Anachroniques

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16/02/2025

De la capacité à voir le monde

COUSSEAU Alex, Indigo, illustrations Charles DUTERTRE, rouergue, 2024, 64 p. 18€

Est-ce un récit graphique absorbé par le genre de l’album ? Est-ce un album tendant au récit graphique ? Cette ambiguïté générique sied à cet ouvrage de haute exigence graphique et textuelle.

La narration à la première personne est assurée par un enfant, Gaspard, né en 1789. Gaspard raconte sa vie dans la fabrique de tissus, dans laquelle travaillent son père, sa mère et son oncle. Il décrit leur besogne d’indienneurs (personnes employées dans une indiennerie, fabrique de toiles de coton peintes ou imprimées) mais aussi les outils, les motifs, les toiles. Gaspard va être intrigué par le parcours du commerce de ces toiles peintes, et par ce que leurs dessins racontent. Pour percer le secret, il se crée un double dessiné qu’il va introduire dans les motifs des toiles : un savant, Melchior aussi roi mage… Melchior sera la taupe de Gaspard et va permettre à la narration de poursuivre son œuvre quand les toiles seront embarquées dans les cales d’un bateau à destination de l’Afrique et des Caraïbes.

Le personnage-narrateur prend donc un double en la personne du personnage dessiné. Projeté sur la toile, ce dernier va permettre à Gaspard, le narrateur premier, de comprendre l’histoire : il s’agit de marchandises qui servent de monnaie d’échange avec des esclaves noirs du continent Africain : « 800 pièces d’indienne pour l’achat de 300 esclaves ».

Et là intervient un autre jeu de doublure : celui des indienneurs imprimant secrètement, sous les dessins des toiles aux histoires anodines, la véritable histoire des peuples d’Afrique sacrifiés par les colonisateurs occidentaux européens et, en l’occurrence français. L’album conte alors en récit graphique les conditions inhumaines des êtres arrachés à leurs terres, à leurs familles, enchaînés sur les bateaux négriers, mourant pour beaucoup durant le voyage. Par le palimpseste, l’histoire est redoublée ; de même, le personnage de Gaspard possède son double en Melchior, et l’enchaînement des dessins narrent l’histoire hors de portée du petit Gaspard qui n’est ni sur le bateau ni n’aborde les terres de « l’Angole » ou des Antilles.

Et si on réfléchit bien, la toile elle-même, œuvre d’art, se dédouble en une marchandise aliénée à l’échange capitaliste. La doublure est une expansion de la conscience personnelle de Gaspard grâce à son propre double Melchior. Mais le double est aussi le symbole de la duplicité de l’échange marchand et du colonialisme.

La doublure des toiles témoigne quand le double de Gaspard, Melchior, porte la tentative d’une action sur la fiction contre l’exploitation, l’asservissement et le racisme. La création artistique peut-elle contrer l’inhumanité des actions coloniales ? Peut-elle vaincre la généralisation de la marchandisation et de l’aliénation des capacités créatives des ouvriers, des ouvrières, de l’enfant narrateur qui lui veut « imaginer un monde meilleur » ?

On l’aura compris, Indigo a le plus grand respect pour les enfants lectrices ou lecteurs. Alex Cousseau porte haut l’exigence de la composition du récit ; Charles Dutertre se signale tout autant par l’exigence de la création dessinée et des couleurs, sans reproduire des toiles en indiennes mais en les imitant dans une forme soulignée par la prolifération des détails, la fusion des couleurs, et leurs dégradés divers. Et la fin, qu’on laissera au jeune lectorat le soin de découvrir pleinement est d’une intelligence qui projette le récit de 1802 à nos jours. Cette fin met l’accent sur la politique de la perception, ce regard qui juge, qui classe ou alors qui accueille et comprend. La perception (aesthèsis) est politique en ce qu’elle contraint la signification du perçu. Or, la couleur indigo des yeux du voyageur qui débarque à Nantes où vit Gaspard ne désigne-t-elle pas, métaphoriquement, la capacité de percevoir en vrai le monde, capacité ouverte par la fiction ?

Philippe Geneste

 

19/03/2023

De L'esclavage

D’aujourd’hui…

MÉLIN-LECOQ, Laurence, Délivrance, édition Le Muscadier, collection Rester Vivant, septembre 2022, 80 p., 11€50

De 2014 à 2021, le nombre d’enfants et d’adolescentes violées, droguées, séquestrées et soumises à la prostitution forcée a augmenté de 600% (1). Le trafic de jeunes êtres humains est désormais mondial, comme le prouve les atrocités révélées. En 2021, par exemple, un réseau international de proxénétisme fut démantelé. De toutes jeunes femmes et de filles à peine pubères venues, d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Europe de l’Est ont subi séquestrations, viols, prostitutions forcées dans le monde des pays riches. Dans leur propre pays, d’autres sont esclaves sous le joug sexuel de leurs compatriotes comme de celui d’étrangers argentés pratiquant le tourisme sexuel. De nombreux réseaux de mises en prostitutions et de traites, c’est-à-dire de ventes et d’achats d’êtres humains, dont un grand nombre d’enfants, avec séquestrations, viols, enrichissent une foultitude de proxénètes. Mais ces faits avérés ne sont qu’une partie visible et minime de l’iceberg de cet immense marché. Les ventes d’enfants, et d’adolescentes, les actes de barbarie, de mises en abattage et prostitution forcée, on le sait, sont toujours d’actualité.

Le roman de Laurence Mélin-Lecoq, Délivrance, s’inspire de cette réalité. Il donne voix à Jasmina, une adolescente de treize ans qui s’adresse, en un long monologue, à une femme inconnue mais à l’écoute attentive. C’est à travers une écriture émouvante et passionnée, que s’entend la voix de cette jeune nigériane à peine sortie de l’enfance, une voix vibrante de colère et de détresse ; c’est le cri et les pleurs souillés de honte, une honte gluante comme de la vase qui étouffe en elle, nous dit-elle, tout autre sentiment.

Cette honte, elle l’a ressentie une première fois devant les yeux baissés de sa mère au moment de ce marché ignoble où, pour un peu d’argent, son père l’a vendue. Profitant de l’extrême pauvreté de sa famille, deux hommes, sous prétexte d’un travail pour elle, ont emmené Jasmina. Travailler, la jeune fille connaît, elle n’est pas réticente à la tâche, ni à aider les siens. Elle est même rassurée de ne pas partir, comme le fit sa grande sœur à son âge, pour se marier avec un inconnu deux fois plus âgé qu’elle.

Mais, au bout du chemin, c’est l’outrage et non un travail qui attend Jasmina. C’est l’horreur d’être séquestrée, droguée, battue, violée, vendue comme esclave sexuelle. Elle devient la compagne de misère d’autres jeunes filles de 12 à 22 ans, enfermées comme elle, et comme elle, livrées à la prostitution. Dans cet enfer, elle se lie d’amitié avec Saïda et Fatima. Elle apprend avec elles à se détacher mentalement de ce que leur font subir les hommes… s’évader en écoutant des voix imaginaires qui viennent chanter dans sa tête, rêver d’un monde étrange en suivant les fissures du plafond. Mais toutes ces échappées seraient impossibles sans la drogue des proxénètes, qui les maintiennent ainsi sous leur joug, celui du pouvoir machiste et celui de l’argent. Tout au long du cheminement des pages, on a mal, on a honte, et on s’inquiète, qu’advient-il en cas de grossesse ?

Mais pourquoi ce titre en couleur lumineuse, Délivrance, pourquoi cette image, en couverture, où se détache sur une page très sombre un ventre de femme enceinte irradiant de beauté et dont l’arrondi parfait semble protéger toutes les promesses du monde ? Il faut lire ce roman, jusqu’au bout, jusqu’au dernier espoir, jusqu’au dernier rêve, jusque dans ces prisons glauques où des criminels s’enrichissent du vol des nouveau-nés des jeunes accouchées.

On le sait bien, ce n’est pas Yasmina, Saïda ni Fatima, ni nous les lectrices et lecteurs sensibles à l’empathie, que la honte doit submerger… Mais à ceux qui s’enrichissent du vol des enfants, de la traite d’êtres humains, de ceux qui s’assouvissent dans la prostitution… Honte à eux, à tous les esclavagistes, à leur monde indigne et pourri !

Merci à Laurence Mélin-Lecoq d’avoir donné voix à Yasmina, une voix qui ne peut qu’émouvoir et sensibiliser les jeunes lectrices et lecteurs à ces états de fait.

Annie Mas

(1) Lire Laurence, revue Casse-rôles hors-série « Prostitution », 2022, 82 p.

 

… à hier.

CORBEYRAN, BAMBUCK, BERLION, FAVRELLE, Pacotille l’enfant esclave. Tome 1 – De l’autre côté de l’océan, Jungle, 2022, 72 p. 14€95

Cette belle œuvre collective conjoint l’apport de la matière historique par Aurélie Bambuck journaliste et documentariste, la réalisation du scénario par Corbeyran, la mise en dessin par Olivier Berlion, enfin la mise en couleurs par Christian Favrelle. Si l’histoire est inventée, une pure fiction, ses éléments sont, en revanche historiquement avérés et soigneusement vérifiés. La bande dessinée qui se présente comme un récit rétrospectif par une grand-mère, arrachée du royaume du Kongo (chevauchant l’Angola, le Gabon et l’actuelle République Démocratique du Congo) à six ans. On est au dix-septième siècle, au moment du commerce triangulaire.

La force de l’album est de projeter une lumière lucide sur le rôle des « courtiers », ces africains qui collaborèrent aux razzias ; il fait découvrir aussi les « engagés », ces français qui, au début de la colonisation des Antilles par la France, appâtés par les promesses du pouvoir royal, rejoignirent la Martinique ou la Guadeloupe, vivant misérablement mais avec l’espoir d’obtenir au bout de trois ans un lopin de terre. Enfin, l’album intègre à l’histoire les caraïbéens, le peuple autochtone qui fut rapidement chassé de ses terres par l’appétit des colonisateurs.

Le tome I raconte donc l’histoire de Pacotille, se centrant sur le parcours de l’enfant devenu une marchandise de peu de valeur aux yeux des possédants usurpateurs. On assiste à une tentative de fuite d’un groupe d’esclaves, dont Pacotille. Trahi par un des siens, l’évasion se finira dans le sang, Pacotille réussissant à fuir grâce à un ami caraïbéen.

Les dessins sont réalistes, luxuriants en détails, transmettant par l’intermédiaire d’un geste, d’un regard, d’un cadrage des émotions au lecteur ou à la lectrice. L’exactitude documentaire, qui a présidé au travail de Berlion, renforce la teneur historique de l’album.

Un dossier pédagogique clôt l’ouvrage, donnant des pistes de réflexions et nombre d’informations utiles soit au jeune lectorat soit à l’enseignant qui peut travailler sur la bande dessinée du CM1 à la classe de cinquième.

Philippe Geneste

28/02/2023

Sourire et voix de femmes noires insoumises

SIMARD Éric, illustrations de GOURRAT Carole La femme noire qui refusa de se soumettre, Rosa Parks, oskar éditeur, 2016, 57 pages.

Le narrateur de ce roman est bien inattendu : c’est le sourire d’une femme, Rosa Parks, qui va nous en révéler la vie. C’est ce sourire qui va accompagner la lecture, la rendant plus sensible, plus attirante aux pré-adolescentes ou pré-adolescents auxquels le livre est destiné. Cette touche de tendresse est soulignée par les illustrations de Carole Gourrat qui charment avec leur côté rétro, un peu années soixante.

Rosa Parks, est née le 4 février 1913 à Tuskegee, petit village d’un État du sud des USA, l’Alabama. Ses parents, sa famille, appartenait à la communauté Afro-américaine qui descendait des africains, hommes, femmes et enfants enlevés à leur pays. Après les traversées meurtrières de l’océan Atlantique, les survivants furent vendus comme esclaves à de riches exploiteurs blancs, venus coloniser les terres ancestrales des Amérindiens que l’armée américaine massacra. Avec une grande tristesse, le sourire de Rosa nous explique le rapt des Africains, leur traite, leur esclavage, qui dura plus de trois cent ans.

En 1865, une cinquantaine d’année avant la naissance de Rosa, fut déclarée l’abolition de l’esclavage et en 1868 les Afro-Américains devinrent officiellement citoyens américains… mais citoyens de seconde zone. En effet, dans les États du sud, le racisme contre les personnes de couleur persistait encore, violent, meurtrier. La ségrégation raciale, au profit de la population blanche, sévissait : par exemple, les enfants n’allaient pas dans les mêmes écoles, et celles des enfants blancs, payées aussi par les impôts de la communauté Afro-Américaine, offraient des conditions d’enseignement et de confort que ne possédaient pas les enfants de couleur qui, de plus, aidaient leurs familles aux travaux des champs. Ce racisme, cette ségrégation, Rosa les appréhenda dès sa petite enfance. Après la séparation de ses parents, elle vécut avec sa mère et son petit frère Sylvester chez ses grands-parents maternels. Ils vivaient là sous les menaces du Ku Klux Klan constitué d’extrémistes et racistes Blancs. Ce mouvement, très prolifique dans les États du Sud, était coupable d’exactions, de lynchages et de crimes contre les Noirs. Le sourire de Rosa nous raconte que, pourtant petite fille timide et de santé fragile, elle ne supportait pas l’arrogance et les humiliations de certains enfants Blancs. Ainsi défendit-elle avec courage son petit frère victime de leurs actes violents, et le fit au risque d’être lynchée, comme l’avait prévenue sa grand-mère.

Rosa, ayant grandi, partit poursuivre ses études dans la ville de Montgomery, ville principale de l’Alabama où elle se confronta aux mêmes exactions racistes. La ségrégation y était prégnante dans tous les lieux publics, même, nous dit notre narrateur ironique, dans les cimetières. Rosa était de plus en plus rebelle à cette situation injuste et humiliante. Elle fit face dès son adolescence à maintes exactions de la part de jeunes blancs. Ses études terminées, elle devint aide-soignante, couturière, secrétaire. Elle épousa à 19 ans Raymond Parks, militant pour les droits civiques des Afro-Américains. Ils partageaient les mêmes idées, recherchaient pareillement les moyens de libérer les personnes de couleur du racisme et de l’oppression exercés par le gouvernement et certains Blancs. Ainsi Rosa, ayant assisté en 1943 à une réunion de l’Association Nationale pour l’Avancement des Gens de Couleur, la NAACP, en devint la secrétaire bénévole. Pour ses activités militantes et pour son travail, elle empruntait, comme la majorité des Afro-Américains, les transports en commun. Or la ségrégation sévissait aussi dans les bus et les personnes de couleur devaient quitter les places de devant pour permettre à un Blanc de s’y asseoir à son arrivée. Certains conducteurs de bus, en chien de garde du racisme, étaient particulièrement virulents. Ainsi le fut, le premier décembre 1955, le conducteur qui menaça Rosa devant son refus de céder sa place à un Blanc. Le sourire de Rosa entendait son cœur battre comme au rythme d’un blues. Malgré la peur, l’humiliation, il s’épanouissait, reflet des voix si belles qui s’arrachaient de l’esclavage. Après maintes invectives et intimidations, ce chauffeur appela la police… Telle que, sur la page de couverture, on la voit dessinée par Carole Gourrat, Rosa encadrée par deux flics, fut arrêtée et conduite en prison pour ne pas avoir cédé sa place à un Blanc. Libérée sous caution, elle dut passer en jugement le lundi suivant ; ce procès la condamna à payer une amende très lourde. Cependant la communauté Afro-Américaine de Montgomery, révoltée par ces lois injustes et cette ségrégation humiliante, lui apporta, dès le début, son soutien indéfectible. Un jeune pasteur de 26 ans, Martin Luther King, suscita alors un mouvement de grande ampleur, constitué d’actions non-violentes. Ainsi le boycott des bus fut-il instauré.

Dès les premiers jours suivant l’arrestation de Rosa, la population Afro-américaine de Montgomery déserta les bus de la ville, et parcourut de nombreux kilomètres à pied, en vélo, pour aller au travail. Des taxis, au prix d’un trajet en bus, conduisirent tous les gens de couleur à leurs diverses destinations. Un grand mouvement de solidarité permit au boycott de perdurer, et trente mille personnes ont pu être transportées chaque jour, au grand dam des autorités blanches, de la police, des compagnies de bus et du grand commerce des Blancs fortunés. Ne pouvant vaincre ce soulèvement populaire, la Cour Suprême des USA, le 13 novembre 1956, mit fin à la ségrégation dans les transports en commun ; le 20 décembre 1956, à Montgomery, la communauté noire remonta dans les bus, après plus d’une année de boycott. Cependant nombre de personnes noires perdirent leur emploi et la répression fut rude. Certains Blancs extrémistes dynamitèrent des maisons, dont celle de Martin Luther King. Des personnes, dont Rosa, furent accusés d’avoir fomenté le mouvement.

Face aux menaces des Blancs, Rosa accompagnée de sa mère et de son mari, quitta Montgomery pour s’installer à Détroit, ville du nord des USA. Elle put continuer librement son militantisme pour la cause des Afro-Américains. Très proche des idées de Martin Luther King et de ses convictions sur le bienfondé de la non-violence, c’est avec une grande peine qu’elle apprit la mort de cet homme de paix, assassiné à l’âge de trente-huit ans, le 4 avril 1968. Tout le long de sa vie, jusqu’à son ultime vieillesse, le sourire de Rosa l’accompagna dans sa quête et ses actions pour un monde plus juste et plus humain.

L’ouvrage se termine par des documents explicatifs : une page de vocabulaire pouvant aider les jeunes lecteurs et lectrices de onze à treize ans à comprendre certains mots inconnus, page suivie d’une fresque historique de l’Antiquité à 2002, année de la mise en circulation de l’Euro, puis d’un petit documentaire sur les années 1950 et 1960 aux USA avec des présentations courtes de certains visages marquants de l’époque comme Martin Luther King, Malcom X, Ella Fitzgerald, Louis Armstrong.

Ce livre offre une lecture très émouvante et très claire de la vie de Rosa Parks qui lutta dans un esprit de non-violence, pour la dignité et les droits de la communauté Afro-Américaine, longtemps humiliée et agressée par l’oppression de Blancs racistes et jaloux de leurs pouvoirs et privilèges. Ce bel ouvrage est à recommander aux CDI des collèges, dans les bibliothèques ou les médiathèques. Il est à présenter et à offrir aux jeunes lectrices et jeunes lecteurs dès l’âge de onze ans.

 

SIMARD Éric, ROSA PARKS, la femme qui a changé l’Amérique, oskar éditeur, collection « Elles ont osé », 2020, 130 pages, 13, 95 €

Ce nouvel ouvrage tissé par la belle écriture d’Éric Simard, et consacré à Rosa Parks, offre par son érudition des connaissances très fournies sur la vie, l’engagement de non-violence, les luttes contre le racisme et contre l’oppression subis par les Afro-Américains de celle que l’on surnomma « Mère du mouvement des droits civiques ».

Nous apprenons ainsi les origines de Rosa Parks descendante, comme nombre de sa communauté, d’Africains enlevés à leur pays d’origine et soumis à l’esclavage par de riches colons de l’Amérique blanche… un trafic humain qui dura plus de trois siècles. Mais ses origines étaient faites aussi de métissage : par un aïeul très pauvre venu d’Europe et payant, toute sa vie, le lourd tribu de sa traversée de l’Atlantique au propriétaire qui l’exploitait, par une amérindienne devenue esclave, ou la relation d’un Blanc et d’une femme de couleur soumise à l’esclavage… Au temps de la naissance de Rosa, en 1913 et cinquante ans après l’abolition de l’esclavage aux USA, les relations sexuelles entre populations Noire et Blanche étaient interdites, passibles, seulement pour les Afro-Américains, de la peine de mort.

L’auteur nous explique très clairement comment la ségrégation et le racisme contre la communauté des gens de couleur ont perduré, malgré l’abolition de l’esclavage en 1865, malgré en 1868 et 1870 les quatorzième et quinzième amendements mettant en place les droits civiques, sous l’opposition les États du Sud qui conduisit en 1896 l’arrêt Plessis v. Ferguson favorisant la ségrégation raciale.

Sous la plume de l’auteur, la vie de Rosa Parks et la conquête des personnes de couleur contre l’oppression et le racisme au Sud des U.S.A sont étroitement mêlés. Tous ces évènement si joliment racontés par le sourire de Rosa dans le livre précédent – son enfance marquée par les crimes du Ku Klux Klan, l’injustice subie par les Noirs tout au long de leur vie, sa rencontre avec un jeune militant, son entrée dans la NAACP œuvrant pour la cause des Afro-Américains, son refus en 1955 de céder sa place de bus à un Blanc et de céder à l’injonction humiliante, le Boycott qui suivit le procès, le soutien de toute la population de couleur de Montgomery, son engagement pour la non-violence aux côtés de Martin Luther King, la violence de la répression qui s’ensuivit… –, l’auteur les met dans une perspective historique qui explique comment les prémisses de ce boycott fit craqueler les lois iniques. Il rend hommage à Claudette Colvin, Mary Louise Smith, Susie Mc Donald, Aurélia Browder, il rappelle le soulèvement de 1953 en Louisiane des Afro-Américains, tout cela sous l’oppression raciste d’une justice criminelle qui fit condamner, maintes fois, de jeunes Noirs malgré leur innocence clairement prouvée. Il dit aussi l’action militante de Rosa Parks tout au long de sa vie pour sauvegarder cette victoire si fragile, menacée aujourd’hui encore par des actions criminelles.

 

Le blog lisezjeunessepg du 15 septembre 2019 a présenté le livre d’Éric Simard, Rosa Parks, contre le racisme, s’adressant aux enfants de 8 à 10 ans. La narratrice est Rosa elle-même, Rosa petite fille puis Rosa jeune fille et Rosa militante, ce qui permet une identification ou un lien étroit pour les jeunes lecteurs et lectrices. Ainsi, Éric Simard, propose-t-il une trilogie biographique qui s’adresse à trois tranches d’âge différentes : à ce livre pour les 8/10 ans, s’ajoutent La femme Noire qui refusa de se soumettre, Rosa Parks pour les 11/13 ans, et Rosa Parks, la femme qui a changé l’Amérique destiné aux 14/16 ans. Mais pourquoi ne pas suivre le conseil des éditions oskar, d’ouvrages à lire de 8 à 111 ans.

Annie Mas

 

EHRET Marie-Florence, Angela Davis éternelle insoumise, oskar éditeur, 2022, 139 p. 12€95

Ouvrage remarquable que cette biographie destinée aux lectrices et lecteurs de l’adolescence jusqu’à l’âge sans fin. Marie-Florence Ehret réussit à romancer la vie d’Angela Davis (1944-) sans édulcorer ses engagements et, surtout, sans tomber dans les travaux de l’écriture émotive qui affadit tant de biographies de personnages engagés, de femmes militantes. Si l’ouvrage couvre sa vie des années d’enfance à aujourd’hui, elle se consacre surtout sur la fin des années soixante, le début des années soixante-dix et en particulier, l’année 1970.

Marie-Florence Ehret situe parfaitement la conception d’Angela Davis du combat en faveur des gens de couleur dans sa différence avec d’autres courants, alliés ou éloignés mais côtoyés. Elle met en lumière le lien fait par Angela Davis entre les combats antiraciste et féministe avec leur ancrage commun dans la lutte des classes. Le combat social subsume les autres combats, leur donne leur sens intégral. La force de la biographie est non pas de juxtaposer des prises de position d’Angela Davis en un le florilège des combats menés mais de mener à la compréhension des choix militants qui se sont imposés à elle par la réflexion sur les événements qui l’ont façonnée.

Ainsi, la biographie signée par Marie-Florence Ehret ouvre la réflexion, dépeignant avec précision l’anticommunisme viscéral de l’État américain, intrinsèquement lié à ses conceptions eugénistes et discriminatoires des minorités (gens de couleur, ouvriers et ouvrières syndicalistes, homosexuels etc.) allant jusqu’à la sélection reproductive à l’égard des « dysgéniques » « indésirables » qui constituent le socle du totalitarisme américain, un totalitarisme qui a été massivement exporté en Europe avec l’antisémitisme d’Henri Ford, dès le début du vingtième siècle… et dont on a pu mesurer les conséquences avec le fascisme et le nazisme (1)… En ce sens Angela Davis, éternelle insoumise apporte une contribution à qui veut comprendre le monde contemporain. De plus, le livre éclaire d’un jour historique et politique, le mouvement du Black Lives Matter constitué dès 2013, les émeutes qui ont suivi les assassinats par des policiers d’Eric Garner, de Georges Floyd etc. Permettre de comprendre le monde qui nous entoure, éclairer les faits et l’actualité, informer sur une personnalité publique, tout en racontant l’histoire d’une vie avec liberté dans l’écriture mais rigueur dans le contenu rapporté, voilà ce que réussit la belle biographie signée par Marie-Florence Ehret.

Philippe Geneste

(1) Sur ce socle issu de l’ère victorienne anglaise des États-Unis d’Amérique, se reporter à Tort, Patrick, Du Totalitarisme en Amérique. Comment les États-Unis ont instruit le nazisme, Paris, érès, 2022, 274 p.

 


20/04/2020

Mémoire de lectures : l’esclavage en jeunesse

Foix Alain, Histoires de l'esclavage racontées à Marianne, illustrations de Benjamin Bachelier, Gallimard collection Giboulées, 2007, 64 p. + 1 CD, 14€50
Voici un remarquable ouvrage avec un support audio-phonique des plus riches, puisque les histoires du livre y sont mises en forme dramaturgique (avec un narrateur et des comédiens professionnels). Si le cadre de l'Assemblée Nationale laisse prévoir une absence de véritable critique de la politique coloniale de la France, il n'empêche que le livre offre une vision des plus intéressantes sans didactisme aucun.

Mfoumou-Arthur Régine, L'Esclave Olaudah Equiano. Les chemins de la liberté, L'Harmattan, collection jeunesse L'Harmattan, 2006, 116 p., 12€
Le livre, issu d'un travail universitaire, conte l'épopée d'un jeune esclave arraché d'Afrique à onze ans et qui va conquérir sa liberté avec une multitude de péripéties par lesquelles le jeune lectorat peut prendre connaissance de la condition d'esclave, notamment sur les navires. Le racisme est, évidemment, abordé lorsque Equiano obtient son affranchissement. Pour autant, le récit autobiographique initial, qui sert de fil conducteur au roman de Mfoumou-Arthur, n'est pas un récit de révolte ni un récit qui lance un message de révolte. Equiano va se convertir au protestantisme et cherche, toujours, à composer avec les blancs pour améliorer sa condition d'esclave. La religion tient une place prépondérante dans ce récit. Un livre intéressant parce qu'issu d'un écrit authentique d'esclave. Un livre adapté avec intelligence et savoir par Régine Mfoumou-Arthur.
Commission Lisez Jeunesse.
Hassan Yaël, Libérer Rahia, Casterman, collection feeling, 2010, 140 p., 8€
Il s’agit de la vie d’une esclave d’aujourd’hui. L’intrigue est faite des efforts de ses amis pour sortir cette jeune fille marocaine de sa condition. Blandine Audric a quitté le Maroc avec ses parents qui ont emmené Rahia, la fille de leur cuisinière. C’est elle, Rahia, qui, à treize ans, va devoir s’occuper du ménage et de l’entretien de leur maison à Paris. La mère de l’enfant avait cru que les Audric permettraient à Rahia d’étudier en échange de menus travaux. En fait, Rahia est enfermée dans un débarras et relégué aux tâches ménagères. Grâce à deux amis de Blandine et à celle-ci, Rahia va pouvoir sortir de la condition d’esclave. Le récit est juste dans la condition décrite. Il trouve sa force dans l’alternance des voix narratives, puisque chaque personnage narre à la première personne. Il pose la question de la responsabilité de l’individu témoin face à l’injustice. Son point faible est de ne pas poser explicitement l’enjeu de classes sociales qui est à l’origine de l’esclavage moderne. En revanche, il permet d’aborder avec intelligence la question des travailleurs clandestins, par le biais de l’exploitation des enfants.
Commission Lisez Jeunesse
Tamburini Isabelle, Assirini, petite esclave en France, L’Harmattan jeunesse, 2013, 100 p. 11€50
Le point de départ du livre est la guerre du Rwanda, en 1994, que fuit la jeune enfant Assireni. Durant l’exil, la mère la confie à une riche famille de colons blancs, français, travaillant dans le secteur minier du Burundi : « Pierre Dureton avait la conviction de faire dans l’humanitaire : tous ces gens [valets de chambre, chauffeurs, cuisiniers, femmes de ménage, jardiniers et gardes employés pour le service de sa famille] il leur permettait de vivre alors que la guerre civile faisait ses ravages, contaminant le Burundi après le Rwanda » (p.10). A cause de la guerre, ceux-ci retournent en France et c’est dans l’appartement parisien que se retrouve Assireni. Elle ne va pas à l’école, devient Astrid et s’occupe des tâches ménagères. Elle vit recluse chez les Dureton : « vivre et travailler, tout était sur le même plan » (p.38). C’est là le meilleur du roman. Après, l’autrice imagine une fin heureuse qui contrairement au début de l’histoire vient glorifier une forme de charité humanitaire. C’est dommage. On retrouve tradition de fin euphorique, trace du didactisme moralisateur et conservateur qui maintint longtemps son emprise sur le secteur jeunesse de la littérature. On le regrettera car la composition du livre est intéressante, par ailleurs, et la première moitié du roman ouverte au questionnement des thématiques de l’humanitaire et celle de la charité qui jouxte la première.
Commission Lisez Jeunesse & Ph. G.

Adams Simon, Le temps des grandes découvertes, coll. L’Histoire sous vos yeux, Rouge & Or, 2009, 48 p. 1190
Après l’Atlas des explorations publié par Géo-Gallimard jeunesse cette même année 2009, cet ouvrage fait quelque peu doublon, bien que la simultanéité des parutions montre un travail parallèle que nous allons interroger, d’autant plus que les deux livres s’adressent à la tranche des 9/12 ans. Le livre de chez Rouge&Or repose sur des cartes, comme le Géo-Gallimard. Il se présente comme un atlas historique, richement illustré et nous entraîne sur les trace des grands explorateurs, Christophe Colomb, Magellan, Cook qu’il met en rapport avec le contexte historique. Ainsi plonge-t-on dans l’Espagne et son empire, est-on informé sur la Renaissance ; la Russie de Pierre Le Grand est auscultée, l’esclavage fait l’objet de développements, on détaille un peu la création des Etats-Unis. Les civilisations découvertes font l’objet de présentations : Incas, Aztèques, indiens d’Amérique, Moghols de l’Inde, Mandchous de Chine… . En tout état de cause, c’est une introduction par l’image des explorations vues à travers l’œil occidental mais qui n’oublie pas de présenter les civilisations rencontrées et bien souvent conquises voire massacrées. Ph. G.

Savoia Sylvain, Les Esclaves oubliés de Tromelin, Aire Libre, 2015, 118p. code prix DU10
Cette Bande dessinée est le résultat d’un reportage sur l’îlot de Tromelin durant une des missions archéologiques qui se sont déployées sur l’îlot entre 2006 et aujourd’hui. En 1761, l’Utile est un navire de la compagnie des Indes commandé par un certain Lafargue qui a profité d’une mission pour capturer des esclaves à Madagascar. En route pour l’île de France (île Maurice alors française), le navire va se briser aux abords de l’île des Sables, suite aux impérities de navigation du capitaine Lafargue. La plupart des esclaves enfermés dans les cales va périr, une partie de l’équipage aussi. L’île de Sables s’avère un piège : 1 km2 sans végétation. Le lieutenant de frégate Barthélémy Castellan du Vernet  va faire reconstruire une embarcation, mais les esclaves ne seront pas du voyage, bien qu’ayant participé à sa construction. Sur cette poussière de terre ravagée par les alizés et les cyclones, dont le plus haut point culmine à sept mètres, les survivants vont dresser des abris de pierre, et organiser leur quotidien. Quinze ans plus tard, en 1776, le chevalier de Tromelin, envoyé en mission pour vérifier s’il y avait des survivants, va ramener sur l’île de France (île Maurice) les rescapés, 7 femmes et un petit enfant. C’est de ce moment que l’île des Sables est devenue l’île Tromelin. En 1781, Condorcet s’appuya sur l’histoire tragique des naufragés de Tromelin pour argumenter contre la traite négrière.
Le récit de Savoia alterne le journal dessiné de la mission archéologique à laquelle l’auteur participa et l’histoire du naufrage et de l’organisation de la survie. Il s’appuie sur les recherches menées par Max Guérout du GRAN et de Thomas Romon de l’INRAP. On se rappelle que le 11 janvier 2017, le gouvernement qui soumettait au vote des députés un accord de cogestion de cet îlot signé entre la France et l’île Maurice a fait machine arrière suite aux protestations attisées par le patron des patrons, Gattaz, qui pointait dans cet accord une remise en cause de « la souveraineté de la France » risquant se propager à d’autres confettis de l’ex empire colonial. Comme quoi l’esclavagisme a, dans le patronat, un allié naturel et dans les députés de la République, nombre de partisans. Aujourd’hui où la question migratoire est installée durablement sur la scène politique, les mots d’Aldous Huxley résonnent encore : « Transporter d’un point à un autre de la surface du globe, voilà toute l’activité de l’homme » (Tour du monde d’un sceptique, 1926).

Philippe Geneste



15/09/2019

Esclavage, racisme et mentalité coloniale

Fontenaille Elise, Dorothy Counts. Affronter la haine raciale, oskar, 2019, 51 p. 9€95
Les romans d’Elise Fontenaille se situent dans la lignée du roman objectif. L’autrice part d’un fait divers, d’un fait historique et d’une documentation serrée. Rien qui ne soit évoqué qui ne se soit passé. Elise Fontenaille crée des romans de la condition humaine, ainsi, sans se couper de la réalité. Elle ne vise pas la vérité, mais l’authenticité. Elle se distingue du roman objectif en cela que le récit ne se veut pas plus vrai que la vie. Elle affirme la nécessité de la fiction comme approche sensitive du réel. Et, en littérature de jeunesse, cette position porte le jeune lectorat à une conscience des enjeux de société qui se trament dans le quotidien des faits.
Avec Dorothy Counts, Elise Fontenaille ne propose pas une biographie, mais un récit, celui de la première lycéenne noire des Etats-Unis d’Amérique. Elle nous transporte donc à Charlotte, en Caroline du Nord, en 1957. Dorothy Counts a 15 ans. La conscience noire est en pleine éclosion, le Klux-Klux-Klan reste influent,
« Ils ont tué des gens. Lynché des noirs. Brûlé des maisons. Violé des jeunes filles ».
 La famille de Dorothy est religieuse. La non-violence est son credo pour l’intégration et la lutte contre la ségrégation.
La narratrice écrit à la première personne son histoire. L’identification du lecteur ou de la lectrice au personnage historique est un choix pour rendre plus percutante la brève relation d’un épisode d’une existence. C’est la veille de la rentrée des classes. Tout le monde est nerveux, chaque membre de la famille évite de le montrer. C’est le matin de ce 4 septembre 1957. Dorothy se dirige vers l’école. Les abords du lycée sont bruyants, une foule hostile l’agresse, la police n’intervient pas, les crachats, les jets d’objets, les hurlements de haine. Dorothy, stoïque, entre au lycée. Première heure de cours : elle est transparente. Et puis les autres heures ; Elle est harcelée, injuriée, on lui crache dessus ; le deuxième jour, on crache dans son assiette de purée. Elle est seule. Les amies qui l’accompagnent seront menacées les jours suivant et quitteront le lycée.
Dans la famille Counts, c’est le désarroi :
« Quelque chose en nous était irrémédiablement détruit.
La confiance qu’on fait au monde ?
L’espoir d’un monde meilleur ? Plus juste ? »
Le harcèlement va se poursuivre, de plus en plus vindicatif. Dorothy sera de plus en plus seule, même si un professeur de mathématiques brisera l’attitude des professeurs. Mais c’est trop dur. Les amies qui la soutenaient ne sont plus là. Pour les Counts, l’intégration au lycée ségrégationniste de Charlotte s’avère impossible. Dorothy ira faire ses études dans une autre ville et, une fois son diplôme acquis, elle reviendra à Charlotte afin d’y œuvrer contre la ségrégation. Son exemple va permettre à des acteurs du drame de prendre la parole, d’exposer les mécanismes de la lâcheté ordinaire dont les ressorts sont les mêmes que dans toute situation de harcèlement. James Baldwin écrira une lettre de reconnaissance à Dorothy, qu’Elise Fontenaille propose en annexe du roman.
Incisif, parfaitement documenté, écrit avec objectivité sans jouer sur l’émotion et encore moins avec la compassion, Dorothy Counts. Affronter la haine raciale se fait, sans didactisme aucun, littérature d’intervention.

Simard, Éric, Rosa Parks, contre le racisme, oskar éditeur, 2019, 38 p. 4€95
L’ouvrage s’adresse aux enfants de 8 à 10 ans. En trente huit pages, l’auteur rend compte d’une action qui a entraîné une réaction collective et a fait événement dans l’histoire. Ici, le boycott comme modalité de lutte des opprimés est à l’honneur. Comment en si peu de pages rendre compte de la vie de l’aide soignante, couturière, secrétaire, Rosa Parks, sans tomber dans le récit euphorique ?
Éric Simard y réussit en prenant dans la biographie les éléments qui convergent vers l’acte central d’une vie : le 1er décembre 1955, à Montgomery (Alabama), Rosa Parks refuse de laisser sa place assise du milieu du bus à un blanc qui n’a aucune place assise à l’avant. Elle est arrêtée conformément à la loi ségrégationniste américaine. Par solidarité, le mouvement pour les droits civiques, auquel elle appartient depuis 1943, lance un mouvement de boycott des bus de la ville. La communauté noire, avec notamment l’action non-violente prônée par Martin-Luther King, alors âgé de 26 ans, répond massivement présente. Elle organise des modalités parallèles et autonomes de transports pendant 381 jours. Face à cette auto-organisation des Noirs, la Cour Suprême des Etats-Unis, le 20/12/1956, déclare contraires à la Constitution les lois racistes appliquées dans les transports en commun.
Six chapitres constituent le livre et couvrent la vie de Rosa Parks le 4/2/1913 jusqu’au boycott de 1955. Opportunément, Éric Simard rend compte d’un épisode moins connu, durant les années mille neuf cent quarante : Rosa Parks, prétextant ramasser son sac, s’assoit à l’avant d’un bus pendant quelques secondes.
Est-ce que le livre évite la centration excessive sur une personnalité au détriment du mouvement collectif à l’intérieur duquel son acte prend tout son sens ? Non. C’est un défaut qui tient probablement au fait que l’auteur situe insuffisamment les faits relatés. Les lieux et les dates restent flottants. En revanche, le livre fait entrer le jeune lectorat dans la problématique du racisme et de la ségrégation. Les récits sommaires de la fin, œuvrant à la manière d’une annexe contextualisent le récit biographique qu’ils complètent allant jusqu’à la mort de Rosa Parks, le 24/10/2005.

Justhom, De L’Esclavage et du colonialisme, St-Pierre d’Oléron, Les éditions libertaires, 2019, 253 p. 15€.
Sur la question de l’esclavage et de son instrument le colonialisme, on recommandera ce livre aux jeunes lecteurs. L’ouvrage se propose un panorama situé de l’esclavage de l’Antiquité aux temps modernes, une approche par pays colonisateur du colonialisme. Une multitude de chronologies donnent des repères et de nombreux commentaires factuels et historiques posent les éléments nécessaires à la discussion de tel ou tel aspect des deux thèmes centraux du livre. Ce travail documentaire fourmille d’informations et les met en ordre, fournissant ainsi un livre de synthèse des plus pertinents. Il serait dommage que les collégiens de troisième et les lycéens ne puissent avoir à leur disposition un tel guide pour l’analyse et la réflexion.

BLoch-Henri Anouk, Harriet Tubman, la femme qui libéra 300 esclaves, oskar, 2019, 170 p. 14€95
Enfant, Araminta Ross, qui deviendra plus tard Harriet Tubman, voit trimer ses parents, fouetter les esclaves, parader les propriétaires, défiler les marchandises humaines à vendre lors des marchés aux esclaves. Blessée à la tête par un surveillant lancé à la poursuite d’un esclave, Harriet va garder toute sa vie des séquelles de ce drame qu’on peut qualifier d’initiateur puisque il a protégé la fuite de l’homme. De son premier mariage, elle apprend que le contrat possède des clauses qui font des enfants la propriété des esclavagistes, des « biens mobiliers ». La séparation des parents et des enfants est donc inscrite dans un système de gestion des noirs captifs du droit blanc de la propriété. L’adolescente illettrée comprend la fonction de la terreur dont usent les esclavagistes : « La peur, toujours la peur, on vit avec depuis notre naissance, on l’a bu avec le lait de notre mère » (29). Et c’est cette peur qu’elle va apprendre à dompter et à retourner en vigilance active et subversion du système économique américain de l’époque.
L’ouvrage raconte comment la jeune esclave Harriet Tubman s’évade de la plantation où elle a été vendue encore jeune fille. Chronologiquement, le livre fait le récit des dix-neuf allers-retours entre le Sud et le Nord, Canada compris, pour organiser et sauver trois cents esclaves en fuite. L’ouvrage permet de comprendre le fonctionnement du « Chemin de fer clandestin » mis en place par des anti-esclavagistes blancs et noirs, dont nombre de quakers. Lors du durcissement de la législation contre les esclaves avec le Fugitive Slave Act (loi sur l’esclave en fuite, voté au Congrès en 1850), les Comités de Vigilance se réorganisent pour protéger les noirs menacés. On croise la solidarité internationale, notamment à travers les sociétés anti-esclavagistes qui ont essaimé de par le monde.
Anouk Bloch-Henry place souvent le lecteur dans la peau de l’héroïne. Il est ainsi invité à entrer dans la croyance en la providence qui innerve l’action de la militante. Elle va rencontrer des abolitionnistes blancs, mesurer l’ambigüité de Lincoln (1), se trouver impliquée dans la guerre de Sécession avec les atrocités (six cent cinquante mille morts) qu’elle entraîne, comme toute guerre. Des portraits de personnages historiques sont inclus pour éclairer le déroulement même de l’action dans le livre. C’est le cas de Frederick Douglas, un noir évadé, autodidacte, journaliste, écrivain propagandiste de la cause anti-esclavagiste.
Le récit nous mène à réfléchir sur la désobéissance civile, sur ses limites et sur la nécessité d’outrepasser le droit pour faire advenir la justice. Non machiavélique, l’ouvrage pointe les positions diverses dans le camp abolitionniste. Evoquant la tentative, en 1858, de John Brown et de ses hommes (noirs et blancs) de s’emparer de l’arsenal de Harper’s Ferry en Virginie et leur pendaison par l’alliance nouée entre l’Etat de Virginie et le gouvernement fédéral, le récit pose, de manière ouverte, le débat entre violence (thèse de John Brown pour une libération par les armes des noirs du Sud) et non-violence, comme modalité de résistance et de subversion de l’ordre établi. Harriet Tubman se trouvé impliquée dans le plan de Brown, mais malade ne put participer.
A la sortie de la guerre, la victoire nordiste mena à l’abolition de l’esclavage. Mais le racisme n’était pas éradiqué, et la supériorité affirmée de la race blanche sur les autres races restait le credo des élites et des gouvernements. Mais c’est une suite historique, dont le récit documenté d’Anouk Bloch-Henry n’a point à traiter, son sujet étant la biographie de l’esclave révoltée Harriet Tubman (1825-1913) et notamment de la période de son action 1849 (la fuite)- 1865 (vote du 13ème amendement qui abolit l’esclavage, l’assassinat de Lincoln par des sudistes).
Philippe Geneste

(1) « Je n’ai jamais été pour l’instauration  -sur quelque mode que ce soit-  de l’égalité sociale et politique des races blanche et noire (…) En ce qui me concerne, je suis plutôt, et comme bien d’autres, pour que les Blancs jouissent d’un statut supérieur » discours de 1858 dans le sud de l’Illinois cité par Zinn Howard, « Nous le peuple des Etats-Unis… » Essais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine, traduit de l’anglais par Frédéric Cotton, Marseille, Agone, 2004, p.343

09/06/2019

pour que les cendres rebelles puissent témoigner des feux oppresseurs


Voici deux récits d’apprentissage qui chacun emprunte la voie du roman historique. Destinés aux pré-adolescents ces deux livres inscrivent le temps de la jeunesse dans l’épaisseur de la temporalité, en prenant le contre-pied de la sentimentalité qui structure une majorité de la littérature narrative destinée à cette classe d’âge.

Laroche, Agnès, Tu Vas payer, Rageot, 2016, 125 p. 5€20
Voici un récit court, enlevé, bien documenté, fournissant les repères historiques précis et qui évite le citoyennisme, chose bien rare dans le secteur de cette littérature. L’intrigue se passe en France, sous l’occupation. Deux voisins s’opposent dont l’un reçoit régulièrement les nazis chez lui et dont l’autre sombre peu à peu dans la pauvreté. L’enfant, Paul, 16 ans, soupçonne le voisin prospère d’avoir livré son frère à la liste du service du travail obligatoire (STO). Il va chercher à lui nuire mais s’apercevra qu’en fait, l’homme est membre de la résistance. Paul part alors rejoindre le combat contre l’occupant.
Agnès Laroche signe là un récit sur la vengeance et sur le jugement par les apparences. Paul fera un parcours initiatique de conscience grâce à la reconnaissance de son erreur. Son engagement ne vient pas d’un sentiment de citoyenneté mais de son action et de son implication, malgré lui au début, dans l’action de désobéissance. Un tract du mouvement de résistance Libération distribué dans le département du Lot-et-Garonne, fin février 1943 énonce que « la désobéissance est le plus sage des devoirs », ce qui, pour être mis en œuvre, ne peut s’appuyer que sur la volonté consciente d’agir, volonté aux antipodes de l’idéologie de la citoyenneté.

Fontenaille-N’Diaye Elise, Eben ou les yeux de la nuit, le rouergue, 2016, 58 p. 8€30
Namibie, 1885 : un commerçant allemand Adolf Lüderitz débarque pour élever une race de mouton de laine noire. C’est le début de la conquête des terres namibiennes par le colonisateur allemand. Comme toujours, ce dernier trouve des collaborateurs zélés chez les chefs et autres personnes d’autorité des peuples autochtones.
1904 : le colonisateur allemand a besoin de toujours plus de terres et il convoite un territoire pour l’extension de sa richesse afin de se maintenir en position de force dans la concurrence entre les différentes nations colonisatrices. Sur ces terres, vivent deux peuples, les Namas et le Hereros. Ce sont des peuples noirs. Les théories raciales de la fin du dix-neuvième siècle les considèrent comme des sous-êtres. Les coloniser, c’est les asservir, coloniser l’âme des individus, fonction des missionnaires chrétiens ; c’est aussi s’en servir comme matériau d’expérimentation. Le général von Trotha est envoyé  en Namibie par l’empereur Guillaume II. Sa mission : extermination totale des autochtones. En quatre ans, les allemands se livrent à un génocide des deux peuples. Les survivants sont déportés sur Shark Island, un camp de la mort. Un certain Eugen Fisher y installe son laboratoire pour des expériences qui serviront d’exemple aux médecins nazis dans les camps de concentration. Ceux qui ont réussi à échapper au massacre, se sont enfuis dans le désert de Kalahari où ils meurent d’épuisement et de soif.
En 1908, les derniers des Hereros et Namas vont être réduits en esclavage pour construire la ligne de chemin de fer qui traverse la Namibie. Les voies ferrées y sont  hantées par les « voix des morts », hommes, femmes, enfants.
C’est cette histoire que ce roman à la composition parfaitement maîtrisée raconte à travers l’histoire d’Eben, le jeune héros Herero du livre dans la Namibie d’aujourd’hui. Eben ou les yeux de la nuit est un roman d’apprentissage, une élévation de l’humain par la prise de conscience, un élan de libération des chaînes mentales de l’esclavage pour tuer dans l’œuf les germes de la tyrannie toujours à l’affût dans toute société humaine. Eben… est aussi un roman historique traversé par une documentation précise. Elise Fontenaille-N’Diaye s’appuie en particulier sur les thèses d’un chercheur namibien Casper Erichsen pour qui « le nazisme a fait ses premiers pas en Namibie en 1904 ». Comme lui, elle a nourri son récit de la révolte des Hereros et de celle des Namas un an plus tard, ainsi que du double génocide qui a suivi, par la lecture du rapport d’un jeune major britannique publié en 1918, le Blue Book. Son auteur a disparu dans des conditions mal élucidées et le Blue Book a été détruit, sauf un exemplaire miraculeusement conservé sous forme numérisée dans une bibliothèque de Pretoria. En sortant de l’oubli cet épisode génocidaire de l’impérialisme allemand, Elise de Fontenaille-N’Diaye milite pour que tous les génocides soient abordés avec la même réprobation, parce qu’il ne saurait être question d’instaurer une hiérarchie entre eux. Les vicissitudes de la justice internationale, celles des enjeux de la mémoire quand celle-ci est accaparée par les pouvoirs politiques sont là pour nous rappeler combien cet avertissement que l’on peut tirer de l’œuvre de Fontenaille-N’Diyae est d’actualité.
Philippe Geneste
NB Sur la même autrice, voir le blog lisezjeunessepg du 2 mars 2019 et celui du 12 novembre 2017


29/07/2012

L’esclavage, racine de l’exploitation

Davy Pierre, De l’autre côté du soleil, Nathan, collection histoire, 2011, 222 p. 5€50
Voici un bon roman historique. On est en Afrique, au dix-huitième siècle, vers 1750. Un jeune berger peuhl laisse boire son troupeau de chèvres à la source d’Aïn Kala, ce qui est interdit car elle appartient au peuple ennemi des Toucouleurs. Ensuite il rencontre Vanidia, une jeune fille vendue par les colons à une tribu des Toucouleurs. C’est donc une esclave. Pour lui rendre sa liberté, Traoré décide de fuir avec elle. Mais, le lendemain, jour prévu de la fuite, Vanidia n’est pas là. Traoré se lance à sa recherche.
Sa quête amène le lecteur à suivre les pérégrinations humiliantes des noirs vendus par leurs propres peuples aux colons pour devenir des esclaves dans des contrées lointaines par delà l’océan. C’est d’abord le long périple à travers la savane jusqu’au bateau négrier. Puis c’est la traversée de l’océan, dans un navire faisant le commerce du bois d’ébène. Enfin, c’est la vie en Guadeloupe, le travail harassant dans les plantations de cannes à sucre, les tortures, les sanctions, les conditions inhumaines de vie, l’imposition de la religion chrétienne, la séparation des esclaves d’une même famille ou proches.
Le dispositif narratif est très intéressant : un récit à la troisième personne narre les aventures de Traoré et de sa recherche de Vanidia. Un carnet de De Kerven, chirurgien à bord d’un bateau négrier, donne le point de vue des blancs et des colonisateurs et esclavagistes. L’alternance mêle les deux points de vue jusqu’au drame final.
Le roman explicite l’impossible conciliation des deux points de vue et c’est suffisamment rare pour être souligné. Davy ne tombe pas dans le grotesque humanitariste qui accable la littérature de jeunesse sur ce genre de thème. L’auteur s’efforce, au contraire, de montrer comment les deux populations –la blanche et la noire, celle qui parle une langue d’Europe et celle qui parle le créole– sont séparées par les actes et les événements qui les ont liées. Ce n’est pas le fait d’être ensemble qui doit guider les rapports sociaux comme veut imposer de le croire le citoyennisme et l’idéologie des droits de l’homme, mais ce sont les modalités des mises en relation qui déterminent les rapports sociaux. Les thèmes de la liberté, de la libération, celui de la dignité humaine y puisent leur sens contre l’assujettissement dont le citoyennisme n’est qu’un des nombreux vecteurs pour notre société contemporaine.
Le roman de Davy, très bien documenté, au dispositif narratif heureux et qui n’use de la première personne que pour le représentant des européens, colonisateurs français, permet d’ouvrir le jeune lectorat à la compréhension historique de l’esclavage comme forme particulière de l’exploitation.
Commission Lisez Jeunesse & Philippe Geneste