Anachroniques

23/08/2026

Le corps et l’imagination attentive

GALVIER, Manon, Corps paysages, Le Cosmographe, 2026, 40 p. 17€

Cet album peut être lu aux tout petits comme il peut être donné en lecture aux premiers lecteurs. Le titre annonce parfaitement le contenu de l’album : la fusion des corps dans un paysage et donc la fusion de l’humain dans l’environnement. Mais n’allons pas trop vite.

La structure de l’album repose sur la succession de huit unités de sens, chacune composée de deux doubles pages. La fin du livre procède différemment, qui rassemble les motifs des huit unités en huit pages où le jeune lectorat est invité à retrouver les traces des unités composant le début de l’album. Le livre est ainsi jeu d’attention autant que sollicitation de l’imagination enfantine. Il invite l’enfant à saisir, pour chaque unité du récit (quatre pages), des analogies, des correspondances graphiques et de couleurs. Cette répétition de structure est itérée par le texte : celui-ci désigne un personnage et le motif retenu du personnage dessiné ; c’est l’objet de la première phrase qui est suivie par une reprise du mot du motif avec une proposition relative venant préciser ce qui est demandé au lectorat de vérifier. Ainsi :

« Naïma a une chevelure-oasis… [1ère double page]

Une chevelure qui abrite les animaux sauvages [deuxième double page] ».

Dans la proposition principale, le groupe nominal objet est toujours un mot double, néologisme composé avec un trait d’union, comme ci-dessus « chevelure-oasis ». On trouve ainsi « yeux-pétales », « doigts-plume », oreilles-labyrinthes », « bouche-caverne », « pieds-marteaux », « bras-étincelles », « genoux-collines ». C’est ce groupe nominal qui anticipe la recherche dans l’image de la fusion du corps dans le décor. Le papier mat, les formes simplifiées, les aplats soigneusement délimités aux couleurs sourdes, le refus du flou, les jeux de traits ou l’uniformité des fonds, installent l’enfant dans la quiétude de sa lecture, tout en le sollicitant ne serait-ce que parce qu’il est surpris.

Le corps, son corps, c’est ce que l’enfant sent le mieux lui appartenir. Alors que la brutalisation des corps domine l’univers économique des sociétés de consommation, l’album invite les enfants à se centrer sur eux et sur l’environnement naturel. La fusion qui opère grâce au travail graphique et de couleurs ne crée aucune effraction dans l’imaginaire corporel de la représentation. Il faut souligner, ici, l’intelligence de la créatrice, Manon Galvier, qui utilise des couleurs vives, celles-là même qui attirent les enfants. L’illustration documente une nécessaire complicité puisqu’opère une relation symbiotique avec le paysage. Le corps est occupation d’espace, il est mouvement, il est une limite physique, mais il est « mon » corps parce qu’il s’insère dans ce qui l’environne, parce qu’il en devient partie prenante, parce qu’il s’y immisce en harmonieuse continuité.

Celle-ci naît de la subtile utilisation de l’approche du monde par quatre des cinq sens, soit dans l’ordre : la vue (« yeux-pétales »), le toucher (« doigts-plumes »), l’ouïe (« oreilles-labyrinthes »), le goût (« bouche-caverne ». Le corps est un élément de composition du monde, il l’absorbe et s’y absorbe. Ce corps dont l’enfant va chercher la trace, unité de sens après unité de sens, puis, plus allégoriquement, à la fin de l’album, conjoint le bien-être avec le respect du paysage. Se représenter la connivence du corps et du paysage, fonction évidente des images, permet à l’enfant de se sentir libre et en sécurité. Il aborde ce travail de représentation non pas par une histoire mais par la quête de la relation entre l’élément dessiné du personnage et le paysage auquel il va se mêler.

Corps paysages introduit donc le tout jeune lectorat à l’histoire d’un rapport à reconstituer à travers la tierce personne du personnage ou un élément corporel du personnage dessiné. La quiétude émanant des choix techniques du dessin et de la couleur, mais aussi de la structure syntaxique répétée, crée un contexte favorable à l’entrée de l’enfant dans le travail consistant à se représenter la relation du corps et du milieu où dominent les éléments naturels.

Philippe Geneste

 

 

15/08/2026

Du peuple afro-américain et de ses luttes

PASSMORE Ben, Une Histoire des résistances noires américaines, traduction de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Tamaé-Bouhon, Steinkis, 2026, 244 p. 22€

Le 6 juillet 2016, sous les yeux de sa famille, Philando Catile, un noir de 32 ans est assassiné par les forces de l’ordre à Falcon Heights, dans le Minnesota. Il venait de se faire arrêter pour un contrôle routier. La scène est filmée de l’intérieur du véhicule et diffusée sur les réseaux sociaux. C’est l’étincelle d’un vaste mouvement de révolte contre le racisme des policiers, des politiciens et de l’État fédéral. C’est aussi le point de départ de la bande dessinée de Ben Passmore. Le personnage Ben, un métis, qui visionne la vidéo est choqué mais ne rejoint pas les révoltés. Intervient son père, un activiste noir qui décide de lui apprendre l’histoire des résistances noires américaines tout au long du vingtième siècle.

Ben va alors se trouver inclus dans une multitude de situations discriminatoires, sanglantes, mortelles, il va éprouver la violence de la suprématie blanche coloniale et raciste, dont celle du Ku Klux Klan des années 1920. Il va se retrouver auprès de noirs et noires lynchés, violées, pendus, brûlés, assassinés. Il va être mis en contact, au fil des décennies avec les mouvements de résistance. Si Martin Luther King est bien présent avec Malcolm X, Huey Newton, les Black Panthers, Black Lives Matter, la bande dessinée présente des mouvements moins connus. Le récit tragique est écrit avec dérision et humour, cherchant à faire ressortir la gravité des faits et des violences étatiques ou couvertes par l’État. C’est un point essentiel de l’intérêt de l’ouvrage.

Ben Passmore est lui-même militant américain noir. Son livre intègre sa connaissance de l’intérieur de la ségrégation raciale et des mouvements d’opposition. L’historique s’anime ainsi d’une présentification des faits et suggère des analyses convergentes entre les points de vue d’où sont nées les organisations de résistance au sein du peuple noir. Le livre interroge ainsi les stratégies employées, que ce soit celle de la violence ou que ce soit celle de la non-violence. Mais, dans les deux cas, point de dissertation, juste l’exposition de faits et d’événements.

Certes, comme l’écrit Mediapart, « La somme d'informations est plutôt dense et pas toujours facile d'accès pour les néophytes, c'est pourquoi il sera utile de lire ce roman graphique avec des pauses associées à quelques recherches pour comprendre pleinement le contexte social des revendications et des figures qui les incarnent » (1). Certes, Ben Passmore fait totalement l’impasse sur les luttes économiques du prolétariat noir, comme si la question noire ne se résumait qu’à une question d’identité, ce qui ampute la réflexion qu’il veut initier sur les formes de résistance à l’ordre capitaliste oppressif (2). Toutefois, vu la persistance des lynchages et du harcèlement des Afro-Américains à travers les décennies jusqu’à aujourd’hui – 4743 personnes victimes de lynchage aux États-Unis entre 1882 et 1968 (3) – Une Histoire des résistances noires américaines avec son graphisme issu du dessin de presse, sa part éminemment subjective, sa thématique du rôle de la mémoire contrer l’exploitation et l’oppression organisées par le pouvoir et la classe dominante, est une somme utile et profondément en phase avec les goûts des jeunes générations en matière de graphisme. Ce que révèle bien l’œuvre de Ben Passmore c’est que les États-Unis ne sont pas malades de leur police mais que celle-ci n’est que le bras armé du système économique et social enraciné dans l’extorsion de la plus-value et dans la mise au pas des populations. Elle décrit la ségrégation raciale institutionnalisée. Elle présente les voies engagées par la résistance noire – révolutionnaire, réformiste, non-violente, guérilla urbaine armée, nationalisme de la négritude. Elle montre l’échec de celle-ci face à un adversaire qui rêve de son écrasement. Le problème reste donc entier. Reste entière, aussi, la question de la forme d’organisation que les révoltes récentes successives prendront face aux massacres (4).

Faut-il ajouter que la peinture de la violence d’État appuyée sur l’impunité des forces policières et para-policières devrait résonner dans l’actualité française à l’heure où le ministre de l’intérieur a présenté, le 7/07/2026, une proposition de loi « tendant à faire bénéficier les Forces de l’Ordre de la présomption de Légitime Défense en cas d’usage de leur arme à feu » (5) ?

Philippe Geneste

(1) Billet de Cédric Lépine du 20 juin 2026 sur Médiapart. — (2) Lire Ni Patrie ni frontières n°58/59, avril 2017, 202 p. 12€ titré « Du prolétariat afro-américain et de ses luttes ». — (3) Delage, Christian, « Quelle loi faudra-t-il voter pour que le harcèlement des Afro-Américains s’arrête ? », Le Monde 9/02/2023. — (4) Conseillons à nos lectrices et lecteurs de relire le livre de Daniel Guérin, De L’oncle Tom aux Panthères. Le Drame des Noirs américains, Paris, UGE, 1973, 317 p., qui bien qu’ancien, est une source inépuisable de réflexions sur cette problématique. — (5) Fédération Nationale de la Libre Pensée, Communiqué de presse « Permis de tuer », 14 juillet 2026.

08/08/2026

Humaniser le monde en le décapant de ses masques

DUCAL Charles & DUPREZ Olivier, Chant du travail, CotCotCot, 2026, 40 p. 22€

Toujours hardies, novatrices et exploratrices des confins de la littérature dont la littérature de jeunesse, les éditions CotCotCot proposent une œuvre gravée accompagnant le poème Chant du travail du poète néerlandophone Charles Ducal.

L’album ou livre est une fable allégorique sur le travail exploité, thème sous investi en littérature destinée à la jeunesse mais aussi dans la littérature en général. La diégèse que construit le poème dénonce l’ordre social capitaliste. L’ouvrage s’ouvre sur le poème, pleine page, puis est reproduit dans un encart de trois feuillets dont un avec rabat. Ainsi, s’approche-t-il du livre-objet d’autant plus que les illustrations sont issues de xylographies. Celles-ci occupent l’essentiel des pages restantes.

Dans un premier temps, elles déroutent ; l’attention qu’elles réclament pousse à interroger le rapport texte-image. Le texte raconte le mépris de la vie humaine qu’engendre la logique du profit. L’image, elle, suscite des rapprochements. Olivier Deprez accumule l’intertexte : image du film Sortie de l’usine des frères Lumière, une réinterprétation graphique de Popeye où les bulles des dialogues sont envahies par des quadrillages, une image de Godard, une autre extraite d’un documentaire télévisuel. Le travail graphique insiste ainsi sur une autonomie des images par rapport au texte. Les grilles de couleurs, la présence visuelle de la grille du logiciel sur lequel Olivier Deprez œuvre à la mise en page, ne sont pas des illustrations mais apports en convenance avec le poème de Charles Ducal. Le thème du travail est ainsi itéré. Les figurines suggèrent le fétichisme de la marchandise. Plusieurs images sont répétées, inscrivant formellement le travail à la chaîne. L’ensemble crée une atmosphère impersonnelle en parfait accord avec le travail réel quantifié.

L’allégorie du texte devient ici interprétation : le travail industriel tue, déshumanise, aliénant le monde qui nous entoure. Renouant avec la plainte des worksongs, Chant du travail énonce une indignation et une révolte. Image et texte se joignent dans la morale qui clôt la fable.

 

MASSOT, Jean-Louis, À peine al dente, Cactus inébranlable éditions, 2026, 95 p. 12€

L’auteur de L’A. Á.F.L.A l’Appareil Á Fabriquer Les Aphorismes, mode d’emploi (Cactus inébranlable éditions, 2020, 60 p. 10€) poursuit sa route d’aphoristeur (néologisme propre à Jean-Louis Massot). Excellant à tracer des trajets joyeux de poésie, aimant l’humour jusqu’à la suprême raison sociale de parler de l’actualité, jamais assommant car trop soucieux de ne pas perdre le fil de ses sentiments et impressions, de ses sensations et jugements, de ses certitudes et de ses doutes, toujours impertinent, qualité qui se fait rare notamment en poésie où le sérieux règne en maître sur la production contemporaine préoccupée surtout de ne jamais communiquer directement avec le lectorat…

Mais avec Jean-Louis Massot, la communication directe n’est pas une faute d’écriture, elle est une volonté d’adresse et de réciprocité. Même s’il a « la tête sous les épaules », le poète sait ce qu’il fait, et il s’y tient avec rigueur, persévérance et art, combattant l’emphase et le pompeux du genre de l’aphorisme, prenant le contrepied des aphoristeurs chagrins. Eh oui, la poésie de Jean-Louis Massot est une encyclopédie de poétique et de rhétorique mise à la portée de tous. Il ne l’étale pas, il en use, on ne s’y use pas, on y rit. Comme on aurait dit au temps de Malherbe, Massot regratte les mots et rend, au jugement, douteux leur usage afin de « ne pas utiliser ses points de vue à l’aveugle ». Mais à l’inverse des temps versificateurs du grand maître en soporifique poésie, Jean-Louis Massot se complaît en substitutions (« Ainsi que la pluie, je douche du bois »), paronymie, homophonie (« Si un vice te taraude, écroue-le »), syllepse de sens (« Ne jamais vendre la mèche à son coiffeur »). La contrepèterie se complexifie comme dans « Quand le vin est tiré, se méfier des verres perdus » où l’aphorisme joue du paradigme de la boisson et de celui de l’arme, les croisant pour créer un sens insolite, où l’humour triomphe.

Et le poète use de bien d’autres procédés rendus coquins en vilenie de langue, recourant parfois au parler ordinaire, au barbarisme hilare, au franglais d’ironique usage. Transposé – on imagine déjà le sursaut offusqué du poète à l’annonce de cette opération… mais patience… il s’agit d’une tentative pour ne point malherbiser le gazon massotien – donc, transposé au dix-septième siècle le poète aurait joué du gasconnisme, de l’italianisme, de l’hispanisme… C’est que Jean-Louis Massot est heureux dans le mélange, il aime surfer sur les mots migrants, sur les expressions transfuges (« je n’aurais pas voulu être à bride-abattu sans sommation »). Et s’il nous tire l’oreille en s’emparant de soi par les sons (« Repris de justesse, cherche peine perdue »), il ne le fait pas à la Malherbe parce qu’il semble bien adhérer à un art poétique du désordre : « Tout compte fait, un tiroir qu’est-ce ! ». Mais un désordre raisonné. En effet, le recueil est organisé, chaque page reproduit une même structure aphoristique : le premier aphorisme est presque un titre de page énonçant l’objet d’une commémoration, comme il sied en nos temps où pas un jour n’est point dédié à quelque chose (« À chaque jour sa journée mondiale : / Journée mondiale du pas cadencé ») ; ensuite, au milieu de la page, vient un aphorisme en italiques où l’aphoristeur livre un de ses rêves déchus (« Je n’aurais pas voulu être un pis-aller sans retour » ; « j’aurais aimé être un orchestre qui joue le jeu ») ; enfin le dernier aphorisme de la page est une question (« j’écris ou j’ai face… » ; « Les nuages bas, on les mesure à partir de quelle hauteur »). Cette organisation de la page crée du rythme, rompt l’effet d’accumulation, un danger bien réel pour un recueil d’aphorismes et donne un peu la main au lectorat, enfin la main ou la voix. Et comme la dérision surgit souvent (« Vous la trouvez comment cette question ? ») l’ordre est maintenu à distance discrète.

Et quitte à nous faire taper sur les doigts par la règle du sieur poète Massot, nous dirons que derrière le libertinage des abouchements assonantiques et les clivages consonantiques, le poète cherche une « manière vive, fine, et nouvelle en [notre] temps » (Boileau) à rendre la poésie proverbiale en en déconstruisant quelques vérités d’usage… et « En cas de naufrage, il est conseillé de rester très terre à terre »…

À peine al dente joue des genres qui jouxtent l’aphorisme : la sentence, l’axiome, le proverbe, etc. C’est que, même si l’affirmation sera probablement contestée, l’aphorisme est la forme générique de toutes les formes brèves. Reste une difficulté, à laquelle l’œuvre aphoristique de Jean-Louis Massot, cherche issue et qui est celle-ci : l’aphorisme naît, probablement du désir de concentrer dans la brièveté de sa ligne le tout d’une pensée ; de même, l’aphorisme nourrit l’illusion qu’une phrase, simple de préférence, peut être posée dans l’absolu, sans co-texte, et réussir à signifier, à dire quelque chose. Voilà une difficulté, puisque ces deux traits feraient de l’aphorisme un vecteur formel de l’idéalisme, visant les vérités universelles posées dans l’éternelle intemporalité. Il y a difficulté puisque l’œuvre d’aphoristeur de Jean-Louis Massot, qui pense « utile de relancer la question hors des limites du terrain d’empoigne », s’oppose à cette tentation de l’art pour l’art et de langage évidé des charges sociales dont il est, par nature autant que par culture, pétri. Il semble bien que Jean-Louis Massot, en sa compulsion aphoristique, cherche à débroussailler un espace littéraire neuf, entre poésie et philosophie diraient les érudits consciencieux, entre poésie et langage courant préfèrerions nous dire, afin de rappeler la littérature à sa mission de travailler le sens de la vie, de l’humain, de la nature et des éléments, de l’ordre économique et de l’ordre social, de la vie commune et de la vie individuelle. Jean-Louis Massot écrit des aphorismes pour partager les mots de son esprit, pour tendre la main au lectorat et former, par la poignée de main, un nous potentiel. Il y a de l’humilité et de l’amour dans l’humour de Massot. Et comment ne pas rêver à une littérature qui humanise le cours du monde et qui procède sur les idées en un esprit de clarté ? Et cela sans se prendre trop au sérieux, sans se piquer au jeu, au moins dans l’instant… car l’aphorisme, Jean-Louis Massot ne dira pas le contraire, est un genre de l’instant.

Oh ! Bien sûr, de temps en temps, arrivent sur la page quelques références littéraires. Et c’est vrai, même si quand on doit « écrire sur une machine à coudre pour raccommoder ses phrases » (merci Lautréamont) « on a que faire du marin sobre dans Le bateau ivre » (ah ! Rimbaud), il faut bien avoir conscience qu’on écrit toujours avec ce qu’on connaît, que nos mots sont communs à d’autres et que leurs mises en rapport sont parfois des rappels et, d’autres fois, des appels, et toujours des invitations à entendre les voix qui déboulent sans crier gare : « on ne tombe pas des nues sans parachute ». Peut-être même, par désir d’« être en phrase avec moi-même », le poète rêve-t-il de cultiver son jardin ; en tout cas, il l’affirme : « Pour se cultiver, rien de tel que de potager un livre »… fût-il À peine al dente. Et la lectrice, le lecteur, impatiente, impatient de mijoter en leur tête quel autre plat littéraire Jean-Louis Massot a bien pu mettre au four.

Philippe Geneste


02/08/2026

Conte et langage

Conte

BOUTSINDI Patrick Serge, Le Mbongui de Ya foufou. Conte africain, illustrations de Sue LEVY, L’Harmattan, 2026, 69 p. 12€    

Le livre de Patrick Serge Boutsindi relaie la tradition africaine des contes, mise à mal dans sa transmission orale par les bouleversements des modes de vie et l’évolution destructrice que ne cessent de perpétuer les politiques néocoloniales. Le récit repose sur une suite de dialogues au cours desquels sont apportées de multiples précisions sur le mbongui, une institution du Congo Brazzaville sur lequel l’auteur a déjà consacré un livre (1). Il s’agit d’un lieu, un espace de concertation des hommes à l’exclusion des femmes, un lieu sacré, un lieu d’initiation pour les enfants, un lieu de réunion, un espace de tribunal coutumier. Le mbongui est le cœur du village. Dans le livre, il est au cœur de l’intrigue.

Un personnage, Ya foufou loue une case à un couple de géographes français. Comme ceux-ci demandent de manger le soir au mbongui, Ya foufou aimerait accéder à leur demande, d’une part parce qu’il ne voit pas pourquoi ce serait interdit et d’autre part parce que le gain de la location va lui permettre de rembourser une dette. Or, Ya foufou se heurte à l’interdit édicté par la tradition qui exclut toute présence féminine du mbongui. L’intrigue se teinte d’éléments propres à l’évolution des mœurs dont Ya foufou est un représentant mais qui se signale aussi par la disparition de plus en plus fréquente du mbongui des villages. Le conte traite donc de la tradition, de l’évolution des modes de vie et du rapport entre intérêt personnel et intérêt collectif.

Dans la tradition africaine, les animaux incarnent les morales villageoises (2). Tous les personnages de Le Mbongui de Ya foufou sont des animaux : le foufou (un rat prédateur propre au Congo Brazzaville), un renard, une gazelle, un éléphant, un lion, une tortue, un lièvre, un perroquet, un singe, un léopard. C’est aussi dans la tradition du conte africain d’exalter « l’obéissance à la communauté plutôt que l’initiative individuelle » (3) car il s’agit pour l’enfant, ici pour Ya foufou, de ne pas se trouver au ban de la société, de conserver la considération de la communauté.

L’intrigue, simple, procède d’une série de dialogues que Ya foufou entretient avec chaque personnage, afin de trouver une solution à l’imbroglio de sa situation. Le conte animalier recueille puis confronte les paroles. Les illustrations campent tous les personnages sans ou sans guère doubler les représentations des situations successives. C’est un cheminement intérieur qui va ainsi mener le jeune lectorat à imaginer les scènes.

Il est intéressant de remarquer que Le Mbongui de Ya foufou adresse deux problématiques au lectorat. D’une part, il pose la question de la pérennité des traditions. D’autre part, il fait comprendre une différence pour provoquer chez lui une interrogation sur le comportement que la personne lectrice adopterait si elle se trouvait à la place de Ya foufou. Et le conte qui croise ces deux problématiques laisse ouvert le jugement à porter sur le dénouement de l’histoire.

Philippe Geneste

(1) Le Mbongui, Paris, L’Harmattan, 2005. — (2) Fes, Géraldine, dans Chaplet, Kesti, 3 Contes africains, Père Castor, 2002, 91 p. – p.9. — (3) Ibid.

 

Langage

PICARD Valérie, Zip Zap, illustrations de Laurence G.T., monsieur ed, 2026, 48 p. 19€

Zip Zap est une histoire de mots, un album d’éloge du langage, un dialogue entre l’illustratrice et l’écrivaine prenant les habits de deux narratrices personnages qui animent tout l’ouvrage. Ce sont leurs aventures au pays des mots, à travers leurs connivences fantaisistes. L’album est un commentaire des fonctions du langage : il est utile, il est un outil de communication mais aussi d’imagination, il est la clé des affabulations, il est le code privilégié pour évoquer les pensées, les idées, les émotions, il est un moyen de se défendre, d’injurier, de câliner, d’inventer…

Laurence G.T. transformée en Myriam Vincent dans l’album, accommode les illustrations à ces différentes fonctions. Non sans parfois, fouillambrouiller les jeunes lecteurs et lectrices.

L’édition, avec sa reliure de toile, sa couverture débordant largement le format des pages de l’album, magnifie l’œuvre créatrice des deux autrices.

Mas Annie & Philippe Geneste