Anachroniques

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18/01/2026

Mots tracés et idées trouvées pour entrer dans la relation humaine

SYLLA Omar, Ntori le crapaud et Tori la grenouille, bilingue français-bambara, illustrations Diana SOM, L’Harmattan jeunesse, 2025, 32 p. 10€

Fable ou conte du Mali, Ntori le crapaud et Tori la grenouille est une parole de racontage qui met en scène des animaux à fin de moralité. L’histoire est une allégorie de l’orgueil puni. Le très jeune lectorat accroche à l’histoire autant qu’aux images qui la racontent. Les trois protagonistes principaux sont clairement saisis par lui dans les caractéristiques qui sont les leurs.

Conte anthropomorphique, Ntori le crapaud et Tori la grenouille s’appuie sur la distance entre la nature animalière des personnages et la nature humaine de leurs réactions émotives et de leurs comportements affectifs. Les personnages cheminent et le jeune lectorat est saisi, régulièrement, par des questions que les situations posent. Ainsi l’album lui fait-il aborder la question de la solitude, qui est sans nul doute le thème second de l’ouvrage. Le conte interroge, aussi, la figure de celui qui aide ou s’offre à aider (l’adjuvant dans la terminologie narratologique). En effet, l’un des adjuvants, le crapaud, aide la grenouille pour parvenir à ses fins propres ; l’autre, la tortue, n’est pas franche en amitié. Et la thématique se redouble quand la tortue, moyennant un pacte, offre au crapaud la possibilité de devenir roi : or le crapaud ne tiendra pas sa promesse.

Offre d’aide, promesse, le conte serait-il fondé sur le processus de l’affaiblissement du désir de la grenouille d’être entourée ? La grenouille est, au départ, remplie d’espoir après sa rencontre du crapaud et de la tortue, persuadée de trouver chez eux la possibilité de réaliser une relation d’amitié, donc de vaincre sa solitude. Or, en surprenant une conversation entre eux, la grenouille comprend qu’elle a été abusée. Elle n’attend donc plus rien du trio qu’ils forment. Pourtant, la relation entre le crapaud et la tortue se dégradant, du fait du crapaud, la grenouille va trouver à la fin du conte une satisfaction inattendue.

Ce que nous venons de décrire, qui est lié à la logique du récit Ntori le crapaud et Tori la grenouille, montre que le conte dépasse la seule leçon de sagesse punissant l’orgueil. Vivre, c’est aussi réagir à ce qui vient et savoir que rien n’est à jamais inscrit sur un livre du destin. La leçon, non pas léguée par la thématique mais portée par le récit lui-même, est que les relations entre les vivants sont croisées, entrelacées, nullement compréhensibles si on ne se centre que sur soi-même. Sous la simplicité apparente – mais réelle à la lecture – de l’histoire, le conte d’Omar Sylla et de Diana Som comporte une richesse offerte à l’interprétation. Voilà qui est idéal quand un livre est destiné à être lu et relu aux petits, voire, pour de plus grands, quand la lecture première sollicite, sans que l’enfant ne sache pourquoi, une nouvelle lecture…

Comme toujours avec la collection « Contes des quatre vents », la présence du texte original en bambara sous la traduction française est, pour l’enfant, un apport dans la prise de conscience que le monde où il évolue est un monde multiculturel. La connivence entre le sens et la moralité de la fable-conte d’une part et les jugements moraux observables dans le quotidien de sa vie d’enfant par le lectorat d’autre part, permet à ce dernier de comprendre qu’au fond des diversités culturelles existe une même humanité mue par les mêmes tensions de sentiments, de désirs, d’espérances, de tristesses et de déboires. N’est-ce pas une aide pour affronter le réel des relations humaines ?

 

SIMLER, Isabelle, Les Idées sont de drôles de bestioles, éditions courtes et longues, 2021, 62 p. 19€95

Quarante-trois animaux sont le prétexte à un album philosophico-fabulateur cherchant à cerner de manière suggestive ce que sont les idées. Les dessins travaillent le trait jusqu’à lui laisser toute liberté de forme. Parfois les traits saturent la page de variations traînantes de couleurs jamais chatoyantes. Les couleurs sont autant de clins d’œil, qui à une scène fantastique, qui à une imagerie psychédélique, qui au dessin naturaliste, qui à l’onirisme iconique, qui à l’art incohérent, qui au goût pour le baroque, qui au surréalisme.

En se conjuguant, traits et couleurs jouent la surprise, surjouent l’incongruité, s’amusent avec les mots soit parce que ceux-ci les aspirent pour la composition soit parce que traits et couleurs inspirent les mots. Les traits, les dessins, les couleurs à l’instar des idées « se suivent, s’amalgament, se tissent, s’évaporent (…) cheminent, gesticulent et se transforment (…), se volatilisent ».

Isabelle Simler introduit ainsi les enfants au monde de l’imaginaire. Elle leur propose de croire en ces choses invisibles et pourtant imagées, non sensibles et pourtant inscrites par traces sur le papier, inconnues et pourtant reconnues, instantanées et pourtant si lente à se former, pour une toute plénière présence. Et le livre, livre d’art ivre de poésie, fascine petits et grands, autant qu’il initie l’enfant à vivre ses idées et, pourquoi pas, à sa façon, à les noter, trait pour trait, couleurs de mot et mots tracés.

Philippe Geneste

 


02/06/2024

La liberté contre les domesticités

ELBAZ Frédérique, Le Presque Chien. Ni dieu, ni laisse, illustré par Pierre Pratt, éditions d2eux, 2023, 100 p. 13€90

Ce récit animalier interroge deux problématiques.

La première concerne la vie de l’animal domestique abordée du point de vue de l’animal et du point de vue de l’humain tristement dénommé le maître ou la maîtresse ou les maîtres. Légalement, on parle de « propriétaire » d’un animal domestique. Le roman commence par une scène où un chien abandonné languit sous un banc avant qu’une vieille dame généreuse, ne l’adopte.

La seconde problématique est philosophique, c’est la dialectique du bonheur et de la liberté. Le roman la développe par les échanges animés entre les chiens errants ayant formés une bande en liberté, se dénommant, par un détournement du slogan blanquiste, « Ni dieu, ni laisse », la laisse étant la métonymie du maître de la formule historique.

À la première problématique, l’autrice rattache l’histoire de Marthe, une juive polonaise, parlant le yiddish et souffrant de la mort de ses proches durant la seconde guerre mondiale victime du nazisme. C’est l’occasion, à partir d’un autre jeu de mot, d’interroger le cercle de proximité que chacun cultive, « les Lémiens » du roman. Le chien Bernard, ainsi nommé par Marthe qui l’a recueilli, s’interroge sur la teneur de ce cercle de proches pour lui. Il va être partagé entre sa domesticité avec Marthe et sa générosité, d’un côté, et la bande des sans dieu ni laisse qu’il rejoint la nuit, clandestinement. Les chiens libérés le nomment Presque puisqu’il vit entre deux états : domestique et libre.

La seconde problématique s’appuie justement sur l’histoire et les tourments intérieurs de Presque/Bernard. Le roman met en scène la dialectique du bonheur et de la liberté en imaginant toute la bande rassemblée chez Marthe. Les dernières répliques du livre laissent ouverte l’interprétation à donner à l’alternative entre bonheur et liberté :

« Chère madame, vous avez adopté tous ces chiens ?

- Pas du tout, mon cher monsieur le jardinier, ce sont eux qui m’ont adoptée ».

 

OLIVEROS, Chris, Mourir pour la cause, traduit de l’anglais par Alexandre Fontaine Rousseau, éditions Pow Pow, 2023, 165 p. 24€

Cette bande dessinée est le premier tome d’un diptyque qui relate la naissance et l’histoire du Front de Libération du Québec (FLQ). Ce volume se centre sur trois des fondateurs : Georges Schoeters (1930-1994, qui fut le fondateur avec Gabriel Hudon et Raymond Villeneuve), François Schirm (1932-2014), Pierre Vallière (1938-1998). Documentaire fiction, ce volume conte les années 1963 aux années 1970. Le livre montre d’abord la situation coloniale anglo-saxonne qui prévaut au Québec, avec un apartheid entre anglophones (qui prennent toutes les bonnes places) et francophones (qui sont relégués aux postes subordonnés). C’est cette situation qui mène des francophones de Montréal à choisir la lutte armée après la répression féroce de grèves ouvrières toujours vaincues. Le modèle des initiateurs du FLQ, de Georges Schoeters surtout, est Cuba. La période où se développe le polycentrisme et le mouvement des non-alignés contre les choix que les protagonistes de la guerre froide voudraient imposer, explique aussi la survenue du FLQ, à une époque, où de plus, une revendication souverainiste prenait corps à cette époque dans la province canadienne.

La bande dessinée de Chris Oliveros présente les premiers pas du FLQ empreints d’amateurisme : peut-être n’est-ce qu’un effet de la sélection des faits utilisés pour la fiction. Peut-être le second tome apportera-t-il quelques nuances nouvelles. Mourir pour la cause présente le FLQ sans ancrage dans la population de Montréal et du Québec. Pourtant il rassemblait des prolétaires et non, comme nombre de groupes de ce genre des intellectuels. Aussi comment peut-on évaluer que la modalité d’action par des attentats à la bombe (300 durant les dix ans d’existence du Front, entre 1963 et 1972), visant essentiellement les forces d’occupation anglo-saxonnes et britanniques, les politiciens compromis comme Drapeau et le patronat exploiteur, a accentué un manque d’ancrage populaire du FLQ ? Surtout que bien des épisodes de la lutte entamée en 1963 restent dans le flou, peut-être parce que ce n’est que le premier tome. Par exemple, si une grève est évoquée en détail, les nombreuses autres ne sont pas portées à la connaissance des lecteurs et lectrices, mais ce sera sûrement le cas lors du second tome.

L’auteur fait le choix non chronologique de plonger le lectorat dans la crise d’octobre 1970 sans livrer l’ensemble des faits : enlèvement de l’attaché commercial britannique James Richard Cross, diffusion du Manifeste du FJQ sur Radio Canada, enlèvement puis exécution du ministre du Travail et de l’immigration Pierre Laporte, occupation du Québec par 8 000 soldats canadiens (qui durera jusqu’en avril 1971, avec la suspension des libertés civiles et des centaines d’arrestations arbitraires de francophones).

Un appareillage de notes permet à Chris Oliveros de doubler la fiction par une revue des événements dans l’histoire. Se donnent alors à lire une multitude de documents référencés dans une bibliographie fournie. Chris Oliveros fait comprendre, au-delà de l’histoire et des choix du FLQ, la situation d’oppression qui sévit sur le monde francophone en Amérique du Nord et donc au Canada sous tutelle de l’impérialisme américain. Le manifeste des felquistes déclarait : « Le Front de Libération du Québec (…) est un regroupement de travailleurs québécois qui sont décidés à tout mettre en œuvre pour que le peuple du Québec prenne définitivement en mains son destin. Le Front de Libération du Québec veut l’indépendance totale des Québécois, réunis dans une société libre et purgée à jamais de sa clique de requins voraces, les “big boss” patroneux et leurs valets qui ont fait du Québec leur chasse-gardée du cheap labor et de l’exploitation sans scrupule » (1). Les attentats à la bombe du FLQ visaient des symboles de l’occupation britannique et du colonialisme anglo-canadien. On attend avec impatience la parution du second tome qui viendra apporter les éclairages pour approfondir la compréhension de l’histoire du FLQ. D’ores et déjà, il faut louer cette œuvre. En effet, dans une époque où l’histoire est balayée par les intérêts mémoriels des gouvernants de tous types de régimes (démocratiques, autocratiques, dictatoriaux), où la contestation des interprétations cérémonielles officielles donne lieu à répression, emprisonnement, judiciarisation voire criminalisation, revenir sur la réalité historique devient un enjeu autant qu’une gageure. Alors oui, Un tome 1 Mourir pour la cause, à suivre…

Philippe Geneste

(1) FLQ, Manifeste d’octobre 1970, Notes et postface de Christophe Horguelin, édition revue et augmentée, Montréal-Marseille, Conneau & Nadeau-Agone, 1999, 71 p. – p.7.

 

19/02/2023

Réflexions littéraires sur le monde advenu et sur le monde qui vient

LE MAGUET Charline, Le Secret de Soro, Bayard, 2022, 48 p. 12€90

Un dessin stylisé. Deux personnages principaux, des petites musaraignes : Musa et Soro. Le minimalisme du dessin des figures animées côtoie la richesse du dessin entre réalisme et poésie graphique. Musa va être la confidente du secret de son amie Soro, victime de violences sexuelles de la part de son oncle. L’album qui s’adresse aux enfants dès 4 ans est un support de choix pour aborder une question lourde et pesante, une question marquée du sceau de l’inabordable, de l’imprononçable. Le Secret de Soro est ainsi une histoire autant qu’un livre qui ouvre la pensée à la nécessaire confidence. Dans l’album, le père de Musa figure la place aussi des adultes dans le dispositif de la réponse recherchée à la tragédie de Soro. Ce livre est à inscrire dans toute bibliothèque publique ou scolaire, c’est aussi un livre à offrir pour que s’engage la discussion sur un sujet tabou.

 

LABBE Brigitte, DUPONT-BEURRIER Pierre-François, Le Mensonge et la vérité, illustrations de Jacques Azam, Milan, 2022, 56 p. 9€50

Toujours aussi intéressante cette collection des goûters philo ! Cacher et livrer, voilà les deux opérations essentielles de tout menteur. Sa caractéristique est de diffuser des informations qu’il sait fausses et donc avec l’intention de tromper. Le mensonge est un performatif et le menteur est mu par une volonté précise. Les auteurs mettent alors l’enfant, le pré-adolescent, l’adolescent, devant la difficulté à définir ce qu’est une décision. Il s’agit de démêler le vrai du faux et surtout d’être en capacité de les démêler. Sans aucun moralisme, ils mènent le lectorat à l’idée que « mentir à quelqu’un c’est étouffer sa liberté ».

Dans un passage qui passionnera les enfants dès 9 ans, ils expliquent que le mensonge est aussi une modalité de s’évader, donc d’exercer sa liberté : « on s’invente une autre réalité qui vient cacher la vraie ». Mais poussant cette vérité maintes fois décrite par les psychologues de l’enfance, ils montrent les implications corporelles, mentales, logiques du mensonge. Le lectorat est donc appelé à la réflexion, surtout que le mensonge s’avère parfois nécessaire ou tout au moins préférable à la vérité. Le livre interroge aussi la distinction entre fiction et mensonge, car au fond, dans les deux cas, « nous voulons croire que ce faux est vrai ». A-t-on vraiment besoin « d’histoires inventées pour ouvrir les yeux sur le vrai monde. Comme si le faux aidait à voir vrai ? »

Abordant la question des fakenews, la plaçant dans la problématique générale du mensonge, les auteurs mettent en lien l’égoïsation (1). Le « je crois ce que je veux », le « à chacun son opinion », mènent droit à un monde où les individus vivent côte à côte, sans lien, sans liage possible, sans possibilité offerte de construire ensemble le monde.

(1) Sur ce terme voir l’analyse qu’en fait Jacob, André, Esquisse d’une Anthropo-logique, Paris, CNRS éditions, 2011, 239 p.)

 

BLITMAN Sophie, Dieu, illustratrice Annick MASSON, Milan, 2022, 32 p. 7€90

L’ouvrage destiné aux tout petits présente la position de l’athéisme, de l’agnosticisme et celle des croyants. Parmi les croyances, il parle des religions musulmane, catholique, judaïque, hindouiste, animiste. Quelques rites religieux sont présents, avec les emblèmes architecturaux. La laïcité est présentée notamment à travers l’école. Les ravages des religions par les guerres ne sont pas omis. On peut regretter que la religion soit rangée dans les traditions, que le livre ne soit pas ouvertement athée.

 

Mastragostino Matteo, Primo Levi, illustrations par Alessandro Ranghiasci, Steinkis, 2022, 119 p. 18€

Voici la réédition d’un ouvrage paru en 2017 (voir lisezjeunessepg du 18 février 2018). La réédition ajoute la colorisation des cases et une reliure rigide, sinon, elle est à l’identique de celle de 2017.

L’album est né de l’admiration de Matteo Mastragostino pour Primo Levi (1919-1987). Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une biographie, puisque l’auteur se concentre sur les années du fascisme, les premiers engagements de Primo Levi chez les partisans, puis sur l’expérience d’Auschwitz.

Le texte est nourri par une lecture attentive et scrupuleuse des écrits de l’écrivain. Les dessins de Ranghiasci entrent dans le détail des lieux décrits, s’attardent sur le collectif des prisonniers. Texte et images se liguent ainsi pour mettre en avant la relation humaine qui, chez Primo Levi est ce qui permet de croire encore au lendemain quand tout pousse à sombrer dans la nuit du temps.

Les jeunes lecteurs et lectrices verront s’ouvrir devant leurs yeux des scènes du camp de concentration, ils devront s’interroger sur les actes des uns et des autres, par eux-mêmes. Les auteurs sont ainsi fidèles à la méthode de Primo Levi.

La trame de l’histoire repose sur une intervention de Primo Levi devant les élèves d’une école primaire de Turin, quelques mois avant la mort de l’écrivain. Cette école est celle-là même qu’il a fréquentée étant enfant. Un album très riche et de belle facture graphique que la colorisation rapprochera un peu plus des jeunes lecteurs et des jeunes lectrices.

Philippe Geneste


12/02/2023

Images et poésies pour une philosophie tendre des sensibilités

ROBERT Emma, Quand tombe la pluie, illustratrice NICOLAZZI Camille, éditions Cipango, 2022, 32 p. 14€90

Le texte en vers libres mais volontiers rimé soit en rimes de fin de vers soit en rimes intérieures. Le bercement tendre et ouateux des assonances favorise une entrée apaisée dans la littérature de l’enfant très jeune ou bien plus âgé. Chaque illustration en double page est un paysage de pluie où l’ancrage réaliste se laisse subvertir par la rêverie surréelle, jouant des points de vue rapprochés ou bien généraux. Le coloriage et les dessins aux crayons de couleur et au bic est d’une technique que les enfants sentent de proximité ce qui les porte plus aisément dans l’univers onirique. Quand tombe la pluie pourrait être qualifié de successions de scènes de pluie, joyeuses ou étranges, incertaines ou réalistes, stylisées ou fantastiques, poétiques ou documentaires. L’intensité du jeu des couleurs, la douceur de la matité des pages renforcée par le grain du papier, font de ce livre presque carré, un livre presque contemplatif n’était le jeu des sons, et une fin d’histoire à dimension philosophique bien qu’à auteur d’enfant.

 

PIRET Raud, La Lettre du lac, éditions rouergue, 2022, 48 p. 16€

Le graphisme très maîtrisé joue de compositions naïves, clin d’œil à l’art enfantin. Cet éclatement de la composition des dessins sur les doubles pages impose au jeunes lectrices et lecteurs de parcourir l’espace du livre de gauche à droite, de droite à gauche, de haut en bas.

Les dessins des motifs évoqués dans le texte sont de pure invention, volontiers humoristiques. Les motifs éparpillés ne manquent pas d’interroger la raison de leur présence. Mais, peu à peu, c’est un espace imaginaire qui se constitue et qui fait sens. Les dessins privilégient aussi une animation des éléments terrestres mis au diapason des éléments du vivant animalier.

Peut alors commencer une histoire philosophique : le lac se languit de ne jamais rencontrer la mer. Une bouteille tombée dans le lac « au plus profond de la tristesse », devient l’adjuvant. Personnifié, le lac glisse un mot dans la bouteille, un mot de poésie libre, d’émotion tendre. Adviennent les péripéties du voyage de la bouteille transportant la lettre à la mer du lac. Défilent alors des paysages et des espaces aux motifs atomisés entre le cadre des pages ou des formes, jusqu’à ce que la mer soit en vue. Survient alors une complication de texte, la bouteille se brise sur un rocher et une vague emporte les mots à la mer. Ainsi chante désormais le poème, il chante l’harmonie trouvée des éléments inanimés et des êtres vivants.

Par la multiplicité des interprétations que sollicitent les doubles pages, par la fragilité des dessins au trait ou pointillistes, cet album proposera une multitude d’entrée en lecture pour les petits enfants à qui on le lira mais aussi pour les plus grands de 7/8 ans qui y plongent avec délice.

 

DAVID François, Larmes de rosée, peintures Chloé PINCE, CotCotCot éditions, 2022, 24 p. 10€90

Si la poésie se caractérise par un discours autotélique, si la poésie se dit d’elle-même en ce que les mots renvoient à eux-mêmes, alors la poésie ouvre les espaces des correspondances. Les larmes de chagrin, de contrariété, de déception, de tristesse, de culpabilité peuvent se dessiner en gouttes d’eau versant d’un arrosoir, elles sont similaires à l’eau comme un corps humain à la terre, comme un sentiment à une sensation, comme une jeune pousse à un jeune enfant.

La peinture livre ses continuités là où les identifications se cherchent. La peinture nourrit les mots par-delà, par-dessus le dessin, la peinture sortie des mots qu’elle colore pourtant. Larmes de rosée est peut-être un album-livret poétique de ces substitutions, le mot plonge ses racines sans qu’on y prenne gare tout au tréfonds de nous-même Quels mots ? Ceux du poète ? Oui, mais les mots de tous, les mots de toutes, la langue est à toutes et tous, la langue est le terreau des imaginations, l’espace commun des explorations. Mais la langue pousse en nous, en toi enfant, et tu en fais tes discours : tu joues des mots, les compose en salade et les paroles des autres, les mots des autres en sont la rosée qui les abreuve. Magnifiquement édité, touche originale de CotCotCot, l’album-livret accueille un texte poétique de prose picturale sensible et suggestive. Comme quoi l’innovation poétique n’a peut-être pas besoin de verser dans l’inaccessible, dans l’inintelligible. La plume de François David sait écrire pour ouvrir les mots non pour les enfermer, non pour les clore des mains autres qui se tendent vers eux.

 

La Fontaine Jean de, Fables, illustrées par Catherine Meurisse, Réunion des musées nationaux Grand Palais, 2022, 80 p. 19€90

L’interprétation graphique de Catherine Meurisse saisit le texte patrimonial des fables de Jean de La Fontaine par l’humour et la poésie que le fabuliste y tisse. Catherine Meurisse s’appuie, également, sur le socle narratif. Chaque image qui accompagne une fable raconte à sa manière la même histoire. Là est un intérêt sensible de l’ouvrage. On demandera à l’enfant, avec bénéfice intellectuel pour lui, de raconter ce qu’il voit et de rendre compte de ce qu’on lui a lu ou de ce qu’il a lu lui-même. Le livre, en effet, s’adresse à tous les âges.

Les fables proposées s’en tiennent principalement à celles habituellement soumises à la lecture enfantine. Que les animaux parlent et dialoguent, que les plantes mêmes soient affublées de caractères humains, rencontrent directement la conception enfantine, animiste et phénoméniste de la vie : « Dessiner est un métier d’adulte qui regarde toujours vers l’enfance. », écrit l’illustratrice dans le dossier de presse. Et pour sûr, l’anthropologisation des comportements des personnages animaliers libère la réalisation en images de métaphores joyeuses pour les jeunes lecteurs et lectrices. Ce sont des caractères qui sont ainsi soumis à la sagesse enfantine : orgueil, courage, ruse, narcissisme, poltronnerie, générosité, dédain, honte… l’illustratrice colle donc à la définition de la fable comme apologue illustrant un comportement selon un jugement de valeur.

On sent, dans nombre d’images de Catherine Meurisse, son goût pour les pointes satiriques dont La Fontaine a parsemé ses fables. Le dessin apporte au texte un souffle de vie renouvelé, en décalage, parfois, avec le conformisme civique et social de la morale du fabuliste, conformisme qui explique sa présence pérenne au sein de l’institution scolaire à travers les siècles.

Les fonds en aquarelle, en revanche, tamisent le trait d’ironie. Aussi, point de perversion de la fable, point de renversement du cours des histoires contées, juste des touches d’impertinence, de-ci de-là, comme des clins d’œil à l’enfance.

Philippe Geneste

03/04/2022

Le risque contemporain du simulacre

« Toute la vérité

Rien que la vérité

Sauf la vérité » (p.48)

 « La vérité c’est le mensonge, l’esclavage c’est la liberté » / La leçon des Meurent De Faim (MDF)

DAVID, François, Menteurs !, calicot, 2021, 117 p. 9€50

En trente-trois tableaux reliés par une trame narrative suivie, François David emmène le jeune lectorat dans l’univers d’un futur dystopique où le langage revisite les faits pour créer de toute pièce une réalité nouvelle, traversée par un humanisme de façade. Ainsi va la Société Exemplaire (S.E.). Les femmes sont blondes aux yeux bleus, sauf quelques récalcitrantes… Menteurs ! est l’exploration du simulacre, si cher à Philip K. Dick : la population est manipulée par les déclarations d’un pouvoir qui retouche les images, banni le passé, réinitialise les archives. Pour se maintenir, les autorités usent aussi des écoles non mixtes.

Avec l’héroïne, Noémie Lipsit, on découvre le travail des programmes scolaires transmis par des « insigneuses ». On la suit chez elle, où ses parents et son arrière-grand-mère cultivent la mémoire du passé et sauvegardent, en les cachant, les livres, les livres d’histoire notamment. Car dans cet univers futuriste il n’y a plus de livres, juste des « vydylyvres », on ne fait plus de reliure on fait de la « tactyvyure ». L’image est partout, transmettant, en audiovisuel, la plupart des informations que chacun consulte sur « Vydysks »

Menteurs ! est une déclinaison narrative d’un axiome de la novlangue ou néo-parole inventée par Orwell : le mensonge c’est la vérité. Dans Menteurs ! le pouvoir assène « nous rappelons que la loi interdit de mentir, sous peine d’arrestation. Mort au mensonge ». Or, la réfection permanente des faits, la modification des images, la création des énoncés de vérité diffusés par les médias sont une négation de ce jugement d’interdit. Est mensonge pour le pouvoir ce qui n’est pas conforme à son discours. Le travail idéologique incessant avec sa bureaucratie de la surveillance de masse a pour but d’imposer les énoncés diffusés comme pensées se substituant en les annihilant aux pensées et jugements propres à chaque membre de la société.

L’axiome « Mort au mensonge » est indiscutable, il n’a pas à être prouvé : puisque le pouvoir l’édicte c’est qu’il est vrai. Les mots servent ainsi à défaire le réel de ses faits pour introduire à une société du dit falsifiant, une société fictive qui repose sur la croyance de ses membres au discours dominant.

Or, pour que la contestation ne trouve pas prise, le mieux pour le pouvoir est d’effacer le passé et de le réécrire. Grâce à son arrière-grand-mère, Noémie découvre que ce que l’école de la Société Éxemplaire présente comme des villages de vacances sont en réalité une révision des camps de concentration nazis dont l’existence est ainsi niée, comme niée est celle des chambres à gaz. Le roman se fait alors exploration du révisionnisme. Il s’agit d’un révisionnisme d’État. D’une part, les gouvernants ne sont désignés qu’à la troisième personne et au pluriel, ce qui en fait des entités impersonnelles (« ILS ») mais aussi inaccessibles, ce qu’induisent les majuscules.

La vérité pour le régime négationniste mis en scène est une vérité adaptée à un mode de gouvernement. Combattre cette vérité, comme le font Noémie et sa famille, revient à rétablir dans les esprits la réalité, soit entrer dans une lutte politique pour la vérité fondée sur des faits et non sur des axiomes. Orwell, à propos des commentaires sans fondement de la presse officielle sur la guerre d’Espagne écrivait : « Ce genre de chose m’effraie, car cela donne le sentiment que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de notre monde. Après tout, le risque est grand que ces mensonges, ou des mensonges semblables, finissent par tenir lieu de vérités historiques (…) De sorte que, pratiquement, le mensonge sera devenu vérité » (1) ; et il ajoutait : « Je sais qu’il est aujourd’hui à la mode d’affirmer que la plus grande partie de l’histoire officielle n’est de toute façon qu’un tissu de mensonges. Je suis prêt à croire que l’histoire est la plupart du temps inexacte et déformée, mais ce qui est particulier à notre temps, c’est que l’on renonce à l’idée même que l’histoire pourrait être écrite de façon véridique » (2) mais sur des faits.

Mensonge et révisionnisme étant au centre de l’évolution de la société actuelle, le livre de François David prend l’allure d’un roman d’intervention sociale auprès de la jeunesse. Judicieusement, l’auteur choisit une composition fragmentée : trente-trois chapitres composent le livre, soit un rythme de lecture très soutenu qui sied aux habitudes lectrices des pré-adolescents et adolescents d’aujourd’hui. Cette composition empêche aussi qu’un effet soporifique de leçons de morale ne s’installe.

Menteurs ! n’est pas dans la stigmatisation dont l’échec est avéré au regard des débats dans la société française contemporaine et du regain de vigueur des thèses d’extrême droite qui les traversent. Menteurs ! rappelle que le nazisme et ses supports collaborateurs n’a pas vraiment été vaincu ; il énonce par son intrigue que pour vaincre il faut enraciner une vérité dans les consciences et que cela nécessite, non pas des interdits, mais des arguments et des controverses. Le dernier chapitre, qui est d’ailleurs plus un épilogue, montre que le combat de Noémie, de ses parents et de l’arrière-grand-mère, ce combat qui les a menés à devenir des « MDF », des « Meurent de Faim », a rencontré un écho auprès des amies de Noémie. Menteurs ! serait alors une illustration de la lutte contre le sentiment d’impuissance qui pousse la population de cette dystopie à accepter ce qui est imposé.

Philippe Geneste

(1) Orwell, Georges, « Réflexions sur la guerre d’Espagne » dans Essais, articles, lettres, volume II (1940-1943), traduit de l’anglais par Anne Krief, Michel Pétris et James Semprun, Paris, éditions Ivrea – éditions de l’Encyclopédie des nuisance, 1996, pp.323-324 – (2) Ibid. p.324

 

30/01/2022

De l’expérience au langage, la pratique des petits

DENEUX Xavier, Mes Histoires à lacer, Milan, 2021, 8 p. + boîte de jeux, 14€90

La boîte de jeux s’adresse aux enfants dès 3 ans. Elle contient deux séries de 6 cartes en carton, 6 lacets et une frise modèle pour aider l’enfant. Chaque carte présente une scène. Le trait est stylisé, les figures explicites, les couleurs en aplat, plutôt vives, bref, des caractéristiques qui rencontrent l’intérêt des petits enfants. Avec les lacets, l’enfant est invité à compléter les cartes dont des parties sont incomplètes. Il s’agit donc d’un jeu, et en même temps d’une exploration du sens de figures avec un apprentissage du vocabulaire à la façon d’un imagier. Bien sûr, cette boîte de jeux prend toute son efficace si l’adulte accompagne l’enfant dans le maniement des cartes et des lacets. D’abord, chaque carte présente un court texte qui reproduit verbalement la situation représentée graphiquement. Il est donc nécessaire de lire. Ensuite, l’adulte pourra conseiller l’enfant dans le maniement des lacets et donc approfondir la motricité fine qui est requise, notamment en confortant la perspicacité de l’enfant. Enfin, les lacets qui passent dans des trous effectués sur les cartes, peuvent être mis en dehors de toute correspondance avec la représentation attendue et que la frise modèle permet de suivre. Là, le dialogue avec l’enfant est essentiel pour forger sa vue observatrice et l’éduquer à l’attention.

 

DESBORDES Astrid, Le Livre des problèmes, illustrations de Pauline MARTIN, Nathan, 2021, 36 p. 12€90

Le titre pourrait induire en erreur car, rien d’abstrait dans ces trente-six pages. Bien au contraire, le duo met en scène des situations quotidiennes. Le traitement graphique (simplicité, images dépouillées, nombreux aplats, couleurs gaies et mates) assure la dimension humoristique du livre. Non pas parce que l’image serait drôle sur un texte présentatif de la situation, mais parce que le texte et l’image se combinent avec intelligence. De plus, la composition du texte et celle de l’image se confortent. En effet, le texte pose une situation problématique en page de gauche et apporte une solution sur la page de droite. De même l’image illustre le problème en page de gauche et, en page de droite, donne la conséquence de la résolution du problème. Mine de rien, c’est un petit raisonnement qui est offert à l’enfant qui, le regardant pendant que les parents le lui lisent, pourra se familiariser avec chaque situation. Alors viendra le temps où, même s’il ne lit pas encore, s’habituant au livre, il tournera les pages tout seul, et reproduira les situations et leur solution, s. C’est un bon livre, éducatif sans avoir besoin de l’annoncer. C’est un livre que l’enfant a plaisir à prendre quand il est familiarisé aux diverses situations problèmes qui composent l’ouvrage.

 

LABRECQUE Anne-Marie, Le Monde des lettres, illustrateur Mathieu Dionne St-Arneault, graphisme Wedge, éditions Bayard, 2021, 60 p. 11€90

Tout commence par une présentation de l’alphabet puis par la présentation du livre qui propose une lecture interactive. Bien sûr, la présence de l’adulte comme accompagnant s’impose. Pour chaque lettre, un court texte jouant de l’assonance et/ou de l’allitération est inscrit sur la page : l’enfant doit y trouver la lettre concernée. En face, se trouve une image (par exemple pour la lettre G on trouve l’image d’une girafe et d’un gorille) qui, lorsque l’enfant l’identifie, révèle les variations de prononciation de la lettre ou alors seulement donne une illustration à la manière d’un imagier.

L’ouvrage est d’un bon format confortable, avec des coins arrondis Chaque page est épaisse et solide, permettant sans crainte moult manipulations. Le papier est brillant, ce qui met en valeur les aplats de couleur. Tout reste toutefois sobre, car le but est bien de se familiariser avec l’alphabet. L’enfant doit observer, il est invité à parler et à écouter. Le dialogue avec l’adulte est essentiel, bien sûr : par exemple, l’album comporte un index avec synthèse pour chaque lettre, que l’adulte pourra utiliser pour revenir sur ce qui aura été lu. Cet ouvrage est un bel ouvrage, simple et pertinent.

Philippe Geneste

07/11/2021

Au corps à corps avec la vie

LEDU Stéphanie, Les Virus, illustrations de Jean-Baptiste DEHEEGER, Milan, 2021, 32 p. 7€60

Le livre dit s’adresser aux enfants dès 4 ans, ce qui est largement impossible. En revanche, c’est un très bon livre pour des enfants à partir de 7 ans. Nous avons pu le vérifier auprès de la commission jeune de lisez jeunesse. Si des milliards de virus existent, quelques-uns seulement sont dangereux pour les humains, parce qu’ils sont pathogènes. Voilà qui d’emblée permet de réfléchir sereinement à la question. On les rencontre dans l’air, l’eau, le corps. Qu’est-ce qu’un virus ? Comment se propagent-ils ? Comment les combattre ?

Le métier de virologue est présenté, des instruments d’observation utilisés par les scientifiques sont présents, la question de la vaccination est expliquée. Une double page est consacrée à la covid-19, ce qui fait du livre de Stéphanie Ledu et J-B Deheeger un ouvrage qui ne se soumet pas aux circonstances mais les intègre pour un propos plus large. Le rhume sert de base à l’explicitation des mécanismes d’une maladie provoquée par un virus.

Si le livre comporte des explications scientifiques, notamment à travers les notions de cellule, d’infection, de système de défense corporelle, il ne cesse de renvoyer à des situations quotidiennes dans lesquelles l’enfant peut se projeter.

 

VIDAL Séverine, Ma Timidité, Marie LEGHIMA, Milan, 2021, 40 p. 12€

Cet album est un récit de la timidité. On y suit une petite fille envahie au quotidien par sa timidité. Celle-ci est représentée par un double dans le texte, par une créature parasitaire sur l’image. Seule la petite fille parle, commentant les événements illustrés pleine page avec un texte essaimé dans l’espace pour imiter la comédie du sentiment et le tragique des situations. Son désir d’aller vers les autres est sans cesse contrarié par un sentiment de culpabilité, par une pensée dépréciatrice d’elle-même. L’album illustre ces inhibitions qui empêchent l’accomplissement des processus de socialisation de l’enfant. Là est l’intelligence de l’album, de savoir rester à hauteur des enfants de 5 à 9 ans.

La petite fille va peu à peu apprivoiser sa timidité, la tenir en laisse comme le suggère la dernière image. Cette conquête, elle la fera seule, mais aussi avec l’aide de camarades et de membres de son entourage. Grâce aux illustrations, l’album accompagne d’humour le traitement de ce sentiment qui empêche l’enfant de se réaliser et offre au jeune lectorat un tremplin fictionnel pour une réflexion sur soi et sur les autres.

 

LUNA Nikki, J’Aime Mon Corps, illustrations Julienne DAVIDAS, Bayard, 2021, 32 p. 10€90

Cet album vient des Philippines. Il a été créé pour sensibiliser à leurs corps des filles et des garçons de zones marginalisées ou soumises à des tensions sociales violentes. Il s’adresse aux tout jeunes enfants à qui il doit être lu. Imagier du corps, l’album repose sur la logique d’un enchaînement des images. Centré sur le corps propre, l’album aborde la question du corps dans la relation sociale. Il défend l’intégrité du corps : « j’essaie de protéger mon corps », « mon corps est à moi », « rien qu’à moi et je l’aime ».

Lu à l’enfant, il sera un médiateur stimulant pour faire prendre conscience à l’enfant de son corps et si le message central est abstraitement difficile d’accès pour un petit enfant, en revanche il peut prendre appui sur la réalité concrète vécue. C’est là que le dialogue avec l’enfant grâce à l’interaction par la lecture trouve prise sur filles et garçons.

La commission jeune de lisez jeunesse a plébiscité ce livre.

 

MARIN Claire, Mon corps est-il bien à moi ? dessins d’ALFRED, Gallimard, 2020, 48 p. 10€

Voici un livre à diffuser amplement dans les CDI des lycées et collèges, dans les bibliothèques qui accueillent des adolescents et des jeunes, tant le sujet est sensible à ces âges et dans la société contemporaine occidentale. Le « corps impose ses rythmes et ses aléas. En ce sens, il est l’expérience de la contingence et d’une aliénation » (p.9). Convoquant Descartes (1) et Platon qui séparent corps et esprit, l’autrice interroge leur dualisme à partir de ce que peuvent ressentir des jeunes gens. Elle en vient ainsi à souligner que c’est « par lui que la réalité extérieure nous est accessible et sensible » (p.15), que chacun, chacune « est aussi [son] corps et tout ce dont il est capable » (p.14). Les pages, à partir de Merleau-Ponty sur l’image de soi sont claires et riches, menant à comprendre le corps à travers la relation aux autres. L’amour sera aussi analysé sous le même angle : « Avec la sexualité (..), j’accède à l’unité de mon corps, mais cette unité ne se joue pas seulement à la surface, dans mon image corporelle, mais aussi dans la densité de ma chair, la profondeur de ma sensibilité » (p.22) ; le plaisir sexuel tient à « cette jouissance fugitive d’une continuité merveilleuse entre deux êtres » (p.24).

Puis le petit volume explore le corps investi par la société. Pensons à des expressions comme « il a tout de sa mère » ou « l’enfant a les mêmes oreilles que toi » etc. L’idéologie familiale tend à enfermer les corps dans la filiation pour figer une identité faisant du corps « celui ou celle que les autres me forcent à être. Et c’est là que je peux le percevoir comme mien ou comme étranger » (p.29). Le corps se pare ainsi de signes sociaux marqueurs de classe sociale, de groupe professionnel ou de groupe de pair : le corps est « par excellence l’objet sur lequel s’exercent avec force et violence les normes sociales, religieuses et politiques » (p.36). L’exploitation du corps d’autrui à des fins de profit s’explique ainsi, comme découle de ce fait que « les domestiques, les femmes ou enfants » sont « des corps sur lesquels on “empiète” ; ils font constamment l’objet de violation (travail forcé, violences sexuelles…), comme s’ils étaient une propriété, un instrument ou un butin de guerre » (p.38).

C’est encore la société, son travail idéologique qui tend à essentialiser les différences (couleur de la peau, orientation sexuelle…) avec toutes les dérives politiques qu’une telle conception engendre. C’est une certaine science, aussi, qui, à des fins transhumaniste, veut soumettre le corps aux impératifs d’une perfection reproductive et d’une augmentation capacitaire de l’humain. Et pour cela, elle emprunte la voie tracée de longue date de la marchandisation des corps et de leur aliénation.

Philippe Geneste

(1) Les actes d’un colloque récent devrait intéresser les lycéens et étudiants en philosophie : Jacob, André (sous la direction de), Descartes et nous, Paris, Maisonneuve & Larose / Hémisphère éditions, 2021, 304 p. 15€

21/03/2021

Qu’est-ce que l’expérience ?

Widmaier Carole, Que nous apprend l’expérience ? illustrations ALFRED, Gallimard, collection Philophile !, 2019, 48 p. 10€

C’est dans les échecs et les réussites que se font les apprentissages. Le sujet les met en cohérence et c’est ce qui forme son expérience. Aussi, le propre de l’expérience est-il de s’inscrire dans le temps. C’est durant ce long processus que le sujet acquiert des connaissances nouvelles qui le font se développer, se tourner vers un hors de soi dont il va se nourrir pour grandir et à qui il va apporter sa part de grandissement : « les événements ne deviennent des expériences que s’ils donnent lieu à une rencontre ».

L’expérience est aussi un risque, le plaisir du risque (Georges Jean) : c’est la « sanction du réel, matériel ou symbolique, qui nous révèle les effets sensibles de ce que nous avons fait et nous conduit à revenir à nous-même, aux intentions qui ont présidé à nos actions ou à nos façons de les mettre en œuvre » écrit Carole Widmaier. Autrement dit, le risque est constitutif de l’humain. On pourrait le nommer le travail du négatif, en ce qu’il éprouve l’équilibre qui nous habite à un moment donné. N’est-ce pas cela que recouvre l’expression figée atteindre ses limites ? Dès lors, paraît évidente l’importance de laisser les jeunes face aux risques de la vie. En effet, aseptiser leur univers les rend dépendants et asservis à tout un tas de tutelles. « Apprendre des expériences suppose de consentir à ce qu’elles me modifient ».

Par l’expérience et ses risques, le sujet acquiert une plasticité, tant cognitive que sociale tout en approfondissant la connaissance de lui-même. L’éducation scolastique, celle de l’enseignement officiel qui domine aujourd’hui, empêche cet épanouissement de la plasticité pour enformer les élèves dans le cadre rigides d’une citoyenneté où -à l’école et au collège notamment- on chercherait vainement la possibilité de droits comme le droit d’expression, le droit d’association…

L’éducation contemporaine, avec le dogme des compétences et de la rationalité numérique des temps d’enseignement et des temps d’éducation, refoule l’expérience juvénile aux marges de son domaine. Ainsi, les compétences des élèves sont-elles attribuées à l’ensemble de la population scolaire avant d’être acquises et il s’agit de les révéler, c’est-à-dire de les voir cochées pour qu’elles soient reconnues présentes… C’est ainsi toute la « démarche d’appropriation » qui nécessiterait l’expérience qui est déniée pour des situations plaquées sur une réalité sans émaner d’un besoin réel. Le savoir est chosifié, réifié dans des colonnes infinies de compétences que nul ne consulte sinon les enseignants obligés et en majorité consentant à les remplir. Le savoir n’étant pas construit au cours d’une expérience de connaissance in vivo, il est abstrait de la réalité de l’élève et de ce fait incapable de devenir une source de modification de l’élève qui se l’approprierait.

Dans cet univers aseptisé, numérisé, le sujet est renvoyé à lui-même. Tout tourne autour de lui. Dans un tel système éducatif, les relations humaines ne sont qu’abstraites et artificielles, sous la chape de plomb des règlements intérieurs des écoles et collèges ou lycées. La coopération est interdite, la vie sociale inexistante, notamment dans les collèges et les écoles. Quelle est donc cette socialisation dont les textes officiels se targuent ? Est-ce l’enseignement de l’éducation morale et civique ? Comment ne pas se rappeler que la socialisation, c’est d’abord une expérience réelle de relations sociales. Si on raye l’expérience coopérative, il ne reste que les relations sous des rapports de force et de dominations diverses chapeautées par l’ordre scolaire. Cette réalité des établissements scolaires inculque ainsi la concurrence, la domination, la compétition dont l’enseignement du « sport » (on ne dit même plus « éducation physique » dans le langage courant de l’école) est le vecteur essentiel. Aussi, si « ce que m’apprend toute expérience, c’est précisément que je n’existe jamais en dehors d’un système de relations », j’apprends à l’école à écraser les autres, j’apprends la souffrance de la domination, de la concurrence dévalorisante. Ce qu’apprend l’école, c’est le goût pour la compétition et le goût de soumettre qui lui est inhérente. Les autres, en est le point aveugle et le harcèlement en est un produit direct, amplifié par les réseaux sociaux : harceler c’est chercher à soumettre. Nombre d’élèves en font l’expérience quotidienne.

Philippe Geneste

21/02/2021

Deux points de vue, matérialiste et spiritualiste, contre la tyrannie de l’urgence

C’est cette semaine qu’arrive en librairie Je Connais peu de mots d’Elisa Sartori récit graphique publié par les soins des éditions CotCotCot et chroniqué dans ces colonnes le 7 février dernier. Le récit graphique invite le lectorat à un autre rapport au temps, incitant à la rêverie, provoquant l’arrêt momentané avant reprise de la représentation en cours. C’est ce qui a guidé nos pas vers le blog d'aujourd'hui consacré à la lenteur.

DOUCEY Bruno, Petit éloge de la lenteur, dessins de ZAÜ, éditions le calicot, 2019, 95 p. 8€

Comment classer cet ouvrage ? Un livre de poche qualifierait le format ; un livre de philosophie si on définissait ainsi tout ouvrage ayant pour finalité de provoquer la réflexion chez le lecteur ou la lectrice ; un ouvrage poétique et ce serait renvoyer à la forme librement versifiée joyeusement choisie par l’auteur -un des chapitres ne s’intitule-t-il pas « Attention, poète ! » ; un livre d’humour ce que souligne l’œuvre graphique de Zaü accompagnant les textes parfois ironiques et gais de Bruno Doucey ; un livre d’actualité, tant le sujet est au cœur de nos vies. Petit éloge de la lenteur est tout cela à la fois, un régal, un cocktail d’intelligence contre l’urgence de nos sociétés malades du temps (1).

Le jeune lectorat est invité à dresser la liste des lenteurs jugées appréciatives ou mélioratives et celles jugées dépréciatives ou péjoratives. Il est invité ensuite à relativiser la notion en sortant de l’anthropocentrisme. Afin que la réflexion ne soit pas en rupture avec le lectorat, l’auteur l’invite à interroger ses propres comportements dans des situations spécifiques, celle des vacances, par exemple ou celles accompagnant le sentiment amoureux. L’éloge de la lenteur est un petit traité du faire attention, du être attentif à, attitudes essentielles dans toute démarche de connaissance et d’apprentissage.

Mais Petit éloge de la lenteur induit une réflexion en prolongement de sa lecture. Si le temps des connaissances ne relève pas de la vitesse puisqu’elles se sont accumulées, confrontées au fil des siècles, puisqu’aucune découverte n’est attribuable à l’instant de son « invention » mais bien à rechercher dans sa genèse. Chacun travaille sur un matériau déjà formé, est nourri des idées des autres : le savoir naît de cette filiation humaine et des confrontations en cours ; il se constitue par des combinaisons nouvelles qui le transforme. En éducation, par exemple, quelle déraison de l’Education Nationale de faire croire aux élèves que le savoir est là, tout au fond du net et qu’il suffit d’aller l’y cueillir ? Et le discours officiel d’expliquer que l’enseignement consiste bien davantage à permettre aux élèves de s’approprier les outils numériques ouvrant l’accès aux savoirs thésaurisés sur des sites, des portails, des blogs, que d’enseigner ces savoirs ! Le Ministère cherche ainsi à soumettre l’enseignement à la rapidité, à la vitesse, niant la lenteur propre à toute construction des savoirs et niant aussi leur construction psychogénétique par chaque élève. Or, l’humanité est ce qu’elle est par l’accumulation des savoirs, et son devenir dépend de sa capacité critique de leurs applications sociales, économiques, culturelles.

C’est pourquoi, combattre la vitesse, combattre la tyrannie de l’immédiateté, c’est se donner une chance, collectivement, d’envisager le long terme. Mais pour cela faut-il dévisager en le démaquillant le court-terme. La pandémie du Covid 19 donne une illustration tragique du bienfondé du propos, ajoutant encore à l’actualité de la lecture de ce Petit éloge de la lenteur.

Philippe Geneste

(1) Clin d’œil à Aubert, Nicole, Le Culte de l’urgence. La société malade du temps, Flammarion, collection champs, 2004, 376 p.

 

GARCIA-CHOPIN Isabelle, Le Maître des Neiges, dessins Clémence POLLET, Glénat, 2021, 42 p. 14€50

Voici un album de quiétude. L’histoire suit le voyage d’initiation d’un jeune disciple d’un maître (Lama) bouddhiste parti loin du village de montagne où ils vivent avec une communauté villageoise pour retrouver un enfant élu dans lequel s’est réincarné le fondateur du temple. La traversée des montagnes, les rencontres empathiques ou dangereuses, sont autant d’épreuves pour l’enfant moine. Le karma est illustré par l’histoire qui insiste surtout sur la nécessité de la lenteur, de la patience et de l’attention à porter aux événements du monde, aux êtres et aux choses. Les illustrations abondent en couleurs numériques jouant de multiples nuances et des tonalités pour créer des ambiances accompagnant l’avancée du voyage. La magie, autorisée par l’aventure, incite le jeune lectorat à plonger en lui, à ne pas céder au bruit du monde pour tenter de trouver au fond du silence méditatif, une quiétude réalisatrice de soi. En cela, le thème religieux glisse vers le merveilleux du conte pour ouvrir à une réflexion sur le bonheur.

Commission lisez jeunesse & Ph.G.

13/09/2020

Réflexion sur la lecture et pratique d’orthographe…

 Gasparov, Martine, Lire, à quoi bon ?, dessins d’Alfred, Gallimard, collection Philophile, 2020, 48 p. 10€

Alors que « la modernité favorise les biens de consommation, commercialisables, échangeables, rentables et donc éphémères et périssables », « amalgamant culture et loisir », ce petit livre aisé à lire dès 12/13 ans –même si la collection s’adresse aux lycéens– invite à la réflexion sur l’acte même de la lecture.

Après une brève évocation de l’origine de la lecture, donc de l’écriture, vers 3500 ans avant JC, l’autrice développe le lien qui unit les sociétés à une volonté de mémoire. Bien des questions sont abordées assez brièvement et agrémentées de citations patrimoniales Par exemple : lire est-il un défi au temps ? Lire rend-il indépendant ? Est-ce que lire c’est s’instruire ? Lire peut nous transformer ? La lecture n’est-elle qu’une évasion ? En quoi lire est un acte de rencontre avec autrui ? Lire permet-il de se connaître soi-même ? Lire est-il une activité solitaire ?

La fin de l’opuscule traite avec intelligence du rapport à internet, incluant la question de la lecture dans la question englobante du réfléchir par soi-même. L’autrice retourne ainsi sur l’évocation première du rôle mémoriel de l’écriture ayant engendré cet acte cognitif qu’est la lecture.


 Puddu Pierre, Je construis mon orthographe et mon vocabulaire, Paris, Tom Pousse, 2019, 59 p. 13€

Cet épais cahier de travaux pratiques s’adresse aux élèves soit dysorthographiques soit en difficultés, du CE2 jusqu’au collège. Il peut aussi être utilisé avec des adultes en apprentissage de l’écrit. Les exercices reposent sur l’observation puis sur la réflexion. Les mots sont classés en fonction des lettres qui les composent. L’idée conductrice est que l’enfant construit son orthographe au fil du temps grâce à un classement effectué depuis l’observation des correspondances lettres/son. L’auteur privilégie une seule et même grille de classement pour toutes les lettres, il s’appuie sur la combinaison des lettres et non dans les sons pour faire advenir des cohésions orthographiques de l’écriture. La systématique proposée par Nina Catach sous-tend le travail de conception avec la distinction des morphogrammes (lettres à valeur grammaticale), logogramme (différence d’écriture pour distinguer des homophones) et phonogrammes (lettre et combinaisons de lettres marquant un son).

Les exercices amènent à classer les orthographes d’usage (comme le M qui précède le P et le B), celle liée à la prononciation (C se prononce [s] devant E et I), celle qui s’appuie sur une régularité ([az] s’écrit age). Ils s’appuient aussi sur les familles de mots, ce qui renvoie à un enrichissement du vocabulaire.

Le livret impose seulement de travailler avec l’alphabet phonétique international.

Bien sûr, il s’agit d’un outil de travail qui structure des séances et non de fichiers autocorrectifs, ce qui permet effectivement de mettre l’élève en situation entière de construire de plus en plus en autonomie, donc de manière de moins en moins accompagné son orthographe : c’est en cohérence avec le projet. Cela signifie de discuter avec l’élève les classements qu’il propose. Le livret permet aussi le travail en groupe des élèves. L’important est de prendre le temps, et si le travail s’effectue dans la forme d’un préceptorat, aller à l’allure de l’élève et ajuster l’ordre des exercices aux propositions de l’élève. Prendre le temps est une nécessité si on veut faire ressortir aux yeux de l’élève et des élèves les raisons qui sous-tendent l’orthographe et qui ne relèvent pas toutes de règles mais de l’histoire des mots. C’est un échange source d’enrichissement lexical pour les élèves.

Philippe Geneste

08/03/2020

Des émotions

Didier Jean & Zad, Et toi, comment tu te sens ? Utopique, 2019, 36 p. 8€
Est-ce un album ou un livre pratique ? Un ouvrage parascolaire ludique ? Un album documentaire sur les émotions ? Un peu tout cela, sans lourdeur. Le propos y est d’une intelligence fine. Les auteurs usent des émoticônes pour aborder douze émotions. Page de gauche une situation est présentée. Le syntagme qui fait l’objet de la réflexion de l’enfant est en couleur, une couleur identique à celle de l’émoticône qui ponctue la page de droite. En observant les visages des personnages, tous des animaux, l’enfant est entraîné à nuancer les sentiments qu’il peut éprouver ou qu’il a déjà éprouvé. L’association entre émotion et couleur double l’association émoticône et nom d’émotion, ce qui crée un double repère pour l’enfant. L’album comprend aussi l’invitation à créer un jeu de cartes reprenant les émoticônes et le nom des émotions. Le livre peut ainsi se poursuivre en un jeu à partager avec d’autres enfants, et déjà avec l’adulte. Cet album est un objet livre simple et formidablement adapté aux enfants. Une vraie réussite.

Deneux Xavier, Les émotions, Milan, collection les imagiers gigognes, 2019, 16 p. 12€50
Voici un ouvrage très créatif qui s’adresse aux enfants à partir de 2 ans. La lecture doit en être accompagnée par l’adulte pour que l’enfant bénéficie de la puissance efficiente de l’album. Les émotions sont créées en creux et en relief. Le plein et le creux sont les vecteurs de l’accès aux émotions que l’adulte lecteur viendra à définir par des situations imaginaires, pour beaucoup animalières. Ce choix du plein et du creux signifie aussi que c’est par le toucher que l’auteur veut faire aborder la thématique des émotions aux tout petits. Et c’est réussi. L’album enthousiasme. Les expérimentations avec des tout-petits de la commission lisezjeunesse le prouvent. Le prix peut paraître élevé, mais c’est un format carré, (180mmx180mm), les pages sont fortement cartonnées, ce que nécessite par ailleurs les illustrations en relief ou creusées dans la page. Sont abordés dans l’ordre : la joie, la tristesse, le courage, la peur, le calme, la colère, l’ennui, la surprise. On peut lire en suivant l’ordre des pages mais on peut tout aussi bien feuilleter l’ouvrage en fonction des réalités de la vie de l’enfant.

Zucchelli-Romer Claire, Les émotions au bout des doigts, Milan, 2019, 26 p ; 13€90
Câlin, chatouilles, colère, agacement, ordre, tristesse, joie, peur, ennui, énervement, sont les émotions traitées par ce petit ouvrage. L’enfant est invité à suivre des traits creusés dans les pages pendant que l’adulte prononce des onomatopées ou des interjections. Le dessin –ils sont tous géométriques- figure l’émotion en lien avec la couleur de la double page qui le contient. Cette approche sensorielle des émotions peut ne pas convaincre, en revanche, ce qui convainc c’est le dialogue suscité par la composition du livre et qui, immanquablement, rapproche l’enfant et l’adulte par une complicité de jeu à partir du livre et avec le livre.

alix Cécile, Les émotions de Moune. La timidité et la confiance en soi, illustrations de Claire Frossard, Magnard jeunesse, 2019, 32 p. 9€90 ; alix Cécile, Les émotions de Moune. La peur et le courage, illustrations de Claire Frossard, Magnard jeunesse, 2019, 32 p. 9€90 ; alix Cécile, Moune et ses copains, l’agitation et la concentration, illustrations de Claire Frossard, Magnard jeunesse, 2019, 29 p. 9€90 ; alix Cécile, La Gentillesse et la méchanceté, illustrations de Claire Frossard, Magnard jeunesse, 2019, 29 p. 9€90
Les deux premiers albums, réalisés sous le regard de la psychologue Florence Millot qui signe la définition des émotions présentées, sont un régal pour les enfants. La conception des ouvrages implique toujours les parents. Ainsi, la peur est certes un défi pour l’enfant, mais ça en est un aussi pour les parents qui doivent aider l’enfant à l’appréhender rationnellement, grâce au dialogue. Des pages spécialement réalisées pour l’interaction parents-enfant sont présentées très clairement. Pour installer des situations de peur, l’album s’appuie sur la connaissance de contes (personnage de l’ogre, ne pas avoir de repère dans un espace…).
L’album sur la timidité et la confiance en soi est une source d’information pour les parents autant qu’un support accueillant l’enfant comme il est. La timidité est le signe de l’enfant observateur. La timidité interroge la pudeur, la modestie. Elle implique un rapport à nu avec l’environnement que l’enfant craint qu’il soit intrusif : il rougit, par peur que les autres lisent ses sentiments sur son visage. La timidité est aussi un autre rapport au temps, à l’attente. De même, la confiance en soi ne peut pas être séparée de la pulsion de vie, c’est pourquoi il faut à l’enfant prendre des risques qu’il mesurera de lui-même. On imagine combien nos sociétés de surveillance (protection, usage immodéré du portable comme moyen de liaison permanente avec l’enfant etc.) vont à l’encontre de cette nécessité naturelle chez l’humain.
Les deux ouvrages de la série Moune et ses copains ont l’intelligence de s’adresser à la personne de l’enfant à travers deux histoires reposant sur des situations sociales qu’il va reconnaître immédiatement, parce qu’elles appartiennent à son quotidien. Il y a une histoire, un texte pour les parents définissant les émotions traitées, des jeux de relaxation qui participent à la connaissance de soi et qui ne peuvent être réalisés qu’avec l’adulte. Ce sont, là aussi, deux très bons albums qui empruntent au récit pour approfondir un message plus documentaire.  

Philippe Geneste

29/12/2019

Littérature de jeunesse et philosophie

Brenifier Oscar, C’est quoi la violence, illustrations par Anne Hemstege, Nathan, coll. Philo z’enfants, Nathan, 2019, 97 p. 12€90 ; Brenifier Oscar, C’est quoi la liberté, illustrations par Frédéric Rebéna, Nathan, coll. Philo z’enfants, Nathan, 2019, 97 p. 12€90 ; Brenifier Oscar, C’est quoi vivre ensemble, illustrations par Frédéric Benaglia, Nathan, coll. Philo z’enfants, Nathan, 2019, 97 p. 12€90.
Ledoux Julien, De l’enfant à l’élève. Une approche philosophique de la littérature de jeunesse à l’école élémentaire, L’Harmattan, 2019, 202 p. 21€50
Le livre de Julien Ledoux est une étude menée à partir de l’observation d’ateliers de philosophie auprès de classes de l’école élémentaire. Certes l’enfant se pose des questions, mais se serait sous-estimer le rôle de l’interaction que de ne pas comprendre que ce sont des sollicitations extérieures qui permettent aussi à l’enfant comme à tout être humain de s’interroger et d’affronter des problèmes nouveaux. Le rôle de l’école pourrait ainsi rappeler en lieu et place de programmes sans progressivité ni compréhension de la psychogénèse des apprentissages. En partant d’ouvrages de la littérature de jeunesse, des albums, des récits, l’atelier de philosophie a pour but de sortir l’enfant de son individualité pour l’amener vers la connaissance de soi par la confrontation d’idées : « De la sorte, on peut avancer que l’imaginaire est cette dimension activée par la littérature de jeunesse qui permet de trouver des solutions à ses blocages réels grâce à la possibilité, décuplée par la dimension groupale, d’explorer d’autres possibles » (p.173). Il s’agit, somme toute, de permettre aux élèves de s’initier au dialogue, à la confrontation, à la controverse en suivant des règles de l’échange verbal oral et donc, d’entrer en coopération comme la pédagogie coopérative et nombre de pédagogies socialistes et libertaires le pratiquent depuis bien longtemps. Georges Jean, inspiré, entre autres conceptions, par celles-ci, écrivait en 1976 : « une pédagogie de l’imaginaire est bien une pédagogie transitionnelle, cultivant l’individu dans sa relation avec lui-même et avec le monde extérieur » (Pour une pédagogie de l’imaginaire, Paris, Casterman, 1976 -2ème éd. 1991- p.12). Ce que Julien apporte est que l’activité pédagogique reposant sur le dialogue, ici le dialogue philosophique adapté à chaque étape du développement psychologique, permet de révéler l’enfant chez l’élève. Pour Julien Ledoux, la crise de l’école repose sur l’incapacité de la société actuelle à intégrer les affects des enfants qui se trouvent ainsi coupés en deux : élève ou enfant. Or, nous dit J. Ledoux, c’est dans l’unité que la personne peut se développer harmonieusement. L’école pourrait être le lieu de cette conquête de soi grâce à sa dimension groupale et donc sociale. On reconnaît bien sûr des éléments de la psychanalyse, mais aussi des conceptions défendues par Célestin Freinet ou René Lourau, Jean Piaget ou Paul Robin, Sébastien Faure ou P.P. Blonskij, Véra Schmidt ou Fernand Pelloutier... Pour sortir de la toute puissance qui empêche la réflexion, pour vaincre les angoisses et inquiétudes paralysantes qui empêchent l’enfant de penser, de s’autoriser à penser, la solution pourrait résider dans les formes d’apprentissage créatif du langage à base dialogique. Là, Julien Ledoux rejoint Serge Boimare (L’Enfant et la peur d’apprendre, Paris, Dunod, 1999), puisque l’enjeu est que la parole trouve un chemin à prendre et que l’élève ne vienne pas empêcher l’enfant ou mieux, que l’enfant ne trouve pas dans l’élève un empêchement à ce que s’exprime, vive l’enfant. L’école doit se donner cette tâche : faire émerger l’enfant dans l’élève et non se fixer sur le devenir élève des enfants. Il y a là une dimension émancipatrice qui impose de combattre la réaction scolaire qui a cours aujourd’hui.
Ce qui précède éclaire ce que nous voulons dire des trois ouvrages d’Oscar Brenifier. Pour chacune des trois notions philosophiques traitées, il procède par une multitude de questionnements qu’il range dans des rubriques formant le plan de l’ouvrage. Ainsi pour C’est quoi vivre ensemble ? on trouve : aimerais-tu vivre seul ? Est toujours obligé de respecter les autres ? Dois-tu toujours être d’accord avec les autres ? Sommes-nous tous égaux ? Sommes-nous tous obligés de travailler ? A-t-on toujours besoin d’un chef et de règles pour vivre ensemble ? Pour C’est quoi la liberté ?, on passe par les étapes suivantes : Peux-tu faire tout ce que tu veux ? Les autres t’empêchent-ils d’être libre ? As-tu besoin de grandir pour devenir libre ? Un prisonnier peut-il être libre ? A-t-on le droit d’être libres ? A quoi peut servir ta liberté ? Enfin le plan de C’est quoi la violence ? est le suivant : Qu’est-ce qui te rend violent ? Comment sais-tu que tu es violent ? Peux-tu t’empêcher d’être violent ? As-tu le droit de frapper quelqu’un ? A quoi peut servir la violence ? As-tu raison d’avoir peur des autres ?
L’intérêt des questions qui peuplent chaque division des livres est qu’elles sont ouvertes, elles ne réclament pas une seule réponse. Le but étant que l’enfant réfléchisse par lui-même, on comprend bien le dispositif qui, pour être efficace, devra être dialogué. Privilégier le questionnement c’est privilégier la mise à distance d’un sujet pour y réfléchir, pour qu’il crée de la réflexion. C’est pourquoi ces ouvrages sont autant des livres de complicité parentale avec les enfants en se gardant de brimer la pensée de ces derniers, autant que des outils stimulants et ouverts à des adaptations créatives pour des séances de débat, d’échanges groupaux en classe. Si le dialogue philosophique a toute sa place à l’école c’est parce qu’il facilite l’approche des pratiques discursives mettant en exergue des problématiques. Les collégiens sont, en général, en difficulté quand il s’agit d’énoncer une problématique pour leur propre discours ou bien quand il s’agit de reconnaître dans un texte une problématique organisatrice du propos d’un auteur ou d’un locuteur.

Philippe Geneste