FOUGÉRE Sophie, Isabelle d’Angoulême -1- L’Éducation d’une reine, dessin Claudio MONTALBANO, couleurs Christian FAVRELLE, Glénat, 2026, 64 p. 16€
La biographie est un genre dont le regain
communément daté des années mille-neuf-cent-quatre-vingts, n’a jamais faibli.
On le trouve dans les rayons d’histoire et de politique mais aussi dans la
bande dessinée. Le livre de Sophie Fougère, Claudio Montalbano et Christian
Favrelle s’inscrit dans la bande dessinée historique.
Ce premier tome voit Isabelle (née en 1190), fille
toute jeune du comte Aymar Taillefer et d’Alix de Courtenay, donnée en mariage
à Hugues Le Brun comte de la Marche puis finalement au roi d’Angleterre Jean
sans Terre (1166-1216) … Elle devient ainsi la belle-fille d’Aliénor
d’Aquitaine (1124-1204) dont Jean sans Terre est le cinquième fils.
Isabelle subit la condition opprimée des femmes et
observe les intrigues de la cour dont l’album rend compte avec précision et
toujours de manière dynamique. Grâce à la postface documentaire, le lectorat
peut suivre sans se perdre la logique des nobles lignées, la prévalence des
aînés sur les cadets, des garçons sur les filles, les alliances entre familles
et les contre-alliances, l’ensemble englobé dans la foi religieuse qui intègre
les mœurs aux intérêts des églises.
À la mort du roi Jean sans Terre, elle doit
abandonner son fils Henri sur le trône d’Angleterre. Elle retraverse la Manche
en direction de la France, bien décidée à faire valoir ses droits sur ses
terres.
La bande dessinée propose un récit d’éducation qui
scrute la condition des femmes à cette époque de passage du douzième au
treizième siècle dans le milieu de la noblesse. Comme l’écrit dans le
supplément qui accompagne le livre, l’historienne Sophie Fougère qui signe le
scénario et les dialogues de la bande dessinée : « À travers le
personnage d’Isabelle, c’est toute l’histoire des femmes de la noblesse du
XIIIe siècle qui se raconte : mariages précoces, spoliations de terres,
rapts, répudiations, grossesses multiples, médisance des chroniqueurs
misogynes. Les hommes ne s’attachent à ce femmes, nées et élevées comme des
valeurs marchandes, que par intérêt et par ambition »
ALVARADO Mayte, L’Île, traduit du castillan par Hélène Serrano, éditions l’œuf, 2025,
156 p. 20€
La créatrice espagnole Mayte Alvarado réalise en
peinture une bande dessinée qui tend au récit graphique. Peu de textes, un
travail des images sur papier mat d’une extrême suggestivité, pour une histoire
qui relève, entre conte et légende, de la fable. Après un générique muet qui
fait pénétrer sur l’île en croisant quelques habitants, le récit commence par
un conte de marins. Le ton est donné, des protagonistes (enfants, une jeune
fille, les pêcheurs, une femme de pêcheur) apparaissent pendant qu’un texte minimal
les inclut dans une dimension plus cosmique, celle de la mer, qui « réclame »
son tribut sans qu’on sache quand sa volonté d’engloutir surviendra … Face à
cette menace, l’album poursuit par la figure fragile de la jeune fille qui,
sans nul doute est, après la mer, la figure centrale de l’histoire onirique qui
se dessine. L’étincelle de l’amour pour un marin donnerait-il l’impulsion pour
une échappée au récit de la mer gloutonne ? Vient alors le troisième
chapitre, centré sur la figure d’un fou qui sculpte un chien qu’il offre à la
jeune fille en lui recommandant de prendre garde à la mer. Le chien est le
héros du quatrième chapitre : il est la figure légendaire d’une histoire
sombre à l’origine de la folie de l’homme dont il est devenu le compagnon. Ce
chien existe-t-il ? Est-il avec son pelage qui reproduit le paysage de
l’île, une allégorie de la mémoire des îliens ? Vient alors le cinquième
chapitre, hallucinant de couleurs vives, et consacré à l’amour charnel entre le
marin croisé et la jeune fille…. Il est temps de poser ses regards sur la mer,
et c’est le sixième chapitre où la jeune fille vit la tragédie de la
réprobation des parents apprenant qu’elle est enceinte, de la solitude où elle
se trouve avec son ventre de vie et les images oniriques de la mer déchaînée.
Le septième chapitre conte l’étrangeté d’un mariage où la mariée est seule, où
le village se blottit sur le corps enroulé du chien des rêves, avant que le
huitième chapitre voit la jeune fille le rejoindre, alors que le fou entame une
nouvelle sculpture… Le neuvième chapitre conte l’aurore et la jeune fille qui
nage vers la pleine mer pendant que le fou en achève la figurine sculptée.
Le travail de la peintre emporte le lectorat dans un
domaine des rêves où le sens à donner aux planches émergent sans cesse sous ses
propres vacillements. Alors quelle est l’héroïne de cette bande dessinée quasi
récit graphique : la jeune fille ? La mer ? L’île ? Et si
c’est l’île, l’ouvrage serait-il une allégorie de la fragilité de l’espèce
humaine et de la nécessité pour elle de se fondre dans la logique du cosmos, de
s’y couler et d’y construire sa vie dans la continuité des éléments cosmiques,
air, terre, eau et l’instinct de sympathie incarné par le fou pour quatrième
complémentaire ?
Annie Mas & Philippe
Geneste