LÂM Chi-Lan, Saïgon, t’en souviens-tu, collection Graveurs de Mémoire, édition L’Harmatan, 2026, 20€.
Lâm Chi-Lan, a longtemps mûri « ces souvenirs épars »
venus au fil du temps et qu’elle avait écrits pour les « relire et
relier ». Ils sont la matière de cet ouvrage dont la poésie et la
sensibilité nous émeuvent, nous retiennent.
Quatre grands chapitres, encadrés par un prologue et un épilogue déclinent
l’histoire du Viêt-Nam, pays meurtri par les empreintes de la France et des
USA. À travers le parcours de l’enfance et de l’adolescence de l’autrice, les
lectrices et lecteurs découvrent des traditions vietnamiennes, et traversent
les longues années de guerre qui meurtrirent le pays. Dès les premières pages
du livre, l’écriture sensible, limpide, de Lâm Chi-Lan émeut. Ses souvenirs
s’égrènent avec délicatesse, mettant en scène la fillette de sept ans partie de
France, son pays de naissance pour le pays de ses origines, le Viêt-Nam, puis
le voyage inverse de la jeune fille, dix ans plus tard.
Nous sommes en 1960, Lâm Chi-Lan n’a donc que sept ans lorsqu’accompagnée
de ses parents, son petit frère et sa petite sœur, elle quitte la France pour
le Viêt-Nam. Sur le bateau, l’enfant regrette l’univers douillet qu’elle a
quitté, ressent une angoisse d’abandon et de solitude. Cette traversée
préfigure le temps long qu’il lui faudra pour entrer en contact compréhensif
avec le pays de ses origines. À l’arrivée, elle découvre la ville alors
capitale du Sud Viêt-Nam, Saïgon devenue depuis 1976 Hô Chi Minh ville.
À Saïgon, elle est accueillie chaleureusement par sa nombreuse famille.
Elle goûte aux odeurs nouvelles, à la beauté des paysages, sans être aveugle à
la misère et aux séquelles douloureuses de la guerre. L’accueille aussi une
langue inconnue qu’elle va rapidement s’approprier. Cette langue, transmise en
particulier par les femmes, sa mère et sa grand-mère, porte avec elle
l’héritage d’une culture, jusqu’à présent enfouie, pour la petite fille. Cette
langue, présente lors des soins, des contes lus ou racontés, elle l’appréhende
aussi dans l’école Colette où elle poursuit sa scolarité. La connaissance du
vietnamien, est enrichie par l’amitié de ses camarades de classe et par
l’affection tendre, peut-être, d’un premier amour. Cette irruption enveloppante
de la langue est rendue par la présence en exergue de la plupart des chapitres
de phrases vietnamiennes et de leur traduction en français.
Selon la logique des souvenirs, l’autrice raconte maintes anecdotes. Par
exemple, une élève tombe en pleurs en récitant le poème Oceano Nox de
Victor Hugo ; par exemple, une intervention à connotation raciste révèle
l’incompréhension culturelle de la professeure de français vis-à-vis d’un récit
vietnamien. Ces anecdotes sont autant de signes des déchirures que les
situations de conflits engendrent dans le psychisme enfantin. Elles se
conjuguent avec l’histoire de l’autrice, influant sur sa propre psyché.
Plus tard à dix-huit ans, le baccalauréat en poche, Lâm Chi-Lan s’inscrit
en faculté de psychologie, en Suisse, pour suivre l’enseignement de Jean
Piaget. Ce choix est motivé par sa volonté de soigner des enfants traumatisés
par la guerre. Dans l’avion, on lui confie un nourrisson vietnamien qui va être
adopté. Le prenant dans ses bras, le berçant, elle l’apaise. Cet épisode révèle
l’aspiration profonde de l’autrice pour un monde sans guerre, un monde humain.
Jeune fille née de parents aisés, exilés en 1975 après la défaite des USA face
au Việt Cộng, elle
conservera cette volonté de lutter contre toutes les guerres qui engendrent
toujours misères et profondes blessures. Dans ses engagements, l’autrice
assemble à équivalence ses deux cultures, française et vietnamienne.
Le travail d’écriture autobiographique, sensible et poétique, présenté
comme un travail anagrammatique (relier, relire) est un travail de recherche
d’un inconnu : « Il me paraît que ce n’est pas dans les livres de
philosophie que je trouverai la réponse à ce que je cherche parce qu’à vrai
dire, et cela est ma seule certitude, ce que je cherche n’est pas écrit »
(p.89). Le livre de Lâm Chi-Lan doit à cette ouverture
sa dimension de poésie mais aussi invite à une attitude d’accueil. Femme de
deux rives, elle est femme d’une traversée que la vie réunit. Ainsi ce qui
était fragments de mémoire, identifiables au seul passé, prend peu à peu
dimension de présence continuée dans la reconstitution d’une existence. La
durée s’installe, flux des sentiments et des expériences, qui, souvent
inconsciemment, nous façonnent... nous structurent.
Annie Mas
Le titre de cette chronique est une citation
extraite de la page 13 du livre de Lâm Chi-Lan.
Nota Bene
Retrouvez Lâm Chi-Lan
sur le blog lisezjeunessepg du 4 juin 2022 consacré au recueil commenté Cent
Contes et légendes du Viêt-Nam, une somme qui apporte « sens et
poésie à tous ceux, jeunes et moins jeunes, liés de près ou de loin au Viêt-Nam
ou tout simplement d’esprit curieux, qui ne demandent qu’à embarquer dans
l’univers imaginaire et de sagesse intemporelle de ce pays qui a tant à nous
dire. »