Anachroniques

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10/05/2026

Pour les oubliés de l’Histoire

Vuillard, Éric, Les Orphelins Une histoire de Billy the Kid, récit, Arles, Actes Sud, 2026, 163 p. 20€90

Le titre annonce que Billy the Kid va devenir un personnage type. « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques » (p.99).

À travers lui, c’est la conquête de l’Ouest, l’imaginaire de la frontière, les légendes officielles cultivées des États-Unis d’Amérique qui vont être mis sur la sellette de l’Histoire. La notation sous le sous-titre à l’allure d’annonce de la biographie, précise le caractère fictif du livre qu’ouvre le lecteur ou la lectrice. Dès la couverture, le lectorat s’attend à une plongée dans la constitution des États-Unis d’Amérique à travers l’histoire d’un individu représentatif de la population pauvre, soumise dès la naissance à la violence de conditions de vie intrinsèquement dépendantes d’une idéologie de prédations, de subtilisations, de vols, d’assassinats, alimentée par les justifications politiques, racistes et génocidaires. Avec Les Orphelins, Billy the Kid devient la figure des pauvres, du « petit peuple innombrable » (p.104), celle des enfants n’ayant connus que la misère et la violence et ayant dû lutter pour leur vie. Billy the Kid incarne ces enfants pétris de traumatismes en tous genres, notamment affectifs et psychologiques : « Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n’importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n’importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais » (p.103-104).

À travers son histoire reconstituée autant que galvanisée par les incertitudes et les lacunes biographiques, Billy the Kid est mué en un personnage type. Il porte avec lui l’histoire des États-Unis d’Amérique : « Et puisque la société n’est jamais rien d’autre que la contrefaçon de ses principes, aussitôt la concurrence dégénère en tueries, la liberté se frelate en crimes, et l’histoire de l’Amérique sert un scénario de Frank Capa joué par des voleurs » (p.42). L’histoire de Billy the Kid se déroule à la fin du dix-neuvième siècle : « Dans sa phase terminale, la colonisation du continent, de loin en loin encadrée par l’armée, a été abandonnée à de petits délinquants, sous-traitée à des hordes de va-nu-pieds, de vagabonds et de voleurs » (p.51). Car, en effet, « On avait impérieusement besoin d’eux. La grande propriété avait besoin d’eux, les hommes d’affaire avaient besoin d’eux. On n’avait jamais vu une chose pareille, un État construit en moins d’un siècle, torchonné à la six-quatre-deux. Les truands eurent leur âge d’or » (p.61). Le livre fouille l’impensé des États-Unis d’Amérique : le génocide des indiens, les spoliations de terres, les vols des sols et territoires, les meurtres en collusion avec la religion, l’argent et la propriété. Le livre montre l’envers du mythe du self made man, à savoir l’individualisme exacerbé par l’hymne à la concurrence. Il démontre le socle de la démocratie c’est-à-dire « l’ombre de ces millions de dollars, l’envers du suffrage universel » (p.78), et le « goût pour la hiérarchie et l’ordre » (p.110).  

Quand l’establishment américain n’a plus besoin du Kid, il le liquide : « À cette étape de l’Histoire américaine, le Kid et ses semblables ont joué leur petit rôle dans la marche du monde, ils ne sont désormais plus nécessaires à l’épanouissement primitif des grandes inégalités. Les gros éleveurs texans, exaspérés par les maraudes répétées de leur bétail, organisèrent soudain de vastes chasses à l’homme afin de récupérer leur bien et mettre un terme à la carrière du Kid. Une fois la colonisation achevée, le petit peuple errant de garçons vachers, de brigands et de voleurs devenait insupportable. C’était à présent une population parasitaire, interstitielle, se nourrissant des déchets du grand élevage, des récréments que la civilisation moderne ne parvenait plus à assimiler dans sa grande calculation des profits et pertes » (pp.122-123).

Le livre d’Éric Vuillard lit l’histoire à partir de la vie de ceux d’en bas « gardiens de troupeaux, meuniers, vachers, charpentiers allaient avoir leur mot à dire » (p.105), et non pas à travers l’histoire officielle rémunérée par les grands propriétaires, les conquérants, les chefs de la finance, les gouverneurs, les faiseurs de lois et les cadres de la police. Le style enlevé mais aussi âpre, épouse le rythme d’une vie menée à cent à l’heure, suffoquant sous les risques, toujours en alerte, sans perspective, obligée de coller au présent immédiat où toute pureté se ruine. L’acte littéraire vient alors à la rescousse de ces vies, en élaborant un récit par lequel les oubliés perpétuels des Histoires officielles, c’est-à-dire les peuples, retrouvent non pas leur voix mais traces de leurs sensibilités, de leurs espérances assassinées, de leurs malheurs, de leurs douleurs, de leurs fibres à nu, de leurs ressentiments et tout au fond d’eux,  de ce qu’ils ont sûrement longuement dû taire de tendresse, d’amour, de volonté de vivre sans les contraintes qui les ont exploités.

Philippe Geneste

 

08/03/2026

La White Trash ou la cohérence perdue de sa propre Histoire

PELAEZ, Philippe, Au Sud, l’agonie, dessin Hugues LABIANO, couleur Jérôme MAFFRE, Glénat, 2026, 64 p. 16€

Cette bande dessinée se présente comme une enquête policière. Les faits se passent en 1926, en Géorgie, au cœur de la Bible Belt, cette ceinture des Etats du Sud des USA (Alabama, Arkansas, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Géorgie, Kentucky, Mississippi, Missouri, Tennessee, Virginie) fervents partisans de l’esclavage et qui ont mal digéré leur défaite face aux Etats du Nord lors de la guerre de sécession. Il est question de ségrégation, de tentative d’organisation communiste rassemblant les exploités qu’ils soient blancs ou noirs ou métis ou indiens. Il est question du Ku Klux Khan. Il est question du rôle de la religion et des corruptions du clergé ; il est question d’un meurtre à élucider par un agent fédéral, Jonathan David, agent du bureau d’investigation, qui, s’il cherche la vérité, n’est pas non plus sans une part sombre. Il est question de l’impossible amour entre une jeune femme, fille d’un riche propriétaire, et un jeune métis épris de justice et de livres, militant pour la cause des noirs. Il est question d’un vieil officier confédéré qui tient un secret interracial. Il est question des intentions économiques moins reluisantes que les justifications anti-esclavagistes des Nordistes durant la guerre de sécession. Il est question d’un bagnard évadé qui revient à Savannah, lieu de toute l’histoire, afin de venger des femmes violées dont sa sœur.

Et surtout, Au Sud, l’agonie met en scène la white trash, la raclure blanche, les briar-hopper, ridgerunner, red-necks, … ces blancs, pauvres, écrasés par les riches et les patrons qui les exploitent et qui, selon une idéologie suprémaciste blanche, rêvent de lynchage de noirs, de viols de femmes noires, liquidant leurs blessures d’être des perdants de la colonisation américaine blanche en suppliciant la population noire. La bande dessinée met en scène la blanchitude (par opposition à la négritude) et son inspiration raciste, hiérarchiste, exploiteuse, pour assujettir la population noire et créer les richesses du pays.

Magnifiquement écrit, le récit de Pelaez allie la précision narrative de l’enquête policière (la mort d’un noir aux motivations troubles) à l’élan poétique d’une narration off, avec ses refrains de touches crépusculaires. Rarement une bande dessinée réussit ainsi la performance stylistique du texte. Et cette qualité est rehaussée par un travail fouillé sur les couleurs par Jérôme Maffre et un dessin réaliste au sein duquel Hugues Labiano cultive une subjectivité discrète mais constante.

Pour parfaitement comprendre la thématique centrale de la white trash, Philippe Pelaez a réuni en fin de volume une série de pages qui en raconte l’histoire, en spécifie l’origine, en situe le développement, le tout avec une écriture littéraire qui magnifie les éléments documentaires. Bien sûr, la puissance de la fiction tient à son interprétation dans le contexte géopolitique contemporain. La white trash, le suprémacisme blanc, trace la filiation du pouvoir autoritaire trumpien, et le mouvement MAGA (Make America Great Again). Au Sud, l’agonie explore le rapport des groupes sociaux à l’histoire. Le récit démontre que « l’histoire est trompeuse quand à force d’être exaltée elle devient excessive et défaillante, outrancière et lacunaire » (p.47). Et c’est ainsi que ce récit policier historique résonne dans l’actualité violente de notre temps. C’est un chef d’œuvre dont l’émotion ressentie persiste bien après avoir tourné la dernière page et donc la coloration s’insinue en nous, en échos en un monde de feu et de sang.

Philippe Geneste

22/02/2026

Aux origines de l’I.A. en science-fiction : le merveilleux scientifique de Régis Messac

Messac, Régis, Le Miroir flexible, édition établie par Olivier Messac, préface de Gérard Klein, Paris, éditions ex nihilo, 2008, 159 p.

« La vérité de l’art, par quoi l’art est vrai, c’est le pouvoir de révéler ce que le savoir ne peut maîtriser, un certain visage d’un monde non administré (…) où l’imaginaire célèbre ses retrouvailles avec le réel »

Dufrenne, Mikel, Art et politique, Paris, 10/18, 1974, 320p.

Rêve de création du vivant avec intelligence artificielle. C’est un récit de prospective qui oppose les croyances religieuses et la conception raciste développée dans les milieux blancs de la Bible Belt américaine, ici dans l’État de l’Alabama. Ce milieu exacerbe l’inégalitarisme social et racial sur la ségrégation et la division économique du travail.

L’échec du savant Joseph Favannens provient de cet environnement hostile et de sa composante psycho-sociale, la peur.

Dans une superbe préface, Gérard Klein montre l’originalité de l’œuvre de Messac. Celui-ci, en 1933, écrit un récit prospectif sur l’intelligence artificielle. Cette mise à nu opère dans un univers où s’entrechoquent l’imaginaire des superstitions et religions, l’imaginaire raciste et l’imaginaire conquérant individualiste propre au capitalisme dont la construction des États-Unis est une illustration barbare. Ces imaginaires se croisent et s’affrontent.

Le roman de Régis Mesac raconte une défaite de l’imaginaire techno-scientifique. Il radiographie la prévisibilité humaine dans la société hiérarchisée. Il interroge le milieu comme source de l’évolution puisque celle-ci naît des rapports des organismes vivants au milieu et des éléments du milieu entre eux. Et c’est par ce réfléchissement que Le Miroir flexible opère une critique radicale de la société capitaliste : en effet, le mécanozoaire devient tueur par l’influence de cette société.

Le futur pensé par Favannens ne pourrait se réaliser qu’avec une révolution sociale qui aurait éliminé les influences nocives du milieu sur les êtres sociaux vivants ou prototypes du vivant comme le mécanozoaire. Si on suit Régis Messac, la techno-science ne pourrait servir l’humanité qu’une fois la question sociale résolue. Par conséquent, et c’est une remarque qui vaut pour aujourd’hui, la techno-science serait impensable sans partir des luttes sociales et des mobilisations menant vers la configuration d’une autre société. Donc, oui, l’exemple de la défaite de Favannens, prouverait que penser le futur nécessite de penser la révolution sociale.

Autrement dit, en 1933, Le Miroir flexible souligne que l’avenir bio-technologique et préfigurateur de l’intelligence artificielle, loin d’être opposé à l’avenir humain, lui est intrinsèquement lié par les conditions sociales de son avénement et le contexte historique socio-économique des recherches scientifiques. Il serait faux de croire à l’illimitation du pouvoir donné aux humains par la science et l’ingénierie comme il serait erroné de croire en la limitation bio-écologique de l’humain. En revanche, la fiction de Régis Messac pointe que la médiation sociale des deux questions (l’illimitation et la limitation, la science et la terre) est la clé. N’étant ni perçue ni entendue, la porte reste fermée et Favannens sera lynché par la société dans laquelle et pour laquelle il œuvrait.

Le milieu aura eu raison du sujet, l’ordre social inégalitaire aura eu raison du chercheur utopiste ou protopique[1] généreux.

Le roman scientifique n’est pas prophétie

Il n’existe pas de texte prophétique. Il existe, en revanche, des textes qui travaillent l’imaginaire du futur propre à une société ou une civilisation donnée dans un temps historique donné. Et il arrive que certains textes voient l’univers de leur fiction entrer en échos avec l’imaginaire du futur de lecteurs de temps postérieurs et d’autres lieux, civilisations ou sociétés. Dans ce cas, l’imaginaire de la fiction initiale se fait « imaginaire performatif »[2], au sens où le livre percute les représentations qui s’affrontent dans la société réelle. Travailler sur un imaginaire performatif c’est travailler sur les effets du livre sur la société c’est-à-dire des effets de la lecture du dit livre sur la société. Un exemple est Le Miroir flexible de Régis Messac[3] écrit en 1933 et qui réussit à parler de l’intelligence artificielle non pas comme le dicte la doxa technophile et transhumaniste du vingt-et-unième siècle en se concentrant sur ce que fait l’intelligence artificielle à l’homme[4], mais en se concentrant sur ce que l’homme fait à l’intelligence artificielle. Et ce renversement

En 1933, Régis Messac pose les jalons d’une critique de l’I.A. et des rêves transhumanistes contemporains. Alors qu’aujourd’hui, « une émancipation de l’humain par la machine s’est dissoute dans le numérique »[5], la lecture du roman Le Miroir flexible de Régis Messac présente un intérêt tout particulier parce qu’il pose les problématiques en jeu sans esprit partisan.

Le roman montre aussi combien l’exploration de l’imaginaire par le roman scientifique[6] peut rendre compte du réel en cours. La fiction prospective de Régis Messac paraît en 1933, en pleine montée du nazisme. Ce dernier est appuyé par la finance des Rockefeller et consorts, il est nourri par la science eugénique américaine comme européenne, il vénère le père du fordisme, antisémite militant. Si Le Miroir flexible rencontrait la diffusion que sa talentueuse composition réclame, le roman pourrait aiguiser les regards contemporains sur l’Intelligence Artificielle et enrichir la réflexion critique consacrée aux transformations en cours et à la réification redoublée de l’humain qu’elles entraînent et préparent.

Dans l’imaginaire critique de Régis Messac

Trait de lucidité de Régis Messac, l’expérience du mécanozoaire a lieu au sein d’un développement du capitalisme obscurantiste. Suivons l’écrivain dans son œuvre. L’intelligence artificielle du roman se forme en interagissant avec le milieu. Le mécanozoaire apprend par lui-même, si bien que Régis Messac pose la problématique de la plasticité de la machine en quête de la plasticité du cerveau. C’est ainsi que Favannens l’envisage comme une entité gagnant en autonomie. En effet, contre le détective Tenterhook, Favannens explique que le mécanozoaire a la capacité de résoudre des problèmes qui n'ont pas été implantés dans sa mémoire donc qui n’ont pas été programmés par le savant.

Or, le milieu restant celui d’une société capitaliste fondée sur l’individualisme et les croyances religieuses, l’intelligence artificielle, immanquablement, ne peut se forger qu’en succédané de ce milieu. En poussant la logique du récit de Messac, la construction de l’I.A. dans le milieu capitaliste ne peut qu’approfondir l’aliénation des mentalités à l’ordre inhumain qui le régit. C’est ce qui se passe aujourd’hui par l’organisation de la consommation des services ouverts par l’I.A.

Le Miroir flexible, comme tout grand roman, « réinvente en nous (…) une manière de percevoir qu’on n’avait jamais expérimentée ni activée »[7]. Régis Messac, en effet, explore le déplacement des limites de l’humain mais il le fait en lien étroit avec l’observation de l’ordre social où le geste scientifique et technique opère. Si Le Miroir flexible ouvre un horizon, c’est parce qu’il expose et fait a-percevoir l’impossible du devenir humaniste progressiste de l’œuvre de Favannens dans un cadre de hiérarchies, d’inégalités et d’injustices sociales. La polyphonie des voix[8] rend sensibles les nœuds dans lesquels l’invention du mécanozoaire est prise. Cette polyphonie souligne qu’il n’existe pas de création scientifique appréhendable en dehors des mentalités et discours sociaux. Toutes les créations scientifiques et technologiques sont en rapport avec le milieu humain. Toutes les productions humaines dont celle de l’organisation sociale possèdent un rapport d’implication avec toutes les productions de la nature.

Favannens reconnaît que le mécanozoaire manque d’adaptabilité à la reconnaissance des objets. Et ce qui est interrogé, en conséquence c’est le processus d’échange entre l’entité du miroir flexible et son écosystème (milieu humain, milieu physique, milieu écologique) : qu’est-ce que la création de Favannens assimile du milieu et comment s’y accommode-t-elle ? La science physique et physico-chimique peut-elle atteindre la créativité de l’évolution biologique qui a abouti à l’humain ?

Littérature réflexive

Le Miroir flexible est à la fois le miroir du désir humain de maîtrise du vivant et de l’amplification des capacités d’action des hommes sur eux-mêmes et sur leur environnement, mais il est aussi le miroir de la relation déterminante de toute réalisation humaine avec le milieu dans lequel elle est englobée et qui l’oriente insciemment.

Le Miroir flexible de Régis Messac repose en sa composition sur cette dualité garante de la réflexion critique par l’interprétation que le lectorat en fera.

Philippe Geneste

 Notes



[1] Ariel Kyrou parle des œuvres de la science-fiction comme de « prototopies ou prototypes d’expérimentation imaginaire » (Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – p.108). Kyrou emprunte le terme néologisme de prototopie à Yannick Rumpala.

[2] Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – p.49.

[3] Messac, Régis, Le Miroir flexible, édition établie par Olivier Messac, préface de Gérard Klein, Paris, éditions ex nihilo, 2008, 159 p.

[4] La science-fiction « traite de ce que la technologie fait à l’homme » écrit Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 / p.366.

[5] Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 / p.364.

[6] En 1933, on parlait, en Europe, de roman scientifique. Le nom composé science-fiction a été imposé après al seconde guerre mondiale à travers les modes, fanzines et revues américains qui accompagnèrent la présence américaine en Europe puis le plan Marshall.

[7] Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 / p.360.

[8] Le roman est structuré autour de la mise en abyme des voix : celle de l’auteur-personnage qui recueille celle du personnage Geneviève Favannens fille de Joseph Favannens, qui, elle-même intègre une polyphonie des voix sociales qui portent la lutte des clans, des classes, des races, des conceptions de vie. 

08/02/2026

Innovation et adaptation au cœur de la littérature destinée à la jeunesse

PICARD Valérie, Tristan ou l’ennui avec les pissenlits, illustrations Audrey MALO, Monsieur Ed, 2025, 52 p. 19€

Rares sont les livres, pour petits, dont le titre permet de comprendre unilatéralement les premières images. C’est le cas ici : Tristan s’ennuie au milieu des pissenlits… Avalé par un serpent, il va vivre une aventure où ventre et univers souterrain se confondent. Il ne cessera, tel Alice, de tomber plus profondément dans un monde foutraque et fantastique, multipliant les expériences et les tentatives de relation, parfois avec succès, souvent échouées.

La drôlerie est le ferment de la lecture d’un tel ouvrage, pour les petits pré-lecteurs ou bien pour les tous jeunes lecteurs et lectrices.

L’histoire repose sur le non-sensisme cher à Lewis Caroll. Dire que la création de Picard et Malo est une exploration des émotions, ce serait relier l’émotion à des situations catastrophiques, dire que le petit volume est comique, ce serait court-circuiter la volonté des autrices de peindre un personnage qui réagit aux situations et change, mûrit. Dire qu’il s’agit d’un album, ce serait prendre l’âge du lectorat visé comme indicateur du genre, alors que tout tend à prouver qu’il s’agit d’une bande dessinée pour enfant… Mais cette bande dessinée a subi l’attractivité de l’album et la régularité des cases manque, la composition des planches s’émancipe du genre initial…. Peut-être est-ce la caractéristique des éditions Monsieur Ed, brouiller les cartes génériques, explorer le non-sens, filer sur les platebandes du surréalisme et rechercher la lecture comme amusement avec tout ce qui la permet.

 

L’HERMENIER Maxe, Tom Sawyer 1 Un parfum d’aventure, d’après Mark Twain, dessin et couleur DJET et Johann GORGIÉ, Jungle, 2025, 48 p. 12€95

La robinsonnade est née au dix-huitième siècle, articulée à la littérature ayant le voyage pour thème. Elle se trouva incluse dans le récit d’aventure. Son nom provient bien sûr du Robinson Crusoé qui paraît en Angleterre en 1719. La même année, une version abrégée est publiée (1). Une multitude de traductions suivirent dans toute l’Europe. Il faut dire que le livre de Defoe entre en connivence avec les menées coloniales de l’Angleterre. Mais le livre suscita aussi une longue descendance connue sous la désignation de robinsonnade, notamment destinée aux enfants.

Quand l’écrivain américain, Mark Twain (1835-1910) publie Huckleberry Finn en 1883, il reprend à la robinsonnade le motif de l’île. C’est sur ce motif que le premier tome mis joyeusement en route par L’Hermenier, Djet et Gorgié, se conclut. À la fin de ce tome, nous sommes donc au seuil des aventures véritables de Tom Sawyer et de son compagnon aguerri en péripéties, Huckleberry Finn. Qui dit l’île dit le fleuve qui a tant fasciné Samuel Langhorne Clemens qu’il en a tiré son nom, lui qui en 1859 dirigeait son premier bateau sur le Mississippi : Mark Twain qui est le cri « par deux brasses de fond ».

La bande dessinée épouse avec gourmandise la filiation d’Huckleberry Finn : le roman picaresque, le roman d’aventure et de voyage, mais aussi celle de la robinsonnade. Huckleberry Finn a été précédé en 1876 par Les Aventures de Tom Sawyer. Tom Sawyer est le personnage qui repose sur un type. C’est une réussite légendaire de l’art littéraire de Samuel Langhorne Clemens qui signe Mark Twain.

Ce premier tome de la bande dessinée trouve la dynamique de l’aventure durant cette nuit mémorable où Tom Sawyer et son ami assistent à un crime dans le cimetière du village. Ils sont aussi les témoins d’une injustice puisque celui qui sera condamné par la justice n’est pas celui qui a tué mais son compagnon faux-jeton. Au motif de l’aventure s’ajoute alors celui de l’injustice et au voyage, l’intrigue criminelle.

Auparavant, le récit dessiné fait partager au jeune lectorat la condition des enfants dans un village reculé du Mississippi. La vivacité du rythme des planches, le dessin un rien inspiré par le genre du manga, tout est fait pour captiver le jeune lectorat et c’est bien ce qui se passe. Twain décrit la vie du peuple et les relations sociales dans une communauté où la religion imprègne les mentalités. Les scènes de village abondent, privilégiant celles où les enfants jouent un rôle. Mark Twain disait des Aventures de Tom Sawyer : « Bien que ce livre ait surtout pour but de divertir jeunes gens et jeunes filles, j’espère qu’il n’en sera pas moins apprécié par les grandes personnes, auxquelles je me suis proposé de remémorer pour leur agrément l’ambiance dans laquelle elles ont vécu » (2).

Si le personnage de Tom Sawyer emporte l’adhésion, c’est parce qu’il concentre en lui les traits du bon gars impertinent, intrépide autant que naïf et roublard sinon menteur… Tom est un garnement mais un garnement sympathique, il est un insolent mais un insolent à profonde humanité, il n’aime pas l’école mais il a une soif de savoirs qu’il étanche par l’aventure et les pérégrinations. 

Philippe Geneste

Notes : (1) Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, p.136. — (2) Cité par Nières-Chevrel, Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Paris, Didier jeunesse, 2009, 239 p. – p.15.

04/01/2026

Jusqu’au bout…

BIZIEN, Caroline, Jusqu’à Bout-en-Therme, le Cosmographe, 2025, 38 p. 19€50

Une histoire loufoque servie par un dessin et des couleurs hirsutes. Le genre de la lettre et celui du journal de bord sont convoqués, donnant une dynamique chronologique à l’expédition du héros vers ses origines, qui prend la tournure d’un paradis avant que la quête fasse flop. On passe du voyage interstellaire, ou pas loin, à un voyage géographique d’assez grande proximité. L’hilarité est de rigueur, avec un humour non pas décapant mais divertissant.

Comme le dessin défrise, comme les couleurs sont pétantes, le rire est installé dès le départ des voyageurs, tous plus curieux les uns que les autres. Comme ils vont se perdre de vue, on suit alors le rédacteur du journal dans ses dernières péripéties aussi peu épiques que finaudes. Là encore, l’humour pilote, signe de tolérance et de compréhension à l’égard des personnages.

Un livre grand format, une histoire avec des boute-en-train impayables, le long d’un itinéraire où le héros trouve tout au bout, au bout du bout, en sa terre retrouvée, une nouvelle aventure… mais ce sera une autre histoire

Commission lisezjeunesse & Ph. G.

 


GABELLA Mathieu (scénario), TOULHOAT Ronan (storyboard), Fort Alamo, dessins MARTINELLO Paolo, couleurs PIGNEDOLI Martina, conseiller historique, AMEUR Farid, Grenoble-Paris, Glénat – Fayard, 2025, 56 p. 15€50

Le Texas a été annexé aux États-Unis d’Amérique en 1845. Au début du XIXe siècle il faisait partie du Mexique. Par une politique migratoire, le gouvernement mexicain avait ouvert ce territoire aux colons. Ceux-vinrent en nombre et s’organisèrent pour s’accaparer le Texas et en faire un état indépendant. Pour la plupart, les colons étaient des esclavagistes du sud (1). Mais avant d’arriver à leurs fins, ils échouèrent une première fois à Fort Alamo, une bataille qui fit date et une défaite qui devint le cri de ralliement des colonisateurs blancs européens contre le pouvoir mexicain.

La bande dessinée est le neuvième volume de la collection « La Véritable histoire du Far West ». Le soin apporté à l’exactitude historique et à la reconstitution des lieux, des mœurs, des détails de l’événement en est la marque de fabrique. Un dossier documentaire permet au lectorat de situer dans le procès historique (ici, le devenir américain du Texas soit l’expansion territoriale vers l’ouest) l’épisode narré par la bande dessinée. En 1821 les mexicains affranchissent le sud de l’Amérique septentrionale de la colonisation espagnole, après l’avoir déjà chassée de la Californie. À la même époque, la marche vers l’ouest des américains, pour la plupart des esclavagistes (1) avance à grands pas et se presse aux frontières du Texas puis y entrent. Le gouvernement mexicain, au début n’y voit rien à redire, mais sous l’afflux en nombre, il comprend son erreur, les nouveaux colons refusant de suivre les lois mexicaines.

La bataille de Fort Alamo marque le moment où le gouvernement mexicain tente de rétablir son ordre sur le Texas. Les troupes du général Antonio López de Santa Anna tiennent le siège du 23 février au 6 mars 1836, et elles extermineront les défenseurs du fort, à l’exception d’une poignée de femmes, d’enfants et d’esclaves noirs.

Cette victoire mexicaine va exalter le nationalisme des colons blancs qui, quelques temps plus tard (le 26 avril), déferont Santa Anna, entérinant la déclaration de l’indépendance de la république du Texas, le 2 mars 1836 à Washington-on-the-Brazos. Cette déclaration a été faite alors que le siège se tenait... Une nouvelle aventure commence pour les combattants, puisque le gouvernement américain refusera, dans un premier temps d’intégrer le nouvel État dans la fédération de l’Union des États-Unis, méfiant à l’égard de sa majorité esclavagiste. Le Texas sera l’État à une seule étoile avant que l’État fédéral se ravise et l’annexe en 1845.

La bande dessinée se place du point de vue des américains, et travaille sur la mythification de la bataille de février-mars 1836 qui a exacerbé le sentiment nationaliste : « Remember the Alamo ! » devint le cri de ralliement de la « révolution texane » (2). Celui-ci, lié à un indépendantisme texan, a été absorbé par l’expansionnisme territorial symbolisé par la frontière de l’ouest toujours repoussée plus loin… Le film de John Wayne Alamo, réalisé en 1960, en est l’illustration.

Philippe Geneste

(1) Allen, HC., Les États-Unis, histoire, politique, économie, tome 1, Paris, Marabout, 1967, 286 p. – p.158.

(2) Citation tirée du dossier indispensable pour la compréhension historique du livre, dossier qui clôt la bande dessinée : Ameur, Farid, « Fort Alamo, “La Victoire ou la mort” », 8p. – p.8.

27/07/2025

Biographie d’une légende… fictive

VALSECCHI Tommaso, Clifford Hicks, traduit de l’italien par Laurent Laget, dessin et couleur Riccardi ROSANNA, Glénat, 2025, 152 p, 24€

Ce volumineux roman graphique est l’histoire d’une vie, celle d’un garçon noir arraché à sa mère par le racisme, le machisme et le banditisme dans l’Amérique de la fin de la première moitié du vingtième siècle. On suit les pérégrinations du garçon devenu adolescent puis jeune homme et adulte, enfin vieillard. On les suit de la vie de hobo à celle d’ingénieur du son pour les plus grands, de musicien doué en quête de succès, un succès qui arrive avec sa rencontre d’une chanteuse, Jamila. On suit sa dérive épousant ses rêves brisés, ses plongées dans le refuge de l’alcool et des drogues dures, dans ses frasques de criminel accidentel, de cambrioleur amateur ; on est à ses côté à la prison puis à sa sortie de prison jusqu’à sa mort.

Le roman graphique raconte son histoire, celle fictive d’un génie du jazz au sort rendu défavorable par le racisme et l’inégalitarisme américain. C’est là que les auteurs innovent avec brio. La biographie devient le point d’appui d’une réflexion sur le besoin de légende. Si Clifford Hicks, titre épousant le surnom de scène du personnage, semble prendre le chemin du récit d’apprentissage, il dérive vers le récit de légende : l’album ne consiste pas tant à construire un héros en devenir, mais à présenter sa vie en accomplissement vers la légende. Juste avant la mort, le personnage déclare à un fan, ancien détenu comme lui, devenu son protecteur des vieux jours : « Tu vois, parfois, l’histoire est façonnée par des mystères insondables, des désastres naturels ou des secrets destinés à disparaître avec leurs gardiens. Mais d’autres fois, ce sont les événements qui façonnent des personnes qui ne sont pas à leur place, avec un nom qui ne leur ressemble pas ». Auparavant, il avait affirmé qu’en fait, par les pérégrinations incessantes : « je ne cherchais pas une maison… je cherchais un but ». Clifford Hicks n’est donc pas un récit de formation mais un récit d’accomplissement. La biographie tourne alors à la légende autour de deux clés, l’espérance jamais disparue et la foi, celle du personnage en sa musique. La musique est la force opératoire de sa vie, celle qui seule lui permet de s’arracher au statut de jouet du mal comme du bien pour le faire entrer dans l’univers de la légende qui transcende son individualité. La fin de la bande dessinée n’a pas d’autre sens. En tant qu’objet du bien ou du mal, le personnage est saisi comme pris passivement dans son destin, en tant que légende, il sort de lui-même et comme le dit André Jolles à propos de la figure du saint dans la culture : « le saint ne donne pas l’impression d’exister par soi et pour soi, mais par la communauté et pour la communauté » (1). Clifford Hicks est donc une légende, mais une légende que les adeptes vont transmettre en l’élevant en exemple de l’accomplissement possible d’une vie profane. Le besoin de légende fait épouser à l’artiste maudit le rôle du saint dans la mentalité religieuse. Mais le personnage du roman graphique se débat avec sa conscience, sans lien avec le tragique chrétien. L’abandon par son père, l’assassinat de sa mère par des malfrats, clignotent tout au long de l’histoire, amplifiés par d’autres marqueurs de la vie, offrent la figure devenue légende aux admirateurs et disciples. Elle devient un réceptacle à leurs souffrances, un point d’appui auquel se raccrocher pour aller de l’avant sans sombrer dans le puits du désespoir. Surtout, la légende rend sensible, visible à l’esprit, l’accomplissement de la vie c’est-à-dire le but que chacun lui donne en trouvant la force dans la légende.

La fatalité, qui brise le rêve musical de l’enfant, parfaitement identifiée à la société capitaliste américaine, trouve son revers et son contrepoint dans le besoin de l’Autre, un besoin maintes fois itéré par le personnage. Celui-ci se refuse dans ses actes négatifs, cette face maudite qui l’envahit et dans son devenir légende, il rayonne tel un saint : « L’homme est sa propre impossibilité, puisque cette créature refuse sa détermination finie au nom d’un infini qu’il ne peut même concevoir » disait Sartre (2). Le dessin de Rosanna rend scrupuleusement cette double nature de Hicks, qui à travers les âges conserve une douceur ingénue sur le visage et dans les yeux une soif tendre de curiosités et de désirs du beau, de la note parfaite. La lecture des dernières pages éclaire le sens de l’accomplissement de sa vie : entrer en coïncidence avec soi-même, non pas avec ce qu’on a toujours été mais avec ce que l’on s’est construit. Le roman graphique se libère alors définitivement de la référence religieuse. L’accomplissement n’a rien à voir avec une ascension aux cieux mais avec une coïncidence de soi pour la vie dans la communauté humaine de sa classe sociale et de couleur, ce que Hicks, au fond, a toujours recherché sans rogner sa flamme de musicien. C’est ce qui permet à la bande dessinée de relier à l’histoire américaine la légende construite. Celle-ci est une mise en ordre des contradictions, des hétérogénéités de comportements du personnage. Toutefois, en regard de la forme canonique de la légende, elle déroge à l’anhistoricisme avec lequel la légende se définit : « La légende organise sa matière d’une manière univoque et contraignante ; elle l’isole du contexte de l’histoire contemporaine, qui ne peut plus réagir sur elle ni la troubler » (3). Pourtant, pour les lecteurs et lectrices de Clifford Hicks, la légende vaut comme principe de vie non pas supra-terrestre mais immédiat. Et c’est ce qui fait que la légende construite, par la force imitatoire qu’elle entretient chez les admirateurs et admiratrices, se coule dans les actes d’autres personnes impliquées dans le cours de l’Histoire. C’est si vrai que l’album Clifford Hicks peut être lu comme une « grande fresque musicale dans une Amérique en pleine effervescence » (4).

Philippe Geneste

Notes : (1) Jolles, André, Formes simples, traduit de l’allemand par Antoine Marie Buguet, Paris, éditions du Seuil, 1972, 217 p. – p.35. — (2) cité par Debray Genette, Raymonde, Métamorphoses du récit. Autour de Flaubert, Paris, éditions du Seuil, 1988, 315 p. – p.140. — (3) Auerbach, Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, traduit de l’allemand par Cornélius Heim, Paris, Gallimard, 2007, 561 p. – p.29. — (4) Communiqué de presse des éditions Glénat.

 


23/03/2025

Droit du sol, droit du sang, en mémoire

WANG Andrea, CHIN Jason, Le Goût du cresson, traduit de l’américain par Chun-Liang YEH, HongFei Cultures, 2024, 40 p., 16€90

Une famille sino-américaine prend la route pour une balade. Elle n’arrivera jamais à destination, car sur le bord de route les parents décident de ramasser du cresson et demandent à leurs enfants d’en faire autant. Le réalisme des illustrations est consolidé par leur plan moyen. Mais le jeu des couleurs, la variation des points de vue introduisent à plusieurs moments une dimension poétique qui vient renforcer le motif de l’histoire. Celui porte sur la mémoire. Les parents vont parler de leur passé en Chine à leurs enfants. Ceux-ci, victimes de l’ordinaire racisme anti-asiatique, comprennent alors bien des choses.

Le récit à la première personne est raconté par la petite fille, qui, très rétive au départ, s’ouvre à ses parents quand ceux-ci lui racontent des bribes de leur vie et notamment de celle ayant trait au cresson. Le cresson devient ce médiateur de conciliation des parents et de l’enfant, le lien de continuité du passé et du présent.

La mémoire n’est pas que souvenir, elle est plus que le souvenir, elle vient structurer aussi le présent et l’animer : « Du goût du cresson, nous avons fait un nouveau souvenir ».

On l’aura compris, l’album de Wang & Chin est un album qui ravira les enfants par sa qualité graphique et qui stimulera leur esprit sur un sujet difficile mais ici traité par l’action intra-familiale. La postface des deux auteurs fille et petit-fils d’immigrés vient enrichir l’ouvrage soit pour l’adulte qui le lirait à l’enfant, soit à l’enfant lecteur de 9 ans ou plus qui y trouverait à réfléchir sur l’histoire qu’il vient de lire.

 

BROCKENBROUGH Martha et LIN Grace, Je Suis Citoyen américain. Wong Kim Ark, aux racines du droit du sol, illustrations de Julia KUO, HongFei, 2024, 40 p. 16€90

Une fois n’est pas coutume, l’album proposé par les éditions HongFei est une biographie. Le genre biographique est lui-même prétexte à présenter au jeune lectorat dès 8/9 ans la question du droit du sol. Wong Kim Ark est né en 1873 de parents chinois qui ont émigré au « Nouveau Monde », comme de nombreux de leurs compatriotes attirés par l’appel des autorités américaines en quête de main d’œuvre pour intensifier l’industrialisation du pays. Beaucoup de ces migrants se sont retrouvés à travailler dans les mines, à construire les chemins de fer et les routes dans des conditions déplorables aux mains d’un patronat raciste et violent. Mais, pour asseoir le pouvoir blanc, en 1882, une loi fédérale exclut, entre autres populations, les chinois regardés comme une race inférieure, car, on l’oublie parfois, les théories racistes, eugénistes et discriminatoires contre les immigrés non blancs, se développent à grande échelle aux États-Unis d’Amérique au tournant du dix-neuvième et du vingtième siècles.

Le nom de Wong Kim Ark, cuisinier dans les restaurants de Chinatown, est resté dans les mémoires suite au procès qu’il a intenté en 1898 à l’État de Californie qui lui refusait la nationalité américaine alors qu’il était né sur le sol des États-Unis. L’album, magnifiquement illustré par Julia Kuo (1), retrace ce parcours en se centrant sur la personnalité de Wong Kim Ark. La violence raciste, à base économique autant que politique, qui a présidé à l’adoption de la loi de 1882, est peu instruite par l’album qui croit pouvoir contenir l’histoire à la vie individuelle de Wong Kim Ark. C’est quand même une faiblesse de l’album, même si les autrices complètent la biographie par un documentaire précisant la question juridique du droit du sol et du droit du sang. Une belle page est consacrée, alors, aux représentations stéréotypées des différentes nationalités. Grâce au documentaire, l’album fait le raccord avec notre époque dangereusement gangrénée par le racisme, la xénophobie et les guerres qu’ils alimentent. La question des migrations met au cœur des problématiques sociales contemporaines la question du droit du sol et celle du droit du sang dans l’acquisition de la nationalité, tant aux USA qu’en Europe et ailleurs. Alors, malgré la réserve ci-dessus énoncée, nul doute que Je Suis Citoyen américain. Wong Kim Ark, aux racines du droit du sol présente un grand intérêt pour le lectorat de fin d’école primaire et de début de collège, et jusqu’en quatrième.

Philippe Geneste

(1) Lire le blog du 28 décembre 2023, qui rend compte de son travail dans l’album de grande poésie, GOLDSAITO Katrina, Le Son du silence, Julia KUO, HongFei, 2023, 40 p. 16€50