ARCA Fabien, TKT, rouergue, 2026, 75 p. 11€50
Le motif de départ du roman de Fabien Arca est l’orientation
scolaire. Le roman est centré sur un collégien qui n'a pas de bons
résultats (il est en troisième) et à qui le conseil de classe insiste pour
qu'il parte en professionnel. Son père est furieux, mais lui, ne sait pas du
tout quelle voie professionnelle prendre. Il vit l’orientation avec passivité.
En cela il est en conformité avec la conception que diffusent les pratiques
institutionnelles dans les établissements secondaires. Il suffit d’observer les
expressions couramment employées : « mon
fils a été orienté » ; « vous devriez songer à une
orientation » ; « Tu as réfléchi à ton orientation ? » ;
« ils veulent m’orienter, mais moi je n’ai pas d’idée ».
L’orientation, que les textes officiels ont institué comme problématique
d’enseignement dès la cinquième et que les réformes successives depuis 2005
tendent à instituer dès le primaire… présente ce défaut majeur d’être posée à
un âge trop précoce pour la plupart des élèves. Seuls ceux des classes
favorisées échappent à cette injonction, ce qui veut dire, hypocrisie du
système de la sélection scolaire, qu’ils suivent une orientation en lycée
d’enseignement général. Toute cette problématique est au cœur de TKT.
L’orientation scolaire redouble l’évaluation scolaire, actualisant le tri
social par la sélection scolaire (1).
Le roman montre que si Tristan, le héros du livre,
n’arrive pas à se représenter dans un métier au sein de ce monde, c’est tout
simplement parce qu’il a besoin d’abord de se construire lui-même et donc de
construire des représentations sociales justes du monde qui l’entoure.
À ce premier motif du livre se greffe un second
motif : Tristan aime une collégienne, mais, influencé par les stéréotypes
sexistes et machistes du milieu collégien, il passe outre sa nature introvertie
pour tenter de forcer la fille à avoir sinon un rapport sexuel au moins des
prémices. Elle est choquée et, déçue, elle rompt. Tristan, malheureux, s'en veut
d'avoir si peu confiance en lui qu'il suit les stéréotypes des relations
filles-garçons établis par la conception masculine dominante.
Le livre
repose sur un montage alterné qui teint de tragique le moment que vit Tristan.
Il tient dans une unité de temps : une heure de cours de français qui est
le moment présent du récit narré. Alternent avec ce présent des récits
rétrospectifs où on suit la relation de Tristan avec Ava, et plein d'autres
choses (réunion avec le prof principal et les parents après le conseil de
classe, une fête entre jeunes, l'expérience d'un atelier théâtre).
Grâce à
cette composition, le motif de l’orientation (présent du récit) est nourri,
nous allons voir pourquoi, par celui de l’amour pour Ava, un personnage central
dans la dynamique de l’histoire. Ce second motif intègre au fil des pages la
thématique de la confiance en soi avec cette autre, ô combien essentielle, que
la sexualité c’est des comportements sociaux et c’est des discours envers un ou
une autre personne. Tristan apprend à ses dépens qu’à suivre les stéréotypes de
comportements masculins que mettent en exergue les discours de ses camarades,
il ne parle plus à Ava mais à une image machiste de la fille. Tristan apprend à
ses dépens que sa sexualité n’appartient pas aux autres, qu’elle ne lui
appartient pas en propre non plus, il comprend que la sexualité appartient à la
relation qu’Ava et lui entretiennent et construisent.
Tenu par
une composition serrée, le roman assure le liage des motifs et thématiques par
l’usage du langage des jeunes. Il intègre l’usage du langage « snap » et SMS dont le TKT (t’inquiète pas) du
titre, et tout un langage « jeune » fait de verlan, de troncation,
d’abréviations, et d’inventions avec une forte consonnance anglo-américaine. C'est un langage de différenciation générationnelle mais
pourtant uniformisé du point de vue des classes sociales, car puisé dans les
réseaux sociaux.
En
conclusion, TKT raconte une expérience de vie affective et
sociale, sur fond d’expérience scolaire détaillée. Ce roman n’est pas qu’un
roman sur la première fois, une première fois douloureuse, affectivement
échouée. Il dépeint l’évolution de Tristan, adolescent introverti, qui d’abord
embrigadé par la camisole de force des jugements masculins dominants et
sexistes, chemine vers sa libération personnelle en comprenant la nécessité de
la prise en compte de la personne qu’il désire et pour qui il éprouve
des sentiments. Ava dit non, elle en a acquis le pouvoir parce qu’elle fait
reposer son amour pour Tristan sur la confiance mutuelle. C’est pourquoi elle
est blessée quand elle voit Tristan rompre cette réciprocité.
Cette
expérience fortement déceptive fait mûrir Tristan, qui entre en connaissance de
lui-même. L’expérience sociale de l’orientation s’articule alors avec ce thème
du mûrissement affectif. La détermination des vocations, le repérage précoce
des aptitudes, tendent à figer l’individu dans un type de travailleur futur. Or
Tristan ne peut pas répondre à ce modèle rigide et faux. Quand cette conception
triomphe dans un système d’enseignement, alors, c’est que ce système procède
par détermination à partir d’un repéré livré comme une donnée de la nature.
C’est le propre des conceptions innéistes qui ont, décidément, la vie dure.
C’est nier, tout simplement, que « le
sujet se transforme en transformant ce qui l’entoure » (2), bref qu’il
est un être humain. L’orientation définit ainsi un type de rapport social où
l’élève est agi par l’institution qui dit qu’il est son propre acteur. La
culture de l’orientation figée comme la culture sexiste des collégiens réifie
les rapports sentimentaux. Tristan en fait l’expérience corporelle et mentale.
C’est sûrement la raison pour laquelle la fin peut devenir fin ouverte :
« Le bruit de mes pas résonne dans le silence du couloir, comme un écho que je suis le seul à entendre. A force,
je finirai par trouver le bon chemin ».
Philippe Geneste
(1) Lire Geneste, Philippe, Le
Travail de l’école, tome 1, La Bussière, Acratie, 2009, 185 p. ;
Geneste Philippe, Le Travail de l’école tome 2. Genèse de l’école
hiérarchique, Chambéry, CNFEDS-Université Mont Blanc, 2017, 270 p. ;
Geneste Philippe, Le Travail de l’école tome 3. Pour une éducation commune
polyvalente et polytechnique, Yainville, le Scorpion brun, 170 p. — (2) Jean-Marie Dolle, La Pédagogie… une science ? Eléments
pour une pédagogie scientifique, Paris L’Harmattan, 2008, p.63.