Anachroniques

Affichage des articles dont le libellé est livre audio-phonique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est livre audio-phonique. Afficher tous les articles

07/05/2017

Ecouter la littérature pour mieux l’entendre

Pef, Le Petit Motordu, raconté par Olivier Chauvel et Julie Kremer, Gallimard jeunesse,  40 p.+1 CD 14mn, 9€90
Nous voici au début de la longue vie de Motordu (première histoire en 1980) avec des parents qui se désespèrent car dans la famille Motordu, on ne parle pas droit pour rester roi. Or, le petit Motordu parle sans paronymie, sans métathèse, bref, il parle normalement ! C’est une atteinte à l’honneur familial. Heureusement, avec leur méthode particulière, faite de beaucoup de hasard, les parents vont lancer leur rejeton dans l’apprentissage tordu des mots déroutés. Un régal, que magnifie la version racontée par Chauvel et Kremer, où explose l’humour indissociable des aventures du petit prince des mots tordus…

Leprince de Beaumont, La belle et la Bête, lu par Jacques Bonnaffé, Gallimard, 2015, 1CD 50’, 15€
Voici une magnifique interprétation du conte deMadame Leprince de Beaumont. Jacques Bonnaffé varie sa voix, jouant des transferts de personne en imitant de la voix la scénarisation discursive (1), emportant le jeune lectorat dans le monde fiévreux de la Bête autant qu’en lui permettant de s’identifier à l’honnêteté sentimentale de la Belle. La mise en musique subtile d’Isabelle Abouker met clarinette, piano et voix au service de la dramatisation toute intérieure des événements du monde qui touchent le riche marchand devenu pauvre et sa famille. Une grande leçon de lecture et de mise en scène audiophonique.

Modj Souleymane, L’Antilope et la panthère et autres contes africains, illustrations de Justine Bax, Milan, 2012, 24 p. + 1 CD, 15
Il s’agit de contes peul, bambara ou wolof. Un glossaire permet de retrouver le sens de ces mots prononcés durant les cinq contes qui composent le recueil. Le livre, vingt-quatre pages cartonnées, est très richement illustré par Justine Bax à qui on doit un travail d’illustratrice parmi les meilleurs sur  Histoires comme ça de Kipling. Elle interprète le conte plus qu’elle ne l’illustre et c’est toute la dimension de l’imaginaire du conte qui est convoquée. Chaque conte ressemble à s’y méprendre à une fable, car chacun se termine par une morale très didactique. Modji propose sur le CD une interprétation intimiste très proche de la tradition orale africaine, avec un accompagnement musical. Bien que cet album-CD soit destiné aux enfants de 4/7 ans, il peut être entendu à tout âge.

Stevenson Robert Louis, L’Île au trésor, lu par Patrick Poivre d’Arvor, Gallimard jeunesse, 1 CD mp3, durée d’écoute 4h. 18€90
Voici une version audiophonique du chef d’œuvre de Stevenson paru en 1883, légèrement abrégé, lu à partir de la traduction de l’anglais réalisée par Jacques Papy.
La fabuleuse histoire de Jim Hawkins qui habitait en 1800 à l’auberge de l’Amiral Benbow, tout au bord de la mer, en Angleterre, est une des œuvres majeures de l’écrivain écossais. L’Île au trésor repose sur l’aventure et les personnages relèvent de la légende et non de la psychologie. Pour Stevenson, la littérature romanesque, le récit, c’est l’aventure : « Ce sont les événements non les personnages, qui nous arrachent à notre réserve ». Les événements sont ce qui forme, ce qui in-forme, ce qui introduit par la forme du contenu qui va se réaliser en une histoire. Ils sont la forme, pas le contenu. Peut-on, alors, dire que si le récit est à l’origine du langage comme bien des remarques scientifiques, anthropologiques et philologiques semblent nous inviter à le penser, est-ce parce que l’événement est ce qui fonde la venue du langage lui-même, s’y love comme nœud de la pensée verbale ? 
Si, maintenant, on pense l’appartenance de L’Île au trésor au domaine de la littérature destinée à la jeunesse, doit-on y lire un manifeste antiréaliste ? Stevenson écrit : « Le roman existe, non par les exemples qu’il entretient avec la vie, inévitables et matériels, tout comme une chaussure est faite de cuir, mais par son incommensurable différence d’avec elle ». L’idée est donc que les événements font surgir des images. Ecoutons Jim Hawkins, c’est au début du roman lu avec sobriété : « Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de le dire. Par les nuits de tempête où le vent secouait la maison tandis que le ressac mugissait dans la crique et contre les falaises, il m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait depuis le genou, tantôt dès la hanche ; d’autres fois c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une seule jambe située au milieu du corps. Le pire de mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et me poursuivre à travers champs ». Mais alors, ce qui est un parti pris formel chez Stevenson, souvent souligné par la musique de Caroline Glory et de Zorica Stanojevic (violon et violoncelle), peut-il être appliqué tel quel à la littérature de jeunesse ? C’est une question difficile, mais quand on voit comment les romans historiques (1) sont pervertis en romans d’aventure, on peut penser qu’il y a là une opération fondatrice de la littérature de jeunesse. Pour autant, il serait faux de faire de Stevenson l’initiateur de cette opération car il ne perverti pas le contenu, comme le fait souvent le roman social ou le roman historique pour la jeunesse, il le met en forme par les événements. C’est, sans aucun doute, une piste à creuser pour qui s’intéresse au fonctionnement de la littérature de jeunesse contemporaine.
Philippe Geneste

(2) voir Geneste Philippe Les axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse suivi de Le roman historique pour la jeunesse et L’heroïc fantasy source prolifique du récit pour la jeunesse in Dupont-Escarpit, Denise, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, pp.399-433.