FERRER
Marianne, Racines, éditions Monsieur ED, 2016, non paginé, 17€
C’est
un leporello on dit aussi livre frise, livre accordéon. Le dépliement
provoque chez le lecteur ou la lectrice un effet de fortuité des dessins,
emmenés par la chronologie de raison d’un texte au lettrage à la main. Le
parcours de lecture fondée sur la surprise n’indique-t-il pas que les racines
de chacun et chacune sont au fond le résultat (et non l’origine) d’une
filiation ? Et si tel est le cas, ne pourrait-on pas dire que chercher ses
racines, c’est chercher à inventer son récit de vie ? La filiation serait
alors le fruit du hasard (1) : « en racine s’incarne la
sérendipité » énonce un post-exergue de la troisième de couverture. De
la même façon qu’« il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous »
(2), de même, il n’y aurait pas de racines, il n’y aurait que des filiations. Le déterminisme et tout raisonnement
fondé sur l’ordre causal seraient exclus de la définition de la personne pour
la reconnaître redevable de la cohérence d’un récit. L’utilité des
racines seraient alors de permettre le racontage de vies emboîtées les unes
dans les autres et dans lesquelles s’emboîte la nôtre avant, elle-même,
d’entrer dans l’affiliation toujours plus élargie.
Ce
type d’album est profondément philosophique, pourtant sans un mot de
philosophie. Il est profondément philosophique parce qu’il oblige à interroger
les racines à travers la filiation conçue, et c’est là toute l’originalité de
l’œuvre, comme une détermination par le hasard. Alors que tout ce qui touche au
hasard est en général recouvert d’une « projection intentionalisante »
(3), Racines propose une reconnaissance de la vie comme
construction collective, interpersonnelle et profondément humaine.
L’interprétation de soi échappe alors aux déterminismes biologiques, sociaux,
idéologiques, politiques pour ouvrir un espace de re-connaissance par la
réalisation ou re-présentation d’une fable à parcourir. Dès lors, la
personne s’ouvre par-delà l’individu corseté par le contexte socio-économique
et politique, elle s’ouvre à l’inattendu, elle découvre l’inconnu et se
découvre. Contrairement à l’individu endimanché par les idéologies, la personne
récuse tout finalisme et c’est pour cela qu’elle entre en échos avec la
filiation qui arrache les racines à la notion d’origine. Celle-ci enferme
l’individu dans le passé et détermine son avenir.
Marianne
Ferrer invite ainsi les plus petits ou les plus grands, à se rendre au
rendez-vous du leporello pour réfléchir sur la généalogie de la personne.
Cette exploration, elle la mène à la manière d’une autobiographie graphique et
scripturale. Racines serait donc l’expression littéraire et
artistique d’une histoire personnelle, et notamment du prénom Marianne, ce que
la centralité de la figure du grand-père atteste. Pour le lecteur ou la lectrice
qui n’aurait pas cette connaissance, et c’est notre cas, l’album prend une
dimension qui transcende la personne de l’autrice et nul doute que celle-ci ne
s’en offusquera pas. D’ailleurs, son travail au crayon à plomb, à l’encre, à la gouache, mais aussi l’usage
de la couleur numérique dans Photoshop, assurent l’onirisme requis pour un
récit contemplatif et ouvert aux compréhensions diverses que les enfants se
plaisent à investir dans l’histoire sinon comme histoire.
Racines
ajoute une preuve supplémentaire à l’extension permanente du genre de l’album,
extension qu’il doit au secteur du livre destiné à la jeunesse et qui en
élargit le territoire à la littérature. Un chef d’œuvre.
Note :
(1)
lire le blog « Par hasard » du 27/10/2019. — (2) Paul Eluard — (3)
Duchamp
MIM, Le
Cadeau de l’hiver, illustrations de Nathalie RAGONDET, Milan, 2025,
40 p. 14€90
Voici
un album de facture plutôt traditionnelle, avec une couverture aux flocons de
neige en relief, avec des peintures à la gouache et à l’aquarelle mais aussi au
numérique, peintures toutes en douceurs, délicatesses et parfois même, avec
évanouissement des formes. C’est un album humaniste qui valorise l’amitié comme
sentiment, l’entraide comme attitude.
Le
Cadeau de l’hiver
est l’histoire d’un petit chien Sans Domicile Fixe, qui, l’hiver venu, est en
quête d’un abri. Si les hommes du village où il batifolait durant l’été et
l’arrière-saison le repoussent, comme le chassent les chiens domestiques, le
vent, en revanche, va se faire l’adjuvant du petit héros. Comme dans les
fables, les animaux parlent. Comme dans de nombreux contes, le parcours du
chiot est un parcours initiatique qui le mène à la porte d’une vieille dame,
elle aussi solitaire, qui l’accueille.
Derrière
la simplicité du conte et l’apparent message convenu, l’autrice et
l’illustratrice apportent, sans fracas, une originalité. D’une part, le petit
chien accepte de se fier à l’autre, repoussant la défiance et présentant comme
inconséquente la haine des villageois et des chiens qui leur sont asservis.
D’autre part, l’album nous plonge dans le désordre des sensations qu’éprouve le
chiot qui erre du village à la campagne puis à la ville, harcelé par le froid,
vagabond décrété indésirable par les normes sociales ; or, ce désordre
n’est-il pas rivé à la vie inconsciente soumise à l’agitation des nerfs, à la
prière de son ventre trop creux, à la douleur de ses os glacés ? Et cet
inconscient ne signale-t-il pas l’ordre social fait d’exclusions et de
rejets ? L’album alors serait un hymne à la solidarité pour une vie
meilleure.
SIRDESHPANDE
Rashmi, Asia, traduit de l’anglais par Sylvie Lucas,
illustrations de Jason LYON, Milan, 2025, 122 p. 23€
Dans le
blog du 28 décembre 2023 était chroniqué Africana une histoire du
continent africain. L’ouvrage publié aujourd’hui sous le titre Asia
renouvelle le pari éditorial : un très beau livre à la couverture et aux
pages de garde magnifiques, un prix modeste, somme toute, au regard des
pratiques actuelles car ce grand format comporte 122 pages entièrement
consacrées au continent asiatique, « son histoire, sa faune et sa
flore, ses peuples, paysages et monuments emblématiques ». Après une
présentation synthétique et historique du continent, cinq parties l’explorent :
L’Asie de l’est, l’Asie du sud, l’Asie du sud-est, l’Asie
de l’Ouest, enfin l’Asie Septentrionale et centrale.
Avec
pertinence pour la cohérence de la lecture, l’ouvrage donne de nombreux repères
historiques, en approfondit quelques-uns. Une large part de la sélection des
informations revient à la culture et à la présentation des peuples et de la
richesse humaine des contrées. S’y adjoignent des instantanés qui portent sur
la musique, l’artisanat, l’art ou tout autre fait susceptible de reconnaissance
par le jeune lectorat.
Par sa
simplicité, l’ouvrage atteint son objectif premier, celui de fournir des
connaissances de base sur ce continent. Asia fait partie de ces
ouvrages qui développent la curiosité des enfants pour le lointain et c’est une
qualité à souligner.
À l’heure
où la planète s’embrase sous les feux conjugués des impérialismes, où la plus
grande confusion règne dans la présentation des enjeux économiques, sociaux et
politiques, Asia ouvre le jeune lectorat sur les réalités
continentales qui lui sont peu familières, l’oriente dans la situation des pays
et de leurs relations. La présence d’un glossaire participe à ces bénéfices et
un index permet aux enfants de pouvoir revenir sur un point qui les intéresse
ou tout simplement, à explorer de manière fragmentée le livre. Un cadeau de
fête à privilégier pour les 9/10-12 ans.
MATHIVET
Éric, Les Animaux disparus (et
retrouvés !), illustrations Capucine Mazille, éditions du
ricochet, 2025, 42 p. 17€
En
dessinant et en racontant l’histoire de quelques animaux disparus, Éric
Mathivet et Capucine Mazille, replacent le jeune lectorat dans la filiation
générale du vivant. L’album emprunte alors au carnet du naturaliste autant
qu’au livre illustré et au documentaire jeunesse.
L’intérêt
est multiple.
Pour
l’imagination, l’ouvrage laisse libre cours à l’enfant qui se trouve face à des
formes inédites, inouïes, surprenantes. La colorisation donne un aspect vivant
à ces animaux d’espèces éteintes. La dessinatrice s’attache à rendre familiers
et complices ces animaux au jeune lectorat, ce qui est une manière de
l’embarquer dans la remontée du temps.
Pour
l’intelligence et la connaissance, l’ouvrage permet de suivre avec aisance la
succession des ères préhistoriques du dévonien (420 millions d’années) au
permien (270 millions d’année, du trias (240 millions d’années) au jurassique
(153 millions d’années), du crétacé (120 millions d’années) à l’éocène (50
millions d’années), de l’oligocène (25 millions d’années) au miocène (10
millions d’années), du pléistocène (il y a 20 000 ans) au paléolithique
(il y a 15 000 ans), et aujourd’hui… En les liant à des êtres vivants,
l’ouvrage rend sensible au jeune lectorat la marche de l’évolution des espèces.
Philippe Geneste
BOTTE
Raphaëlle, MARIGNANE Aloïs, Le Grand Livre du cinéma, Dada, 2025,
53 p. 20€
Voici un
livre idéal pour les cadeaux de fin d’année. Le grand format, l’abondance des
illustrations qui multiplient les pistes de lecture et d’interprétation du
texte, la précision de celui-ci et sa clarté, l’exposé des premiers pas du
cinéma, l’intérêt porté à la part des enfants dans le cinéma, un dictionnaire
partiel des super-héros, la traversée des genres, les nombreuses touches
historiques qui mettent en perspective l’art du cinéma, les détails techniques,
la fabrique des effets spéciaux et des décors, les répliques célèbres, les
métiers concernés, l’art du scénario, le cinéma d’animation et ses exigences,
une tonne d’exemples, le mode d’emploi du documentaire et ses variantes, etc.
Une frise
historique de synthèse, une filmographie en dix titres closent l’ouvrage. Un
atout supplémentaire est que le livre peut se lire dans l’ordre des pages ou
selon l’intérêt du moment du lectorat. La commission lisez jeunesse plébiscite Le
Grand Livre du cinéma. Vivement Noël.
Commission Lisezjeunesse