Anachroniques

Affichage des articles dont le libellé est récit animalier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est récit animalier. Afficher tous les articles

02/08/2026

Conte et langage

Conte

BOUTSINDI Patrick Serge, Le Mbongui de Ya foufou. Conte africain, illustrations de Sue LEVY, L’Harmattan, 2026, 69 p. 12€    

Le livre de Patrick Serge Boutsindi relaie la tradition africaine des contes, mise à mal dans sa transmission orale par les bouleversements des modes de vie et l’évolution destructrice que ne cessent de perpétuer les politiques néocoloniales. Le récit repose sur une suite de dialogues au cours desquels sont apportées de multiples précisions sur le mbongui, une institution du Congo Brazzaville sur lequel l’auteur a déjà consacré un livre (1). Il s’agit d’un lieu, un espace de concertation des hommes à l’exclusion des femmes, un lieu sacré, un lieu d’initiation pour les enfants, un lieu de réunion, un espace de tribunal coutumier. Le mbongui est le cœur du village. Dans le livre, il est au cœur de l’intrigue.

Un personnage, Ya foufou loue une case à un couple de géographes français. Comme ceux-ci demandent de manger le soir au mbongui, Ya foufou aimerait accéder à leur demande, d’une part parce qu’il ne voit pas pourquoi ce serait interdit et d’autre part parce que le gain de la location va lui permettre de rembourser une dette. Or, Ya foufou se heurte à l’interdit édicté par la tradition qui exclut toute présence féminine du mbongui. L’intrigue se teinte d’éléments propres à l’évolution des mœurs dont Ya foufou est un représentant mais qui se signale aussi par la disparition de plus en plus fréquente du mbongui des villages. Le conte traite donc de la tradition, de l’évolution des modes de vie et du rapport entre intérêt personnel et intérêt collectif.

Dans la tradition africaine, les animaux incarnent les morales villageoises (2). Tous les personnages de Le Mbongui de Ya foufou sont des animaux : le foufou (un rat prédateur propre au Congo Brazzaville), un renard, une gazelle, un éléphant, un lion, une tortue, un lièvre, un perroquet, un singe, un léopard. C’est aussi dans la tradition du conte africain d’exalter « l’obéissance à la communauté plutôt que l’initiative individuelle » (3) car il s’agit pour l’enfant, ici pour Ya foufou, de ne pas se trouver au ban de la société, de conserver la considération de la communauté.

L’intrigue, simple, procède d’une série de dialogues que Ya foufou entretient avec chaque personnage, afin de trouver une solution à l’imbroglio de sa situation. Le conte animalier recueille puis confronte les paroles. Les illustrations campent tous les personnages sans ou sans guère doubler les représentations des situations successives. C’est un cheminement intérieur qui va ainsi mener le jeune lectorat à imaginer les scènes.

Il est intéressant de remarquer que Le Mbongui de Ya foufou adresse deux problématiques au lectorat. D’une part, il pose la question de la pérennité des traditions. D’autre part, il fait comprendre une différence pour provoquer chez lui une interrogation sur le comportement que la personne lectrice adopterait si elle se trouvait à la place de Ya foufou. Et le conte qui croise ces deux problématiques laisse ouvert le jugement à porter sur le dénouement de l’histoire.

Philippe Geneste

(1) Le Mbongui, Paris, L’Harmattan, 2005. — (2) Fes, Géraldine, dans Chaplet, Kesti, 3 Contes africains, Père Castor, 2002, 91 p. – p.9. — (3) Ibid.

 

Langage

PICARD Valérie, Zip Zap, illustrations de Laurence G.T., monsieur ed, 2026, 48 p. 19€

Zip Zap est une histoire de mots, un album d’éloge du langage, un dialogue entre l’illustratrice et l’écrivaine prenant les habits de deux narratrices personnages qui animent tout l’ouvrage. Ce sont leurs aventures au pays des mots, à travers leurs connivences fantaisistes. L’album est un commentaire des fonctions du langage : il est utile, il est un outil de communication mais aussi d’imagination, il est la clé des affabulations, il est le code privilégié pour évoquer les pensées, les idées, les émotions, il est un moyen de se défendre, d’injurier, de câliner, d’inventer…

Laurence G.T. transformée en Myriam Vincent dans l’album, accommode les illustrations à ces différentes fonctions. Non sans parfois, fouillambrouiller les jeunes lecteurs et lectrices.

L’édition, avec sa reliure de toile, sa couverture débordant largement le format des pages de l’album, magnifie l’œuvre créatrice des deux autrices.

Mas Annie & Philippe Geneste

26/04/2026

Du monde du vivant et des sentiments en toute connaissance

LECOEUVRE Claire, Les P’tits Renards, illustrations COLOMBIER Chloé du, éditions du ricochet, 2026, 28 p. 10€50

Alors que le lobby des chasseurs emporte régulièrement des victoires contre la protection des animaux, ce petit livre à coins arrondis, à couverture douce, avec ses illustrations pleine page et sa luxuriance des couleurs ne peut qu’attirer l’attention.

D’abord, comme toujours avec es éditions ricochet, l’album repose sur des connaissances précises de l’éthologie animale. Ensuite, le choix des comportements présentés au jeune lectorat le captive et permet de raconter la vie des petits renards, le rôle du père et de la mère. Les cohabitations animales, le régime alimentaire omnivore, son opportunisme pour l’habitat, la vie des renardeaux auprès des parents, sont illustrés. Bien sûr, le soin pris à la progéniture est au cœur du livre.

Les P’tits Renards est un livre qu’on peut lire à l’enfant petit et que le jeune lecteur lira et relira en apprenant chaque fois des choses nouvelles grâce à l’exploration des images. Ses connaissances, alors, s’appuieront sur le texte relu. Et cela est vrai de chaque volume de la collection Éveil Nature des éditions ricochet.

 

MARCON Raphaël, Un pour tous, tous pour un, illustrations Kristina SKUTLABERG, Utopique, 2026, 32 p. 18€

Un récit animalier, dans la veine traditionnelle du livre destiné aux petits enfants. L’histoire et le dessin sont anthropomorphiques, créant une complicité immédiate de l’enfant avec les dix petits poissons autour de qui gravite l’histoire. Dans le monde des océans, la prédation règne et lorsque maman poisson laisse ses petits en autosurveillance, elle surestime leur capacité à réfréner leur désir d’inconnu.

Et voilà le petit enfant vibrant au gré des dangers que rencontrent les petits inconscients…. Et il va surtout s’attacher au plus petit d’entre eux, s’y identifier, même, ce petit poisson avec ses grosses lunettes à monture rouge, toujours à la traîne, apparemment plus intrépide que les autres mais rusé comme un renard des mers…

L’entraide, voilà le thème majeur de l’album. En ces temps de vénération de la guerre et des tueries venue du plus haut de l’État, en ces temps de massacre et de génocide, en ces temps d’individualisme triomphant et d’égoïsme cultivé, un album qui chante l’association pour s’orienter dans le monde comme il va si mal est une bouffée d’oxygène. C’est aussi toute l’actualité de cette création de Raphaël Marcon et Kristina Skultlaberg. En se centrant sur le plus petit des poissons, le jeune lecteur ou la jeune lectrice éprouve la puissance de la solidarité. Et celle-ci agit d’autant plus que les petits poissons comprennent qu’ils ont tout à gagner à se considérer comme égaux. L’épisode du requin va même solliciter d’eux l’invention d’une association pour, par solidarité concrète, construire leur autonomie d’action et se délivrer de l’emprise du prédateur.

Comment se libérer de l’emprise de l’intrépidité et du rapport de force ? Un pour tous, tous pour un répond à cette question par une belle fable animalière, qui finit bien, avec humour, pour un ultime moment gourmand. Le tout jeune lectorat aura appris, durant le temps de la lecture, à compter les petits poissons, en s’appuyant sur les chiffres inscrits en couleurs variées sur les pages, toutes illustrées. L’aquarelle ou les effets d’aquarelle magnifient l’ouvrage autant qu’ils laissent en suspens les dangers du monde régi par la dévoration et l’emprise : fragilité des couleurs, beauté des visions, frêles espérances pour un temps d’avenir dont les petits lecteurs et petites lectrices seront les acteurs et actrices. C’est que la solidarité et l’association pour l’autonomie de la progéniture de maman poisson reste suspendue à la réalisation de la société, permise par l’empathie envers les autres animaux et végétaux du fond des mers et des océans…

Et que vive la lecture et que vibrent les sens construits à travers le livre…

Philippe Geneste

12/04/2026

Parce que la vie, petit à petit, est ouverture au monde

RIUS Michel, La Promesse d’Aimé, illustrations ZAD, Utopique, 2026, 34 p. 18€

Une famille castor, en bord de rivière, comme il se doit, le papa, la maman, le petit castor Aimé, bien sûr. Une ode à l’amour maternel, semblent dire les premiers mots. Mais la vie est faite de contradictions. Si maman castor s’ingénie à entourer l’enfant de sécurité, de surveillance, sous couvert de bien-être de l’enfant, celui-ci rêve du monde, celui dans lequel se projette le papa qui part pêcher. La première contradiction oppose donc l’intérieur à l’extérieur. Et elle croît parce que la maman croit au pouvoir du langage, de la prévention verbale contre les risques du dehors. Or, Aimé a besoin d’éprouver les choses pour les comprendre, l’éducation doit s’attacher à s’articuler sur l’expérience. C’est une première leçon, assez proche, au fond, de La Chèvre de Monsieur Seguin, d’Alphonse Daudet. 

Alors Aimé fait une fugue. Retournement de situation, l’enfant joyeux, la mère angoissée qui sombre dans la détresse… Aimé s’en veut. Retour à la case départ : promesse de ne plus jamais partir est faite… La maman est aux anges, le fiston, tient parole.

Mais la vie est contradiction… Aimé tient sa promesse et s’ennuie jusqu’à ce que la dépression jette ses filets sur sa personne. Le papa cherche bien à persuader la maman de lâcher son emprise, mais celle-ci ne veut rien entendre. La surprotection, pourtant est mortifère pour l’enfant. Une situation de déséquilibre affectif s’installe, à la satisfaction de la maman répond la souffrance psychique de l’enfant qui s’éloigne peu à peu d’elle. Le papa revient à la charge, Aimé n’a-t-il pas grandi, suffisamment pour aller à la pêche et visiter, enfin le monde qui est aussi le sien ?

Une nouvelle fois, les éditions Utopique proposent un album généreux, aux couleurs et dessins qui captivent les enfants, un album d’empathie et qui défend la relation compréhensive de l’attachement affectif. L’album s’adresse aux petits enfants, bien sûr et avant toute chose. Mais sa force est aussi de tenir un message pour les parents qui lisent l’histoire à leur enfant. Celui-ci a besoin de connaissance et connaître, c’est sortir de soi pour assimiler l’inconnu, le trans former en connu. C’est tout le drame d’Aimé, c’est la thématique centrale du récit de Rius illustré par Zad. La sécurité, mais pourquoi faire ? l’enjeu pour l’enfant est de s’adapter à la vie qui est et non pas d’attendre d’y entrer puisqu’il vit déjà. Et l’espace qui l’entoure, c’est son espace aussi, alors pourquoi le priver d’y déambuler, de l’explorer ? Toutes les observations des psychologues constructivistes (piagétiens, walloniens) et les observations cliniques de la psychanalyse convergent pour dire que l’espace est une aventure pour l’enfant. Rius & Zad le représentent à merveille en faisant éprouver par la narration au jeune lectorat l’expérience déceptive d’Aimé. L’enfermement, il est sûr, est inapte à combattre le risque parce qu’il engendre l’angoisse intérieure et fragilise le besoin de découverte, donc le désir de vivre.


COUSSEAU Alex & DUTERTRE, Charles, Va Pas Trop Vite, rouergue, 2026, 32 p. 13€

Le texte rend compte des paroles d’un enfant qui s’adresse au tout jeune lectorat. Les parents ou adultes vont donc lire à l’enfant un discours enfantin qui leur est directement adressé. Or, ce discours commence systématiquement par une phrase de recommandation articulée par ses parents ou proches mais aussi une fraise, un nuage, un chien, tant il est vrai que pour le tout petit, objet, être vivant, chose inerte, tous sont animés.

Lire le texte à l’enfant, c’est le faire entrer dans le jeu des mots, jouer parfois un rythme esquissé. Le texte, sans se mouler sur une structure de comptine, en épouse le gout des assonances, use de l’anaphore, « Va pas trop vite », qui commence chaque nouvel épisode c’est-à-dire chaque double page… Sauf, il est vrai les derniers, où le texte se libère pour aller chercher la clé de l’album que délivrera la grand-mère du personnage narrateur.

Dans une société où l’urgence est imposée comme mode d’appréhension des choses, où la vitesse est sanctifiée, la psychologie des enfants est profondément affectée par ces diktats issus des comportements. Le livre de Cousseau et Dutertre est donc un antidote. Les illustrations de Charles Dutretre avec ses couleurs vivantes mais douces, parfois froides, souvent chaudes, avec ses fonds striés donnant une impressionnant de matière, évoquent immanquablement le calme. On peut dire que les illustrations exemplifient la leçon de vie du bref texte qui est imprimé, dans une bulle sur la page de gauche elle aussi illustrée.

L’album est un antidote aussi pour l’attitude des adultes car bien des discours semblent tout droit issus de la vie quotidienne, on les entend si on tend l’oreille. Or, « la meilleure façon de grandir… c’est petit à petit » : une leçon pour les petits et pour les grands...

Philippe Geneste

 

05/04/2026

Terrestre avant tout

               dans  la fiction

WILMET Aurélie, Ramson & Aki, CotCotCot éditions, 2026, 3+48 p. 18€50

L’enfant qui prend le livre se réjouit par avance d’une histoire animalière. La couverture ne lui ment pas. Pourtant elle ne dit pas tout. Car Si Ramson est un vieil ours, qui est Aki, cet Aki qui s’inquiète de l’hivernation prolongée de Ramson ? Il faut tourner les pages pour que peu à peu la forêt désignée à la troisième personne soit personnifiée puis prenne la parole, assumant alors son nouveau statut. Le livre se lit aux petits, mais des plus grands gagneront en joie de le lire par eux-mêmes. Tout est doux dans cet ouvrage, le récit prend son temps, l’enfant lecteur a tout son temps pour comprendre et deviner, tenter des interprétations.

Parmi les constituants du livre imagé, nous avons relevé l’orientation des mouvements. L’analyse de ces derniers permet de constater la prévalence donnée à l’étendue, au parcours horizontal. Le second mouvement important est celui de l’éveil, celui de la station debout, de l’émergence. La plongée et la circulation arrivent loin derrière. L’album privilégie donc la dimension spatiale terrestre. Or, l’autrice écrit un hymne à la forêt, autant qu’au fragile équilibre écologique de la planète. De nombreuses pages suscitent l’émerveillement du lectorat quant à la complicité des éléments naturels, animaux, vent, eau. L’incendie qui ravage la forêt Aki souligne l’éphémérité de la nature sous les coups de butoir de l’humanité hypertélique.

L’album Ramson & Aki repose sur la personnification de la forêt dont le nom toponymique devient prénom. Le vieil ours, lui-même, selon la tradition des livres de jeunesse, possède aussi un prénom. Et l’une et l’autre parlent… La personnification est instrumentale en ce que l’autrice cherche à provoquer l’identification du jeune lectorat avec les deux personnages et les autres éléments naturels qui peuplent l’album. Pour le dire avec les mots magnifiques de Fontanier (1), la personnification était une expression par fiction d’une inquiétude profonde pour le devenir de la nature. La forêt canadienne (Pimachiowin Aki) est personnifiée en devenant une voix, donc en devenant une entité de la vie au même titre que les humains et les animaux. La personnification d’abstraction englobe la terre entière, le paysage prend alors la dimension de la planète. Ramson & Aki devient un album du vivant contre les forces de la destruction symbolisées par le feu déclenché, même si ce n’est pas dit, par l’humain, puisqu’il est question d’incendie.

Grâce à l’accès direct au sens proposé par l’articulation du texte et de l’image, l’album d’Aurélie Wilmet ne présente aucune difficulté pour les tout jeunes lecteurs. Le sens littéral est en soi une histoire touchante et déchirante. L’enfant, par les relectures de l’album, glisse peu à peu vers le sens figuré. Il y a tant de choses à saisir : le silence de la forêt calcinée, le cycle de la vie avec la présence de l’ail des ours, personnage secondaire mais personnage repère pour la narration, la connivence des éléments, des plantes, des arbres, des animaux, suggérant la nécessaire symbiose du vivant et du non-vivant

Philippe Geneste

(1) Fontanier, Pierre, Les Figures du discours, introduction par Gérard Genette, Paris, Flammarion, 1977 (1ères éditions 1920 et 1930), 505 p. – p.111.

 

                dans le documentaire

HOUSSAIS Emmanuelle, Sous mes pieds, éditions du ricochet, 2026, 34 p. 17€

Un nouveau livre documentaire à recommander. Les éditions du ricochet offrent à la jeunesse de belles éditions au texte clair, à l’illustration utile et généreuse, à la mise en page qui sollicite l’activité cognitive des lectrices et lecteurs de l’école primaire. On peut aussi lire le livre avec des plus jeunes, encore non lectrices ou non lecteurs en les faisant participer au repérage de ce dont parle l’ouvrage. Et Sous mes pieds scrute la microfaune (invisible à l’œil nu), la mésofaune (0,2 à 4 mm) et la macrofaune (de 4 à 80 mm) qui grouillent dans les premiers centimètres du sol... l’autrice nous apprend qu’un « quart de la biodiversité de la planète se trouve » là.

L’ouvrage s’en tient à un même périmètre du sol, près d’un pommier. Il procède par coupes afin de montrer les êtres vivants sous ce sol. L’enfant pourra repérer le ver de terre (trois espèces), le petit nacré, le tardigrade, l’anax empereur, le carabe des bois, la mante religieuse, la cicindèle, le téléphore fauve, l’argiope frelon et bien d’autres créatures auxquelles, habituellement, on ne prête guère attention. Grâce à l’illustration, mais aussi, répertoriés sur la double page de garde, l’enfant rencontrera, au-dessus du sol, la grande limace, le chardonneret élégant, le pinson, le rouge-gorge, le hérisson, l’abeille, le papillon souci.

Une nouvelle fois, les éditions du ricochet, en s’appuyant sur une illustration simple et rêveuse, tendre et attentive, s’adressent avec exactitude au jeune lectorat. Le livre est un plaisir de lecture, une source de jeu et de recherches des créatures souterraines, un livre d’instruction qui fait aimer la terre et invite à en prendre soin.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

01/03/2026

Vagabondages nocturnes dans l’enfance des rêves

BARBEROUSSE, Odette, Élénor, Monsieur ED, 2025, 64 p. 20€

À travers l’histoire d’Élénor, une petite fille qui ne rêve jamais et pour qui la nuit est source d’insomnie, l’album magnifiquement et généreusement illustré vaut réhabilitation de la rêverie, de l’imaginaire et de la fantaisie comme source de la vie et de l’équilibre heureux de la personne.

Valorisation des rêveries enfantines et donc du merveilleux. Le personnage, Élénor, flotte entre fantasmes, cauchemars et désirs de délices. Le rêve ouvre la porte des chemins rêveurs que tout enfant secrète en lui et qui le relie à l’étrange, à l’inouï. L’enfant, ainsi sans crainte, saisit l’inconnu et ose investir le monde avec ce que les adultes dénonceraient comme relevant de l’impossible. Qu’on en juge, le pronom elle désignant Élénor : « elle vole », « elle s’amuse », « elle rage », « elle se promène », « elle est inquiète », « elle a peur », « elle combat », « elle court », « elle est heureuse », « elle s’envole », « elle rentre chez elle ».

Notre époque quadrille tellement la vie des enfants, leur vie croule tellement sous les organigrammes d’activités, que la part de leur vagabondage mental est piétinée, amoindrie sans cesse et sans cesse. Un tel album vaut pour cet éloge pratique et artistique à la rêverie. Il est dessiné au crayon de couleur avec un texte clair qui s’adresse bien aux enfants petits à qui on lit le livre et qui s’adresse, tout autant, aux jeunes lectrices et lecteurs dès huit ans.

 

MACHIDA, Naoko, La Nuit des chats, traduit du japonais par Alice Hureau, Le Cosmographe, 2026, 32 p. 16€50

Cet album conte un récit animalier qui est aussi un récit fantastique dédié à la lune.

Le propre de la lune, comme le remarquait l’onomatopéiste Louis Ramet, est d’être silencieuse. Or, cette entité cosmique du silence a beaucoup fait parler les humains, a peut-être, selon Naoko Machida, tourmenté et fasciné les animaux, les loups, bien sûr, mais, nous dit Naoko Machida les chats aussi. L’emploi préférentiel du point de vue de la contre-plongée accroît l’idée de fascination que la lune exerce sur le regard des chats.

C’est elle, la lune, en son croissant pareil à une griffe qui attire à elle les chats. Lors de son apparition, ils convergent tous vers un lieu de culte pour lui rendre hommage, chaque félin se dressant vers elle avant de refluer vers ses pénates.

Or, la lune, dans de nombreux mythes associés à la fertilité, prend sous son aile les rencontres aimantes. C’est aussi ce qui se produit dans l’album La Nuit des chats. Pour certains, la rencontre est peut-être une histoire secondaire mais pour d’autres elle est l’histoire première. Si le croissant de lune préside à son avènement c’est parce qu’il symboliserait la renaissance. La lune est aussi, dans d’autres mythologie, l’égyptienne, par exemple, associée au voyage et à l’errance, celle des chats errants à moins que ce ne soit celle qui invite les chats au vagabondage nocturne.

Quoiqu’il en soit, à chaque quartier de lune, la scène prodigieuse imaginée par Naoko Machida, se répèterait. Avec la même ferveur, avec les mêmes regards unissant les créatures terrestres au cosmos. L’album invite au silence, il explore la profondeur apaisante de ce que procure aux chats cette contemplation rituelle. Le jeu des plans évite les heurts pour œuvrer à une liaison harmonieuse des scènes entre elles.

Adroitement, l’autrice illustratrice joue du besoin de connaissance de l’enfant manipulant un symbole de l’inconscient. Là convergent la fonction génératrice de la nature autant que celle de la pensée. Celle-ci couvre l’unité de l’imagination et de la réflexion cognitive. Habilement fantastique par la transformation du croissant de lune en griffe puis de celle-ci en symbole universel de l’espèce mammifère carnivore des chats, l’album La Nuit des chats rejoue pour les petits une panoplie de significations multiséculaires sans jamais quitter le terrain fabulateur propre aux enfants et à leur amour des chats autant qu’à leur curiosité fiévreuse pour l’astre de la nuit et sa claire brillance.

Philippe Geneste

(1) Ramet, Louis Et la Chair s’est faite verbe ou la mort de Saussure, collection Essai, éditions Bénévent, 2009, 675 p. et Ramet, Louis, TIEN MEN (Tête à l’envers) ou l’inventaire du langage, Nîmes, C. Lacour éditeur, 2011, 295 p.

 

16/12/2025

Les cadeaux, racines de joies enfantines

FERRER Marianne, Racines, éditions Monsieur ED, 2016, non paginé, 17€

C’est un leporello on dit aussi livre frise, livre accordéon. Le dépliement provoque chez le lecteur ou la lectrice un effet de fortuité des dessins, emmenés par la chronologie de raison d’un texte au lettrage à la main. Le parcours de lecture fondée sur la surprise n’indique-t-il pas que les racines de chacun et chacune sont au fond le résultat (et non l’origine) d’une filiation ? Et si tel est le cas, ne pourrait-on pas dire que chercher ses racines, c’est chercher à inventer son récit de vie ? La filiation serait alors le fruit du hasard (1) : « en racine s’incarne la sérendipité » énonce un post-exergue de la troisième de couverture. De la même façon qu’« il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » (2), de même, il n’y aurait pas de racines, il n’y aurait que des filiations. Le déterminisme et tout raisonnement fondé sur l’ordre causal seraient exclus de la définition de la personne pour la reconnaître redevable de la cohérence d’un récit. L’utilité des racines seraient alors de permettre le racontage de vies emboîtées les unes dans les autres et dans lesquelles s’emboîte la nôtre avant, elle-même, d’entrer dans l’affiliation toujours plus élargie.

Ce type d’album est profondément philosophique, pourtant sans un mot de philosophie. Il est profondément philosophique parce qu’il oblige à interroger les racines à travers la filiation conçue, et c’est là toute l’originalité de l’œuvre, comme une détermination par le hasard. Alors que tout ce qui touche au hasard est en général recouvert d’une « projection intentionalisante » (3), Racines propose une reconnaissance de la vie comme construction collective, interpersonnelle et profondément humaine. L’interprétation de soi échappe alors aux déterminismes biologiques, sociaux, idéologiques, politiques pour ouvrir un espace de re-connaissance par la réalisation ou re-présentation d’une fable à parcourir. Dès lors, la personne s’ouvre par-delà l’individu corseté par le contexte socio-économique et politique, elle s’ouvre à l’inattendu, elle découvre l’inconnu et se découvre. Contrairement à l’individu endimanché par les idéologies, la personne récuse tout finalisme et c’est pour cela qu’elle entre en échos avec la filiation qui arrache les racines à la notion d’origine. Celle-ci enferme l’individu dans le passé et détermine son avenir.

Marianne Ferrer invite ainsi les plus petits ou les plus grands, à se rendre au rendez-vous du leporello pour réfléchir sur la généalogie de la personne. Cette exploration, elle la mène à la manière d’une autobiographie graphique et scripturale. Racines serait donc l’expression littéraire et artistique d’une histoire personnelle, et notamment du prénom Marianne, ce que la centralité de la figure du grand-père atteste. Pour le lecteur ou la lectrice qui n’aurait pas cette connaissance, et c’est notre cas, l’album prend une dimension qui transcende la personne de l’autrice et nul doute que celle-ci ne s’en offusquera pas. D’ailleurs, son travail au crayon à plomb, à l’encre, à la gouache, mais aussi l’usage de la couleur numérique dans Photoshop, assurent l’onirisme requis pour un récit contemplatif et ouvert aux compréhensions diverses que les enfants se plaisent à investir dans l’histoire sinon comme histoire.

Racines ajoute une preuve supplémentaire à l’extension permanente du genre de l’album, extension qu’il doit au secteur du livre destiné à la jeunesse et qui en élargit le territoire à la littérature. Un chef d’œuvre.

Note : (1) lire le blog « Par hasard » du 27/10/2019. — (2) Paul Eluard — (3) Duchamp

 

MIM, Le Cadeau de l’hiver, illustrations de Nathalie RAGONDET, Milan, 2025, 40 p. 14€90

Voici un album de facture plutôt traditionnelle, avec une couverture aux flocons de neige en relief, avec des peintures à la gouache et à l’aquarelle mais aussi au numérique, peintures toutes en douceurs, délicatesses et parfois même, avec évanouissement des formes. C’est un album humaniste qui valorise l’amitié comme sentiment, l’entraide comme attitude.

Le Cadeau de l’hiver est l’histoire d’un petit chien Sans Domicile Fixe, qui, l’hiver venu, est en quête d’un abri. Si les hommes du village où il batifolait durant l’été et l’arrière-saison le repoussent, comme le chassent les chiens domestiques, le vent, en revanche, va se faire l’adjuvant du petit héros. Comme dans les fables, les animaux parlent. Comme dans de nombreux contes, le parcours du chiot est un parcours initiatique qui le mène à la porte d’une vieille dame, elle aussi solitaire, qui l’accueille.

Derrière la simplicité du conte et l’apparent message convenu, l’autrice et l’illustratrice apportent, sans fracas, une originalité. D’une part, le petit chien accepte de se fier à l’autre, repoussant la défiance et présentant comme inconséquente la haine des villageois et des chiens qui leur sont asservis. D’autre part, l’album nous plonge dans le désordre des sensations qu’éprouve le chiot qui erre du village à la campagne puis à la ville, harcelé par le froid, vagabond décrété indésirable par les normes sociales ; or, ce désordre n’est-il pas rivé à la vie inconsciente soumise à l’agitation des nerfs, à la prière de son ventre trop creux, à la douleur de ses os glacés ? Et cet inconscient ne signale-t-il pas l’ordre social fait d’exclusions et de rejets ? L’album alors serait un hymne à la solidarité pour une vie meilleure.

 

SIRDESHPANDE Rashmi, Asia, traduit de l’anglais par Sylvie Lucas, illustrations de Jason LYON, Milan, 2025, 122 p. 23€

Dans le blog du 28 décembre 2023 était chroniqué Africana une histoire du continent africain. L’ouvrage publié aujourd’hui sous le titre Asia renouvelle le pari éditorial : un très beau livre à la couverture et aux pages de garde magnifiques, un prix modeste, somme toute, au regard des pratiques actuelles car ce grand format comporte 122 pages entièrement consacrées au continent asiatique, « son histoire, sa faune et sa flore, ses peuples, paysages et monuments emblématiques ». Après une présentation synthétique et historique du continent, cinq parties l’explorent : L’Asie de l’est, l’Asie du sud, l’Asie du sud-est, l’Asie de l’Ouest, enfin l’Asie Septentrionale et centrale.

Avec pertinence pour la cohérence de la lecture, l’ouvrage donne de nombreux repères historiques, en approfondit quelques-uns. Une large part de la sélection des informations revient à la culture et à la présentation des peuples et de la richesse humaine des contrées. S’y adjoignent des instantanés qui portent sur la musique, l’artisanat, l’art ou tout autre fait susceptible de reconnaissance par le jeune lectorat.

Par sa simplicité, l’ouvrage atteint son objectif premier, celui de fournir des connaissances de base sur ce continent. Asia fait partie de ces ouvrages qui développent la curiosité des enfants pour le lointain et c’est une qualité à souligner.

À l’heure où la planète s’embrase sous les feux conjugués des impérialismes, où la plus grande confusion règne dans la présentation des enjeux économiques, sociaux et politiques, Asia ouvre le jeune lectorat sur les réalités continentales qui lui sont peu familières, l’oriente dans la situation des pays et de leurs relations. La présence d’un glossaire participe à ces bénéfices et un index permet aux enfants de pouvoir revenir sur un point qui les intéresse ou tout simplement, à explorer de manière fragmentée le livre. Un cadeau de fête à privilégier pour les 9/10-12 ans.

 

MATHIVET Éric, Les Animaux disparus (et retrouvés !), illustrations Capucine Mazille, éditions du ricochet, 2025, 42 p. 17€

En dessinant et en racontant l’histoire de quelques animaux disparus, Éric Mathivet et Capucine Mazille, replacent le jeune lectorat dans la filiation générale du vivant. L’album emprunte alors au carnet du naturaliste autant qu’au livre illustré et au documentaire jeunesse.

L’intérêt est multiple.

Pour l’imagination, l’ouvrage laisse libre cours à l’enfant qui se trouve face à des formes inédites, inouïes, surprenantes. La colorisation donne un aspect vivant à ces animaux d’espèces éteintes. La dessinatrice s’attache à rendre familiers et complices ces animaux au jeune lectorat, ce qui est une manière de l’embarquer dans la remontée du temps.

Pour l’intelligence et la connaissance, l’ouvrage permet de suivre avec aisance la succession des ères préhistoriques du dévonien (420 millions d’années) au permien (270 millions d’année, du trias (240 millions d’années) au jurassique (153 millions d’années), du crétacé (120 millions d’années) à l’éocène (50 millions d’années), de l’oligocène (25 millions d’années) au miocène (10 millions d’années), du pléistocène (il y a 20 000 ans) au paléolithique (il y a 15 000 ans), et aujourd’hui… En les liant à des êtres vivants, l’ouvrage rend sensible au jeune lectorat la marche de l’évolution des espèces.

Philippe Geneste

 

BOTTE Raphaëlle, MARIGNANE Aloïs, Le Grand Livre du cinéma, Dada, 2025, 53 p. 20€

Voici un livre idéal pour les cadeaux de fin d’année. Le grand format, l’abondance des illustrations qui multiplient les pistes de lecture et d’interprétation du texte, la précision de celui-ci et sa clarté, l’exposé des premiers pas du cinéma, l’intérêt porté à la part des enfants dans le cinéma, un dictionnaire partiel des super-héros, la traversée des genres, les nombreuses touches historiques qui mettent en perspective l’art du cinéma, les détails techniques, la fabrique des effets spéciaux et des décors, les répliques célèbres, les métiers concernés, l’art du scénario, le cinéma d’animation et ses exigences, une tonne d’exemples, le mode d’emploi du documentaire et ses variantes, etc.

Une frise historique de synthèse, une filmographie en dix titres closent l’ouvrage. Un atout supplémentaire est que le livre peut se lire dans l’ordre des pages ou selon l’intérêt du moment du lectorat. La commission lisez jeunesse plébiscite Le Grand Livre du cinéma. Vivement Noël.

Commission Lisezjeunesse

 

16/11/2025

Géopolitique de la terre

DONY, Aurélien, Cric ! Crac ! Les taupes passent à l’attaque, illustrations Nina Neuray, CotCotCot éditions, 2025, 60 p. 16€25

Ce récit animalier fait se joindre animaux sauvages et êtres humains, préoccupation écologique de la vie naturelle et préoccupation écologique pour la vie humaine. Le travail des peintures et encres de Nina Neuray portent avec une haute intensité le propos que développe Aurélien Dony d’une plume humoristique, poétique et tendre. Le livre se lit comme un roman en prose, l’écrivain s’appuyant ostensiblement sur la poésie y compris en sa forme classique versifiée et rimée, à laquelle il mêle des vers libres. Le texte en liberté circule dans les généreuses illustrations aux tons sombres, aux formes inquiètes et perturbées, d’un réalisme joyeux pour la représentation des personnages et d’une abstraction torturée pour la représentation de la terre et des dommages qu’elle subit.

Ce qui est notoire est que jamais dans l’illustration ni dans le texte n’apparaît la cruauté de la situation. L’auteur et l’illustratrice traitent d’une question tragique, la destruction de la terre et de l’ensemble du règne du vivant qui s’y est développé, mais ils ont soin d’éviter toute fascination de l’effroi. Du même coup, la sensation engendrée par l’art d’écrire et l’art de peindre et dessiner laisse la place à l’œuvre de la cognition. Ce passage de relai est assez rare, dans un album. Mais celui-ci s’adresse peut-être plus aux lectrices et lecteurs qu’aux enfants non encore initiés à la lecture.

L’album est épais ; il s’offre avec générosité à ces jeunes lecteurs, mais aussi aux non lecteurs à qui l’adulte raconterait l’histoire. Les soixante pages content une fable écologique, une fable critique qui campe un univers d’effroi quant au rapport à la matière et de tendresse quant aux rapports qu’entretient le personnage principal avec ses congénères et autres protagonistes du règne du vivant.

La couverture cartonnée, la reliure solide, ajoutent à l’efficacité de l’histoire le confort tactile et pratique de la lecture.

 

MEYNIER Fiona, Tractopelles, CotCotCot éditions, 2025, 48 p. 17€

L’abstraction et l’ellipse peuvent-elles atteindre le jeune lectorat ? Cet album proposé avec hardiesse par CotCotCot en fait le pari. S’il y a bien le fil d’un récit, puisque se déroule « un discours intégrant une succession d’événements d’intérêt humain dans l’unité d’une même action » (1), il faut beaucoup d’imagination au lectorat pour relier entre elles les doubles pages et les événements qu’elles représentent ou qu’elles contiennent sans les représenter explicitement. Certes, les magnifiques illustrations s’interpénètrent au texte pour étayer l’interprétation de la lecture, mais bien des éléments sont en suspens. La discordance des temps entre le début et fin de l’histoire (avant 1914 ou 1915, un enfant en luge qui tombe à cause d’une bosse provenant de la présence d’une pelle ; le même enfant revenant « quelques années plus tard » – donc autour de 1919 ou 1920 – sur les lieux) et l’exposé de l’évolution des engins de terrassement depuis la première guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, ne peut que déstabiliser le jeune lectorat (surtout que cette partie met en scène le globe-tracteur d’un certain Claude, qu’on imagine être l’enfant ayant atteint soixante ans). Cette discordance des temps a déstabilisé la commission lisezjeunesse.

Il n’en a pas été de même de l’historique documentaire par le récit, approfondi par les feutres, la gouache et la peinture à essuie-tout, qui suscite la réflexion sur la transformation du paysage, sur le travail humain effectué sur le sol, sur l’attention à porter à ce qui nous entoure pour y déceler des traces du passé, des leçons pour l’avenir aussi.

Tractopelles pourrait être nommé album expérimental pour jeune lectorat. Le travail graphique et pictural emporte une poésie saisissante, faisant primer la fiction sur le documentaire. Les strates interprétatives du livre semblent autant de paliers d’entrée qui confondent les corrélations habituelles entre le genre de l’album et les petits enfants. Tractopelles s’ouvre en âges à un large lectorat.

Philippe Geneste

(1) Brémond cité par Bya, Joseph, « Persistance de la biographie », Le Discours social. Cahiers de l’Institut de littérature et de techniques artistiques de masse, n°1, août-septembre 1970, pp.23-32 – p.25.

 


29/06/2025

Prendre le handicap et la différence à bras le corps

Pour les plus jeunes et les petits

NOËL Sophie, Une Maman pour Tiki, illustrations Emmanuelle MOREAU, Utopiques, 2025, 32 p.

De beau format, le livre de Sophie Noël et Emmanuelle Moreau est un conte tendre qui se passe au Congo. Il réunit une petite fille, Kimya, et un petit garçon à peine plus âgé, Nono, autour de la naissance d’un agneau dans la bergerie dont s’occupe Kimya. L’intelligence de l’album provient du croisement subtil entre plusieurs thématiques : celle du handicap introduite par l’agneau né aveugle, celle de l’amitié qui solidarise les deux enfants face aux épreuves qui forment les péripéties de l’histoire, celle de la condition des enfants congolais dont la fonction de travailleur ou travailleuse participant à la condition économique de la famille est présente en arrière-plan. Kimya, l’héroïne, a tout pour plaire au jeune lectorat : elle est insouciante, généreuse, maline, vivant à fleur d’émotions. De plus, l’histoire étant aussi un récit animalier, avec l’agneau et une brebis devenant mère de substitution, comble les enfants lecteurs.

Tout, dans la création des autrices, vise à présenter un monde de simplicité, traversé de bout e bout d’empathie, et laisse percer les rêves de Kimya. Le présent de la situation dressée par la narration s’empreint ainsi d’un futur hypothétique dans lequel les petites lectrices ou petits lecteurs sont libres de pénétrer ou non. Plusieurs niveaux de lecture s’offrent, aucun n’ayant de prévalence sur l’autre, comme si les autrices avaient cherché par une tendresse compositionnelle à redoubler la tendresse diégétique. La générosité des illustrations, la douceur des couleurs, la finesse des détails, le jeu rêveur des arrière-plans mais aussi les contrastes d’atmosphères entre le sombre de l’inquiétude, de la crainte du danger et le clair dominant de la vie qui se tisse, de l’amitié qui s’y développe, tout ce travail graphique et pictural rehausse sans cesse la motivation des enfants à lire l’histoire d’Une Maman pour Tiki.

 

Pour les pré-adolescents et préadolescentes

VIGIER, Patricia, Bobine et pop-corn, le muscadier, 2025, 89 p. 11€50

En juillet 2013, dans la continuation de la Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école du 23 avril 2005, la Loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République (1) introduisait dans le Code de l’Éducation la notion d’école inclusive. Elle mettait ses pas dans un mouvement entamé le 11 février 2005 avec la Loi pour l’égalité des chances et des droits (2), et que le décret paru au Journal Officiel du 6 juillet 2024 en application de la Loi pour une école de la confiance (juillet 2019) poursuit. L’inclusion scolaire est donc montée en puissance au fil de ce premier quart du vingt-et-unième siècle.

Le récit de Patricia Vigier nous en fait partager quelques facettes à travers la vie d’une Unité Locale pour l’Inclusion Scolaire (ULIS) sise dans un collège. On y suit les élèves de l’ULIS : Émilie, la principale héroïne, Max, Ninon, Fabien, Élie, Rafaëla, Youri, leur enseignante Amaïa et un Accompagnant d’Élève en Situation de Handicap (AESH). Le livre n’aborde pas l’inclusion à proprement parler, les élèves n’étant jamais vu à l’intérieur des classes différentes où ils sont intégrés, mais seulement dans la salle de l’ULIS du collège, ce qui donne l’impression qu’ils sont toujours ensemble. Peut-être est-ce parce que l’ouvrage veut s’intéresser à l’inclusion de la structure dans l’établissement et au rapport général qu’entretiennent les élèves de l’ULIS avec les autres élèves et réciproquement.

Ainsi sont pointés les préjugés projetés sur les membres de l’ULIS, d’une part, et les difficultés affectives, psychologiques et socio-affectives rencontrées par les jeunes de l’ULIS. L’intrigue se noue autour du cas du harcèlement (3) d’Émilie par un groupe de garçons de classes générales du collège. En même temps, le roman raconte le travail interne à la classe de l’ULIS pour une émission radio qui donnera le titre au roman. L’autrice épouse sans distance le discours officiel sur l’inclusion scolaire, lissant son propos autour de sentiments, certes généreux, mais qui tendent à édulcorer les situations réelles.

Ce réalisme feutré est commun à de nombreux ouvrages du secteur de la littérature jeunesse (4), et on peut se demander s’il ne nuit pas au propos des auteurs. Ici, par exemple, Patricia Vigier propose, de manière presque documentaire, le suivi de la création de l’émission de radio, alors que dans le même temps, les relations conflictuelles trouvent toutes une solution heureuse, ce qui contrevient au réalisme affiché. Le feutrage d’empathie a cet effet de quitter l’exigence réaliste pour se projeter dans l’univers du souhait. La fin ainsi évite d’être déceptive mais l’univers scolaire s’en trouve édulcoré.

Quoi qu’il en soit, Bobine et pop-corn propose un roman pour tous les collégiens dont les collégiens « en situation de handicap » dans un langage adapté à tous. Nul doute que les CDI de collège et les bibliothèques des écoles primaires (pour les CM2) auront à cœur de le proposer aux élèves et que les médiathèques municipales sauront le mettre en avant dans leurs rayons.

Philippe Geneste

Notes

(1) Sur cette loi, lire Geneste Philippe, Le Travail de l’école, contribution à une critique prolétarienne de l’éducation. Contre l’école du tri social. Pour une éducation commune, polyvalente et polytechnique affronter les cohérences institutionnelles et patronales sur la formation, Yainville, éditions le Scorpion brun, 2018, 170 p. notamment les pages 25-32. Lire aussi : Geneste Philippe, Le Travail de l’école, contribution à une critique prolétarienne de l’éducation, La Bussière, éditions Acratie, 2009, 185 p. notamment les pages 15-80.

(2) Sur cette loi, lire Séro-guillaume, Philippe, Langue des signes, surdité et accès au langage, Chambéry, CNFEDS – Université Savoie Mont Blanc, 2020302 p. + 11 feuillets détachables détaillant les composantes et le principe d’une transcription de la langue des signes française (LSF).

 

 

25/05/2025

Dans l’enfance de l’émancipation

JEAN Didier & ZAD, Où Cours-Tu Petite Plume ?, Utopique, 40 p. + 1 CD

« Car au goût de la liberté, les poulets,

 eux, préférèrent le goût du blé »

Pour les petits enfants entendants, l’histoire sera accessible aisément par l’écoute du cédérom qui dure 14 minutes 13 secondes et que prolonge durant 5 minutes et 1 seconde, la chanson correspondante de l’histoire. En même temps, l’enfant pourra, aidé au début par l’adulte, suivre l’histoire par les images de l’album qui sont d’un assez grand format, aux couleurs chaleureuses et au papier doux. L’adulte peut aussi lire l’album à l’enfant et fouiller avec lui les images pour y retrouver les composants du récit, les détails et suivre l’enfant dans sa découverte propre. Ainsi, l’album de Didier Jean et Zad joue de trois approches d’une même histoire : l’écriture, l’image et l’enregistrement, soit la lecture et l’écoute. À cette richesse déjà notoire, il faut ajouter le quadruple vecteur générique : l’album, le conte, la musique et la chanson. Voilà un soin de conception et de composition qui suffirait à lui seul pour recommander l’ouvrage à l’achat comme son utilisation dans les classes ou dans les dispositifs de lecture parascolaire.

Mais l’histoire ? Petite Plume est une variante de La Chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet. Nul besoin d’avoir lu Daudet pour lire Jean & Zad, mais dans les deux cas la problématique de la liberté est posée avec, chez Jean & Zad, celle de la servitude volontaire. Petite Plume est un poussin malin, fugueur, et qui a soif de découvrir le monde en dehors du poulailler. Un jour, par hasard, cependant, il se trouve coincé en dehors du poulailler et va devoir passer la nuit dehors ; Il va connaître la peur, les effets paniquants de son imagination encore empreinte de son asservissement de membre d’une basse-cour.

Mais un ours le prend sous sa protection et avec lui, il va découvrir la beauté de la nature dont le vecteur principal est le racontage d’histoires : entrer dans l’imaginaire du récit, du conte, de la chanson, pour s’approcher au plus près du réel, le mieux voir, y apprendre, bref, faire connaissance avec tout ce qui n’est pas soi, avec l’environnement physique et vivant.

Anicet, le petit poussin aux petites plumes, va vouloir rapporter ses découvertes à la basse-cour. Au grand désespoir de son ami l’ours, il repart donc au poulailler. Là il va comprendre que les poules ne sont nourries que pour être rôties plus tard, il va comprendre que ses consœurs et confrères ont intériorisé leur servitude et volontairement préféré la sécurité de leur connu au risque de la liberté. Dépité, Petite Plume va choisir de repartir dans la vie libre, non sans ayant fait une adepte avec une poulette, elle aussi intrépide et voulant rompre les chaînes qui la mèneront inéluctablement à la casserole de la fermière.

Racontée sur le CD par la voix aux intonations humoristiques et de confiance de Gérad Bertin, le CD épouse la douceur des dessins réalistes et classiques mais ô combien appropriés au jeune lectorat. À cette voix s’ajoutent des chœurs et les voies chantées de Malo Marie et Danielle Jean, le tout composé, enregistré, mixé par Didier Jean. Quant aux illustrations, réalisées, mais cela n’est pas une découverte, avec brio, elles sont finement pensées. En effet, l’album ne comporte aucun visage humain. On ne voit que les trois-quarts du corps de la fermière vue du point de vue du poussin, c’est-à-dire en contre-plongée, des pieds à la poitrine, on revoit ensuite la fermière, mais au lointain emportant une malheureuse volaille à la cuisine, et surtout, de dos. Les humains jouent autant le rôle du loup du conte-fable de Daudet (remplacé ici par un renard lourdaud et grossièrement goulu) que le rôle de l’ogre du conte traditionnel. Et pour y échapper, il faut savoir déchiffrer les dressages sociaux. L’intelligence de l’album est de montrer que pour accomplir cette dernière tâche, Petite Plume a eu besoin de la société des animaux, de leurs histoires animalières et naturelles transmises de générations en générations. Où Cours-Tu Petite Plume ? n’est pas centré sur l’individu mais sur la nécessité pour le poussin de développer sa socialisation pour devenir lui-même et, peut-être, avec d’autres, bâtir un monde sans prison, sans entrave, sans tuerie. La liberté c’est le risque pris pour l’épanouissement de la part d’humanité que nie l’individualisme de nos sociétés autant que l’univers hiérarque contemporain à la recherche des profits… mais c’est là interprétation, preuve au moins que Où Cours-Tu Petite Plume ? est un livre qui ouvre la réflexion.

 

CHAZERAND Émilie, Jeannette, la vie du bon côté. La sieste, illustrations d’Anna GUILLET, Milan, 2025, 24 p. 10€90

Ils sont quatre : un petit être qui répond au nom de Jeannette, la régulatrice du groupe, Sergio l’ânon bougon, Lévi le castor et Max le gentil escargot tout baveux. Ils sont quatre figures animalières des petits enfants au moment de la sieste.

Or, Sergio n’a pas son doudou. Jeannette tente bien de recréer le lien émotionnel avec un autre objet, mais ça ne marche pas. Max lui propose bien le sien, mais Sergio le repousse comme ne lui correspondant pas, comme s’il ne pouvait pas être lui-même avec cet objet. Toute l’histoire va tourner autour de l’acceptation de Sergio d’un doudou autre que le sien mais où il se retrouverait, lui. Tant qu’il ne l’a pas trouvé, Sergio est trop désorienté pour dormir et laisser dormir ses amis. Il lui faut retrouver cette relation sécurisante à ce que représente pour lui le doudou, à savoir son univers affectif le plus intime et en ce sens inséparable de lui (1).

Heureusement, dans l’histoire d’Émilie Chazenard mis en dessin de couleurs par Anna Guillet, il va se trouver un objet que Sergio va accepter comme doudou : ce sera un objet neutre au sens de n’appartenant à personne, donc libre d’appropriation par l’affectivité du personnage qui est mal de par l’absence du sien. L’histoire montrerait donc que le doudou ne ferme pas l’enfant au monde et que la mère, si l’on suit Françoise Dolto, a peut-être varié les objets qui accompagnaient leurs relations, par exemple au moment de la tétée (2).

L’album, à lire aux enfants, va même plus loin. Jeannette, épuisée par les efforts qu’elle a fournis pour calmer l’agitation de Sergio, s’endort… sans son doudou…

Philippe Geneste

Notes: (1) C’est une caractéristique de l’objet transitionnel mis à jour par Winnicott avec le fait que cet objet est aussi « une possession de quelque chose qui n’est pas moi » (cité par Laplanche, Jean et Pontalis J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, sous la direction de Daniel Lagache, Paris, PUF, 1981, 523 p. – p.296). - (2) « C’est tout de même une relation de la mère avec lui, que l’enfant projette » sur l’objet transitionnel. Dolto, Françoise, Séminaire de psychanalyse d’enfants I, édition réalisée avec la collaboration de Louis Caldaguès, Paris, éditions du Seuil, 1991, 238 p. – pp.236-237.


16/03/2025

À la rencontre de la fragilité du monde

MONLOUBOU Laure, Azalée. La rencontre, illustrations Assia LERADI, amaterra, 2024, 48 p. 14€90

Cet album est un conte qui met en scène un grand père haut comme une pomme de pin et demie et sa petite fille Azalée, haute comme une pomme de pin. Le grand-père est calme, sage, herboriste de profession, naturaliste et botaniste. Il élève la petite Azalée, fougueuse, colérique, désobéissante et qui n’écoute rien. Ils vivent sur une île isolée, à l’abri des ravages des colonisations humaines et de leur cohorte de guerres meurtrières. Un jour Azalée va devoir aller chercher une plante mais, elle préfèrera vagabonder avec son ami l’araignée bleue, dompter un scarabée, et se perdre dans la forêt… Heureusement, le grand-père la retrouvera, mais un petit humain et une femme humaine construisent une maison dans les arbres. La vie peut-elle recréer l’équilibre perdu par l’arrivée inopinée de ces deux géants ?

Azalée. La rencontre interroge ainsi la notion même de rencontre, magnifiquement servie par les peintures à la gouache, au numérique aussi, aux pastels et aux crayons d’Assia Leradi. Un album gai dans un monde merveilleux dont la fin demande au tout jeune lectorat d’imaginer ce qu’il adviendrait avec l’irruption du réel humain.

 

GIQUEL Charline, Salade de fruits, L’Agrume, 2024, 48 p. 12€50

Saluons le soin éditorial de ce volume relié, à la couverture de gros carton et aux pages épaisses, le tout avec des coins arrondis pour que l’enfant ne se blesse pas. Ouvrir l’album c’est se voir offrir un bouquet de couleurs et jongler entre le dessin de grande dimension et la peinture miniaturiste…

L’ouvrage pourrait être considéré comme didactique : au fil des doubles pages la corbeille de fruit se remplit par addition…. Chaque fruit est désigné avant d’être déposé, et le livre se fait alors imagier. Mais définir l’ouvrage de didactique serait oublier la dynamique fantaisiste qui considérant chaque fruit comme un espace clos y fait loger un personnage. C’est là qu’intervient le miniaturisme. L’illustrations montre alors des décors, des lieux de vie intérieurs, des objets familiers… L’adulte accompagnant l’enfant dans sa lecture ne manquera pas, alors, de demander à ce dernier de repérer les choses et les êtres présents, et de les désigner de sa petite main.

L’album, on l’a compris se lira avec profit dès l’âge de deux ou trois ans. Mais les plus grands s’y égaieront jusqu’à la surprise de la partie finale avant que la nuit ne tombe sur la corbeille de fruits et son univers de vie.

 

FUJIYAMA Susuka, La Famille Matsuo, bilingue français-japonais, L’Harmattan jeunesse, 2024, 32 p. 10€

À travers une famille de grenouilles, le scénariste illustrateur Suzuka Fujiyama raconte la vie d’une famille japonaise habitant Tokyo et partant en fin de semaine prendre le vert. La mise en page importe, avec une page gauche qui comprend le texte japonais et sa traduction française et trois médaillons imagés représentant des détails de la page exclusivement illustrée de droite. Cette composition de la mise en page enrichit la lecture du jeune enfant lecteur, à la fois en l’invitant à scruter la page de droite et d’autre part en l’invitant à enrichir le sens produit par le texte lui-même. Entre les illustrations et le texte, le rapport est de redoublement. Les illustrations ajoutent une touche d’euphorie et d’humour alors que le texte narre de manière descriptive les différentes étapes de l’histoire. La présence de mots japonais, tous soigneusement explicités, s’ajoute au texte japonais qui court en bas des pages, en regard de la traduction française en haut.

Cette collection des « contes des 4 vents » poursuit ainsi sa route avec bonheur et pertinence en une époque où les replis nationalistes se font menaçants

Philippe Geneste

NB : En complément du conte de Suzuka Fujiyama, on proposera avec pertinence à l’enfant, les planches de bande dessinée de Kazuo Iwamura, Réflexions d’une grenouille. L’intégrale, paru chez Autrement jeunesse, en 2011.

 

MACHIDA, Naoko, Mimi le sumo, traduction d’Alice Hureau, éditions le Cosmographe, 2025, 40 p., 16€50

Les très jeunes lectrices et lecteurs de la commission lisezjeunesse ont beaucoup aimé cet album qui les a fait rire. Un chat boulanger, c’est rigolo. Un chat boulanger qui se prend pour un sumo, c’est surprenant. Des situations réalistes qui se prolongent en tableaux oniriques pour suivre la sieste du chat pendant que cuisent les petits pains, voilà qui installe dans l’imaginaire où l’impossible peut se réaliser. En fin d’ouvrage un petit répertoire des mots japonais ou des situations impliquant ces mots introduit l’enfant, à qui on l’explique, à une part de l’univers japonais. Car, en effet, les différents tableaux de l’album reproduisent dans l’ordre chronologique un combat entre sumotori.

Nul doute qu’en mettant en scène un animal familier, présent dans de nombreux foyers, l’album attire les enfants. Il faut ajouter aux raisons du succès de l’album la part imposante prise par le graphisme et la peinture du chat et des autres chats qui interviennent. Naoko Machida est en effet une peintre de chat qui a publié une vingtaine de livres qui les représentent, les évoquent et parlent deux.

Philippe Geneste avec la Commission Lisezjeunesse

09/03/2025

Un fait-divers

Langlois Denis, La Cavale du babouin, La Villedieu, 2024, 170 p. 14€

Le fait divers offre un scénario avec sa recherche des causes, son déroulement, ses péripéties, son dénouement. Ici, il semble bien que l’auteur recherche une description totale et précise, sans zone d’ombre, de la cavale de l’animal personnage principal du livre. Le lectorat va donc épouser la parole de l’auteur-narrateur pour comprendre et construire son interprétation de l’événement, un événement qui se clôt sur lui-même.

De plus, dans La Cavale du babouin, le fait divers se trouve ici lié à une dimension juridique (rapport de gendarmerie, rapport d’autopsie, ce qui fait approcher l’histoire racontée de la forme simple du cas (André Jolles). Plus que la loi, le narrateur s’enquiert des normes morales qui ont mené à la mort du babouin en cavale. Les normes ici reproduisent les valeurs humaines face à la mort et à la mise à mort. Le récit engage vers une réflexion sur la légitimité de la mise à mort d’un animal. Il interroge de quel côté est la faute : celui de la gendarmerie qui élimine l’animal supposé dangereux ou bien celui de l’anormalité d’un babouin en liberté du côté d’Étampes, situation qui contrevient à la vie paisible des habitants du coin… Littérature oblige, les recours, par l’auteur-narrateur, au Code pénal et aux lois, n’édulcore pas la centralité de cette interrogation à partir des valeurs.

Tout au long du récit, l’auteur-narrateur, soit en s’adressant au lecteur soit en s’adressant au personnage (le babouin) voire en dialoguant avec lui, pèse la véridicité des faits de la cavale : les journaux ont-ils dit la réalité ? Le parcours reconstitué est-il plausible ? le dossier judiciaire que l’auteur-narrateur s’est procuré, lève-t-il des ambiguïtés et efface-t-il des zones obscures ? Le lecteur est ainsi invité à décider au fur et à mesure de ce qui s’apparente de plus en plus à une enquête et non à une narration de faits constituant un événement. L’auteur le sollicite pour suivre la construction de l’histoire. Mais plus, l’auteur révisant et recomposant l’histoire se présente comme un lecteur (un relecteur) de la fable babouine ce qui ne manque pas de recadrer l’interprétation faite de ce qui est raconté par le récit. Les erreurs pointées sur le début de la relation des faits de la cavale servent alors à embarquer le lectorat dans une coopération interprétative de l’histoire.

Le fait divers transformé en nouvelle (l’auteur s’interroge à plusieurs reprises sur la brièveté relative de son livre) se trouve amplifié, quitte l’éphémérité des chroniques journalistiques pour devenir un cas à étudier en y cherchant des valeurs générales, en y interrogeant l’ordre immuable du monde référé (celui du fait-divers) et donc les valeurs qui le fondent. La référentialité est soigneusement instruite. Les lieux géographiques sont précisés même si les précisions sont moins documentaires que liées à la biographie de l’auteur. Malin, ce dernier, singeant la rédaction d’un fait divers dont la règle est la recherche (souvent vaine) de l’exhaustivité des circonstances et des faits, use des aller-retours sur les événements, pour revenir sur sa propre existence, ses actes et engagements. La nouvelle semble alors substituer, au fil des pages, la référentialité biographique à la référentialité du monde objectif. Comment le fait divers va-t-il se transposer en fait littéraire, voilà ce qu’il nous faut analyser.

Un dispositif savant d’énonciation

Ce qui caractérise, évidemment, La cavale du babouin ce sont les modalités du dispositif d’énonciation : un auteur s’affiche dans son identité, livrant au fil du texte maints éléments biographiques vérifiables. Or c’est lui qui raconte, il est donc aussi le narrateur et la nouvelle tend à se vêtir du genre de l’autobiographie. D’ailleurs, dès la première page, on lit : « C’était bien ma vie que je voulais raconter ». Mais cette vie va être narrée à travers le processus d’écriture (intention d’écrire sur un fait divers survenu en 1995, nous est-il dit, difficulté à trouver le ton d’un tel récit, puis remords et reprise du travail, avec mise en place d’une enquête a posteriori vingt-cinq ans plus tard, puis écriture et, enfin, effets sociaux – réels ou fictifs – de l’œuvre achevée).

Les instances d’interlocution sont au nombre de trois : l’auteur-narrateur, le babouin à qui il s’adresse à la deuxième personne et le lecteur qu’il sollicite souvent et interpelle. L’auteur-narrateur parle au babouin, entretient un monologue à lui adressé et, pour cela, prête à l’animal des arguments, des raisonnements et des sentiments. En voici des exemples : « Tu n’as pas de conseil à recevoir d’un petit écrivain » (p.73) ; « Tu le sais mieux que personne » (p.46). La cavale du babouin est, donc, assimilable à un récit animalier. D’autre part, l’auteur-narrateur ne cesse de solliciter le lecteur, l’interrogeant, lui prêtant des réactions et surtout, pointant auprès de lui la construction de son récit, en dévoilant des ficelles sous prétexte, par exemple, de réviser les informations glanées dans les journaux, le dossier judiciaire, les procès-verbaux de gendarmerie, et ce au fil du temps (ainsi cela nous est-il présenté) de l’enquête personnelle de l’auteur. La nouvelle y gagne à paraître une relation de faits authentiques puisque authentifiés par ladite enquête. Souvent l’adresse au babouin se double d’une adresse au lecteur, comme lorsque l’auteur commente la survenue d’un « employé de zoo nommé Dany » (p.24) ainsi : « Un nouveau personnage pour notre livre » (p.24). Il en va de même quand l’auteur déclare « Bon abrégeons, je sens que je te lasse » (p.112) ; ou encore « Reprenons l’histoire où nous l’avons laissée » (p.15). Il est évident que dans ces trois cas, les propos peuvent aussi bien s’adresser au babouin qu’au lecteur.

Ce dispositif énonciatif s’appuie sur une énigme qui reste en suspens (d’où vient le babouin), mais en la déplaçant vers la motivation qui a poussé les gendarmes à tuer l’animal aussi bien que vers les sentiments ambigus des habitants de la région d’Étampes à l’égard du babouin. Comme dans tout fait divers, il y a donc un mystère dans un contexte de peur. Mais alors que le fait divers rapporté dans un journal s’y fixe pour se centrer sur le crime, La cavale du babouin s’en sert pour glisser la fascination vers la victime, privilégiant la cavale de l’animal et la confusion que sa présence engendre dans l’esprit des habitants entre les détails vrais et les purs phantasmes où s’engouffrent leur imagination.

De plus, le dispositif énonciatif mis à découvert organise et fait éprouver le plaisir de la fiction plutôt qu’il n’incite le lectorat à éprouver la situation réelle. Ce triomphe de la littérature opère grâce au glissement du récit animalier en un récit rétrospectif de l’auteur sur sa vie ; par le questionnement sur le rapport criminel-victime ; par la dialectique soupçonneuse protection & sécurité-mise en danger & inconnu. Contrairement au fait divers journalistique, dans La cavale du babouin la conscience morale de la société ne triomphe pas mais se trouve sans cesse interrogée…

Les aller-retours, dont nous avons parlé précédemment, sont l’occasion de mettre en mouvement le jeu des trois instances de l’énonciation : l’auteur-narrateur, le personnage (le babouin), le lecteur. De plus, ces aller-retours ont pour fonction d’empêcher la solidification d’un sens unique à donner aux événements y compris la mort par arme à feu du babouin. En recomposant sans cesse la configuration de la cavale, l’auteur-narrateur repousse un sens objectif factuel pour y substituer une signification concrète traversée par des sentiments et des jugements de valeurs. Le lectorat est invité non pas à épouser seulement les faits, mais le glissement sur la vie de l’auteur de ces faits. Ainsi, la fiction et l’autobiographique l’emportent sur le fait divers journalistique. Dit autrement, La cavale du babouin fait un pied-de-nez à la littérature classique fondée sur le fait divers. Mais la nouvelle affirme les valeurs de l’expression littéraire et orchestre une victoire démultipliée des représentations tout en maintenant l’exigence de la vraisemblance. Soit une victoire de la littérature dans la compréhension du réel…

Du fait divers à la nouvelle

Contrairement au fait divers, le personnage (le babouin) échappe au stéréotype, ne serait-ce que par l’exceptionnalité qu’il soit un animal et que, d’autre part, l’auteur-narrateur s’identifie à lui, ce qui est déclaré page 165 : « Mais je suis porté par toi, par ta cause, par ta mort, par ta vie ». Et dès le début, page 15, un « nous » englobe le babouin (« tu ») et l’auteur-narrateur (« je »).

Comme aurait sûrement dit Roland Barthes des Essais critiques, le fait divers transposé en littérature captive parce qu’il déjoue toute prévisibilité. Et l’auteur s’appuie sur cette fascination. Transfiguré en nouvelle, le fait divers acquiert une dimension éthique sur la vie et la mort, sur la liberté et la contrainte sociale.

La nouvelle prend appui sur des sentiments contradictoires, susceptibles de développer voire susciter la réflexion. Ainsi, le geste des gendarmes pour tuer le Babouin oppose-il le discours socialement décrété « rationnel » de la sécurité des « citoyens » au jugement d’irrationnalité porté sur ce geste par l’opinion publique des habitants de Monnerville, par ailleurs effrayés dans un premier temps par la présence de l’animal sauvage.

Le dialogue incessant avec le babouin, un dialogue post-mortem, annule la distance neutralisante de la chronique judiciaire dont le texte, semble parfois vouloir revêtir le genre. Par-là, c’est le regard extérieur porté sur les faits qui s’amenuise et s’efface pour, à l’inverse, installer une vision intérieure empathique (à l’égard de la victime). Dès lors, les hypothèses d’interprétation des faits par l’auteur-narrateur deviennent celles du lectorat qui s’identifie, à travers l’auteur, à l’animal. On nous dira que c’est un trait souvent présent dans le fait divers : le lecteur tend à s’identifier à la victime, mais ici, l’identification porte aussi sur l’instance narrative de l’auteur. Et, en effet, l’opinion publique de Monnerville signale que l’univers réglé de la sécurité publique est dénoncé au profit d’une reconnaissance empathique de vivre une situation inconnue, de la sauvagerie incarnée (le babouin) et non criminelle… Alors, oui, c’est la reproduction spécifique d’une constante, mais elle est, dans La cavale du babouin doublée par l’identification de l’auteur au babouin, identification dont le narrateur explicite la teneur et désigne comme un argument de la mise en écriture dès le début du roman qu’il est plus juste de qualifier génériquement de nouvelle.

 

L’histoire interroge l’exemplarité même de la vie présentée comme une hypothèse vaine et orgueilleuse. Le récit déconstruit alors la notion de destin en réfutant la fatalité de ce qui arrive au babouin. Pour autant, La cavale du babouin inscrit-elle l’épisode dans le cours de l’Histoire ? Rien n’est moins sûr, l’identification avec la biographie de l’auteur-narrateur, la captivant dans les rets de la nouvelle et d’une mémoire littéraire plus que socialo-juridique. La nouvelle réussit à garder trace d’une existence méprisée et, plus inouï, à donner voix à la victime d’une bavure policière légalement couverte ;

Pour désigner le motif du livre de Denis Langlois à la dénomination de fait divers nous préférerons donc celle qui prévalait en 1863 avant l’invention du groupe nominal, : une nouvelle curieuse (au sens de provoquant la curiosité) et singulière. La cavale du babouin est tout à la fois une critique sociale, un récit pour la sauvegarde mémorielle d’un fait divers et une autobiographie par la procuration d’un récit animalier.

 Geneste Philippe