À la médiathèque d’Arès, en Gironde, et jusqu’au 27 mars 2026, se tient une présentation de livrets, brochures, livres, opuscules, coffrets, ouvrages, d’écritures poétiques et prosaïques d’élèves, surtout collégiens, mais aussi écoliers. Il s’agit de fabrications propres aux classes concernées depuis 1999, par des ateliers de création inclus dans le travail pédagogique de l’enseignant Philippe Geneste en complicité avec Dominique Brochet professeur d’Arts Plastiques et d’autres enseignantes d’arts plastiques.
Rémy Fabre, responsable de la médiathèque, et Laure
Chabrier, médiathécaire en charge des rayons pour enfants et de l’animation en
littérature jeunesse, ont mis à disposition deux tables et quelques espaces
supplémentaires pour que puisse opérer la présentation des productions
enfantines dont la pochette de haïkus créés lors d’un atelier d’écriture mené sur
place en février 2026.
Les livrets et opuscules proposés, dont deux
livres (1), portent témoignage d’écritures issues d’expériences
diverses, à partir des sensations, de la vision, de la contemplation
esthétique, de la réflexion poétique à partir de mots, de textes. Les jeunes
poètes y saisissent choses, lieux, pensées, sentiments, soi ou autrui, comme
événements à dire. Les formes sont multiples : laisse, sonnet, prose
poétique, nouvelle, haïku, vers libres assonancés ou non, etc.
Ces juvénilias explorent
le sens de la vie, du quotidien, à hauteur adolescente ou enfantine, cherchant
par le tracé d’écriture un contenu qui vibre au cœur de l’expérience. Cette
présentation poético-littéraire expose sans fracas une image de la littérature,
celle écrite par les jeunes eux-mêmes.
Comment, en effet, se situent ces
écrits dans le champ littéraire contemporain de la littérature, qui est, aussi,
un champ social ?
On parle communément de la littérature
de jeunesse. Cette dénomination s’est imposée après les débats des années
70 supplantant celle de littérature pour la jeunesse (2). C’est dire
combien la jeunesse est reconnue, en matière littéraire, comme réceptrice et
non productrice.
Nous pensons, à l’inverse, que la
jeunesse est aussi productrice de culture. Dans cette optique, la littérature
de jeunesse sera abordée en tant que littérature par la jeunesse que
nous définirons ainsi : une littérature dont l’auteur est un enfant, un
adolescent. Il ne s’agit pas là d’un jeunisme consistant à magnifier toute
production enfantine, mais de l’observation menée maintenant depuis de
nombreuses années avec d’autres et après d’autres, je pense, aux courants de
l’école Freinet (3) et à d’autres au sein de l’Éducation Nouvelle ou de
l’Éducation socialiste ou libertaire. Je me réfère aussi aux Apprentissages créatifs du langage conçus et mis en pratique par Philippe Séro-Guillaume et moi-même (4),
conceptions et leurs réalisations pratiques dans le cadre de l’enseignement.
Bien sûr, les lecteurs sont en
droit de se demander si le cadre scolaire et le cadre didactique d’atelier ne
contraignent pas les productions qui en sont issues d’un trait collectif ?
Dit autrement, comment se réalise la notion d’auteur dans les écrits des
élèves, des étudiants, des participants à un atelier ? On peut distinguer
trois situations.
►La plus évidente car c’est celle
qui revient le plus souvent comme objection à parler de littérature par la
jeunesse, est concrétisée par les œuvres collectives. On les rencontre dans les
ateliers d’écriture indépendants comme à l’école. Là, l’auteur est collectif,
les écrits proviennent d’une articulation entre production sans que l’on sache
très bien qui a fait quoi. Ce sont des productions d’où s’absente l’auteur, en
quelque sorte, ou plutôt où tout est organisé pour qu’il s’absente. On peut à
juste titre penser que la dénomination de littérature par la jeunesse,
ici, est inadéquate. C’est une expérience d’écriture qui vaut en tant que telle
durant son accomplissement mais qui n’a pas l’unicité nécessitée par un texte
pour faire œuvre.
►Moins évidente est la production
individuelle accompagnée. Dans ce cas, l’auteur est anonymé par le jeu des
contraintes jouées au sein d’une situation pédagogique et didactique. Il y a
bien production d’auteur mais non œuvre, dans la mesure où l’enseignement de
l’écriture prend le pas sur l’appropriation personnelle de cet enseignement.
Une matière abondante d’écrits existe mais elle reste hors de portée, car elle
n’est pas publique. La part qui est rendue publique est très souvent aliénée
par la mainmise des conventions renforcée de plus en plus par la mise en
concurrence des textes enfantins aux fins de concours innombrables qui
pullulent à l’ère de la compétition et de l’individualisme triomphant. Une
partie d’entre elle, d’ailleurs, fait retour à la situation précédente (on
absente l’auteur de son texte) sans le bénéfice de l’expérience authentique
d’écriture : l’objectif de la victoire au concours autorisant le
dévoiement du texte du jeune écrivant.
►Une troisième situation est
celle où l’enfant, l’adolescent, l’adolescente, sont écrivains sur la portée
entière d’une œuvre, où leur conscience et leur sensibilité trouvent forment
dans l’expression verbale. Cette situation exclut « les champions ou les prodiges d’un jour » (4). En effet, ici,
la prise de risque de l’écriture est établie par la durée, c’est-à-dire le
temps de réalisation qui prend nom de portée de l’œuvre. C’est un individu qui
s’exprime, qui outrepasse les règles ce à quoi une situation pédagogique
spécifique l’a amené. Il y a bien alors auteur puisqu’il y a rencontre de
l’enfant avec une écriture réalisée sienne. La notion d’œuvre qui « concerne
un objet social et culturel généralement réservé à désigner la production
adulte » (6) vaut ici pour le jeune écrivain. On ne voit pas (7) ce
qui pourrait disqualifier l’expérience subjective d’écriture ; on ne voit
pas non plus pourquoi écarter la notion d’auteur de ce type d’écrits alors
qu’il y a bien approfondissement sémiologique et symbolique d’une expérience.
Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes de notre société, plongée dans
le jeunisme par tous les pores de sa propagande et de ses publicités, que de ne
tenir aucun compte réel de ce que, dans leurs créations, les enfants et
adolescents nous disent d’eux, disent du monde, disent de leur rapport au
monde, de leurs relations avec les autres.
Ce que nous disons est si réel
que rares sont les éditeurs qui acceptent de telles publications. La
présentation des œuvres poétiques d’élèves à la médiathèque d’Arès prend le
risque propre à l’acte d’écriture des jeunes créateurs, elle le prend jusqu’à
son terme, à savoir la rencontre des textes de collégiens et d’écoliers avec un
lectorat de tous les âges. L’écriture s’exerce, ici, au risque de la lecture
parce que, tout simplement, l’œuvre existe par les lectures, qui lui donnent
vie. Les écrivains endossent alors la fonction d’auteurs et d’autrices. La
littérature par la jeunesse vit, grâce à ces pratiques éditoriales
institutionnelles ou non, grâce à des relais par telle ou telle bibliothèque,
bref par un éventail d’actions sociales, comme s’offre à prétexte le printemps
des poètes. Et que vive la littérature par la jeunesse.
Philippe
Geneste
Notes
(1)
Espaces,
St André de Cubzac, éditions Sémentes, collection Jeunes à la page, 2011, 60 p. 6€ — Vides, Pleins &
Déliés. Géographie imaginaire des attachements, St André de Cubzac,
éditions Sémentes, collection Jeunes à la
page, 2013, 80 p. 6€. Les deux livres sont parus dans la collection
Jeunes à la page créée par Noëlle Baillon et dirigée par Dominique Paillard. Le
premier, Espaces, est illustré par des travaux d’élèves réalisés
en cours d’Arts plastiques par Dominique Brochet et par une « exploration
photographique » réalisée par les élèves en cours d’Arts Plastiques de
N. Dumarchaix et deux photographies de Marcelle Delpastre issues d’une
collection privée de Micheline Olive. Le second ouvrage, Vides, Pleins
& Déliés, est illustré par les photographies de créations
plastiques de Mireille Togni à partir desquels se sont tenus les ateliers
d’écriture dont sont issus les textes du livre.
(2)
Voir Isabelle Nières-Chevrel, Introduction à la littérature de jeunesse,
Didier, collection Passeurs d’histoires,
2009, pp.11/28.
(3)
Rappelons la belle aventure de la série BT2
écriture et invitons à consulter la belle revue, Créations, animées entre autres par Simone Cixous et Hervé Nunez.
(4)
Séro-Guillaume, Philippe, Geneste, Philippe, À Bas la grammaire. Pour un
apprentissage créatif du langage, Forcalquier, éditions Quiero, 2024, 150 p.
(5)
Alain Breton « Un Fouillis qui en dit long », Poésie,
n°99, mai-juin 1982, pp.11/12 – p.11.
(6)
Henri Go, « Un Moment
d’apprentissage de la langue dans une classe de CP CE1 », Le
Nouvel Educateur, n°178/179, avril/mai 2006 pp.24/27 – p.27.
(7)
En cela nous sommes en désaccord avec Henri Go.