’FANE, Goetz, dessins couleurs Didier CASSEGRAIN, Glénat, 2026, 183 p. 29€
Goetz unit un récit de science-fiction où des terriens ont colonisé une
planète pour en extraire des minerais. La colonie humaine a asservi la
population autochtone, esclavagisée, maintenue dans l’ignorance des rouages du
politique et de l’économie. Les terriens ont imposé leur puissance machinique
et technologique, sans égard pour les mœurs ayant cours sur Elda Galdae. Ils
considèrent les « natifs » pour des barbares, ignorant
superbement les luttes intestines qui les rongent.
Ainsi, Goetz entre-t-il en écho avec les récits de science-fiction, nombreux,
décrivant des colonisations spatiales. Mais il y a une autre intertextualité
qui mène en partie la dynamique du récit. C’est celle de la pièce de Jean-Paul
Sartre, Le Diable et le
bon Dieu (1951) dont le héros se nomme Goetz, comme celui de
la bande dessinée. Il est le fils bâtard d’une noble et d’un paysan. Comme
l’Allemagne de la Renaissance dans la pièce, la planète Elda Galdae est en
proie aux violences et aux guerres. Le héros de Goetz, surnommé Le Bâtard, est méprisé pour sa naissance. Comme le
personnage de la pièce de Sartre, il va choisir d’abord de mener une existence
vouée au mal avant de retourner casaque, lors d’un pari saugrenu, et de choisir
de vivre dans le bien. Ce pari, il le joue avec un docteur terrien, Heinrich,
qui porte le même nom que le prêtre qui convertit Goetz au bien dans la pièce
de Sartre. Goetz organise alors une utopie, dont l’amour est le ciment, comme
le Goetz du Diable et du bon
Dieu. Or, comme le personnage de Sartre, Le Bâtard
n’a que faire des conséquences de ses actes. Il agit pour lui-même, dans l’absolu
en quelque sorte, méprisant tout lien social avec les autres.
Enfin, comme le personnage de Sartre, le héros de ’Fane
et Cassegrain va faire l’expérience de la vanité de ces choix. Son utopie
tourne au désastre, alors il comprend que le salut individuel est une impasse.
Sollicité par Hilda, native d’Elda Galdae et qui veut éviter la tyrannie sur la
planète, Goetz va abandonner sa foi en l’amour, il va renier les Dieux et prendre
la tête d’une partie des « natifs » contre la volonté de puissance
d’un chef ayant supprimé les dirigeants terriens. Car la guerre est sans fin,
l’exploitation partout, et les dieux n’existent pas.
Dans Goetz, ce qui vise seulement à la création de soi et au développement de ses
potentialités se situe par-delà le bien et le mal. Goetz n’y parvient pas et la
logique économique et sociale prédatrice le rattrape. Il marche à nouveau
contre les autres tribus et contre les terriens envahisseurs afin de les
anéantir. Goetz vise donc à rétablir un équilibre de vie sur la planète pour
répondre à l’appel d’une partie des natifs. Sa vie alors trouve-t-elle un
sens ?
Dans Goetz, exit la libération des populations, exit l’entente entre les sexes,
exit l’entente entre les peuples (terriens et habitants d’Elda Galdae), exit le
bien, exit le mal, seule demeure la logique de la survie imposée par les
envahisseurs et leurs machines exploitant les sols et par le tyran natif d’Elda
Galdae.
Dystopique, le récit mis en scène par ’Fane et
Cassegrain traite d’un point de vue épique et semi-merveilleux de la cécité
répétée des terriens, galvanisés par l’expansion territoriale, l’asservissement
de tout ce qui n’est pas eux et aveuglé par leur extractivisme dément : « car
les hommes n’apprennent rien de leurs erreurs ». Avec son personnage
principal entre Conan et Thorgal, avec des traits proches des créatures de
Druillet, ’Fane traite de la barbarie et de son épanouissement, dans un « récit
de rage » comme il le définit.
Goetz est bien une transposition (1)
de la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre. La valeur apotropaïque,
c’est-à-dire attractive, de la bande dessinée repose sur le pouvoir de
conversion (transposition-traduction) de l’univers dramatique de l’œuvre
théâtrale en univers de bande dessinée. Cette conversion est aussi une
invention, même si la lecture de l’œuvre est davantage délectable si la pièce
de Sartre est connue.
Philippe Geneste