Anachroniques

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14/06/2026

Nef de mots musant sur vagueleuse

DAVID, François, Ma Mamie en poévie, illustrations Elis WILK, éditions CotCotCot, 2019, 32 p. 14€50

Dans l’étude que nous avions consacrée à l’œuvre pour la jeunesse de François David (1), nous écrivions : « le sens de la poésie, François David semble le trouver dans la force d’incitation à écrire, dans l’invitation faite aux lecteurs à prendre la plume, à poursuivre l’élargissement –libération autant qu’agrandissement- de l’espace imaginaire. Ecriture de l’espace, la poésie de François David est réflexion obligée du langage sur lui-même ». Ma Mamie en poévie confirme cette remarque. L’auteur interpelle sans cesse l’enfant, l’enjoignant à écrire lui-même et pour ce faire, lui donnant des techniques d’écriture. C’est d’ailleurs un principe de la poésie de François David, d’inscrire la voix de l’autre ou de lui parler, de l’impliquer. Toute création poétique est dialogue pour s’y exercer pratiquement elle-même. Remarquons, au passage, l’intelligence de François David et Elis Wik, d’avoir évité une voix narrative masculine (d’un petit garçon) ; ainsi la lecture reste centrée sur la poésie et ne dévie pas sur une éventuelle part autobiographique de l’album.

De la poésie du mot…

Soucieux de captiver son jeune lectorat, François David fait une grande place aux déformations de mots, soit par adjonction soit par suppression soit par déplacement interne, soit par inversion, soit par substitution (ainsi poéVie à la place de poéSie) soit par jeux à partir de la morphologie, soit par l’exacerbation du sens et toujours les assonances et les désirs anagrammatiques. La poésie du mot est souveraine auprès des enfants. Elle n’annule pas les autres, mais elle est privilégiée car c’est d’elle que part l’enfant, de par le développement même du langage au cours de son acquisition. La poévie de Mamie est une entreprise de remotivation des mots ordinaires.

 

Ce choix est renforcé par le parti pris de la simplicité. Dans Ma Mamie en poévie elle se signale par l’usage d’un langage imité de l’oralité. Mais qui dit simplicité ne veut pas dire que tout dans l’écriture est explicité, loin de là, évidemment. Mais soit par l’image d’Elis Wik soit par le co-texte, l’expression littéraire ne laisse pas le jeune lectorat dans l’ambiguïté du sens. Bien sûr, les illustrations interviennent ici. Collages, surimpressions, dessins, coloriages et peintures instaurent visuellement un univers en décalage avec le réel qui colle avec le chant des signes de Mamie, avec les dialogues drolatiques ; ils accompagnent aussi les élans corporels initiés par le rythme au cœur du travail du langage. D’ailleurs, un livre interactif a été réalisé (mamamieblog.wordpress.com).

… à la poésie des sens

Mais d’autres procédés sont convoqués. Ma Mamie en poévie fait une grande place à la chanson. Celle-ci joue sur les rythmes, les sons, les assonances. L’approche poétique du monde par l’album de François David et Elis Wik, ne se prive pas de métaphores comme, par exemple, pour la désignation des crayons de couleur avec des noms d’oiseaux. Le rébus et la devinette dessinée sont aussi présents. Il faut y ajouter, bien sûr, le travail graphique, généralement de pleine page, qui illustre le texte, parfois y ajoute une piste de sens. L’humour du travail graphique entre en échos avec l’humour discret du texte, le rend davantage sensible aussi. En effet, Mamie métamorphose le banal en utopie, en fantaisie, or l’humour ne se définit-il pas par le sentiment « des limites de l’esprit et de la banalité des choses » (2) ?

Si la poésie est l’objet de l’album, son support est une narration par une enfant, la petite fille de Mamie. Par ce choix, nous l’avons dit, l’album évite l’écueil d’une interprétation autobiographique et reste concentré sur la puissance du langage. Mais ce choix, que l’on retrouve dans la confection des illustrations d’Elis Wik, fait de l’enfant l’instance de la parole écrite.

La complicité de l’enfant avec sa Mamie signifie l’engagement de l’enfant dans une temporalité qui n’est pas celle de la vie contemporaine. Contre l’urgence l’écoute réclame la patiente attention, contre l’accélération, le dire appelle le détour et le refrain, tous deux coûteux en temps passé ; contre la communication instantanée, la fantaisie du racontage se délecte de la divagation mêlant passé et utopie, choses vécues et faits imaginaires, vagabondage et souvenir. Avec Mamie, la personne humaine combat la corrosion des émotions ou des sentiments, elle exalte l’intelligence des images contre l’iconoclasme techniciste qui tend en toute chose à faire barrage au non quantifiable confondu avec le rationnel. Mamie vit l’irrationnel, le partage, invite à en propager l’attitude. Avec Mamie, la personne ne compte pas son temps, temps long et temps court n’ont aucun sens. Ce qui a du sens est de prendre tout son temps, d’écouter venir les mots et les phrases, d’y percevoir des scansions, d’y laisser sa réactivité en liberté. 

Conclusion

Ma Mamie en poévie peut être lu comme un livre du passage : s’adressant à l’enfant le poète met en scène une situation propice à laisser vagabonder l’imagination. La figure de la grand-mère, avec ses décrochages du sens (par mamimorphose cerveau devient le lâcheur), ses rêveries voyageuses, sa gourmandise des mots et des jeux sonores, sa disponibilité à l’accueil de l’imaginaire, avec son infinie patience à écouter la vie qui se rappelle ou qu’elle veut imaginer avec espièglerie, imprime une quiétude souveraine à l’univers poétique de l’album.

Ni littérature enfantine ni littérature de jeunesse, la poésie de François David les englobe toutes deux, sans distinction, indiquant ainsi que la poésie s’appuie sur une part d’enfance, enfance du langage, enfance des auteurs et autrices, enfance des lectrices et lecteurs.

Parce que l’enfant conquiert les mots par son expérience, parce que la lecture est une de ses expériences, lui offrir Ma Mamie en poévie c’est l’inviter à se saisir de la culture du langage, de la sentir palpiter en lui en réagissant aux pages, tournées l’une après l’autre, puis l’une après l’autre retournée. François David poursuit, avec cet ouvrage sa quête d’une éthique par le libre langage pour tous et toutes. Chez lui, comme nous le développions en 2015, la nomination poétique pose la gourmandise des mots pour éthique. À cette nominéthique les éditions CotCotCot apportent un écrin qui magnifie la création singularisant l’album en passion de rêverie.

Philippe Geneste

(1) Lire https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ 16 août 2015 et 24 août 2015. _ (2) Dupriez, Bernard, Gradus. Les procédés littéraires (dictionnaire), Paris, UGE, 1980, 543 p. – p.234.