Anachroniques

04/12/2022

Le livre pour pratiquer la cognition, l’art et la littérature

Pour les petits petits

MEUNIER Hervé, Croque-Cochon, rouergue, 2022, 56 p. 17€

Sur la base du conte des Trois Petits Cochons, voici un album aux pages cartonnées et aux vives couleurs, jouant du beaucoup et du peu, pour apprendre aux petits enfants à compter, leur apprendre quelques dénominations de couleurs, leur apprendre à désigner des formes. Le graphisme plaît aux petits, il est humoristique et joyeux. Le franglais utilisé, notamment pour les nombres, n’a guère de justification ; quant aux paronymies présentes de ci de là, elles vont à l’encontre de l’intérêt de l’apprentissage. Ce sont deux choix curieux et qu’on regrettera car le travail d’édition et l’œuvre de l’illustration sont réussis.

 

Pour les petits petits et les moins petits

SIMON Isabelle, En Route !, éditions Kilowatt, 2022, 40 p. 11€

Un tel album se prête à un grand nombre de discussions avec l’enfant non lecteur ou même lecteur. L’histoire tient en un récit itératif : des personnages se rassemblent sur le modèle des musiciens de Brêmes, défilent puis subissent une catastrophe qui les fragmente. Puis la ribambelle se reforme, faite de personnages recomposés ; ils défilent et une nouvelle catastrophe…

Les personnages sont surréalistes dans la mesure où il s’agit de figures anthropomorphiques composées de matière minérale. L’histoire est donnée comme une variation sur un schème narratif identique. Cette propédeutique à la fiction est d’une compréhension immédiate pour les enfants.

Mais on parlera aussi avec le jeune lectorat de la construction de l’histoire, de la création des personnages. Il s’agirait alors d’amener l’enfant à comprendre que l’autrice a d’abord créé des personnages avec des cailloux, qu’en mélangeant les composantes de chacun elle a pu recomposer d’autres figures. Ensuite, on expliquera à l’enfant que la créatrice de l’album a photographié ses figurines et a réalisé un montage, comme elle l’aurait fait pour un dessin animé. Enfin, en s’appuyant sur la dernière page de l’album, on pourra proposer au jeune lectorat de créer à son tour des personnages puis à son tour une histoire mettant en scène ces personnages.

Nous avons parlé de propédeutique à la fiction, ce qui nous semble juste car, au fond, Isabelle Simon, à l’instar du poète Nerval, en appelle à la primauté de l’imagination sur le réel. Mais par le procédé même de création, Isabelle Simon rappelle que l’imagination se nourrit du réel pour construire un surréel.

 

Pour les moins petits

Je Trouve, Musée des impressionnismes Giverny. RMN- Grand Palais, 2022, 32 p. 11€90 ; Je Cherche, Musée des impressionnismes Giverny. RMN- Grand Palais, 2022, 32 p. 11€90 ; Je Compte, Musée des impressionnismes Giverny. RMN- Grand Palais, 2022, 32 p. 11€90

Ces trois livres de la collection « L’Art à tout petits pas », s’adresse par syllepse aux tout petits et petits, mais aussi aux enfants des âges de l’école primaire. Pour les deux premiers, le principe en est simple : un tableau est présenté et en face est donné la copie de ce tableau avec des modifications. Il s’agit de repérer les modifications. Pour le dernier, un tableau est donné et il s’agit de compter un objet ou un motif ou un détail désigné, présent une ou plusieurs fois dans le tableau. Ce dernier volume est donc un livre d’art, un documentaire qui sensibilise à la peinture et qui joue un rôle parascolaire dans l’apprentissage du nombre et du décompte. Non sans humour avec la double page finale : « 10 000 et plus, une myriade de touches de couleur »… Les deux premiers volumes rejoignent Je Compte en ce qu’ils sont une initiation à la lecture de la peinture, à être regardeur de peintures.

Livres pratiques, livres parascolaires, livres documentaires, les trois volumes sont à recommander. Les albums anticipent toute frustration en donnant, en fin d’ouvrage, les solutions au cas où l’enfant achopperait sur le repérage des transformations apportées. L’enfant y apprend le jeu des différences et des ressemblances, son attention est sollicitée en des temps où le mode de vie contemporain vient la perturber assez violemment. Ludique, les ouvrages offrent une éducation à l’art avec des reproductions de qualité des tableaux de l’ère de l’impressionnisme.  


Pour les bien moins petits et les plus grands

ARROU-VIGNOD Jean Philippe, Les recettes du chef. Histoires des Jean-Quelque-Chose, illustrations de François Avril, Gallimard jeunesse, 2022, 158 p.,14€50 ; ARROU-VIGNOD Jean Philippe, Les recettes du chef, lu par Laurent Stocker, CD-MP3, 1h30, 18€50.

Comme décrire un personnage, inventer des dialogues, trouver un titre ? À ces questions qui sous-tendent l’exercice des ateliers de l’écriture par des écrivains professionnels, Les recettes du chef apportent des réponses, en les mettant en pratique. L’ouvrage fait l’éloge du métier d’écrivain : « Un roman est composé d’une multitude d’éléments qui requièrent une technique particulière. Pas facile de les mettre en œuvre si l’on n’en connaît pas les rudiments. C’est pourquoi je crois beaucoup aux conseils d’écrivains, aux ateliers ou aux cours d’écriture créative. Ils aident à ne pas violonner interminablement dans sa chambre dans l’attente de la note juste » déclare Arrou-Vignod dans le dépliant de présentation du livre.

Les souvenirs d’enfance inspirent les Histoires des Jean-Quelque-Chose et Laurent Stocker qui lit ces histoires sur le CD-MP3 en fait magistralement ressortir l’humour. Car ce livre qui s’inscrit dans une logique éditoriale des séries, celle des Jean-Quelques-Choses se situe entre l’autobiographie et l’autofiction. L’enfance en est la source imperturbable, car elle est « un fonds inépuisable » dit Jean-Philippe Arrou-Vignod. À la fin du livre, un cahier d’écriture peut servir de guide incitatif au jeune lectorat de 9 à 13 ans.

 

27/11/2022

Respecter les enfants

TAMAILLON Stéphane, Les Enfants d’abord. Janusz Korczak, une vie au service de la pédagogie et des droits de l’enfant, dessins Priscilla HORVILLER, Steinkis, 2022, 160 p. 20€

La bande dessinée retrace la biographie du polonais Henryk Goldszmit mieux connu sous le nom de Janusz Korczak (1878-1942), qui fut le pseudonyme pris pour son premier écrit. On le suit surtout jeune homme, dans ses premiers élans amoureux et choisissant la médecine plutôt que la littérature afin d’être directement utile à la vie des autres. Pour autant, il continue à écrire comme journaliste et écrivain. Son passage comme médecin au front de la première guerre mondiale, ancre son horreur de la violence et sa haine de la guerre. La bande dessinée permet de comprendre comment des peuples -ici le peuple polonais- subit le joug des pays colonisateurs, que ce soit la Russie du Tsar ou bien ensuite l’Allemagne. Korczak réfléchit à tout cela, ainsi qu’il analyse la position des juifs polonais à travers leurs différences de classe, critique le sionisme, se bat pour la liberté des peuples contre toutes les oppressions. Sans avoir d’engagement de parti, il fonde sa pensée émancipatrice sur les domaines de la santé et de l’éducation.

La grande intelligence de l’album est de scander l’avancée de l’histoire par des planches mettant en rapport son roman Le Roi Mathias premier (1922) avec sa biographie. Le dessin, la mise en page, le choix d’une grande sobriété dans les couleurs, l’usage judicieux et suggestif du gris et du blanc de Horviller à la fois magnifient le texte de Tamaillon particulièrement structuré et, justement bénéficiant de cette composition rigoureuse, multiplie les médaillons, enchâssement de cases ou leur mise en vis-à-vis. Le résultat est un album réaliste sans réalisme, imaginaire sans onirisme décalé. Les planches prennent parfois l’allure documentaire mais elles restent traversées par la volonté de raconter et donc par l’exigence du récit, ce dont Korczak était un adepte infatigable.

L’œuvre de Tamaillon et Horviller montre surtout comment cet homme ne cesse de s’interroger pour améliorer la condition des enfants, d’abord à l’hôpital puis, parce que tout est lié, dans des colonies de vacances où il va expérimenter ses premières idées pédagogiques et enfin avec la création d’orphelinats dont le fameux Nasz Dom. On suit Korczak dans son dialogue avec les courants novateurs en éducation (on est à l’époque où triomphe la pédagogie nouvelle grâce aux avancées de la psychologie de l’enfant de Claparède et surtout Piaget, grâce aux écoles coopératives de Freinet et ailleurs, comme en Suisse, aux expériences libertaires de Hambourg, aux jardins d’enfant de Véra Schmidt, au travail de Montessori -médecin comme Korczak, en Italie, les Kibboutz en terre palestinienne.

Les idées qu’il glane, Korczak les met en pratique mais en les fondant dans sa propre conception de l’exercice des droits et d’une pédagogie fondée sur la responsabilisation des enfants, la démocratie indirecte pour une prise de décision collective. À cette fin, il développe la pratique du journal des enfants au sein des établissements et le tribunal d’enfants. Le livre explicite avec bonheur le rôle de ce dernier, qui juge des litiges de la petite communauté, mis en place d’abord dans les colonies de vacances puis généralisé dans les orphelinats et écoles. En décrivant explicitement quelques fondements de la démarche éducative de Korczak, l’album acquiert au fil des pages une stature de véritable propédeutique à l’œuvre du pionnier polonais.

C’est le 7 octobre 1912, qu’avec Stefania Wilczynska, il ouvre, en 1912, la Maison de l’orphelin, à Varsovie, qui rassemble garçons et filles, tous juifs car l’État ne tolérait pas le mélange des populations. Korczak accompagnera en 1919, la création par Marina Falska de l’orphelinat de Pruszkow -à trente kilomètres de Varsovie, celle-ci lui demandant d’en devenir le directeur. On regrettera que Tamaillon et Horviller n’aient pas cru bon de signaler que c’est avec l’appui d’un syndicat que cet établissement a pu ouvrir, preuve de l’implication sociale et socialiste du pédagogue polonais.

Pour Korczak l’enfant est un sujet de droit et son œuvre inspirera la convention internationale relative aux droits de l’enfant adoptée le 20/11/1989 par l’ONU. Il s’agit pour Korczak que les enfants s’approprient la défense de droits individuels et fassent un apprentissage constructif de la loi collective. Remarquons tout de suite que la conception de Korczak s’éloigne de l’éducation morale et civique, l’éducation aux droits de l’homme que les lois de programme et d’orientation, qui se succèdent, réitèrent. En effet, il ne s’agit pas de professer des droits mais de les vivre et de les instaurer, c’est tout autre chose !

Respecter les enfants, c’est ne pas les séparer de leur milieu de vie. Par exemple, on doit les éduquer dans leur langue (le polonais) et non dans celle du colonisateur (russe ou plus tard allemand).

Enfin, viennent les dernières années, alors que la dictature nazie s’abat sur la Pologne. Korczak, fidèle à ses idéaux, refuse de fuir et demeure auprès des orphelins, partageant leur même condition de condamnés pour être juifs. Il mourra, avec les orphelins du ghetto de Varsovie dont il était chargé, au camp de Tréblinka.

Philippe Geneste

NB : les lecteurs et lectrices pourront relire la vie de Korczak sur le blog du 3 juin 2018 à propos du livre de Rolande Causse Janusz Korczak, la République des enfants, oskar, collection littérature et société, 2013, 138 p.


20/11/2022

D’Antigone aux enfants migrants et migrantes, la lutte d’émancipation est toujours à renouveler

DELERM Martine, Antigone peut-être, Cipango, 2022, 32 p. 19€

L’album propose le texte en vis-à-vis de l’illustration puis, en double page finale, le texte intégral seul. Nous avons donc bien affaire à une œuvre littéraire présentée sous ses deux aspects, celui de l’image avec texte intégré et celui du conte-poème. Entre les deux versions la mise en page est tout à fait différente. Le texte accompagné de l’image est déconstruit, ce qui sollicite l’interprétation des jeunes lecteurs et lectrices.

La lecture actualise un texte, c’est le cas ici. L’atmosphère de guerre et de ruine, la condition de migrant, celle des enfants qui travaillent (« Sait-on jamais combien de temps on est enfant ? »), celle des enfants chargées d’assurer le quotidien de leurs frères et sœurs, l’insondabilité de l’identité (le groupe nominal « petite fille » désigne tous les personnages d’enfants),

Pourquoi Antigone dans le titre ? Parce que la « petite fille » est sans cesse à l’ouvrage, se dévoue pour d’autres qu’elle. Mais ici, pas de dieux, l’album désacralise le mythe, s’affranchit du contexte historico-mythique. Il ne retient que l’acte identifiant la « petite fille ». En cela, l’album se porte à hauteur d’enfant. De ses yeux se dessine un lendemain d’abîmes auquel court l’humanité aveuglée par ses propres créations.

La petite fille est une figure générale de la femme emmurée, lacérée, engrillagée, violée, exploitée, dévorée par les yeux mâles.

L’espoir n’est pas crédible quand « derrière les petites filles / il y a les hommes ». Mais peut-être le refus sera-t-il conquis par elles, un jour de vraie libération sociale égalitaire contre toutes les dominations, oppressions, exploitations. C’est l’espoir du titre Antigone peut-être, album des « vies cernées ». Le lire pour voir pour savoir, le lire pour que des mots se disent, pour conjurer ce que le dessin souligne : aucune des petites filles figurées n’a de bouche, aucune n’a d’yeux vivants, juste des orbites pierreuses. Quant à concevoir sortir des guerres, des exploitations, c’est affaire de filles, c’est affaire d’hommes, c’est affaire d’humanité, mais pour qui sait accepter de voir et de dire ce qui est.

Antigone, fille d’Œdipe et Jocaste, dernière représentante des Labdacides est la figure du dévouement à valeur d’expiation et symbole de la résistance. Elle n’obéit pas à l’injuste (« Elle ne sait pas céder au malheur » fait dire d’elle Sophocle à Créon). Antigone porte la valeur de la désobéissance à la loi comme fondement de l’humain. Elle s’affirme contre l’assujettissement au droit hétéronome (« Il y a des cas où, pour des raisons supérieures, il faut savoir désobéir » dit Antigone dans la pièce de Sophocle) : Antigone « ne prend conseil que d’elle-même » (1). Comme dans la pièce Les Précurseurs (1919) de Romain Rolland, est-ce à Antigone, à la « petite fille » d’apporter la paix au milieu des assoiffés de guerre ? Que signifie le « peut-être » du titre sinon l’éternel et nécessaire recommencement de la désobéissance et de l’engagement émancipateur ? Alors l’ultime phrase de l’album (« derrière les petites filles, il y a les hommes ») projette la lueur de la libération des femmes sur le mythe.

(1) Simone Fraisse dans Bruel, J.P., Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, éd. Du Rocher, 2003, 1504 p. – p.94

BORDET-PETILLON Sophie, EMMANUELLI Xavier, LEMAITRE Pascal, Le Petit livre pour parler des enfants migrants, Bayard presse, 2021, 39 p. 9€90

On compte dans le monde 82,4 millions de réfugiés, soit le double d’il y a dix ans. 1% de la population mondiale est contrainte à migrer soit vers d’autres pays soit à l’intérieur même de leur pays. Les guerres que se mènent les États, dont au premier rang les grands pays impérialistes, sont une des causes majeures de la détresse d’une portion croissante de l’humanité.

Pour sensibiliser le jeune lectorat dès 8/9 ans, les auteurs du livre ont choisi de présenter la condition des enfants migrants, en s’attachant à répondre à des questions enfantines recueillies par une des autrices dans une école primaire : qu’est-ce qu’un migrant ? Pourquoi des personnes traversent la mer ? Pourquoi des personnes étrangères dorment dans la rue ? Ça veut dire quoi sans-papier ? Donc ça veut dire quoi avoir des papiers ? C’est quoi un passeur ?

En préface, l’ouvrage livre des témoignages d’enfants migrants. Puis alternent une histoire documentaire en BD sur une question suivie par un documentaire clair, illustré, qui approfondit la question. Sont alors soulevées d’autres interrogations : les migrants choisissent-ils leur destination ? Peuvent-ils travailler dans le pays d’accueil ? Quels rêves, parfois, poussent le migrant sur la route de l’exil ? Comment voyagent les migrants ?

Le message des propos est de tolérance, tout en appuyant quatre associations : Hors la rue, SOS Méditerranée, France Terre d’asile, Médecins du monde. C’est un choix qui explique, probablement, l’évitement de quelques autres questionnements. Ainsi, reste-t-il bien discret sur les avantages économiques que tirent les grandes puissances des migrations forcées et des misères qu’elles engendrent. Ainsi, n’explique-t-il pas en quoi la misère du monde est un besoin vital pour le capitalisme. Ainsi omet-il de s’en prendre directement au double langage des grandes institutions internationales et des gouvernements, ce qui interrogerait la notion de droit et viendrait écorner l’éloge de l’idéologie de la citoyenneté qui traverse les propos du livre. Ainsi, enfin, est-il bien discret, sur les mensonges des discours officiels des démocraties occidentales et des pouvoirs autoritaires dans le monde.

Mais le livre met en lumière les conditions réelles de voyage, de vie, des migrants et réfugiés. Il s’attaque sans ambigüité à des stéréotypes racistes, sécuritaires, nationalistes. Alors, oui, c’est un bon livre, facile d’accès et soucieux, dans sa rédaction et son illustration, d’être compris par le jeune lectorat.

Philippe Geneste

14/11/2022

Entracte mythologique

PANDAZOPOULOS, Isabelle, Pénélope, la femme aux mille ruses, Gallimard jeunesse, 2021, 97 pages, 9€90

Si la figure du héros grec Ulysse est si célèbre, et ses exploits, comme « ses mille ruses », tant vantés, que sait-on, que dit-on de Pénélope, sinon qu’elle fut une épouse douce et patiente, soumise et effacée, qui sut l’attendre durant de longues années tout en brodant un tissage immense, tricoté le jour, détricoté la nuit… afin, selon la légende, de lui rester fidèle ?

Mais l’autrice Isabelle Pandazopoulos, dans le roman, Pénélope, la femme aux mille ruses, renverse cette image passive et fait de Pénélope une héroïne lumineuse, inventive, généreuse, parfois amusante et très subtile, sans oublier son courage que pourraient lui envier bien des héros -grecs ou modernes. Sous les traits de cette figure mythique, Isabelle Pandazopoulos nous offre tout d’abord l’histoire d’une enfant des temps antiques, une fillette à la fois si loin et si proche de nous. La petite princesse fut longtemps attendue par son père, Icarios, roi d’Arcanarie. Avec Périboéa, son épouse, ils étaient déjà les parents de cinq garçons. Mais Icarios désirait tant une fille à la ressemblance de la petite Hélène, fille de son frère Tyndare, roi de Sparte, qu’à la naissance de son enfant, il fut très déçu : malgré sa vivacité et son charme, Pénélope n’avait rien de la beauté diaphane de sa cousine Hélène. Dès lors, il s’en désintéressa, la laissant, durant les belles années de son enfance, vagabonder, s’épanouir à sa guise et comme l’écrit l’autrice, devenir libre « de corps et d’esprit ». Mais ce temps heureux, créatif, ne va pas durer. Périboéa s’inquiétait de cette liberté de sauvageonne indigne d’une princesse, d’autant que sa fille, parfois, l’emportait sur son plus jeune frère dans des joutes sportives.

C’est alors qu’advint pour Pénélope, ne pouvant s’échapper d’une quelconque surveillance, le temps d’aiguiser la finesse de son esprit, le temps d’apprendre à se libérer par la ruse. Elle sut ainsi, devenue jeune fille, éconduire plusieurs prétendants, refusant tout mariage qui lui aurait été imposé. Et lorsque Ulysse, prince d’Ithaque, vint faire escale dans son île, Pénélope, très curieuse de le connaître mais sans qu’il ne sache son statut de princesse, usa d’une belle ruse pour leur première rencontre : déguisée en bergère, elle se mit sur son chemin ; Ulysse fut alors envoûté par le regard intense, vif et profond de la jeune fille, par ses paroles fines et son rire en cascade. La lecture passionnante du roman nous apprend comment et pourquoi Pénélope mit bientôt son amoureux à l’épreuve –épreuve que seul le héros Héraclès (Hercule en latin) sut accomplir, et qui fut, dit-on, le plus difficile de ses douze travaux. Puis c’est par une ruse encore que Pénélope, une fois sûre de l’amour d’Ulysse, incita son père à permettre leur mariage.

Pénélope apprit à faire sienne l’île d’Ithaque, à la fois inhospitalière, sauvage et belle. Accueillie par le roi Laërte et la reine Anticlée, parents d’Ulysse, elle fut bientôt aimée par les habitants de l’île car elle était très soucieuse de leur bien-être et qu’Ulysse, à son contact, avait perdu ses humeurs sombres.

Isabelle Pandazopoulos, dans ce roman qu’on ne peut quitter, nous raconte les années de bonheur du jeune couple auprès des siens, l’histoire du lit magnifique, unique au monde, que construisit Ulysse dans une chambre secrète, qu’il façonna, pour protéger, envelopper ses liens avec Pénélope, entre les racines et les branches d’un olivier centenaire. Là naquit leur fils Télémaque.

Mais cette félicité ne dura pas : l’enlèvement d’Hélène, princesse Grecque, épouse de Ménélas, par Pâris, prince Troyen, provoqua une longue guerre à laquelle Ulysse ne put échapper l’autrice raconte aussi comment, malgré sa ruse, il partit combattre.

Laërte et Anticlée devenus trop âgés pour régner, ce fut Pénélope, aidée par Mentor, l’ami d’Ulysse, qui s’occupa de la gestion de l’île. L’autrice fait vivre alors une souveraine très soucieuse d’éradiquer de son pays malnutrition et pauvreté ; une souveraine qui sut, avec toujours sa grande finesse d’esprit –avec ses ruses–, rendre la justice, sans que personne ne se sente lésé. Au bout de dix années de combats, grâce au célèbre stratagème du cheval en bois imaginé par Ulysse, Ménélas et les guerriers grecs s’introduisirent dans la ville et provoquèrent un massacre sans merci et furent victorieux. Le bonheur de Pénélope croyant au retour rapide d’Ulysse fera place à une déception profonde et une très longue attente. Tourmentée par des fausses nouvelles annonçant la mort de son époux tandis que l’annonce des exploits d’Ulysse étaient pour elle teintée de peine car mêlée aux succès auprès de quelques déesses, nymphes ou mortelles ; menacée par des prétendants au trône dirigés par l’arrogant Antinoos qui la sommait de choisir l’un d’entre eux pour époux, il fallut à Pénélope une grande force de caractère, un courage sans faille et toujours sa belle finesse d’esprit pour continuer à régner.

C’est alors, comme nous le raconte le roman, qu’elle fit une promesse solennelle aux prétendants : celle d’épouser l’un d’entre eux, lorsqu’elle aurait terminé le tissage d’une toile sacrée puisque destinée à être le suaire du roi Laërte.

On connaît bien la suite, et Isabelle Pandazopoulos nous la rappelle, celle qui mit un terme à l’Iliade et l’Odyssée d’Homère : un vieil homme en guenilles fêté par Argos, le chien fidèle, sa reconnaissance par Télémaque, le massacre des prétendants. Mais Pénélope restait distante car comment reconnaître pour époux cet homme marqué par tout ce qu’il a vécu loin d’elle ? Elle restait donc distante jusqu’à ce que par une ultime ruse, la plus subtile et peut-être la plus cruelle, elle fit voler en éclat le masque du héros pour que se révèle enfin le visage de son amoureux.

La fin du roman souligne l’antagonisme entre les figures d’Hélène et de Pénélope : l’une, séductrice, provoqua une guerre atroce, l’autre, d’une intelligence sensible, favorisa de longues années de paix et de bonheur dans son pays.

Isabelle Pandazopoulo, terminait son roman dédié à la déesse Athéna, Athéna la combative par la venue de cette déesse offrant un rameau d’olivier, symbole de prospérité et de paix aux habitants d’Athènes qui la choisirent alors comme figure tutélaire de leur ville au détriment du puissant dieu Poséïdon. Ainsi, la déesse Athéna et la simple mortelle Pénélope, toutes deux courageuses, intelligentes, rebelles aux diktats machistes, par l’imagination et la belle écriture de l’autrice, se rejoignent-elles dans le désir d’un monde libéré des guerres.

Ces deux romans offrent une lecture passionnante tout autant qu’érudite de la mythologique, ainsi qu’un message d’émancipation, de féminisme et de paix. Ils sont à lire assurément dès la sixième au collège.

Annie Mas

(1) Lire le blog lisezjeunessepg « D’Athéna aux Poupées Savantes, de l’Antiquité à la Science-fiction » du 12/06/2022.

 

BEAUDE Pierre-Marie, Ulysse -1- Prince d’Ithaque, Gallimard jeunesse, 2022, 128 p. 10€90

Ce livre s’inscrit dans une lignée prolifique de reprise de l’épopée homérique. Le choix est ici de réinventer la jeunesse du héros grec. L’auteur procède par un récit chronologique de la naissance d’Ulysse, au palais du roi Laërte et de la reine Anticlée, à son départ pour Troie sur un navire grec. Selon la loi des séries dans laquelle l’ouvrage met ses pas, un second volume est annoncé qui se nommera Vainqueur de Troie. Par ce choix, le volume propose un héros apte à l’identification du lectorat préadolescent (10/13 ans). La part belle est faite aux relations entre les personnages, actualisant le propos. Prince d’Ithaque est une pseudo-adaptation, non par continuation du texte homérique, mais par prévision de ce texte.

L’auteur, bon connaisseur de la mythologie grecque, s’amuse à introduire prophéties, dieux et déesses, au sein même de l’univers quotidien des jeunes grecs. Si bien que le récit mythologique vient se confondre avec le genre de l’heroïc fantasy. Ce glissement participe du geste d’actualisation voulu par Pierre-Marie Beaude. On pourrait parler d’une extension générique autant que d’une extension biographique du héros. Le suspens dramatique tient au retardement du déclenchement des événements (ceux de l’Odyssée et de l’Illiade) de ce que le titre insuffle comme horizon d’attente.

S’il s’appuie sur le texte d’Homère, Beaude s’appuie aussi et beaucoup sur diverses versions grecques et latines qui fournissent des éléments épars sur la jeunesse d’Ulysse. On assiste alors à une dilatation de détails, à une dramatisation d’épisodes tenant une place infime dans les textes d’origine (dans l’hypotexte dirait la critique structurale). Pierre-Marie Beaude donne de l’importance à des personnages juste de passage dans les textes qui lui servent d’appui, n’hésitant pas à en faire des compagnons de route d’une aventure avérée dans l’hypotexte ou inventée. L’auteur donne ainsi de l’extension à son sujet qui est la jeunesse d’Ulysse.

On pourrait dire que Beaude restitue Ulysse à son histoire, « l’histoire se racontant elle-même » (1). Le procédé est habile car il suscite l’intérêt du lecteur par la recherche de ce qui a mené Ulysse à la stature du héros qu’on connaît. L’identification opérant, et à l’instar de ce qui se produit dans les romans d’heroïc fantasy et d’imaginaire pur, le jeune lectorat se lance alors à la recherche des motivations psychologiques de l’aventure.

Nous sommes bien dans une littérature au second degré (1) déclarée. Pierre-Marie Beaude choisit et monte de toute pièce aussi des épisodes où prime l’aventure. Un beau texte pour le lectorat justement visé par l’éditeur.

Geneste Philippe

(1) Cette expression de Thomas Mann est citée par Genette, Gérard, Palimpseste. La littérature au second degré, Paris, Le Seuil, 1992 (1ère édition 1982), 576 p. – p.380.

 

 

08/11/2022

Des petits aux grands, de l’album à la poésie, de la fiction documentée au documentaire, des gouttes de sourire

FARELL Paul, Crèmerie Mauricette, amaterra, 2022, 34 p. 14€90

Triangle, cercle, carré, rectangle : formes. Et couleurs en aplat. Formes et couleurs pour métaphore de fromages, entier, ou avec part… Et à l’enfant, parfois, de retrouver les fromages figurés, métaphoriques, d’identifier donc des couleurs, d’identifier des formes. Une propédeutique à la géométrie. Oui, si l’on veut. Une sollicitation de l’observation. Oui, à coup sûr.

Parfois des formes sont incluses dans d’autres formes, d’autres fois, souvent, des formes sont composées pour créer de nouvelles réalités métaphoriques : crèmerie, réserve, véhicule de livraison, boîte de prêt à emporter. Et l’enfant d’apprendre, ainsi, bien des mots propres au lexique professionnel de la fromagerie. Mais sans crier gare !

Les prédateurs de fromages surgissent, géométriquement stylisés, un renard, un blaireau, une chouette, une taupe. Puis voici, des formes figurant Mauricette et son amoureux Maurice, car la vie n’est pas faite que de fromage. Entre temps, l’enfant lecteur aura pu farfouiner sur une page avec rabat dépliée une foultitude des formes déjà rencontrées.

 

DUMAS ROY Sandrine, Le Fromage, illustrations Nicolas GOUNY, éditions du ricochet, 2022, 36 p. 12€50

L’album documentaire, pour petits et pour enfants jusqu’à 11 ans, traite du fromage, dont la fabrication est antérieure à celle du pain et du vin. L’enfant y apprend l’origine de la présure, indispensable pour fabriquer le fromage. Les bactéries et champignons microscopiques présents ou rajoutés n’auront plus de secret pour les lecteurs et lectrices, pas plus que le travail des fromagers. Au pays des 1200 fromages, l’album se fait diététicien. Leur classement (fromages à pâte molle, à pâte persillée, à pâte pressée, à pâte pressée cuite, à pâte dure) est l’occasion de donner consistance à la dénomination des fromages et l’album se fait encyclopédie lexicale. Les noms de certains d’entre eux sont expliqués ce qui augure un voyage géographique international autant que national.

Mais l’album est aussi un guide pour comprendre les étalages de fromages que les enfants peuvent rencontrer. Il y comprend ce qui différencie le fromage fermier du fromage artisanal ou du fromage industriel. Une page entière est consacrée à la Vache qui rit, le fromage le plus célèbre au monde. Est bien expliquée, aussi, l’arnaque des pizzas, lazagnes et plats préparés où en guise de fromage sont introduits des produits réalisés à partir d’huile végétale, d’eau et d’amidon. Plusieurs pages sont ensuite consacrées aux mœurs culinaires fromagères de quelques pays, et une double page des records clôt le livre dont il faut appuyer la recommandation auprès des lieux dédiés aux livres pour la jeunesse comme auprès des adultes cherchant à faire un beau cadeau.

 

LAMBILLY Elisabeth de, Bon Appétit petit cochon, illustratrice Laure DU FAY, Tourbillon, 2022, 12 p. 13€

Ce livre pop-up veut dédramatiser le moment du repas et de mieux accepter ce qui lui est proposé à manger. Il est aussi demandé au tout petit de débarbouiller le petit cochon qui en met -et s’en met- partout quand il mange. Les pop-ups mettent en scène la tête du petit cochon, triste, joyeuse, sale, dégoûté, grognon…Après plusieurs lectures avec l’enfant, celui-ci pourra user du livre tout seul.


Régalade en poésie


MASSOT Jean-Louis, Aussi les gens, éditions du centre de Créations pour enfance de Tinqueux, 2022, 40 p. 5€

Ce petit volume de papier cartonné, à format italien, à la reliure en spirale, est abondamment illustré en noir et blanc par des esquisses, traces, traits de visages, silhouettes ou autres. L’illustration énigmatique interroge la définition du texte ainsi commenté. Or, il s’agit d’un recueil facétieux de Jean-Louis Massot, jongleur de mots et de formules. En ces temps de haute morosité, en cet environnement d’angoisses, avec Aussi les gens la poésie s’invite sans crier gare, sans rendez-vous, car on n’est pas poète sur rendez-vous nous dit Jean-Louis Massot. Et puis, pas besoin de rendez-vous puisque les mots appartiennent à tout le monde, il suffit d’attraper les mots courants, parfois les mettre à l’écart ou dans l’écart.

On mange beaucoup dans ce recueil de Jean-Louis Massot, pour rendre le jeune lectorat gourmand de poésie et force est de constater que le menu est savoureux. Les critiques sont gastronomiques, le prix, cinq euros, abordable, et si elle ne pèse pas lourd, la poésie danse aux oreilles sensibles.

Messagère de joie et de bonheur, de rigolade et de régalade, la poésie se trouve démunie face aux malheurs du monde, face à son craquement funèbre. Démunie mais pas inutile car contre l’embaumement du vivant, elle prodigue du baume au cœur, parce que géo-graphe, elle dessine les pays et invite au voyage. Démunie mais pas inutile parce que les souvenirs s’y réfugient, et qu’elle les véhicule dans les mémoires. Une humanité sans mémoire serait en perdition, tout autant que les hommes de paroles sans lettres n’auraient pas même l’espérance d’une appréhension compréhensive de ce qui se passe…

Oui, décidément, avec Jean-Louis Massot, la poésie est faite pour toutes et tous, dans le tonnerre du rire, entre les gouttes du sourire. Les bibliothèques pour enfants, les centres de documentation et d’information pour collégiens peuvent faire siéger le volume, aisé de consultation, attirant pour la lecture et tentant en diable pour le rayon, si souvent trop délaissé, de la poésie.

 

 

Philippe Geneste

 


30/10/2022

"Petit pauvre"

Berteloot, René, Mélaine, Lyon, éditions de l’A.P.L.O., 2022, 289 p. (commande à l’Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière, chez Nathalie Berteloot, 14 bis rue des Noyers 69 005 Lyon, chèque de 22€+6€40 de port à l’ordre de l’A.P.L.O.)

Il faut louer le travail de l’APLO qui rend à nouveau disponible ce prenant récit d’enfance, écrit par un mineur, René Berteloot (1933-2020). Il faut d’autant plus louer cette réédition, qu’elle a corrigé les travers marchands de la précédente, qui présentait l’ouvrage comme des souvenirs d’un galibot, ce qu’il n’est pas ! La note de l’éditeur revient sur ce point. Il faut aussi se réjouir de cette édition car elle est précédée d’une préface importante de Paul Berteloot, le frère de l’auteur. Par la contextualisation biographique du récit et des informations apportées sur la genèse de l’écriture, cette préface permet une entrée de plain-pied dans l’histoire. Enfin, il faut louer cette réédition pour le travail éditorial portant sur un « glossaire explicitant les termes locaux, anciens ou peu usités ». Le jeune lectorat rentrera d’autant plus facilement dans l’histoire vivante de Mélaine. Les enseignants et enseignantes de français trouveront aussi dans ce volume un bon support d’étude pour le chapitre de leurs cours consacré à l’autobiographie. Les professeurs et professeures d’Histoire y trouveront un support de choix pour l’étude historique de la vie des mineurs du siècle dernier.

Mélaine transcende le genre de l’autobiographie pour offrir un roman de la mine. Les portraits abondent, portraits des figures familiales de l’écrivain, d’autres figures de voisinage, portraits de mineurs, de cadres aussi. Les personnages évoluent en traversant des scènes festives ou laborieuses de la vie collective ou familiale du peuple. Peu à peu l’univers de la mine s’anime, elle prend le lecteur. Parfois, les figures individuelles laissent la place au collectif des prolétaires et le récit au singulier ouvre les pages d’une mémoire calaisienne collective.

Pourquoi ce nom Mélaine ? Dans une étude sur Jean Robinet, Jérôme Radwan, qui évoque avec force érudition la part polonaise de René Berteloot, donne la clé : « Ce prénom breton devenu mixte, vient du grec “melanos” signifiant “brun, noir”, comme l’est le pays des mines et des corons qui en constituent le cadre. Mais c’est uniquement le dernier chapitre de ce roman autobiographique qui en justifie le sous-titre. En fait, il décrit comment sa soif de lectures dès son plus jeune âge, les rêves de son enfance et le soutien de ses instituteurs lui ont permis de devenir un bon collégien jusqu’à quatorze ans et demi ; contrairement à ses camarades que la mine a réquisitionnés avec ou sans leur Certificat d’Études Primaires. D’où leur tendance à le considérer comme un étranger. Toutefois, inévitablement, il “allait se livrer à la mine comme on se jette à l’eau, ne pouvant reculer” » (1).

Loin d’une littérature passéiste, Mélaine est un roman réaliste. Les conditions sociales sont révélées dans les actions des personnages. Le cheminement singulier de Mélaine prend valeur générale ; son enfance témoigne de celles des filles et fils du pays de la mine. Vérité du contenu, exactitude des détails, allégresse de la narration, tout concorde pour saluer cette édition attentive à la vérité du roman de René Berteloot.

Geneste Philippe

(1) Jérôme Radwan, « “Les sentes de ma vie… ou : qui est pour les siens et en quoi se distingue pour chacun de ses lecteurs le paysan français, Jean Robinet (1913-2010) », (à paraître). La citation de Berteloot, René, Mélaine, Lyon, éditions de l’A.P.L.O., 2022, p.276-277.

23/10/2022

Questions du jour et d’encore

GAUBERT Chrystel, Le Jardin de la mégère, illustrations de Sébastien BOSCUS, éditions Chant d’orties, 2022, 32 p. 16€

Voici un album au propos ambitieux tenu tant par l’histoire que par le travail pictural.

La luxuriance des décors magnifiés par le format à l’italienne prend une signification paradoxale. D’un côté, les couches déposées de peinture créent un effet lourd de matière souvent perturbée par du gris simulant la pollution et le mal-vivre agité et soumis à la vitesse. Ce sont les planches consacrées à la zone industrielle. D’un autre côté, un effet de matière, non plus lourde mais riche, aux couleurs gais et profondes, imite l’univers tranquille de la maison de la mégère, havre de nature au cœur d’une zone dénaturée.

À la dichotomie des lieux correspond deux formes d’écriture. D’une part, le brouhaha des inscriptions, signalisations, enseignes, affiches dont toute la zone industrielle et commerçante est traversée, figure la société de consommation. Comme des mots glapis, les noms des commerces et magasins, les traces vives du sociolecte publicitaire présentent un langage tronqué, un ahan linguistique sans rêve. D’autre part, le style du texte narratif emprunte au conte tout en s’en distanciant : « Il était une fois, il n’y a pas si longtemps » (p.1). L’autrice souligne ainsi qu’il s’agit d’un conte des temps modernes.

Cette opposition structurante aurait pu recouvrir l’histoire, mais Le Jardin de la mégère y a greffé une autre contradiction que développe la seconde partie de l’album. La vieille femme qui vit dans la maison est une mégère, clin d’œil à la marâtre des contes traditionnels. Elle vit seule, repliée sur ses avoirs et sa propriété, jalouse de ses productions qu’elle accumule en conserves. Or, les légumes souhaitent se libérer de l’enclos où les enferme l’ordre économique, des « pots hermétiques » où ils finissent leurs jours. Ils vont alors devoir affronter les obsessions « sécuritaires » de la propriétaire, qui, pour l’occasion, va même employer des produits toxiques afin de calmer les élans d’émancipation légumière et fruitière. L’instinct de propriétaire ira jusqu’à lui faire emmurer la maison et son jardin. 

La dernière page tournée, l’enfant lecteur ou lectrice comprend que le héros véritable de l’album n’est ni la zone industrielle, ni la mégère à la maison coincée au milieu des magasins et entrepôts, mais le jardin. L’album conte la révolte d’un jardin, un jardin libéré, un jardin d’abondance produisant des nourriture différenciées, variées, jamais standardisées, des produits naturels et non industriels. C’est la révolte des fruits et légumes contre leur uniformisation par les normes marchandes.

On pourrait donc caractériser Le Jardin de la mégère comme une éthopée critique de la société de consommation. Une éthopée portée tant par un travail graphique et pictural en harmonie mimétique avec l’histoire que par un texte à la composition soignée et scandé d’appels suscitant chez le jeune lectorat, réflexion et attention. Ajoutez à cela que si l’album s’adresse aux enfants petits, il aura toute sa place dans les bibliothèques des écoles primaires ainsi qu’au collège où les élèves de sixième se régaleront… et peut-être aussi les enseignants et enseignantes qui pourraient bien être tentés de le faire étudier à leurs classes.

 

KIM Hye-Eun, Le Crayon, CotCotCot éditions, 2022, 44 p. 17€

De la forêt à l’usine d’une industrie du bois jusqu’au magasin, et enfin au crayon de couleur dans la main d’une enfant, l’album raconte le processus de production de l’instrument dont se sert son autrice, Hye-Eun Kim.

La petite fille colorie des dessins d’arbres, elle les crée, les recrée, un tableau mis en abyme au sein de l’album explicite l’engendrement de l’art par sa primordialité interhumaine et de nature. Point de morale, point de didactisme, le bonheur de l’esthétisme de l’album repose entièrement sur le récit graphique. Aucun verbalisme non plus, chaque image porte des significations que l’adulte, lisant l’album avec l’enfant, l’aidera à déceler, l’invitera à exprimer.

Grâce au choix du récit graphique, Le Crayon se situe loin des albums où domine l’abstraction idéelle ou sentimentale. En effet, il y domine la matérialité vivante de ce qui en permet l’usage puis la matérialité vivante de l’imagination qu’il nourrit. Le dessin au crayon de couleur soulève la compréhension de la chaîne des opérations mise en jeu pour la réalisation de l’album. Fabrication socio-économique et création artistique s’articulent pour le plus grand bonheur des yeux et de l’activité d’interprétation.

La magnificence toute en simplicité des illustrations se donnent comme un hommage aux arbres. La petite fille qui dessine l’arbre arrive jusqu’à sa frondaison avant l’oiseau : c’est l’oiseau qui l’habite, c’est l’enfant qui l’écrit. C’est le trait de crayon, c’est le fil des couleurs, c’est l’histoire d’un objet dans l’utilisation pacifique de l’art offert aux passions enfantines pour les histoires et pour le dessin.

 

BOISSON Marie, La Visite, rouergue, 2022, 48 p. 15€

Sous prétexte d’une visite de maison, ce récit illustré interroge le jeune lectorat sur ce lieu où, bien souvent, mais ce n’est pas toujours le cas, se constitue un premier espace socialisé. L’album nous montre le propriétaire d’une maison, qui sous prétexte de la vendre, ne cherche que la confirmation de son incapacité à quitter sa maison, – c’est-à-dire son lieu de vie, parce qu’on ne quitte pas sa vie, on ne quitte pas ce qui constitue sa vie. Farfelu, drôle, humoristique en diable, l’album de Marie Boisson, avec ses illustrations oscillant de la référence aux fanzines à la poésie délicate, est le prétexte à la libération d’un univers imaginaire où le délire se substitue au rangement, où la liberté prend le pas sur l’ordre, où le hasard est préféré au convenu. Alors, au final, La Visite ne serait-il pas un album de réflexion sur l’espace en tant que lieu que l’on se crée ?

Philippe Geneste

16/10/2022

Pour une mémoire non commémorative

DAENINCKX Didier, La Prisonnière du Djebel, oskar éditeur, 2022, 73 p. 9€95 ; STREIFF Gérard, Ben Bella et la libération de l’Algérie, oskar éditeur, 2022, 74 p. 9€95 ; STREIFF Gérard, La Guerre d’Algérie. Discours et textes officiels, oskar éditeur, 2022, 92 p. 9€95 ;

Voici un triptyque à acquérir ensemble. Le premier est un roman du fin connaisseur de la Guerre d’Algérie qu’est Didier Daeninckx. À travers la relation complice entre un grand-père et son petit-fils, resurgit du passé enfoui une histoire qui a bouleversé la vie du vieil homme, à l’époque embrigadé dans l’armée française. Il paiera sa désobéissance aux ordres militaires par trois mois de trou puis cinq en première ligne dans les Aurès, au sein d’un bataillon disciplinaire. Cette guerre dont on taisait le nom, avait été décrétée par le pouvoir politique, à la quasi-unanimité des « représentants de la Nation » : la gauche et la droite confondues ont voté, le 16 mars 1956, les pouvoirs spéciaux en Algérie requis par le président du Conseil Guy Mollet). Le roman décrit des exactions de l’armée française, l’usage du napalm, de la torture

Le récit s’appuie sur le travail de désenfouissement de la mémoire douloureuse du personnage. De retour de la guerre, le grand-père s’était muré dans le silence. On sait que le silence post-traumatique est la norme, comme cela a été largement documenté par l’expérience des survivants des camps nazis.

Daeninckx aborde aussi la question des Européens, qui ont pris le parti de l’indépendance de l’Algérie contre l’oppression coloniale. Ici, le grand-père a sauvé une combattante indépendantiste, faite prisonnière et, de ce fait, vouée à l’exécution. La famille de cette jeune femme, originaire de Colmar, s’était installée en Algérie en 1870, après l’annexion de l’Alsace-Lorraine par la Prusse. Le récit apporte ainsi une réflexion peu souvent envisagée (1). Comme toujours chez Didier Daeninckx, la puissance de la composition, la rigueur du style, emportent les jeunes lecteurs dans l’histoire tout en les invitant à une réflexion d’ordre historique. Le titre est un clin d’œil au western américain -un genre vantant, dans sa quasi-totalité le colonialisme blanc et le génocide des peuples amérindiens.

Justement, sur le colonialisme français en Algérie, le jeune lectorat bénéficiera de la biographie de Ben Bella écrite par Gérard Streiff. S’il suit l’évolution politique de Ben Bella, jusqu’à la présidence de l’Algérie indépendante puis son exil, Gérard Streiff tente de rendre compte des contradictions internes du camp indépendantiste autant qu’il dépeint la condition économique et sociale du peuple arabe durant la colonisation. Le livre permet de voir comment la France s’est servie des peuples colonisés durant ses guerres, comment elle les a méprisés (pensons au 8 mai 1945, l’Europe libérée du nazisme et le même jour, des soulèvements arabes, pour leur libération, en Kabylie et dans le Constantinois, qui aboutiront à des milliers de morts sous la répression des autorités françaises. La biographie permet de replacer la révolution algérienne dans le contexte de libération des peuples (la Tunisie obtient son indépendance en 1955). Elle brosse les enjeux conflictuels entre les impérialismes (le français et l’américain en particulier). La biographie brosse très -trop ?- vite les premières années de l’Algérie indépendante avec Ben Bella comme président.

Appuyée sur La Guerre d’Algérie. Discours et textes officiels la lecture de la biographie romancée de Ben Bella et du récit de Daeninckx offre un panorama permettant au jeune lectorat de pouvoir partir s’informer davantage s’il le désire, avec de bonnes bases de compréhension. La Prisonnière du Djebel permet, en particulier, d’évoquer les mouvements de réfractaires, de déserteurs, d’insoumission et de désobéissance civile. Les trois livres montrent combien peu on en parle et combien cette guerre reste parmi les « thèmes honteux » du roman national français.

Philippe Geneste

(1) voir le travail réalisé à partir de témoignages par Bracco, Hélène, L’autre face, “Européens” en Algérie indépendante, éditions Paris-Méditerranée 1999, édition augmentée en 2012 aux éditions Non Lieu.

09/10/2022

Une brève vie en négritude

LÉON Christophe, Missié, illustré par Barroux, éditions d2eux, 2022, 83 p. 13€90

Le dernier roman de Christophe Léon repose sur l’exécution 16 juin 1944 à Columbia (USA) du jeune noir américain George Junius Stinney Jr.. Il avait 14 ans. La justice raciste l’accusait du meurtre de deux fillettes blanches, de bonnes familles. En 2014, la justice des USA reconnaissait l’innocence de l’enfant. Comme le dit le narrateur-personnage de Missié, « l’innocence est le pire des avocats ».

L’œuvre de Christophe Léon ne se donne pas pour un document ; le personnage historique prend un nouveau nom -Martin Julius Crow Jr.-, il n’est pas exécuté en 1944 mais en 1942. Cette distance permet à l’écrivain d’entrer pleinement dans la création et de traiter, littérairement, ce meurtre légal perpétré sans sourciller par la plus grande démocratie du monde et « toujours en guerre quelque part ». La narration est portée par une première personne, le « je » de Martin Julius Crow Jr. ; paradoxe temporel, il raconte, aujourd’hui, sa vie, depuis sa petite enfance jusqu’au jour de son exécution. Entre ce « je » et le registre de langue soutenu qui caractérise l’écriture, vient se souligner l’écart entre le point de vue subjectif inhérent à la voix de l’enfant noir narrateur (mort en 1942) et le style (du récit à la première personne paraissant en 2022). Par ce dispositif, Christophe Léon informe les lecteurs et lectrices que le livre n’est ni un témoignage ni un document. En revanche, les lecteurs épousent la voix de l’enfant, son point de vue, et partagent ses émotions. Missié s’inscrit, ainsi, entre le roman historique et les mémoires d’outre-tombe du narrateur personnage.

L’auteur prend soin de procéder par une figuration fine du personnage-narrateur, en évitant toute dissertation. Le personnage prend consistance intellectuelle, morale, psychologique et physique, durant le cours de la narration et des événements de l’histoire. La corporalité est omniprésente : coups de ceinturons reçus par Martin Julius à la maison, corps « détruit quand j’avais 13 ans », corps suppliciés des ancêtres noirs esclaves, corps mutilé et corps exploité du père ouvrier agricole, corps innervé par la peur (« Battre un noir n’avait rien d’anormal » dit le père à son fils), le bégaiement de sa petite sœur Minnie -bégaiement déclenché après avoir assisté au lynchage d’un jeune noir en pleine rue (« c’est ce jeune noir au sol, la face contre terre, la bouche ouverte, un flot de sang à la commissure des lèvres, qui lui a volé les mots. Ou plutôt qui les lui a tordus au point qu’ils sortaient de sa bouche en se cramponnant à sa chair »). En prison, l’enfant comprend : « J’expérimentais, mais cette fois d’une manière paroxystique, une réalité que j’avais toujours vécue. Mon corps ne m’appartenait pas ». D’ailleurs, Martin Julius perd son nom remplacé par un numéro d’écrou : 201547.

L’enfant a la vie rude et il sait très tôt, comme ses amis noirs, la fille Peg et le garçon Big Louis, que « pour nous les Négros, la règle c’est qu’il n’y en a pas » et que « le Grand Rêve Américain » se transforme, chaque jour, en Grand Cauchemar Américain. Et quand avec ses amis, Martin Julius va croiser l’unique héritière d’une famille de banquier Louise Frances et sa copine du même quartier bourgeois, Aly Dune, son avenir sera scellé parce qu’« on réécrit le récit de ma vie », celle d’un « animal » « inculte » et « maudit ». Les deux fillettes assassinées, la police et la justice l’accusent à l’aide d’aveux extorqués à Peg et Big Louis. Il sera jeté en prison, privé de voir sa famille, son procès durera deux heures puis il attendra dans le couloir de la mort, une exécution qu’il va vivre comme une résistance de tout le peuple noir à l’oppression raciste des blancs.

Son refus d’avouer est un acte de désobéissance à l’ordre de cette fausse justice, à cette fabrique des coupables qui organise la passivité des opprimés par la peur incessante : « j’avais l’obligation de préserver cette humanité qu’on m’interdisait ». La fin du roman devient allégorique bien que l’écriture ne varie pas, que le style sobre le demeure. Le refus (de s’accuser) devient l’acte suprême de rébellion, la négation de la supériorité de la classe des bourgeois, la négation du racisme : « à défaut de sauver mon corps, le préservais mon humanité », « Je n’étais pas un numéro (…) J’étais la chair et la mémoire vivante d’un peuple ». L’abondante illustration épouse cette fin. Le dessin au crayon avec estompage en noir et blanc de Barroux, avec des effets de gravure et une symbolique discrète de parodie burlesque contre le pouvoir blanc.

Missié peut être lu à partir de 10/11 ans. Son écriture vive, la forme de la confession, lui assurent une compréhension directe de la part des lectrices et lecteurs pris dans la tension tragique du récit.

Philippe Geneste

 

02/10/2022

Bande dessinée : création originale et deux types d’adaptation

COUËT Anne-Perrine, Báthory. La comtesse maudite, Steinkis, 2022, 168 p. 22€

La scénariste dessinatrice Anne-Perrine Couët retrace dans ce copieux ouvrage la vie de la comtesse hongroise Élisabeth Báthory (7/8/1560-25/8/1614). Issue de la noblesse, elle se trouve à la mort de son mari à la tête du château de Cachtice. Elle gère seule un patrimoine illustre et un vaste territoire. Mais qu’une femme détienne du pouvoir, voilà qui alimente les haines, les jalousies, tant du côté des nobles que du côté des religieux.

Très intelligemment composée, la bande dessinée commence au procès truqué qui mènera à la condamnation de la comtesse. Dès lors, un montage alterné nous fait connaître l’enfance puis la vie adulte d’Élisabeth Báthory, son mariage heureux, sa gestion rigoureuse, le soin établi à vaincre les épidémies qui ravagent la région et le pays.

Les planches relatant le procès des serviteurs nous font voir comment le pouvoir religieux et le pouvoir judiciaire s’appuient sur la crédulité populaire et les superstitions pour justifier le jugement, non sans avoir recours à la torture sur les prévenus.

Un dossier complémentaire relate « l’histoire derrière la légende » et donne les repères historiques qui permettent de suivre avec précision l’album. L’autrice a eu l’heur d’ajouter un portfolio qu’elle a utilisé pour ses illustrations. C’est du bel art, pour une bande dessinée historique passionnante.

 

BRRÉMAUD – PICAUD, Un Capitaine de quinze ans. Chapitre 2/2, d’après l’œuvre de Jules Vernes, chapitre 2/2, Vent d’Ouest, 2022, 48 p. 14€50

Dans notre blog du 24 avril 2022, nous écrivions de la fin du tome 1 « cette chute appelle un rebondissement qu’anticipe les dernières cases ». Le tome 2 répond en multipliant les péripéties de l’aventure. Celle-ci prend le pas sur l’approfondissement des sentiments qui animent les personnages. Les auteurs maîtrisent avec dextérité l’art du suspens et du rythme endiablé de la lecture. Un moteur de l’histoire est de savoir si Dick Sang et ses compagnons vont réussir à sauver le reste des rescapés du Pilgrim. La bande dessinée suit alors la piste du récit d’aventure. L’autre moteur de l’histoire est de sortir de l’énigme que présente le personnage Negoro depuis la réaction du chien Dingo dans le premier tome. Pourquoi voulait-il à tout prix aborder sur les côtes d’Afrique ? Que fuit-il ? La bande dessinée emprunte ainsi la piste du roman policier. Les auteurs de la bande dessinée respectent le choix, par Jules Verne, de la narration omnisciente, et les lecteurs ne trouveront les réponses qu’en même temps que les personnages. Ce sera d’ailleurs l’occasion d’un nouveau rebondissement, mais explicatif celui-ci, grâce à un récit rétrospectif conté par le journal de S. Vernon, un explorateur transportant de l’argent, tué par Négoro qui en était le guide. Vernon était aussi le maître de Dingo. Des épisodes de la BD s’éclairent alors. Brrémaud et Picaud comblent le jeune lectorat avec le personnage de Dingo, fidèle adjuvant des naufragés, meilleur anticipateur qu’eux du danger qui les guette avec la présence du cuisinier Negoro sur le Pilgrim, fidèle à la mémoire de son maître S. Vernon, vengeur aussi puisque c’est lui qui étranglera le coupable Negoro.

Mais le lecteur s’interrogera aussi sur le personnage central, le jeune Dick Sand. Révélé comme capitaine fiable lors du naufrage de la baleinière puis du Pilgrim (volume 1) Il reste un homme exceptionnel. En ce sens il est différent d’autres personnages qui tiennent lors des Voyages extraordinaires de Jules Verne un rôle comparable. Dick Sand s’intègre parfaitement dans la société et ses normes. Voici ce qu’écrivait Jules Verne dans une préface au livre Les Enfants du capitaine Grant, paru en feuilleton en 1865-1867[1] : « Dans le Capitaine de quinze ans, j’avais entrepris de montrer ce que peuvent la bravoure et l’intelligence d’un enfant aux prises avec les périls et les difficultés d’une responsabilité au-dessus de son âge ». Ce que la bande dessinée a retenu dans son second volet c’est surtout le visage de l’homme d’action révélé par deux naufrages.

Les deux volumes de Brrémaud et Picaud ont retenu du récit vernien des péripéties, les arrangeant parfois aux fins d’efficacité dramatique dans le transfert du genre romanesque à celui de la bande dessinée. On pourra donc proposer aux jeunes lectrices et lecteurs de lire le roman et de découvrir l’avenir qui s’y trace de Dick Sand.

 

RUNBERG-BRAHY-LOFE, Atom[ka], d’après Franck Thilliez, Philéas, 2022, 112 p. 18€90

Le réalisme des illustrations, la luxuriance des couleurs, la notoriété du romancier dont la bande dessinée est une adaptation, tout porte à se précipiter sur cet ouvrage, les yeux fermés… Or, le scénario de l’adaptation déçoit, triste mise au pas idéologique propre à cette année 2022 : faire d’Atom[ka], une œuvre anti-russe ! Le roman de Thilliez a pour centre névralgique le drame nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine donc. Le prétexte est tout trouvé pour transformer un roman qui met au cœur de l’intrigue la science physique et atomique en cheval de Troie contre la puissance satanique de la Russie. Toute la richesse du roman est perdue. Le scénariste a juste collecté des ressorts de l’intrigue policière, comme on décharne un corps pour en présenter le squelette.

Geneste Philippe



[1] Cité par Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, préface de M. Roethel, Paris, L’Harmattan, 1998, 152 p. – p.65