Anachroniques

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24/08/2015

L'innocence ou les mots païens

Le blog de cette semaine propose la deuxième partie d’une étude portant sur l’œuvre poétique de François David, auteur majeur de la poésie contemporaine destinée à l’enfance. Nulle part mieux qu’en poésie, nous ressentons la ténuité de la distinction entre littérature de jeunesse et littérature enfantine. Nulle part mieux qu’en poésie, trouvons-nous meilleur terrain d’expérience pour l’ouverture des aires imaginaires à l’inépuisable soif du monde. Une des volontés de François David est d’associer les images (photographies, œuvres graphiques, peintures, dessins) à l’œuvre, non pour remplacer du texte, non pour illustrer le texte, mais pour l’interpréter ou à l’inverse être interprétée par lui. La poésie y approfondit son rapport privilégié à l’image, aux figures et aux tropes, grignotant de nouveaux terrains d’écriture, mais toujours dans la simplicité. Car le sens de la poésie, François David semble le trouver dans la force d’incitation à écrire, dans l’invitation faite aux lecteurs à prendre la plume, à poursuivre l’élargissement –libération autant qu’agrandissement– de l’espace imaginaire. Ecriture de l’espace, la poésie de François David est réflexion obligée du langage sur lui-même.

David François, Ma bien-aimée, illustrations de Marc Solal, MØtus, 2006, 42 p. 12€ [MB-A]
David François, Bouche cousue, illustrations d’Henri Galeron, MØtus, 2010, 72 p. 10€ [BC]
François David, Vole Vole Vole, illustrations de Consuelo de Mont-Marin, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, collection Lalunestlà, 2011, 62 p. - p.34 8€ [V]
David François, Tes mots sur mes mots, Motus, 132 feuillets dans un boîtier en simili cuir, 2011, 10€ [TMM]
David François, Les Croqueurs de mots, croqués par Dominique Maes, MØtus, 2014, 70 p. 10€ [CM]
David François, Passage, illustrations de Consuelo de Mont-Marin, Les Carnets du Dessert de Lune, 2014, collection Pleine Lune, 70 p. 10€ [P]
François, Papillons et mamillons, illustré par Henri Galeron, mØtus, 2015, 80 p. 11€
David François & Grout Isabelle, A cloche-patte, éditions La renverse, 2015, 70 p. 13€ [CP]

La tentation poétique ?
Quand la poésie n’est pas conçue seulement comme une technique, ni comme une révélation d’innocence et de félicité, vieilles sottises souvent encore en vigueur, que lui reste-t-il ? Une tentation qui serait celle d’une errance à travers les mots, une quête de soi dans les mots
« Dans poème
Il y a peau
Il y a “pomme”
Il y a “aime”
Il y a la peau des mots
Et le fruit qu’on en tire » [CM]
Mais de quelle nature est cette tentation ? De nature humaine, seulement humaine, rien qu’humaine, immensément humaine. Point de tentation d’infini ou de sacré, ou en tout cas pas avec ostentation. L’œuvre poétique envoie au diable le divin pour se charger de la fragilité de la vie qui habite la finitude des existences :
« Tout glisse
Et dire que cela rassurait
vivant » [P].
Ou encore,
« Bien embarqué »
mal embarqué
de toute manière
le débarquement » [P].

Enfance en poésie
L’humour, la simplicité, l’amarrage au mot et non à la syntaxe ou à la technicité de la composition, mènent à caractériser la poésie de François David comme une poésie d’enfance. Mais, cette enfance n’est pas saisie à travers une nostalgie. Elle l’est comme point de départ du langage, comme moment de peuplement des mots par des significations multiples, dialogiques :
« nous conférons (…) nous colloquons, nous débattons nous controversons nous échangeons  (…) oh oui que nous discutions devisions et délibérions car nous causons » [BC]
L’enfant conquiert les mots, par son expérience, par ses actes de langage et ceux d’autrui. La poésie de François David ne cherche pas à retrouver des mots perdus ; dans le corps à corps du rythme, des assonances et des allitérations, elle prend des mots de tous les jours pour les réinventer, disons, les remotiver. Il y a, chez François David, comme une nominéthique (3). Les jeux de mots à partir de la morphologie (hirondelle/hirondil), l’exacerbation du sens (un plafond ça fond…), le jeu sur la composition des mots (lunettes/lufloues), les assonances et anagrammes, néologie antonymique (paquebot/paquelait), la poésie nominale est une constante chez François David.
La nomination est mise au service d’un autre regard sur le monde qui vient opérer un réglage langagier de l’imaginaire du monde, réglage que rend tangible l’œuvre des illustrateurs. La verbigération est là pour ré-enchanter le réel par le partage des sens inouïs révélés par l’art poétique. C’est que, nommer, c’est partager, c’est faire entrer l’univers dans l’univers des autres ; inventer des mots, c’est étendre cet univers, c’est le pousser en expansion devant soi et devant les autres.
Toutefois, la nomination poétique s’élargit un peu de ces affirmations en ce qu’elle épouse la jouissance de la divination des jeux de sonorités ou de graphies. Dit autrement, la nomination poétique pose la gourmandise des mots pour éthique, pour nominéthique. La poésie renoue avec la motivation enchanteresse de significations, contre l’arbitraire des signes qui sclérose. Motiver les sens, c’est prendre langue avec le monde

La poésie, une propédeutique sociale à l’affinage des mots
Les linguistes nous apprennent combien il est commun que les mots aient des sens vagues pour chacun et chacune d’entre nous. En paraphrasant Jacques Charpentreau (4), disons, que nous traversons la vie en nous appuyant sur un à-peu-près du sens des mots. Dans A cloche-patte co-écrit avec Isabelle Grout, les deux poètes s’en amusent. Celle-ci , à qui on doit les tercets du recueil, écrit :
« Le perroquet s’orne
De pied-de-coq et de queue-de-pie
Aux grandes occasions » [CP]
et François David, auteur des quatrains :
« Ulule
quel étrange mot
presque autant que le chant
de la chouette » [CP]
Mais mesure-t-on assez que c’est de la jouissance des lettres articulées les unes aux autres, que c’est de la jouissance des sons et syllabes que, s’ingéniant à l’infini liberté de fouir le sens des mots ou textes, des syntagmes ou phrases, l’enfant se pénètre des conventions linguistiques pour être entendu, compris, écouté et comprendre lui-même les autres, savoir les écouter, savoir les entendre. La poésie nous enseignerait, alors, que tout commencement est un enchantement :
« J’ai trouvé ma bien aimée
A l’entrecroisement des chemins
Que font les lignes de la main
En la confiance du matin » [MB-A]
Et jouer sur les mots c’est déjà chercher à découvrir ce qu’ils recouvrent comme réalité (5)

La poésie d’entre les textes
Appartiennent, à cette réalité, des références aux poètes aimés que l’on trouve dans l’entre-texte. Toutefois, c’est davantage le lien qui va intéresser François David que la citation. La littérature doit être une invitation à l’écriture, et c’est ainsi que François David invite le lectorat à s’approprier les textes des autres, à les honorer, si l’on veut, en les poursuivant.
Tes mots sur mes mots repose explicitement sur cette conception. Ce recueil, donné sous forme d’objet en cuir pointe le palimpseste comme prolégomènes à l’écriture, à la manière dont l’imitation des mots d’autrui est prolégomènes à l’acquisition du langage oral. Cette préoccupation est quasi constante chez le poète. Papillons et mamillons est une invitation à trouver soi-même de nouvelles paires de mots. Mais on la trouve aussi, de manière plus suggérée dans des recueils qui semblent être exempts de sa présence.
Cette remarque s’appuie sur l’importance, chez ce poète de la sollicitation de l’autre comme tension constitutive de la réalisation de soi. N’est-ce pas, par exemple ce qu’on peut entrevoir dans Ma Bien-Aimée. Chaque phase du poème fait l’objet d’une double page en regard et surimposé à l’œuvre photographique de Marc Solal. On suit par le poème les fugitives émotions et les errants sentiments de l'amour. Le poème n'est point épique bien que poème d'une quête sans conquête. Entre les vers et leur image support s’installe l'incertain : l'amour n'est qu'incertitude à trouver l'écho de désirs et d'espérances enfouies. Grâce à la légèreté créée par la composition et les vers reposant tous deux sur l'impair, l'être amoureux s'imprécise dans l'indécis. Où se situe sa quête ? A l'écart de soi et c'est pour cela que l'amour est découverte de soi dans la découverte de l'autre :
« J'ai cherché ma bien-aimée
dans l'élancement du ciel bleu
sur la lune rouge qui émeut
mais je ne l'ai pas trouvée »  [MB-A]
L’autre est au cœur de la poésie, et Ma Bien-Aimée poursuit un poème de Jacques Prévert, Pour toi mon amour écrit en 1945 et paru dans Paroles. Nous voyons clairement ici que François David, comme nous l’avons souligné, s’intéresse aux liens que suscitent l’intertextualité et non à la citation.
On le voit, la tension de l’écriture vers l’autre est une composante de la nominéthique. L’exceptionnel recueil, Tes mots sur mes mots, s’offre avec générosité à la plume enfantine, faisant des écrits effeuillés, qui le constituent, une œuvre profondément réflexive. La modification du texte, le déplacement, le maquillage, la biffure, la surimpression sont des sources de créations nouvelles surprenantes, parfois, parfois versant dans la platitude, d’autre fois, dans l’éblouissement. Dans tous les cas, ce livre-objet, qui se crée par la créativité même de l’enfant, implique la relecture, la suscite, car une fois le texte écrit, l’enfant lit en associant les deux et l’exercice est plein d’intérêt. Rien ne l’empêche d’ailleurs, de barrer, de rayer, bref, d’aller vers le caviardage. Ce n’est finalement qu’approfondir le dialogue d’où est né le nouveau texte par association des deux textes, l’initial et le surimposé.

Conclusion
La poésie est action, véritablement car pratiquement. Elle est nomination dans la co-opération, dont celle de l’écriture proposée et libre dans ses modalités. Cela suppose une con-fiance. La connaissance est toujours reconnaissance (6). Combien cela est vrai pour les mots et le langage ! On ne s’embarque pas dans la poésie de François David « pour s’y taire » [P] mais pour y nourrir l’envie d’écrire. 
Philippe Geneste

(1) Bonnefoy Yves, Rimbaud par lui-même, Paris, Seuil, 1972, 190 p. - p.70.
(2) Charpentreau Jacques, Enfance, poésie, Les éditions ouvrières, 1972, 200 p. – p.45
(3) voir le blog lisezjeunessepg du 31 mai 2015 Nominéthique ou l’art des mots de François David à propos de David François, Papillons et mamillons, illustré par Henri Galeron, mØtus, 2015, 80 p. 11€
(4) Charpentreau, Jacques, Enfance et poésie, paris, Les éditions ouvrières, 1972, 200p. – p.52 : « il est très difficile de savoir ce qu’évoque à peu près chaque mot ».
(5) David François, Les Bêtes curieuses, illustrations d’Henri Galeron, MØtus, 2011, 64 p. 12€  et [BC]
(6) voir André Jacob, Esquisse d’une anthropo-logique, Paris, CNRS éditions, 2011, 239 p. et Patrick Tort, Sexe, race et culture, conversation avec Régis Meyran, Paris, Textuel, 2014, 108 p.



16/08/2015

L’innocence ou des mots païens

Le blog de cette semaine propose la première partie d’une étude portant sur l’œuvre poétique de François David, auteur majeur de la poésie contemporaine destinée à l’enfance. Nulle part mieux qu’en poésie, nous ressentons la ténuité de la distinction entre littérature de jeunesse et littérature enfantine. Nulle part mieux qu’en poésie, trouvons-nous meilleur terrain d’expérience pour l’ouverture des aires imaginaires à l’inépuisable soif du monde. Une des volontés de François David est d’associer les images (photographies, œuvres graphiques, peintures, dessins) à l’œuvre non pour remplacer du texte, non pour illustrer le texte, mais pour l’interpréter ou à l’inverse être interprétée par lui. La poésie y approfondit son rapport privilégié à l’image, aux figures et aux tropes, grignotant de nouveaux terrains d’écriture, mais toujours dans la simplicité. Car le sens de la poésie, François David semble le trouver dans la force d’incitation à écrire, dans l’invitation faite aux lecteurs à prendre la plume, à poursuivre l’élargissement –libération autant qu’agrandissement- de l’espace imaginaire. Ecriture de l’espace, la poésie de François David est réflexion obligée du langage sur lui-même.

David François, Ma bien-aimée, illustrations de Marc Solal, MØtus, 2006, 42 p. 12€ [MB-A]
David François, Bouches cousues, illustrations d’Henri Galeron, Møtus, 2010, 72 p. 10€ [BC]
David François, Les Croqueurs de mots, croqués par Dominique Maes, Møtus, 2014, 70 p. 10€ [CM]
David François, Passage, illustrations de Consuelo de Mont-Marin, Les Carnets du Dessert de Lune, 2014, 70 p. 10€ [P]
David François, Papillons et mamillons, illustré par Henri Galeron, mØtus, 2015, 80 p. 11€
David François & Grout Isabelle, A cloche-patte, éditions La Renverse, 2015, 70 p. 13€ [CP]


François David use des « mots de la poésie naïve qui savent dire si bien les réalités absolues » (1) ; il offre un âge d’or de la poésie qui serait aussi celui des mots, âge d’or continûment itéré dans l’histoire pour l’unique raison que ce sont les enfants qui sans cesse le réitèrent, à chaque nouvelle naissance au monde.
Le pourquoi des mots ?
Dans les mots, le réel ne se dissout pas plus que les mots ne se réduisent au réel qu’ils sont censés désigner. Les mots, voire leurs éléments sémiologiques formateurs réunis, syllabes et sons, graphies, proposent toujours un sens où le sujet se pose parfois en décalage. Et c’est cette expérience que fait revivre une certaine poésie, la poésie du mot en particulier, moins cérébrale que la poésie syntaxique mais au fondement de toute poésie. Les illustrations, qui proposent des personnages humanutopiques, adhèrent au projet, s’y confondent, propos nouveau lui-même itéré d’un certain type d’illustrations, toutefois moins institué que la poésie des mots. L’illustration aux dessins de traits en gris et blanc, porte à une u-topie, vers un monde sans référence spécifique sinon humaine. La poésie dépayse, elle porte en avant du temps présent et c’est la fonction de l’illustration de nous le dire. En cela, il n’y a pas redondance entre le texte et l’image même si l’image est généralement en liaison étroite avec le texte. Mais elle n’est pas que cela. Les croqueurs de mots ont fini par en épouser anatomiquement la fantaisie jubilatoire Les mots, par le maniement desquels, la conscience grandit  chez l’enfant d’être au monde, d’appartenir au monde à condition de les faire siens (« tout comme / un mot dit / maudit mot… » [MC]).
Le comment de la poésie ?
Les mots sont empreints de la voix des autres et ils sont aussi des réponses (2) :
« J’ai regardé
dans “émotions”
et j’ai vu
qu’il y avait “mot”
ça m’a ému » [CM]
Le poème se fait mot, ici, en ce qu’il dévoile ce qui est tapi, caché dans le mot émotion. Il joue sur une transparence perdue par la vue des locuteurs trop habitués à l’usage du langage. Or, la poésie à l’instar du mot est passage, passage d’une représentation à une expression qu’on souhaite être son expression ce qui n’est pas sans rapport avec la mort, thème unique du recueil Passage de François David et Consuelo de mont-Marin :
« enfin passons
Manière de parler
Ou de ne plus rien dire » [P]

Vaincre la réticence à la poésie
Dans notre univers étouffé par la chape de plomb de l’urgence, de l’exposition de soi dans l’éphémérité de la communication, la poésie affronte une réticence immédiate car elle requiert la patience d’entrer dans la culture écrite, dans des mots en décalage de leur emploi normé. La poésie le dit, avec véhémence et parfois drôlerie : « ce n’est pas du bavardage, ce n’est pas du caquetage, pas du papotage, ni du délayage ni du jabotage (…) » [BC]. La poésie, c’est d’abord un dialogue, la voix du poète est entendue, il ne se cache pas derrière un narrateur, il est là, avec le lecteur qui, lui aussi se fait entendre à lui, notamment dans la poésie d’humour si légère de François David et que soulignent des dessinateurs comme Galeron et Maes y prenant prétexte pour tirer le texte vers un surréalisme malicieux des mots de tous les jours. Car il y a grande simplicité dans l’œuvre de François David, et comme toujours chez nombre de poètes des mots (et non de la syntaxe ou du texte lui-même), la simplicité se fait profondeur poétique :
« On a peur
Tellement peur de dire
Alors on parle
On parle on parle on parle
On parle tant
Et plus »[BC].
Philippe Geneste
… à suivre…
Notes
(1) Bonnefoy Yves, Rimbaud par lui-même, Paris, Seuil, 1972, 190 p. - p.70.

(2) Charpentreau Jacques, Enfance, poésie, Les éditions ouvrières, 1972, 200 p. – p.45