». D’une façon humoristique, il montre bien comment un adulte peut être amené à perdre son sang-froid face à certains jeux exaspérants.

Milena Geneste-Mas

23/04/2023

Pratique de lecture et lectures pratiques

CUBELLS Cristina, Bruits, joue avec les sons, illustratrice Joana CASALS, éditions Helvetiq, 2022, 32 p. 18€

Merveilleux ouvrage que cet album, magnifiquement illustré par Joana Casals qui réussit une adaptation colorée, dessinée de partitions pensées par Cristina Cubells.

L’album rassemble des doubles pages correspondant à des partitions dessinées. Celles-ci, très aisées à lire, se composent d’onomatopées et d’interjections dont la taille de la police varie, modulant ainsi la durée et la tonalité ; le rythme est suggéré par la succession linéaire et spatialisée des sons à émettre, représentés par des éléments phoniques et par des éléments graphiques à forme géométrique.

Comment l’enfant utilisera-t-il ce livre pratique ? Petit, il lui faudra être accompagné pour saisir le code proposé par Cristina Cubells. Plus grand, il pourra se régaler seul et jouer les partitions. Chaque double page comprend le mode d’emploi du code, un code qui souvent laisse libre cours à l’imaginaire enfantin pour interpréter de manière sonore des symboles graphiques. Évidemment, l’album ne se lit qu’à haute voix.

L’intelligence des autrices est de proposer une initiation à la musique par le jeu et la pratique vocale. Pour conclure, recommandons ce livre joyeux, intelligent, instructif et qui nécessite l’action des jeunes lecteurs et lectrices. Un régal.

 

LANGLOIS Florence, Au dodo, les doudous !, Tourbillon, 2022, 20 p. 12€90

Il y a d’abord l’histoire, toute simple, toute drôle, toute fantaisiste : des doudous jouent leur partition pour l’endormissement de Léon le lionceau. Les images de Florence Langlois, aux couleurs vives, avec aplats et silhouettes délimitées, interprètent les animaux avec anthropomorphisme. Onze situations sont ainsi proposées, onze scènes, où l’intérêt ne vaut pas tant dans les évènements que dans la sollicitation faite au tout petit enfant de participer, d’interagir avec les actions, de redoubler les gestes des doudous. Le livre se fait catalogue dynamique de gestes, un imagier en actions si l’on veut. Et il y a plus encore : par ce doublement gestuel des scènes -car il n’y a pas vraiment d’histoire en dehors d’une suite chronologique menant au sommeil… des doudous- l’enfant est invité à réfléchir, mais en acte nous l’avons vu, à l’utilisation des doudous et à leur réalité affective et relationnelle. Tout ceci, bien sûr, juste par le travail de lecture, car, encore une fois, tout est simple dans cet album cartonné au format italien. Vue, kinésie, motricité gestuelle, plaisir et humour, un livre complet pour les tout-petits. 

 

MANCEAU Edouard, Comment ça va ? Bayard, 2022, 34 p. 9€90

Chagrin, tristesse, désespoir, colère, sentiment de vide, cet album cartonné de format moyen aux coins arrondis pour ne pas se blesser, est un merveilleux objet médiateur entre l’adulte et l’enfant. Il permet de mettre des mots sur ce que le petit ressent, sur ce que tout un chacun ressent. Les illustrations sont stylisées, très parlantes : sur un fond en aplat noir est dessinée une tête d’enfant expressive des émotions ci-dessus citées.

 

RAISSON Gwendoline, Et Paf !, illustrations Ella CHARBON, Nathan, 2022, 26 p. 13€95

Voici un petit répertoire d’onomatopées qui, par doubles pages, présente des situations où se loge un bruit à venir sous l’effet de l’action d’une personne. Nous ne sommes ni dans un imagier, ni dans un dictionnaire, ni dans un récit, mais dans un catalogue onomatopéique. On regrettera une erreur : la présence de l’interjection « But » qui vient perturber la classification des mots du bruit du monde en y introduisant l’expression d’une émotion.

Cette réserve mise à part, ce fort volume de moyen format (18cm x18cm) aux coins arrondis, est une excellente occasion de jouer avec l’enfant sur le langage et d’éclairer avec lui le sens des mots. L’enfant éprouvera alors que le langage est ancré dans le monde et dans nos actions sur le monde. Il comprendra aussi qu’avec le langage peut se construire un récit, une histoire qui donne du sens à l’image proposée. En jouant sur ces mots imitatifs de ce qui s’entend, le petit va jouir de la motivation qui préside à la construction des vocables. Et Paf ! propose des onomatopées usuelles liées à ce que l’enfant connaît, l’entraînant ainsi dans une complicité familière avec l’objet culturel qu’est le livre, qui serait donc aussi ce qui parle du quotidien. En détournant le prière d’insérer, nous dirons qu’à défaut de claquer pour faire de drôles de bruits, cet ouvrage séduit car il illustre aussi des bruits à articuler, tous mis en situation significative.

 

BILLET Marion, Mon premier livre des couleurs à toucher, Tourbillon, 2022, 6 p. 19€90

Magnifique ouvrage pour les tout-petits, réalisé en tissu, avec de la feutrine, du velours, du satin, du coton, de la matière à effet cuir. Les pages en tissus sont reliées entre elles, la lecture est douceur. Centrale dans sa fabrication, la matière ne l’est pas pour le contenu de l’ouvrage. En effet, comme l’indique le titre, il s’agit d’éveiller le tout-petit aux couleurs, par la vue, évidemment, et le toucher ; Le toucher vient à l’appui de la vue.

Les couleurs vont par deux, en général autour d’une couleur primaire, mais pas toujours : jaune/orange, bleu/vert, rouge/marron, rose/violet, et enfin noir/blanc avec gris. On incitera donc l’enfant à manipuler le livre-objet en s’appuyant sur les éléments sensoriels pour introduire le nom des couleurs, à la manière d’un imagier, mais d’un imagier tactile autant qu’interactif -au sens où l’enfant et l’adulte dialoguent autour des péripéties du vagabondage du geste de l’enfant sur le tissu et sur les matières.

Tout en tissu, le livre d’une grande douceur se prête aussi, image par image, page par page, à se raconter une histoire en fonction des paysages et situations -très simples- figurés. Une vraie réussite, qui allie beauté et richesse d’explorations possibles avec l’enfant et par l’enfant.

 

BILLET Marion, Mes Animaux à attraper, Tourbillon, 2022, 6 p. 14€90

Il s’agit aussi d’un livre en tissu avec du papier crissant dans les éléments, ce qui ne manque pas d’intriguer l’enfant et donc de stimuler sa curiosité pour le conduire sur la voie de connaissances nouvelles grâce au dialogue avec l’adulte ou avec un autre enfant plus âgé. Chaque page présente des éléments qui dépassent (queue, oreilles, pattes) poussant le petit à manipuler la page et donc à joindre une action tactile voire gustative à la manipulation de mots. Chat, renard, toucan, cochon, lapin, poisson, crocodile, voilà qui fait du livre-tissu un imagier propice à l’acquisition du vocabulaire, même si, comme dans de nombreux imagiers, le mot réfère à une image et non à l’animal lui-même. C’est une nouvelle belle édition de Tourbillon pour les tout-petits.

Philippe Geneste

02/04/2023

Pour les petits et tout petits

LOUIS Catherine, Oh ! Colette, HongFei, 2022, 24 p. 9€90

Bien que l’éditeur destine l’ouvrage aux tout petits jusqu’à deux ans, il serait mieux d’en faire profiter les petits de 3 à 5 ans. En effet, le très efficace travail de linogravure de Catherine Louis, que nous avons déjà loué dans ces colonnes, propose des dessins (petits pois, carottes, banane, salade, citron, radis, pomme, cerises) en noir et blanc au service d’un propos sur les couleurs que dénonce l’écriture des mots de couleur (vert, orange, jaune, rouge). Mettre en correspondance le mot écrit et le dessin stylisé est mieux adapté aux enfants entrés dans la pensée intuitive qu’à des enfants de 0 à 2 ans.

Cet album de petit format (15 x 16 cm) fait suite l’excellent Hue ! avec le même bonheur de l’immédiateté de la lecture du dessin, la juste centration sur une question (ici les couleurs), le tout agrémenté d’un zeste d’humour lorsqu’apparaît la fillette qui donne son nom à l’album.

On lira avec l’enfant ce livre qu’il pourra tenir dans ses mains sans risque -les couvertures sont arrondies en leur bordure. C’est qu’un autre intérêt de l’ouvrage est de présenter, sur une double page, le légume ou le fruit selon deux points de vue, chacun remplissant une page : entier et coupé, planté et déterré, en botte ou seul. On comprend combien parler avec le petit l’aidera à se nourrir de la richesse du livre tout carton : plaisir cognitif, plaisir visuel et une belle réalisation éditoriale.

 

Cache-cache sonore dans la ville, illustrateur Édouard MANCEAU, Tourbillon, 2022, 8 p. avec animation sonore intégrée 13€95 ; Cache-cache sonore dans la maison, illustrateur Édouard MANCEAU, Tourbillon, 2022, 8 p. avec animation sonore intégrée 13€95

Ces deux créations des éditions Tourbillon proposent au tout jeune lecteur ou à la toute jeune lectrice des situations surréalistes (des vaches installées sur un canapé et derrière ; un canard sous une table, un éléphant dans un bus etc.) et anthropomorphiques. Sur les pages fortement cartonnées, des languettes, des caches doivent être actionnées par l’enfant : un cri de l’animal ainsi découvert se fait alors entendre. Les deux volumes sont donc des imagiers onomatopéiques. C’est joyeux et on ne peut que recommander aux parents ou à un adulte d’accompagner l’enfant afin de donner sa pleine dimension éducative et instructive à ces petits livres très solides aux bouts arrondis et sans dommage à craindre en cas de choc. Une nouvelle collection est donc née qui allie l’audition et le toucher par la manipulation.

 

DENEUX Xavier, Mes Rêves, Tourbillon, 2022, 18 p. 15€50

Pour ses vingt années d’existence, les éditions Tourbillon remettent à disposition du jeune public de 2 à 6 ans une belle réussite de Xavier Deneux : Mes Rêves. En parfait accord avec la psychologie des enfants n’ayant pas encore sept ans, l’ouvrage propose des situations imaginaires. À la manière du « si » dont raffolent les enfants dans leurs jeux, un univers mental, ici graphique, crée un réel, pour l’enfant aussi réel que la réalité physique. Se coulant dans la pensée enfantine, Xavier Deneux met le jeune lectorat en passe d’expérimenter des situations inédites, fantaisistes, périlleuses, saugrenues. L’enfant lectrice ou lecteur entre dans la danse, tourne les grosses pages fortement cartonnées, car cela pourrait être son propre univers où il a l’habitude de voir comment cela se passerait si… que telle chose se produit parce que telle autre est arrivée. Tout est lié à tout, tout se justifie aux yeux des enfants et l’album passionne. Surtout que la réalisation éditoriale et créative avec du foil argenté, de l’encre phosphorescente faisant que le livre brille dans le noir, décuplent l’univers magique imaginé. Mes Rêves est un album où le livre trouve son plein accord enfantin.

 

Baumann Anne-Sophie, Boîtes à surprises, illustrations Anne-Kathrin Behl, Tourbillon, 2022, 16 pages 18€50

Ce livre d’animation comprend dans la double page finale un pop-up, et les autres pages fourmillent de languettes à lever, à tirer, de papiers en accordéon à déplier. Les petites souris, elles sont douze, s’ennuient tellement qu’elles fouillent et farfouillent dans les boîtes à faire peur, les boîtes à secret, les boîtes qui bougent… et l’enfant les accompagne, les aidant à satisfaire leur curiosité irréfragable. Un livre pop-up qui a fait un tabac dans la commission de lisez jeunesse des petits.

 

LANGLOIS Florence, Au dodo, les doudous !, Tourbillon, 2022, 20 p. 12€90

Il y a d’abord l’histoire, toute simple, toute drôle, toute fantaisiste : des doudous jouent leur partition pour l’endormissement de Léon le lionceau. Les images de Florence Langlois, aux couleurs vives, avec aplats et silhouettes délimitées, interprètent les animaux avec anthropomorphisme. Onze situations sont ainsi proposées, onze scènes, où l’intérêt ne vaut pas tant dans ce qui se passe que dans la sollicitation faite au tout petit enfant de participer, d’interagir avec les actions, de redoubler les gestes des doudous. Le livre se fait catalogue dynamique de gestes, un imagier en actions si l’on veut. Et il y a plus encore ; Par ce doublement gestuel des scènes -car il n’y a pas vraiment d’histoire en dehors d’une suite chronologique menant au sommeil… des doudous- l’enfant est invité à réfléchir, mais en acte nous l’avons vu, à l’utilisation des doudous et à leur réalité affective et relationnelle. Tout ceci, bien sûr, juste par le travail de lecture, car, encore une fois, tout est simple dans cet album cartonné au format italien. Vue, kinésie, motricité gestuelle, plaisir et humour, un livre complet pour les tout-petits.

Philippe Geneste et la commission lisezjeunesse


22/12/2022

Dans la nuit émerveilleuse des livres

BAUM Gilles, Tout noir, illustratrice Amandine PIU, Amaterra, 2022, 30 p. 29€90

Nul doute que ce livre-objet, un livre qui se fait frise quand on le déplie, un leporello avec des découpes, sera privilégié sous le sapin de Noël des enfants de 4 à 10 ans. L’objet est de toute beauté, le sujet de grand intérêt : un bug électrique, New York plonge dans le noir. La narratrice est une petite fille dont la maman, femme de ménage ou agente de service, travaille de nuit. Elle est seule chez elle et s’inquiète pour sa maman. Alors elle part la chercher en se munissant de trois allumettes. À la faveur de la nuit, l’étrange s’installe dans le périple enfantin. Les objets s’animent, un girafon sert de monture à l’enfant jusqu’à la rencontre d’un homme-de-rien, un saxophoniste qui se joint à la troupe en formation pour rejoindre la maman. À la troisième allumette, la maman apparaît, sur un banc avec une amie. Elles attendaient un peu de lumière. C’est l’enfant qui craque sa troisième allumette. Bien sûr, la frise noire qui se déplie s’illumine de jaune quand une allumette se consume. Et les cinq membres de la troupe du leporello regagnent l’appartement. Ils montent sur le plus haut toit pour éclairer le monde. La frise se lit d’avers et de revers, le texte sur l’avers seulement. Les dessins sont délicats, la prouesse technique fascine les enfants, l’intertextualité évidente (La Petite fille aux allumettes, Les Musiciens de Brême) enrichit encore la lecture. Les enfants aiment manipuler une histoire, ils peuvent aussi aimer jouer avec le rapport aux deux autres contes. Le texte est d’une poésie qui prend garde de bien maîtriser ses effets afin de laisser l’objet-livre et le travail illustratif emporter d’abord les enfants, lectrices ou lecteurs dans la nuit émerveilleuse.

 

 

CRÉPON Sophie & VEILLON Béatrice, L’Histoire des enfants en BD, illustrations de Béatrice VEILLON, Bayard, 2022, 213 p. 19€90

Ce fort volume part de la préhistoire, passe par l’Antiquité, le Moyen Âge, les Temps modernes, le XIXème siècle, le XXème et enfin le XXIème siècle. Un texte documentaire accompagne des histoires en bande dessinée (24 BD et 26 pages documentaires) retraçant la condition des enfants dans diverses civilisations et à travers les temps. Si on regrettera que la famille soit posée bien précocement dans l’histoire de l’humanité, on ne peut que noter la richesse informative du travail des deux autrices. L’enfant -de 8 à 13 ans- pourra lire le livre chronologiquement aussi bien que s’y plonger au gré de ses intérêts. Outre les temps préhistoriques, il est invité à découvrir les civilisations égyptienne, grecque, amérindienne. L’enfance dans la civilisation occidentale est plus particulièrement décrite à travers son Histoire, et le XXIème siècle est l’occasion de découvrir aussi l’enfance chez les Yanomami, au Pakistan. Bien sûr, la Convention Internationale des droits de l’enfant (1989) fait l’objet d’une page documentaire. Cette somme au papier glacé sera sûrement un cadeau prisé.

 

Mastro Pablo A., Des Histoires plein le ciel, illustrations de SUÁREZ, Helvetiq, 2022, 32 p. 14€

Cet album au format italien coïncide avec l’âge des « pourquoi ? » enfantins portant sur le ciel. Or, ce qui intrigue l’enfant est aussi ce qui a intrigué, apeuré, fasciné l’humanité en ses premiers âges. L’album traduit de l’espagnol conjoint ces deux problématiques, l’une astronomique, l’autre mythologique et anthropologique.

Ouvrons ce livre noir du monde des étoiles, des constellations qu’elles figurent et des galaxies qu’elles forment. L’imagination enfantine, si prompte à trouver justification à toute chose va, avec ce petit livre aux peintures oniriques et aux dessins abstraits, être confrontée aux réponses apportées par les imaginations ancestrales qui l’ont précédée. À son état de fabulation actuelle, l’enfant se voit proposé d’autres interprétations des constellations. Rien que cela est déjà, pour l’enfant, une richesse dans son apprentissage de la relativisation de son point de vue.

L’album part des dénominations communes attachées aux configurations des étoiles dans le ciel. L’enfant approche donc directement des récits de la mythologie grecque. On part du connu ou relativement connu, en tout cas d’un déjà entendu par l’enfant ; Puis commence le grand voyage vers d’autres civilisations et peuples : les Inuits, les Aborigènes, les Kazakhs, les Sumériens, les Japonais, les Navajos, les Kiliwas, les Polynésiens, les Sans (Afrique), les Incas. À chaque fois, une constellation sert de support de comparaison entre le connu et la civilisation abordée. Les dessins, couleurs et compositions varient, en approche du graphisme et des motifs artistiques des peuples sollicités. Et à chaque fois, ce sont de belles histoires, brèves, qui emportent vers un ailleurs où l’imaginaire roi cherche à se marier au réel qui fuit. La connaissance s’éclaire ainsi grâce à la multitude de voix imaginantes de l’humanité.

 

PRIME Joanna, ROI Arnaud, Océanomania, illustrations de Charlotte MOLAS, Milan, 2022, 14 p. 24€90

Ce livre est d’une belle facture éditoriale : un ingénieur papier (Arnaud Roi) a conçu des pages en pop-up. L’illustratrice use de couleurs chaudes et mates pour rendre compte des milieux marins décrits. Enfin Joanna Prime est une biologiste spécialisée en mammifères marins. On a donc une excellente présentation informative, une fabrication en pages qui se déplient et en pop-up qui enchante le jeune lectorat dès 7/8 ans, un grand soin apporté à la composition des images en couleurs. Le livre parcourt l’Atlantique, la mer Méditerranée, la Grande Barrière de corail, les abysses. Faunes et flores, un peu de géologie aussi sont convoquées. Le livre surprend les enfants, se lit et se relit. Les informations données sont ciblées, non foisonnantes mais précises. Elles sont aussi situées grâce à une carte accompagnant les quatre milieux visités. Ainsi, le jeune lectorat suit sans difficulté les textes tout en repérant les plantes, les animaux ou les reliefs marins sur les images. C’est un livre-objet qui fera un beau cadeau de Noël.

 

RYLANT Inge, Ma Petite Collection de choses, Amaterra, 2022, 1 boîte et 4 livres de 18 p. 24€

Présentée sous la forme d’un coffret à quatre compartiments, contenant chacun un livre cartonné de 18 pages, Ma Petite Collection de choses est un livre pratique, un documentaire et un imagier tout à la fois. Chaque livre décline la présentation de choses dans le cadrage d’une forme : le demi-cercle, le carré, le cercle, le triangle. Aucune forme géométrique n’est appréhendée abstraitement puisqu’elle sert de base à un imagier (une image et dessous la désignation de l’objet imagé). Mais l’intérêt ne s’arrête pas là. La conceptrice, Inge Rylant procède pour chaque livre par double page : il s’agit pour l’enfant de trouver le lien entre l’image de gauche et celle de droite, en dehors de la forme qui sert de cadrage. Ainsi, le livre implique l’adulte auprès de l’enfant pour qu’il stimule son imagination, sa capacité d’observation, ses facultés intellectuelles. En effet, les éléments fondamentaux sur lesquels s’appuie le travail de Inge Rylant sont la composition et la couleur. Les prolongements de cette « lecture-observation-compréhension-désignation » sont multiples, à commencer par la recherche dans l’entourage de l’enfant de ce que propose l’expérience du livre.

La boîte contenante est fortement cartonnée avec un aimant pour assurer la fermeture. Les livres sont eux aussi cartonnés avec des coins arrondis, parfaitement pensés pour les petites mains. On peut passer de longs moments avec l’enfant à partir de 12 mois et les enfants de trois à cinq ans apprécieront vivement passer d’un livre à l’autre, imaginer des histoires, s’amuser à interpréter des images.

Voilà une très bonne idée de cadeau.

 

Dans l’Océan, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90 ; Dans La Jungle, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90

Ces deux ouvrages sont des imagiers commentés. Ils nécessitent l’accompagnement de l’enfant durant les premières lectures, afin d’étayer les interprétations enfantines des images et notamment des transformations. Parce qu’en effet, ces deux livres reposent sur un mécanisme judicieux qui permet à la figure représentée (pour Dans La Jungle : le caméléon, le paon, le lézard à collerette, la tortue, ; pour Dans L’Océan : le diodon, la baudroie, le poulpe, la raie).

Bien sûr, le choix des animaux, absents de l’univers enfantin, interrogent. Comment l’enfant va-t-il s’approprier ces images ? N’est-ce pas pour lui l’équivalent d’animaux sortis d’une encyclopédie des animaux fantastiques ? Ne va-t-il pas voir et suivre des yeux les pages comme on entre et évolue dans un univers du merveilleux ? Nous pensons que c’est un grief que l’on peut faire aux deux ouvrages. Toutefois, le foisonnement sans complexité de l’illustration, les pages fortement cartonnées, les bous arrondis pour que l’enfant ne se blesse pas, tout cela l’invite à la manipulation de l’objet-livre.

De plus les deux ouvrages convainquent par le procédé de fabrication sur lequel repose leur originalité. Un mécanisme de languette s’actionne dès qu’on tourne une page. Si bien que l’animal vu dans un cadre rond se métamorphose en un état de lui-même différent : le paon fait la roue, la tortue rentre dans sa carapace etc. Or, on sait combien il est difficile de faire accepter à des petits et tout petits que même changé, même transformé, un animal, un objet demeure identique à lui-même. L’enfant de cet âge n’a pas encore atteint la conservation. Là, il peut se rendre compte que l’on parle toujours du même animal, même si l’image le présente sous un aspect différent.

 

MINHÓS MARTIN Isabel, Le Monde en 11 voyages extraordinaires, illustrations de CARVALHO Bernardo P., éditions Helvetiq, 2022, 136 p. 24€90

Comment l’homme s’est-il imaginé un ailleurs ? Quel est cet élan de curiosité qui l’a poussé ? Comment se repérait-il avant que n’existe la cartographie ? La carte est-elle une science des rêveries spatiales ?

Le petit enfant explore le monde qui l’entoure, il y découvre de l’inouï, il s’y accommode, l’assimile, s’y invente en terrain connu ou inconnu, donnant vie à ce qu’il voit, aux formes qu’il perçoit, prêtant animation à tout ce qui se trouve là : l’explorateur, l’exploratrice, les découvreurs sont-ils comme les enfants au point que ceux-ci pourraient y puiser quelque éthique de vie humaine ? Mais lesquels ? Ceux qui partis d’autour de soi se sont approprié terres, personnes, travail des membres de peuples colonisés ? Ceux mus par une volonté d’évangélisation et d’esclavage, assumant leurs conquêtes territoriales au nom de la foi et de la fureur de la guerre ? Ceux qui imbus de leur civilisation ont écrasé celles qui, leur étant inconnues, n’avaient pour eux aucune existence ? Comment le désir d’ailleurs peut-il échapper à l’égocentrisme civilisationnel, à l’égocentrisme social, à l’égocentrisme individuel ?

Le livre, illustré de dessins à l’encre et, semble-t-il, au fusain, mais aussi de peintures pleine page aux couleurs prononcées sur papier mat qui font penser aux paysages de Georgia O’Keefe (voir le blog lisezjeunessepg du 9 janvier 2002), apportent des réponses à ces questions. L’autrice explicite son choix de ne pas éclairer les atrocités dont les missions exploratrices ont abouti à l’esclavage, à l’élimination de peuples entiers, à des génocides, à des asservissements les plus brutaux. Elle explicite le privilège donné aux découvreuses et découvreurs ayant parcouru le monde dans le but d’accroître les savoirs anthropologiques, scientifiques, écologiques, géologiques, biologiques… Ainsi, et selon l’ordre chronologique de leur départ : Pyhéas (-350 av. JC), Xuanzang (629), Jean de Plan Carpin (1245), Marco Polo (1271), Ibn Bettûta (1325), Bartolomeu Dias (1487), Jeanne Baret (1767), Joseph Banks (1768), Alexander von Humboldt (1799), Charles Darwin (1831), Mary Henrietta Kingsley (1894). Pour chacun d’eux et chacune d’elles, une carte montre à l’enfant lecteur le trajet de l’explorateur, de la découvreuse.

Savoir explorer, c’est savoir rencontrer, nous dit Minhós Martin, sinon explorer revient à s’approprier pour soumettre.

« Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à prendre la route quand la route n’existe pas ? » Le même élan que ce qui pousse à connaître, quelqu’un qui ne connaît pas, le même élan qui poussera l’enfant à ouvrir ce livre magnifique. Peut-être, en tirera-t-il pour leçon que « laisser à l’impossible la possibilité de se réaliser » apporte compréhension, sciences, et élargit nos idées.

 

HEGARTY Patricia, Un Soir dans les collines, illustrations de Xuan LE, Glénat jeunesse, 2022, 26 p. 13€90

Ce bel album coloré à souhait, est réalisé en pages découpées, les décors jouant des fenêtres ainsi creusées dans le volume, donnant une perspective aux tableaux qui se succèdent au fur et à mesure que l’enfant tourne les pages. Le nuancier des couleurs progresse, suivant en cela le passage du soir à la pleine nuit. Le récit est donc temporel, une temporalité directement saisissable par l’enfant car c’est celle du passage du jour à la nuit, du jeu au coucher. Le contenu de l’histoire est simple : la description du comportement d’un certain nombre d’animaux et de leurs petits, ce qui enthousiasme les enfants. Grâce au découpage des pages, accompagner l’enfant dans sa lecture peut permettre de lui poser de nouvelles questions et le pousser à scruter en profondeur les illustrations, à interroger le retour d’une double page à l’autre d’un même animal, l’amener à anticiper les attitudes des animaux. La beauté des pages illustrées opère une vive attraction sur les petits, dès quatre ans, mais aussi jusqu’à sept ou huit ans. Une nouvelle fois, le livre pour la jeunesse resplendit d’une créativité éditoriale rare dans les autres secteurs littéraires.

 

FIGUERAS Emmanuelle, Au Creux des arbres, illustration Sylvie BESSARD, Milan, 2022, 32 p. 18€

De l’automne à l’automne, puis de l’automne au printemps, cet admirable album décrit le cycle des saisons appliqué à l’arbre. Un pommier d’abord, un marronnier ensuite puis une forêt de bouleaux et des sapins pour enfin revenir au pommier. Le pommier sert de modèle pour expliquer comment la graine se transforme en arbre puis en feuilles et en fruits. L’enfant lecteur découvre ces arbres mais il les découvre dans la synergie avec les animaux qui les peuplent, qui les habitent ou qui les voisinent, dans la synergie avec la terre et le devenir des feuillages. Il croise la migration de certains des animaux présents, s’arrête plus patiemment sur le lérot qui court jusqu’à sa sortie de l’hibernation, le hérisson, les papillons Belles-Dames. L’album est donc un récit empli de péripéties naturellement déterminées, tout en étant un documentaire facile à lire dès l’âge de 7/8 ans. Bien sûr, on peut lire l’ouvrage à des plus petits.

Mais sa spécificité, Au Creux des arbres la tient du travail minutieux de fines découpes au laser qui enluminent les pages, dévoilent l’univers arboricole dans une perspective écologique globale. Un très beau livre.

Philippe Geneste

04/12/2022

Le livre pour pratiquer la cognition, l’art et la littérature

Pour les petits petits

MEUNIER Hervé, Croque-Cochon, rouergue, 2022, 56 p. 17€

Sur la base du conte des Trois Petits Cochons, voici un album aux pages cartonnées et aux vives couleurs, jouant du beaucoup et du peu, pour apprendre aux petits enfants à compter, leur apprendre quelques dénominations de couleurs, leur apprendre à désigner des formes. Le graphisme plaît aux petits, il est humoristique et joyeux. Le franglais utilisé, notamment pour les nombres, n’a guère de justification ; quant aux paronymies présentes de ci de là, elles vont à l’encontre de l’intérêt de l’apprentissage. Ce sont deux choix curieux et qu’on regrettera car le travail d’édition et l’œuvre de l’illustration sont réussis.

 

Pour les petits petits et les moins petits

SIMON Isabelle, En Route !, éditions Kilowatt, 2022, 40 p. 11€

Un tel album se prête à un grand nombre de discussions avec l’enfant non lecteur ou même lecteur. L’histoire tient en un récit itératif : des personnages se rassemblent sur le modèle des musiciens de Brêmes, défilent puis subissent une catastrophe qui les fragmente. Puis la ribambelle se reforme, faite de personnages recomposés ; ils défilent et une nouvelle catastrophe…

Les personnages sont surréalistes dans la mesure où il s’agit de figures anthropomorphiques composées de matière minérale. L’histoire est donnée comme une variation sur un schème narratif identique. Cette propédeutique à la fiction est d’une compréhension immédiate pour les enfants.

Mais on parlera aussi avec le jeune lectorat de la construction de l’histoire, de la création des personnages. Il s’agirait alors d’amener l’enfant à comprendre que l’autrice a d’abord créé des personnages avec des cailloux, qu’en mélangeant les composantes de chacun elle a pu recomposer d’autres figures. Ensuite, on expliquera à l’enfant que la créatrice de l’album a photographié ses figurines et a réalisé un montage, comme elle l’aurait fait pour un dessin animé. Enfin, en s’appuyant sur la dernière page de l’album, on pourra proposer au jeune lectorat de créer à son tour des personnages puis à son tour une histoire mettant en scène ces personnages.

Nous avons parlé de propédeutique à la fiction, ce qui nous semble juste car, au fond, Isabelle Simon, à l’instar du poète Nerval, en appelle à la primauté de l’imagination sur le réel. Mais par le procédé même de création, Isabelle Simon rappelle que l’imagination se nourrit du réel pour construire un surréel.

 

Pour les moins petits

Je Trouve, Musée des impressionnismes Giverny. RMN- Grand Palais, 2022, 32 p. 11€90 ; Je Cherche, Musée des impressionnismes Giverny. RMN- Grand Palais, 2022, 32 p. 11€90 ; Je Compte, Musée des impressionnismes Giverny. RMN- Grand Palais, 2022, 32 p. 11€90

Ces trois livres de la collection « L’Art à tout petits pas », s’adresse par syllepse aux tout petits et petits, mais aussi aux enfants des âges de l’école primaire. Pour les deux premiers, le principe en est simple : un tableau est présenté et en face est donné la copie de ce tableau avec des modifications. Il s’agit de repérer les modifications. Pour le dernier, un tableau est donné et il s’agit de compter un objet ou un motif ou un détail désigné, présent une ou plusieurs fois dans le tableau. Ce dernier volume est donc un livre d’art, un documentaire qui sensibilise à la peinture et qui joue un rôle parascolaire dans l’apprentissage du nombre et du décompte. Non sans humour avec la double page finale : « 10 000 et plus, une myriade de touches de couleur »… Les deux premiers volumes rejoignent Je Compte en ce qu’ils sont une initiation à la lecture de la peinture, à être regardeur de peintures.

Livres pratiques, livres parascolaires, livres documentaires, les trois volumes sont à recommander. Les albums anticipent toute frustration en donnant, en fin d’ouvrage, les solutions au cas où l’enfant achopperait sur le repérage des transformations apportées. L’enfant y apprend le jeu des différences et des ressemblances, son attention est sollicitée en des temps où le mode de vie contemporain vient la perturber assez violemment. Ludique, les ouvrages offrent une éducation à l’art avec des reproductions de qualité des tableaux de l’ère de l’impressionnisme.  


Pour les bien moins petits et les plus grands

ARROU-VIGNOD Jean Philippe, Les recettes du chef. Histoires des Jean-Quelque-Chose, illustrations de François Avril, Gallimard jeunesse, 2022, 158 p.,14€50 ; ARROU-VIGNOD Jean Philippe, Les recettes du chef, lu par Laurent Stocker, CD-MP3, 1h30, 18€50.

Comme décrire un personnage, inventer des dialogues, trouver un titre ? À ces questions qui sous-tendent l’exercice des ateliers de l’écriture par des écrivains professionnels, Les recettes du chef apportent des réponses, en les mettant en pratique. L’ouvrage fait l’éloge du métier d’écrivain : « Un roman est composé d’une multitude d’éléments qui requièrent une technique particulière. Pas facile de les mettre en œuvre si l’on n’en connaît pas les rudiments. C’est pourquoi je crois beaucoup aux conseils d’écrivains, aux ateliers ou aux cours d’écriture créative. Ils aident à ne pas violonner interminablement dans sa chambre dans l’attente de la note juste » déclare Arrou-Vignod dans le dépliant de présentation du livre.

Les souvenirs d’enfance inspirent les Histoires des Jean-Quelque-Chose et Laurent Stocker qui lit ces histoires sur le CD-MP3 en fait magistralement ressortir l’humour. Car ce livre qui s’inscrit dans une logique éditoriale des séries, celle des Jean-Quelques-Choses se situe entre l’autobiographie et l’autofiction. L’enfance en est la source imperturbable, car elle est « un fonds inépuisable » dit Jean-Philippe Arrou-Vignod. À la fin du livre, un cahier d’écriture peut servir de guide incitatif au jeune lectorat de 9 à 13 ans.

 

28/08/2022

Pour une fin d’été gorgée d’images et de vertiges

DURLEY Natasha, Dans les airs, éditions amaterra, 2022, 32 p. 13€90

Tout ce qui est dans les airs, animaux, phénomènes naturels, créatures mythologiques ou de légendes, objets de la technologie humaine, fantôme et super-héroïne, astres et insectes, mais aussi ce qui est en contiguïté avec l’air (chapeau) ou bien qui appelle l’élément aérien par sa place sur le corps (le chapeau). Les seize feuilles cartonnées qui se présentent sous la forme d’un dépliant augure du jeu et de bien des manipulations par l’enfant. Sur chaque page un dessin peint plutôt stylisé est un bon support pour interroger l’enfant sur ce qu’il voit, ce que c’est comment ça s’appelle s’il en a déjà vu… Et l’expérimentation auprès de la commission lisez jeunesse a montré que le livre dépliant avait du succès avec les petits.

Avec son rabat aimanté, la couverture du livre se ferme comme un petit coffre à merveilles que l’on peut poser sur un rayon de livre ou bien transporter sans peur de l’abîmer car il est solide. L’air de rien, c’est un bon petit livre pour offrir grande joie aux petits et petites d’humains.

 

CAHEN Laurie, Toni DEMURO, L’Oiseau qui avait avalé une étoile, éditions Cipango, 2022, 40 p. 17€

La situation initiale, toute entière contenue dans le titre, qualifie le surréalisme de l’univers fictionnel dans lequel va pénétrer le jeune lectorat. Le dessin géométrisé de illustrations, le choix de couleurs mates disposées selon des contrastes adoucis, la physionomie des personnages (animaux et un humain) suggérant plus qu’elle ne la dessine la tristesse, l’utilisation de fonds tramés de couleurs -aplats noirs, pour des raisons évidentes, exclus-, introduisent l’enfant à une réflexion sur l’accueil et le rejet, sur l’altruisme et l’égoïsme, sur la nécessité de la relation à l’autre pour connaître le bonheur.

L’autrice use de la poésie comme d’un instrument philosophique. On pourrait compter dix-huit strophes, bien que, si les onze premières sont avérées, les sept dernières sont davantage des transpositions en vers d’une prose non versifiée. Or, cette césure entre vers et prose transposée en poésie correspond au passage de la genèse du malheur à la genèse du bonheur. La onzième strophe évoque la détresse de l’oiseau qui pleure « quelques / larmes scintillantes », la douzième sanctionne toute cette moitié du récit en préparant une solution à l’histoire et les six dernières proses mise en strophe déroulent la rencontre de l’autre jusqu’au dénouement.

Selon une trame de conte, l’éblouissement, qui accompagne l’avalement de l’étoile par l’oiseau, est suivi par sa transformation physique avant que le sentiment du malheur fasse son œuvre. Par l’intervention magique d’une larme et de la fleur qu’elle engendre, le récit prend un tour nouveau, inverse à la dramatisation de la première moitié. C’est grâce à l’union de la solitude de l’homme et de la solitude de l’oiseau que se réalise le voyage au bonheur. La persistance d’une tonalité mélancolique, et d’une tendre joie pour la dernière image qui est aussi celle de la couverture ne signifierait-elle pas, allégoriquement, que les êtres humains loin de s’approcher du bonheur parce que se rapprochant des autres œuvrent sans cesse à leur malheur en cultivant rejets, xénophobie et haine du pas pareil ?

 

HERRMANN Ève, Mémo des oiseaux, illustrations Roberta ROCCHI, Nathan, 2022, 60 cartes à jouer + un livret des règles du jeu et supplément documentaire16 p. 12€90

Pour toucher tous les âges, trois niveaux de jeu sont proposés. Le premier niveau consiste à apparier des cartes « oiseau » identiques. Le second niveau consiste à apparier une carte « oiseau » avec une carte « plume » correspondante. Le troisième niveau consiste à jouer avec les soixante cartes et à faire correspondre à la carte « plume » les deux cartes « oiseaux » identiques. Les cartes sont petites, manipulables par de petites mains. Les illustrations sont en couleur et de style naturaliste. Très vite, les enfants d’âges différents peuvent jouer entre eux, les petits sous la direction des plus grands. Le jeu entraîne à l’observation et, en même temps, fait découvrir vingt espèces d’oiseaux. Si l’enfant habite en campagne, il pourra aussi faire le rapprochement avec certains oiseaux du jardin. Une heureuse publication présentée sous la forme d’un coffret comme un jeu de société.

 

FAROTTO Andrea, La Vérité est comme un oiseau !, illustrations PIROLLI Anna, amaterra, 2022, 26 p., 14€90

Il s’agit d’une fable structurée par le trope de la comparaison. Le sujet en est le rapport entre la vérité et le mensonge. Le grand format met en valeur les images colorées et finement conçues pour créer des ambiances en lien direct avec la phrase du légendage qui court en bas de la double page. La comparaison rencontre ainsi une première étape de sensification (construction du sens) puisque l’image la concrétise visuellement.

Il faut attendre la fin de l’album pour comprendre qu’en fait, il s’agit d’un dialogue entre un père et son fils, le père cherchant à savoir qui a fait une bêtise… Si les vingt-et-deux premières pages semblent une leçon classique de morale portant à la dénonciation du mensonge et à l’approbation de la vérité, les quatre dernières sont un pied de nez à la fable. L’enfant accusera le chien, tournant la fable en contre-fable, en quelque sorte. Cette fin autorise une relecture plus libre de l’album et on ne manquera pas de solliciter l’enfant à pratiquer cette relecture. Par exemple, avec un petit non-lecteur, on lui demandera ce que l’image dit, donc ce qu’il voit sur l’image, l’amenant ensuite à comparer l’image avec le texte lui donnant légende. Cet aller-retour entre la comparaison de l’image avec le texte (lecture spontanée, conventionnelle) et la comparaison du texte avec l’image (lecture plus appropriée à l’enfant, permettant en tout cas de faire participer plus pleinement l’imaginaire enfantin à la construction du sens de chaque double page,) s’avère un excellent exercice de pensée. Nul doute, bien sûr, qu’il faille lire l’album avec l’enfant pour que toute sa richesse de lecture s’accomplisse.  

 

LOZANO Luciano, Tancho, traduit de l’espagnol par Sébastien Cordin, éditions des Éléphants, 2022, 48 p. 15€

« Le ciel nous parle de passages et de retours.

Nos migrateurs sont revenus.

(…)

Leurs ailes fragiles

Leurs chants et leurs secrets.

Maigres,

survivants,

affamés.

Gorgés d’images et de vertiges. »

Chantal Dupuy-Dunier, Mille grues de papier,

Paris, Flammarion, 2013, poème 403

 

Inspiré d’un séjour à Tokyo où l’auteur dit avoir « été étonné par le sens esthétique des Japonais », voici un album aux images épurées, qui se passe sur l’île d’Hokhaïdo. Le petit héros observe les grues, symboles de l’île, source d’inspiration pour le jeune Yoshitaka Ito. Sa passion est si forte, que les habitants l’appellent Tancho du surnom donné aux grues en japonais.

L’enfant observe et c’est l’occasion pour les enfants qui lisent l’album de suivre la danse des grues, d’observer à leur tour leurs mouvements, mais aussi les paysages tracés avec précision parsemé de taches floconneuses, puis se perdant au lointain embrumé.

Fait notoire, l’album présente l’enfant qui grandit, devient jeune homme, introduisant par là une dimension temporelle dont l’effet est d’ouvrir l’album à des lecteurs et lectrices plus âgés, jusqu’à la pré-adolescence ; Cette dimension temporelle est essentielle à l’histoire car les illustrations rendent compte de la diminution du nombre de grues.

Tancho va en nourrir deux, durant l’hiver et une relation s’installe offrande réciproque de la nature et de l’humanité. Dans les paysages gris aux arbrisseaux squelettiques tracés avec précision contrastant avec le lointain perdu sous un ciel opaque, les grues, l’hiver d’après, reviennent avec un oisillon. Tancho travaille la terre. Les grues profitent du grain conservé des récoltes.

Tancho vieillit. Il a une fille, Sadako, qui le remplacera auprès des grues. Sadako, du nom de cette enfant, Sadako Sasaki, irradiée lors du largage de la bombe américaine sur Hiroshima, qui confectionnait des grues, s’étant donné le but de mille grues en origami, pour ne pas mourir… Les grues rappellent donc aussi la barbarie de la guerre, car toute guerre est crime.

L’album de Luciano Lozano prend ainsi plusieurs dimensions : une belle histoire animalière, un hymne à la fidélité des sentiments, un chant pour la paix, pour la conciliation entre nature et humanité, un rappel de faits historiques Yoshitaka Ito a réellement vécu, tout comme Sadako Sasaki) où le symbolique a réussi à triompher malgré le fanatisme des militaires nucléocrates. Par la soule articulation de ces diverses dimensions, Luciano Lozano prose une fiction qui pourrait être dite documentaire, il lance les lecteurs au cœur d’une histoire où le désir de vie affronte la puissance de mort, où le réalisme illustratif trouve son accomplissement dans la suggestion poétique des paysages des marais de l’île d’Hokhaïdo.

Philippe Geneste