SYLLA Omar, Ntori le crapaud et Tori la grenouille, bilingue français-bambara, illustrations Diana SOM, L’Harmattan jeunesse, 2025, 32 p. 10€
Fable
ou conte du Mali, Ntori le crapaud et Tori la grenouille est une
parole de racontage qui met en scène des animaux à fin de moralité. L’histoire
est une allégorie de l’orgueil puni. Le très jeune lectorat accroche à
l’histoire autant qu’aux images qui la racontent. Les trois protagonistes
principaux sont clairement saisis par lui dans les caractéristiques qui sont
les leurs.
Conte
anthropomorphique, Ntori le crapaud et Tori la grenouille
s’appuie sur la distance entre la nature animalière des personnages et la
nature humaine de leurs réactions émotives et de leurs comportements affectifs.
Les personnages cheminent et le jeune lectorat est saisi, régulièrement, par
des questions que les situations posent. Ainsi l’album lui fait-il aborder la question
de la solitude, qui est sans nul doute le thème second de l’ouvrage. Le conte
interroge, aussi, la figure de celui qui aide ou s’offre à aider (l’adjuvant
dans la terminologie narratologique). En effet, l’un des adjuvants, le crapaud,
aide la grenouille pour parvenir à ses fins propres ; l’autre, la tortue,
n’est pas franche en amitié. Et la thématique se redouble quand la tortue,
moyennant un pacte, offre au crapaud la possibilité de devenir roi : or le
crapaud ne tiendra pas sa promesse.
Offre
d’aide, promesse, le conte serait-il fondé sur le processus de
l’affaiblissement du désir de la grenouille d’être entourée ? La
grenouille est, au départ, remplie d’espoir après sa rencontre du crapaud et de
la tortue, persuadée de trouver chez eux la possibilité de réaliser une
relation d’amitié, donc de vaincre sa solitude. Or, en surprenant une
conversation entre eux, la grenouille comprend qu’elle a été abusée. Elle
n’attend donc plus rien du trio qu’ils forment. Pourtant, la relation entre le
crapaud et la tortue se dégradant, du fait du crapaud, la grenouille va trouver
à la fin du conte une satisfaction inattendue.
Ce
que nous venons de décrire, qui est lié à la logique du récit Ntori le
crapaud et Tori la grenouille, montre que le conte dépasse la seule
leçon de sagesse punissant l’orgueil. Vivre, c’est aussi réagir à ce qui vient
et savoir que rien n’est à jamais inscrit sur un livre du destin. La leçon, non
pas léguée par la thématique mais portée par le récit lui-même, est que les
relations entre les vivants sont croisées, entrelacées, nullement
compréhensibles si on ne se centre que sur soi-même. Sous la simplicité
apparente – mais réelle à la lecture – de l’histoire, le conte d’Omar
Sylla et de Diana Som comporte une richesse offerte à l’interprétation. Voilà
qui est idéal quand un livre est destiné à être lu et relu aux petits, voire,
pour de plus grands, quand la lecture première sollicite, sans que l’enfant ne
sache pourquoi, une nouvelle lecture…
Comme
toujours avec la collection « Contes des quatre vents », la
présence du texte original en bambara sous la traduction française est, pour
l’enfant, un apport dans la prise de conscience que le monde où il évolue est
un monde multiculturel. La connivence entre le sens et la moralité de la
fable-conte d’une part et les jugements moraux observables dans le quotidien de
sa vie d’enfant par le lectorat d’autre part, permet à ce dernier de comprendre
qu’au fond des diversités culturelles existe une même humanité mue par les
mêmes tensions de sentiments, de désirs, d’espérances, de tristesses et de déboires.
N’est-ce pas une aide pour affronter le réel des relations humaines ?
SIMLER,
Isabelle, Les Idées sont de drôles de bestioles, éditions courtes
et longues, 2021, 62 p. 19€95
Quarante-trois
animaux sont le prétexte à un album philosophico-fabulateur cherchant à cerner
de manière suggestive ce que sont les idées. Les dessins travaillent le trait
jusqu’à lui laisser toute liberté de forme. Parfois les traits saturent la page
de variations traînantes de couleurs jamais chatoyantes. Les couleurs sont
autant de clins d’œil, qui à une scène fantastique, qui à une imagerie
psychédélique, qui au dessin naturaliste, qui à l’onirisme iconique, qui à
l’art incohérent, qui au goût pour le baroque, qui au surréalisme.
En
se conjuguant, traits et couleurs jouent la surprise, surjouent l’incongruité,
s’amusent avec les mots soit parce que ceux-ci les aspirent pour la composition
soit parce que traits et couleurs inspirent les mots. Les traits, les dessins,
les couleurs à l’instar des idées « se suivent, s’amalgament, se
tissent, s’évaporent (…) cheminent, gesticulent et se transforment (…), se
volatilisent ».
Isabelle
Simler introduit ainsi les enfants au monde de l’imaginaire. Elle leur propose
de croire en ces choses invisibles et pourtant imagées, non sensibles et
pourtant inscrites par traces sur le papier, inconnues et pourtant reconnues,
instantanées et pourtant si lente à se former, pour une toute plénière
présence. Et le livre, livre d’art ivre de poésie, fascine petits et grands,
autant qu’il initie l’enfant à vivre ses idées et, pourquoi pas, à sa façon, à
les noter, trait pour trait, couleurs de mot et mots tracés.
Philippe
Geneste