« L’écriture est la première rébellion, le vrai feu volé et voilé dans l’encre
pour empêcher qu’on se brûle. »
Kamel
Daoud
MARICOURT, Thierry, Frérot Frangin. Hôtel Bestiole,
Hôtel Bagnole, illustrations de Nathalie DIETERLÉ, Calicot, 2022, 64 p. 14€
Fidèles à leur volonté de
présenter aux « enfants et adolescents des livres pour développer leur
sens critique et pour rêver d’un monde tel qu’ils le méritent » comme
celle de proposer des œuvres de qualité, les éditions Calicot ont publié le
troisième tome de Frérot Frangin de Thierry Maricourt Hôtel
Bestiole, Hôtel Bagnole.
Dans le premier tome déjà, Hôtel
Zinzin, Hôtel Zonzon, se fait une première rencontre avec un homme
lisant une correspondance en apparence oubliée, soigneusement rangée dans une
boîte à chaussure. Ce sont des lettres jaunies, venues du passé, qui soufflent
comme des bouffées de jeunesse sur ce lecteur ému ; elles sont écrites par
deux frères dont on ne connait pas le prénom, seul leur lien de complicité
familiale qui les unit l’emporte (1) et les désigne. Ils sont aux
deux confins de l’adolescence : Frangin 19 ans, la quitte à peine, Frérot,
11 ans, est toujours enfant. S’il est écrit sans d’autres précisions que le
narrateur, qui introduit et clôt le livre, est l’un des deux frères, sa voix
adulte est bien distincte. Elle s’ajoute à celles de Frérot de Frangin qui, par
leur correspondance, tissent la trame d’un roman à la fois polyphonique et
épistolaire.
Cette correspondance, c’est
Frérot qui l’initie. Lui qui ne reçoit jamais de lettre, demande à son grand
frère de lui écrire. Il faut dire que tous deux sont brusquement
éloignés : lui en classe de neige, Frangin en prison, pour aimer trop les
belles voitures. Le roman dépeint avec un humour corrosif la privation de
liberté, bien sûr, mais encore le mépris, la saleté, la promiscuité, l’autorité
et la brutalité imposées aux prisonniers. Une société indigne se révèle qui
exclut une jeunesse à peine sortie de l’enfance. De son côté, c’est une autre
promiscuité, une autre brutalité de l’autorité, que Frérot déjoue avec
insolence en compagnie de ses copains de la classe de neige.
Les portraits des deux frères qui
s’adonnent à l’écriture, et aussi, risquant la chute, Frérot sur ses skis qui
dévale une pente enneigée, les yeux et les mains, le corps tout entier pris par
la lecture d’une lettre de Frangin, et aussi Frangin sensible au va et vient
des araignées entre les barreaux qui le tiennent prisonnier, car pareille à
leur danse son écriture brode comme une toile-rêve…, son écriture, celle
de son frère, seules échappées permises contre l’enfermement… ces images
et bien d’autres : une oreille tirée, meurtrie, qui forme un point
d’interrogation face à l’autorité brutale, ou encore un soleil lumineux tressé,
tricotté au-delà des murs… en accord parfait, les images, les dessins de Tardi
offrent comme un tableau d’harmonie à la musique et aux mots, à la
sensibilité de style qui caractérise l’écriture de Thierry Maricourt.
Le second tome de Frérot
Frangin : Hôtel Resto, Hôtel Hosto apparaît tout d’abord, sous les
traits fébriles du dessinateur Zaü, comme soufflé par des vents mauvais. Le
narrateur lui-même dans son grenier de guingois semble en équilibre instable. Heureusement
qu’un vieux fauteuil en sky noir l’accueille, et qu’il peut reprendre, en toute
sécurité, la correspondance des deux frères. C’est que, mine de rien, Thierry
Maricourt vient infliger aux deux frères, Frangin et Frérot, deux tourments qui
émeuvent l’être humain : celui du temps et celui des sentiments.
Dans les lettres de Frérot, les
mots crapahutent, se bousculent. La vie d’Inès, son amie, celle qu’il aime en
secret, ne tient plus qu’à un fil, un fil très fin, ténu, fragile, à la merci
d’une moindre brisure. Victime d’un accident de la route, elle est hospitalisée,
la conscience bien loin, perdue dans le coma. Après l’affolement de l’urgence,
après le temps bousculé, c’est maintenant le temps si pesant, si long de
l’attente. Malgré l’angoisse qui l’envahit, Frérot reste le plus
possible près d’elle, à son chevet. Lorsque sa bien-aimée s’éveillera cela sera
non par un baiser, comme la princesse dans le conte, mais bien plus subtil,
juste par le souffle de la présence de Frérot. Ce souffle et ce premier éclat
de vie qui s’offrent à Inès lorsqu’à son éveil elle va poser « ses yeux
sur [lui] ».
Frangin est sorti de prison.
Enfin libéré, il travaille maintenant comme serveur dans un bar-restaurant à
pizza, parfois sous les quolibets, les remarques désobligeantes de certains
clients et l’autorité exploiteuse du patron. Mais Frangin est si heureux
d’avoir rencontré Rachel, une jeune fille rayonnante, charmante, qui sait tant
de choses et a pu changer de prénom comme on choisit une nouvelle robe. Rachel,
qui parle tellement d’avenir, en oublie le présent et Frangin a tant de temps à
rattraper, à retrouver, celui qu’on lui a volé en prison et maintenant en
l’exploitant, qu’il ne peut se soumettre aux exigences de la jeune fille et à
ce temps à venir déjà étouffé. Frangin semble parti bien loin, au bord du
gouffre de son désespoir. C’est de là, pour ne pas sombrer, qu’il appelle son
petit frère et le refuge de sa tendresse, de son insouciance.
Les lettres des deux frères, très
sensibles, se terminent par le poème émouvant de Frérot à Frangin lui demandant
de revenir car sans lui, sans ses mots et ses écrits, sa vie ne serait que
ratures.
Sur la première page de
couverture du troisième tome, Hôtel Bestiole, Hôtel Bagnole, les
visages dessinés par Nathalie Dieterlé s’annoncent bien penauds. Cependant le
grenier a retrouvé sa sérénité. Un voile de poussière, rassurant, sert de
refuge à de nombreuses bestioles. Là se devine, tel un ours débonnaire,
l’empilement cendré de boîtes à chaussure qui protègent les lettres des deux
frères. Et c’est en toute tranquillité que l’homme qui lit se penche sur une
nouvelle correspondance.
L’image en couverture ne se trompe
pas : c’est bien un petit chat mort que Frérot tient dans ses bras. Un
petit chat tué par des mains criminelles. Il écrit à Frangin, avec des mots de
colère, de rage, et d’une grande vivacité, comment, avec sa bande qui habite le
même immeuble, composée d’Ines, Clément, Aboubakar, Pauline, Julia, Akim, fut découvert
ce crime. Leur chagrin mis de côté, une enquête sera menée, le chat sera vengé,
les enfants se méfiant –en dignes adeptes des préceptes de Frangin– de la
justice sociale, couleur et senteur « barbecue ».
Frangin répond avec verve à
Frérot. Lui a trouvé un nouveau boulot, dans un garage où il répare des
voitures : le garage Confiance (nom donné par le patron pour appâter les
clients). De fil en aiguille, de jeux de mots en calembours, les deux frères,
qui détestent les crimes humains dont sont victimes les animaux et réfractaires
à tous les enfermements, toutes les prisons, élaborent un plan visant à libérer
des bêtes en cage dans une animalerie. C’est un projet, un rêve insolent, venus
de leur amour pour une chanson de Pierre Perret « Ouvrez, ouvrez la cage
aux oiseaux » (2). Mais avant cela, facétieux, Frérot en vient à
offrir sa blague à la Pierre Perret, une devinette qui peut se traduire
ainsi : qu’a-t-il bien pu arriver, et où sont donc passés les petits
poissons d’une sole esseulée sur une plage de sable, l’été ?
Puis le criminel-tueur de chat est
découvert et châtié de la façon la plus insolente qu’il soit. C’est
cette insolence et les couleurs choisies par Nathalie Dieterlé pour peindre les
visages d’enfants du roman qui amènent les souvenirs de « jolies
colonies de vacances » où les monos, en soirée, ne savaient comment
calmer les petits excités qui n’entendaient jamais « les clochettes
tintinnabuler ». Puis, parfois, à la nuit tombée, s’insinuait, jusqu’à
émouvoir les étoiles, la chanson de Lilly, elle, qui si jolie, venait de bien
loin, des Somalies,
« Dans
un bateau plein d’immigrés,
Qui venaient
tous de leur plein gré,
Vider les
poubelles à Paris »
Mais malgré l’exil, malgré le
racisme,
« elle
rencontrera quelqu’un de bien, Lilly »
assure le poète et
« L’enfant
qui naîtra un jour
Aura la
couleur de l’amour
Contre
laquelle on ne peut rien »
Aussi, ne pleure plus « Mon
p’tit Loup », vois comme Frérot, Frangin et leurs copains se jouent
des malfrats, qui ne tirent un plaisir aigre que par leur cruauté. « Mon
p’tit Loup », ce roman est pour toi. Il est aussi pour l’enfant de
Lilly et pour toutes les Lilly et tous leurs amants. Il est aussi pour toi qui
te demandes comment tu pourrais vivre sans lire, sans cet univers insoupçonné
où les mots sont tissés comme des joyaux, eux qui traduisent parfois une de tes
pensées, un de tes rêves à peine esquissés ; toi qui admires tant cette
générosité où les écrits se cachent, s’épanouissent, jusqu’à l’offrande d’une
lecture.
Ce roman enfin est pour toi qui
terres dans tes cahiers tes révoltes étouffées, tes paroles murées, toutes les errances,
les détresses de ta solitude.
Annie Mas
Notes
(1)
Tous les mots en italique, exceptés ceux entre guillemets, sont empruntés au blog Lisezjeunessepg
daté du 6 juin 2021 « Ces yeux sur moi » qui présente ces
deux premiers tomes.
(2)
Lire aux éditions EPO, La Parole en chantant, Show-business et idéologie de
Thierry Maricourt, où il rend hommage à la poésie du chanteur.