Doutey, Nicolas, Ah suivi de Les Pensées et Bouger les lignes, Actes Sud-Papiers, 2026, 137 p. 11€99
« c’est n’importe quoi ces histoires de viser le réel
on n’a pas à le rattraper
le monde on y est » (Ah p.44)
Voici trois pièces de théâtre
que nous allons suivre. Voici, cette semaine, la présentation de la première.
La
première Ah explore la signification intime, intersubjective et
sociale de l’interjection. L’absence de majuscules et de ponctuation impose une
lecture par la diction autant qu’elle invite le lectorat à des choix
sensificateurs. Il s’agit d’un monologue d’une personne assistant à une de ces
réunions publiques mondaines, comme celles ayant lieu lors de vernissage d’exposition,
de présentation de lieu ou de livre, de conférence ou de colloque… Ce
personnage, appelons-le l’énonciateur, monologue sur sa présence en cette
situation et sur l’attitude à adopter vis-à-vis d’une de ses connaissances avec
qui il souhaiterait se mettre en contact, mais qui, elle, ne l’a pas vu. Le
monologue porte donc non sur la conversation, il n’y en a pas, mais sur les
gestes, les pensées, les attitudes, les stratégies d’approche, qui occupent
l’énonciateur. Celui-ci s’interroge aussi sur le langage à employer, il imagine
des situations, il rêve, s’abstrait de la réunion, puis retourne à sa
préoccupation : trouver le contact, se faire reconnaître pour une
inter-identification avec son interlocutrice potentielle.
Ah explore donc tout ce qui fourmille chez un locuteur en
instance de communication. Ah est une pièce de
l’avant-conversation et de ce que Nathalie Sarraute nommait la « sous-conversation ».
Ah nous plonge dans cet infra-monde où les mots ne sont pas
prononcés mais où s’agite un langage intérieur intense et profondément
corporel. Le personnage recherche un contact et la pièce porte donc sur ce que
B. Malinowski nomme la communication phatique, concept que reprendra
Roman Jakobson dans son étude fonctionnelle du langage. Ah est la
pièce d’une fonction sociale du langage, celle ayant trait à la mise en contact
ou reprise de contact ou maintien du contact.
L’énonciateur
de la pièce, dans l’ambiance un peu guindée qui l’entoure, présente quelque
timidité. Alors, il cherche, mais discrètement, à ce que l’autre personne le
remarque. C’est l’occasion d’interroger la signification tant intime que
sociale de la discrétion. Comment décider de la manière de se faire remarquer,
sans paraître intempestif ? Comment se mettre en relief sans tuer
l’ambiance ou paraître arrogant ? Comment atteindre au discernement d’une
complicité intersubjective sans tomber dans l’intervention inopportune ni
mettre à la gêne la personne à qui on cherche à s’adresser ?
Au fil du
monologue, l’énonciateur accuse sa solitude et la discrétion tend à devenir
l’attribut de la personne timide vivant avec difficulté son état de solitaire.
La discrétion se confond alors avec une attitude dispensatrice d’énergie au
résultat indéterminé. L’énonciateur ne veut pas choquer l’assemblée ; il
veut éviter à tout prix un scandale ; il cherche à ne pas mettre à la
peine la personne cible de l’ensemble des signes qui, sans crier gare, s’adressent
à elle. L’énonciateur s’impose une telle retenue au sein de cette société qu’il
s’enferme sur lui-même, flirte avec l’effacement, devient corps inaperçu. Si la
discrétion est l’art de conserver les secrets d’autrui, ici, elle referme
l’énonciateur sur son propre secret qui est de vouloir être reconnu d’une
convive de la soirée. Loin d’être « la conquête de l’alentour »,
loin de rendre celui-ci « disponible » (p.8), loin de produire
le milieu, la discrétion de l’énonciateur l’en sépare.
La
discrétion tourne alors à la soumission aux convenances, « parler comme
des gens qui parlent » (p.8) et ne rien dire, coller au langage le sceau de
l’insincérité.
Le Ah !
prononcé quand on est surpris prend donc des valeurs de sens fort diverses et
contradictoires. Ce sont celles-ci, imprégnées des instants de conscience vécus
par l’énonciateur, qui composent l’armature sémantique de la pièce de Nicolas
Doutey. Le réel vacille, l’ancrage dans le réel se trouble :
« Il y
a plein de monde (…) Certains disent qu’on est complètement ailleurs d’autres
disent que pas du tout c’est un décalque du monde réel et d’autres encore
disent que non c’est pas ça on bâtit des possibles
(…) On est
sur une page blanche et on invente des plans, des manières de percevoir penser
agir et on invente des manières d’être et cet endroit change vraiment selon ce
qu’on invente » (p.33).
La pièce
nous invite non pas à prendre en compte, comme on le ferait spontanément, le
pourquoi de l’interjection ah ! mais d’être attentif au comment de
sa prononciation, et plus même aux mouvements physiques, physiologiques
presque, sensitifs, corporels, mentaux et affectifs qui en sous-tendent la
virtuelle survenue. En quelque sorte Ah est
une pièce de l’avant-langage. Les impressions fugaces, les sensations
indécises, les volontés refoulées, les jugements conventionnels intériorisés,
la gangue du poli, les élans indéfinissables, voilà tout le matériau mis en
action dans et par le personnage. Le monologue est l’espace en mouvement de cet
univers retenu dans l’inexprimé. Une myriade de sens prolifère dans de cet
indicible infra-sensible et vient informer l’énonciateur :
« Ce
qui compte c’est nos manières de penser nos petites pensées
les petites
pensées
qu’on
tripote à longueur de journée » (p.34).
Mais alors
la discrétion serait-elle une fuite pour celui qui, voulant approcher l’autre,
demeure sans parole ? Plutôt que tournée vers l’extérieur, la discrétion
serait-elle la marque d’un repli sur soi ?
Le partage
du contact avec l’autre est ressenti par l’énonciateur comme une nécessité, ce
que la sous-conversation de Nathalie Sarraute laisse souvent entrevoir. Tout au
long de la pièce, l’énonciateur tente d’abolir la distance qui le sépare de
l’autre. Et le regard est ce qui vient suppléer au langage dans ses tentatives
d’attirer l’attention sur sa personne. C’est par le regard que l’énonciateur a
remarqué la présence de sa connaissance, c’est le regard de celle-ci
qu’il s’emploie de capter. C’est donc par ce sens physiologique que la relation
humaine cherche à s’établir avant que ne puissent jouer les mots. Le corps
semble le gardien de la discrétion.
L’énonciateur
devient le personnage type d’un univers où « chacun est engagé dans un
monologue continu » (p.37) avec pour conséquence que « la parole de celui
qui parle c’est le silence de celui qui écoute » (p.37).
Ah révèle la puissance de l’individualisme réificateur qui met en
échec la fonction phatique du langage. Celle-ci est pourtant le dernier rempart
contre l’atomisation des êtres et leur effondrement dans l’impuissance à se
renouveler en humanité. La discrétion retournée sur soi et pour soi est comme
une culpabilité ressentie à se manifester, à être reconnu par les gens de
l’alentour et donc une culpabilité à trouver sa place dans le monde.
L’infra-monde
sous-conversationnel est partie prenante de la réalité humaine. Il se manifeste
dans les gestes inconscients, dans les choses vues sans intention, dans les
tropismes, réactions plus ou moins conscientes à l’existence. L’infra-monde
vibre sous les bavardages des convenances, tend à envahir l’espace, à annuler
l’intersubjectivité autant que la relation sociale vraie entraînant dans son
sillage l’évidement du langage :
« parce
qu’on ne se demande plus de quoi on parle
ce n’est
plus la question
on a quitté
ce dont on parle à qui on parle
on fait
tourner la roue
mais
parfois le problème c’est qu’il n’y a plus personne
et c’est
exactement la sensation que j’ai eue
il n’y a
plus personne » (p.45).
Philippe Geneste