DESVAUX Olivier, Les Amis du bois sans mousse. Un Refuge pour ourse, Didier jeunesse, 2024, 24 p. 14€
Voici
un cinquième opus de la collection Les Amis du bois sans mousse exécuté
avec la même délicatesse, la même intelligence de l’intrigue et une
illustration à la peinture mêlant réalisme et sur-réalisme, jouant de
situations inouïes qui font affleurer le fantastique doux et surtout le
merveilleux. La situation finale revient à la situation initiale après un
déséquilibre source de péripéties. Si, durant la moitié de l’histoire, on suit
au présent les pérégrinations de l’ourse brune en migration vers le Grand Nord
jusqu’à sa rencontre avec l’ourse blanche, Anouk. Un peu moins de la moitié
restante est consacré au récit rétrospectif d’Anouk avant que la dernière
double page réinstalle le lectorat dans le confort de la situation initiale
retrouvée. Chacune des trois parties reposent sur l’amitié : le souriceau qui
vient réveiller l’ourse brune de son hivernation mais qui la trouve
grognon ; la rencontre au cours de la migration de l’ourse brune avec
l’ourse blanche, elle aussi en migration, mais en sens inverse et l’amitié qui
se noue entre les deux, enfin le retour d’ourse brune en son lieu de vie où
elle retrouve ses amis qui l’attendent.
La
thématique d’Un Refuge pour ourse est celle du dérèglement
climatique qui a motivé les migrations des deux ourses. L’amitié irrigue le
traitement du thème ; elle est le moteur affectif du récit. La rencontre
sert de pôle de croisement des histoires des deux ourses, point de basculement,
aussi, qui alimente la prise de conscience par les personnages de l’importance
vitale de l’amitié au même titre que du besoin de se nourrir.
L’histoire
est tendre qui met au premier plan la relation. Et le récit animalier étant
volontiers anthropocentrique, c’est la relation humaine qui s’invite dans le
thème de la migration et dans celui de la destruction de la terre par les
hommes qui en dérèglent le climat.
Olivier
Desvaux captive le jeune lectorat par son travail pictural de toute beauté,
agrémenté par des dessins au trait en noir, blanc et gris. La facture des
illustrations est classique ou semble telle, avec une volonté de tendresse
jusqu’au bout du pinceau. Les deux ourses s’étant travesties l’une en blanc
pour gagner le Grand Nord, l’autre en brun pour rejoindre les « grandes
plaines vertes », un jeu de chaises musicales s’invite un moment dans
l’album, avec l’humour afférant à la situation quand la pluie se met à tomber.
Après la lecture d’Un Refuge pour ourse le petit à qui on lit
l’histoire, l’enfant qui la découvre par lui-même, décident tous deux de suivre
la série Les Amis du bois sans mousse.
WATANABE,
Issa, Migrants, La Joie de lire, 2020, 36 p. 23€
Ce
récit purement graphique est une allégorie de la tragédie des personnes
chassées de leur pays par la guerre, les conditions climatiques dévastatrices,
l’appauvrissement économique ou le dépeçage des infrastructures vitales.
L’allégorie repose sur le récit animalier qui s’énonce en une fable. Pouvant
être lu à tout âge, il faut insister sur l’importance, avec les petits enfants
et les plus petits, que revêt l’accompagnement de la lecture par un
adulte : il s’agit de stimuler chez l’enfant la verbalisation de ce qu’il
voit, de susciter les autres pistes de compréhension. Un récit graphique se
prête plus particulièrement à cet exercice de lecture empathique avec
l’enfant.
L’auteur
a choisi la non couleur de la clandestinité, le noir, celui des nuits où on
marche à l’abri du repérage des gardes-frontières, celui de la tragédie car
rôde la mort. Et au fil des pages, la tension monte comme si la horde des
animaux, migrants réfugiés, bombardés, déplacés, apeurés, violentés, affamés,
exilés, rescapés, noyés, sans-papiers, disparus, s’enfonçait toujours davantage
loin de la liberté pourtant recherchée.
Cette
allégorie de la vie des apatrides est une sonnette d’alarme sur la condition
inhumaine qui leur est réservée. Elle est une déclinaison d’un monde morbide,
dont le personnage, mouche cadavérique du coche migratoire, est le symbole.
L’arrière-plan du paysage nocturne figé, cette forêt à la traversée infinie,
renforce l’idée de la prison des peuples que devient la Terre. Les personnages,
pourtant, poursuivent la route empruntée par les humains depuis le fond des
âges, celle de la migration qui fut aussi celle de la civilisation de l’espèce.
Un
chef d’œuvre.
Philippe
Geneste