DAVID, François, Ma Mamie en poévie, illustrations Elis WILK, éditions CotCotCot, 2019, 32 p. 14€50
Dans l’étude
que nous avions consacrée à l’œuvre pour la jeunesse de François David (1),
nous écrivions : « le sens de la poésie, François David semble le
trouver dans la force d’incitation à écrire, dans l’invitation faite aux
lecteurs à prendre la plume, à poursuivre l’élargissement –libération autant
qu’agrandissement- de l’espace imaginaire. Ecriture de l’espace, la poésie de
François David est réflexion obligée du langage sur lui-même ». Ma Mamie en
poévie confirme cette
remarque. L’auteur interpelle sans cesse l’enfant, l’enjoignant à écrire
lui-même et pour ce faire, lui donnant des techniques d’écriture. C’est
d’ailleurs un principe de la poésie de François David, d’inscrire la voix de
l’autre ou de lui parler, de l’impliquer. Toute création poétique est dialogue
pour s’y exercer pratiquement elle-même. Remarquons, au passage, l’intelligence
de François David et Elis Wik, d’avoir évité une voix narrative masculine (d’un
petit garçon) ; ainsi la lecture reste centrée sur la poésie et ne dévie
pas sur une éventuelle part autobiographique de l’album.
De la poésie du mot…
Soucieux de
captiver son jeune lectorat, François David fait une grande place aux
déformations de mots, soit par adjonction soit par suppression soit par
déplacement interne, soit par inversion, soit par substitution (ainsi poéVie
à la place de poéSie) soit par jeux à partir de la morphologie, soit par
l’exacerbation du sens et toujours les assonances et les désirs
anagrammatiques. La poésie du mot est souveraine auprès des enfants. Elle
n’annule pas les autres, mais elle est privilégiée car c’est d’elle que part
l’enfant, de par le développement même du langage au cours de son acquisition.
La poévie de Mamie est une entreprise de remotivation des mots
ordinaires.
Ce choix est renforcé par le parti pris de
la simplicité. Dans Ma Mamie en poévie elle se signale par
l’usage d’un langage imité de l’oralité. Mais qui dit simplicité ne veut pas
dire que tout dans l’écriture est explicité, loin de là, évidemment. Mais soit
par l’image d’Elis Wik soit par le co-texte, l’expression littéraire ne
laisse pas le jeune lectorat dans l’ambiguïté du sens. Bien sûr, les
illustrations interviennent ici. Collages, surimpressions, dessins, coloriages
et peintures instaurent visuellement un univers en décalage avec le réel qui colle
avec le chant des signes de Mamie, avec les dialogues drolatiques ; ils
accompagnent aussi les élans corporels initiés par le rythme au cœur du travail
du langage. D’ailleurs, un livre interactif a été réalisé
(mamamieblog.wordpress.com).
… à la poésie des sens
Mais d’autres procédés sont convoqués. Ma Mamie en poévie fait une grande place
à la chanson. Celle-ci joue sur les rythmes, les sons, les assonances.
L’approche poétique du monde par l’album de François David et Elis Wik, ne se
prive pas de métaphores comme, par exemple, pour la désignation des crayons de
couleur avec des noms d’oiseaux. Le rébus et la devinette dessinée sont aussi
présents. Il faut y ajouter, bien sûr, le travail graphique, généralement de
pleine page, qui illustre le texte, parfois y ajoute une piste de sens.
L’humour du travail graphique entre en échos avec l’humour discret du texte, le
rend davantage sensible aussi. En effet, Mamie métamorphose le banal en utopie,
en fantaisie, or l’humour ne se définit-il pas par le sentiment « des
limites de l’esprit et de la banalité des choses » (2) ?
Si la poésie est l’objet de l’album, son
support est une narration par une enfant, la petite fille de Mamie. Par ce
choix, nous l’avons dit, l’album évite l’écueil d’une interprétation
autobiographique et reste concentré sur la puissance du langage. Mais ce choix,
que l’on retrouve dans la confection des illustrations d’Elis Wik, fait de
l’enfant l’instance de la parole écrite.
La complicité de l’enfant avec sa Mamie
signifie l’engagement de l’enfant dans une temporalité qui n’est pas celle de
la vie contemporaine. Contre l’urgence l’écoute réclame la patiente attention,
contre l’accélération, le dire appelle le détour et le refrain, tous deux
coûteux en temps passé ; contre la communication instantanée, la fantaisie
du racontage se délecte de la divagation mêlant passé et utopie, choses vécues
et faits imaginaires, vagabondage et souvenir. Avec Mamie, la personne humaine
combat la corrosion des émotions ou des sentiments, elle exalte l’intelligence
des images contre l’iconoclasme techniciste qui tend en toute chose à faire
barrage au non quantifiable confondu avec le rationnel. Mamie vit l’irrationnel,
le partage, invite à en propager l’attitude. Avec Mamie, la personne ne compte
pas son temps, temps long et temps court n’ont aucun sens. Ce qui a du sens est
de prendre tout son temps, d’écouter venir les mots et les phrases, d’y
percevoir des scansions, d’y laisser sa réactivité en liberté.
Conclusion
Ma Mamie en poévie peut être lu comme un livre du passage :
s’adressant à l’enfant le poète met en scène une situation propice à laisser
vagabonder l’imagination. La figure de la grand-mère, avec ses décrochages du
sens (par mamimorphose cerveau devient le lâcheur), ses rêveries
voyageuses, sa gourmandise des mots et des jeux sonores, sa disponibilité à
l’accueil de l’imaginaire, avec son infinie patience à écouter la vie qui se
rappelle ou qu’elle veut imaginer avec espièglerie, imprime une quiétude
souveraine à l’univers poétique de l’album.
Ni littérature enfantine ni littérature de
jeunesse, la poésie de François David les englobe toutes deux, sans
distinction, indiquant ainsi que la poésie s’appuie sur une part d’enfance,
enfance du langage, enfance des auteurs et autrices, enfance des lectrices et
lecteurs.
Parce que l’enfant conquiert les mots par
son expérience, parce que la lecture est une de ses expériences, lui offrir Ma
Mamie en poévie c’est l’inviter à se saisir de la culture du langage,
de la sentir palpiter en lui en réagissant aux pages, tournées l’une après
l’autre, puis l’une après l’autre retournée. François David poursuit, avec cet
ouvrage sa quête d’une éthique par le libre langage pour tous et toutes. Chez
lui, comme nous le développions en 2015, la nomination poétique pose la
gourmandise des mots pour éthique. À cette nominéthique les éditions
CotCotCot apportent un écrin qui magnifie la création singularisant l’album en
passion de rêverie.
Philippe Geneste
(1) Lire https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ 16 août 2015 et
24 août 2015. _ (2) Dupriez, Bernard, Gradus. Les procédés littéraires
(dictionnaire), Paris, UGE, 1980, 543 p. – p.234.