Anachroniques

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11/07/2026

Fiction, science-fiction et colonialisme

’FANE, Goetz, dessins couleurs Didier CASSEGRAIN, Glénat, 2026, 183 p. 29€

Goetz unit un récit de science-fiction où des terriens ont colonisé une planète pour en extraire des minerais. La colonie humaine a asservi la population autochtone, esclavagisée, maintenue dans l’ignorance des rouages du politique et de l’économie. Les terriens ont imposé leur puissance machinique et technologique, sans égard pour les mœurs ayant cours sur Elda Galdae. Ils considèrent les « natifs » pour des barbares, ignorant superbement les luttes intestines qui les rongent.

Ainsi, Goetz entre-t-il en écho avec les récits de science-fiction, nombreux, décrivant des colonisations spatiales. Mais il y a une autre intertextualité qui mène en partie la dynamique du récit. C’est celle de la pièce de Jean-Paul Sartre, Le Diable et le bon Dieu (1951) dont le héros se nomme Goetz, comme celui de la bande dessinée. Il est le fils bâtard d’une noble et d’un paysan. Comme l’Allemagne de la Renaissance dans la pièce, la planète Elda Galdae est en proie aux violences et aux guerres. Le héros de Goetz, surnommé Le Bâtard, est méprisé pour sa naissance. Comme le personnage de la pièce de Sartre, il va choisir d’abord de mener une existence vouée au mal avant de retourner casaque, lors d’un pari saugrenu, et de choisir de vivre dans le bien. Ce pari, il le joue avec un docteur terrien, Heinrich, qui porte le même nom que le prêtre qui convertit Goetz au bien dans la pièce de Sartre. Goetz organise alors une utopie, dont l’amour est le ciment, comme le Goetz du Diable et du bon Dieu. Or, comme le personnage de Sartre, Le Bâtard n’a que faire des conséquences de ses actes. Il agit pour lui-même, dans l’absolu en quelque sorte, méprisant tout lien social avec les autres.

Enfin, comme le personnage de Sartre, le héros de ’Fane et Cassegrain va faire l’expérience de la vanité de ces choix. Son utopie tourne au désastre, alors il comprend que le salut individuel est une impasse. Sollicité par Hilda, native d’Elda Galdae et qui veut éviter la tyrannie sur la planète, Goetz va abandonner sa foi en l’amour, il va renier les Dieux et prendre la tête d’une partie des « natifs » contre la volonté de puissance d’un chef ayant supprimé les dirigeants terriens. Car la guerre est sans fin, l’exploitation partout, et les dieux n’existent pas.

Dans Goetz, ce qui vise seulement à la création de soi et au développement de ses potentialités se situe par-delà le bien et le mal. Goetz n’y parvient pas et la logique économique et sociale prédatrice le rattrape. Il marche à nouveau contre les autres tribus et contre les terriens envahisseurs afin de les anéantir. Goetz vise donc à rétablir un équilibre de vie sur la planète pour répondre à l’appel d’une partie des natifs. Sa vie alors trouve-t-elle un sens ?

Dans Goetz, exit la libération des populations, exit l’entente entre les sexes, exit l’entente entre les peuples (terriens et habitants d’Elda Galdae), exit le bien, exit le mal, seule demeure la logique de la survie imposée par les envahisseurs et leurs machines exploitant les sols et par le tyran natif d’Elda Galdae.  

Dystopique, le récit mis en scène par ’Fane et Cassegrain traite d’un point de vue épique et semi-merveilleux de la cécité répétée des terriens, galvanisés par l’expansion territoriale, l’asservissement de tout ce qui n’est pas eux et aveuglé par leur extractivisme dément : « car les hommes n’apprennent rien de leurs erreurs ». Avec son personnage principal entre Conan et Thorgal, avec des traits proches des créatures de Druillet, ’Fane traite de la barbarie et de son épanouissement, dans un « récit de rage » comme il le définit.

Goetz est bien une transposition (1) de la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre. La valeur apotropaïque, c’est-à-dire attractive, de la bande dessinée repose sur le pouvoir de conversion (transposition-traduction) de l’univers dramatique de l’œuvre théâtrale en univers de bande dessinée. Cette conversion est aussi une invention, même si la lecture de l’œuvre est davantage délectable si la pièce de Sartre est connue.

Philippe Geneste

17/05/2026

Du chagrin

D’un classique….

Rodolphe, Chagrin, libre adaptation du roman d’Honoré de Balzac La Peau de Chagrin, dessin GRIFFO, Glénat, 2026, 128P. + 6 p. 24€

Balzac publie La Peau de chagrin en 1831, il a 32 ans. Il s’inspire du mesmérisme et de l’occultisme, créant le personnage Raphaël de Valentin, un orphelin d’origine noble mais pauvre et hanté par le désir d’écrire un traité de la volonté, lui qui ne cesse de s’écarter des résolutions que lui imposeraient sa condition financière. Alors qu’il s’apprête à se suicider, un personnage lui propose une peau de chagrin capable d’exaucer tous ses vœux, mais qui rétrécit à chaque vœu, jusqu’à entraîner la mort de son propriétaire. Volonté, désir des apparences, angoisse de la mort, destin et moralité des actions, autant de thèmes philosophiques que Balzac traite avec ce roman court mais d’une grande efficacité. Nul doute que l’écrivain a lu E.T.A. Hoffmann, un maître du fantastique reconnu en France vers 1830. La Peau de chagrin s’inscrit dans sa lignée avec des personnages qui vacillent sous le poids des transformations sociales en cours. Rodolphe reprend l’histoire et, aussi magistralement, la recompose en une adaptation qui emporte l’adhésion du lectorat tant elle amplifie la psychologie du personnage et de ses relations, ainsi que celle d’autres personnages. Il restitue la densité charnelle qui habite Raphaël tout autant qu’il est sensible à la dimension de l’irrationnel. Que Rodolphe respecte, pour ce qui concerne le temps où Raphaël de Valentin est vivant, la narration à la première personne dans les encadrés narratifs, va aussi dans ce sens, autant que ce choix est conforme au récit fantastique du dix-neuvième siècle. Par ailleurs, Griffo rend à merveille l’univers du début du dix-neuvième siècle et l’ambiance balzacienne où le réalisme se mêle à l’inquiétant.

Rodolphe, non sans malice, introduit Balzac dans la bande dessinée, un Balzac curieux de cette histoire laissée par un pauvre diable en mal de prendre toute la mesure du sentiment de subjectivité qui le ronge. Rodolphe n’use pas de l’adaptation comme d’une réduction de la trame dramatique et s’il retient des événements passés à la postérité, il imagine des variantes, jouant sur le romantisme de l’œuvre ainsi remaniée. Chagrin fait la preuve que La Peau de chagrin déborde le sujet initial de Balzac. Le lectorat contemporain ne va pas chercher dans l’œuvre de Rodolphe le mesmérisme et l’occultisme, en revanche, il va être sensible à la réflexion engendrée par le rapport de Raphaël aux apparences, à la richesse. Il va s’interroger sur l’oisiveté qui est collée au malheur de Raphaël. De même, l’explosion d’irrationnalité qui peut faire croire aux pouvoirs d’une peau, n’est-elle pas le produit d’une situation sociale d’où l’espérance de s’en sortir est exclue ? Magnifiquement dépeinte par la bande dessinée, cet entour du texte est au cœur du dessin et des couleurs de Griffo. Ce n’est pas un hasard si le passé n’est pas une source de réconfort face au présent angoissant et qui ferme toute perspective future de bonheur. Et c’est un intérêt supplémentaire de l’adaptation de Rodolphe et Griffo, elle se nourrit du roman de Balzac pour le tirer vers le réalisme. La fin, que nous ne dévoilerons pas ici, en est la preuve.

 

… à la littérature pour les petits

MIM, Nino Dino. Le gros chagrin, illustrations de Thierry BEDOUET, Milan, 2026, 40 p. 10€50

L’album, dernier né d’une série phare de chez Milan, met Nino Dino en situation d’éprouver l’exclusion et le décalage de ses envies avec celles de ses amis et amies les plus proches. Il en résulte un énorme chagrin, soit une douleur morale liée au sentiment de ne pas être reconnu. On suit Nino Dino blessé dans son orgueil, ou bien bouillant d’une envie qu’il ne peut satisfaire. Il en vient même à jalouser un ami. Au fond, il est blessé intérieurement et la solitude lui est insupportable.

L’album met aussi en scène la manière dont les parents réagissent à ce chagrin. Ils écoutent leur fils, tentent de le consoler, de rationnaliser sa réaction au délaissement dans lequel les circonstances l’ont entraîné. Et même si c’est vainement, au moins, un havre de paix est offert à Nino Dino. De même, les amis, sauront venir vers le chagriné pour lui prouver qu’ils ne l’ont en rien boudé ni méprisé.

Ce livre est destiné à être lu aux 3/5 ans. Il est vrai que le jeune lectorat tend à s’identifier à Nino Dino et la voie est ouverte à l’adulte lecteur ou lectrice pour dialoguer avec l’enfant, à partir de l’histoire, sur le chagrin, la tristesse, les pleurs. Mais le livre peut aussi être suggéré en lecture aux premiers lecteurs et premières lectrices. Certes, ils ne s’identifieront pas au petit dinosaure, mais ils y trouveront des situations qui leur sont connues et qu’ils éprouvent de temps à autres voire régulièrement. Cette remarque milite en faveur de la continuité des lectures à la disposition de l’enfant à qui monter sa bibliothèque devient un acte participant à son  autonomisation face à la culture des livres.

Philippe Geneste

02/07/2023

Dans l’étoffe littéraire, quelques fenêtres magiques

FOZ Véronique, Un éléphant dans un chapeau, illustrations BARROUX, MØtus, 2023, 44 p. 16€

Voici un formidable album qui prend au sérieux la mentalité enfantine dans son développement. La pensée magique domine chez les enfants, – de 4 à 8/9 ans approximativement, car cela varie selon les enfants –, qui considèrent « comme appartenant aux choses et comme émanant des choses ce qui résulte de [leur] activité propre » (1). Pierrot, le petit héros de l’album de Foz et Barroux, applique la leçon apprise de son père : pour réaliser un tour de magie, « Tout est dans la concentration ». Il suffit de quelques circonstances opportunes, de coïncidences inouïes, pour que la croyance enfantine à la magie s’accomplisse. Et Pierrot y croit et non seulement y croit mais veut persuader sa sœur d’y croire, aussi. Il s’agit pour lui de vivre dans le monde réel et donc de se situer soi-même comme créateur, provocateur, inspirateur des choses et des actes. Afin que la narration adhère à la thématique, le narrateur est l’enfant lui-même. Le lectorat partage ainsi l’égocentrisme enfantin (au sens piagétien),

Parallèlement à cette thématique qui ouvre grandes les fenêtres de l’humour, du sourire et du rire, l’album repose aussi sur le rapport de l’enfant à la disparition du père, disparition dont les lectrices et lecteurs ne sauront rien, pas plus que l’enfant dont l’attitude magique perpétue le geste enfoui d’une présence à jamais absentée. Les illustrations sobres et pourtant parsemées de détails d’ombres, de couleurs pâles fracassées par des explosions de rouge, et le dessin jouant des traits, conjuguant irréalisme et naïveté étudiée, les unes et les autres servis par un grand format sont autant d’acclimatation de l’univers du livre à l’imaginaire enfantin.

Si l’album présente avec fluidité compositrice l’articulation entre le respect de l’âge du lectorat auquel le livre s’adresse et, introduite par le concret de l’histoire, une réflexion sur la notion de disparition et sur l’absence d’un être cher. Quant aux langage, écriture et dessin, ils sont les modes sémiologiques par excellence de l’histoire qui se raconte…

Philippe Geneste

(1) Voir la magnifique étude de Jean Piaget, La Représentation du monde chez l’enfant, Paris, PUF, 1981 (réédition 2017), 335 p. – p.131. Voir aussi le blog consacré à ce sujet sur https://www.lesart-psychomecanique.fr/

 

JALIBERT Maria, Le Petit Poucet, À pas de loups, 2023, 48 p. 16€

Voici un conte classique de Perrault, adapté pour le très jeune public, suivant la succession identique des thèmes du texte de Perrault : la famille unie et pauvre, la famine qui frappe à deux reprises, l’épreuve de la forêt, le chemin retrouvé, nouvelle épreuve de la forêt, chez l’ogre et l’ogresse, la fuite, le retour et la fortune. Cette adaptation est aussi une transposition du genre du conte au genre de l’album. Le texte de Perrault –ou hypotexte– subit plusieurs modifications : le petit poucet, s’il est bien le plus jeune des sept enfants et s’il se distingue par sa taille naine, est un petit canard ; l’ogre, l’ogresse et leur progéniture sont un rat et des rates. L’autrice intègre immédiatement un élément d’intertextualité, le petit canard endosse en effet, le rôle du vilain petit canard de la fratrie. Le Petit Poucet de Maria Jalibert propose donc une version du conte qui mâtine Perrault d’Andersen.

Un autre effet de l’adaptation est de réduire le conte à sa trame dramaturgique, dont le motif central des enfants (canetons) perdus dans la forêt. Cette réduction ne se fait pas sans liberté grande de la part de l’autrice. En effet, si elle conserve de Perrault la situation misérable de la famille, elle ne représente pas les parents comme des imprévoyants mais comme des victimes de la pauvreté. D’ailleurs, les images les montrent dans un rapport d’empathie avec les enfants et ne souligne pas leur impéritie parentale ni le fait, présent chez Perrault, des préférences pour tel enfant. L’album de Jalibert serait alors un conte du drame de la faim (la rédaction de Perrault garde la mémoire de la famine de 1694/1695), sujet ô combien actuel !  

Les images sont des photographies de scènes réalisées avec des Playmobil et autres jouets réservés à la petite enfance. Les figurines et les objets sont donc familiers aux enfants à qui on va lire et montrer l’album ou qui, plus tard, le feuilletteront par eux-mêmes. Cette proximité crée une complicité pour une meilleure entrée dans la lecture, pour une invitation astucieuse à la lecture. Le montage photographique est aussi utilisé dans les scènes du merveilleux avec la botte de sept lieues. Ces images renforcent le motif de la forêt profonde de par les couleurs soutenues, les contrastes dans le sombre des teintes qui laisse penser que la créatrice a utilisé des filtres. Or, ce choix alimente l’atmosphère de l’angoisse ressentie par les canetons. Certaines images, comme celle de la page 18, s’inspirent du texte de Perrault inscrit dans l’album par le trait iconique et pourtant absent du texte de la page en vis-à-vis : Parlant de la préparation du festin, le conte originel (hypotexte de l’album) fait état d’enfants à mortifier et à habiller (c’est-à-dire à préparer pour la cuisson), c’est très exactement ce que montre l’image… Bien sûr, l’enfant lecteur ou lectrice n’en saura rien, mais c’est une richesse intertextuelle supplémentaire qui donne une étoffe littéraire au livre de Jalibert et rien n’empêchera, plus tard, quand l’enfant grandi aura connaissance du conte de Perrault, de revenir sur l’album pour une lecture érudite. N’est-ce pas une richesse du genre de l’album que de permettre ce genre de relecture, sinon, parfois, quand l’intertextualité est abondante, de la susciter ? 

Si on articule le texte et l’image, on voit que l’autrice n’a pas intégré l’humour présent chez Perrault et a préféré mettre l’accent et de manière très insistante sur l’ingéniosité du Petit Poucet. De plus, à aucun moment, contrairement au conte de l’hypotexte, le Petit Poucet est moqué pour sa petitesse et il n’est pas le souffre-douleur de la maison. Or, la morale du conte de Perrault portait sur ce thème : « On ne s’afflige point d’avoir beaucoup d’enfants (…) / Mais l’un d’eux est faible ou ne dit mot, / On le méprise, on le raille, on le pille… ». Les oiseaux, qui permettent aux parents de perdre les enfants en mangeant les miettes de pain que le rusé Poucet avait laissé pour baliser le chemin parcouru, sont représentés par un spécimen noir comme un rat, c’est-à-dire comme l’ogre, ce qui n’est pas le cas dans le conte. Enfin, les bottes de sept lieues sont ramenées à une unique botte et elle est identifiée à un véhicule spatial. L’adaptation joue sur le merveilleux, tout en y demeurant. Enfin, la fin du conte de Perrault fait l’éloge de la fonction d’intercesseur du bonheur à laquelle le Petit Poucet va devoir sa reconnaissance dans la société de sa fortune. Plus prosaïque, la fin du conte de Jalibert fait l’éloge de la même fonction qui s’exerce auprès de la famille pauvre : « une nouvelle vie peut commencer ».

Philippe Geneste

NB Les accompagnatrices et accompagnateurs de la lecture enfantine se reporteront avec bénéfice à Soriano, Marc, Les Contes de Perrault, culture savante et traditions populaires, Paris, Gallimard, 1996, 525 p. (1ère éd. 1968) et Saintyves, Pierre, Les contes de Perrault et les récits parallèles (leurs origines). En marge de la légende dorée, songes, miracles et survivances. Les reliques et les images légendaires, édition établie par Francis Lacassin, Paris, Robert Laffont, 1987, 1192 p.

18/06/2023

La littérature en ligne de mire

La littérature de jeunesse remplit, à bien des égards, et même s’il ne s’agit pas de sa fonction première aujourd’hui, une fonction de passeuse du patrimoine littéraire. Adaptant les classiques, elle opère sous différentes formes mais introduit inévitablement le lectorat à la littérature. Dans ce blog, nous nous arrêtons à deux adaptations en bande dessinée : l’une porte sur un roman de science-fiction, l’autre sur un classique de la littérature helvétique romande où le réalisme se nourrit de l’étrangeté puisée dans la connaissance fine des mœurs et des conditions de vie de la population décrite. On nous dira peut-être que ces deux adaptations ne s’adressent pas spécifiquement à la jeunesse. Et ce sera juste. Mais il est tout aussi juste de considérer les deux ouvrages chroniqués comme une excellente propédeutique à la lecture d’œuvres devenues des classiques et qu’il serait dommage que le lectorat préadolescent et au-delà les ignorent. Une adaptation est une lecture ; lire une adaptation c’est entrer dans un apprentissage de la lecture en s’appuyant sur un guide, ici les auteurs de bandes dessinées. Lire c’est aller vers la littérature. Embarquons.

 

WATTERS Dan (adaptation), PRAMANIK Dev (dessins), ESCUIN LLORACH (couleurs), L’homme qui venait d’ailleurs, traduction et postface de Michel PAGEL, Philéas, 2023, 104 p., 19€90

Voici l’adaptation du film, sorti en 1976, L’Homme qui venait d’ailleurs de Nicholas Roeg avec David Bowie en personnage principal, lui-même adaptation assez fidèle du premier roman de science-fiction de l’américain Walter Tevis (1928-1984), L’Homme tombé du ciel paru en 1963.

Il est notoire que la bande dessinée s’attache au film par le dessin de Pramanik qui ressaisit les visages des acteurs, alors que Watters prend ses distances avec le film qu’il adapte. Contrairement au film, la bande dessinée choisit de scruter la part du double en chacun, d’abord chez Thomas Jerome Newton, extraterrestre envoyé sur Terre pour sauver le peuple d’Anthea menacé de mourir du manque d’eau suite aux catastrophes engendrées par le mode de vie et de développement dont elle est le théâtre. T.J. Newton a pour mission de trouver un moyen de transporter de l’eau jusqu’à Anthéa. Le thème du double rejoint celui de l’exil et la bande dessinée interroge la notion d’intégration autant que celle de l’hospitalité. T.J. Newton fait l’expérience à ses dépens que les terriens trop anthropocentrés n’ont aucune capacité à voir le différent et ce qu’il peut apporter à leur vie, notamment, c’est une partie de sa mission, les protéger de la catastrophe finale où les mènent la concurrence, la compétition et les profits.

C’est le troisième thème approfondi. Pour les terriens, tout ce qui compte, ce sont les rapports financiers des nouvelles technologies, qui font sombrer l’industrie terrienne dans des dérives meurtrières. Aussi, la fin de la bande dessinée épouse le ton mélancolique qui couvre en partie le roman de Walter Tevis.

L’articulation de ce ton de l’adaptation avec le dessin nerveux, réaliste et sombre mais aussi ouvrant des fenêtres à l’imaginaire par la transcription des pensées et rêves de T.J. Newton, crée un effet de suspens qui prend le lectorat, capte son attention. Les images des personnages vivent d’une consistance émouvante. La composition en montage alterné alourdit une atmosphère déjà pesante et menaçante. Face au mystère de cet inventeur qui utilise des technologies venues de nulle part, la défiance industrielle, politique et policière organisent non pas de trouver la solution de l’énigme mais d’exécuter l’étranger.

En actualisant par ces thèmes approfondis la thématique initiale du roman, sans compter celui de la sécheresse qui ne relève plus de l’anticipation puisque la crise climatique la rend d’une actualité immédiate, puisqu’en France, par exemple, plus du tiers des eaux potables, en surface et souterraines, sont polluées par des résidus du Chlorothalonil, un pesticide soi-disant interdit en Europe car cancérogène… C’est tout à l’honneur de l’adaptation de Dan Watters de ne pas avoir réduit la trame du film à des péripéties dites représentatives de l’œuvre. Dan Watters a su actualiser le film, tout en se ressourçant au roman. Le film faisait deux heures, une réduction conséquente d’un roman qui faisait deux-cent-quatre-vingt-huit pages. L’histoire dans la bande dessinée occupe quatre-vingt-dix-huit pages, soit une certaine réduction encore par rapport au film. Mais le choix de l’approfondissement de thèmes précis crée suffisamment d’intensité pour que l’adaptation ne tombe pas sous le coup de la troncation, et, au contraire, s’élève à une œuvre à part entière, servie en cela par le travail du dessinateur et du coloriste.

 

Pauchard Quentin, La Grande Peur dans la montagne, d’après le roman de Charles Ferdinand Ramuz, Helvetiq, 2023, 128 p. 24€90

« Mais la montagne a ses volonté »

Ch.-F. Ramuz

Les éditions Helvetiq poursuivent leur adaptation en bande dessinée de l’œuvre romanesque du grand écrivain suisse romand Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947). Après Fabian Menor, c’est à un autre jeune dessinateur suisse qu’est confiée l’adaptation, et avec la même réussite.

À nouveau, la montagne est le personnage principal. C’est elle qui fait vivre le village, c’est en elle qu’est inscrite la filiation ancestrale des habitants et habitantes. Or, les villageois, contre la coutume, décident d’envoyer sept hommes et un troupeau de vaches laitières à l’alpage maudit Sasseneire, abandonné depuis vingt ans. Les anciens s’y opposent mais les temps doivent changer. La montagne se retourne alors contre les villageois. Symboliquement fort, l’amour de deux jeunes gens va être brisé car on ne retourne pas à la haute montagne, à la mère éternelle.

Quentin Pauchard réussit à rendre l’atmosphère du roman qui évite le fantastique tout en menant les lecteurs et lectrices dans le creuset de croyances et de superstition. C’est la grande force de Ramuz que de nous faire pénétrer dans la mentalité montagnarde sans emprunter les voies du merveilleux ou du fantastique. La Grande Peur dans la montagne (1926) relève de l’étrange pur (1). Avec « un sens du mystère » (2) propre à ses œuvres de la maturité, le romancier s’attache à décrire la peur des protagonistes et c’est à travers leur peur que s’immisce chez le lectorat un sentiment d’inquiétude et d’irrationnel. C’est un défi pour un dessinateur de ne lier sa narration graphique qu’aux sentiments des personnages et de résister à la tentation de créer des images impliquant le surnaturel. Quentin Pauchard y réussit, en usant de couleurs et tonalités sombres renforcées par le papier mat, pour présenter la montagne comme actrice englobante de l’entièreté du village et des villageois (un village de peu d’âmes dirait-on en langage courant…). La montagne fait l’objet de peintures en plan de grand ensemble, masse compacte autant vaporeuse que rocheuse, où s’entremêlent nuages en tous genres, glaciers, épaisses nappes neigeuses, rochers, pierres éboulis. La montagne se mêle au ciel ou plutôt, le ciel se pénètre dans la montagne, le ciel qui est souvent l’image du vide, du désert, de l’agonie dans le roman et qui ici épouse l’entité rocheuse englobante du tout de l’humanité paysanne. Les personnages sont eux vus principalement en plans rapprochés, parfois vers le gros plan mais pas trop souvent afin de ne pas jouer sur la corde de l’horreur ou du fantastique. Ce que Quentin Pauchard réussit aussi avec maestria c’est de peindre l’indifférence relative que les villageois manifestent à l’égard du malheur des autres et notamment de Joseph et Victorine, les deux amoureux. Quant à Clou, un berger borgne, le seul des membres du village qui ne craint pas la montagne, qui en tire le profit de quelques pépites d’or arrachées à ses entrailles, le dessinateur souligne son originalité en le faisant borgne parfois de l’œil droit, parfois de l’œil gauche, être ambivalent, peu fiable et juste centré sur son profit personnel. Il y a toujours de la diablerie dans l’univers ramuzien. Quentin Pauchard en joue mais avec discrétion et il rend compte d’un trait essentiel de l’œuvre de Ramuz, celui de ne pas se centrer sur un drame focalisé sur un personnage unique (le couple amoureux, par exemple) mais sur la communauté villageoise toute entière. Et c’est là le réalisme littéraire de l’auteur vaudois : faire vivre l’âpreté d’un groupe humain, les passions idéelles qui le traversent, les comportements solidaires, égoïstes, indifférents par lesquels se constitue l’entité villageoise. Un chef d’œuvre, un « sommet » disait Henry Poulaille, que Quentin Pauchard fait entrer en bande dessinée.

Philippe Geneste

Notes

(1) Todorov, Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique, Paris, édition du Seuil, 1976 (1ère éd. 1970), 185 p.

(2) Poulaille, Henry, La Littérature par le peuple. (Nouvel âge littéraire, 3). De Marguerite Audoux à Joseph Voisin, préfaces, prières d’insérer, hommages, rassemblés et annotés par Jean-Paul Morel, Jérôme Radwan, Patrick Ramseyer, Bassac, Les Amis d’Henry Poulaille & Plein chant, 2013, 522 p. - p.404


15/04/2023

Que fait la littérature de jeunesse de l’histoire de la littérature ?

 

Théâtre

GABRIELLE Sarah, CONSOLATO Alexis, Jack et le haricot magique, Théâtre Lucernaire-L’Harmattan, 2022, 67 p. 12€

Illustré par des photographies de représentations de la pièce, l’ouvrage offre une adaptation de cette histoire de géant et de tueur de géants dont les origines plongent jusqu’au douzième siècle, en une histoire d’ogre dérisoire, traitant de faim et de pauvreté. Car Jack, orphelin de père, et sa mère doivent se séparer de leur vache qui ne donne plus de lait.

Sarah Gabrielle et Alexis Consolato ont, pour la scène du Lucernaire, récrit toute l’histoire en gardant l’essentiel : le haricot magique qui permet l’ascension jusqu’à un univers magique. Ils ont conservé, aussi, une autre dimension, celle de la curiosité, ou soif de connaissance de Jack, même si celle-ci est subordonnée à l’intérêt (trouver de la nourriture).

L’autrice et l’auteur jouent sur les mots et formules enfantines pour revitaliser les signifiés perdus dans la stéréotypie du langage courant. En ce sens, la pièce est une vraie œuvre littéraire, avec dédoublement des personnages et acteurs ou actrices. La fin euphorique renoue avec la fonction traditionnelle de transmission d’une idée morale. Mais il serait réducteur d’étrécir cette pièce vivante à la générosité du magicien car c’est aussi une invitation à laisser œuvrer en soi la fiction pour comprendre le monde.

Philippe Geneste

 

Documentaires

MARIN Rose & REDOULES Stéphanie, Arthur et Merlin l’enchanteur, illustrateur Yann COZIC, Milan, 2022, 32 p. 7€60 ; MARIN Rose & REDOULES Stéphanie, Perceval et la quête du Graal, illustrateur Yann COZIC, Milan, 2022, 32 p. 7€60

Ces deux livres ouvrent une nouvelle collection chez Milan, autour de la légende du roi Arthur. Le premier retrace la naissance d’Arthur et ses mystères, ainsi que le rôle de Merlin. On suit Arthur dans sa conquête du titre de roi. Les deux dernières pages présentent un sommaire du texte latin puis roman qui conte la légende. Le second volume met le jeune lectorat en présence de Chrétien de Troyes pour suivre l’histoire de Perceval. C’est l’occasion pour les autrices de décrire quelques principes de la chevalerie. Puis on entre au château du roi Pêcheur, oncle de Perceval -mais celui-ci point ne le sait. Les quatre dernières pages rappellent que Chrétien de Troyes n’a jamais achevé l’histoire, et que des suites lui ont été données puis explicitent ce qu’on appelle le graal.

Commission Lisezjeunesse

 

Biographie

VIDAL Séverine, Georges Sand, l’indomptée, Rageot, 2021, 1239 p. 14€90

Séverine Vidal a réalisé un roman biographique consacré à Amandine Lucie Aurore Dupin de Francueil (1804-1876). S’adressant au jeune public (12/13-16 ans), elle a choisi de raconter l’enfance de l’écrivaine, son adolescence et sa vie de jeune femme jusqu’à sa décision de changer de nom pour publier ses ouvrages. Elle vit alors à Paris avec Jules Sandeau (1811-1883) rencontré en 1830 chez des amis habitant près de Nohant, les Duvernet. C’est avec Jules Sandeau qu’elle publiera ses premiers articles à quatre mains dans Le Figaro, sous le nom de J. Sand et qu’elle écrira Rose Blanche dont il est question dans le récit de Séverine Vidal. Georges Sand, l’indomptée s’achève en 1832, au moment où l’écrivaine doit choisir un nom d’autrice pour publier Indiana que Jules Sandeau, par honnêteté, refuse de cosigner puisqu’il n’a pas participé au processus d’écriture.

Particulièrement bien documentée, cette fiction biographique des jeunes années de l’écrivaine fait la part belle à la généalogie à la fois populaire et noble. Sa mère, Antoinette Sophie Victoire Delaborde est la fille d’un oiseleur parisien. Elle a eu une première fille, Caroline, avant sa rencontre avec Maurice Dupin fils de Louis Dupin dit de Francueil et de Marie Rainteau. Celle-ci est la grand-mère, un des personnages principaux du roman de Séverine Vidal. Maurice Dupin est le père d’un enfant naturel non reconnu, Hippolyte Chariton, demi-frère, donc, de la jeune Aurore.

Après la naissance d’Aurore, Sophie et Maurice Dupin ont eu un second enfant. La fiction biographique commence avec la mort de celui-ci. Cette mort est suivie, huit jours plus tard, par celle de son père. Séverine Vidal met en scène l’amour d’Aurore pour sa mère et les disputes incessantes entre celle-ci et la grand-mère. En 1809, Sophie Dupin confie Aurore à la grand-mère et va s’installer à Paris. C’est un traumatisme pour Aurore, que le récit de Séverine Vidal met décrit avec force détails.

Le roman fait comprendre l’importance de l’enracinement à Nohant de la future écrivaine. Lorsque, suivant en cela les pas de sa mère, elle confiera, à Casimir Dudevant, son fils de 8 ans né de leur mariage survenu juste après la mort de sa grand-mère (1821), et sa fille Solange, deux ans, née de sa liaison avec un ami d’enfance, mais reconnue par Dudevant, ce sera pour aller humer l’ambiance parisienne, découvrir la révolution qui la pousse davantage vers le peuple, un peuple mystifié par ses idées mal dégrossies de bienfaisance, de tolérance et d’humanisme. L’ouvrage s’achève avec les premières publications d’Aurore devenue Georges Sand. Les collégiens et collégiennes comme les lycéens et lycéennes apprécieront ce récit qui, bien qu’écornant l’aspect historique, met l’accent sur la trame familiale.

Philippe Geneste

 

Bande dessinée

BRADBURY Ray, HAMILTON Tim, Fahrenheit 451, traduction de Michel Pagel, Philéas, 2023, 152 p. 20€90

L’adaptation en bande dessinée de l’œuvre probablement la plus marquante de Ray Bradbury (1920-2012), a bien sûr entraîné des modifications de l’hypotexte (texte initial en prose). Mais Ray Bradbury lui-même qui, en 2009, introduit le scénario de Tim Hamilton, nous offrant un regard sur la manière dont l’auteur juge son œuvre cinquante-quatre ans après la publication du roman.

D’une part, les rapports avec 1984 d’Orwell se trouvent soulignés grâce au travail du dessinateur Tim Hamilton ; d’autre part, la folie guerrière de l’humanité y est dénoncée avec insistance grâce au scénario du même Hamilton. Enfin, le dessin met en avant les dangers de la propagande médicamenteuse du pouvoir qui drogue la population à doses d’anxiolytiques.

L’aggravation de la répression au niveau idéologique et au niveau physiologique serait donc une tendance de notre temps, avec l’uniformisation en conséquence des esprits. À la critique de l’aliénation des esprits orchestrée par un pouvoir totalitaire qui a institué les autodafés en politique culturelle du divertissement généralisé (« on organise, on surorganise des super-super-sports », « les magazines sont devenus une agréable bouillie de tapioca à la vanille » p.51 ; « que veut-on avant tout, dans ce pays ? On veut être heureux, pas vrai ? On ne vit que pour ça, pour le plaisir, pour la titillation, non ? » p.53), s’ajoute l’insistance sur un certain pessimisme qui accompagne l’angoisse du personnage : « on ne peut pas forcer les gens à écouter ». Le livre a pris, en vieillissant, une dimension plus accusatrice du capitalisme : l’enjeu de l’intrigue et de la révolte intérieure du personnage, qui suscite sa métamorphose de soldat du feu en homme-livre gardien membre de la communauté humaine de la culture livresque, n’est-elle pas au cœur de l’enjeu actuel autour des réseaux sociaux, des messages en 150 signes (« pour remplir une seule colonne à lire en deux minutes » p.50), et de l’intelligence artificielle ? Hamilton joue de l’alternance entre les couleurs froides (un bleu glacé) et les couleurs du feu, chaudes et dévastatrices. Ce mélange imite l’ambiguïté des personnages car comme l’écrit Bradbury dans sa préface « chaque personnage (…) a droit à son moment de vérité » (p.3). Mais la charge subversive du livre est davantage soulignée encore par son actualisation dessinée en 2023 puisque le pouvoir y tend, comme les gouvernements impérialistes de par le monde aujourd’hui, à concentrer l’attention des populations sur le « comment » se font les choses, introduisant ainsi de longs nappages de discours techniques et de science positive. Or, la subversion est dans la recherche du « pourquoi » car comme le personnage figurant le pouvoir : « Si on se pose trop souvent cette question-là, on finit vraiment très malheureux » (p.54). Et le pouvoir et tous les conformistes vous déclarent fou. Ce lien entre la folie et la subversion est magnifié par la transposition du genre romanesque en bande dessinée.

Bien que le dessin soit fouillé, il y a une volonté de rendre compte de la désagrégation du vivant. Il serait plus juste, suivant en cela la classification proposée par Gérard Genette dans Palimpseste[1], de parler de transposition du roman en bande dessinée que d’une adaptation. La préface de Ray Bradbury qui donne la filiation intratextuelle de Fahrenheit 451 (les nouvelles qui ont été finalement préparatoires à l’écriture du roman) va également dans ce sens. Dans la fin ouverte du livre, peuvent se lire trois messages : un appel à la lucidité des dérives actuelles de la science et des discours idéologiques ; l’affirmation de la nécessité de se regrouper pour résister à l’uniformisation et comprendre ce qui se passe ; enfin entreprendre, malgré l’impasse qui se dessine, une œuvre volontaire de contestation.

Philippe Geneste

 

Album

THEULE Larissa, Kafka et la poupée, traduit de l’anglais (USA) par Ilona Meyer, illustrations de Rebecca GREEN, éditions des éléphants, 2023, 32 p. 14€50

Quel étonnement de rencontrer Kafka (1883-1924) comme personnage central d’un album pour les petits enfants. Larissa Theule a puisé dans une anecdote de sa vie, datant de 1923, alors qu’il vivait à Berlin avec Dora Diamont, sa dernière compagne. L’anecdote est celle-ci : il rencontre lors d’une promenade dans un jardin public une petite fille qui pleure sa poupée perdue. Kafka, va alors, pendant plusieurs jours, apporter à l’enfant une lettre de la poupée en allée. Le contenu des lettres est inventé par Larissa Theule, sans contrefaçon du style de Kafka. Son écriture simple et directe, sensible aussi, s’inscrit dans des pages à large arrière-plan jaune légèrement ocre et au travail au crayon de couleur, gouache de Rebecca Green. Au fil de l’histoire, la narration épistolaire cède la place, un temps, à une narration omnisciente présente au début du récit. L’enfant acceptera la disparition de sa poupée en même temps qu’elle comprend que Kafka est malade et peu loin de la mort qui approche.

Derrière les voix de la narratrice, de Kafka personnage épistolier, des dialogues entre Irma et Kafka en style direct, c’est une quintessence du récit pour observer le monde qui se manifeste. L’album sera lu avec ardeur par l’enfant, mais il pourra aussi faire l’objet de riches échanges et lu plus tard, par l’enfant bien plus âgé.

Philippe Geneste

 

 

30/03/2020

Grandir


Grandir dans et par l’Album

Davies Benji, Mia, Milan, 2019, 32 p. 11€90
L’enfant impatient de grandir, voilà le thème de cet album qui est conçu sur la peur de la dévoration autant que sur le désir d’atteindre l’âge adulte. Dans ce parcours vers l’indépendance, le plus petit têtard de la mare devra affronter bien des dangers. Il y a d’abord l’art de déjouer les envies gloutonnes des prédateurs et puis il y a, aussi, l’art de contrer les angoisses. Le chemin de l’apprentissage passe par une expérience de la solitude qui fait sentir à Mia combien on vit mal sans les autres. Grandir devient alors synonyme de se rapprocher de l’autre et d’aller vers les autres. Symbolique, le récit s’achève quand Mia sort de l’enclos aquatique de la mare et accède à l’air libre. Le têtard est devenu grenouille parmi les grenouilles…
L’album abonde en variantes de verts sur papier mat. Le lecteur partage ainsi, par la couleur, le milieu sombre de la mare. Mais les personnages qui habitent cette dernière sont croqués avec humour. Mia n’a rien d’un animal mythique, mais se présente dans toute sa fragilité au cœur d’un univers hanté par les prédateurs. Grâce à ce trait d’humour du dessin, pour l’enfant qui lit, la frayeur est ainsi mise à distance. L’anthropocentrisme de ce têtard parlant est alors déjoué. Mia n’est point un apologue moral, juste une histoire qui se finit par une image de liberté : Mia bondit et s’évade du monde clos qui l’a vu naître et grandir. Il n’y a pas, de la part de l’auteur, de recherche d’une identification de l’enfant à la grenouille. Au contraire, la fin du récit l’en sépare définitivement. La nature est rendue à elle-même et l’humain à sa condition de lecteur qui peut méditer le parcours initiatique de Mia.

Grandir dans la littérature classique
Nombreux sont les textes littéraires de la littérature classique passés en éditions pour la jeunesse qui traitent du thème du grandissement de la personne. « Un classique, au sens usuel du terme », répondait le directeur de la collection “Folio junior Textes classiques”, Jean-Philippe Vignot, « est une œuvre étudiée en classe » (1).
(1) entretien paru dans la plaquette de présentation de la collection datée de juillet 2009.

Brontë Charlotte, Jane Eyre, traduit de l’anglais par Dominique Jean, édition abrégée par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 409 p. 5€50
Charlotte Brontë (1816-1855) publie Jane Eyre en 1847. C’est un roman à forte influence autobiographique, profondément mélodramatique, celui d’une personnalité torturée par des élans de passion et le désir de ne point blesser la vie d’autrui. Les sensations œuvrent à un rapport maladif au monde, et l’univers de la folie s’y trouve enfermé, un peu comme l’est l’épouse de Rochester dans sa propre demeure. Le roman de cette orpheline, domestique qui devient femme indépendante et riche, trouve dans son héroïne un relief pour échapper à une texture vieillie et réussir ainsi à saisir l’intérêt de jeunes lectrices et lecteurs.

Balzac Honoré, Le Père Goriot, texte abrégé par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 219 p. 6€
Force est de reconnaître que faire lire Balzac (1799-1850) aux élèves aujourd’hui n’est pas facile. Les jeunes lecteurs sont rebutés par les longues descriptions, et surtout, manquent de référence historiques comme littéraires pour trouver la saveur des textes du romancier.
Le Père Goriot, paru en 1835, est une œuvre importante pour Balzac car elle signe le début d’un succès croissant jusqu’à sa mort en 1850 et c’est par elle qu’il initie un classement des romans qu’il écrit selon un plan de grande envergure de ce qu’il nommera La Comédie Humaine. Tableau réaliste de la société française du dix-neuvième siècle commençant, roman d’apprentissage à travers la figure d’Eugène de Rastignac, Le Père Goriot est un chef d’œuvre du roman réaliste. La version abrégée permet au jeune lectorat d’entrer dans l’œuvre avec facilité, d’autant plus qu’un répertoire des personnages est placé à l’entrée de l’édition. Le travail éditorial sérieux peut être interrogé, mais en tout cas, il permet de faire vivre un roman par les jeunes générations.

Twain Mark, Les Aventures de Tom Sawyer, traduit de l’anglais par François de Gaïl, illustrations de Claude Lapointe, collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse, 2008, 347 p. cat. 5
*Signalons la remarquable édition parue en son temps dans la collection Chefs-d’œuvre universels de chez Gallimard
C’est la traduction du mercure de France de 1969 et les illustrations de chez Gallimard de 1981 qui sont reprises pour ce roman picaresque, chef d’œuvre de la littérature universelle et chef d’œuvre de la littérature de jeunesse avec l’inégalable Huckleberry Finn (1884).
Dans Les Aventures de Tom Sawyer , Twain, de son vrai nom Samuel Langhorne Clemens (1835 – 1910), décrit son village d’enfance, Hannibal, situé sur la rive gauche du Mississippi. Le roman paraît en 1876 alors que Twain a fait fortune comme journaliste après avoir pratiqué de nombreux métiers. Il destine sciemment l’ouvrage aux enfants sans manquer d’en recommander la lecture aux parents. La page de préface écrite pour accompagner la première édition souligne qu’il s’agit d’expériences vécues ou authentiques dont le livre est tissé.
Le roman décrit une Amérique des années 1830/1840 et Twain donne à l’écrivain la fonction d’être une mémoire des croyances et des mentalités.
Geneste Philippe



26/05/2019

Cerner les contours du monde, penser

Gérard Valérie, Obéir ? Se révolter ? Illustrations de Clément Paurd, Gallimard-Giboulées, collection chouette penser !, 2012, 79 p.
Une réflexion sur l’obéissance traversée par la philosophie de Rousseau. Distinguant les modalités de l’obéissance, l’autrice développe une réflexion sur le jugement et le libre jugement. Le livre se clôt sur une réflexion assez courte consacrée à la révolte. Le terme de désobéissance est à peine abordé.
Les illustrations de Clément Paurd accompagnent le texte comme un récit à l’intérieur du discours argumentatif de l’autrice et c’est remarquable. Malgré les réserves faites –aucune référence aux penseurs anarchistes ni aux penseurs marxistes, ce qui surprend quand même…– le livre est à conseillé aux élèves adolescents et adolescentes car il est d’une extrême clarté.

Shelley Mary, Frankenstein, traduit de l’anglais par Hannah  Betjeman, Notes et carnet de lecture par Jean-Noël Leblanc, Gallimard, folio junior, 2018, 265 p. 4€90
Frankenstein de Mary Shelley, de déplacer la question du désir de puissance humaine, du terrain de la connaissance scientifique
Nous nous centrerons, ici, à dessein, sur les figures monstrueuses. En effet, la littérature de jeunesse, en particulier dans le roman imaginaire, repose essentiellement sur une tératologie qui renouvelle les démons judéo-chrétiens, les génies orientaux, tout en intégrant les korrigans bretons, les trolls scandinaves, tératologie qui puise dans les traditions populaires, les folklores, les mythes et les légendes, intégrant griffons, dragons, licornes, vampires, loups garous et d’autres créatures issues de la littérature. Celle du docteur Frankenstein créée par Marie Shelley reste la plus célèbre. Nous les appellerons, désormais, indistinctement, monstres au sens de ce qui attire par sa non-normalité de stature, de constitution. Pourquoi les monstres sont-ils si nécessaires au secteur de la littérature de jeunesse ? Quelle bonne marche du monde assurent-ils ? Quelle en est la signification pour aujourd’hui ?
Si ces êtres imaginaires sont les produits d'une « forme spécifique d'angoisses intérieures à demi conscientes naissant de la peur de la rupture des barrières que la société impose à l'homme civilisé »(1), peut-on la caractériser ? En cerner, au moins, quelques contours ?
Enfin, parce que la littérature de jeunesse est intimement liée à une ancienne visée de transmission culturelle, il se pourrait que notre réflexion éclaire un peu plus le rôle du fond folklorique et mythique de son univers littéraire.

N’Diaye Aïda, Je découvre la philosophie ou comment apprendre à se poser des questions, illustrations Thomas Baas, chansons (paroles, musique et voix) Lisa Cat-Berro, Nathan, 2019, 13€90
L’ouvrage confirme cette juste aperception du grand épistémologue genevois, Jean Piaget, qui voyait dans la philosophie une recherche de sagesse loin des principes de la quête des savoirs objectifs. N’Diaye choisit des situations quotidiennes qui font l’objet d’une multitude de questionnements. Dans les bulles roses, les questions d’une fillette, dans des bulles bleues celle de son frère et dans les bulles en bleu pâle celle du philosophe, les paroles de sagesse. La symbolique des couleurs ne peut pas être un hasard et on pourra s’offusquer de ce conformisme sexiste. L’intérêt du livre repose sur le foisonnement des questionnements qui ouvrent l’horizon enfantin. Les réponses apportées sont en adéquation avec l’idéologie dominante. Cela surprend, car l’autrice choisit le sens commun social alors qu’elle aurait pu provoquer ce dernier pour élargir les réponses à un éveil de l’esprit critique. La nouveauté de l’album, ce sont les chansons qui accompagnent les situations présentées et que les enfants écoutent avec plaisir.
Philippe Geneste

(1) Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Paris, Agora, Presse Pocket, 1990, p.245 (1ère édition 1939)

24/06/2018

Quelques classiques

Brontë Charlotte, Jane Eyre, traduit de l’anglais par Dominique Jean, édition abrégée par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 409 p. 5€50
Charlotte Brontë (1816-1855) publie Jane Eyre en 1847. C’est un roman à forte influence autobiographique, profondément mélodramatique, celui d’une personnalité torturée par des élans de passion et le désir de ne point blesser la vie d’autrui. Les sensations œuvrent à un rapport maladif au monde, et l’univers de la folie s’y trouve enfermé, un peu comme l’est l’épouse de Rochester dans sa propre demeure. Le roman de cette orpheline, domestique qui devient femme indépendante et riche trouve dans son héroïne un relief pour échapper à une texture vieillie et réussir ainsi à saisir l’intérêt de jeunes lectrices et lecteurs.

Beecher-Stowe Harriet, La Case de l’oncle Tom, traduit de l’anglais (Etats-Unis) sans signature, Notes et carnets de lecture par Jean-Noël Leblanc, Gallimard jeunesse, collection folio junior, 2017, 491 p. 5€90
Cette édition avec son appareil de notes est une belle entrée dans l’œuvre de Harriet Elizabeth Beecher-Stowe (1811-1896), romancière américaine de formation puritaine qui commença à publier La Case de l’oncle Tom ou la vie des humbles en feuilleton dans le journal The National Era en 1851. Le déclencheur en fut la loi sur l’obligation de dénoncer les esclaves fugitifs promulguée en 1850. Le fond religieux traverse l’œuvre, preuves en sont la bonne maîtresse au nom d’Evangéline Saint-Clare, la motivation religieuse qui pousse l’oncle Tom à refuser de maltraiter ses frères de couleur comme le lui demande le cruel Simon Legree…
Mais le roman joua un rôle de dénonciation et les historiens des Etats-Unis ne manquent pas de l’attacher à l’épisode de la Guerre Civile qui débute en 1861avec la sécession des états du Sud. Alternant de longs passages héroïques avec des plages d’écriture quasi documentaire, le roman tient sa force de l’indignation morale et chrétienne qui l’anime. Ce n’est pas un hasard s’il fut salué par le président Lincoln car le conservatisme moral y règne en maître. Il n’empêche que sa critique de l’esclavage a permis d’ouvrir la sensibilité de maintes générations à la lutte pour son abolition. Le livre fut traduit en France dès 1853.

Balzac Honoré, Le Père Goriot, texte abrégé par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 219 p. 6€
Force est de reconnaître que faire lire Balzac (1799-1850) aux élèves aujourd’hui n’est pas facile. Les jeunes lecteurs sont rebutés par les longues descriptions et, surtout, manquent de références historiques comme littéraires pour trouver la saveur des textes du romancier.
Le Père Goriot, paru en 1835, est une œuvre importante pour Balzac car elle signe le début d’un succès croissant jusqu’à sa mort en 1850 et c’est par elle qu’il initie un classement des romans qu’il écrit selon un plan de grande envergure qui sera celui de ce qu’il nommera La Comédie Humaine. Tableau réaliste de la société française du dix-neuvième siècle commençant, roman d’apprentissage à travers la figure d’Eugène de Rastignac, Le Père Goriot est un chef d’œuvre du roman réaliste. La version abrégée du livre permet au jeune lectorat d’entrer dans l’œuvre avec facilité, d’autant plus qu’un répertoire des personnages est placé à l’entrée de l’édition. Le travail éditorial sérieux peut être interrogé, mais en tout cas, il permet de faire vivre un roman auprès des jeunes générations qui, sinon, ne l’ouvriraient pas.

Milne, A.A., Winnie l’ourson, la maison d’un ours comme ça, traduit de l’anglais par Jacques Papy, illustrations de Ernest H. Sheppard, Gallimard, collection Bibliothèque, 2016, 203 p. 12€90
Né à Londres, le journaliste satirique Alexander Alan Milne (1882-1956) deviendra un écrivain prolixe, notamment de romans policiers et de poésies. La postérité a retenu, aussi, de ses œuvres, ses romans pour les enfants centrés sur la figure de l’ours qui donne son titre à ses deux livres majeurs : Winnie l’ourson (1926) puis La Maison de Winnie (1928). Il s’agit de romans adressés à son fils, Christopher Robin, qui est aussi un personnage des livres : il a 10 ans pour le premier et 12 ans pour Winnie l’ourson, la maison d’un ours comme ça. C’est un premier dispositif ingénieux qui va permettre à l’auteur d’inverser la relation parent-enfant, installant ainsi un humour doux auprès du lectorat. Le héros est certes Winnie, figure même de l’enfance, mais, « comme le fait remarquer Milne, les enfants allient l’innocence et la grâce à “un égoïsme brutal” » (1).
L’univers de Milne est une évocation de l’enfance, d’une enfance rêvée, faite d’une nostalgie du passé, des jouets anciens, des paysages perdus, un monde d’harmonie dans lequel vivent des animaux sans haine ni cruauté. Cet univers c’est aussi un hymne à vivre à côté des normes et de l’éducation : le monde de l’enfant qui refuse de grandir. L’enfant se construit un mode où il laisse libre cours à ses désirs exerçant ainsi une maîtrise sur eux. Le dessin au trait d’E.H. Shepard amplifie cette dimension. L’ouvrage reprend la traduction de Jacques Papy pour les Presses de la Cité en 1946.
Philippe Geneste
(1) Alison Lurie, Ne le dites pas aux grands. Essai sur la littérature enfantine, traduit de l’anglais par Monique Chassagnol, Rivages1990, 251 p. – p.175

22/04/2018

La littérature au bonheur de l’oreille

Yourcenar Marguerite, Comment Wang-Fô fut sauvé, illustré par Georges Lemoine, Gallimard jeunesse, coll. Folio cadet, 2018, 42 p. cat.3 ; Yourcenar Marguerite, Comment Wang-Fô fut sauvé, lu par Christian Gonon, Gallimard jeunesse, collection écoutez, lire, 2012, 1 CD de 30 minutes, 12€90 ;
Marguerite Yourcenar (1903 – 1987) est l’anagramme de Marguerite de Crayencour. Ses textes brefs, nouvelles et récits ou contes sont écrits dans un même style classique que le reste de son œuvre, signe qu’elle y a apporté le même soin et la même profondeur d’approche du monde par la littérature.
Comment Wang-Fô fut sauvé est un conte qui répond à la question : que peut l’art ? Donc, aussi, que peut la littérature ? Le peintre Wang-Fô ne devra sa vie sauve qu’à la puissance de son pinceau capable de rendre la peinture réalité. Le livre est illustré par Georges Lemoine et c’est une œuvre dans l’œuvre qui joue des transparences, des fondus de couleurs qui communiquent ainsi et font vibrer la surface des pages comme s’il s’y lovait une vie autre que la scène représentée.
Le conte repose sur un espoir de paix dont il soumet la réalisation à une situation de servitude et de répression. Wang Fô peint et son acte est acte de résistance au présent. Il fourbit son art jusqu’à la perfection pour réaliser l’œuvre qui le sauvera. C’est à l’intérieur même du tableau que le personnage en compagnie de son disciple trouve l’issue. Il maintient jusqu’au bout la fonction de l’art, « responsable de la beauté du monde » (1) à condition de ne jamais cesser de s’instruire des réalités de la vie. Le personnage traverse les événements avec une angoisse lucide scrutant dans son intériorité une alchimie nouvelle de la vie quand la mort, pourtant, le menace. Ce conte n’est-il pas, au fond, une illustration de ce propos de l’écrivain : « Ne pas laisser la vie sans en avoir tiré tout ce qu’elle peut donner de sagesse, sans lui avoir demandé tout ce qu'elle peut apporter de perfectionnement. (…) Ne pas s’enfermer dans ses choix. Et tout cela les yeux ouverts » ?
(1) termes repris au roman de Marguerite Yourcenar, Les Mémoires d’Hadrien

Petites histoires du père Castor pour endormir les petits, Père Castor, 2012, 128 p. + CD 1h30, 15€
Voici rassemblées dix-huit histoires classiques ou récentes pour accompagner l’endormissement des petits. Le CD MP3 reprend, lues par des comédiens, l’intégralité des textes des dix-huit histoires. C’est donc un ouvrage très riche que publie le Père Castor : il convoque plusieurs comédiens, plusieurs illustrateurs dans un livre à la couverture molletonnée aux coins arrondis.

Dufrancatelle Corinne, Les Fêtes contées par Colinette, L’Harmattan, 2012, 63 p. + 1CD 12€
Les textes de Dufrancatelle content les fêtes : fête du nouvel an, fête des rois, la fête des amoureux, La Chandeleur, le poisson d’avril, la fête du lapin de Pâques, la fête des mères, celle des pères, la fête de Noël. Bien sûr, il ne s’agit pas de documentaires fiction mais bien de fiction. Les fêtes rythment seulement le recueil, prétextes à histoires pour les enfants de cinq à neuf ans. Le cédérom fait entendre la voix de Colinette, conteuse professionnelle, et les musiques d’Alban Lepsy avec un extrait de La Flûte enchantée de Mozart. L’ensemble est humoristique, bien enlevé et fort agréable à l’écoute.

Bichonnier, Henriette, Le Monstre poilu, lu par Francis Perrin, Pef et trois comédiens, Gallimard jeunesse, 1 CD – 1 heure, 12€90
Ce sont des textes pour les petits, autour de 5/6 ans. Le CD rassemble quatre contes drôles d’une facture assez classique, avec des rois et des sorcières, un monstre et des vilains, des coquins. Le monstre poilu fait partie de la liste du ministère de l’éducation nationale pour le cycle 2 de l’école primaire.

Les 40 plus belles comptines et chansons, Gallimard jeunesse, 2012, 96 p.  + CD 75mn, 15€
Il s’agit de comptines, de poèmes, de chansons du catalogue Gallimard chantés par des enfants, par des adultes, à une voix ou à plusieurs voix avec un accompagnement instrumental. C’est une sorte d’anthologie de l’éditeur qui rassemble des chansons connues et d’autres spécifiques au catalogue jeunesse.

Mes Plus Belles Musiques classiques 2, Gallimard jeunesse, collection éveil musical, 2014, livre 36p. + CD d’une heure, 16€90
Bach, Beethoven, Fauré, Debussy, Rossini, Mozart, Strauss, Vivaldi, Rameau, Brahms, Schubert, Offenbach, Haendel, Dvorak, St Saëns, Tchaïkovsky, Grieg, sont au programme de cet imposant opus de la collection éveil musical qui s’adresse aux tout petits en partenariat avec Radio classique. Il complète le premier tome paru en 2012.

Mon Imagier de la poésie, illustré par Olivier Latyk, Gallimard jeunesse, 2016, 36 p. + CD, 16€
Petit format, coins arrondis de la couverture, dessins stylisés avec aplats de couleurs plutôt vives illustrant un texte en général disposé sur une double page. Sur le disque, les poèmes sont mis en musique par Joseph Kosma et Jean-Philippe Crespin, avec six voix enfantines et sept musiciens (harpe, guitare, clarinette, contrebasse, piano, percussions, accordéon). C’est un vrai régal, de vraies redécouvertes des poèmes aussi. Les interprétations des deux poèmes de Desnos sont de belles factures et Verlaine est rajeuni. On lit et écoute, également : Maurice Carême, qui plaît toujours aux enfants, La Fontaine, Paul Fort, Victor Hugo, Max Jacob, Apollinaire, Prévert. Seize versions purement instrumentales invitent les enfants à s’essayer à chanter les poèmes à leur tour, avec le texte ou leur mémoire. C’est un livre riche, un CD riche pour de riches moments de partage avec l’enfant.

Geneste Philippe

14/04/2018

écouter le langage qui bruit de littérature

Alexandre Jean-François (réalisation par), L’Imagier des bruits. Ecoute, observe et devine, illustrations Olivier Latyk, naïve jeunesse, 2010, 88 p. + CD de 40’ 
Cette création a pour but de stimuler l’enfant à écouter les bruits et sons qui l’entourent et à les identifier. Sous une apparence de simplicité et d’évidence, ce discernement sonore procède méthodiquement. L’enfant peut suivre sur le livre l’onomatopée -bruit d’objets ou cris d’animaux- et les rares interjections humaines qui sont parfois transcrites et souvent accompagnées d’une illustration évoquant une situation.
Le CD qui reproduit quarante bruits (onomatopées et interjections), inclut des comptines relatives aux sons. Tout commence par le bruit que l’enfant doit chercher à identifier. La comptine, le commentaire viennent donner à entendre le sens de la manifestation sonore. Cette exploration de l’environnement par l’audition aiguise l’attention de l’enfant et suscite sa curiosité, tout en élargissant sa connaissance des sons reconnus. Ainsi, l’enfant qui joue reproduit le son, il redit pour mieux dire en quelque sorte. S’il imite, il ne quitte pas le contexte ludique que les interactions entre le livre et le CD provoquent ou bien que le CD suscite avec l’auditeur ou l’auditrice. Le sous-titre de l’ouvrage décrit parfaitement la démarche des auteurs. Il n’est pas douteux que la présence de l’adulte doit accompagner les interactions entre l’enfant et les bruits. C’est une condition pour enrichir encore la dimension heuristique de l’écoute.
Cet ouvrage est une perle, un petit chef d’œuvre d’intelligence qui ne doit pas passer inaperçu et que l’ancienneté relative de la parution impose de rappeler à l’actualité du livre de jeunesse.

Leyronnas Dominique, Mes Petits Imagiers photos, tous les bruits, Nathan, 2016, 40 cartes + livret de 16 pages, 12€50
Présentées dans un coffret, les 40 cartes forment un imagier de bruits, onomatopées ou cris. Chaque carte possède un dispositif qui permet de d’écouter le son en question. Leyronnas, un pédiatre, est l’auteur du livret qui s’adresse aux parents. Ce coffret est donc un imagier thématique visuel et sonore. Une belle production.

Le Magicien d'Oz, texte de Maxime Rovère d’après Franck L. Baum, illustrations de Charlotte Gastaut, dit par Charlotte Gastaut, Milan, 2017, 96 p. + CD audio, 22€
On n'a probablement pas à présenter l'histoire de Dorothy et du Magicien d'Oz écrite par L. Frank Baum (1856 – 1919). Au moment de sa sortie, Baum écrivait qu'il s'agissait de bannir du conte le cauchemar et le chagrin pour n'en garder que l'émerveillement dans le but de distraire la jeunesse. La morale étant dévolue à l'éducation, la littérature ne devait qu'amuser.
Cette œuvre est donc une œuvre explicitement idéologique puisqu’elle se dit œuvre de littérature de jeunesse pure, c’est-à-dire dépouillée de tout enjeu social et politique ou éducatif. Baum voyait en cela le renouvellement de la littérature des contes qu'il s'agissait de ranger au rayon des musées littéraires.
On croise au cours du périple de Dorothy, apprentie magicienne, ce qu'on identifie aisément, aujourd'hui, pour des poncifs de l'héroïc-fantasy. Le poétique vient renforcer l'élimination du vilain et du mal. Rien qui ne glace le sang, ici, rien qui ne heurte les consciences : on est dans le divertissement qui se voudrait pur de toute autre exigence. Comme chez Harry Potter, les personnages sont appelés à trouver en eux-mêmes ce qu'ils veulent demander à l'introuvable magicien. Comme Harry Potter, leur pouvoir est inné et l'individu est son propre et seul recours….
Et on voit ainsi que Baum tombe dans une idéologie conservatrice. La misère y est expliquée par une sorte de théorie des climats et un fatalisme très naturel. Le magicien tient son pouvoir de la confiance qu'il redonne aux êtres auxquels il vient en aide. Marchand d'illusion, le magicien était tout indiqué pour faire rêver lors de la dépression économique où Flemin le mit à l'écran en 1939. On touche probablement, ici, au cœur même de l'œuvre : une propagande sans voile en faveur d'une société individualiste de l'illusion.
Le travail d’illustration de Charlotte Gastaut tend à sortir l’œuvre de ces travers inhérents au texte, même adapté par Rovère. La stylisation, le jeu des points de vue, l’usage des aplats et des effets d’aquarelle, les allers et retours incessants du haut au bas et du bas au haut, les illustrations pleines pages sur un format grand format (245x345mm)  le foisonnement des détails (traits, bulles), les contrastes entre le noir et blanc et les couleurs abondantes, l’apparition de monstres dessinés, les compositions des illustrations par double page avec un sens exacerbé du tressage, tout le travail graphique fait entrer l’enfant dans un monde féerique et magique, atténuant le domptage idéologique au divertissement qui caractérise l’œuvre initiale.

Bloch Muriel, Un Conte du Cap Vert. La dernière colère de Sarabuga, illustré par Aurélia Grandin, Gallimard jeunesse, collection Contes du bout du monde, 2012, 32 p.  + 1 CD, 17€ ; Bloch Muriel, Un Conte du Japon. Ce qui arriva à monsieur et madame Kintaro, illustré par Aurélia Fronty, Gallimard jeunesse, collection Contes du bout du monde, 2012, 32 p.  + 1 CD, 17€
Ces deux contes reposent sur des musiques traditionnelles dont les textes ne sont que les introducteurs. Dans les deux cas, il s’agit d’une belle œuvre. La musique permet de rentrer dans l’univers de l’histoire. Si le conte du cap Vert se rapproche de la légende, celui du Japon est un vrai conte à la trame faussement policière.

Philippe Geneste