Anachroniques

14/07/2024

De la bande dessinée de reportage au livre pratique pour enfant

BETAUCOURT Xavier, Les Âmes fendues, dessin LOYER Jean-Luc, couleur LAVAUD Thomas, Steinkis, 2024, 128 p. 22€

Le normal et l’anormal sont des notions propres au vivant et dénuées de sens par exemple en physico-chimie. Les Âmes fendues ne commente pas cette distinction, l’album donne à entendre, lire, voir des comportements, des univers psychiques, des actes et la manière dont l’institution psychiatrique y a répondu et surtout y répond et peut y répondre.

Il y a deux manières de lire cette bande dessinée. D’une part le lectorat suit le reportage des deux auteurs, Loyer et Bétaucourt, mettant en scène leur enquête sur l’hôpital psychiatrique Camille Claudel d’Angoulême. La bande dessinée est alors une suite de situations qui sont autant d’évocations de vies brisées, fendues, cassées par la maladie mentale, la dépression, la schizophrénie, surtout la schizophrénie. Les Âmes fendues chronique donc l’ordinaire de la vie asilaire et ses évolutions. En effet, s’il se penche sur les patientes et patients, l’album donne aussi la parole aux travailleurs et travailleuses de la santé. On suit ainsi l’évolution du lieu en lien avec l’évolution de la représentation de la folie. C’est une première lecture.

La seconde tient à la volonté des reporters de promouvoir une psychothérapie comportementale et cognitive et de présenter le programme psycho-éducatif nommé Profamille. Ce programme est basé sur des techniques motivationnelles autant que cognitives et comportementales. Il est mis en lien avec l’externalisation des soins de plus en plus préconisée par l’institution psychiatrique. L’album détaille ainsi la notion de Pair aidant.

Les deux lectures se rejoignent sur une finalité commune : combattre le sentiment de culpabilité qui s’empare des familles de schizophrènes, culpabilité qui se fait obstacle supplémentaire à l’accompagnement des malades.

Les deux lectures se rejoignent aussi sur l’énoncé de l’état des lieux de la psychiatrie en France : un délaissement politico-institutionnel qui se traduit par le manque de personnel à tous les niveaux de la hiérarchie médicale. Il manque de psychiatres ; des services sont externalisés soit vers les familles d’accueil, des maisons d’accueil spécialisées pour les jeunes vers… l’école au nom de l’inclusion scolaire ; le réseau des institutions travaillant en lien avec le Centre Hospitalier Camille Claudel, soit subissent des politiques budgétaires restrictives qui les empêchent de prendre en charge les patients, c’est le cas des centres médico-psychologiques, soit sont fermées par les pouvoirs publics, ce que les enquêteurs n’ont pas pris en compte. L’album montre donc bien que les saignées budgétaires contre l’hôpital psychiatrique public est la cause première de la mauvaise prise en charge des personnes en situation de souffrance mentale.

Le reportage comme genre est significatif de cette recherche de vérité et de réel qui, sourdement, travaille notre société et que l’on retrouve aussi bien en littérature que dans des secteurs de l’art graphique et de la peinture. Les Âmes fendues apportent une contribution notoire aux débats actuels sur la crise de la santé en France, et démontre, grâce à la multitude des observations réalisées durant l’enquête, combien délétères sont les politiques de la santé qui ne mettent pas au centre de leurs décisions le lien humain. Quand on voit la décision de l’Agence Régionale de santé du Grand-Est demander, lors du passage de la flamme olympique dans la région, d’enfermer les patients des institutions psychiatriques pour qu’il n’y ait pas de risque de trouble à l’ordre public on mesure combien cette bande dessinée puise son intérêt au cœur de l’actualité.

 

BROYART, Benoît, Ma Sœur à l’hôpital, illustrations de Léonie KOELSCH, avec l’éclairage du psychologue Baptiste FICHE, Hygée éditions, 2024, 32 p. 14€90

Cet album, qui paraîtra dans deux mois, est en propre un livre pratique en ce qu’il se donne comme accompagnement de l’enfant dans une situation réelle, celle signifiée par le titre. On peut bien sûr raconter l’histoire en dehors d’une telle situation, mais l’album y perdrait son véritable intérêt car il est conçu directement en fonction de celle-ci. De plus, s’il s’adresse aux enfants lecteurs le complément du psychologue Baptiste Fiche s’adresse lui aux enfants à partir de dix ans. L’album propose donc deux âges de lecture : soit des enfants de 4 ou 5 ans à qui on lit l’histoire, mais alors le complément du psychologue est réservé aux parents qui peuvent s’en inspirer pour parler avec leur enfant ; soit l’album est offert aux enfants de 10 à 13 ans qui peuvent maîtriser en lecture l’ensemble de l’ouvrage.

L’intérêt de l’ouvrage est de partir de situations précises et observées puis de les mettre en scène à l’adresse du jeune lectorat. Celui-ci y découvre le milieu hospitalier, y trouve des mots à mettre sur l’angoisse générée par le départ d’un proche à l’hôpital. Il y explore aussi l’univers de la maladie, de la médecine hospitalière, et de la place que les enfants y occupent.

Comme le précise le communiqué de presse, « plus d’un million d’enfants sont opérés chaque année en France » et c’est à leur entourage que s’adresse l’album qui ne masque pas sa visée fonctionnelle. Ajoutons que si l’album s’adresse aux enfants et aux parents, il s’adresse aussi aux enseignants de cycle 2, mais il pourrait s’adresser aussi bien aux enfants de cycle 3 comme d’ailleurs aux enseignants détachés dans les hôpitaux auprès des enfants en hospitalisation de moyenne ou longue durée.

Philippe Geneste

07/07/2024

Enjeux de la conscience fausse et de ce qui la fabrique

LEON, Christophe, VIGIER Patricia, #StopAsianHate, le muscadier, 2024, 192 p. 14€50

« le racisme accompagne pratiquement toutes les oppressions (…) Il en existe des formes plus ou moins explicites dans la condition prolétarienne, la condition servile etc. »

Albert Memmi

#StopAsianHate est un roman social qui couvre les années Covid et la haine raciste anti-asiatique et contre les Chinois en particulier, que certaines zones territoriales de la France ont pu connaître. Il s’agit d’un roman réaliste, écrit à quatre mains, où une écriture de fiction classique est bousculée par quelques ingrédients de modernité. Ainsi, les épigraphes de nombreux chapitres relèvent-ils directement du collage : « Les auteurs ont souhaité introduire certains chapitres de ce roman par des messages qui ont été postés durant la crise du Covid sur le réseau X (Twitter à l’époque). Il s’agit de véritables tweets qui ont été reproduits ici tels quels (les fautes n’ont pas été corrigées), mais l’intitulé des comptes (dont certains ont d’ailleurs été fermés depuis par décision judiciaire) a été modifié ». Le langage courant, familier, y fait régulièrement irruption, les genres du tweet, du message électronique, y sont incorporés. La distinction des personnages s’appuie en particulier sur leur manière de s’exprimer, mais aussi de se comporter. Le résultat est un récit alerte d’autant plus qu’il s’appuie sur une composition serrée avec des montages parallèles qui différencient les points de vue bien que la narration soit menée par un narrateur ou une instance narratrice omnisciente qui se maintient à distance, dans une objectivité supposée pour asseoir le réalisme à travers la tonalité. Le contenu et ses thématiques sont puisés dans les milieux sociaux populaires et de la classe moyenne. Ils s’alimentent aussi au discours de la doxa sociale fabricatrice de la fausse identification ou « conscience fausse » (1), c’est-à-dire l’identification et l’essentialisation faussées des différences.  #StopAsianHate est donc un roman qui place son geste au cœur de l’idéologie.

La distinction des personnages s’appuie en particulier sur leur manière de s’exprimer, mais aussi de se comporter. Le racisme est particulièrement travaillé par l’inclusion de traits linguistiques de désignation : bridé, jaune, niakoué, nouilles sautées, bol de riz, bouffeur de chien, ces pourris de virus sur patte. Le roman met ainsi en œuvre le schème du discours raciste ordinaire[1] (2). Il y a d’abord le recours à la désignation identifiante d’une différence. Il s’ensuit une accusation : le coupable est situé par le raciste dans une extériorité et accusé d’introduire le virus du covid dans le corps sain de la France (3). La victime vit alors l’opprobre et tend à se murer dans le silence. Enfin, cette accusation est généralisée à tout un groupe social aussi bien qu’à chacun de ses représentants : le racisme biologique se renforce alors d’un racisme psychologique, social et culturel. Il s’agit alors de déshumaniser la cible de l’accusation. Et celle-ci débouche sur l’agression légitimée, pouvant aller jusqu’au meurtre ; le raciste se dit alors un justicier.

Le roman s’emploie, en particulier, à soulever les interstices à travers lesquels le racisme s’installe dans une communauté comme celle d’un établissement scolaire. De nombreuses péripéties de l’intrigue explorent ces espaces sociaux où l’évidence des jugements couvre d’insignifiance instituée des mouvements où s’enracinent les convictions et approbations passives de la haine de l’Autre. Le roman met en scène le racisme non comme une monstruosité ni le fait d’une pathologie, mais comme un processus à base idéologique. Les ressorts de l’histoire introduisent alors des zones de malaise, y faisant évoluer des personnages confrontés à diverses contradictions nées de la banalité de la vie, vis-à-vis de règles, de normes mais aussi de valeurs. C’est là, nous semble-t-il, une force de #StopAsianHate, parce que le récit se détourne du moralisme des bons sentiments ou de l’indignation bavarde pour scruter certaines des bases du racisme.

Si le roman finit sur un dénouement en partie euphorique, il prend soin de ne pas masquer la dysphorie ambiante. Lucas, le « justicier » raciste et son comparse Enzo sont morts, laissant une famille dans la douleur et la désorientation. Il serait une erreur de passer outre à ce contrepoint diégétique. Il souligne le lien qu’entretiennent les discriminations vécues et n’enferme pas le personnage du justicier dans son individualité. En effet, « La motivation individuelle ne devient du racisme proprement dit que lorsqu’elle passe par la culture et les idéologies de groupe » (4). Comme l’écrit Patrick Tort : « L’égalité biologique entre les représentants de l’humanité est un fait évolutif constaté par l’histoire. Mais l’inégalité des sociétés dans les rapports de force instaurés par l’histoire qui est la nôtre est un autre fait » (5). Or, « l’entretien de cette inégalité (…) constitue à terme, outre une inconséquence de la civilisation, le plus grand obstacle à la survie globale de l’humanité » (6). Ces propos entre en échos avec l’histoire de #StopAsianHate où la tragédie repose sur la légitimation de l’injustice.

Philippe Geneste

Notes

(1) lettre de Friedrich Engels à Franz Mehring du 14/07/1893. — (2) Lire Memmi, Albert, « Le racisme, hier et aujourd’hui », Prétentaine, n°9/10, avril 1988, pp.97-109. L’épigraphe est extraite de la page 105 de cet article. — (3) c’est le phénomène classique du bouc émissaire et de « l’étranger corrupteur de l’âme nationale » Memmi, A. op. cit. p.103. — (4) Memmi, A. op. cit. p.103. — (5) Tort, Patrick, Sexe, race et culture, conversation avec Régis Meyran, Paris, Textuel, 2014, 108 p. – p.65. (6) Ibid.

Sur le racisme, lire sur https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ entre autres le blog du 3/03/2024

 



[1] Lire Memmi, Albert, « Le racisme, hier et aujourd’hui », Prétentaine, n°9/10, avril 1988, pp.97-109.

30/06/2024

La forêt : émois et savoirs

COLOT Marie, Mori, graines de géants dans les forêts urbaines d’Akira Miyawaki, illustrations de Noémie MARSILY, éditions CotCotCot, 2024, 200 p. 24€

Ce roman est un roman d’apprentissage. On y suit Mikiko à partir de ses 4 ans. Elle vit dans une ville japonaise, au milieu d’immeubles. Elle vit seule avec une mère qui travaille dur pour élever son enfant et assurer le quotidien. Lorsque Mikiko a huit ans, sa nounou, une voisine obèse, téléphage mais tendre, meurt, Mikiko découvre de la fenêtre de l’appartement, un terrain vague, à la terre couleur de bis,« nappée de points d’un vert rafraîchissant ». Émerveillée, elle va surprendre l’activité d’un retraité, Akira Miyawaki qui prépare la terre pour planter des arbres. À 10 ans elle devient son assistante, car le vieil homme l’a prise sous son aile. Il est botaniste et porte le rêve de recréer des forêts qui poussent plus rapidement grâce à un mélange savant d’espèces, et ce sur des territoires détruits par les hommes, ou sur des terrains urbains. C’est la méthode Miyawaki dont une des annexes du roman présente l’historique et les principes. 

Mikiko est une dessinatrice forcenée et elle passe des heures, en dehors de l’aide prodiguée à la culture du terrain où la forêt prend forme, à dessiner avec des crayons de couleur. Elle admire son maître en agriculture et botanique. C’est à ce moment qu’est introduit, dans l’histoire, Kakuzō, le neveu d’Akira. Il faudra plusieurs années pour que les enfants coopérèrent puis s’apprécient jusqu’à ce que se noue entre eux un lien d’amour. Entre temps, la méthode Miyawaki est devenue célèbre et le botaniste court le monde pour la création de mini-forêts urbaines. Kakuzō fait des études de botanique, Mikiko part dans une école d’art.

L’histoire est servie par un travail particulièrement pertinent de Noémie Marsily. Les peintures qui oscillent entre planches naturalistes, illustrations de fanzine, sont empreintes d’une surcharge de traits comme si le monde offrait à qui sait le voir (sait le peindre ?) un univers idéogrammatique. Surréaliste parfois, réalisme merveilleux souvent, tableaux en approche d’impressionnisme, la profusion graphique de Mori (…) épouse sans s’y asservir l’écriture tendre, limpide, de Marie Colot. L’écrivaine introduit de nombreux mots japonais, afin de concentrer la diégèse sur l’environnement japonais où elle se déploie. Ces mots sont explicités, sans lourdeur, et un lexique raisonné se trouve en annexe qui permet aux jeunes et vieux lecteurs et lectrices de retrouver aisément un mot déjà rencontré.

Le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ a déjà chroniqué un ouvrage de cette collection Les Randonnées Graphiques, inaugurée en 2022par la très attentive éditrice de CotCotCot. Ce cinquième opus est d’une même qualité éditoriale et créative.

Marie Colot réussit, sans didactisme aucun, en serrant seulement au plus près son écriture et son style, à éviter la fiction documentaire pour rester dans la narration d’une histoire. Mais, et c’est une force de cet ouvrage, en s’appuyant sur une structure du roman d’apprentissage, le déploiement des événements formant l’histoire distille aussi tout un univers de savoirs de pleine actualité. Les thèmes présents sont innombrables : la mort, la nature, la ville, la relation humaine, le rapport entre les générations, la science, la politique écologique, l’amour, et bien sûr, une invitation à découvrir certains aspects de la vie japonaise.

 

HOLIK Klára, NIESNER Ivi, SEDLÁČKOVÁ Jana, La Vie secrète des forêts, illustré par Katarina KRATOCHVILOVÁ, Albatros, 2024, 64 p. 19€90

Il existe de plus en plus de documentaires sur la forêt. Celui proposé par les éditions Albatros se remarque par sa composition intégrante de multiples aspects informatifs et explicatifs qui en font un manuel d’écologie forestière à l’usage des enfants de 9 à 15 ans. Divisé en dix-neuf chapitres formés chacun de deux doubles pages, il propose au lectorat une vue panoramique vivante, facile d’accès sans être simpliste, rassemblant des connaissances accumulées sur les arbres, la forêt comme milieu de vie, les enjeux y compris économiques (présents même si la question n’est pas très développée ce qui se comprend vu l’orientation du livre), des aspects pratiques invitant à l’observation in situ.

La commission lisez jeunesse a été particulièrement sensible aux multiples explications ayant pour sujet l’entraide entre les arbres y compris d’espèces différentes. Mais l’album est tellement riche que les sujets d’intérêts foisonnent, comme par exemples : la présentation de la dendrochronologie ; l’enjeu des forêts mixtes par rapport aux monocultures privilégiées par l’industrie forestière et la recherche du profit qui la gouverne ; la migration sensationnelle des graines d’érable, de peuplier, de bouleau, de saule, celle des forêts elles-mêmes qui se déplacent à pas lent vers le nord pour résister au réchauffement climatique ; la vie en symbiose des champignons, la symbiose étant le nom biologique de l’entraide végétale, quoique le champignon soit un organisme entre l’animal et le végétal ; la description dans plusieurs chapitres de la vie souterraine liée aux arbres, dont le monde des fourmis, des champignons élevés par elles, des vers de terre et des galeries qu’ils creusent… ; la découverte des mousses dont il existe 20 000 espèces depuis des centaines de millions d’année et dont l’ouvrage livre quelques secrets et fonctions ; le détail des différents milieux forestiers selon leur répartition géographique etc. La Vie secrète des forêts est à la fois un régal, une mine de connaissances, un plaisir de lecture parce que facile, bien que d’une haute exigence de contenu.

Philippe Geneste

 


23/06/2024

Dans les architectures déambulent des chats sous la lune jusqu’au Mexique

VELCOVSKY, Tom, L’Architecture sous toutes ses formes, illustré par Marie KRAUSS, Albatros, 2024, 80 p., 17€90

Après une introduction sur le terme « style architectural » et son histoire à partir du XVIe siècle, l’auteur passe en revue la pyramide de Khéops, la pyramide de la lune, le Panthéon de Rome, Sainte-Sophie d’Istanbul, la cathédrale Saint-Lazare d’Autun, Notre-Dame de Paris, la basilique Saint-Pierre de Rome, le château de Versailles, la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, La grande mosquée de La Mecque, le temple de Borobudur, la cité interdite (à Pékin), la Maison Blanche. Cette présentation est toutefois lacunaire, car chaque site ou monument s’enrichit de la présentation d’autres édifices. Le travail d’illustration de Marie Krauss donne un cachet tout particulier à ce volume de grand format. Les dessins sont imposants, esthétiques et en accompagnement d’un texte bref, précis, qui situe parfaitement le contexte historique et civilisationnel. Parfois, les conditions de la construction du bâtiment sont décrites. Ainsi, le jeune lecteur, disons à partir de 9 ans, ne se perd pas et surtout peut retenir bien des informations. De plus, le livre est une initiation aux styles architecturaux, ce qui en fait un ouvrage rare dans le secteur du livre destiné à la jeunesse. Un glossaire clôt cet ouvrage d’art que les parents liront avec autant de plaisir que leurs enfants.

 

JARBOUAI Leïla, Chats, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90

Leïla Jarbouai propose, à partir du musée d’Orsay (ses réserves et ses salles), dont elle est  Conservatrice en chef, et du département des Arts graphiques du musée du Louvre un livre érudit sur les chats dans la peinture, la sculpture, le dessin, la photographie : « Alter ego et radicalement autre, double, avatar, totem, divinité, repoussoir, modèle… le chat possède une longue histoire culturelle ». Et c’est cette histoire qu’elle nous invite à parcourir à travers plusieurs parties :

Chats d’atelier (pp.10-21) ;

Chats du foyer (pp.22-39) ;

Chats des villes, chats des champs (pp.40-55) ;

Chats séducteurs (pp.56-75) ;

Chats enfantins (pp.76-87) ;

Chats indolents (pp.88-105) ;

Chats calligraphiques (pp.106-123).

Cette composition participe de la même volonté de clarté qui préside à l’écriture de l’autrice. Cette composition épouse le corpus. La commission lisez jeunesse a particulièrement apprécié la dernière section et Steinlein, abondamment représenté, en est pour elle une découverte essentielle.

Dans l’iconographie foisonnante mais rigoureusement présentée, chacun fera des découvertes. Les membres de la commission Lisez jeunesse, par exemple, ont plusieurs fois commenté les photographies de Charles Augustin Lhermitte et les estampes d’Henri Rivière. Ils ont aussi été fort intrigués par le travail d’Eadweard Muybridge. Les commentaires qui accompagnent les œuvres ne laissent jamais les lecteurs dans l’ignorance ni du contexte ni de la visée des artistes. Le livre est ainsi une introduction à l’histoire des arts du dix-neuvième siècle. Le lectorat découvre des éléments biographiques d’artistes, met en relation une œuvre et certaines conditions de vie. L’intelligence des citations qui viennent légender certains tableaux permet d’éviter les anachronismes et sollicite le dialogue entre la littérature et les autres arts.   

Beau livre, livre de culture, livre d’art, livre aisé à lire, clair dans sa narration et ses explications. Un régal pour tous les âges, et donc pour diverses modalités de lecture.

 

DIEUDONNÉ Cléa, La Lune et toi. Découvre la force d’attraction, L’Agrume, 2024, 64 p., 14€

Le sous-titre est explicite, il va s’agir de la force d’attraction présentée aux enfants de sept à 11 ans. Le titre est explicite aussi qui annonce un ouvrage où le phénomène lunaire va être expliqué à partir (presque) exclusivement de ce que l’enfant peut expérimenter. Le graphisme de Cléa Dieudonné est humoristique, assez anthropomorphique, et très efficace. Les informations données sont claires, l’enfant tourne les pages, en découverte permanente : pourquoi les planètes tournent autour du soleil, le phénomène des marées, l’apesanteur, le jeu de la lune et du soleil, le sens de la face éclairée de la lune, la réalité de la rotation de la terre autour du soleil, l’évolution du rapport terre-lune etc. Ce livre fera le bonheur des enfants, les médiathécaires et bibliothécaires et documentalistes auront à cœur de le présenter à leurs jeunes lectrices et lecteurs

  

FERETTI de BLONAY Francesca, Frida Kahlo et Diego Rivera. Passion et création, illustrations de Tània Garcia, Milan, 2024, 38 p. 13€90

Cette biographie est un album pour le lectorat des classes de l’école élémentaire et des classes de sixième et cinquième de collège. L’introduction de la biographie de Frida Kahlo et de Diego Rivera, surprend par des contrevérités historiques sur le contexte géopolitique et l’absence de notation sur le contexte économique. On y lit, par exemple, que durant l’entre-deux-guerres, Simone de Beauvoir était une « icône féministe »… Quelle précocité pour la philosophe née en 1908 ! Tant de fausseté plombe le livre. Et c’est dommage car l’approche conjointe des deux biographies est fort intéressante et servie par un travail d’adaptation graphique à l’univers des deux artistes et du Mexique de leur époque qui introduit excellement le lectorat à l’univers esthétique tant de Frida Kahlo que de Diego Rivera.

Philippe Geneste

16/06/2024

Dans le reflet des eaux mortes d’une époque sourde au lien

CZAPKA Sadou, D’Autres Accidents de poèmes, encres de Samuel AUTEXIER, Quiero, 2023, 32 p., 22€

Un livre d’art tout en typographie, avec six cahiers, de deux in-folios chacun, rassemblés dans un coffret de léger carton ocre aux encres noires, jaunes et rouges. Le format est carré. Le livre, objet de lecture et de méditation a été, c’est le premier, achevé d’imprimer sur « la platine Heidelberg de l’aubergerie typographique des Billardes ».

 

Découvrir un livre

Le titre commençant par la particule de élidé (« d’ ») suivie de l’adjectif indéfini pluriel autres, inscrit le recueil à la fois dans une lignée indéterminée de poèmes peut-être de l’autrice, peut-être d’autres poètes ou poétesses. Par cette attaque du titre, s’impose le discontinu : le recueil rassemble des poèmes mais c’est chaque poème qui formerait l’unité. Nous serions donc devant une suite d’unités poétiques et non devant une articulation en composition Une des poèmes formant le recueil.

Le terme d’« accidents » renforce cette idée initiale : chaque poème est à prendre pour lui-même. Toutefois, le groupe « accidents de poèmes » suppose soit une effraction des poèmes dans la vie, venant signifier un instant, un moment, un événement, une pensée célanienne, soit une genèse des poèmes à partir de fragments, de textes achevés puis repris, voire de collision-rencontres de poèmes différents se fondant en un nouveau unique ;

Sur la page du titre, la traduction en hébreu (due à Moran Barkaï) et sur les couvertures les encres de Samuel Autexier semblent autant d’appel ou de rappel de signes soit un manifeste scriptural. L’écriture magnifiée par l’édition typographique serait-elle l’objet même du recueil de Sadou Czapka ? La traduction en hébreu et la présence d’une page entièrement consacrée à une traduction sans autre explicitation, aurait-elle alors pour raison d’inscription une volonté de signaler la trace matérielle en problématique ? Le titre de la dernière section du recueil, « téfeline », allusion à un objet de culte de la religion juive, ne seraient alors que l’affirmation de la trace comme l’écriture hébraïque (traduction du titre en page de titre puis sur la page non traduite de l’avertissement), en dehors de la référence religieuse.

Les encres sont discrètes, non envahissantes, diaphane parfois, en respect extrême du texte. On en compte 22 dont 19 sont en regard de poèmes. Trois d’entre elles sont présentes l’une sur la couverture en arrière-plan, une autre sur le dos de la page du titre face à l’écriture hébraïque, la dernière, sur le rabat formant l’ultime page de couverture, clôt le recueil. Ces encres aux motifs scripturaux se végétalisent au fil des pages, représentation de plus en plus prononcée de paysages, d’un paysage toujours même jamais même pourtant ; Les encres impriment la variation dans une identité poétique en recherche. Toutefois, l’ultime encre sur le rabat, réaffirme la centralité de l’écriture mais avec ce paradoxe qu’elle offre une écriture de traits en boucles, ce qui n’est pas sans rappeler les lignes de boucles qui caractérisent la genèse du dessin de l’enfant et qui préparent, pour plus tard, psycho-génétiquement, l’entrée de l’enfant dans l’écriture.

Enfin, l’entrée dans l’œuvre est médiée par un exergue de Paul Celan (1920-1970). Il s’agit d’un extrait de « Psaume » poème du recueil La Rose de personne où s’affirme un « nous ». Ce « nous » caractérise l’alliance interpersonnelle par l’affirmation de la nécessité de l’autre présent et par la désignation de son absence. Cette thématique anticipe celle du recueil de Sadou Czapka. La métaphore florale pour matérialiser en signe cette présence-absence trouve coïncidence dans les encres dont nous avons signalées le devenir végétal au cours du recueil

 

Lecture

Du passé

Dès le premier poème le rapport au passé traverse l’évocation : « j’ai troué le passé » (p.13 v.3), « j’ai côtoyé le passé » (p.13 v.12). Ce rapport est paradoxal en ce qu’il est à la fois un dépassement vers l’inconnu et un compagnonnage.

Le dépassement, dans le second poème, page 15, se précise en négatif : « j’ai oublié les vieilles idées » (p.15 v.2), « j’ai oublié les vestiges » (p.15 v.8).

Toute la personne est embarquée dans ce rapport : le corps actif (« J’ai troué, j’ai pioché, j’ai serré » p.13 v.10, « j’ai fouillé » p.15 v.6, « j’ai souillé » p.15 v.8, « j’ai touché » p.15 v.12, « j’ai taillé » p.15 v.14,), le corps passif (« j’ai frémi » p.15 v.14), la personne morale (« j’ai menti » p.15 v.14), la personne sentimentale (« j’ai pleuré » p.15 v.6). Les sens se fondent les uns dans les autres pour approcher le monde :

« J’ai broyé le parfum des souvenirs arnachés » (p.15 v.13)                    

De l’interpersonnel

Le rapport à l’autre est, dès le « nous » du poème de Celan, présent dans le recueil. Le premier vers du second poème énonce : « En allant te retrouver » (p.15 v.1), et il est répété en tête du poème qui suit (p.17 v.1).

La répétition souligne, se fait insistance de la volonté de la poétesse de conserver le lien interpersonnel afin de pouvoir énoncer le poème.

Ce rapport à l’autre est en recherche d’un accord réciproque : « les yeux ébahis se sont pardonnés » (p.17 v.5).

Mais cet autre reste indécis, il n’est jamais nommé, il est une instance de dialogue, une seconde personne (« te » p.15 et 17 ; « ta » p.27 v.3, p.29 v.5 ;) Le refus de la nomination de cette personne vaut refus d’en faire un sujet de parole. La nécessité de l’instance d’une interlocution est posée seule, sans une personne particulière : le discours poétique se fait, ici, généralisant.

Il est aussi un « nous » (p.31 v.2), anticipé par l’extrait du poème de Celan mis en exergue, nous l’avons vu. Il s’agit d’un « nous » régressif (« et nous sommes des animaux »), mais à l’intérieur duquel des liens opèrent, sur la modalité animale : c’est, en effet, « sous l’aile des corneilles » (p.23 v.5) que la poétesse accomplit le chemin « jusqu’au mur » (p.23 v.4).

Il s’agit aussi d’un « nous » privatif du sens de la vue (« aveugles »). Le « nous » rejoint alors le monde caractérisant par l’incommunicabilité la recherche de la relation :

            « Ici, la poussière est sourde,

            La guerre est sourde, le monde est sourd » (p27 v.5).,

            « dans le reflet des eaux sourdes » (p39 v.4).

Il s’agirait donc de forcer un sens à advenir, de sortir de ce qui empêche les liens aux choses autant qu’aux êtres. Le dernier vers cité (p39 v.4) signale que toute advenue du sens se produit comme un reflet dans une eau de l’incommunicabilité. De même, la dernière manifestation du « nous » se perd dans la non-personne de l’anonymat (« Tout le monde » p.35 v.2) puis de l’indéfini unipersonnel, le « on » (p.43 v.4), dans lequel vient se fondre le « Je » de la poétesse :

            « En traversant ma nuit noire

j’ai blessé le passé.

En quelque sorte un jardin,

dont on ne sort que par l’arrière » (p.43 v.1 à 4)

L’arrière, l’envers du décor, le squelette de la main (« ta main craque » p.19 v.5 ; « son ossature » p.29 v.6), il y a toujours obstacle à se trouver sur la scène du monde non illusoire. Même lorsque, dans le dernier cahier, « téfeline », la poétesse dit à l’autre « je ne sens plus ton absence » (p.37 v.3), ce n’est pas pour dire que la relation interpersonnelle est nouée, mais bien qu’elle n’a pas lieu : « le monde tourne, tourne, et tourne » (p.37 v.7) sur lui-même. La poétesse est renvoyée à la déliaison d’avec l’autre :

« J’ai senti la distance.

L’effet de la solitude sur la pierre » (p.39 v.6 et v.7).

Même « l’immanence des voix » (p.90 v.12) se perdent en « simulacres » et

« d’autres promesses,

d’autres terriers qui n’en sont pas » (p.41 v.2 et v.3).

On retrouve dans cette dernière image le motif de la régression animale de l’homme, mais peu importe puisque sortir du simulacre est impossible. Le dernier syntagme « et le désert se perd… » (p.45 v.7) appelle à perte de vue en échos au vers 1 de la page 37 « Je ne vois plus ta présence ». Les motifs de l’incommunicabilité (monde sourd, univers aveugle) n’ont pas lâché prise.

La discontinuité mise à l’épreuve

La discontinuité annoncée par le titre est mise à l’épreuve par la lecture complète de l’ouvrage. Plusieurs éléments formels tendent à confronter le titre à sa radicalité fragmentaire des « accidents de poèmes ». Il s’agit de divers isomorphismes.

Le rythme ternaire de maints vers tend à mettre en avant la volonté de la poétesse de ne pas rester en soi

            « J’ai troué, j’ai pioché, j’ai serré » (p.13 v.10),

            « J’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai fouillé » (p.15 v.6),

            « J’ai taillé, j’ai menti, j’ai frémi » (p.15 v.14).

La ternarité entraîne un effet de dépassement.

De même, la reprise de motifs tend à donner une continuité narrative au propos des poèmes et le lecteur est invité à relier entre eux des poèmes. Ainsi du motif des ogres, présent à la même place dans deux poèmes :

            « J’ai joué sur la scène des ogres » (p.13 v.6),

            « les ogres m’ont admirée » (p.19 v.6).

Ou encore, le rapport au motif du mur :

« J’ai marché jusqu’au pied du mur » (p.13 v.6),

            « J’ai marché jusqu’au mur » (p.23 v.4).

Au pied du mur, est l’épreuve de la viabilité du fragmentaire, d’où la reprise de l’évocation de la marche vers le mur au poème de la page 23. L’identité de la structure syntaxique confirme cette idée d’une reprise. S’il y a retour sur le premier poème du recueil, n’est-ce pas que la discontinuité le cède à une volonté de continuité ? La seconde section est une description identificatoire de ce mur, avec la répétition de son évocation dès le premier vers, ce qui place bien le motif comme sujet du propos :

            « Le mur s’étend d’est en ouest » (p.27 v.1),

            « sa pierre blanche » effleurée par « ta main » (p.27 v.1).

« Le mur est bâti par les hommes » (p.29 v.1).

            « Le mur est une limite » (p.31 v.1),

physique mais aussi symbolique puisque

« Le mur est un silence » (p.31 v.6).

Durant la dernière section du recueil, la poétesse franchit le mur

« En traversant le mur » (p.39 v.1).

mais c’est pour se constater un endroit pareil à l’envers, simple reflet des eaux sourdes » (p.39 v.4).

Cette contestation de la discontinuité ne remet en cause les poèmes comme éclats ou brisures, mais éclaire la fonction poétique de l’écriture qui serait de nouer les motifs de la vie entre eux, de lier les écrits entre eux, de saisir d’eux les éléments de réciprocité qu’ils proposent. Le motif narrativisé du passé, sur un schéma de ternarité de l’évocation, va dans ce sens :

            « J’ai troué le passé » (p.13 v.3),

            « J’ai côtoyé le passé » (p.13 v.12),

            « J’ai tissé le passé » (p.23 v.3).

            « J’ai blessé le passé » (p.43 v.2).

D’abord, un passé troué, puis côtoyé puis tissé : du début à la fin, on passe d’une destruction ou d’une effraction à une construction ; on passe du fracturé au composé. Mais la chute est un retour à la fracture, une blessure, ici. La continuité, pour ce motif du passé est un échec.

 

S’ensuivre le sens

Si la continuité interne au recueil entre en débat avec le principe de la discontinuité énoncé par le titre, la lecture se voit d’autant autorisée à revenir sur la composition du livre. La première section, « ma nuit noire », affirme la présence de la poétesse en appel du monde. La seconde section, « le mur blanc » décrit l’obstacle à entrer en réelle interlocution. La dernière section, « téfelines », écho des écritures hébraïques de la couverture et de la page de l’avertissement non traduite donc non immédiatement accessible aux lecteurs ou lectrices, confirme l’incommunicabilité, malgré un poème qui semble avoir trouvé le lien à l’autre, sentiment illusoire car le monde se perd en simulacres.

La première section « Ma nuit noire » (pp.13-23) est un saisissement par la poétesse de sa présence au monde. Ce saisissement s’accomplit avec la relation interpersonnelle, même si la personne appelée reste indécise. Cette section décrit une poétesse au « pied du mur » agissant en écriture pour trouver des chemins de mémoires plutôt que de renouer avec une mémoire. La pluralité (« d’autres chemins, / d’autres mémoires » p.19 v.2 et 3) prouve que le poème, malgré la référence à Celan n’est pas mémoriel, mais s’apparente à une recherche. Les deux autres sections du recueil, montreront que cette recherche tourne en errance. Peut-être, l’indécision de la seconde personne interpelée signifie-t-elle un désir d’ouverture à l’humanité mais nous avons vu que guettaient et la régression à une altérité animale et l’absorption de la personne de la poétesse par l’anonymat de l’indéfini et de la foule. Humains aveugles, monde sourd : il faudrait franchir le mur qui sépare l’inauthentique de l’authentique, « l’envers du décor » (p.29 v.4) de l’endroit d’où opèrerait l’interpersonnel, où pourrait se développer la relation entre les personnes comme entre elles et le monde. Or rien de tel ne s’effectue, triomphent les « simulacres » (p.41 v.1).

 

Sans clore

Fusion des encres et des textes. Or les encres se proposent en continuité graphique variation d’un même thème et de mêmes motifs alors que les textes suivent l’injonction du titre en reposant sur la discontinuité, chaque poème instruisant une halte dans la suite des pages.

Connaître l’au-delà des murs qui barrent l’horizon, chaque horizon, les horizons de chacun et chacune. Malgré la cohérence des motifs et de leurs échos d’un poème à l’autre, d’une section à l’autre, C’est un parcours d’errance (« et le désert se perd… » p.45 vers unique et dernier vers du recueil) que signifient aussi les points de suspension.

La dernière page du recueil tournée, revient à la mémoire du lecteur l’affirmation de la poétesse, dans la première section : « j’ai menti » (p.15 v.14). Le mensonge éprouve la corrosion du sens comme le temps corrode le présent de l’existence. Mentir révèle une adhésion au langage, à la puissance du langage à faire croire, à créer une réalité qui n’est pas. Par exemple, le passé appelé à se construire ne semble pas avoir eu lieu, finissant « blessé » au cœur du poème et à la fin du recueil. Le désir de l’interpersonnel se perd dans le silence de l’anonymat et l’unipersonnel, et rien ne semble permettre de vaincre la résistance du monde qui s’oppose à y vivre en son endroit.

Il reste alors le langage comme source ou ressource pour vivre, un peu comme pour le passé il ne reste que « les chiffons » (p.17 v.2) « un à un frottés d’histoires » (p.17 v.4). Et demeure le recueil typographié, ses encres dont la dernière (sur l’ultime rabat de la couverture) appelle à l’apprentissage de l’écriture ou à son interprétation :

« À la fin

tout le monde tourne,

tourne, tourne, et jette les dés » (p.35 v.1, v.2 et v.3).

Philippe Geneste

09/06/2024

Modernité du conte : de son écriture, de sa transmission, de son adaptation

OSTROWSKI Zygmunt L., JOSSE Marie-Christine, Contes des Soudans. Pays Dinka et Monts Nouba, L’Harmattan, 2023, 126 p. 16€

Les deux auteurs ont recueilli des textes et des dessins créés par des jeunes garçons (de 5 à 15 ans) du Sud Soudan et des Monts Noubaqui. Ces jeunes garçons ayant fui la guerre qui ravageait le pays en 1990, s’étaient réfugiés à Polataka au sud de Tori où ils vivaient en autarcie. Une ONG va les aider et recueillir les créations artistiques et textuelles qu’ils avaient produites. Le fait est déjà en soi passionnant. Le recueil proposé par la collection La légende des mondes est la traduction de ces textes peu remaniés, comme l’assurent les deux instigateurs du projet, textes où s’ajoutent des dessins réalisés par les enfants eux-mêmes pour illustrer leur histoire. Ces dessins étonnent par leur fraîcheur, leur luminosité, le trésor de couleurs qu’ils recèlent, signifiant probablement un désir de bonheur et de vie.

Les textes appartiennent bien au conte, avec ses propres thématiques : ironie, parodie, cruauté, jalousie, curage, égalité, amour, haine, propriété, loi du plus fort, récit des origines, d’animaux, de terres, etc. Les enfants ont donc réanimé une tradition orale, faisant surgir une mémoire enfouie : les contes d’habitude transmis de génération en génération, ont été conservés par ces jeunes auteurs et offerts à la transmission par les bouches enfantines. Chaque texte est un canevas de conte. Il contient ou plus souvent induit une morale comme si, pour les enfants, la littérature avait pour fonction d’instruire sur les comportements face à telle ou telle situation. Les personnages sont à la fois des humains, des animaux, des entités chimériques. L’ouvrage déploie ainsi toute une humanité imaginaire comme une étape préalable à ce qu’est ou devrait être l’humanité réelle.

Ces histoires ne peuvent-elles pas être comprises, pour ces enfants, comme des chemins d’arrachement aux traumatismes engendrés par la guerre ? L’impossible, celui d’une vie sans menace de mort, sans mise à mort, y aurait-il trouvé une réalisation ? À l’heure où les grands de ce monde ne jurent que par le massacre, la tuerie, réhabilitant même le génocide purificateur, le travail de sublimation des haines, de la torture, des viols, des vies anéanties, réalisé par les enfants Dinka et des Monts Nouba, prend une dimension universalisante.

Ces textes montrent aussi que le conte n’est pas fait pour distraire mais pour que chacun s’interroge et réalise qu’un autre monde est peut-être possible, si la guerre cesse d’être l’attraction de l’humanité, si le pouvoir cesse d’être l’obsession des individus. En tout cas, le recueil ici proposé formule un espoir sorti de l’enfance.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

DUPIN Olivier, Sally Chopper, illustrations Mickaël ROUX, Frimoüsse, 2023, 32 p. 14€50

Cet album, au dessin impertinent, aux couleurs mates faisant advenir du mystère, est une adaptation du conte Le Petit Chaperon rouge, situé de nos jours, sur la mythique Highway 66 aux États-Unis. Sally, l’héroïne haute comme trois pommes, est une motarde qui a du mal à atteindre le guidon de son superbe Chopper rouge. Elle se rend chez sa grand-mère, Mémé Louisa, à San Diego, en Californie. Elle lui apporte des friandises, c’est qu’à cet âge-là, les vieilles mère-grand, ça se sucre le gosier et se tend le bide. En chemin, – eh oui ! Le Petit Chaperon rouge, de siècle en siècle musarde toujours en route –, Sally s’arrête dans un bar, un bar de bikers qui la regardent de travers, cette mioche habillée de rouge, évidemment sans barbe ni moustache… Le barman, à qui elle a raconté ce qu’elle faisait là, l’invite à une prudente sortie rapide mais un loup de bar, au fond de la salle, a tout entendu, il se précipite sur son Bobber (pas un bobard mais une vraie moto pas bien confortable, laide comme son propriétaire, si, si…), direction San Diego. Bon, je m’arrête là parce qu’il ne s’agit pas de tout raconter et puis le conte du Petit Chaperon rouge ayant connu plusieurs fins, sûr que vous aurez envie d’aller voir comment Dupin et Roux ont choisi la leur. Une piste ? L’album est féministe, pour l’autodéfense féminine aussi… stop, je me tais. Une autre piste ? L’adaptation de Dupin et Roux suit le schéma traditionnel du conte : le méchant est indésirable « et on veut s’en débarrasser. C’est dans ce sens que le conte se fait récit de dépassement » (1).

Cet album a ravi toute la commission lisezjeunesse, même les plus grands… Et c’est d’autant plus intéressant, que le conte adapté renvoie à l’atmosphère des années psychédéliques et rock : le nom de l’héroïne rappelle la Sally de « Sally go round » des Pentangle, la situation narrative n’est rien d’autre qu’un road-movie à la « Easy Rider ». Le loubard à tête de loup, évidemment, est un vrai Steppenwolf, d’ailleurs il s’appelle John Wolf… John comme John Kay le musicien de Steppenwolf. Mais voilà, les WASP (White Anglo-Saxon Protestant) n’ont pas le dernier mot à l’heure de la révolte des femmes… Alors qui est « born to be wild » sur la route 66 ?

Philippe Geneste

(1) lire, sur le blog du 23 janvier 2023, l’entretien que nous a accordé Eva Barcelo-Hermant autrice de l’excellent Contes de loup, contes d’ogres, contes de sorcières. La fabrique des méchants, L’Harmattan, 2022, 186 p. 19€50. Lire aussi la recension de l’album d’Alphen sur le blog du 17/12/2023 (ALPHEN Jean-Claude, Chaperon rouge, traduit du portugais par Christiane Duchesne, éditions d2eux, 2023, 48 p. 17€).

 

02/06/2024

La liberté contre les domesticités

ELBAZ Frédérique, Le Presque Chien. Ni dieu, ni laisse, illustré par Pierre Pratt, éditions d2eux, 2023, 100 p. 13€90

Ce récit animalier interroge deux problématiques.

La première concerne la vie de l’animal domestique abordée du point de vue de l’animal et du point de vue de l’humain tristement dénommé le maître ou la maîtresse ou les maîtres. Légalement, on parle de « propriétaire » d’un animal domestique. Le roman commence par une scène où un chien abandonné languit sous un banc avant qu’une vieille dame généreuse, ne l’adopte.

La seconde problématique est philosophique, c’est la dialectique du bonheur et de la liberté. Le roman la développe par les échanges animés entre les chiens errants ayant formés une bande en liberté, se dénommant, par un détournement du slogan blanquiste, « Ni dieu, ni laisse », la laisse étant la métonymie du maître de la formule historique.

À la première problématique, l’autrice rattache l’histoire de Marthe, une juive polonaise, parlant le yiddish et souffrant de la mort de ses proches durant la seconde guerre mondiale victime du nazisme. C’est l’occasion, à partir d’un autre jeu de mot, d’interroger le cercle de proximité que chacun cultive, « les Lémiens » du roman. Le chien Bernard, ainsi nommé par Marthe qui l’a recueilli, s’interroge sur la teneur de ce cercle de proches pour lui. Il va être partagé entre sa domesticité avec Marthe et sa générosité, d’un côté, et la bande des sans dieu ni laisse qu’il rejoint la nuit, clandestinement. Les chiens libérés le nomment Presque puisqu’il vit entre deux états : domestique et libre.

La seconde problématique s’appuie justement sur l’histoire et les tourments intérieurs de Presque/Bernard. Le roman met en scène la dialectique du bonheur et de la liberté en imaginant toute la bande rassemblée chez Marthe. Les dernières répliques du livre laissent ouverte l’interprétation à donner à l’alternative entre bonheur et liberté :

« Chère madame, vous avez adopté tous ces chiens ?

- Pas du tout, mon cher monsieur le jardinier, ce sont eux qui m’ont adoptée ».

 

OLIVEROS, Chris, Mourir pour la cause, traduit de l’anglais par Alexandre Fontaine Rousseau, éditions Pow Pow, 2023, 165 p. 24€

Cette bande dessinée est le premier tome d’un diptyque qui relate la naissance et l’histoire du Front de Libération du Québec (FLQ). Ce volume se centre sur trois des fondateurs : Georges Schoeters (1930-1994, qui fut le fondateur avec Gabriel Hudon et Raymond Villeneuve), François Schirm (1932-2014), Pierre Vallière (1938-1998). Documentaire fiction, ce volume conte les années 1963 aux années 1970. Le livre montre d’abord la situation coloniale anglo-saxonne qui prévaut au Québec, avec un apartheid entre anglophones (qui prennent toutes les bonnes places) et francophones (qui sont relégués aux postes subordonnés). C’est cette situation qui mène des francophones de Montréal à choisir la lutte armée après la répression féroce de grèves ouvrières toujours vaincues. Le modèle des initiateurs du FLQ, de Georges Schoeters surtout, est Cuba. La période où se développe le polycentrisme et le mouvement des non-alignés contre les choix que les protagonistes de la guerre froide voudraient imposer, explique aussi la survenue du FLQ, à une époque, où de plus, une revendication souverainiste prenait corps à cette époque dans la province canadienne.

La bande dessinée de Chris Oliveros présente les premiers pas du FLQ empreints d’amateurisme : peut-être n’est-ce qu’un effet de la sélection des faits utilisés pour la fiction. Peut-être le second tome apportera-t-il quelques nuances nouvelles. Mourir pour la cause présente le FLQ sans ancrage dans la population de Montréal et du Québec. Pourtant il rassemblait des prolétaires et non, comme nombre de groupes de ce genre des intellectuels. Aussi comment peut-on évaluer que la modalité d’action par des attentats à la bombe (300 durant les dix ans d’existence du Front, entre 1963 et 1972), visant essentiellement les forces d’occupation anglo-saxonnes et britanniques, les politiciens compromis comme Drapeau et le patronat exploiteur, a accentué un manque d’ancrage populaire du FLQ ? Surtout que bien des épisodes de la lutte entamée en 1963 restent dans le flou, peut-être parce que ce n’est que le premier tome. Par exemple, si une grève est évoquée en détail, les nombreuses autres ne sont pas portées à la connaissance des lecteurs et lectrices, mais ce sera sûrement le cas lors du second tome.

L’auteur fait le choix non chronologique de plonger le lectorat dans la crise d’octobre 1970 sans livrer l’ensemble des faits : enlèvement de l’attaché commercial britannique James Richard Cross, diffusion du Manifeste du FJQ sur Radio Canada, enlèvement puis exécution du ministre du Travail et de l’immigration Pierre Laporte, occupation du Québec par 8 000 soldats canadiens (qui durera jusqu’en avril 1971, avec la suspension des libertés civiles et des centaines d’arrestations arbitraires de francophones).

Un appareillage de notes permet à Chris Oliveros de doubler la fiction par une revue des événements dans l’histoire. Se donnent alors à lire une multitude de documents référencés dans une bibliographie fournie. Chris Oliveros fait comprendre, au-delà de l’histoire et des choix du FLQ, la situation d’oppression qui sévit sur le monde francophone en Amérique du Nord et donc au Canada sous tutelle de l’impérialisme américain. Le manifeste des felquistes déclarait : « Le Front de Libération du Québec (…) est un regroupement de travailleurs québécois qui sont décidés à tout mettre en œuvre pour que le peuple du Québec prenne définitivement en mains son destin. Le Front de Libération du Québec veut l’indépendance totale des Québécois, réunis dans une société libre et purgée à jamais de sa clique de requins voraces, les “big boss” patroneux et leurs valets qui ont fait du Québec leur chasse-gardée du cheap labor et de l’exploitation sans scrupule » (1). Les attentats à la bombe du FLQ visaient des symboles de l’occupation britannique et du colonialisme anglo-canadien. On attend avec impatience la parution du second tome qui viendra apporter les éclairages pour approfondir la compréhension de l’histoire du FLQ. D’ores et déjà, il faut louer cette œuvre. En effet, dans une époque où l’histoire est balayée par les intérêts mémoriels des gouvernants de tous types de régimes (démocratiques, autocratiques, dictatoriaux), où la contestation des interprétations cérémonielles officielles donne lieu à répression, emprisonnement, judiciarisation voire criminalisation, revenir sur la réalité historique devient un enjeu autant qu’une gageure. Alors oui, Un tome 1 Mourir pour la cause, à suivre…

Philippe Geneste

(1) FLQ, Manifeste d’octobre 1970, Notes et postface de Christophe Horguelin, édition revue et augmentée, Montréal-Marseille, Conneau & Nadeau-Agone, 1999, 71 p. – p.7.