Anachroniques

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23/07/2023

Pour l’enfant de Lilly

 « L’écriture est la première rébellion, le vrai feu volé et voilé dans l’encre  

pour empêcher qu’on se brûle. » 

Kamel Daoud

 

MARICOURT, Thierry, Frérot Frangin. Hôtel Bestiole, Hôtel Bagnole, illustrations de Nathalie DIETERLÉ, Calicot, 2022, 64 p. 14€

Fidèles à leur volonté de présenter aux « enfants et adolescents des livres pour développer leur sens critique et pour rêver d’un monde tel qu’ils le méritent » comme celle de proposer des œuvres de qualité, les éditions Calicot ont publié le troisième tome de Frérot Frangin de Thierry Maricourt Hôtel Bestiole, Hôtel Bagnole.

 

Dans le premier tome déjà, Hôtel Zinzin, Hôtel Zonzon, se fait une première rencontre avec un homme lisant une correspondance en apparence oubliée, soigneusement rangée dans une boîte à chaussure. Ce sont des lettres jaunies, venues du passé, qui soufflent comme des bouffées de jeunesse sur ce lecteur ému ; elles sont écrites par deux frères dont on ne connait pas le prénom, seul leur lien de complicité familiale qui les unit l’emporte (1) et les désigne. Ils sont aux deux confins de l’adolescence : Frangin 19 ans, la quitte à peine, Frérot, 11 ans, est toujours enfant. S’il est écrit sans d’autres précisions que le narrateur, qui introduit et clôt le livre, est l’un des deux frères, sa voix adulte est bien distincte. Elle s’ajoute à celles de Frérot de Frangin qui, par leur correspondance, tissent la trame d’un roman à la fois polyphonique et épistolaire.

Cette correspondance, c’est Frérot qui l’initie. Lui qui ne reçoit jamais de lettre, demande à son grand frère de lui écrire. Il faut dire que tous deux sont brusquement éloignés : lui en classe de neige, Frangin en prison, pour aimer trop les belles voitures. Le roman dépeint avec un humour corrosif la privation de liberté, bien sûr, mais encore le mépris, la saleté, la promiscuité, l’autorité et la brutalité imposées aux prisonniers. Une société indigne se révèle qui exclut une jeunesse à peine sortie de l’enfance. De son côté, c’est une autre promiscuité, une autre brutalité de l’autorité, que Frérot déjoue avec insolence en compagnie de ses copains de la classe de neige.

Les portraits des deux frères qui s’adonnent à l’écriture, et aussi, risquant la chute, Frérot sur ses skis qui dévale une pente enneigée, les yeux et les mains, le corps tout entier pris par la lecture d’une lettre de Frangin, et aussi Frangin sensible au va et vient des araignées entre les barreaux qui le tiennent prisonnier, car pareille à leur danse son écriture brode comme une toile-rêve…, son écriture, celle de son frère, seules échappées permises contre l’enfermement… ces images et bien d’autres : une oreille tirée, meurtrie, qui forme un point d’interrogation face à l’autorité brutale, ou encore un soleil lumineux tressé, tricotté au-delà des murs… en accord parfait, les images, les dessins de Tardi offrent comme un tableau d’harmonie à la musique et aux mots, à la sensibilité de style qui caractérise l’écriture de Thierry Maricourt.

 

Le second tome de Frérot Frangin : Hôtel Resto, Hôtel Hosto apparaît tout d’abord, sous les traits fébriles du dessinateur Zaü, comme soufflé par des vents mauvais. Le narrateur lui-même dans son grenier de guingois semble en équilibre instable. Heureusement qu’un vieux fauteuil en sky noir l’accueille, et qu’il peut reprendre, en toute sécurité, la correspondance des deux frères. C’est que, mine de rien, Thierry Maricourt vient infliger aux deux frères, Frangin et Frérot, deux tourments qui émeuvent l’être humain : celui du temps et celui des sentiments.

Dans les lettres de Frérot, les mots crapahutent, se bousculent. La vie d’Inès, son amie, celle qu’il aime en secret, ne tient plus qu’à un fil, un fil très fin, ténu, fragile, à la merci d’une moindre brisure. Victime d’un accident de la route, elle est hospitalisée, la conscience bien loin, perdue dans le coma. Après l’affolement de l’urgence, après le temps bousculé, c’est maintenant le temps si pesant, si long de l’attente. Malgré l’angoisse qui l’envahit, Frérot reste le plus possible près d’elle, à son chevet. Lorsque sa bien-aimée s’éveillera cela sera non par un baiser, comme la princesse dans le conte, mais bien plus subtil, juste par le souffle de la présence de Frérot. Ce souffle et ce premier éclat de vie qui s’offrent à Inès lorsqu’à son éveil elle va poser « ses yeux sur [lui] ».

Frangin est sorti de prison. Enfin libéré, il travaille maintenant comme serveur dans un bar-restaurant à pizza, parfois sous les quolibets, les remarques désobligeantes de certains clients et l’autorité exploiteuse du patron. Mais Frangin est si heureux d’avoir rencontré Rachel, une jeune fille rayonnante, charmante, qui sait tant de choses et a pu changer de prénom comme on choisit une nouvelle robe. Rachel, qui parle tellement d’avenir, en oublie le présent et Frangin a tant de temps à rattraper, à retrouver, celui qu’on lui a volé en prison et maintenant en l’exploitant, qu’il ne peut se soumettre aux exigences de la jeune fille et à ce temps à venir déjà étouffé. Frangin semble parti bien loin, au bord du gouffre de son désespoir. C’est de là, pour ne pas sombrer, qu’il appelle son petit frère et le refuge de sa tendresse, de son insouciance.

Les lettres des deux frères, très sensibles, se terminent par le poème émouvant de Frérot à Frangin lui demandant de revenir car sans lui, sans ses mots et ses écrits, sa vie ne serait que ratures.

 

Sur la première page de couverture du troisième tome, Hôtel Bestiole, Hôtel Bagnole, les visages dessinés par Nathalie Dieterlé s’annoncent bien penauds. Cependant le grenier a retrouvé sa sérénité. Un voile de poussière, rassurant, sert de refuge à de nombreuses bestioles. Là se devine, tel un ours débonnaire, l’empilement cendré de boîtes à chaussure qui protègent les lettres des deux frères. Et c’est en toute tranquillité que l’homme qui lit se penche sur une nouvelle correspondance.

L’image en couverture ne se trompe pas : c’est bien un petit chat mort que Frérot tient dans ses bras. Un petit chat tué par des mains criminelles. Il écrit à Frangin, avec des mots de colère, de rage, et d’une grande vivacité, comment, avec sa bande qui habite le même immeuble, composée d’Ines, Clément, Aboubakar, Pauline, Julia, Akim, fut découvert ce crime. Leur chagrin mis de côté, une enquête sera menée, le chat sera vengé, les enfants se méfiant –en dignes adeptes des préceptes de Frangin– de la justice sociale, couleur et senteur « barbecue ».

Frangin répond avec verve à Frérot. Lui a trouvé un nouveau boulot, dans un garage où il répare des voitures : le garage Confiance (nom donné par le patron pour appâter les clients). De fil en aiguille, de jeux de mots en calembours, les deux frères, qui détestent les crimes humains dont sont victimes les animaux et réfractaires à tous les enfermements, toutes les prisons, élaborent un plan visant à libérer des bêtes en cage dans une animalerie. C’est un projet, un rêve insolent, venus de leur amour pour une chanson de Pierre Perret « Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux » (2). Mais avant cela, facétieux, Frérot en vient à offrir sa blague à la Pierre Perret, une devinette qui peut se traduire ainsi : qu’a-t-il bien pu arriver, et où sont donc passés les petits poissons d’une sole esseulée sur une plage de sable, l’été ?

Puis le criminel-tueur de chat est découvert et chât de la façon la plus insolente qu’il soit. C’est cette insolence et les couleurs choisies par Nathalie Dieterlé pour peindre les visages d’enfants du roman qui amènent les souvenirs de « jolies colonies de vacances » où les monos, en soirée, ne savaient comment calmer les petits excités qui n’entendaient jamais « les clochettes tintinnabuler ». Puis, parfois, à la nuit tombée, s’insinuait, jusqu’à émouvoir les étoiles, la chanson de Lilly, elle, qui si jolie, venait de bien loin, des Somalies,

« Dans un bateau plein d’immigrés,

Qui venaient tous de leur plein gré,

Vider les poubelles à Paris »

Mais malgré l’exil, malgré le racisme,

« elle rencontrera quelqu’un de bien, Lilly »

assure le poète et

« L’enfant qui naîtra un jour

Aura la couleur de l’amour

Contre laquelle on ne peut rien »

Aussi, ne pleure plus « Mon p’tit Loup », vois comme Frérot, Frangin et leurs copains se jouent des malfrats, qui ne tirent un plaisir aigre que par leur cruauté. « Mon p’tit Loup », ce roman est pour toi. Il est aussi pour l’enfant de Lilly et pour toutes les Lilly et tous leurs amants. Il est aussi pour toi qui te demandes comment tu pourrais vivre sans lire, sans cet univers insoupçonné où les mots sont tissés comme des joyaux, eux qui traduisent parfois une de tes pensées, un de tes rêves à peine esquissés ; toi qui admires tant cette générosité où les écrits se cachent, s’épanouissent, jusqu’à l’offrande d’une lecture.

Ce roman enfin est pour toi qui terres dans tes cahiers tes révoltes étouffées, tes paroles murées, toutes les errances, les détresses de ta solitude.

Annie Mas

Notes

(1) Tous les mots en italique, exceptés ceux entre guillemets, sont empruntés au blog Lisezjeunessepg daté du 6 juin 2021 « Ces yeux sur moi » qui présente ces deux premiers tomes.

(2) Lire aux éditions EPO, La Parole en chantant, Show-business et idéologie de Thierry Maricourt, où il rend hommage à la poésie du chanteur.