Anachroniques

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04/07/2026

Construire son abri de vacances

BARGUIRDJIAN Marie, La Cabane de vacances, illustrations de Jean-Claude ALPHEN, éditions d2Eux, 2025, 34 p. 16€

L’album s’ouvre sur un texte illustré à la manière d’un carnet de voyage, avec des dessins comme jetés sur le papier en ébauche, quasi sans couleur. Puis on tourne la page et le dessin fait un clin d’œil au genre du fanzine, soit une installation de l’histoire à venir dans le cadre de l’humour. La situation de vacances chez la grand-mère s’y prête, bien sûr, n’est-ce pas un temps de grande liberté ? Seulement voilà, l’euphorie des premiers jours passés, l’ennui s’installe chez les trois enfants. L’ennui c’est le manque d’intérêt, c’est la lassitude, c’est l’impression de n’avoir plus rien à découvrir. L’ennui c’est une panne de curiosité. Les enfants se trouvent en proie à une disposition d’esprit dont ils n’ont pas la maîtrise et qui les dépossède de leur esprit d’initiative.

Et c’est là que l’autrice introduit un nouveau personnage, suggérant ainsi au jeune lectorat qu’il faut savoir interroger sa manière de penser. Sinon, la passivité submerge la vie qu’on ne mène plus mais qui vous mène. Le nouvel ami entraîne ses nouvelles copines et son nouveau copain dans la construction d’une cabane dans les bois, sous un noisetier… Erreur… Mais pourquoi ? … Et pourtant quel régal !

 

HUGHES Susan, Carmen et la maison sauvage, illustrations Marianne FERRER, Monsieur Ed, 2026, 32 p. 18€

Voici un album remarquable qui insère l’information documentaire dans un récit semi-onirique. On peut dire qu’il s’agit d’une lecture subjectivante de l’œuvre de l’architecte, décorateur, Antoni Gaudi. Le prétexte fictif est l’achat d’une maison par une famille bourgeoise, les Batlló, qui demandent à Gaudi de la rénover. Il en fera la bien connue Casa Batlló de Barcelone, dont les travaux commencent en 1904 pour s’achever en 1906. Le récit se concentre sur Carmen, une fille des Battló, qui aime la forêt où elle rejoint Dragon, sa compagne de vie et de jeu, une salamandre géante.

Les illustrations de Marianne Ferrer épousent le parti pris gaudien des courbes, elle magnifie la nature végétale et s’emploie à faire ressentir au jeune lectorat la puissance de la luminosité pour transporter les sens du réel à l’imaginaire. L’histoire plonge dans le désir de la nature, seule puissance à donner le goût de vivre grâce au respect par les humains du monde physique, premier stade du respect de soi en quelque sorte. Le choix du travail à l’aquarelle renforce la poésie de l’histoire qui se confond avec la poésie décorative et architecturale de la vraie maison de Barcelone.

Et pour la cohérence de l’histoire, la salamandre élit domicile tout en haut de la casa Battló, en guise de toit. Toute intimité est un lieu, un lieu à soi partagé et drainé de valeurs dont l’architecture devrait être la vectrice.

Cet album peut se lire littéralement, mais aussi se prête à une lecture philosophique, à moins qu’il ne soit une propédeutique à l’esthétique d’Antoni Gaudi.

 

Sur Antoni Gaudi, on offrira avec bonheur aux petits et moins petits :

BARTHERE Sarah, Antoni Gaudi, illustrations de Claire DE GASTOLD, Milan, 2021, 40 p. 8€50

Tout commence le 25 juin 1852, puisque naît Antoni Gaudi qui se destine à des études d’architecte dont il obtiendra le diplôme en 1878. On le suit ainsi au fil des années depuis la maison Vicens bâtie en 1883/1888 à la construction du Capricho, de la conception d’un domaine équestre à celle du palais d’Eusebi sis à Barcelone, du palais épiscopal d’Astorga à la Torre Bellesguard, du parc Güellà la Casa BatllÓ, de la maison Milà à la Sagrada Familia, sans compter les travaux d’art décoratif, d’art du meuble et pour la céramique. L’ouvrage est clair, abondamment illustré, didactique mais vivant. L’enfant en sort plus instruit mais il ne connaîtra pas les convictions idéologiques très conservatrices de l’artiste.

Philippe Geneste

31/05/2026

Au risque de la lecture adolescente d’un roman

DUVAL, Myren, Pablo dans les bois, rouergue, 2026, 128 p. 13€50

Dans le bois, on se perd, annonce le prière d’insérer. Ce roman a interrogé les adolescents et adolescentes de la commission Lisez jeunesse. Des extraits de la discussion après que tous eurent achevé la lecture du roman de Myren Duval précise la teneur de leurs réflexions.

Iréna : le personnage principal, Pablo, au début, je le trouvais bizarre. Il est à la fois un peu perché mais aussi capable de véritables dissertations qui surprennent dans sa bouche.

Angel : mais qui vont bien avec les références littéraires qui sont notifiées au cours du roman, et qui s’adressent à des gens très lettrés. Comme si le roman choisissait ses lecteurs…

Zabeth : Pour revenir sur le personnage, moi non plus je ne l’ai pas trouvé crédible. Ça m’a gênée à la lecture. Or tout le roman est centré sur lui.

Angel : je suis d’accord avec ce constat. J’ai eu du mal à accorder les deux Pablo. Même si le livre veut nous faire croire qu’il n’est pas très net, il parle parfois comme un prof de philosophie ou quelque chose comme ça. Sinon, j’ai quand même apprécié sa fragilité sous l’apparence en classe du jeune dur. Pablo, au fond, je le vois comme un sentimental. Il est assez inactif, il réagit à l’extérieur sans réfléchir, mais c’est un sentimental. Là aussi, il est double, parce qu’avec Ada, qu’il aime, il se retient…

Iréna : … se retient … moi je dirai plutôt qu’il a tout du timide.

Angel : oui, et peut-être, entre autres choses, sûrement, parce qu’il est plein d’incertitude envers son corps.

Iréna : Il n’est pas à l’aise mais il aime Ada, c’est sûr.

Zabeth : Je suis d’accord avec Angel, parce qu’envers les autres, sauf Ada c’est vrai, il rebondit d’une émotion à une autre sans essayer de poser une réflexion. Si bien qu’il ne se trouve jamais finalement. C’est assez curieux parce qu’en réagissant comme il le fait, il se coupe des autres et il se replie sur lui.

Angel : il faut dire qu’il est perturbé par l’attitude de son père bipolaire. Avec cette expérience, c’est peut-être normal qu’il soit vulnérable. Peut-être qu’il est vulnérable parce qu’il ne comprend pas son père et nous, en retour, lectrices ou lecteurs, on ne le comprend pas, lui.

Zabeth : En tout cas, il s’enlise dans ce qu’il s’imagine. Et comme il est mal, se confronter à l’extérieur, pour lui, c’est une déchirure intime qu’il masque sous sa propre agressivité. Et c’est pour ça qu’il enchaîne les exclusions de classe.

Iréna : Il a un côté agressif, c’est vrai. L’extérieur est comme une agression et il y répond comme il le vit. Il n’écoute pas les autres, donc il ne les entend pas. Regardez, avec son père, même quand le père fait des pas vers lui, il le rembarre tout le temps.

Zabeth : On retrouve ces heurts dans la composition du livre. Les chapitres sont très courts. C’est un livre qui suscite une grande vitesse dans la lecture. Et le tempo de la narration aussi est très rapide, et même presque saccadé. Les phrases sont courtes, affirmatives, c’est tranchant. Et moi, cette écriture m’a plu.

Angel : l’écriture, elle permet d’entrer, pas dans la pensée, moi j’ai eu du mal, mais dans l’émotivité, la sensibilité de Pablo. Tu disais Zabeth qu’il se replie sur lui, oui, c’est ça. Il est préoccupé de qui il est et il ne questionne pas ce qu’il fait. Il ne prête aucune attention à sa place dans la société, dans le lycée même. Il fuit la multitude ce qui le ramène à sa subjectivité.

Iréna : Son drame est de subir son existence qui reste rivée à son père. Donc son drame c’est de subir la maladie de son père. Mais ça on le comprend de mieux en mieux au cours du roman, pas au début où Pablo, quand même, il est bizarre comme je disais tout à l’heure.

Zabeth : Justement parce qu’il semble incapable de s’affirmer dans ses actions. Heureusement, il y a Ada qui est tellement compréhensive.

Iréna : en fait, ce roman, il m’a mis un peu mal à l’aise. Il décrit un trouble et moi il m’a troublée. 

Angel : ceci dit, l’autrice a bien joué, parce qu’on parle de Pablo comme s’il existait. Curieusement, on n’a pas parlé beaucoup du père, alors que la clé est là, non ?

Iréna : oui, mais est-ce qu’on n’oublie pas un peu trop la mère ? Elle est quand même sacrément importante pour Pablo.

Zabeth : sauf qu’elle s’en va, parce qu’elle ne supporte plus les frasques fantasques du père. Cette situation est bizarre, elle aussi. Elle couve Pablo, mais, en même temps, elle le laisse seul avec le père. Là encore, il y a quelque chose que j’ai du mal mettre en cohérence, pour le sens complet de l’histoire.

Zabeth, Iréna, Angel

 

12/04/2026

Parce que la vie, petit à petit, est ouverture au monde

RIUS Michel, La Promesse d’Aimé, illustrations ZAD, Utopique, 2026, 34 p. 18€

Une famille castor, en bord de rivière, comme il se doit, le papa, la maman, le petit castor Aimé, bien sûr. Une ode à l’amour maternel, semblent dire les premiers mots. Mais la vie est faite de contradictions. Si maman castor s’ingénie à entourer l’enfant de sécurité, de surveillance, sous couvert de bien-être de l’enfant, celui-ci rêve du monde, celui dans lequel se projette le papa qui part pêcher. La première contradiction oppose donc l’intérieur à l’extérieur. Et elle croît parce que la maman croit au pouvoir du langage, de la prévention verbale contre les risques du dehors. Or, Aimé a besoin d’éprouver les choses pour les comprendre, l’éducation doit s’attacher à s’articuler sur l’expérience. C’est une première leçon, assez proche, au fond, de La Chèvre de Monsieur Seguin, d’Alphonse Daudet. 

Alors Aimé fait une fugue. Retournement de situation, l’enfant joyeux, la mère angoissée qui sombre dans la détresse… Aimé s’en veut. Retour à la case départ : promesse de ne plus jamais partir est faite… La maman est aux anges, le fiston, tient parole.

Mais la vie est contradiction… Aimé tient sa promesse et s’ennuie jusqu’à ce que la dépression jette ses filets sur sa personne. Le papa cherche bien à persuader la maman de lâcher son emprise, mais celle-ci ne veut rien entendre. La surprotection, pourtant est mortifère pour l’enfant. Une situation de déséquilibre affectif s’installe, à la satisfaction de la maman répond la souffrance psychique de l’enfant qui s’éloigne peu à peu d’elle. Le papa revient à la charge, Aimé n’a-t-il pas grandi, suffisamment pour aller à la pêche et visiter, enfin le monde qui est aussi le sien ?

Une nouvelle fois, les éditions Utopique proposent un album généreux, aux couleurs et dessins qui captivent les enfants, un album d’empathie et qui défend la relation compréhensive de l’attachement affectif. L’album s’adresse aux petits enfants, bien sûr et avant toute chose. Mais sa force est aussi de tenir un message pour les parents qui lisent l’histoire à leur enfant. Celui-ci a besoin de connaissance et connaître, c’est sortir de soi pour assimiler l’inconnu, le trans former en connu. C’est tout le drame d’Aimé, c’est la thématique centrale du récit de Rius illustré par Zad. La sécurité, mais pourquoi faire ? l’enjeu pour l’enfant est de s’adapter à la vie qui est et non pas d’attendre d’y entrer puisqu’il vit déjà. Et l’espace qui l’entoure, c’est son espace aussi, alors pourquoi le priver d’y déambuler, de l’explorer ? Toutes les observations des psychologues constructivistes (piagétiens, walloniens) et les observations cliniques de la psychanalyse convergent pour dire que l’espace est une aventure pour l’enfant. Rius & Zad le représentent à merveille en faisant éprouver par la narration au jeune lectorat l’expérience déceptive d’Aimé. L’enfermement, il est sûr, est inapte à combattre le risque parce qu’il engendre l’angoisse intérieure et fragilise le besoin de découverte, donc le désir de vivre.


COUSSEAU Alex & DUTERTRE, Charles, Va Pas Trop Vite, rouergue, 2026, 32 p. 13€

Le texte rend compte des paroles d’un enfant qui s’adresse au tout jeune lectorat. Les parents ou adultes vont donc lire à l’enfant un discours enfantin qui leur est directement adressé. Or, ce discours commence systématiquement par une phrase de recommandation articulée par ses parents ou proches mais aussi une fraise, un nuage, un chien, tant il est vrai que pour le tout petit, objet, être vivant, chose inerte, tous sont animés.

Lire le texte à l’enfant, c’est le faire entrer dans le jeu des mots, jouer parfois un rythme esquissé. Le texte, sans se mouler sur une structure de comptine, en épouse le gout des assonances, use de l’anaphore, « Va pas trop vite », qui commence chaque nouvel épisode c’est-à-dire chaque double page… Sauf, il est vrai les derniers, où le texte se libère pour aller chercher la clé de l’album que délivrera la grand-mère du personnage narrateur.

Dans une société où l’urgence est imposée comme mode d’appréhension des choses, où la vitesse est sanctifiée, la psychologie des enfants est profondément affectée par ces diktats issus des comportements. Le livre de Cousseau et Dutertre est donc un antidote. Les illustrations de Charles Dutretre avec ses couleurs vivantes mais douces, parfois froides, souvent chaudes, avec ses fonds striés donnant une impressionnant de matière, évoquent immanquablement le calme. On peut dire que les illustrations exemplifient la leçon de vie du bref texte qui est imprimé, dans une bulle sur la page de gauche elle aussi illustrée.

L’album est un antidote aussi pour l’attitude des adultes car bien des discours semblent tout droit issus de la vie quotidienne, on les entend si on tend l’oreille. Or, « la meilleure façon de grandir… c’est petit à petit » : une leçon pour les petits et pour les grands...

Philippe Geneste

 

01/02/2026

Du viol intrafamilial

MIRAUCOURT, Christophe, Je sais ce qu’il t’a fait, le Muscadier, 2025, 116 p. 13€50

Encore un très bon roman paraissant dans la collection « Rester vivant », dont la caractéristique est de prendre à bras le corps les problématiques adolescentes et jeunes adultes. L’auteur connaît les lieux où se passent l’histoire, à Coulommiers, et il inscrit son roman dans la veine réaliste. Les personnages sont principalement des élèves de lycée, embarqués par leur professeure de français dans l’écriture d’une nouvelle avec un écrivain.

Tout par de là, le dispositif d’écriture choisi (tirage au sort d’un des secrets confiés anonymement au papier par les élèves). Cette mise en place met l’écriture au centre de la composition du livre et c’est bien sur elle qu’il s’achève : on assiste en fait à l’écriture du livre, selon le vieux procédé systématisé par les recherches romanesques des années 1950/1960 (1). La composition se complexifie en intégrant une enquête de l’héroïne, et donc les fausses pistes suivies, et la description de sa vie dans l’intimité de sa famille. Alternent ainsi vie publique, vie privée, paroles et comportements qui donnent le change et paroles et comportements régnant dans la vie privée. C’est l’occasion de greffer entre elles des intrigues qui finissent par converger, mais aussi des thématiques secondaires apportant une respiration et assurant le rythme de la lecture.

Le thème majeur est celui du viol intrafamilial. La mainmise masculine sur le corps et l’intégrité de la fille est peu à peu explicitée : c’est une emprise sur l’intimité, sur les parties du corps et sur la parole. Associé à ce thème est celui de la scarification, qui pose les questions de quel corps survit au viol ? Quel cœur lui survit ? Quelle image de soi s’y forge ? La sidération est particulièrement mise en scène accompagnant l’enfermement de la personne dans un silence qui la coupe du reste du monde. Dans le roman, c’est le danger couru par la petite sœur qui va déclencher chez Sheila (c’est le nom de l’héroïne) l’action libératrice.

La composition complexe s’appuie sur une thématique formant l’arrière-plan du roman, celle de la camaraderie, du groupe d’ami, de la connivence générationnelle ou de l’affinité affective. Le résultat est un roman qui dresse une représentation vraisemblable d’une classe, renforçant ainsi le réalisme.

Côté langage, on sent l’hésitation de l’auteur qui intègre les vocabulaires et expressions (2) du parler des jeunes, mais dans un schème général de français syntaxiquement parfaitement conventionnel. Comme si le choix de la littérature résistait à emprunter un autre choix que celui de la langue normée. Peut-être l’auteur a-t-il préféré s’assurer un lectorat élargi, ce qu’une écriture très proche de la langue parlée ne lui aurait pas permis.

Philippe Geneste

(1) Il semble que la littérature contemporaine renoue avec ce procédé : le roman individualiste de Chiche, Sarah, Aimer, Paris, Julliard, 2025, 379 p. en est un exemple. La coïncidence est d’autant plus troublante que Miraucourt dans le secteur pour la jeunesse et Chiche dans le secteur de la littérature générale pour adulte sont contemporains dans leur écriture et que tous deux jouent sur une fausse allégation autobiographique d’un auteur qui ne serait pas celle ou celui que l’on croit.

(2) j’ai peur qu’il m’affiche, il était en crush sur moi, en mode c’est quoi ce truc chelou, genre, scoop, un truc trop cool, ça se fait trop pas, l’herbe, ses potes, disparu des radars, en flag, les potins du coin, conne, ton coming out, faire du stand up, ça m’a donné la gerbe, filer du fric, boulet, trop con, [il] se la raconte, de ouf, je trace, un type qui traîne, tu voulais pécho ?, old school, no comment, coinços.

Geste : Dessine des guillemets avec ses doigts pour montrer que c’est les mots ou parole d’autrui.

 

08/06/2025

Briser les silences

CARMONA Antonio, On ne dit pas « Sayonara », Gallimard jeunesse, 2023, 217 p., 13€50 euros.

Élise est l’héroïne et la narratrice de cette histoire. Collégienne en classe de 6ème, la petite fille vit en France avec son père. Il est français et a rencontré sa mère, Sumire, une pianiste japonaise talentueuse et renommée, à Kyoto. Élise est donc métisse, moitié française et moitié japonaise.

Hélas, alors qu’elle n’avait que huit ans, sa maman est soudainement décédée. À partir de ce moment-là, son père a instauré toutes sortes de règles : interdiction pour Élise de poser des questions sur sa mère, de parler en japonais, de profiter de la culture japonaise (plus de mangas ou d’animés, plus de cuisine japonaise, plus aucun contact avec sa famille maternelle). Aucune photographie de la mère d’Élise n’est affichée dans la maison. Le piano, que sa mère affectionnait tant, prend la poussière dans une pièce fermée. Le cerisier dans le jardin, l’arbre préféré de Sumire, est laissé à l’abandon, en décrépitude, puisque personne ne doit l’arroser. Pour Élise, c’est comme si une sombre créature, représentant l’intense chagrin, la colère et l’incompréhension de son père face à ce décès, prenait possession de lui. Pour elle, il essaie de « gommer » l’existence de Sumire. Seulement, il reste une seule chose qu’il ne peut pas effacer : Élise elle-même. Elle sait que son père l’aime malgré sa ressemblance frappante avec sa mère et fait tout pour le protéger en évitant de le heurter.

Au collège, Élise devient amie avec Stella, une fille de sa classe. Stella l’invite régulièrement chez elle pour regarder Naruto (1) en cachette. Son père trompe son propre chagrin avec des rituels : préparer une tarte aux oignons (un prétexte pour pleurer à cause des oignons, rien d’autre...), offrir des puzzles à Élise, qui adore ça, se convaincre qu’ils sont heureux tous les deux… Pourtant, Élise est malheureuse. Elle n’ose pas reposer LA question à son père, celle qui la tourmente et qu’elle lui a déjà posée lorsqu’il lui a appris le décès de sa mère. Son père a catégoriquement refusé d’y répondre et Élise s’est heurtée à « la créature », à un mur. Cette question sans réponse, dont le lecteur devine la teneur au fil des pages, bouleverse de plus en plus Élise.

Mais un beau jour, sans prévenir, la grand-mère maternelle d’Élise, Sonoka, débarque chez eux, depuis le Japon ! Cela faisait quatre ans qu’elle n’a aucune nouvelle et n’a pas vu ni parlé à sa petite fille ! Sonoka ne parle pas du tout le français, ce qui oblige le père d’Élise à reparler le japonais, cette langue bannie. Petit à petit, Sonoka va apporter de l’apaisement au père d’Élise qui va commencer à se réconcilier avec sa femme défunte : une photo d’elle est déposée dans la maison et ils vont lui rendre hommage en y déposant des mandarines à côté. La chambre au piano est ré-ouverte et son père finit par ré-accorder l’instrument. Le cerisier dans le jardin est arrosé à nouveau. Si la présence de sa mamie arrange un peu les choses, elle ne règle cependant pas tout. Lorsque cette dernière s’en va, Élise sait qu’elle doit absolument poser LA question à son père...

Mon avis

J’ai beaucoup aimé ce livre, qui se lit assez facilement. La thématique du deuil y est bien traitée avec une héroïne touchante. Le lecteur voit Élise grandir et son père évoluer doucement pour faire son deuil et pardonner à sa femme. Si le sujet du livre est assez grave, l’histoire est ponctuée de touches d’humour et de légèreté, notamment grâce à Stella, la meilleure amie rigolote qui va aider Élise à « affronter » son père en osant poser LA question.

J’avais deviné de quelle question il s’agit, à savoir la cause du décès de Sumire. Pendant tout ce temps, Élise ne savait pas comment sa maman est morte et n’a pas assisté à l’enterrement. En effet, le père d’Élise finit par enfin expliquer ce secret. Je m’attendais à ce que Sumire se soit suicidée vu le mystère entourant sa mort et la colère de son mari. Mais finalement, cette dernière est décédée lors d’un accident alors qu’elle partait faire un concert au Japon, où elle est enterrée. Si le père d’Élise a ressenti autant de colère, c’est parce qu’il avait lu un article disant qu’un séisme risquait de se produire. Il avait supplié sa femme de ne pas y aller mais Sumire ne l’a pas écouté.

L’histoire se termine avec le père d’Élise qui emmène sa fille au Japon puis sur la tombe de sa mère. Il lui présente également des excuses. Tous deux vont enfin pouvoir dire « Sayonara », qui signifie « adieu » en japonais.

Milena Geneste-Mas

Note : (1) Naruto est un manga qui existe en dessin animé.

Nota Bene : En 2023, ce roman a remporté le Concours du premier roman organisé par Gallimard jeunesse, Télérama et RTL. Il faisait partie de la sélection des romans du Prix Collégiens lecteurs de Gironde pour l’année scolaire 2024-2025 (on n’a pas encore connaissance du roman gagnant). Il fait également partie de la sélection du Prix des Incorruptibles pour l’année scolaire 2025-2026 pour la catégorie CM2-6e.

 

27/04/2025

De la catastrophe à la cata…

Il y a bien sûr les catastrophes naturelles, mais il y a aussi celles que la vie de famille provoque et puis, il y a celles que l’on fomente à l’intérieur de soi, que l’on essaie de combattre, et que parfois on évite parce qu’on en a surmonté les causes. Dans tous les cas, il est bon de mettre en question les catastrophes, afin d’y répondre en conscience, en connaissance des causes, pour le mieux être personnel et collectif. La catastrophe est une question sociale.

 

FIGUERAS Emmanuelle, Les Catastrophes naturelles en questions, illustrations de Margaux DUPONT, Aronne Nembrini, Milan, 2025, 40 p. 9€20

Alors que l’actualité et le quotidien des jeunes sont traversés par les catastrophes naturelles, voilà un livre qui fait le point. Les autrices s’adressent aux enfants de l’école primaire et des classes de sixième et cinquième de collège. Les illustrations mêlent photographies, dessins, et des pictos réalistes. La volonté est d’être clair et c’est une réussite. Seize questions structurent l’ouvrage : Qu’est-ce qu’une catastrophe naturelle ? Depuis quand y en a-t-il ? Quelle a été la plus grande catastrophe ? Quelle catastrophe a provoqué la disparition des dinosaures ? Pourquoi la terre tremble-t-elle ? Comment sauve-t-on les gens pendant un séisme ? Qu’est-ce qu’un tsunami ? Comment se protège-t-on des catastrophes naturelles ? Comment les cyclones fonctionnent-ils ? Par quoi les feux de forêt sont-ils provoqués ? Pourquoi y a-t-il des avalanches ? Un orage peut-il déclencher un incendie ? Y a-t-il plus de catastrophes avec le réchauffement climatique ? Qui surveille les catastrophes naturelles ? Pourquoi les gens vivent-ils près des volcans ?

Chaque question est traitée par une double page en trois paragraphes accolés à une illustration avec un pictogramme qui signale le sujet du texte (dégât, histoire, inondation, énergie, avalanche, volcan, comment ça marche, tempête, métiers, prévention etc.)

Un livre accessible pour la tranche d’âge visée, très visuel, avec des exemples récents, qui vient informer sur le monde comme il va mal.

 

MARTINIÈRE Damien, Trompe-l’œil, dessins Paul BONA, éditions Jungle Ramdam, 2024, 128 p. 19€95

La bande dessinée a fait un tabac dans la commission lisezjeunesse des préadolescents et adolescents. Le dessin stylisé mais sans excès, le travail des couleurs cherchant le contraste, la saturation, souvent, ne se retenant pas sur l’invraisemblance, le dessin nerveux, jouant des cadres et des angles de vue, variant les plans, et, enfin, les portraits où l’humour domine même dans les situations les plus tragiques, tout concourt à saisir le lectorat du début à la fin de l’histoire sans pause.

Trompe-l’œil est à la fois un roman graphique policier à dimension sociale et une suite biographique de perdants absolument pas magnifiques. Certains sont attachants, tous sont embarqués dans une voie sans issue, par bêtise pour les uns, par fatalité pour les autres, par mauvais choix pour d’autres encore. Qu’un des supports de l’histoire soit le trafic de faux tableaux ajoute à l’intérêt de la lecture pour l’art pictural… de Paul Bona. Le scénariste Damien Martinière a soigné la vitesse de son récit, jouant sur quelques itérations, évitant les rétrospections, s’amusant des rêves d’avenir de certaines héroïnes ou rendant, par eux, le faussaire attachant.

Et puis, Trompe-l’œil est un roman familial dont la faillite touche les sensibilités et nuance même la psychologie de personnages qui n’ennuient pas le lectorat par leurs introspections intimistes.

Pour singer l’épigraphe du chapitre 3, quand on peint une grande BD, quoi qu’il fasse, le lectorat est dedans. Avec cette différence que la bande dessinée oblige à prendre le contre-pied de l’épigraphe du chapitre 2 : cette histoire se dit avec les mots qui soulèvent la raison de les peindre, à moins qu’elle ne se peigne en dessins qui soulèvent la bonne raison de les parler.

 

JUNG Jinho, 3 Secondes pour plonger, CotCotCot éditions, 2025, 40 p. 17€

Cet album peut être destiné aux petits. Ceux de la commission Lisezjeunesse se sont amusés des images à caractère géométrique, qui jouent avec les lignes et les espaces pour construire un univers saturé d’escaliers, donc de passages et de voies pour cheminer. Le personnage qui monte au plongeoir les ravira. Et le plongeon les a fait éclater de rire. Avec eux, la lecture simultanée du texte ne s’impose pas nécessairement, elle peut très bien attendre la première découverte complète de l’album. Il est intéressant de voir les petits lecteurs ou les petites lectrices s’étonner devant les pages réalisées avec de la perspective, une grande étrangeté pour ces enfants… Les pages qui reposent sur le jeu des diagonales anticipent sur l’éloignement en profondeur du petit héros et creusent l’espace, sollicitant chez les jeunes lecteurs et lectrices le cheminement en cours du petit garçon.

Avec des moins petits, l’album est le prolégomène au monologue intérieur. Le personnage se parle à lui-même tout en montant au plongeoir. Il récapitule ses peurs, les situations qui le mettent mal à l’aise, ses difficultés à l’école… Durant son périple, il fait quelques rencontres, mais ce n’est que pour confirmer sa personnalité timide, peu hardie. L’album prend alors une coloration morale, surtout que l’enfant se trouve enhardi arrivé tout en haut du plongeoir en compagnie de camarades solidaires qui lui donnent l’envie de plonger. La solidarité, la socialisation sont les garantes de la réalisation personnelle du personnage.

Cette double lecture de l’album est aussi permise par un travail graphique sobre, au stylo à encre noire pour les contours, au motif des escaliers réalisé aux tampons de papier et aux couleurs mise à l’ordinateur. Cette sobriété s’accompagne d’une grande douceur qui sied au personnage qu’on imagine ne pas aimer être brusqué. Et c’est aussi le propos de l’album tenu sans didactisme à partir de la situation où le personnage s’incorpore. Douceur, sobriété, 3 Secondes pour plonger est un album qui soulève un rejet de la compétition et de la concurrence : « Mais, moi, gagner, ça ne m’intéresse pas, parce qu’alors quelqu’un doit perdre. » C’est à nouveau le point de vue de l’autre qui vient étayer le point de vue personnel.

Philippe Geneste

 


09/02/2025

Légende et mythologie, intimité et consentement. La littérature de jeunesse face à l’adultocentrisme légalitaire

MONSABERT Marie, Tali et le monstre d’Odin, illustrations Clémence POLLET, Milan, 2024, 40 p. 13€90

Le secteur du livre pour la jeunesse tente de diverses manières d’aborder la question de l’inceste, parce qu’il s’agit d’une question à laquelle les jeunes enfants ou moins jeunes sont confrontés et ce bien plus que la loi sociale l’a longtemps prétendu. Elle préférait, en effet, faire silence sur le phénomène afin de ne pas abîmer l’autorité de l’univers adulte. L’éclosion dans le secteur éditorial de la jeunesse d’ouvrages sur l’inceste vient briser cet adultocentrisme légalitaire.

La couverture de Tali et le monstre d’Odin établit un horizon d’attente mythologique. Les peintures puissantes de Clémence Pollet, sombres sur papier mat, emportent le lectorat dans un univers inidentifiable, sans référence temporelle sinon lointaine. Tali porte aux nues son frère aîné, Odin. C’est l’expérience traumatisante de Tali soumis à la convoitise du bel Odin que nul ne soupçonne de perversité criminelle que conte l’histoire de Marie Monsabert. Ses tourments commencent dans le déni et la honte, dans la peur de ne pas être cru. Tout le cheminement, que la grand-mère permettra à Tali d’accomplir sera d’identifier l’interdit qui existe entre les êtres humains, puis de trouver une modalité pour exprimer la violence subie. Le découpage des peintures en tableau de pleine double-page retient le lectorat dans l’avancée lente du drame.

 

PAULIC Manon, L’intimité et le consentement, illustrations de Cynthia THIÉRY, Milan, 2024, 40 p. 9€50

L’album documentaire de Mann Paulic et de l’illustratrice Cynthia Thiéry explore, pour les enfants de l’âge de l’école primaire, la notion d’intimité : c’est quoi l’intimité ? Pourquoi on ne se montre pas nu ? Pourquoi les statues sont nues ? C’est quoi les parties intimes ? Pourquoi mon corps change ? Pourquoi je dois demander la permission avant de toucher quelqu’un ? C’est quoi le consentement ? Comment réagir en cas de situation où on se sent mal à l’aise ? Comment on reconnaît une agression sexuelle ? C’est quoi l’inceste ? Pourquoi il faut faire attention sur internet ? Est-ce que l’intimité est un droit ? Ça sert à quoi les cours d’éducation sexuelle ?

Le livre sera lu avec le plus de profit par les enfants de 9 à 11 ou 12 ans. La multitude des situations évoquées et décrites permettent au jeune lectorat, par la clarté du texte et le support de l’illustration accompagnatrice du propos, de retrouver des situations, des interrogations parfois jamais partagées, de trouver des réponses, des marches à suivre. L’intimité et le consentement est donc un livre pratique autant qu’un documentaire. Les problématiques soulevées indiquent la nécessité de renforcer le droit à la vie privée notifié dans la Convention internationale des droits de l’enfant qu’un bon nombre d’États ont signé dont la France. Livre sur le corps, sur le rapport de l’enfant à son corps, L’intimité et le consentement emprunte la voie de la vie sociale et ouvre sur des questions de société.

Philippe Geneste