Fourier, Charles, L’Archibras, gravures sur bois de Marc Brunier Mestras, présentation de Jonathan Beecher, Forcalquier, éditions Quiero, 84 p. 25€
« Si tout
en Harmonie est remis en question – l’autorité, le crime, l’amour et la
vieillesse –, la métamorphose s’achève sur des conjectures qui cernent
d’un trait les limites de la réalisation de la philosophie et de la religion.
Même dans le Nouveau monde il subsiste une inadéquation entre nos intentions et
le réel qu’il nous est donné d’accomplir, une marge d’inquiétude, un aiguillon
de pensée et de rêve »
Simone Debout, Payer
le mal à tempérament (sur Sade et Fourier),
présentation d’E.
Loi, Forcalquier, éditions Quiero, 2021, 100 p.
L’intérêt
d’un livre dépend en partie de la capacité éditoriale à permettre l’entrée dans
l’univers imaginé par son auteur. C’est ce à quoi s’emploie la présentation de
Jonathan Beecher et la brève biographie de Charles Fourier. Toutes deux
préparent le lectorat à oublier ce qu’il connaît, à se défaire des vérités
enseignées, pour accueillir l’inouï, le surprenant, l’incroyable.
L’Archibras, écrit entre 1816
et1820, peut être lu comme un texte hurluberlu. Il expose une
invention anatomique accompagnant la réalisation utopique et augmentant les
capacités de relation des êtres humains formant, à l’époque envisagée,
communauté avec « les habitants du soleil », eux aussi pourvus
de l’archibras :
« Ce bras d’harmonie est une véritable queue d’une
immense longueur à 144 vertèbres partant du coccyx. Elle se relève et s’appuie
sur l’épaule d’où elle doit porter à la double hauteur du corps, ainsi selon
notre hauteur elle aurait environ 16 pieds de longueur dont 3 de perdus pour
l’appui sur l’épaule et au moins 12 de développement. »
Alors,
les gravures sur bois de Marc Brunier Mestras illustreraient cet univers
alliant science humaine des passions et merveilleux. Le fond jaune fluo choisi
par le typographe pour la plupart des gravures est un rappel de la complicité
des humains du temps imaginé avec l’astre solaire. Il est aussi, à l’instar du
texte de Charles Fourier une, audacieuse réalisation éditoriale qui convoque à
son escient l’inventeur typographe Vodaine.
Grâce
aux gravures aussi, le pan de l’œuvre de Fourier (1772-1837) qui attaque la
morale régnante de son temps prend valeur manifeste. Mais aussi, grâce soit
rendue au texte nourri d’une imagination sans égale. Les admirateurs de
Fourier, au dix-neuvième siècle, publiant des inédits de Charles Fourier,
l’inventeur du phalanstère, auteur de Théorie des attractions, Le
Nouveau monde amoureux, ces admirateurs, donc, ont soigneusement
censuré cette invention de l’archibras, une queue porteuse d’un cinquième sens
généré par l’avancée du genre humain vers un monde sans violence, vers une
harmonie passionnée.
Reste
à savoir ce que la proposition fouriériste offre à la réalité de notre temps.
Simone Debout, dans le livre dont un extrait sert d’épigraphe à ce blog, parle
d’un « irrationnel fondamental » pour caractériser l’univers
fouriériste, c’est-à-dire, pour reprendre à nouveau les mots de Simone Debout,
« le sous-sol affectif » de l’humain. Les gravures de Marc
Brunier Mestras, à nouveau, donnent consistance à cet aspect du texte de
Charles Fourier.
L’Archibras, sans nul doute,
nous parle aussi du typographe, Samuel Autexier. C’est son travail de passion
qui fait renaître le texte. Dans un entretien donné à la revue Le
Littéraire du 5 octobre 1946, André Breton voyait chez Fourier, la
source d’une nouvelle morale supposant la réalisation de l’unité de l’homme.
Charles Fourier et, à partir de lui, le travail d’art du graveur sur bois Marc
Brunier Mestras et du typographe Samuel Autexier proposent à chacune et chacun
de libérer les aspirations indomptées de son imaginaire. Contre le règne des
algorithmes, contre l’iconoclastie religieuse, contre la dissolution du
psychisme imaginant, L’Archibras en son texte énigmatique refuse
l’art comme divertissement, ornement, illustration, décor, pour appeler depuis
le profond du refoulé la puissance de l’imaginaire unissant l’image, le verbe
et leur matérialité respective et créative.
Philippe
Geneste
Entretien
avec Samuel Autexier
Typographe
et Fondateur des éditions Quiero
Blog
lisezjeunesse.pg : Peux-tu éclairer notre lectorat sur la manière
dont un ouvrage comme celui de Fourier est fabriqué. On dit, c’est un livre, en
typographie, mais cela recouvre quel travail précisément ?
Samuel Autexier : La typographie c'est l'art du dessin de la
lettre mais aussi une technique d'impression… Ainsi quand on dit d'un livre
qu'il est imprimé en typographie c'est qu'il est imprimé avec cette technique
d'impression.
Cette technique vieille de plus de
deux mille ans consiste à encrer les reliefs d'une forme et par pression à
transférer l'encre sur du papier. Ainsi tous les éléments en relief sont
imprimés et ceux en creux ne le sont pas. On peut donc avec cette technique
imprimer autant de fois que nécessaire une image ou un type…
Blog
lisezjeunesse.pg : Un type, c’est un caractère
d’imprimerie ?
Samuel Autexier : Oui.
L'invention de Gutenberg, c'est d'avoir gravé des types de chacune des lettres
utilisées (en français plus d'une centaine de types) afin de pouvoir les
combiner ensemble et imprimer n'importe quel texte. Pour L'Archibras,
je n'ai donc pas utilisé d'autres techniques d'impression et chaque page a été
composée lettre par lettre puis imprimée avant que
les caractères soient redistribués dans les casses.
Pour les images, elles ont été gravées par Marc Brunier Mestas
dans du bois et imprimées selon le même procédé. Ce
travail est beaucoup plus lent et surtout c'est un travail manuel où tout le
corps est engagé. C'est ce qui me plaît car cela fait que le texte ou les
images ne sont plus seulement dans la tête mais aussi dans les bras, dans les
jambes.
Blog
lisezjeunesse.pg : Le travail typographique est un hommage à Jean
Vodaine, pourrais-tu, nous dire qui était Jean Vodaine ?
Samuel
Autexier :
Jean Vodaine était un poète, typographe et
éditeur que j'ai connu par Jules Mougin et Philippe Cottenceau… Son travail de
typographe est d'une grande liberté, c'est de lui que j'ai repris, par exemple,
ce mélange de caractère (gras et italique maigre) qui donne au texte une
vibration toute particulière… On peut dire qu'avec Jean Vodaine l'édition et la
typographie sortent enfin de l'académisme et empruntent des chemins inexplorés.
Né en Slovénie en 1921, il suit sa famille
immigrée qui s’installe à Basse-Yutz et devient manœuvre à la Forge. Fasciné par la
texture et la sonorité des mots, il change de nom pour devenir poète. Il
choisit le nom de « Vodaine », qui peut s'entendre dans sa langue
d'origine comme « sois un ! ». Éditeur de la revue Dire
(revue européenne de poésie) de 1962 à 1984, il y publie des textes
d'Henry Miller, Jules Mougin, Jean Dubuffet, Gaston Chaissac et de centaine
d'autres inconnus… Au colophon…
Blog
lisezjeunesse.pg : Le colophon ?
Samuel
Autexier : le colophon est un terme d'imprimerie
qui désigne la dernière page d'un livre où sont données des informations sur
son impression, sa fabrication. Au colophon du dernier numéro de la revue Dire
dirigée par l'ami Claude Billon : « Rimbaud, c'est fini, la revue Dire…
oui, ça a été difficile de la faire survivre en lorraine, au milieu des moutons
à cinq pattes, des vaches à deux têtes, des pourceaux à six oreilles tous Prix
au concours d'agri-culture, c'est fini, ce dire-là commencé en 1962, poursuivi
jusqu'en 1984. Accordons-lui une survie posthume avec le bénéfice du doute.
»
Blog
lisezjeunesse.pg : tu as dit, à l’occasion d’une conversation
autour de L’Archibras, que tu avais « l'impression de faire des livres pour grands
enfants ». Pourquoi as-tu dit cela ?
Samuel Autexier : Plus le temps passe, plus je pense que les
livres que je fabrique et qui me plaisent sont faits pour des lecteurs qui
aiment s'amuser et sont restés des enfants.
Je n'ai pratiquement
pas eu accès à des livres pour enfants lors de ma jeunesse (entre 9 et 16 ans).
Cela n'existait pas encore et c'est dans la bibliothèque des parents que
j'aimais trouver mes lectures. J'ai ainsi lu très jeune Kundera, Sade, Genet,
Maupassant, Dostoïevski, Giono ou Fante mais aussi pas mal de bandes dessinées
de Blueberry à Corto Maltese et d'Astérix
à Gaston Lagaffe… Je me souviens très bien par exemple du roman John
l'Enfer de Didier Decoin qui décrivait la vie d'un indien, laveur de
carreaux sur les gratte-ciels, devenu aveugle ou de la lecture du Monde
selon Garp de John Irving.
Ensuite à l'adolescence j'ai
découvert la poésie par Rimbaud puis par André du Bouchet, Yves Bonnefoy, René
Char mais aussi des auteurs proches et parfois amis comme Jules Mougin,
Lucienne Desnoues, Edmond Humeau…
Pour en revenir à la question des grands
enfants, je pense qu'au fur et à mesure que j'accumule des connaissances et
lis des auteurs qui sont dit difficiles (comme les
poètes, artistes ou essayistes que je publie !), plus j'avance en âge et en expérience donc, plus il m'est
nécessaire que cette connaissance s'accompagne d'un esprit enfantin et
s'éloigne le plus possible d'un esprit de sérieux qui m'engourdit et m'ennuie. Ainsi
dans les œuvres classiques que j'aime découvrir, je suis toujours frappé par la
fraîcheur et la vivacité de la pensée.
J'ai pensé aussi aux librairies qui ont créé des espaces jeunesse et aux éditeurs qui publient cette
littérature dite jeunesse qui, me semble-t-il, intéresse beaucoup les adultes.
Bref, je suis comme la plupart des
personnes qui s'approchent de la vieillesse, je tente de donner à ma vie des
raisons de jouir et de se réjouir dans
un monde qui continue à sombrer dans, pour reprendre les mots exacts de Charles
Fourier, « l'indigence, la fourberie,
l'oppression, les carnages, les intempéries outrées, les maladies provoquées et
l'égoïsme général… »
Entretien réalisé par Annie Mas
& Philippe Geneste, les 18 et 19 septembre 2026