Doutey, Nicolas, Ah suivi de Les Pensées et Bouger les lignes, Actes Sud-Papiers, 2026, 137 p. 11€99
« IDA.
(…) quelque chose s’active et je pense
j’ai une pensée
c’est une pensée à propos du matin
bref temps
PAUL. tu penses au matin »
(Pensées
p.56)
Pensée est la seconde pièce du livre. Elle scrute
la manière dont les pensées surgissent en nous, comment elles font leur chemin
à notre insu ou par notre volonté. La pièce a pour cadre une rencontre dans la
rue entre deux amis, Ida et Paul, qui vont apprendre le passage en ville d’une
de leur connaissance commune, devenue célèbre. Ils décident de la revoir.
Voilà l’intrigue, une sorte de En
attendant Bill. Et Bill, ici n’a aucune importance car n’a de l’importance
que la réflexion suscitée sur les pensées qui traversent notre esprit. Au
départ c’est Ida qui en prend conscience, ensuite elle communique à Paul ses
interrogations et constations. La durée de la pièce correspond à la durée de la
rencontre de Paul et d’Ida. L’action ressort exclusivement de la pensée, la
pensée est action, plus même, elle est à l’origine du drame et elle en est le
vecteur de représentation.
La pensée séduit parce qu’elle est un espace de liberté
grande :
« IDA.
c’est une sensation de souplesse
j’ai
l’impression de pouvoir percevoir les choses sous l’angle que je veux »
(p.61).
« IDA.
(..) on peut à tout moment, aller dans n’importe quel sens, construire élaborer
ce qu’on veut s’aventurer où ça plaît » (p.78).
Cette liberté de pouvoir « penser
ce qu’on veut » fait entrer dans un monde autre, où ce qui se passe ne
relève pas de la causalité reliant des événements entre eux. Cette liberté
ouvre au songe. La pensée, en effet, n’est pas synonyme du savoir. D’ailleurs
pour créer un savoir il faut d’abord penser ; donc on pense sans savoir.
Penser est ce qui est exigé pour joindre le savoir. La pensée peut s’y joindre
ou pas, c’est selon le moment, selon l’intentionnalité de la personne. Le
penseur peut voguer au cœur de l’inconnu alors que le savant s’ancre dans le
connu. Le penseur peut jouir de l’inconnu, le savant, lui veut convertir
l’inconnu en connu. Le penseur s’ouvre à d’autres mondes, le savant ramène au
monde qui est le nôtre.
Le risque de suivre ses pensées,
d’aller au bout de ses pensées vagabondes, est de tomber sans fin, come Alice
dans le puits de ses propres arcanes. C’est un risque de solitude, peut-être,
de désocialisation, sûrement, car comment vivre en société sans pouvoir
communiquer avec les autres ?
Bien sûr, si on veut communiquer ses
pensées, ce que fait IDA mais aussi PAUL. La pensée s’accommode de l’inconnu,
pas le langage en tant qu’instrument privilégié de la communication.
La pièce Pensée est une plongée
dans l’infra-monde qui œuvre en chacun de nous : « il se passe
continuellement sous notre nez quantité de choses qu’on ne voit pas »
dit IDA page 79. Ce peut être l’inconscient affectif mais c’est souvent un
inconscient cognitif. On perçoit quantité de choses dont on n’a pas conscience,
des choses, par conséquent qu’on ne pense pas. Les personnages s’interrogent
donc sur l’impact de ces perceptions mais aussi en arrivent à comprendre
qu’« on pense on pense, c’est très bien, mais ce qu’on ne pense pas est
très important aussi » (p.81).
Peut-on imaginer ce qu’on ne pense pas ? Mais qu’est-ce qu’est cette
imagination ? Est-ce une création du silence qui est nécessaire pour
maintenir la personne dans le réel, même si la réalisation de cette fonction
est inconsciente ? Ne peut-on pas comparer l’importance de ce qu’on ne
pense pas avec la cœnesthésie et parler d’un forum de la pensée dans le
silence des mots et du corps ? Loin d’être saugrenues, ces interrogations
entrent en échos avec la problématique de l’accueil en pensée de l’inconnu et
de l’inattendu. Mais la tentation du langage ne viendra-t-elle pas happer les
libres pensées du silence pour les partager, pour élargir leur milieu de vie.
Prenez une hypothèse ? N’a-t-on pas besoin du langage pour lui donner
toute sa consistance, pour en faire une réalité, une pensée réelle ? Mais
parfois, la pensée n'en vient-elle pas à déborder le langage ? Prenez la
rumeur, c’est quoi ? Du langage, certes, mais surtout une pensée qui se
fait collective sans fondement aucun, c’est une pensée qui se construit en
représentation au-delà du langage. C’est un bobard, la rumeur. Arrive alors le
dernier dialogue :
« IDA. (…) tenter de penser des pensées
fantastiques a peut se faire n’importe où on n’a besoin de rien pour penser
PAUL. c’est vraiment pratique »
Loin de faire paraître la vie comme
une expérience de somnambulisme, la venue insciente de pensées, généralement
assimilées à une perte de contrôle du psychisme par la raison, est éprouvée par
PAUL et IDA comme une intensification de leur faculté active de connaître le
monde et eux-mêmes.
Pensées est le traité pratique
pour penser les pensées tant pensées que non pensées. Humour assuré, élégantes
réflexions, stimulations intellectives des plus plaisantes.
Doutey, Nicolas, Ah suivi
de Les Pensées et Bouger les lignes, Actes Sud-Papiers, 2026,
137 p. 11€99
« On va partout où ? »
(Bouger
les lignes p.110)
La troisième pièce « Bouger
les lignes » est une allégorie. Se trouver dans l’espace, trouver son
espace, savoir où on est pour savoir où on en est. Se sentir vivre et se sentir
soi vont de pair mais pas de soi. L’espace est lieu de la vie mais aussi espace
de paroles confrontées. C’est dans la proximité de l’ici que se construisent
les rapports humains non dans l’éloignement du là-bas.
La pièce de Nicolas Doutey repose en
partie sur les infimes décalages que recèlent les usages verbaux et notamment
les locutions verbales. Celles-ci réintroduisent la société dans la pensée de
chacune et chacun et la quête de repérage dans l’espace épouse le désir
individuel de se situer dans le groupe. L’enthousiasme pour la cartographie correspond
à la découverte de l’espace comme forme. Par exemple, on passe insensiblement
de l’espace représenté par la scène à l’espace réel de la scène avec
l’avant-scène et la salle où sont les spectateurs qui, alors, deviennent des
personnages. Par exemple, le guidage sensori-moteur dans la ville est bien
moins efficient que le guidage par une carte. Mais la carte n’est pas que plan
de ville elle est aussi carte routière, carte cosmique, carte des vents, carte
politique et géopolitique.
Mais la carte est aussi carte
satellite, carte sur laquelle il n’y a pas de frontière. Car Bouger les
lignes, nous l’avons dit en introduction, rend sensible l’idée que les
hommes pourraient ne pas être contraints par l’étrécissement de l’espace par
des lignes séparatrices et exclusives qui rendent l’humanité prisonnière d’une
obsession de la délimitation. La pièce interpelle les spectatrices, les
spectateurs, le lectorat, en suggérant qu’une terre non parcellisée, non
étiquetée, fragmentée, découpée, dépecée, rayée, pourrait permettre de
comprendre que, comme « on peut voir une même chose de tellement de
manière différente » on pourrait vivre l’espace de tellement de
manière accueillante. Si les personnages multiplient les évocations de cartes
en divers domaines, c’est pour insister sur l’idée que la forme d’une ville, la
forme d’un planisphère, la forme d’une carte du ciel, la forme du mouvement des
vents, etc., semblent certes des essences de leur objet de mesure, mais
que ce qui compte c’est la multiplicité de ces formes. Les cartes se colorent
alors en carte psychologique, en carte historique, en carte sociale…
Philippe Geneste