DUCAL Charles & DUPREZ Olivier, Chant du travail, CotCotCot, 2026, 40 p. 22€
Toujours
hardies, novatrices et exploratrices des confins de la littérature dont la
littérature de jeunesse, les éditions CotCotCot proposent une œuvre gravée
accompagnant le poème Chant du travail du poète néerlandophone
Charles Ducal.
L’album
ou livre est une fable allégorique sur le travail exploité, thème sous investi
en littérature destinée à la jeunesse mais aussi dans la littérature en
général. La diégèse que construit le poème dénonce l’ordre social capitaliste.
L’ouvrage s’ouvre sur le poème, pleine page, puis est reproduit dans un encart
de trois feuillets dont un avec rabat. Ainsi, s’approche-t-il du livre-objet
d’autant plus que les illustrations sont issues de xylographies. Celles-ci
occupent l’essentiel des pages restantes.
Dans
un premier temps, elles déroutent ; l’attention qu’elles réclament pousse
à interroger le rapport texte-image. Le texte raconte le mépris de la vie
humaine qu’engendre la logique du profit. L’image, elle, suscite des
rapprochements. Olivier Deprez accumule l’intertexte : image du film Sortie
de l’usine des frères Lumière, une réinterprétation graphique de Popeye
où les bulles des dialogues sont envahies par des quadrillages, une image de
Godard, une autre extraite d’un documentaire télévisuel. Le travail graphique
insiste ainsi sur une autonomie des images par rapport au texte. Les grilles de
couleurs, la présence visuelle de la grille du logiciel sur lequel Olivier
Deprez œuvre à la mise en page, ne sont pas des illustrations mais apports en
convenance avec le poème de Charles Ducal. Le thème du travail est ainsi itéré.
Les figurines suggèrent le fétichisme de la marchandise. Plusieurs images sont
répétées, inscrivant formellement le travail à la chaîne. L’ensemble crée une
atmosphère impersonnelle en parfait accord avec le travail réel quantifié.
L’allégorie
du texte devient ici interprétation : le travail industriel tue,
déshumanise, aliénant le monde qui nous entoure. Renouant avec la plainte des
worksongs, Chant du travail énonce une indignation et une
révolte. Image et texte se joignent dans la morale qui clôt la fable.
MASSOT, Jean-Louis, À peine al dente, Cactus inébranlable éditions, 2026, 95 p. 12€
L’auteur de L’A. Á.F.L.A l’Appareil Á
Fabriquer Les Aphorismes, mode d’emploi (Cactus inébranlable éditions,
2020, 60 p. 10€) poursuit sa route d’aphoristeur (néologisme propre
à Jean-Louis Massot). Excellant à tracer des trajets joyeux de poésie, aimant
l’humour jusqu’à la suprême raison sociale de parler de l’actualité, jamais
assommant car trop soucieux de ne pas perdre le fil de ses sentiments et
impressions, de ses sensations et jugements, de ses certitudes et de ses
doutes, toujours impertinent, qualité qui se fait rare notamment en poésie où
le sérieux règne en maître sur la production contemporaine préoccupée surtout
de ne jamais communiquer directement avec le lectorat…
Mais avec Jean-Louis Massot, la
communication directe n’est pas une faute d’écriture, elle est une volonté
d’adresse et de réciprocité. Même s’il a « la tête sous les épaules »,
le poète sait ce qu’il fait, et il s’y tient avec rigueur, persévérance et art,
combattant l’emphase et le pompeux du genre de l’aphorisme, prenant le
contrepied des aphoristeurs chagrins. Eh oui, la poésie de Jean-Louis
Massot est une encyclopédie de poétique et de rhétorique mise à la portée de
tous. Il ne l’étale pas, il en use, on ne s’y use pas, on y rit. Comme on
aurait dit au temps de Malherbe, Massot regratte les mots et rend, au jugement,
douteux leur usage afin de « ne pas utiliser ses points de vue à
l’aveugle ». Mais à l’inverse des temps versificateurs du grand maître
en soporifique poésie, Jean-Louis Massot se complaît en substitutions (« Ainsi
que la pluie, je douche du bois »), paronymie, homophonie (« Si
un vice te taraude, écroue-le »), syllepse de sens (« Ne jamais
vendre la mèche à son coiffeur »). La contrepèterie se complexifie
comme dans « Quand le vin est tiré, se méfier des verres perdus »
où l’aphorisme joue du paradigme de la boisson et de celui de l’arme, les
croisant pour créer un sens insolite, où l’humour triomphe.
Et le poète use de bien d’autres
procédés rendus coquins en vilenie de langue, recourant parfois au parler
ordinaire, au barbarisme hilare, au franglais d’ironique usage. Transposé
– on imagine déjà le sursaut offusqué du poète à l’annonce de cette opération…
mais patience… il s’agit d’une tentative pour ne point malherbiser le gazon
massotien – donc, transposé au dix-septième siècle le poète aurait joué du
gasconnisme, de l’italianisme, de l’hispanisme… C’est que Jean-Louis Massot est
heureux dans le mélange, il aime surfer sur les mots migrants, sur les
expressions transfuges (« je n’aurais pas voulu être à bride-abattu
sans sommation »). Et s’il nous tire l’oreille en s’emparant de soi
par les sons (« Repris de justesse, cherche peine perdue »),
il ne le fait pas à la Malherbe parce qu’il semble bien adhérer à un art
poétique du désordre : « Tout compte fait, un tiroir
qu’est-ce ! ». Mais un désordre raisonné. En effet, le recueil
est organisé, chaque page reproduit une même structure aphoristique : le
premier aphorisme est presque un titre de page énonçant l’objet d’une
commémoration, comme il sied en nos temps où pas un jour n’est point dédié à
quelque chose (« À chaque jour sa journée mondiale : / Journée
mondiale du pas cadencé ») ; ensuite, au milieu de la page, vient
un aphorisme en italiques où l’aphoristeur livre un de ses rêves déchus
(« Je n’aurais pas voulu être un pis-aller sans retour » ;
« j’aurais aimé être un orchestre qui joue le jeu ») ;
enfin le dernier aphorisme de la page est une question (« j’écris ou
j’ai face… » ; « Les nuages bas, on les mesure à partir
de quelle hauteur »). Cette organisation de la page crée du rythme,
rompt l’effet d’accumulation, un danger bien réel pour un recueil d’aphorismes
et donne un peu la main au lectorat, enfin la main ou la voix. Et comme la
dérision surgit souvent (« Vous la trouvez comment cette
question ? ») l’ordre est maintenu à distance discrète.
Et quitte à nous faire taper sur les
doigts par la règle du sieur poète Massot, nous dirons que derrière le
libertinage des abouchements assonantiques et les clivages consonantiques, le
poète cherche une « manière vive, fine, et nouvelle en [notre] temps »
(Boileau) à rendre la poésie proverbiale en en déconstruisant quelques
vérités d’usage… et « En cas de naufrage, il est conseillé de rester
très terre à terre »…
À peine al dente joue des genres qui jouxtent l’aphorisme : la
sentence, l’axiome, le proverbe, etc. C’est que, même si l’affirmation
sera probablement contestée, l’aphorisme est la forme générique de toutes les
formes brèves. Reste une difficulté, à laquelle l’œuvre aphoristique de
Jean-Louis Massot, cherche issue et qui est celle-ci : l’aphorisme naît,
probablement du désir de concentrer dans la brièveté de sa ligne le tout d’une
pensée ; de même, l’aphorisme nourrit l’illusion qu’une phrase, simple de
préférence, peut être posée dans l’absolu, sans co-texte, et réussir à
signifier, à dire quelque chose. Voilà une difficulté, puisque ces deux traits
feraient de l’aphorisme un vecteur formel de l’idéalisme, visant les vérités
universelles posées dans l’éternelle intemporalité. Il y a difficulté puisque
l’œuvre d’aphoristeur de Jean-Louis Massot, qui pense « utile de
relancer la question hors des limites du terrain d’empoigne »,
s’oppose à cette tentation de l’art pour l’art et de langage évidé des charges
sociales dont il est, par nature autant que par culture, pétri. Il semble bien
que Jean-Louis Massot, en sa compulsion aphoristique, cherche à débroussailler
un espace littéraire neuf, entre poésie et philosophie diraient les érudits
consciencieux, entre poésie et langage courant préfèrerions nous dire, afin de
rappeler la littérature à sa mission de travailler le sens de la vie, de
l’humain, de la nature et des éléments, de l’ordre économique et de l’ordre
social, de la vie commune et de la vie individuelle. Jean-Louis Massot écrit
des aphorismes pour partager les mots de son esprit, pour tendre la main au
lectorat et former, par la poignée de main, un nous potentiel. Il y a de
l’humilité et de l’amour dans l’humour de Massot. Et comment ne pas rêver à une
littérature qui humanise le cours du monde et qui procède sur les idées en un
esprit de clarté ? Et cela sans se prendre trop au sérieux, sans se piquer
au jeu, au moins dans l’instant… car l’aphorisme, Jean-Louis Massot ne dira pas
le contraire, est un genre de l’instant.
Oh ! Bien sûr, de temps en temps,
arrivent sur la page quelques références littéraires. Et c’est vrai, même si
quand on doit « écrire sur une machine à coudre pour raccommoder ses
phrases » (merci Lautréamont) « on a que faire du marin sobre
dans Le bateau ivre » (ah ! Rimbaud), il faut bien avoir
conscience qu’on écrit toujours avec ce qu’on connaît, que nos mots sont
communs à d’autres et que leurs mises en rapport sont parfois des rappels et,
d’autres fois, des appels, et toujours des invitations à entendre les voix qui
déboulent sans crier gare : « on ne tombe pas des nues sans
parachute ». Peut-être même, par désir d’« être en phrase avec
moi-même », le poète rêve-t-il de cultiver son jardin ; en tout
cas, il l’affirme : « Pour se cultiver, rien de tel que de potager
un livre »… fût-il À peine al dente. Et la lectrice, le
lecteur, impatiente, impatient de mijoter en leur tête quel autre plat
littéraire Jean-Louis Massot a bien pu mettre au four.
Philippe
Geneste