PASSMORE Ben, Une Histoire des résistances noires américaines, traduction de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Tamaé-Bouhon, Steinkis, 2026, 244 p. 22€
Le 6 juillet 2016, sous les yeux de sa famille, Philando
Catile, un noir de 32 ans est assassiné par les forces de l’ordre à
Falcon Heights, dans le Minnesota. Il venait de se faire arrêter pour un contrôle routier. La scène est filmée de l’intérieur du véhicule et
diffusée sur les réseaux sociaux. C’est l’étincelle d’un vaste mouvement de
révolte contre le racisme des policiers, des politiciens et de l’État fédéral.
C’est aussi le point de départ de la bande dessinée de Ben Passmore. Le
personnage Ben, un métis, qui visionne la vidéo est choqué mais ne rejoint pas
les révoltés. Intervient son père, un activiste noir qui décide de lui
apprendre l’histoire des résistances noires américaines tout au long du
vingtième siècle.
Ben va alors se trouver inclus dans une multitude de
situations discriminatoires, sanglantes, mortelles, il va éprouver la violence
de la suprématie blanche coloniale et raciste, dont celle du Ku Klux Klan des
années 1920. Il va se retrouver auprès de noirs et noires lynchés, violées,
pendus, brûlés, assassinés. Il va être mis en contact, au fil des décennies
avec les mouvements de résistance. Si Martin Luther King est bien présent avec
Malcolm X, Huey Newton, les Black Panthers, Black Lives Matter, la bande
dessinée présente des mouvements moins connus. Le récit tragique est écrit avec
dérision et humour, cherchant à faire ressortir la gravité des faits et des
violences étatiques ou couvertes par l’État. C’est un point essentiel de
l’intérêt de l’ouvrage.
Ben Passmore est lui-même militant américain noir.
Son livre intègre sa connaissance de l’intérieur de la ségrégation raciale et
des mouvements d’opposition. L’historique s’anime ainsi d’une présentification
des faits et suggère des analyses convergentes entre les points de vue d’où
sont nées les organisations de résistance au sein du peuple noir. Le livre
interroge ainsi les stratégies employées, que ce soit celle de la violence ou
que ce soit celle de la non-violence. Mais, dans les deux cas, point de
dissertation, juste l’exposition de faits et d’événements.
Certes, comme l’écrit Mediapart, « La somme d'informations est plutôt dense et pas toujours
facile d'accès pour les néophytes, c'est pourquoi il sera utile de lire ce
roman graphique avec des pauses associées à quelques recherches pour comprendre
pleinement le contexte social des revendications et des figures qui les
incarnent » (1). Certes, Ben Passmore fait
totalement l’impasse sur les luttes économiques du prolétariat noir, comme si
la question noire ne se résumait qu’à une question d’identité, ce qui ampute la
réflexion qu’il veut initier sur les formes de résistance à l’ordre capitaliste
oppressif (2). Toutefois, vu la persistance des
lynchages et du harcèlement des Afro-Américains à travers les décennies jusqu’à
aujourd’hui – 4743 personnes victimes de lynchage aux États-Unis entre 1882 et 1968 (3) – Une Histoire des résistances noires
américaines avec son graphisme issu du dessin de presse, sa
part éminemment subjective, sa thématique du rôle de la mémoire contrer
l’exploitation et l’oppression organisées par le pouvoir et la classe
dominante, est une somme utile et profondément en phase avec les goûts des
jeunes générations en matière de graphisme. Ce que révèle bien l’œuvre de Ben
Passmore c’est que les États-Unis ne sont pas malades de leur police mais que
celle-ci n’est que le bras armé du système économique et social enraciné dans
l’extorsion de la plus-value et dans la mise au pas des populations. Elle
décrit la ségrégation raciale institutionnalisée. Elle présente les voies
engagées par la résistance noire – révolutionnaire, réformiste,
non-violente, guérilla urbaine armée, nationalisme de la négritude. Elle montre
l’échec de celle-ci face à un adversaire qui rêve de son écrasement. Le
problème reste donc entier. Reste entière, aussi, la question de la forme
d’organisation que les révoltes récentes successives prendront face aux
massacres (4).
Faut-il ajouter que la peinture de la violence
d’État appuyée sur l’impunité des forces policières et para-policières devrait
résonner dans l’actualité française à l’heure où le ministre de l’intérieur a
présenté, le 7/07/2026, une proposition de loi « tendant à faire
bénéficier les Forces de l’Ordre de la présomption de Légitime Défense en cas
d’usage de leur arme à feu » (5) ?
Philippe Geneste
(1) Billet de Cédric Lépine du 20 juin 2026 sur Médiapart. — (2) Lire Ni Patrie ni frontières n°58/59, avril 2017, 202 p. 12€
titré « Du prolétariat afro-américain et de ses luttes ». —
(3) Delage, Christian, « Quelle loi faudra-t-il voter pour que le
harcèlement des Afro-Américains s’arrête ? », Le Monde 9/02/2023. — (4) Conseillons à nos lectrices et lecteurs de relire le
livre de Daniel Guérin, De L’oncle Tom aux
Panthères. Le Drame des Noirs américains, Paris,
UGE, 1973, 317 p., qui bien qu’ancien, est une source inépuisable de
réflexions sur cette problématique. — (5) Fédération Nationale de la Libre
Pensée, Communiqué de presse « Permis de tuer », 14 juillet
2026.