D’un classique….
Rodolphe, Chagrin, libre
adaptation du roman d’Honoré de Balzac La Peau de Chagrin, dessin GRIFFO, Glénat, 2026, 128P. + 6 p. 24€
Balzac publie La
Peau de chagrin en 1831, il a 32 ans. Il s’inspire du mesmérisme et
de l’occultisme, créant le personnage Raphaël de Valentin, un orphelin
d’origine noble mais pauvre et hanté par le désir d’écrire un traité de la
volonté, lui qui ne cesse de s’écarter des résolutions que lui imposeraient sa
condition financière. Alors qu’il s’apprête à se suicider, un personnage lui
propose une peau de chagrin capable d’exaucer tous ses vœux, mais qui rétrécit
à chaque vœu, jusqu’à entraîner la mort de son propriétaire. Volonté, désir des
apparences, angoisse de la mort, destin et moralité des actions, autant de
thèmes philosophiques que Balzac traite avec ce roman court mais d’une grande
efficacité. Nul doute que l’écrivain a lu E.T.A. Hoffmann, un maître du
fantastique reconnu en France vers 1830. La
Peau de chagrin s’inscrit dans sa lignée avec des personnages qui vacillent
sous le poids des transformations sociales en cours. Rodolphe reprend
l’histoire et, aussi magistralement, la recompose en une adaptation qui emporte
l’adhésion du lectorat tant elle amplifie la psychologie du personnage et de
ses relations, ainsi que celle d’autres personnages. Il restitue la densité
charnelle qui habite Raphaël tout autant qu’il est sensible à la dimension de
l’irrationnel. Que Rodolphe respecte, pour ce qui concerne le temps où Raphaël
de Valentin est vivant, la narration à la première personne dans les encadrés
narratifs, va aussi dans ce sens, autant que ce choix est conforme au récit
fantastique du dix-neuvième siècle. Par ailleurs, Griffo rend à merveille
l’univers du début du dix-neuvième siècle et l’ambiance balzacienne où le
réalisme se mêle à l’inquiétant.
Rodolphe, non sans malice, introduit Balzac dans la
bande dessinée, un Balzac curieux de cette histoire laissée par un pauvre
diable en mal de prendre toute la mesure du sentiment de subjectivité qui le
ronge. Rodolphe n’use pas de l’adaptation comme d’une réduction de la trame dramatique et s’il retient des événements passés à la postérité, il
imagine des variantes, jouant sur le romantisme de l’œuvre ainsi remaniée. Chagrin
fait la preuve que La Peau de chagrin déborde le sujet initial de Balzac. Le lectorat contemporain ne va pas
chercher dans l’œuvre de Rodolphe le mesmérisme et l’occultisme, en revanche,
il va être sensible à la réflexion engendrée par le rapport de Raphaël aux
apparences, à la richesse. Il va s’interroger sur l’oisiveté qui est collée au
malheur de Raphaël. De même, l’explosion d’irrationnalité qui peut faire croire aux pouvoirs
d’une peau, n’est-elle pas le produit d’une situation sociale d’où l’espérance
de s’en sortir est exclue ? Magnifiquement dépeinte par la bande dessinée,
cet entour du texte est au cœur du dessin et des couleurs de Griffo. Ce n’est
pas un hasard si le passé n’est pas une source de réconfort face au présent
angoissant et qui ferme toute perspective future de bonheur. Et c’est un
intérêt supplémentaire de l’adaptation de Rodolphe et Griffo, elle se nourrit
du roman de Balzac pour le tirer vers le réalisme. La fin, que nous ne
dévoilerons pas ici, en est la preuve.
… à la
littérature pour les petits
MIM, Nino Dino. Le gros
chagrin, illustrations de Thierry BEDOUET, Milan, 2026, 40 p. 10€50
L’album, dernier né d’une série phare de
chez Milan, met Nino Dino en situation d’éprouver l’exclusion et le décalage de
ses envies avec celles de ses amis et amies les plus proches. Il en résulte un
énorme chagrin, soit une douleur morale liée au sentiment de ne pas être
reconnu. On suit Nino Dino blessé dans son orgueil, ou bien bouillant d’une
envie qu’il ne peut satisfaire. Il en vient même à jalouser un ami. Au fond, il
est blessé intérieurement et la solitude lui est insupportable.
L’album met aussi en scène la manière
dont les parents réagissent à ce chagrin. Ils écoutent leur fils, tentent de le
consoler, de rationnaliser sa réaction au délaissement dans lequel les
circonstances l’ont entraîné. Et même si c’est vainement, au moins, un havre de
paix est offert à Nino Dino. De même, les amis, sauront venir vers le chagriné
pour lui prouver qu’ils ne l’ont en rien boudé ni méprisé.
Ce livre est destiné à être lu aux 3/5
ans. Il est vrai que le jeune lectorat tend à s’identifier à Nino Dino et la
voie est ouverte à l’adulte lecteur ou lectrice pour dialoguer avec l’enfant, à
partir de l’histoire, sur le chagrin, la tristesse, les pleurs. Mais le livre
peut aussi être suggéré en lecture aux premiers lecteurs et premières
lectrices. Certes, ils ne s’identifieront pas au petit dinosaure, mais ils y
trouveront des situations qui leur sont connues et qu’ils éprouvent de temps à
autres voire régulièrement. Cette remarque milite en faveur de la continuité
des lectures à la disposition de l’enfant à qui monter sa bibliothèque devient
un acte participant à son autonomisation
face à la culture des livres.
Philippe
Geneste