Messac, Régis, Le Miroir flexible, édition établie par Olivier Messac, préface de Gérard Klein, Paris, éditions ex nihilo, 2008, 159 p.
« La
vérité de l’art, par quoi l’art est vrai, c’est le pouvoir de révéler ce
que le savoir ne peut maîtriser, un certain visage d’un monde non administré
(…) où l’imaginaire célèbre ses retrouvailles avec le réel »
Dufrenne,
Mikel, Art et politique, Paris, 10/18, 1974, 320p.
Rêve
de création du vivant avec intelligence artificielle. C’est un récit de
prospective qui oppose les croyances religieuses et la conception raciste
développée dans les milieux blancs de la Bible Belt américaine, ici dans l’État
de l’Alabama. Ce milieu exacerbe l’inégalitarisme social et racial sur la
ségrégation et la division économique du travail.
L’échec
du savant Joseph Favannens provient de cet environnement hostile et de sa
composante psycho-sociale, la peur.
Dans
une superbe préface, Gérard Klein montre l’originalité de l’œuvre de Messac.
Celui-ci, en 1933, écrit un récit prospectif sur l’intelligence artificielle.
Cette mise à nu opère dans un univers où s’entrechoquent l’imaginaire des
superstitions et religions, l’imaginaire raciste et l’imaginaire conquérant
individualiste propre au capitalisme dont la construction des États-Unis est
une illustration barbare. Ces imaginaires se croisent et s’affrontent.
Le
roman de Régis Mesac raconte une défaite de l’imaginaire techno-scientifique.
Il radiographie la prévisibilité humaine dans la société hiérarchisée. Il
interroge le milieu comme source de l’évolution puisque celle-ci naît des
rapports des organismes vivants au milieu et des éléments du milieu entre eux.
Et c’est par ce réfléchissement que Le Miroir flexible opère une
critique radicale de la société capitaliste : en effet, le mécanozoaire
devient tueur par l’influence de cette société.
Le
futur pensé par Favannens ne pourrait se réaliser qu’avec une révolution
sociale qui aurait éliminé les influences nocives du milieu sur les êtres
sociaux vivants ou prototypes du vivant comme le mécanozoaire. Si on
suit Régis Messac, la techno-science ne pourrait servir l’humanité qu’une fois
la question sociale résolue. Par conséquent, et c’est une remarque qui vaut
pour aujourd’hui, la techno-science serait impensable sans partir des luttes
sociales et des mobilisations menant vers la configuration d’une autre société.
Donc, oui, l’exemple de la défaite de Favannens, prouverait que penser le futur
nécessite de penser la révolution sociale.
Autrement
dit, en 1933, Le Miroir flexible souligne que l’avenir
bio-technologique et préfigurateur de l’intelligence artificielle, loin d’être
opposé à l’avenir humain, lui est intrinsèquement lié par les conditions
sociales de son avénement et le contexte historique socio-économique des recherches
scientifiques. Il serait faux de croire à l’illimitation du pouvoir donné aux
humains par la science et l’ingénierie comme il serait erroné de croire en la
limitation bio-écologique de l’humain. En revanche, la fiction de Régis Messac
pointe que la médiation sociale des deux questions (l’illimitation et la
limitation, la science et la terre) est la clé. N’étant ni perçue ni entendue,
la porte reste fermée et Favannens sera lynché par la société dans laquelle et
pour laquelle il œuvrait.
Le
milieu aura eu raison du sujet, l’ordre social inégalitaire aura eu raison du
chercheur utopiste ou protopique[1] généreux.
Le roman scientifique n’est pas
prophétie
Il n’existe pas de texte prophétique.
Il existe, en revanche, des textes qui travaillent l’imaginaire du futur propre
à une société ou une civilisation donnée dans un temps historique donné. Et il
arrive que certains textes voient l’univers de leur fiction entrer en échos
avec l’imaginaire du futur de lecteurs de temps postérieurs et d’autres lieux,
civilisations ou sociétés. Dans ce cas, l’imaginaire de la fiction initiale se
fait « imaginaire performatif »[2], au sens
où le livre percute les représentations qui s’affrontent dans la société
réelle. Travailler sur un imaginaire performatif c’est travailler sur les
effets du livre sur la société c’est-à-dire des effets de la lecture du dit
livre sur la société. Un exemple est Le Miroir flexible de Régis
Messac[3]
écrit en 1933 et qui réussit à parler de l’intelligence artificielle non pas
comme le dicte la doxa technophile et transhumaniste du vingt-et-unième siècle
en se concentrant sur ce que fait l’intelligence artificielle à l’homme[4], mais en se concentrant
sur ce que l’homme fait à l’intelligence artificielle. Et ce renversement
En 1933, Régis Messac pose les jalons
d’une critique de l’I.A. et des rêves transhumanistes contemporains. Alors
qu’aujourd’hui, « une émancipation de l’humain par la machine s’est
dissoute dans le numérique »[5], la lecture du roman Le
Miroir flexible de Régis Messac présente un intérêt tout particulier
parce qu’il pose les problématiques en jeu sans esprit partisan.
Le roman montre aussi combien
l’exploration de l’imaginaire par le roman scientifique[6] peut rendre compte du réel
en cours. La fiction prospective de Régis Messac paraît en 1933, en pleine
montée du nazisme. Ce dernier est appuyé par la finance des Rockefeller et
consorts, il est nourri par la science eugénique américaine comme européenne,
il vénère le père du fordisme, antisémite militant. Si Le
Miroir flexible rencontrait la diffusion que sa talentueuse
composition réclame, le roman pourrait aiguiser les regards contemporains sur
l’Intelligence Artificielle et enrichir la réflexion critique consacrée aux
transformations en cours et à la réification redoublée de l’humain qu’elles
entraînent et préparent.
Dans l’imaginaire critique de Régis
Messac
Trait de lucidité de Régis Messac,
l’expérience du mécanozoaire a lieu au sein d’un développement du
capitalisme obscurantiste. Suivons l’écrivain dans son œuvre. L’intelligence
artificielle du roman se forme en interagissant avec le milieu. Le mécanozoaire
apprend par lui-même, si bien que Régis Messac pose la problématique de la
plasticité de la machine en quête de la plasticité du cerveau. C’est ainsi que
Favannens l’envisage comme une entité gagnant en autonomie. En effet, contre le
détective Tenterhook, Favannens explique que le mécanozoaire a la capacité
de résoudre des problèmes qui n'ont pas été implantés dans sa mémoire donc qui
n’ont pas été programmés par le savant.
Or, le milieu restant celui d’une
société capitaliste fondée sur l’individualisme et les croyances religieuses,
l’intelligence artificielle, immanquablement, ne peut se forger qu’en succédané
de ce milieu. En poussant la logique du récit de Messac, la construction de l’I.A. dans le milieu capitaliste ne peut
qu’approfondir l’aliénation des mentalités à l’ordre inhumain qui le régit.
C’est ce qui se passe aujourd’hui par l’organisation de la consommation des
services ouverts par l’I.A.
Le Miroir flexible, comme tout grand
roman, « réinvente en nous (…) une manière de percevoir qu’on n’avait
jamais expérimentée ni activée »[7]. Régis Messac, en effet,
explore le déplacement des limites de l’humain mais il le fait en lien étroit
avec l’observation de l’ordre social où le geste scientifique et technique
opère. Si Le Miroir flexible ouvre un horizon,
c’est parce qu’il expose et fait a-percevoir l’impossible du devenir
humaniste progressiste de l’œuvre de Favannens dans un cadre de hiérarchies,
d’inégalités et d’injustices sociales. La polyphonie des voix[8] rend sensibles les nœuds
dans lesquels l’invention du mécanozoaire est prise. Cette polyphonie
souligne qu’il n’existe pas de création scientifique appréhendable en dehors
des mentalités et discours sociaux. Toutes les créations scientifiques et
technologiques sont en rapport avec le milieu humain. Toutes les productions
humaines dont celle de l’organisation sociale possèdent un rapport
d’implication avec toutes les productions de la nature.
Favannens
reconnaît que le mécanozoaire manque d’adaptabilité à la reconnaissance
des objets. Et ce qui est interrogé, en conséquence c’est le processus
d’échange entre l’entité du miroir flexible et son écosystème (milieu humain,
milieu physique, milieu écologique) : qu’est-ce que la création de
Favannens assimile du milieu et comment s’y accommode-t-elle ? La science
physique et physico-chimique peut-elle atteindre la créativité de l’évolution
biologique qui a abouti à l’humain ?
Littérature
réflexive
Le
Miroir flexible
est à la fois le miroir du désir humain de maîtrise du vivant et de
l’amplification des capacités d’action des hommes sur eux-mêmes et sur leur
environnement, mais il est aussi le miroir de la relation déterminante de toute
réalisation humaine avec le milieu dans lequel elle est englobée et qui
l’oriente insciemment.
Le
Miroir flexible
de Régis Messac repose en sa composition sur cette dualité garante de la
réflexion critique par l’interprétation que le lectorat en fera.
Philippe
Geneste
[1] Ariel Kyrou parle des œuvres de la science-fiction comme de
« prototopies ou prototypes d’expérimentation imaginaire » (Kyrou, Ariel, Dans
les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. –
p.108). Kyrou emprunte le terme néologisme de prototopie à Yannick
Rumpala.
[2] Kyrou, Ariel, Dans
les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. –
p.49.
[3] Messac, Régis, Le Miroir flexible, édition
établie par Olivier Messac, préface de Gérard Klein, Paris, éditions ex nihilo,
2008, 159 p.
[4] La science-fiction
« traite de ce que la technologie fait à l’homme » écrit
Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans
les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. –
pp.350-368 / p.366.
[5] Damasio, Alain,
« Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires
du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 /
p.364.
[6] En 1933, on parlait,
en Europe, de roman scientifique. Le nom composé science-fiction a été imposé
après al seconde guerre mondiale à travers les modes, fanzines et revues
américains qui accompagnèrent la présence américaine en Europe puis le plan
Marshall.
[7] Damasio, Alain,
« Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires
du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 /
p.360.
[8] Le roman est structuré autour de la mise en abyme des voix : celle de l’auteur-personnage qui recueille celle du personnage Geneviève Favannens fille de Joseph Favannens, qui, elle-même intègre une polyphonie des voix sociales qui portent la lutte des clans, des classes, des races, des conceptions de vie.