GRENAUD Sophie, Qui Aime Martin ?, rouergue, 2026, 85 p. 9€50
Le roman de Sophie Grenaud s’adresse aux enfants d’école
primaire et aux premières classes de collège. Il aborde deux thèmes, le
harcèlement et la connaissance de soi.
Le thème du harcèlement s’impose dès l’ouverture du
roman écrit à la première personne par le personnage principal, Ben Référent
prévention harcèlement de la classe qui pourrait être de CM1 ou CM2 de
Monsieur Robert le professeur d’école un peu vieux style… En campant le
personnage de l’élève, qui est aussi délégué de classe, l’autrice suggère, au
lectorat, le récit d’une enquête qui est l’occasion de dresser une série de
portraits. Le roman s’approche ainsi du réel, interroge les apparences. Ben a
intercepté un mot d’amour (ce qu’il prend pour tel, en tout cas) dans le sac de
Martin, un élève d’origine britannique qui se fait chahuter par ses camarades
de classe. Imbu des responsabilités institutionnelles (référent et délégué de
classe) qui pèsent sur ses épaules, Ben et son complice Jules, se lancent à la
recherche d’indices pour trouver qui harcèle Martin. Qui Aime Martin ? est donc un roman à énigme, une histoire de détective.
L’autre thème est celui de l’évolution intérieure de
la personne. Ce thème se greffe adroitement au précédent et concerne, toujours,
Ben. Celui-ci, au fil de l’enquête revoit son jugement sur Martin et ses
relations aux autres. Comme il est ouvert, Ben sait reconnaître ses erreurs.
Ainsi progresse-t-il vers plus d’empathie envers ses camarades, Martin en
particulier, mais aussi Ludivine et Chloé, et même Arthur. Au fil du roman, les
personnages sont ainsi vus différemment ce qui crée la dynamique de la lecture.
De plus, ce second thème, permet à Ben, et au lectorat à qui le récit demande
de s’identifier, d’interroger la notion de pouvoir qui est octroyé par
l’institution. Mais si le livre interroge le pouvoir il ne le met pas en
question ; la structure hiérarchique de la classe, celle de l’institution
scolaire sortent indemne de Qui Aime
Martin ? Le modèle de Sherlock Holmes a été préféré à celui
d’une classe coopérative ou d’une classe institutionnelle.
La commission lisezjeunesse a bien aimé ce livre,
elle en a loué la composition comme le réalisme des portraits.
TENOR
Arthur, Bienvenue chez les champions !, le muscadier, 2026,
140 p. 13€50
Ce roman
possède les qualités de la collection « Rester vivant » :
un langage qui cherche à être proche de celui effectivement parlé par les
collégiens et lycéens, une thématique puisée dans l’actualité la plus
immédiate, un développement narratif rythmé fondé sur la succession de
chapitres courts, la présence de personnages pré-adolescents ou adolescents. Bienvenue
chez les Champions répond à ces critères. On est dans un collège,
l’intrigue nous plonge dans les relations interpersonnelles entre filles et
garçons de classes de troisième, le thème est celui des réseaux sociaux et de
leurs dangers, avec, notamment, l’usage qui peut y être fait de l’Intelligence
Artificielle.
Le roman
inclut les messages électroniques à son écriture qui reste assez académique du
point de vue du français fictif utilisé : privilège est donné aux phrases
simples, abondance de dialogues avec quelques insertions de langage jeune, de
franglais et de certains mots vulgaires (toutefois trop isolés pour être
significatifs). On sent, dans la narration, de nombreuses hésitations à
intégrer du discours indirect libre dans le discours du narrateur, ce qui a
pour conséquence de flouter les points de vue. Le lectorat n’en est pas pour
autant désorienté car la composition est rigoureuse.
Le livre
implique l’administration du collège, les élèves, les enseignants et les enseignantes.
L’histoire raconte la prise de conscience des dangers des réseaux chez un
collégien et une collégienne. Elle met en scène les obstacles qu’ils
rencontrent et dont ils triompheront. Un thème secondaire du roman, secondaire
mais indispensable dans la composition, est celui de la psychologie
pré-adolescente et notamment au niveau du développement affectif.
Le milieu
social est celui principalement des classes moyennes, choix consolidé par les
codes langagiers reflétés. On a là une caractéristique du roman pour
pré-adolescents et adolescents, preuve probable de l’influence des inégalités
sociale de la pratique de la lecture sur les auteurs, autrices et éditeurs,
éditrices, du secteur jeunesse.
On
pourrait critiquer le choix idéologique sans lien avec l’histoire, qui mène
l’auteur à introduire un parti pris politique anti-castriste ! C’est bien
gratuit. Il est étonnant, en effet, de donner comme exemple de dictateur Fidel
Castro mort en 2016, alors qu’un génocide est commis à Gaza, que Poutine a
envahi l’Ukraine où une guerre a fait des centaines de milliers de morts et se
poursuit aujourd’hui, alors que les USA ont envahi un pays pour capturer son
président, qu’ils bombardent des pays souverains en dehors du droit
international, qu’ils accentuent leur embargo à l’encontre de Cuba et affament sa
population… Dans de telles circonstances, la référence au « Lider
Máximo » (p.110) est décidément étrange… Cuba plaque tournante des
réseaux sociaux ? … un peu ubuesque.
Mais en
dehors de cette référence gratuite, Bienvenue chez les Champions
demeure un roman efficace, qui se lit avec plaisir et rapidité. Le milieu
décrit est très bien documenté, le thème principal posé avec pertinence et sans
didactisme outrancier. Les préadolescents de la commission lisez jeunesse
ont beaucoup apprécié et un débat soutenu l’a prouvé, comme il a prouvé, une
nouvelle fois, que le secteur de la littérature destinée à la jeunesse aurait
bien intérêt à travailler la contextualisation géopolitique et historique de
ses fictions pour ne pas tomber dans le travers dont elle a su, au cours de son
histoire, se défaire, à savoir le didactisme et le moralisme politique de
conformité idéologique.
Philippe Geneste