Anachroniques

27/09/2026

L’usage de la parole

Doutey, Nicolas, Ah suivi de Les Pensées et Bouger les lignes, Actes Sud-Papiers, 2026, 137 p. 11€99

« c’est n’importe quoi ces histoires de viser le réel

on n’a pas à le rattraper

le monde on y est » (Ah p.44)

Voici trois pièces de théâtre que nous allons suivre. Voici, cette semaine, la présentation de la première.

La première Ah explore la signification intime, intersubjective et sociale de l’interjection. L’absence de majuscules et de ponctuation impose une lecture par la diction autant qu’elle invite le lectorat à des choix sensificateurs. Il s’agit d’un monologue d’une personne assistant à une de ces réunions publiques mondaines, comme celles ayant lieu lors de vernissage d’exposition, de présentation de lieu ou de livre, de conférence ou de colloque… Ce personnage, appelons-le l’énonciateur, monologue sur sa présence en cette situation et sur l’attitude à adopter vis-à-vis d’une de ses connaissances avec qui il souhaiterait se mettre en contact, mais qui, elle, ne l’a pas vu. Le monologue porte donc non sur la conversation, il n’y en a pas, mais sur les gestes, les pensées, les attitudes, les stratégies d’approche, qui occupent l’énonciateur. Celui-ci s’interroge aussi sur le langage à employer, il imagine des situations, il rêve, s’abstrait de la réunion, puis retourne à sa préoccupation : trouver le contact, se faire reconnaître pour une inter-identification avec son interlocutrice potentielle. 

Ah explore donc tout ce qui fourmille chez un locuteur en instance de communication. Ah est une pièce de l’avant-conversation et de ce que Nathalie Sarraute nommait la « sous-conversation ». Ah nous plonge dans cet infra-monde où les mots ne sont pas prononcés mais où s’agite un langage intérieur intense et profondément corporel. Le personnage recherche un contact et la pièce porte donc sur ce que B. Malinowski nomme la communication phatique, concept que reprendra Roman Jakobson dans son étude fonctionnelle du langage. Ah est la pièce d’une fonction sociale du langage, celle ayant trait à la mise en contact ou reprise de contact ou maintien du contact.

L’énonciateur de la pièce, dans l’ambiance un peu guindée qui l’entoure, présente quelque timidité. Alors, il cherche, mais discrètement, à ce que l’autre personne le remarque. C’est l’occasion d’interroger la signification tant intime que sociale de la discrétion. Comment décider de la manière de se faire remarquer, sans paraître intempestif ? Comment se mettre en relief sans tuer l’ambiance ou paraître arrogant ? Comment atteindre au discernement d’une complicité intersubjective sans tomber dans l’intervention inopportune ni mettre à la gêne la personne à qui on cherche à s’adresser ?

Au fil du monologue, l’énonciateur accuse sa solitude et la discrétion tend à devenir l’attribut de la personne timide vivant avec difficulté son état de solitaire. La discrétion se confond alors avec une attitude dispensatrice d’énergie au résultat indéterminé. L’énonciateur ne veut pas choquer l’assemblée ; il veut éviter à tout prix un scandale ; il cherche à ne pas mettre à la peine la personne cible de l’ensemble des signes qui, sans crier gare, s’adressent à elle. L’énonciateur s’impose une telle retenue au sein de cette société qu’il s’enferme sur lui-même, flirte avec l’effacement, devient corps inaperçu. Si la discrétion est l’art de conserver les secrets d’autrui, ici, elle referme l’énonciateur sur son propre secret qui est de vouloir être reconnu d’une convive de la soirée. Loin d’être « la conquête de l’alentour », loin de rendre celui-ci « disponible » (p.8), loin de produire le milieu, la discrétion de l’énonciateur l’en sépare.

La discrétion tourne alors à la soumission aux convenances, « parler comme des gens qui parlent » (p.8) et ne rien dire, coller au langage le sceau de l’insincérité.

Le Ah ! prononcé quand on est surpris prend donc des valeurs de sens fort diverses et contradictoires. Ce sont celles-ci, imprégnées des instants de conscience vécus par l’énonciateur, qui composent l’armature sémantique de la pièce de Nicolas Doutey. Le réel vacille, l’ancrage dans le réel se trouble :

« Il y a plein de monde (…) Certains disent qu’on est complètement ailleurs d’autres disent que pas du tout c’est un décalque du monde réel et d’autres encore disent que non c’est pas ça on bâtit des possibles

(…) On est sur une page blanche et on invente des plans, des manières de percevoir penser agir et on invente des manières d’être et cet endroit change vraiment selon ce qu’on invente » (p.33).

La pièce nous invite non pas à prendre en compte, comme on le ferait spontanément, le pourquoi de l’interjection ah ! mais d’être attentif au comment de sa prononciation, et plus même aux mouvements physiques, physiologiques presque, sensitifs, corporels, mentaux et affectifs qui en sous-tendent la virtuelle survenue. En quelque sorte Ah est une pièce de l’avant-langage. Les impressions fugaces, les sensations indécises, les volontés refoulées, les jugements conventionnels intériorisés, la gangue du poli, les élans indéfinissables, voilà tout le matériau mis en action dans et par le personnage. Le monologue est l’espace en mouvement de cet univers retenu dans l’inexprimé. Une myriade de sens prolifère dans de cet indicible infra-sensible et vient informer l’énonciateur :

« Ce qui compte c’est nos manières de penser nos petites pensées

les petites pensées

qu’on tripote à longueur de journée » (p.34).

Mais alors la discrétion serait-elle une fuite pour celui qui, voulant approcher l’autre, demeure sans parole ? Plutôt que tournée vers l’extérieur, la discrétion serait-elle la marque d’un repli sur soi ?

Le partage du contact avec l’autre est ressenti par l’énonciateur comme une nécessité, ce que la sous-conversation de Nathalie Sarraute laisse souvent entrevoir. Tout au long de la pièce, l’énonciateur tente d’abolir la distance qui le sépare de l’autre. Et le regard est ce qui vient suppléer au langage dans ses tentatives d’attirer l’attention sur sa personne. C’est par le regard que l’énonciateur a remarqué la présence de sa connaissance, c’est le regard de celle-ci qu’il s’emploie de capter. C’est donc par ce sens physiologique que la relation humaine cherche à s’établir avant que ne puissent jouer les mots. Le corps semble le gardien de la discrétion.

L’énonciateur devient le personnage type d’un univers où « chacun est engagé dans un monologue continu » (p.37) avec pour conséquence que « la parole de celui qui parle c’est le silence de celui qui écoute » (p.37). Ah révèle la puissance de l’individualisme réificateur qui met en échec la fonction phatique du langage. Celle-ci est pourtant le dernier rempart contre l’atomisation des êtres et leur effondrement dans l’impuissance à se renouveler en humanité. La discrétion retournée sur soi et pour soi est comme une culpabilité ressentie à se manifester, à être reconnu par les gens de l’alentour et donc une culpabilité à trouver sa place dans le monde.

L’infra-monde sous-conversationnel est partie prenante de la réalité humaine. Il se manifeste dans les gestes inconscients, dans les choses vues sans intention, dans les tropismes, réactions plus ou moins conscientes à l’existence. L’infra-monde vibre sous les bavardages des convenances, tend à envahir l’espace, à annuler l’intersubjectivité autant que la relation sociale vraie entraînant dans son sillage l’évidement du langage :

« parce qu’on ne se demande plus de quoi on parle

ce n’est plus la question

on a quitté ce dont on parle à qui on parle

on fait tourner la roue

mais parfois le problème c’est qu’il n’y a plus personne

et c’est exactement la sensation que j’ai eue

il n’y a plus personne » (p.45).

Philippe Geneste

  

20/09/2026

Contre tous les sevr-âges de l’imaginaire

Fourier, Charles, L’Archibras, gravures sur bois de Marc Brunier Mestras, présentation de Jonathan Beecher, Forcalquier, éditions Quiero, 84 p. 25€

« Si tout en Harmonie est remis en question – l’autorité, le crime, l’amour et la vieillesse –, la métamorphose s’achève sur des conjectures qui cernent d’un trait les limites de la réalisation de la philosophie et de la religion. Même dans le Nouveau monde il subsiste une inadéquation entre nos intentions et le réel qu’il nous est donné d’accomplir, une marge d’inquiétude, un aiguillon de pensée et de rêve »

Simone Debout, Payer le mal à tempérament (sur Sade et Fourier),

présentation d’E. Loi, Forcalquier, éditions Quiero, 2021, 100 p.

L’intérêt d’un livre dépend en partie de la capacité éditoriale à permettre l’entrée dans l’univers imaginé par son auteur. C’est ce à quoi s’emploie la présentation de Jonathan Beecher et la brève biographie de Charles Fourier. Toutes deux préparent le lectorat à oublier ce qu’il connaît, à se défaire des vérités enseignées, pour accueillir l’inouï, le surprenant, l’incroyable.

L’Archibras, écrit entre 1816 et1820, peut être lu comme un texte hurluberlu. Il expose une invention anatomique accompagnant la réalisation utopique et augmentant les capacités de relation des êtres humains formant, à l’époque envisagée, communauté avec « les habitants du soleil », eux aussi pourvus de l’archibras :

« Ce bras d’harmonie est une véritable queue d’une immense longueur à 144 vertèbres partant du coccyx. Elle se relève et s’appuie sur l’épaule d’où elle doit porter à la double hauteur du corps, ainsi selon notre hauteur elle aurait environ 16 pieds de longueur dont 3 de perdus pour l’appui sur l’épaule et au moins 12 de développement. »

Alors, les gravures sur bois de Marc Brunier Mestras illustreraient cet univers alliant science humaine des passions et merveilleux. Le fond jaune fluo choisi par le typographe pour la plupart des gravures est un rappel de la complicité des humains du temps imaginé avec l’astre solaire. Il est aussi, à l’instar du texte de Charles Fourier une, audacieuse réalisation éditoriale qui convoque à son escient l’inventeur typographe Vodaine.

Grâce aux gravures aussi, le pan de l’œuvre de Fourier (1772-1837) qui attaque la morale régnante de son temps prend valeur manifeste. Mais aussi, grâce soit rendue au texte nourri d’une imagination sans égale. Les admirateurs de Fourier, au dix-neuvième siècle, publiant des inédits de Charles Fourier, l’inventeur du phalanstère, auteur de Théorie des attractions, Le Nouveau monde amoureux, ces admirateurs, donc, ont soigneusement censuré cette invention de l’archibras, une queue porteuse d’un cinquième sens généré par l’avancée du genre humain vers un monde sans violence, vers une harmonie passionnée.

Reste à savoir ce que la proposition fouriériste offre à la réalité de notre temps. Simone Debout, dans le livre dont un extrait sert d’épigraphe à ce blog, parle d’un « irrationnel fondamental » pour caractériser l’univers fouriériste, c’est-à-dire, pour reprendre à nouveau les mots de Simone Debout, « le sous-sol affectif » de l’humain. Les gravures de Marc Brunier Mestras, à nouveau, donnent consistance à cet aspect du texte de Charles Fourier.

L’Archibras, sans nul doute, nous parle aussi du typographe, Samuel Autexier. C’est son travail de passion qui fait renaître le texte. Dans un entretien donné à la revue Le Littéraire du 5 octobre 1946, André Breton voyait chez Fourier, la source d’une nouvelle morale supposant la réalisation de l’unité de l’homme. Charles Fourier et, à partir de lui, le travail d’art du graveur sur bois Marc Brunier Mestras et du typographe Samuel Autexier proposent à chacune et chacun de libérer les aspirations indomptées de son imaginaire. Contre le règne des algorithmes, contre l’iconoclastie religieuse, contre la dissolution du psychisme imaginant, L’Archibras en son texte énigmatique refuse l’art comme divertissement, ornement, illustration, décor, pour appeler depuis le profond du refoulé la puissance de l’imaginaire unissant l’image, le verbe et leur matérialité respective et créative.

Philippe Geneste

 

Entretien avec Samuel Autexier

Typographe et Fondateur des éditions Quiero

Blog lisezjeunesse.pg : Peux-tu éclairer notre lectorat sur la manière dont un ouvrage comme celui de Fourier est fabriqué. On dit, c’est un livre, en typographie, mais cela recouvre quel travail précisément ?

Samuel Autexier : La typographie c'est l'art du dessin de la lettre mais aussi une technique d'impression… Ainsi quand on dit d'un livre qu'il est imprimé en typographie c'est qu'il est imprimé avec cette technique d'impression.

Cette technique vieille de plus de deux mille ans consiste à encrer les reliefs d'une forme et par pression à transférer l'encre sur du papier. Ainsi tous les éléments en relief sont imprimés et ceux en creux ne le sont pas. On peut donc avec cette technique imprimer autant de fois que nécessaire une image ou un type…

 

Blog lisezjeunesse.pg : Un type, c’est un caractère d’imprimerie ?

Samuel Autexier : Oui. L'invention de Gutenberg, c'est d'avoir gravé des types de chacune des lettres utilisées (en français plus d'une centaine de types) afin de pouvoir les combiner ensemble et imprimer n'importe quel texte. Pour L'Archibras, je n'ai donc pas utilisé d'autres techniques d'impression et chaque page a été composée lettre par lettre puis imprimée avant que les caractères soient redistribués dans les casses.

Pour les images, elles ont été gravées par Marc Brunier Mestas dans du bois et imprimées selon le même procédé. Ce travail est beaucoup plus lent et surtout c'est un travail manuel où tout le corps est engagé. C'est ce qui me plaît car cela fait que le texte ou les images ne sont plus seulement dans la tête mais aussi dans les bras, dans les jambes.

 

Blog lisezjeunesse.pg : Le travail typographique est un hommage à Jean Vodaine, pourrais-tu, nous dire qui était Jean Vodaine ?

Samuel Autexier : 

Jean Vodaine était un poète, typographe et éditeur que j'ai connu par Jules Mougin et Philippe Cottenceau… Son travail de typographe est d'une grande liberté, c'est de lui que j'ai repris, par exemple, ce mélange de caractère (gras et italique maigre) qui donne au texte une vibration toute particulière… On peut dire qu'avec Jean Vodaine l'édition et la typographie sortent enfin de l'académisme et empruntent des chemins inexplorés.

Né en Slovénie en 1921, il suit sa famille immigrée qui s’installe à Basse-Yutz et devient manœuvre à la Forge. Fasciné par la texture et la sonorité des mots, il change de nom pour devenir poète. Il choisit le nom de « Vodaine », qui peut s'entendre dans sa langue d'origine comme « sois un ! ». Éditeur de la revue Dire (revue européenne de poésie) de 1962 à 1984, il y publie des textes d'Henry Miller, Jules Mougin, Jean Dubuffet, Gaston Chaissac et de centaine d'autres inconnus… Au colophon…

Blog lisezjeunesse.pg : Le colophon ?

Samuel Autexier :  le colophon est un terme d'imprimerie qui désigne la dernière page d'un livre où sont données des informations sur son impression, sa fabrication. Au colophon du dernier numéro de la revue Dire dirigée par l'ami Claude Billon : « Rimbaud, c'est fini, la revue Dire… oui, ça a été difficile de la faire survivre en lorraine, au milieu des moutons à cinq pattes, des vaches à deux têtes, des pourceaux à six oreilles tous Prix au concours d'agri-culture, c'est fini, ce dire-là commencé en 1962, poursuivi jusqu'en 1984. Accordons-lui une survie posthume avec le bénéfice du doute. »

 

Blog lisezjeunesse.pg : tu as dit, à l’occasion d’une conversation autour de L’Archibras, que tu avais « l'impression de faire des livres pour grands enfants ». Pourquoi as-tu dit cela ?

Samuel Autexier : Plus le temps passe, plus je pense que les livres que je fabrique et qui me plaisent sont faits pour des lecteurs qui aiment s'amuser et sont restés des enfants.

Je n'ai pratiquement pas eu accès à des livres pour enfants lors de ma jeunesse (entre 9 et 16 ans). Cela n'existait pas encore et c'est dans la bibliothèque des parents que j'aimais trouver mes lectures. J'ai ainsi lu très jeune Kundera, Sade, Genet, Maupassant, Dostoïevski, Giono ou Fante mais aussi pas mal de bandes dessinées de Blueberry à Corto Maltese et d'Astérix à Gaston Lagaffe… Je me souviens très bien par exemple du roman John l'Enfer de Didier Decoin qui décrivait la vie d'un indien, laveur de carreaux sur les gratte-ciels, devenu aveugle ou de la lecture du Monde selon Garp de John Irving.

Ensuite à l'adolescence j'ai découvert la poésie par Rimbaud puis par André du Bouchet, Yves Bonnefoy, René Char mais aussi des auteurs proches et parfois amis comme Jules Mougin, Lucienne Desnoues, Edmond Humeau…

Pour en revenir à la question des grands enfants, je pense qu'au fur et à mesure que j'accumule des connaissances et lis des auteurs qui sont dit difficiles (comme les poètes, artistes ou essayistes que je publie !), plus j'avance en âge et en expérience donc, plus il m'est nécessaire que cette connaissance s'accompagne d'un esprit enfantin et s'éloigne le plus possible d'un esprit de sérieux qui m'engourdit et m'ennuie. Ainsi dans les œuvres classiques que j'aime découvrir, je suis toujours frappé par la fraîcheur et la vivacité de la pensée.

J'ai pensé aussi aux librairies qui ont créé des espaces jeunesse et aux éditeurs qui publient cette littérature dite jeunesse qui, me semble-t-il, intéresse beaucoup les adultes.

Bref, je suis comme la plupart des personnes qui s'approchent de la vieillesse, je tente de donner à ma vie des raisons de jouir et de se réjouir dans un monde qui continue à sombrer dans, pour reprendre les mots exacts de Charles Fourier, « l'indigence, la fourberie, l'oppression, les carnages, les intempéries outrées, les maladies provoquées et l'égoïsme général… »

Entretien réalisé par Annie Mas & Philippe Geneste, les 18 et 19 septembre 2026

 

13/09/2026

Du livre

LE NÉOUANIC Lionel, Le Livre, éditions rouergue, 2026, 144 p. 19€

Voici un livre qui accroche son lectorat par les méandres apparents de son propos. Est-ce un livre sur le livre ? Effectivement on y trouve des informations sur l’histoire du livre au cours des âges et des civilisations (tablette d’argile, rouleau de papyrus, rouleau parchemin, codex, livre). Est-ce un livre sur les acteurs qui le produisent, auteurs, lecteurs ? Oui, mais il n’est pas que cela. Est-ce un livre sur la fonction du livre ? D’excellentes pages abordent le sujet. Le Livre interroge-t-il le rapport entre l’écrit rendu public et le pouvoir politique ? Oui et de belle manière avec des illustrations captivantes et plusieurs entrées dont autodafé et liberté. Les fonctions du livre sont-elles traitées ? Oui, aussi bien les fonctions liées à la connaissance et à l’enrichissement personnel du lectorat, que les fonctions sociales, intersubjectives et celles du rapport à la mémoire des sociétés. Le livre aborde aussi la manière dont l’auteur d’un livre pour la jeunesse procède, sans omettre d’ausculter son rapport à l’éditeur. Il parle même de son inscription dans le marché du livre. La librairie fait l’objet d’un développement à ravir tous les libraires, et de même pour les bibliothécaires, les enseignantes et enseignants. Et la lecture vous demandez-vous ? Elle fait l’objet de nombreuses pages sur le plaisir de lire, sur ses désagréments, sur le partage de la lecture et le comment lire. Le Livre s’essaie même à une typologie des livres

Mais cette encyclopédie propose-t-elle des histoires ? Oui, avec des illustrations désopilantes, cocasses, surprenantes, toujours pertinentes, toujours en lien avec le texte. Le livre s’interroge sur ce qu’est un personnage : « Nous avons besoin de personnages pour raconter ce que nous, humains, vivons en réalité. Nous avons besoin de personnages pour raconter nos manières d’être au monde et de vivre ensemble. » Conséquent avec lui-même, Le Livre passe en revue certains genres, que le travail illustratif grave dans l’esprit du lectorat.

Dira-t-on, alors, que Le Livre est une encyclopédie du livre ? Oui, on le dira à juste titre puisque selon l’ouvrage, « le monde est un “étrange alphabet” à déchiffrer ». Le monde, la société, accueille l’enfant qui naît et qui, tout de suite se lance dans l’exploration de ce qui l’entoure, les personnes, bien sûr, les choses, le milieu et se faisant, quand il comprend être une des parties du monde, il s’explore lui-même, et dans le pas à pas des âges s’interroge. Le Livre est fait de pages rassemblées, de mots et illustrations rassemblés dans chaque page, et chaque mot ouvre l’enfant à une réalité à découvrir ou à redécouvrir, à apprendre à reconnaître ou à connaître. Voici d’autres entrées du volume que celles déjà relevées : le livre objet de rencontre, de crainte, de peur, de connaissance, de voyage… Certains ou certaines jugeront l’œuvre de Lionel Le Néouanic foutraque, mais ils auront tort. Derrière l’abondance des sujets, la luxuriance des pages, le choix de la présentation non pas selon l’ordre alphabétique mais selon un découpage thématique, c’est bien l’univers du livre qui est pleinement traité, en faisant aussi bien un documentaire qu’un livre d’histoires, un album qu’un livre d’auteur (comme on dit d’une œuvre matérialisée pour en souligner la singularité).

Le Livre s’annonce pour le lectorat dès 6 ans. Le langage soutenu de l’auteur, le choix de son vocabulaire invite plutôt à le proposer à partir de l’âge du cours moyen et jusqu’en classe de sixième. Les enfants de ces tranches d’âge sont en effet friands d’album et celui-ci par sa richesse encyclopédique ne les décevra pas. Il ne les décevra pas non plus, quel que soit leur âge, parce que les illustrations allient création de figurines en pâte à modeler, bois, ferraille, caillou, pierre, bouts de ficelles, mais aussi collage et peinture. Intégrant un « journal du livre », Le Livre fait retour sur lui-même, exposant sans difficulté pour le jeune lectorat, un discours réflexif. En étant attentif, on apprend beaucoup sur les techniques utilisées par l’auteur.

Philippe Geneste