Vuillard, Éric, Les Orphelins Une histoire de Billy the Kid, récit, Arles, Actes Sud, 2026, 163 p. 20€90
Le titre annonce que Billy the Kid va
devenir un personnage type. « Le nom de Billy est un ressort. Il est le
nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par
excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne
la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son
chatoiement de contradictions romanesques » (p.99).
À travers lui, c’est la conquête de l’Ouest,
l’imaginaire de la frontière, les légendes officielles cultivées des États-Unis
d’Amérique qui vont être mis sur la sellette de l’Histoire. La notation sous le
sous-titre à l’allure d’annonce de la biographie, précise le caractère fictif
du livre qu’ouvre le lecteur ou la lectrice. Dès la couverture, le lectorat
s’attend à une plongée dans la constitution des États-Unis d’Amérique à travers
l’histoire d’un individu représentatif de la population pauvre, soumise dès la
naissance à la violence de conditions de vie intrinsèquement dépendantes d’une
idéologie de prédations, de subtilisations, de vols, d’assassinats, alimentée
par les justifications politiques, racistes et génocidaires. Avec Les
Orphelins, Billy the Kid devient la figure des pauvres, du « petit
peuple innombrable » (p.104), celle
des enfants n’ayant connus que la misère et la violence et ayant dû lutter pour
leur vie. Billy the Kid incarne ces enfants pétris de traumatismes en tous
genres, notamment affectifs et psychologiques : « Il est n'importe
quelle jeunesse perdue, n’importe quel enfant abandonné sur les routes du
monde, n’importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent
mauvais » (p.103-104).
À travers son histoire reconstituée
autant que galvanisée par les incertitudes et les lacunes biographiques, Billy
the Kid est mué en un personnage type. Il porte avec lui l’histoire des
États-Unis d’Amérique : « Et puisque la société n’est jamais rien
d’autre que la contrefaçon de ses principes, aussitôt la concurrence dégénère
en tueries, la liberté se frelate en crimes, et l’histoire de l’Amérique sert
un scénario de Frank Capa joué par des voleurs » (p.42). L’histoire de Billy the Kid se déroule à
la fin du dix-neuvième siècle : « Dans sa phase terminale, la
colonisation du continent, de loin en loin encadrée par l’armée, a été
abandonnée à de petits délinquants, sous-traitée à des hordes de va-nu-pieds,
de vagabonds et de voleurs » (p.51).
Car, en effet, « On avait impérieusement besoin d’eux. La grande
propriété avait besoin d’eux, les hommes d’affaire avaient besoin d’eux. On
n’avait jamais vu une chose pareille, un État construit en moins d’un siècle,
torchonné à la six-quatre-deux. Les truands eurent leur âge d’or » (p.61). Le livre fouille l’impensé des
États-Unis d’Amérique : le génocide des indiens, les spoliations de
terres, les vols des sols et territoires, les meurtres en collusion avec la
religion, l’argent et la propriété. Le livre montre l’envers du mythe du self
made man, à savoir l’individualisme exacerbé par l’hymne à la concurrence. Il
démontre le socle de la démocratie c’est-à-dire « l’ombre de ces
millions de dollars, l’envers du suffrage universel » (p.78), et le « goût pour la hiérarchie
et l’ordre » (p.110).
Quand l’establishment américain n’a
plus besoin du Kid, il le liquide : « À cette étape de l’Histoire
américaine, le Kid et ses semblables ont joué leur petit rôle dans la marche du
monde, ils ne sont désormais plus nécessaires à l’épanouissement primitif des
grandes inégalités. Les gros éleveurs texans, exaspérés par les maraudes
répétées de leur bétail, organisèrent soudain de vastes chasses à l’homme afin
de récupérer leur bien et mettre un terme à la carrière du Kid. Une fois la
colonisation achevée, le petit peuple errant de garçons vachers, de brigands et
de voleurs devenait insupportable. C’était à présent une population
parasitaire, interstitielle, se nourrissant des déchets du grand élevage, des
récréments que la civilisation moderne ne parvenait plus à assimiler dans sa
grande calculation des profits et pertes » (pp.122-123).
Le livre d’Éric Vuillard lit
l’histoire à partir de la vie de ceux d’en bas « gardiens de troupeaux,
meuniers, vachers, charpentiers allaient avoir leur mot à dire » (p.105), et non pas à travers l’histoire
officielle rémunérée par les grands propriétaires, les conquérants, les chefs
de la finance, les gouverneurs, les faiseurs de lois et les cadres de la
police. Le style enlevé mais aussi âpre, épouse le rythme d’une vie menée à
cent à l’heure, suffoquant sous les risques, toujours en alerte, sans
perspective, obligée de coller au présent immédiat où toute pureté se ruine.
L’acte littéraire vient alors à la rescousse de ces vies, en élaborant un récit
par lequel les oubliés perpétuels des Histoires officielles, c’est-à-dire les
peuples, retrouvent non pas leur voix mais traces de leurs sensibilités, de
leurs espérances assassinées, de leurs malheurs, de leurs douleurs, de leurs
fibres à nu, de leurs ressentiments et tout au fond d’eux, de ce qu’ils ont sûrement longuement dû taire
de tendresse, d’amour, de volonté de vivre sans les contraintes qui les ont
exploités.
Philippe Geneste