Anachroniques

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04/07/2026

Construire son abri de vacances

BARGUIRDJIAN Marie, La Cabane de vacances, illustrations de Jean-Claude ALPHEN, éditions d2Eux, 2025, 34 p. 16€

L’album s’ouvre sur un texte illustré à la manière d’un carnet de voyage, avec des dessins comme jetés sur le papier en ébauche, quasi sans couleur. Puis on tourne la page et le dessin fait un clin d’œil au genre du fanzine, soit une installation de l’histoire à venir dans le cadre de l’humour. La situation de vacances chez la grand-mère s’y prête, bien sûr, n’est-ce pas un temps de grande liberté ? Seulement voilà, l’euphorie des premiers jours passés, l’ennui s’installe chez les trois enfants. L’ennui c’est le manque d’intérêt, c’est la lassitude, c’est l’impression de n’avoir plus rien à découvrir. L’ennui c’est une panne de curiosité. Les enfants se trouvent en proie à une disposition d’esprit dont ils n’ont pas la maîtrise et qui les dépossède de leur esprit d’initiative.

Et c’est là que l’autrice introduit un nouveau personnage, suggérant ainsi au jeune lectorat qu’il faut savoir interroger sa manière de penser. Sinon, la passivité submerge la vie qu’on ne mène plus mais qui vous mène. Le nouvel ami entraîne ses nouvelles copines et son nouveau copain dans la construction d’une cabane dans les bois, sous un noisetier… Erreur… Mais pourquoi ? … Et pourtant quel régal !

 

HUGHES Susan, Carmen et la maison sauvage, illustrations Marianne FERRER, Monsieur Ed, 2026, 32 p. 18€

Voici un album remarquable qui insère l’information documentaire dans un récit semi-onirique. On peut dire qu’il s’agit d’une lecture subjectivante de l’œuvre de l’architecte, décorateur, Antoni Gaudi. Le prétexte fictif est l’achat d’une maison par une famille bourgeoise, les Batlló, qui demandent à Gaudi de la rénover. Il en fera la bien connue Casa Batlló de Barcelone, dont les travaux commencent en 1904 pour s’achever en 1906. Le récit se concentre sur Carmen, une fille des Battló, qui aime la forêt où elle rejoint Dragon, sa compagne de vie et de jeu, une salamandre géante.

Les illustrations de Marianne Ferrer épousent le parti pris gaudien des courbes, elle magnifie la nature végétale et s’emploie à faire ressentir au jeune lectorat la puissance de la luminosité pour transporter les sens du réel à l’imaginaire. L’histoire plonge dans le désir de la nature, seule puissance à donner le goût de vivre grâce au respect par les humains du monde physique, premier stade du respect de soi en quelque sorte. Le choix du travail à l’aquarelle renforce la poésie de l’histoire qui se confond avec la poésie décorative et architecturale de la vraie maison de Barcelone.

Et pour la cohérence de l’histoire, la salamandre élit domicile tout en haut de la casa Battló, en guise de toit. Toute intimité est un lieu, un lieu à soi partagé et drainé de valeurs dont l’architecture devrait être la vectrice.

Cet album peut se lire littéralement, mais aussi se prête à une lecture philosophique, à moins qu’il ne soit une propédeutique à l’esthétique d’Antoni Gaudi.

 

Sur Antoni Gaudi, on offrira avec bonheur aux petits et moins petits :

BARTHERE Sarah, Antoni Gaudi, illustrations de Claire DE GASTOLD, Milan, 2021, 40 p. 8€50

Tout commence le 25 juin 1852, puisque naît Antoni Gaudi qui se destine à des études d’architecte dont il obtiendra le diplôme en 1878. On le suit ainsi au fil des années depuis la maison Vicens bâtie en 1883/1888 à la construction du Capricho, de la conception d’un domaine équestre à celle du palais d’Eusebi sis à Barcelone, du palais épiscopal d’Astorga à la Torre Bellesguard, du parc Güellà la Casa BatllÓ, de la maison Milà à la Sagrada Familia, sans compter les travaux d’art décoratif, d’art du meuble et pour la céramique. L’ouvrage est clair, abondamment illustré, didactique mais vivant. L’enfant en sort plus instruit mais il ne connaîtra pas les convictions idéologiques très conservatrices de l’artiste.

Philippe Geneste

23/11/2025

De l’humanité mise au défi de se retrouver

CRAUSAZ, Anne, L’Imagier des sens, 2ème édition, éditions askip, 2023, 56 p. 18€

Pourquoi revenir sur un album, paru il y a trois ans pour sa première édition ? Parce qu’il est encore disponible, bien sûr, mais aussi, parce que son haut niveau de création mérite d’être plus amplement connu et reconnu. À la première lecture, ne cachons pas que nous pensions que les peintures pleine page, qui donnent une empreinte sensitive à l’album, nous ont semblé être réalisées principalement à l’aquarelle. Or c’est une erreur. Anne Crausaz a travaillé les quarante illustrations de l’album à la gouache. Les transparences, les fondus, les superpositions, les glissements, les interpénétrations, les effacements brumeux, les apparitions qui s’esquissent en silhouettes assertives de personnes, de paysages, de roches, de végétaux prises dans la matière aérienne, aquatique, terrestre et de feu, signifient l’appréhension du monde par les sens.

L'Imagier des sens aborde les quatre éléments à partir des cinq sens. S'inspirant de la nature qui l'entoure, l'illustratrice revient dans ce livre au dessin à la main pour aller au plus près des sensations, à l'essentiel. Les quatre sont appréhendés au quotidien par l'enfant depuis tout petit. On apprend d'abord à les nommer. Très présents dans les premiers apprentissages, ils deviennent peu à peu tellement inhérents à nos expériences que nous n'y prêtons plus vraiment attention. Il semble pourtant plus important que jamais de les garder en émoi et de réapprendre à vivre avec – et pas contre – les éléments.

Chaque élément privilégie une sensation et c’est là que le texte intervient, orientant la lecture des images, la dédoublant en quelque sorte.

C’est l’odorat, le toucher, la vue, l’ouïe et le goût pour l’air.

C’est le goût, l’ouïe, l’odorat, la vue, le toucher, pour l’eau.

C’est la vue, l’odorat, le toucher, le goût, l’ouïe pour la terre.

C’est l’odorat, le goût, le toucher et l’ouïe pour le feu. Le vœu est peut-être destiné à l’absente, la vue ?

Odorat

Toucher

Vue

Ouïe

Goût

Goût

Ouïe

Odorat

Vue

Toucher

Vue

Odorat

Toucher

Goût

Ouïe

 

Goût

Toucher

Ouïe

 

L’album récuse la répétition, chaque sens est différemment positionné dans le traitement des éléments. L’effet est d’interdire une dominante. Dans le dernier élément traité, le feu, on peut interpréter l’ellipse de la vue par un clin d’œil à la forme qui privilégie le visuel des peintures.

Chaque planche, le terme confient mieux à celui de page, invite le jeune ou non jeune lectorat à entrer dans l’imaginaire du pictural. Le texte dès le premier élément traité (l’air) l’explicite : « suivre du regard les nuages qu’il déplace et imaginer ». En conséquence, « Faire un vœu », qui clôt l’ouvrage, ne revêt aucune dimension mystique, mais bien celle d’un vouloir, celui d’exercer le pouvoir des sens et l’enraciner dans la travail pictural et graphique, dont la vue ne saurait être absentée…

Cet éloge des sens s’ancre dans une actualité où les catastrophes rappellent (devrait rappeler ?) à la conscience humaine la nécessité de prendre en compte la nature. Or, la nature se manifeste par ces quatre éléments appréhendés par les cinq sens. L’humain est un être de sensations, un être sensible, un corps et un esprit qui le pense et pense. Adressé aux petits enfants, l’album les conforte dans leur appréhension sensitive du monde et les emmène d’autant plus aisément dans ce voyage imaginaire que dessine et conte L’Imagier des sens. Le genre de l’imagier endosse le genre de l’album. Ce glissement générique équivaut à une nouvelle définition du genre : l’image et le texte se correspondent, comme dans l’imagier, à condition de saisir les correspondances dans le sens poétique, tel que Baudelaire l’a insufflé à la poésie. La correspondance est d’ordre de l’imaginaire ; l’espace mental se nourrit de l’espace physique, ils s’abouchent, s’envoûtent, se chevauchent, s’entrecroisent, s’appellent, et la personne, la lectrice, le lecteur les jouent, les rejouent, s’y projettent, les transforment sûrement, les accommodent, s’y assimilent.

Éloge des sens L’Imagier des sens est une invitation faite au lectorat à reconnaître ses émotions, à les réidentifier. Pour cela, les cinq sens multipliés par les quatre éléments proposent leur vingt doubles-pages comme une algèbre de la vie humaine sur la planète Terre sise en l’univers. Un chef d’œuvre à offrir à tout enfant, un livre à lire et relire, à goûter, à sentir, à toucher, à regarder pour entendre la pulsation des cœurs venus du fond des temps de l’humanité, une humanité mise au défi de se trouver et d’éviter les délitements où le cours du monde l’entraîne.

Philippe Geneste

02/11/2025

Chaque histoire à inventer, à vue d’œil

WU Hugo, Leur Regard, illustrations Pei-Hsiu CHEN, CotCotCot éditions, 2025, 44 p. 16€50

Hugo Wu écrit un texte gigogne où il tente d’approcher la relation spontanée des enfants au monde. C’est à la fois une apologie du regard naïf au sens étymologique : qui naît au monde. La culture occidentale a dérivé de ce sens l’idée de la pureté contre, par conséquent, l’impureté du regard construit par les règles esthétiques et éthiques de la vision. L’adjectif possessif « Leur » du titre marque la distance entre le regard enfantin et celui des adultes, et inscrit l’album dans la dichotomie du eux et nous.

Voilà qui n’est pas commun. Leur Regard serait alors un album pour les adultes bien plus que pour les enfants, même si ceux-ci y trouveront plus que leur compte et même si, de par le média de l’édition CotCotCot il s’adresse à eux. Leur Regard souligne combien le genre de l’album défie les frontières du répertitoire lectoral et sa hiérarchie liée aux âges de la vie. Hugo Wu transgresse ce compartimentage des âges de lecture en articulant la simplicité du texte avec une structure narrative qui repose sur des choix syntaxiques précis. En effet, les seize premières pages rassemblent huit phrases réparties chacune sur deux lignes, sauf la huitième, sur trois. Il s’agit donc de phrases courtes. La syntaxe emprunte à la langue orale : les sept premières reposent sur une topicalisation suivie de l’assertion qui l’informe. Le segment phrastique topicalisé est le champ d’application du prédicat : par exemple, dans

« Aux yeux de l’univers,

La Terre est encore toute neuve. »,

le segment topicalisé, « Aux yeux de l’univers » concentre l’apport du rhème ou prédicat « est encore toute neuve ». L’essentiel n’est donc pas dans le sujet grammatical (« la Terre ») mais dans le prédicat. Il faut disloquer l’ordre des choses pour mieux comprendre celles-ci. Ce pas de côté par rapport à l’ordre canonique est une première indication du devoir de désaccoutumance qu’ont à faire les adultes avec les normes qui régissent leur observation et leur contemplation de ce qui les entoure. La huitième phrase pose une question et y répond, c’est la seule de ces huit premières à comporter deux propositions. Mais là encore, la forme interrogative signale l’attitude relationnelle enfantine au monde, qu’il s’agit de re-trouver : questionner le monde, et user du langage comme d’un outil d’exploration et de -vélation. Toute phrase, tout énoncé, au fond, est une interrogation qui livre sa réponse. L’adulte ne saisit que la réponse, masque la question ou l’élide, l’omet, l’oublie ; l’enfant, lui, la conserve, la cultive, l’entoure de tous les soins de ses sens et du sens qu’elle peut -véler.

Et là intervient, dans la structure de l’album, une suite de doubles pages (trois en tout) où Pei-Hsiu Chen laisse libre cours à l’imagination graphique, jouant toujours exclusivement de deux couleurs, dans des planches à l’allure de sérigraphie, créations à l’ordinateurs supportant des aquarelles voire des collages. Ce n’est qu’après ce voyage en cet imaginaire imprégné des propos précédents que le texte reprend, mais cette fois-ci sous la forme d’une phrase complexe qui court sur sept pages. Puis c’est la clôture de l’album avec une phrase simple, qui ménage un effet de dislocation sur le complément, sans topicalisation mais par antéposition et mise en relief de l’adverbe « Alors ». Le dernier mot est choisi pour souligner la structure, « nouveau » c’est-à-dire que « aux yeux des enfants… tout est encore nouveau ». Les points de suspension semblent signifier l’invitation faite aux adultes de réussir, dans leur relation au monde, la transgression des âges.

 

CHEVEAU Sarah, Nuit de chance, éditions La Partie, 2023, 72 p. 20€

Voici un album rare. Il est épais, entièrement conçu au charbon de bois avec une multitude d’outils fabriqués main par l’artiste et que trois doubles pages présentent, à la manière de ces tiroirs que l’on tire au Museum d’Histoire Naturelle. Ces doubles pages sont suivies par deux autres consacrées au nuancier de bois brûlés, l’autrice donnant un nom d’arbuste ou d’arbre à chaque élément. Histoire naturelle, peinture, les deux références de l’artiste sont posées en cette fin d’ouvrage. S’y ajoutent, toutefois, et pour le souvenir, des notes graphiques silhouettant les feuilles des végétaux convoqués, elles aussi dessinées par des bois brûlés.

Quant à l’histoire, elle repose sur la vue, tout simplement, mise en abyme de la lecture. Il s’agit à chaque fois de faire se dégager de la forêt représentée et graphiée, des silhouettes qui avancent vers celle d’un sanglier onirique qui emporte au final un petit garçon, figure allégorique du jeune lecteur ou de la jeune lectrice, vers une histoire à inventer.

Philippe Geneste

 

28/09/2025

Au cœur de la relation humaine, au cœur des rapports sociaux, Art et Langage

L’art est fabrication

MORGAND Virginie, Artistes !, illustrations de LE MOINE, Laetitia, éditions Dada, 2025, 46 p. 16€

Voici, dans la collection « Le Musée de poche », un ouvrage documentaire sur l’art, qui oscille entre imagier, documentaire, livre pratique. La sculpture, la peinture, le cinéma, l’architecture, la couture, le street-art, le design, la calligraphie, la photographie, l’illustration, sont les arts présentés. Ils le sont tous en deux temps : une double page expose les outils et comme une devinette, on peut demander à l’enfant de quel art il va s’agir ; une seconde double page présente le métier correspondant. Par exemple, l’éponge, la spatule en métal, la gradine, la gouge, le maillet, une branche, une estèque, un fil de coupe en métal, un compas droit, un compas d’épaisseur, une paire de gants, des cailloux, un ébauchoir, une pelle, une mirette, une pomme de pin, sont exposés et désignés avant que la page se tourne sur le métier de la sculptrice ou du sculpteur. Et pour les dix arts présentés, la richesse des instruments et outils est similaire. Le livre est donc dense par la découverte des outils. Ce côté pratique d’une certaine façon mais aussi documentaire de l’ouvrage en fait tout son intérêt ; la couverture fortement cartonnée, les pages épaisses, les couleurs tranchées et vives, donnent du plaisir à s’y plonger. Pour chaque métier, d’autre part, les autrices proposent une définition qui se distingue de celle convenue, en proposant aux enfants d’aller plus loin dans leur connaissance ou dans leur exploration du monde qui les entoure. Bien sûr, il y aurait grand intérêt à ce que l’enfant (le livre peut se lire du bas âge à 8 ans, voire plus si on en fait un livre pratique) puisse accéder à nombre des outils mentionnés et, pourquoi pas, puisse aussi s’essayer à certaines créations. Le livre devient alors une ressource pour les éducatrices et éducateurs de jeunes enfants, pour les centres aérés, les colonies de vacances, les écoles… Un livre riche.

Commission Lisezjeunesse avec Philippe Geneste

 

Pour les professionnels de l’enfance et de l’éducation

BLÈS Marie-France, À Coups d’éclats : la violence verbale et ses expressions. L’adulte, le bébé et la clinique, Paris, L’Harmattan, 2025, 291 p., 31€

Voici un livre qui intéressera les cliniciens, les pédagogues, les parents, les éducateurs et nombre de professionnels de la santé et des services sociaux. Marie-France Blès est clinicienne qui s’est donné pour tâche dans ce livre d’analyser les figures verbales de la violence, c’est-à-dire des tours de langage motivés par l’intention de nuire ou de blesser, de rabaisser ou de faire du mal, de détruire : impolitesse, mots grossiers, juron, injure, menace, insulte. Et cela se rencontre dans tous les peuples du monde, mais avec des variantes sociales et psycho-sociales. La violence verbale est aussi présente dans la sphère politique. Par exemple, le président Macron a érigé la violence verbale en normalité d’adresse aux classes populaires, si bien que la violence est un marqueur de sa personnalité autoritaire. Dans la société, la violence verbale accompagne les actes de cruauté, de maltraitance, d’agressivité, d’hostilité, elle est au cœur d’intention offensante, destructive ou d’anéantissement, enfin brutalité et coup s’appuient généralement sur elle.

Dans tous les cas, la violence est un rapport et son analyse ne peut être que l’analyse d’une interaction, un mode de rapport à l’autre. La violence verbale est souvent le truchement d’une justification motivante de l’acte. Avec l’insulte, par exemple, le locuteur vise à réduire l’interlocuteur à un « trait dévalorisant » (p.77).

Le livre de Marie-France Blès ne s’en tient pas là. Elle analyse aussi les formes somatiques de la violence chez les tout petits et les petits. « Les pédopsychiatres précisent que la violence serait “normale chez l’enfant avant l’âge de trois ans dans un mouvement de vie et de survie” et pour “sauvegarder la sécurité narcissique” dès lors que “tout objet externe” est vécu “comme dangereux” » (p.240) ; la violence est aussi présente dans le processus d’apprentissage du rapport aux autres, aux interdits et l’adulte joue là un rôle important. Enfin, dans une courte partie, la clinicienne brosse un état des lieux de l’usage du juron, du mot grossier, de l’insulte etc. dans le milieu de la clinique et chez des patients.

Philippe Geneste

 

 


20/04/2025

De la vie domestique et de ses échappées artistiques

KALKAIR Cookie, Les réseaux sociaux et nos ados, Steinkis, 2024, 124 p., 18€

Comme dans sa bande dessinée précédente (1), l’auteur s’adresse aux adultes pour les conseiller sur l’usage que leurs enfants font des réseaux sociaux. Pareillement, il s’appuie sur sa propre connaissance des réseaux sociaux et sur des recherches dont il fait part de manière simple et humoristique. La bande dessinée est à la fois une description de leur fonctionnement et une réflexion sur leur utilisation à partir de pratiques avérées et observées. Cookie Kaldair ne manque pas de conseiller les parents. Il leur fait part d’astuces pour avertir les enfants de tel ou tel danger possible. Il est question de la gestion du temps impliquée par l’usage des réseaux sociaux, de la problématique de l’estime de soi avec ses aspects sociaux, psycho-sociaux et de santé, de la toxicité en ligne. Le livre est un guide qui n’a pas réponse à tout et qui le dit, mais qui pointe les enjeux par la pratique afin de pouvoir discuter avec les filles et les garçons en âge d’adolescence et de préadolescence.

Comme l’écrivait Milena dans la recension du précédent opus de Kaldair chez Steinkis, « l’auteur (…) explique très bien en utilisant des exemples concrets. ». Surtout, s’il dédramatise l’utilisation des réseaux sociaux, il souligne l’engrenage et s’interroge : « Pour l’instant, tout va bien, on fait les malins, on en consomme, toute la journée, on en file à nos enfants, on tousse un peu mais bon, on continue. Mais dans 10 ans, on va se rendre compte qu’en fait ça nous tue à petit feu, mais là ce sera trop tard et on mettra des petites bannières sur Insta disant “Les réseaux tuent”. Mais les gens continueront quand même… ». 

Commission Lisezjeunesse

(1) Kalkair, Cookie, Les jeux vidéo et nos enfants, Steinkis, 2023, 128 p, 18€. Lire la chronique que consacre à la bande dessinée Milena Geneste-Mas sur le blog du 21 mai 2023.

 

GRAAF Julie de, Un Livre plein de maisons, illustrateur Pieter VAN EENOGE, éditions Grand Palais RMN éditions, 2024, 64 p. 24€90

Nul doute que ce livre de grand format (24,5 x 34 cm), magnifique livre-cadeau pour les fêtes, ravira les enfants d’âge de l’école primaire et des premières classes du collège. L’autrice présente des maisons hors du commun, les met en correspondance parfois avec des formes pluriséculaires de construction, raconte le processus de leur invention et les circonstances qui ont présidé à leur édification. Les illustrations mettent en scène le texte explicatif en privilégiant l’humour, mais aussi le réalisme pour que les enfants puissent se représenter lesdites maisons ; on y trouve les maisons igloo de R. Buckminster Fuller en face des igloos traditionnels, on y découvre la hutte d’amour qui a inspiré les penthouses de New York, on s’étonne devant les maisons en plastique, l’ingéniosité des maisons sur pilotis ou les maisons flottantes dans plusieurs régions du monde, on se surprend dans un palais bulle. On y croise des artistes, des architectes, et on comprend que la plupart des maisons traditionnelles appartiennent à la créativité de leurs peuples.

Un Livre plein de maisons est un ouvrage savant, composé de quatre parties d’un peu plus de dix pages chacune, et correspondant à ce qui est plus particulièrement traité : Matériau, Forme, Espace(s), Art. Une carte rassemble toutes les maisons présentées, ce qui est une aide précieuse et en même temps un instrument propice à la connaissance circonstanciée. Elle est aussi une preuve tangible de la présentation des éditeurs : « Un livre essentiel pour apprendre à habiter le monde ».

 

LAMBILLY Élisabeth de, CHARDEAU-BOTTERI Stéphanie, Gustave Caillebotte, Grand Palais RMN éditions, 2024, 48 p. 13€50

Cet album pour la jeunesse sera lu avec intérêt par tout amateur de l’histoire de la peinture. Les autrices mettent en regard la vie du peintre avec certaines de ces peintures. Mais plus que de simples correspondances entre la création et la biographie, le texte analyse les œuvres choisies. L’album met l’accent sur le solide jugement esthétique de cet artiste, mécène aussi des peintres impressionnistes avec lesquels il ne cessa de mener le combat pour la reconnaissance de ce qui devint une école aux œuvres mondialement recherchées.

Grâce au texte, le jeune lectorat s’initie à la facture picturale de Caillebotte, son art du point de vue, ses hardiesses, l’influence de la photographie dont son frère Martial était un amateur praticien éclairé. L’album invite à interroger le lien entre le réalisme et l’impressionnisme. Le glossaire copieux mais non pesant est une aide précieuse pour le jeune lectorat qui peut aussi approfondir sa lecture grâce à une série de questions et autre invitation de recherche au cœur du livre.

Quand l’ouvrage est paru, une exposition « Gustave Caillebotte. Peindre les hommes » se tenait au musée d’Orsay. Nul doute que le travail d’Élisabeth Lambilly et Stéphanie Chardeau-Botteri fut une bonne introduction à sa visite.

Philippe Geneste

26/01/2025

Une biographie fiévreuse de Modigliani.

ANDERLE Ernesto, Modigliani, traduction de l’italien Agathe Lauriot dit Prévost, Paolo  Bellomo, Steinkis, 2024, 176 p. 23€

Il fait partie de ces étrangers qui travaillent à Paris et dont la production est jugée, à l’époque, secondaire dans l’avant-garde de ce que le critique Warnod nomme en 1920 l’École de Paris (1). C’est par le portrait érotique qu’on y rattache Amadeo Modigliani (1894-1920). Mais Modigliani oblige à comprendre le portrait pour plus essentiel et c’est ce qui est particulièrement analysé par la fiction biographique d’Anderle. Celui-ci apporte un regard d’artiste et, à propos de l’art du portrait, fait dire à Modigliani : « C’est comme si, avec un œil je cherchais dans le monde extérieur et qu’avec l’autre, je regardais à l’intérieur des gens » (p.103). Le portrait n’est pas un genre, mais devient l’essence de l’art : « Le futur de l’art se trouve dans le visage d’une femme » (p.59). Une exposition de 2016, à Villeneuve d’Ascq consacrée à Modigliani a pris pour titre L’œil intérieur.  

Anderle construit sa bande dessinée biographique en imaginant la quête de son père par la fille de Modigliani et Jeanne Hébuterne, qui se suicida peu après la mort de son amant. La fille rend visite à Utrillo, ami de débauche de Modigiani. Utrillo, qui s’adonne aux peintures figuratives et colorées, est un autre membre de l’École de Paris. C’est lui qui révèle à l’enfant la vie de son père et de sa mère.

Cette composition par mise en abyme épouse les entrelacs ténébreux et torturés de l’esprit de Modigliani, souligne la misère dans laquelle il vivait ainsi qu’Utrillo et Jeanne Hébuterne bien sûr. C’est dans ces ténèbres qu’est évoquée la haine de la famille Hébuterne pour l’artiste, introduisant le conflit de société entre la morale bourgeoise et la réalité de la psyché humaine aux prises avec l’inconscient dont Freud, à l’époque, faisait la révélation. Le catholicisme du père de Jeanne, en cette seconde décennie du vingtième siècle (Jeanne rencontre Modigliani en 1917, rencontre magistralement contée par Ernesto Anderle), alimente sa haine antisémite à l’encontre de l’amant de sa fille. Cette composition permet à Anderle d’aborder le milieu de l’art et de rendre compte du rapport de Modigliani avec Zborowski qui soutenait Modigliani depuis 1915. C’est lui qui organisa l’exposition Modigliani chez Berthe Weil, exposition qui fit scandale et dont la bande dessinée raconte des détails. Zborowski fut aussi l’artisan de l’exposition londonienne de Modigliani où son art fut reconnu, même si les ventes de tableau ne suivirent pas (2).

Bien sûr, la biographie en bande dessinée d’un peintre relève toujours du défi pour le dessinateur. Comment rendre compte de l’art de Modigliani, sans l’imiter, évidemment car ce serait suicidaire, tout en épousant l’esprit ? Ernesto Anderle lui-même artiste aux multiples facettes, choisit de rendre compte de la coulée des couleurs sur les corps nus, des torsions, et déformations. Le travail sur les mains et le visage d’Utrillo, avec le détail de déformations des chairs et du corps, sont exemplaires de ce choix. Anderle joue aussi, ingénieusement, des regards hallucinés ou bien de la figuration des personnages aux yeux sans pupilles : yeux se retournant vers l’intérieur ? De plus, par la composition des planches et le dégradé des couleurs, qui s’opposent parfois, Ernesto Anderle rend l’effet d’ivresse sauvage de la peinture des portraits de Modigliani.

Cet album est à la fois une biographie fiévreuse du peintre, une interprétation passionnée de son art. Entrant dans les traits et les couleurs de la peinture et du dessin de Modigliani, Ernesto Anderle compose une œuvre nouvelle, album à lire comme leg spirituel élevé à la mémoire du peintre.

Philippe Geneste

(1) Joyeux-Prunel, Béatrice, Les Avant-gardes artistiques, 918-1945. Une histoire transnationale, Paris, Gallimard, 2017, 1186 p. – p.66. (2) Ce même Zborowski fonda en 1926 une galerie où il exposait les Modigliani, pariant « sur la célébrité posthume de l’artiste mort dans des circonstances misérables » Joyeux-Prunel, Ibid., p.215. 

23/12/2024

La création comme une récréation

 ART

Je sens, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90 ; J’imagine, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90 ; Je chante, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90.

Louer encore et encore cette si belle collection de « l’art à tout petits pas », le détail d’un tableau avec un sens (Je sens mais Je chante), une faculté cognitive (J’imagine). Sur la page de gauche, un texte, simple, sous forme d’historiette ou d’anecdote ou de comptine ou de chanson ou de poème qui prend prétexte de la peinture pour ensuite élargir le champ de l’imaginaire. Dans tous les cas, pour Je chante les jeux sonores, phonétines dominent quand dans J’imagine, en face des détails de peintures de Picasso, un texte d’incipit à la fois désigne le motif dessiné et invite à poursuivre librement son histoire. Pour Je sens, le texte bref interprète ou commente le tableau invitant l’enfant à en faire tout autant, voire à s’interroger sur la motivation du texte proposé par l’ouvrage.

Chaque livre est formidable en ce qu’il sollicite l’attention de l’enfant tout en initiant son regard. On le pense pour les petits mais des élèves des classes élémentaires y trouvent une grande satisfaction tout en pouvant être parfaitement autonome dans la lecture. Les membres de huit à douze ans de la commission Lisez jeunesse ont tous manipulé le livre avec intérêt.

L’intérêt de la collection et de ces trois livres est aussi dans le contenu pictural des albums. En effet, il y a là, même si ce n’est pas l’objectif direct de la collection, une propédeutique à l’esthétique picturale qui contrevient au flux continu d’images regardées ou vues par les enfants sur les écrans. Il semble qu’on s’interroge peu, dans notre société, sur les effets qu’ont les images numériques et notamment les photographies mises en ligne sur le regard, sur l’intelligence du regard. Il ne fait pourtant pas de doute que s’exerce là une éducation à l’image, certes par induction, mais avec quelle puissance de façonnage quand on sait combien elles se donnent pour une norme iconique. Serait-il exagéré de parler d’abandon des enfants à ce type d’images mainstream ? Pour éduquer à l’image, la littérature destinée à la jeunesse a un rôle important à jouer et qu’elle joue, grâce à la place donnée aux illustrations, grâce à l’inventivité des éditeurs pour proposer des supports livresques souvent remarquables. La collection « l’art à tout petits pas » y tient une place de choix. Elle y ajoute tout un travail de transmission des travaux des peintres et ce lien avec les musées est vraiment à louer. L’image s’acoquine avec le texte qui lui fait miroir bien que les deux aillent chacun en liberté. Les images sollicitent ainsi des mots pour se dire et la dire, elle se fait texte et le texte la redit, en quelque sorte, la dit ou l’imagine en invention de phrases, en imagination de prolongement textuel. Lire s’est regarder, savoir lire sera donc savoir regarder. La collection « l’art à tout petits pas » sort de l’usage instrumental de l’image, puisqu’elle appelle le texte à s’invente par l’image et non s’appuie sur l’image pour comprendre le texte. 

 Philippe Geneste

Nota bene : sur cette collection, lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 29/12/2023.

06/10/2024

Être soi ?

STEWART Lizzy, Alison. À coups de pinceau, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Nadia Aeberli, éditions Helvetiq, 168 p. 24€

Ce fort ouvrage relié est en propre un roman graphique. La composition de la majorité des pages d’Alison. À coups de pinceau classe l’œuvre dans le genre de la bande dessinée. Cependant l’insertion de pages de texte illustré ou de pages uniquement composées d’un texte écrit, inclinent aussi à lire l’œuvre comme un carnet intime d’une peintre. Alison Porter est née dans une famille de la classe ouvrière du comté du Dorset. Jeune fille, elle tombe amoureuse (« C’était de l’amour, je n’en doute pas, mais de l’amour pour Andrew mêlé à l’amour de l’Amour » p.2) d’un employé administratif à la mairie de Bridport. Elle se marie à dix-huit ans. Le couple est pauvre, et Alison apprend à devenir ménagère, femme au foyer. L’existence est terne pour elle et pour égayer ses jours elle prend quelques cours de dessin. C’est là qu’elle rencontre Patrick Kerr, un peintre reconnu, qui la prend sous son aile mais aussi qui la convoite sexuellement. Il l’invite à le rejoindre à Londres : « Vous n’analysez pas vos sentiments pour lui, seulement les siens pour vous » (p.24).

Là, en 1978, commence son apprentissage d’artiste. Elle noue une relation tumultueuse avec le pygmalion Kerr : « la tempête sentimentale faisait rage dans l’espace qui nous séparait » (p.6). Pour la prolétaire, les voies officielles de l’art tendent à brider la créativité : « J’ai rempli des pages et des pages sur son instruction [à P. Kerr c’est-à-dire une instruction académique du milieu académique des artistes bourgeois], mais pas une n’émanait de moi Je croyais que si je parvenais à dessiner à la perfection (…) je serais une artiste » (p.59). « Tu vois que ce sont des artistes parce qu’ils ont peaufiné pendant des années leur style vestimentaire (…) Ça ne dit rien de leur technique de peinture. Tu es authentique et sobre. Véridique, même. Je pense que tu pourrais devenir très bonne un jour. Alors au travail » (p.19). C’est avec nuance et durant toute la durée de l’ouvrage que ce thème du rapport du peuple à la création est traité avec intelligence et de manière très stimulante. Il est lié à l’apprentissage de soi de la jeune femme qui interroge dans son écrit les obstacles qu’elle ressent sans savoir les nommer : « Ma douleur dissimulait une sorte de vérité que je ne comprenais pas complètement à l’époque. Elle semblait pointer vers quantité d’autres choses, mais je ne me permettais pas de les voir » (p.71). Ou encore : « je me demande à combien de mes propres mensonges je me suis forcée à croire. Moi qui n’ai jamais su mentir » (p.87). Très subtilement, aussi, elle est liée à la conquête d’un espace à soi, un lieu à soi. Le bourgeois ne sait pas « ce qu’avoir un espace à soi représente pour des personnes qui n’en ont pas » (p.140).

Durant cet apprentissage, elle s’aperçoit que la place de la femme au foyer prolétaire et celle de la femme artiste, sont identiques, toutes deux soumises à la domination masculine, avec l’hypocrisie en plus chez les bourgeois se disant libérés. C’est l’époque aussi où elle noue une amitié sans faille avec une jeune sculptrice, Tessa Effiong, en rupture, car femme, car noire, avec le milieu des artistes de son époque, pétri par le patriarcat. Tessa est une révoltée de l’art autant que dans la vie qui va permettre à Alison de passer nombre de ses pensées indécises au révélateur. « Je ne suis pas celle que vous voyez » (p.150) répond-elle dans un entretien, parce que ce qui se voit au jour des apparences masque ce qui s’est tramé durant les nuits pleines et l’obscurité inaccessible du passé de l’existence. Le livre Alison. À coups de pinceau met en scène l’existence en ombres et jours, et dont on ne peut décider que lorsqu’il n’y a « personne en qui ou derrière qui disparaître » (p.107). La vie est parfois un art de se cacher où la personnalité s’annihile pour vêtir le déguisement du convenu passe-partout. Être soi n’advient que si on sait voir l’autre, s’en distinguer, s’y opposer, s’éprendre de lui, l’aimer, l’apprécier, donner et prendre : ni caser le trop plein de soi-même en l’autre ni servir à l’autre, par servitude volontaire, de réceptacle de son trop-plein de lui-même. Ne pas se laisser envahir par les souvenirs, savoir en revanche reconnaître à l’autre ce qu’il nous a apporté et qui, transformé et devenu, en différence autant qu’en différance, une part de nous-même.

De même, Alison. À coups de pinceau propose une réflexion approfondie sur le rapport au corps à travers le travail de modèle. Alison écrit ainsi, alors qu’elle est une peintre désormais reconnue : « Pouvoir être tranquille et en silence dans son propre corps. Aucune attente sinon la simple consigne de s’offrir à mon regard » (p.20). Conquérir son corps sans l’aliéner à l’autre mais sans non plus le réifier pour soi, comme conquérir sa place dans la société inégalitaire de la société capitaliste, c’est chercher le vecteur de sa propre créativité qui, pour Alison Porter, est la peinture : « Mes lacunes sociales d’indécision, de passivité et de silence (…) trouvaient leurs contraires dans la peinture. Soudain, je pouvais mettre en scène mes indicibles, enchaîner les décision » (p.95). Le roman graphique d’apprentissage raconte comment on se perd dans sa vie, comment il faut trouver des ressources pour recommencer, comment rien n’est donné, tout s’obtient par une lutte. Alison Porter a compris que, pour certains, lutter c’est écraser les autres, mais que pour d’autres, pour elle, lutter c’est obtenir de soi de nouer des liens vers une nouvelle unité sociale : « désormais, mon travail présiderait ma vie. Ensuite viendrait mon plaisir. Les deux piliers de ma nouvelle existence » (p.97). La vie d’Alison Porter illustre comment l’ordre social, sous couvert d’accepter en son sein tout un chacun, en inclut certains et en laisse d’autres à l’extérieur. La dialectique du dedans et du dehors est une variante de la lutte des classes : « elle refusait de vivre dans les limites du monde qu’ils avaient construit, alors elle avait bâti le sien » (p.146).

Philippe Geneste

 

23/06/2024

Dans les architectures déambulent des chats sous la lune jusqu’au Mexique

VELCOVSKY, Tom, L’Architecture sous toutes ses formes, illustré par Marie KRAUSS, Albatros, 2024, 80 p., 17€90

Après une introduction sur le terme « style architectural » et son histoire à partir du XVIe siècle, l’auteur passe en revue la pyramide de Khéops, la pyramide de la lune, le Panthéon de Rome, Sainte-Sophie d’Istanbul, la cathédrale Saint-Lazare d’Autun, Notre-Dame de Paris, la basilique Saint-Pierre de Rome, le château de Versailles, la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, La grande mosquée de La Mecque, le temple de Borobudur, la cité interdite (à Pékin), la Maison Blanche. Cette présentation est toutefois lacunaire, car chaque site ou monument s’enrichit de la présentation d’autres édifices. Le travail d’illustration de Marie Krauss donne un cachet tout particulier à ce volume de grand format. Les dessins sont imposants, esthétiques et en accompagnement d’un texte bref, précis, qui situe parfaitement le contexte historique et civilisationnel. Parfois, les conditions de la construction du bâtiment sont décrites. Ainsi, le jeune lecteur, disons à partir de 9 ans, ne se perd pas et surtout peut retenir bien des informations. De plus, le livre est une initiation aux styles architecturaux, ce qui en fait un ouvrage rare dans le secteur du livre destiné à la jeunesse. Un glossaire clôt cet ouvrage d’art que les parents liront avec autant de plaisir que leurs enfants.

 

JARBOUAI Leïla, Chats, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90

Leïla Jarbouai propose, à partir du musée d’Orsay (ses réserves et ses salles), dont elle est  Conservatrice en chef, et du département des Arts graphiques du musée du Louvre un livre érudit sur les chats dans la peinture, la sculpture, le dessin, la photographie : « Alter ego et radicalement autre, double, avatar, totem, divinité, repoussoir, modèle… le chat possède une longue histoire culturelle ». Et c’est cette histoire qu’elle nous invite à parcourir à travers plusieurs parties :

Chats d’atelier (pp.10-21) ;

Chats du foyer (pp.22-39) ;

Chats des villes, chats des champs (pp.40-55) ;

Chats séducteurs (pp.56-75) ;

Chats enfantins (pp.76-87) ;

Chats indolents (pp.88-105) ;

Chats calligraphiques (pp.106-123).

Cette composition participe de la même volonté de clarté qui préside à l’écriture de l’autrice. Cette composition épouse le corpus. La commission lisez jeunesse a particulièrement apprécié la dernière section et Steinlein, abondamment représenté, en est pour elle une découverte essentielle.

Dans l’iconographie foisonnante mais rigoureusement présentée, chacun fera des découvertes. Les membres de la commission Lisez jeunesse, par exemple, ont plusieurs fois commenté les photographies de Charles Augustin Lhermitte et les estampes d’Henri Rivière. Ils ont aussi été fort intrigués par le travail d’Eadweard Muybridge. Les commentaires qui accompagnent les œuvres ne laissent jamais les lecteurs dans l’ignorance ni du contexte ni de la visée des artistes. Le livre est ainsi une introduction à l’histoire des arts du dix-neuvième siècle. Le lectorat découvre des éléments biographiques d’artistes, met en relation une œuvre et certaines conditions de vie. L’intelligence des citations qui viennent légender certains tableaux permet d’éviter les anachronismes et sollicite le dialogue entre la littérature et les autres arts.   

Beau livre, livre de culture, livre d’art, livre aisé à lire, clair dans sa narration et ses explications. Un régal pour tous les âges, et donc pour diverses modalités de lecture.

 

DIEUDONNÉ Cléa, La Lune et toi. Découvre la force d’attraction, L’Agrume, 2024, 64 p., 14€

Le sous-titre est explicite, il va s’agir de la force d’attraction présentée aux enfants de sept à 11 ans. Le titre est explicite aussi qui annonce un ouvrage où le phénomène lunaire va être expliqué à partir (presque) exclusivement de ce que l’enfant peut expérimenter. Le graphisme de Cléa Dieudonné est humoristique, assez anthropomorphique, et très efficace. Les informations données sont claires, l’enfant tourne les pages, en découverte permanente : pourquoi les planètes tournent autour du soleil, le phénomène des marées, l’apesanteur, le jeu de la lune et du soleil, le sens de la face éclairée de la lune, la réalité de la rotation de la terre autour du soleil, l’évolution du rapport terre-lune etc. Ce livre fera le bonheur des enfants, les médiathécaires et bibliothécaires et documentalistes auront à cœur de le présenter à leurs jeunes lectrices et lecteurs

  

FERETTI de BLONAY Francesca, Frida Kahlo et Diego Rivera. Passion et création, illustrations de Tània Garcia, Milan, 2024, 38 p. 13€90

Cette biographie est un album pour le lectorat des classes de l’école élémentaire et des classes de sixième et cinquième de collège. L’introduction de la biographie de Frida Kahlo et de Diego Rivera, surprend par des contrevérités historiques sur le contexte géopolitique et l’absence de notation sur le contexte économique. On y lit, par exemple, que durant l’entre-deux-guerres, Simone de Beauvoir était une « icône féministe »… Quelle précocité pour la philosophe née en 1908 ! Tant de fausseté plombe le livre. Et c’est dommage car l’approche conjointe des deux biographies est fort intéressante et servie par un travail d’adaptation graphique à l’univers des deux artistes et du Mexique de leur époque qui introduit excellement le lectorat à l’univers esthétique tant de Frida Kahlo que de Diego Rivera.

Philippe Geneste

28/01/2024

Portraits en voyelles

ZUCCHELLI-ROMER Claire, DARGENT Nathalie, Oh, elle parle ! Quand les femmes sortent des tableaux, éditions Milan, 2023, 64 pages, 18€

Les deux autrices de Oh, elle parle, Claire Zucchelli-Omer autrice illustratrice et Nathalie Dargent, autrice historienne ont tissé leurs talents pour concevoir et créer ce magnifique ouvrage. Quel est leur but, leur désir, sinon de donner vie, donner la parole à des jeunes filles, à des femmes qui furent modèles dans des tableaux célèbres de l’Antiquité, de la Renaissance et de nos jours. C’est ainsi que douze visages féminins que l’on ne connaissait que silencieux à travers le Temps et l’Art se présentent à nous et se racontent.

Dédié aux enfants dès huit ans, on le découvre sous une belle couverture cartonnée, turquoise. Les petites mains seront ravies d’en soulever la première page, soulever le profil ciselé avec une grande finesse par Claire Zucchelli-Omeret, découvrir le portrait si connu pour l’harmonie de ses traits, pour sa douceur, son incitation à la tendresse et au rêve que fit Sandro Botticelli de Simonetta dans son tableau La naissance de Vénus. Comme pour les autres modèles choisis par les autrices, le profil ciselé se trouve en page de droite et le portrait se dévoile, avec le nom du peintre et celui du tableau, lorsque cette page est soulevée, tandis qu’en vis à vis, en page de gauche, Nathalie Dargent, par ses textes férus de sensibilité et d’érudition laisse parler le modèle féminin, le laisse raconter sa vie, son histoire, ses désirs d’émancipation… Quand le nom des modèles est inconnu, Nathalie Dargent leur offre une identité, une existence en s’inspirant d’évènements historiques et d’expériences sensibles.

Mais il est temps de laisser aux enfants comme aux plus grands le plaisir de découvrir cet ouvrage si original, propice à les sensibiliser à l’art et à la lecture/écriture en empathie.

Annie Mas

 

SPUCCHES Paulina, Brontëana, Steinkis, 2023, 216 p. 25€

Avec Paulina Spucches, autrice déjà d’une biographie audacieuse, Vivian Maïer (1), chez le même éditeur en 2021, l’art pictural, la recherche des cadrages et des points de vue, entrent dans la narration de la vie de la troisième plume des sœurs Brontë, Anne. Si Emily (1818-1848) avec Les Hauts de Hurlevent et Charlotte (1816-1855) avec Jane Eyre sont très connues, Anna (1820-1849) est oubliée, rarement citée dans les Histoires courantes de la littérature anglaise, malgré ses deux romans Agnes Grey et, surtout, Le Locataire de Wildfelt Hall. Comme elle l’avait fait pour Vivian Maïer, Paulina Spucches ne vise pas tant la vérité biographique que la vérité psycho-biographique de l’écrivaine, héroïne de Brontëana.

Revit dans des planches impressionnantes par la peinture, la composition et les tonalités, cette première moitié du dix-neuvième siècle dans les landes britanniques, au sein d’une famille unie dont le père est un pasteur anglican affecté pour une bonne partie de sa carrière dans un presbytère à Haworth. La mort rôde sur cette famille, dont la mère meurt en 1821, les deux filles aînées, meurent en 1825 âgées respectivement de 11 et 12 ans. Anne, Emily et Charlotte avec leur frère Branwell jouent très jeunes à inventer des sagas dont on connaît Légendes d’Angria. On suit les filles, à la sensibilité exacerbée par la création littéraire collective et individuelle (le clan Brontë écrit aussi des poèmes) dans leurs études, puis en tant qu’enseignantes ou gouvernantes et la bande dessinée insiste sur leur retour régulier au gîte familial. Emily, Charlotte et Anne vont prendre un pseudonyme masculin afin de réussir à publier leurs créations romanesques. Naissent ainsi Ellis, Currer et Acton Bell, trois frères écrivains…

Paulina Spucches fouille la volonté créatrice d’Anne, les sources de ses romans, notamment celles qui président au second, Le Locataire de Wildfelt Hall. La peinture, lourde de matière, de Paulina Spucches, rend compte des révoltes intimes, des réactions courageuses, des tiraillements intérieurs d’une jeune femme qui cherche une reconnaissance sociale en tant que femme, qui se sent brimé dans ses élans créatifs par l’étroitesse de la morale de la société anglaise. Les couleurs profondes organisées sur la triade des fondamentales (rouge, jaune, bleu) sont subjectives autant que suggestives et non imitatives. Elles sont apposées sur des paysages figuratifs ou, plus rarement, sur des intérieurs orchestrés par une luminosité dramatisante. Ces peintures aspirent le lectorat vers un léger trouble qui est visualisation libre d’un mystère.

Ce fort volume fait découvrir au lectorat une modernité d’Anne Brontë dont les écrits effrayaient les convenances autant qu’elle heurtait l’immense majorité d’un milieu de lettrés dominé par la gent masculine.

Pour parfaire le bonheur de cette lecture, Paulina Spucches a inclus une relation de voyage sur les terres des sœurs Brontë, une chronologie fouillée de leur vie, des travaux préparatoires quelques reproductions de dessins d’Anne Brontë… Brontëana est un trésor rapporté sur el rayonnage de la bibliothèque par l’imaginative et talentueuse Paulina Spucches.

Philippe Geneste

(1) SPUCCHES Paulina, Vivian Maier. A la surface d’un miroir, Steinkis, 2021, 140 p. Lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 9 janvier 2022.

 

03/12/2023

De l’art du documentaire animalier

JAMMES Laurence, Oh ! Les animaux, illustrations de Marc CLAMENS, Amaterra, 2023, 34 p. 15€90

Voici un très bel album cartonné avec découpes, un imagier aux couleurs splendides qui incite le tout jeune lecteur à rechercher, grâce aux découpes de la page de gauche les animaux dont la silhouette s’y délimite. En bas de chaque double page, une bande blanche énumère les différents animaux à trouver aussi sur la page de gauche que sur celle de droite où ils sont situés, en dehors de toute découpe.

L’ouvrage emmène le jeune lectorat dans la mer, dans le jardin, dans la forêt amazonienne, dans la jungle, dans le désert du Sahara, dans la savane, sur la banquise antarctique. C’est en tout soixante-treize animaux qui sont à repérer, à identifier puis à reconnaître. Idéal pour un cadeau pour la luxuriance de ses couleurs, instructif en diable et maniable sans risque de l’abîmer, Oh ! Les animaux ravit les enfants et les petits le prêteront à la curiosité des plus grands…

 

VOISARD Lisa, Insectorama. Découvre et observe le monde fascinant des insectes, Helvetiq, 2023, 224 p. 24€90

Après Arborama, Ornithorama, voici Insectorama, un panorama des insectes magnifiquement illustré par l’autrice dans une tradition naturaliste mais simplifiée dans le trait afin de ne pas perdre l’enfant de 8/9 ans à qui on peut proposer le livre, même si celui-ci intéressera tous les âges. Le travail graphique est à souligner car un tel livre peut y gagner ou y perdre en clarté : ici la clarté est de première qualité. Le livre est un gros volume, le grain du papier est épais, les pages sont aérées, les couleurs mates jamais agressives.

Après une introduction de 18 pages qui définit ce qu’est un insecte, une série de portraits court sur 163 pages. C’est la partie la plus stimulante car on y identifie les insectes (habitat, statut de migrateur ou non, nourriture, description physique, mœurs…). Ces portraits sont classés en fonction du milieu de vie : villes et jardins, prairies et champs, milieux humides, forêts. Une dernière section de cette partie détonne mais intéresse les jeunes lecteurs et lectrices, elle porte sur des insectes étonnants. La seconde partie de 15 pages est un guide pour une observation détaillée des insectes, ce qu’annonce le sous-titre d’Insectorama. Ce guide permet à l’enfant de puiser maints conseils pour observer les insectes dans leur environnement du quotidien. Enfin la dernière partie détaille la vie des insectes (la métamorphose, la reproduction, le camouflage et l’imitation, les moyens de défense, les migrations, les dangers d’extinction, etc.).

Chaque double page de chaque partie est servie par les dessins réalistes de Lisa Voisard, accompagnés d’une légende explicative ou informative.

À l’heure où l’extinction de nombreuses espèces, sous les coups de la pollution provoquée par le mode de production économique fondé sur le profit, est alarmante, Insectorama acquiert aussi une dimension politique, insufflant une prise de conscience aux générations qui viennent et qui vont subir les dégradations forcenées des générations précédentes aujourd’hui au pouvoir des États de la planète.

 

MENU Séraphine, Les animaux artistes. Quel spectacle !, illustrations Daniel DIOSDADO, Milan, 2023, 40 p. 14€90

En même temps que la prise de conscience de l’effondrement de la planète Terre comme milieu de vie, prise de conscience tardive et pour l’instant étouffée par le mode de vie et de production du capitalisme, des avancées de la science permettent de lier plus intimement l’univers humain à l’univers naturel. Parmi les sujets qui tentent d’émerger, celui de la filiation animale de l’esthétique. Le penseur essentiel en ce domaine est, à la suite de Darwin, Patrick Tort (1). Le fondement de cette réflexion est une critique de « l’anthropomorphisme et les formulations intentionnalistes qui régissent le discours des naturalistes sur l’ensemble des phénomènes mimétiques dans le monde vivant » (2). Cette critique mène à l’analyse « de l’une des plus anciennes recettes de survie : l’illusion entretenue, chez autrui, sur ce que l’on est » (3). Les manières dont les animaux ont de détourner l’attention des prédateurs de leurs congénères et de leurs petits, les mécanismes biologiques du camouflage et surtout les procédés sophistiqués au cœur de la nature pour séduire en vue de garantir la meilleure reproduction de l’espèce sont alors convoqués comme autant de sources pour un art de l’illusion, pour une étude de l’apparence.

La difficulté pour Séraphine Menu et Daniel Diosdado, dont l’œuvre est didactique et de vulgarisation scientifique, est de ne pas tomber dans la personnification des animaux ni dans une « rhétorique du dessein » (4) artistique des animaux.

L’enjeu est de détourner le regard enfantin et pré-adolescent de l’anthropocentrisme, de l’intentionnalisme ou du finalisme. Il s’agit de l’amener à percevoir ce que fabrique la nature en tant que telle, à prendre en compte les créations propres des animaux convoqués et ce sans référence à l’humain. L’enjeu est donc de rendre sensible à l’enfant la filiation animale de l’homme et en particulier la notion humaine de beauté. L’enjeu est non pas d’assimiler les animaux à l’homme sous prétexte de respect de la nature, mais de rendre compte de la filiation. L’enjeu est de montrer, dans les comportements animaux, la source de l’imitation (la diversion et la protection), de l’hypertélie (ornements excessifs pour séduire). L’enjeu est de montrer que les manifestations de ce que nous nommons la « beauté » chez l’animal appartient à la sélection naturelle ou plus exactement à la sélection sexuelle. L’enjeu est de faire comprendre que les apparats et constructions des animaux sont le fruit de millions d’années d’évolution et sont « inscrits dans une morphologie adulte stable ou dans une aptitude physiologique circonstancielle » (5) et non le produit d’une volonté

Comment le livre de Menu et Diosdado répond-il à ces enjeux ? La difficulté n’a pas été véritablement surmontée (ce qu’atteste la catachrèse du titre, qui, par enjolivement de langage parle « d’animaux artistes »), même si l’autrice a su, parfois, être prudente dans ses formulations. C’est surtout le finalisme qui n’a pas été contenu. Il reste un bel album, très coloré, au dessin relativement réaliste, où l’enfant découvrira huit merveilles du monde animal et se trouvera informé d’autres manifestations abusivement nommées « artistiques » des animaux.

Philippe Geneste

Notes : (1) Tort, Patrick, Qu’est-ce que le matérialisme ? Une introduction à l’analyse des complexes discursifs, Paris, Belin, 2016, 988 p. – (2) Ibid. p.504. – (3) Ibid. – (4) Ibid. p.512. – (5) Ibid. p.513. –