RIUS Michel, La Promesse d’Aimé, illustrations ZAD, Utopique, 2026, 34 p. 18€
Une famille castor, en bord de rivière,
comme il se doit, le papa, la maman, le petit castor Aimé, bien sûr. Une ode à
l’amour maternel, semblent dire les premiers mots. Mais la vie est faite de
contradictions. Si maman castor s’ingénie à entourer l’enfant de sécurité, de
surveillance, sous couvert de bien-être de l’enfant, celui-ci rêve du monde,
celui dans lequel se projette le papa qui part pêcher. La première
contradiction oppose donc l’intérieur à l’extérieur. Et elle croît parce que la
maman croit au pouvoir du langage, de la prévention verbale contre les risques
du dehors. Or, Aimé a besoin d’éprouver les choses pour les comprendre,
l’éducation doit s’attacher à s’articuler sur l’expérience. C’est une première
leçon, assez proche, au fond, de La Chèvre de Monsieur Seguin, d’Alphonse
Daudet.
Alors Aimé fait une fugue. Retournement de
situation, l’enfant joyeux, la mère angoissée qui sombre dans la détresse… Aimé
s’en veut. Retour à la case départ : promesse de ne plus jamais partir est
faite… La maman est aux anges, le fiston, tient parole.
Mais la vie est contradiction… Aimé tient
sa promesse et s’ennuie jusqu’à ce que la dépression jette ses filets sur sa
personne. Le papa cherche bien à persuader la maman de lâcher son emprise, mais
celle-ci ne veut rien entendre. La surprotection, pourtant est mortifère pour
l’enfant. Une situation de déséquilibre affectif s’installe, à la satisfaction
de la maman répond la souffrance psychique de l’enfant qui s’éloigne peu à peu
d’elle. Le papa revient à la charge, Aimé n’a-t-il pas grandi, suffisamment
pour aller à la pêche et visiter, enfin le monde qui est aussi le sien ?
Une nouvelle fois, les éditions Utopique
proposent un album généreux, aux couleurs et dessins qui captivent les enfants,
un album d’empathie et qui défend la relation compréhensive de l’attachement
affectif. L’album s’adresse aux petits enfants, bien sûr et avant toute chose.
Mais sa force est aussi de tenir un message pour les parents qui lisent
l’histoire à leur enfant. Celui-ci a besoin de connaissance et connaître, c’est
sortir de soi pour assimiler l’inconnu, le trans former en connu. C’est tout le
drame d’Aimé, c’est la thématique centrale du récit de Rius illustré par Zad.
La sécurité, mais pourquoi faire ? l’enjeu pour l’enfant est de s’adapter
à la vie qui est et non pas d’attendre d’y entrer puisqu’il vit déjà. Et
l’espace qui l’entoure, c’est son espace aussi, alors pourquoi le priver d’y
déambuler, de l’explorer ? Toutes les observations des psychologues
constructivistes (piagétiens, walloniens) et les observations cliniques de la
psychanalyse convergent pour dire que l’espace est une aventure pour l’enfant.
Rius & Zad le représentent à merveille en faisant éprouver par la narration
au jeune lectorat l’expérience déceptive d’Aimé. L’enfermement, il est sûr, est
inapte à combattre le risque parce qu’il engendre l’angoisse intérieure et
fragilise le besoin de découverte, donc le désir de vivre.
COUSSEAU Alex
& DUTERTRE, Charles, Va Pas Trop Vite, rouergue, 2026,
32 p. 13€
Le
texte rend compte des paroles d’un enfant qui s’adresse au tout jeune lectorat.
Les parents ou adultes vont donc lire à l’enfant un discours enfantin qui leur
est directement adressé. Or, ce discours commence systématiquement par une
phrase de recommandation articulée par ses parents ou proches mais aussi une
fraise, un nuage, un chien, tant il est vrai que pour le tout petit, objet,
être vivant, chose inerte, tous sont animés.
Lire
le texte à l’enfant, c’est le faire entrer dans le jeu des mots, jouer parfois
un rythme esquissé. Le texte, sans se mouler sur une structure de comptine, en
épouse le gout des assonances, use de l’anaphore, « Va pas trop vite »,
qui commence chaque nouvel épisode c’est-à-dire chaque double page… Sauf, il
est vrai les derniers, où le texte se libère pour aller chercher la clé de
l’album que délivrera la grand-mère du personnage narrateur.
Dans
une société où l’urgence est imposée comme mode d’appréhension des choses, où
la vitesse est sanctifiée, la psychologie des enfants est profondément affectée
par ces diktats issus des comportements. Le livre de Cousseau et Dutertre est
donc un antidote. Les illustrations de Charles Dutretre avec ses couleurs
vivantes mais douces, parfois froides, souvent chaudes, avec ses fonds striés
donnant une impressionnant de matière, évoquent immanquablement le calme. On
peut dire que les illustrations exemplifient la leçon de vie du bref texte qui
est imprimé, dans une bulle sur la page de gauche elle aussi illustrée.
L’album est un
antidote aussi pour l’attitude des adultes car bien des discours semblent tout
droit issus de la vie quotidienne, on les entend si on tend l’oreille. Or,
« la meilleure façon de grandir… c’est petit à petit » :
une leçon pour les petits et pour les grands...
Philippe
Geneste