Anachroniques

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10/05/2026

Pour les oubliés de l’Histoire

Vuillard, Éric, Les Orphelins Une histoire de Billy the Kid, récit, Arles, Actes Sud, 2026, 163 p. 20€90

Le titre annonce que Billy the Kid va devenir un personnage type. « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques » (p.99).

À travers lui, c’est la conquête de l’Ouest, l’imaginaire de la frontière, les légendes officielles cultivées des États-Unis d’Amérique qui vont être mis sur la sellette de l’Histoire. La notation sous le sous-titre à l’allure d’annonce de la biographie, précise le caractère fictif du livre qu’ouvre le lecteur ou la lectrice. Dès la couverture, le lectorat s’attend à une plongée dans la constitution des États-Unis d’Amérique à travers l’histoire d’un individu représentatif de la population pauvre, soumise dès la naissance à la violence de conditions de vie intrinsèquement dépendantes d’une idéologie de prédations, de subtilisations, de vols, d’assassinats, alimentée par les justifications politiques, racistes et génocidaires. Avec Les Orphelins, Billy the Kid devient la figure des pauvres, du « petit peuple innombrable » (p.104), celle des enfants n’ayant connus que la misère et la violence et ayant dû lutter pour leur vie. Billy the Kid incarne ces enfants pétris de traumatismes en tous genres, notamment affectifs et psychologiques : « Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n’importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n’importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais » (p.103-104).

À travers son histoire reconstituée autant que galvanisée par les incertitudes et les lacunes biographiques, Billy the Kid est mué en un personnage type. Il porte avec lui l’histoire des États-Unis d’Amérique : « Et puisque la société n’est jamais rien d’autre que la contrefaçon de ses principes, aussitôt la concurrence dégénère en tueries, la liberté se frelate en crimes, et l’histoire de l’Amérique sert un scénario de Frank Capa joué par des voleurs » (p.42). L’histoire de Billy the Kid se déroule à la fin du dix-neuvième siècle : « Dans sa phase terminale, la colonisation du continent, de loin en loin encadrée par l’armée, a été abandonnée à de petits délinquants, sous-traitée à des hordes de va-nu-pieds, de vagabonds et de voleurs » (p.51). Car, en effet, « On avait impérieusement besoin d’eux. La grande propriété avait besoin d’eux, les hommes d’affaire avaient besoin d’eux. On n’avait jamais vu une chose pareille, un État construit en moins d’un siècle, torchonné à la six-quatre-deux. Les truands eurent leur âge d’or » (p.61). Le livre fouille l’impensé des États-Unis d’Amérique : le génocide des indiens, les spoliations de terres, les vols des sols et territoires, les meurtres en collusion avec la religion, l’argent et la propriété. Le livre montre l’envers du mythe du self made man, à savoir l’individualisme exacerbé par l’hymne à la concurrence. Il démontre le socle de la démocratie c’est-à-dire « l’ombre de ces millions de dollars, l’envers du suffrage universel » (p.78), et le « goût pour la hiérarchie et l’ordre » (p.110).  

Quand l’establishment américain n’a plus besoin du Kid, il le liquide : « À cette étape de l’Histoire américaine, le Kid et ses semblables ont joué leur petit rôle dans la marche du monde, ils ne sont désormais plus nécessaires à l’épanouissement primitif des grandes inégalités. Les gros éleveurs texans, exaspérés par les maraudes répétées de leur bétail, organisèrent soudain de vastes chasses à l’homme afin de récupérer leur bien et mettre un terme à la carrière du Kid. Une fois la colonisation achevée, le petit peuple errant de garçons vachers, de brigands et de voleurs devenait insupportable. C’était à présent une population parasitaire, interstitielle, se nourrissant des déchets du grand élevage, des récréments que la civilisation moderne ne parvenait plus à assimiler dans sa grande calculation des profits et pertes » (pp.122-123).

Le livre d’Éric Vuillard lit l’histoire à partir de la vie de ceux d’en bas « gardiens de troupeaux, meuniers, vachers, charpentiers allaient avoir leur mot à dire » (p.105), et non pas à travers l’histoire officielle rémunérée par les grands propriétaires, les conquérants, les chefs de la finance, les gouverneurs, les faiseurs de lois et les cadres de la police. Le style enlevé mais aussi âpre, épouse le rythme d’une vie menée à cent à l’heure, suffoquant sous les risques, toujours en alerte, sans perspective, obligée de coller au présent immédiat où toute pureté se ruine. L’acte littéraire vient alors à la rescousse de ces vies, en élaborant un récit par lequel les oubliés perpétuels des Histoires officielles, c’est-à-dire les peuples, retrouvent non pas leur voix mais traces de leurs sensibilités, de leurs espérances assassinées, de leurs malheurs, de leurs douleurs, de leurs fibres à nu, de leurs ressentiments et tout au fond d’eux,  de ce qu’ils ont sûrement longuement dû taire de tendresse, d’amour, de volonté de vivre sans les contraintes qui les ont exploités.

Philippe Geneste

 

28/12/2025

La biographie constructive des jeunes années de Vincent Van Gogh

Salma, Sergio, Vincent avant Van Gogh, mise en couleur Amelia NAVARRO, Glénat, 2025, 143 p. 24€

Une erreur sempiternelle des biographies est d’envisager la vie de la personne, dès la plus tendre enfance, comme « un ensemble cohérent et orienté » (1). L’artiste est ainsi possédé par sa création et toute sa vie est « l’expression unitaire d’une intention (…) qui s’annonce dans toutes les expériences » (2) qu’il traverse. Une telle conception de la biographie fait concession à l’idéologie du don, du préformisme et l’hagiographie n’est pas loin de supplanter la biographie. Ce type de biographie présente une logique inébranlable menant les événements, le chronologique n’apparaissant que comme une illustration du propos a-historique.

La bande dessinée de Sergio Salma évite cet écueil en emmenant le lecteur au cœur de la jeunesse (de l’enfance à sa vie de jeune homme) de Vincent van Gogh. Le récit suit les expériences familiales où se noue le goût du dessin, les expériences de l’adolescent indécis sur ses projets professionnels, le jeune homme employé dans les magasins d’art puis en quête d’une vocation de pasteur qui sera un échec. L’ouvrage instruit le lectorat sur les blessures de la vie ressenties par le jeune homme, sur son expérience du milieu de l’art commercial et son goût pour les artistes en marge. Il nous fait entrer dans le besoin de spiritualité sociale qu’éprouve Vincent et ses tentatives romantico-messianiques pour la concrétiser.

Vincent avant Van Gogh, en tant que biographie, vaut en ce qu’elle démontre qu’il n’y a pas de projet originel directement explicatif du devenir peintre de Van Gogh. En revanche, il y a la vie, des faits de vie, et Sergio Salma choisit de les suivre sans les inscrire, a priori, dans une finalité instruite par la gloire posthume du peintre. Le personnage de Van Gogh y apparaît se cherchant, trébuchant, s’enthousiasmant, s’engageant puis échouant, recommençant vers une autre voie. Pas de projet inhérent et atemporel à son itinéraire, juste la vie dans ce qu’elle offre de choix et de ce que le personnage en a saisi pour faire sa vie. Par exemple, si le biographe souligne la précocité de l’attirance pour le dessin, il en souligne, tout autant, la pratique sans visée professionnelle mais à but de plaisir et de transcription de moments contemplatifs ou réflexifs.

La bande dessinée suit la trajectoire sociale du jeune Vincent, décrit le milieu du commerce de l’art où il a été apprenti puis employé, les luttes intestines dans ce champ culturel qu’il a pu observer. L’espace social, celui de la famille nucléaire d’abord, puis celui de la famille élargie (rôle des oncles), poussent l’adolescent et le jeune homme à l’intégration dans le milieu de la bourgeoisie commerçante. L’espace social des marchands d’art lui permet de découvrir des artistes et de structurer ses goûts pour la peinture non commerciale. La traversée de ces espaces s’accomplit avec une sourde inquiétude de Vincent devant les choix de la vie, une inquiétude inséparable de la sincérité érigée en vectrice éthique de sa vie. Le jeu de la mise en couleur d’Amelia Navarro se fait alors splendide par son à-propos.

La bande dessinée montre aussi comment l’appétence de Vincent pour le dessin grandit en même temps que ses préoccupations religieuses et sociales évoluent. Tout son parcours décrit la lente maturation de cette éthique de la sincérité qui lui fait mettre l’art commercial au ban de l’art, et l’amène à ressentir la vie immanente des objets, des personnes, des relations humaines et sociales. C’est alors seulement qu’il décide de vivre de sa peinture. Vincent se construit en tant qu’homme en élaborant cette exigence de l’immanence des êtres et des choses, du dessin et du milieu, de la couleur et de la lumière ambiante.

Loin de « la biographie conçue comme intégration rétrospective de toute l’histoire personnelle du “créateur” dans un projet purement esthétique » (3), Sergio Salma propose là une biographie constructive dont on ne soulignera jamais assez combien il serait important que le jeune lectorat préadolescent et adolescent puisse y avoir accès. En effet, l’ouvrage montre que le « projet personnel », imposé par l’institution scolaire selon un schème figé et innéiste, est, dans la vraie vie, une construction patiente et qui doit se fonder, non sur une conception idéelle purement abstraite, mais sur les expériences, tentatives, erreurs, réussites, joies et déplaisirs ou souffrances de la personne.

La biographie de Sergio Salma déjoue le pôle innéiste des biographies d’artistes, en ne figeant pas Vincent dans la stature dans laquelle la postérité l’a pétrifié. L’auteur raconte une existence non une vocation. Ainsi, à l’intérêt propre à la biographe, en tant que contribution à la connaissance de Vincent Van Gogh, s’ajoute un intérêt pédagogique pour le jeune lectorat à l’âge des identifications et des fascinations pour des icônes.

Philippe Geneste

Notes : (1) Bourdieu, Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, éditions du seuil, 1992, 486 p. – p.263. – (2) Ibid. – (3) Ibid., p.268.

07/12/2025

À une des sources du martyre actuel du peuple congolais

PITZ Nicolas, La Dent. La décolonisation selon Lumumba, dessin Pierre LECRENIER, Glénat, 2025, 144 p., 23€

Cette bande dessinée se saisit de la vie de Patrice Emery Lumumba (1925-1961), un rare noir à avoir pu faire des études et pour cela catégorisé dans la caste des « évolués » par le colonisateur belge. En grande complicité, le scénariste et le dessinateur s’attachent à rendre palpable l’époque du milieu du vingtième siècle dans les colonies occidentales, ici, celle du Congo Belge. Le dessinateur, notamment par le travail sur les couleurs, rend l’origine paysanne de Lumumba (l’épisode de sa visite de son village). Le récit suit l’évolution de Lumumba à partir d’une aspiration profonde de justice et d’antiracisme.

On le voit faire ses premiers pas dans le journalisme et une forme de syndicalisme. Dans les années mille neuf cent cinquante, se lèvent les revendications nationalistes et Lumumba rêve « d’un Congo uni, libre et unifié au-delà de la mosaïque des peuples qui le composent ». En 1958 il devient un dirigeant du mouvement national congolais (MNC) qui se distingue de l’Abako, un autre mouvement de libération nationale, en ce qu’il refuse une identité ethnique comme ressort de l’indépendance. Lumumba sera en 1958 invité à intervenir à la tribune de la Conférence panafricaine d’Accra, aux côtés de Mandela, Fanon … Il y dénoncera les facteurs qui entravent l’émancipation des pays d’Afrique : « Parmi ces facteurs, on trouve le colonialisme, l’impérialisme, le tribalisme et le séparatisme religieux qui, tous, constituent une entrave sérieuse à l’éclosion d’une société africaine harmonieuse et fraternelle ».

Le 13 janvier 1959, c’est l’indépendance du Congo. Mais la Belgique, pays colonisateur, intrigue avec des appuis locaux parmi les élites locales et au sein même du parti de Lumumba (il se créera un second MNC-Kalonji en face du MNC-Lumumba). De cette période d’agitation sortira l’indépendance arrêtée le 30 juin 1960. Mais entre les partisans du fédéralisme sur base ethnique appuyé par la métropole coloniale comme par l’église catholique, fédéralisme suscité par l’intérêt belge pour les régions minières au sous-sol riche du Katanga, et les partisans d’un Congo uni (« je vous demande de tous oublier les querelles tribales qui nous épuisent » dit Lumumba s’adressant aux congolais), le torchon s’embrase. Lumumba, au pouvoir du 30 juin au 5 septembre 1960, échappe à des tentatives d’assassinat commanditées par les USA, ou par la France qui agit de concert avec la Belgique. Celle-ci complote avec l’Union Minière, société fondée par le roi Léopold II, qui exploite les mines de cuivre du Haut-Katanga, et qui est liée à des intérêts américains et britanniques, pour conserver la mainmise sur les richesses du pays. C’est dans ce contexte, où les impérialismes veulent priver les Congolais de la maîtrise de leur pays, où l’ONU soutient les impérialistes (américains, belges, britanniques, occidentaux en général) qui attisent les menées sécessionnistes des régions du Congo, en manipulant les divisions internes au camp indépendantiste, que Lumumba va être destitué de son poste de premier Ministre par le vieux compagnon nationaliste modéré Kasa-Vubu, président du Congo imposé par le pouvoir belge. Cette destitution sera suivie neuf jours plus tard par le premier coup d’Etat d’un certain Mobutu, chef d’état-major de l’Armée nationale congolaise. Lumumba tentera de rejoindre ses partisans mais il sera arrêté, torturé, assassiné, ainsi que ceux qui l’accompagnaient. Ses tortionnaires, sous l’égide d’un représentant de l’impérialisme, vont ensuite découper son cadavre avant de le dissoudre dans de l’acide.

La bande dessinée commence par le témoignage d’un des bourreaux belges de Lumumba qui avait conservé, comme une relique de « ses exploits », une dent du révolutionnaire africain supplicié. En centrant une partie de la biographie sur des histoires particulières, le scénariste facilite l’entrée du lecteur ou de la lectrice au cœur de la période relatée et rend sensible les obstacles multiples auxquels se trouve confronté Lumumba, pendant sa lutte pour l’indépendance et après. Les auteurs de La dent. La décolonisation selon Lumumba introduisent pour le besoin de leur récit des éléments fictionnels mais en prise avec les mouvements sociaux et idéels de l’époque. Par exemple, le personnage de Pauline, la compagne de Lumumba, introduit une réflexion féministe au cœur de la question antiraciste et anticoloniale.

La bande dessinée est créée par deux auteurs belges, qui ont grandi avec le refoulé du passé colonial. L’assassinat de Patrice Lumumba entretient la mauvaise conscience du pays. Le gouvernement belge l’a commandité au président sécessionniste katangais à sa botte, Moïse Tshombé. Ce sont des soldats katangais qui ont exécuté, sous les yeux de militaires belges et de Tsombé lui-même, Patrice Lumumba. La bande dessinée met aussi en perspective la souffrance du peuple congolais depuis sa conquête par l’impérialisme européen jusqu’à aujourd’hui. Le martyre de Lumumba met en lumière le martyre actuel des Congolais toujours soumis à la prédation des impérialismes. La dent. La décolonisation selon Lumumba actualise l’inébranlable vers du poème « Souffles » de Birago Diop : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. »

Philippe Geneste

Nota Bene : en complément on peut conseiller aux jeune lectorat l’excellente biographie de Pinguilly, Yves, Patrice Lumumba, la parole assassinée, Oskar éditions, collection histoire et société, 2010, 97 p. (lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 22 novembre 2015).

 


21/09/2025

Terre et toile ou la fabulation de l’art

DOOREN Edith van, Mémoires minérales, CotCotCot éditions, 2025, 24 p. 10€90

Cet ouvrage peut être un album de petit format, un album de poche. Il peut être un conte, dont la formule inceptive « Ça se passerait » semble le pendant du Il était une fois. Mais le livre peut être aussi une suite poétique où texte et aquarelles s’abouchent en une propédeutique à la narration. Le titre lui-même laisse ouvert le choix du genre auquel rattacher Mémoires minérales. En effet, le pluriel du substantif du titre semble orienter vers une lecture séparée de chaque texte et de l’image qui l’accompagne, quand le texte occupe la page de gauche et l’image la page de droite, mais d’autres fois, c’est le texte qui accompagne l’image. Il se crée ainsi, non pas un brouillage de l’énoncé global mais une invitation à traverser les vecteurs de la fonction sémiotique (écriture, peinture et dessin). Nous y reviendrons.

Nous avons parlé de propédeutique à la narration, cela mérite quelque explication. Tout le texte est écrit au conditionnel présent. Ce temps est en conformité avec l’histoire qui vient mais qui encore n’est point advenue. C’est une histoire qui n’est pas formée, qui se forme, ou mieux dont la forme est en surcharge d’hypothèses. Et celles-ci s’offrent à l’interprétation. L’éditrice parle de « songe », on pourrait aussi parler de fabulation. Une histoire est un à venir qui se livre à la sagacité de qui la lit. Il faut au lecteur retenir en son esprit les hypothèses de sens qu’il construit, page à page, par l’interaction du dessin, des peintures évanescentes, et du texte, par l’entrecroisement de ce qui se donne à voir et de ce qui se donne à imaginer dans les propositions qui se nouent et s’enchaînent.

L’album d’Edith van Dooren semble, à chaque double page, proposer un énoncé pictural et scriptural, disons picto-scriptural, à la reflexion du lectorat, participant actif de la constitution de l’histoire. Et, depuis l’interprétation livrée en réponse, la lecture se poursuit tout autant que l’écriture reprend sa marche. Mais c’est toujours comme si l’énoncé picto-scriptural du livre allait au-devant de la réponse interprétative de son lecteur. En même temps, la double page tournée, cet énoncé peut réorienter la réponse interprétative qui ne cesse d’évoluer, aux confins de ce monde hypothétique qui se propose plus qu’il ne s’affirme. 

L’album propose de toucher à la radicalité du sens, si on accepte de nommer ainsi le moment inorganique de toute histoire, le moment où elle reste à naître puis les moments où, rassemblant des matériaux épars, elle se constitue peu à peu. Mémoires minérales serait alors un avant-texte de toute histoire où le merveilleux se poserait en horizon d’attente. Les métamorphoses qui surviennent plaident en faveur de cette interprétation, tant au niveau du dessin que des jeux rhétoriques (métaphores). Pourtant, voici que s’installe le vraisemblable romanesque de la rencontre amoureuse… somme toute, alpha et oméga de la littérature occidentale… À quel horizon s’accrocher ? Difficile à dire, sinon conseiller de revenir au conditionnel du texte, cette hypothétique fiction figurée, avec insistance, par la morphologie verbale : l’histoire élaborée par la lecture est une histoire à venir mais non advenue, toujours en horizon d’attente. Les amoureux qui se retrouvent « pour ne rien se dire » jouissent aussi comme les lectrices et lecteurs de l’horizon silencieux de la fabulation d’art. 


FAUCONNIER, Cézanne, sur la route de Cézanne, dessin et couleurs ARÉ, Glénat, 2025, 56 p. 15€50

Comment présenter la biographie d’un peintre au jeune lectorat (à partir de 11 ans) ? Dans cette bande dessinée, Fauconnier imagine une structure fondée sur la mise en abyme. Un peintre amateur, de la région d’Aix-en-Provence, et suite à la perte de son fils, s’enferme dans une compulsion de peinture sur les pas de Cézanne à qui il voue un culte. Arrive de la région parisienne, une famille monoparentale, une mère et sa fille, qui loue une maison à la sortie d’Aix vers le Tholonet. Le Tholonet, c’est le chemin de Cézanne qu’il empruntait pour peindre la montagne Sainte-Victoire.

Comme Cézanne, la petite fille de 11 ans subit le harcèlement scolaire de par ses origines et son goût du dessin et de la peinture. Elle va se nouer d’amitié avec le peintre amateur, le vieil homme silencieux mais prodigieusement fascinant quand il raconte la vie de Cézanne. Voilà le schème installé de la biographie dessinée. Aré joue d’une proximité des formes, couleurs et lumières de la peinture de Cézanne, pour envelopper le jeune lectorat dans une atmosphère, une ambiance propice à ce qu’il assimile la leçon d’une vie peu ordinaire. Comme c’est le vieil homme qui raconte, la biographie est allégée des sources que, normalement, elle doit décliner. Ce schème est celui de la biographie classique contant le roman d’une vie. Le scénariste choisit des « événements d’intérêt humain » qu’il monte en « unité d’une même action » (1). Le mouvement de la biographie, que l’auteur constitue, est celui de l’arrachement du personnage (Cézanne) à l’histoire et à la société. L’évocation de l’amitié de Cézanne avec Zola ne trouble pas ce schème mais l’agrémente d’une touche culturelle supplémentaire. C’est le mouvement individualisant de la biographie, celui qui préside, en général et classiquement, au genre. La fin de la vie de Cézanne, son œuvre complet, y « tient pour la vérité du commencement » (2).

Le discours de Fauconier est monosémique, édifiant une vie en destin. Il est servi par la magnificence des illustrations d’Aré. L’album est efficace car le jeune lectorat s’identifie ou au moins épouse durant la plus grande partie de l’histoire les sensations et sentiments de la jeune héroïne de 11 ans (ce n’est qu’à la fin qu’on la retrouve adulte, ayant trouvé une profession en lien avec sa passion de la peinture). Surtout, l’intelligence du scénario permet d’embarquer le lectorat dans l’histoire de la jeune héroïne, traitant ainsi la biographie de Cézanne sans la lourdeur d’un document soumis à vérification des références. Cézanne, sur la route de Cézanne est d’abord une fiction et ensuite se recouvre d’une biographie. Nul doute que les bibliothèques des écoles primaires et les centres de documentation et d’information auront à cœur de proposer le livre dans leurs rayons.

Philippe Geneste

(1) Bia, Joseph, « Persistance de la biographie », Le Discours social, cahiers de l’Institut de Littérature et de Techniques artistiques de masse, n°1, août-septembre 1970, pp.23-32 – p.35 ; (2) Sartre, Jean-Paul, Les ot, Paris, Gallimard 1980 (1ère éd. 1964), 215 p. – p.169.

 


07/09/2025

Justesse biographique et liberté de création

PERNA Fabrice, Mercader. L’assassin de Trotsky, tome 1, dessin Stéphane BERVAS, couleur Christian Lerolle, Glénat, 2024, 56 p. 14€95 ; PERNA Fabrice, Mercader. L’assassin de Trotsky, tome 2, dessin Stéphane BERVAS, couleur Christian LEROLLE, Glénat, 2025, 56 p. 14€95.

La bande dessinée est un thriller autant qu’un roman d’espionnage traditionnel. Les dessins de Stéphane Bervas guident le lectorat vers ce dernier genre, dès les premières planches. Tout part d’un suicide apparent, puis des identités multiples du mort. L’identité est la première piste thématique générale poursuivie par le scénariste Fabrice Perna : Raymond, Jacques Mornard, Franck Jackson ou encore Ramon Mercader. Mais on n’est pas à Mexico en 1940, lieu et année de l’assassinat de Trotsky orchestré par le régime stalinien, mais à Prague en 1978.

Quel est donc cet homme suicidé, détenteur d’un manuscrit qui semble accréditer qu’il serait le fameux Mercader, ex lieutenant de milices en 1937 en Espagne, où il est recruté et formé comme agent des services secrets russes avec pour mission de tuer Trotsky ? On le sait, Mercader avait été envoyé à Paris, où il séduit Sylvia Ageloff. Celle-ci est une adhérente américaine de la Quatrième Internationale (constituée par les trotskistes), qui côtoie le vieux révolutionnaire.

Sont présents aussi dans la bande dessinée, les habitués de la villa-forteresse de Coyoacán dont le couple Rosmer, des communistes staliniens mexicains, la mère de Mercader, la communiste catalane Cardidad, le compagnon de celle-ci, Leonid Eitingon dirigeant du NKVD, les services secrets staliniens. Caridad entretient une relation manipulatrice avec son fils, qui lui est passionnément attaché, ce qui donne lieu à la part de fiction particulièrement aboutie de Perna à partir d’une interprétation psychanalytique…

Très documentée, l’œuvre de Perna et Bervas, colorée par Lerolle, rend compte de l’attentat échoué du 24 mai 1940, en traitant la thèse de l’auto-attentat à laquelle penche la police mexicaine. Leur œuvre présente enfin sobrement la séance de travail supposée entre Mercader et Trotsky dans son bureau, le 20 août 1940, où Mercader assassine Trotsky d’un coup de piolet.

La bande dessinée introduit aussi à la compréhension par Trotsky, de la bureaucratie stalinienne comme « la clique totalitaire du Kremlin qui s’appuie sur « les prétendants à la domination totalitaire »[1]. En mêlant récit historique et intrigue policière, Perna rend vivant un épisode sanglant de la contre-révolution stalinienne en URSS, particulièrement symbolique de par la personnalité de la victime. Perna crée des personnages non historiques pour personnages principaux. Le policier, Pavel, par exemple, qui veut découvrir les ressorts complets de l’affaire, est lui-même suivi par le KGB et les services secrets tchèques staliniens à l’époque. En mettant en avant des personnages fictifs, Perna insuffle une intrigue qui sollicite lecteur et lectrice. Perna joue aussi des pistes interprétatives où il se trouve en liberté de création. Ainsi, explore-t-il la relation de Mercader à sa mère, ébauchant une hypothèse psycho-affective à la source explicative de son acte. Mais l’hypothèse reste intelligemment à l’état d’hypothèse, le récit historique, alors relançant l’histoire. C’est ce va et vient de la fiction pure à l’accréditation historique des épisodes narrés et dessinés qui donne toute sa dynamique à l’œuvre. Lecture agréable, il s’agit aussi d’une lecture instructive mais aussi d’une lecture qui entretient une mémoire révolutionnaire contre le totalitarisme dont parlait déjà Trotsky, et dont l’actualité ne se dément pas, sous des oripeaux politiques très divers.

Philippe Geneste

Nota Bene : En complément de la bande dessinée, recommandons Broué, Pierre, Trotsky, Paris, Fayard, 1988, 1105 p. ; Broué, Pierre, L’Assassinat de Trotsky, Paris, éditions Complexe, 1980, 192 p.

 Note

[1] Trotsky, Léon, Œuvres, juin 1940- août 1940, tome 24, publiées sous la direction de Pierre Broué, introduction et notes de Pierre Broué, Paris, 1987, Publications de l’Institut Léon Trotsky401 p. – p 313.

27/07/2025

Biographie d’une légende… fictive

VALSECCHI Tommaso, Clifford Hicks, traduit de l’italien par Laurent Laget, dessin et couleur Riccardi ROSANNA, Glénat, 2025, 152 p, 24€

Ce volumineux roman graphique est l’histoire d’une vie, celle d’un garçon noir arraché à sa mère par le racisme, le machisme et le banditisme dans l’Amérique de la fin de la première moitié du vingtième siècle. On suit les pérégrinations du garçon devenu adolescent puis jeune homme et adulte, enfin vieillard. On les suit de la vie de hobo à celle d’ingénieur du son pour les plus grands, de musicien doué en quête de succès, un succès qui arrive avec sa rencontre d’une chanteuse, Jamila. On suit sa dérive épousant ses rêves brisés, ses plongées dans le refuge de l’alcool et des drogues dures, dans ses frasques de criminel accidentel, de cambrioleur amateur ; on est à ses côté à la prison puis à sa sortie de prison jusqu’à sa mort.

Le roman graphique raconte son histoire, celle fictive d’un génie du jazz au sort rendu défavorable par le racisme et l’inégalitarisme américain. C’est là que les auteurs innovent avec brio. La biographie devient le point d’appui d’une réflexion sur le besoin de légende. Si Clifford Hicks, titre épousant le surnom de scène du personnage, semble prendre le chemin du récit d’apprentissage, il dérive vers le récit de légende : l’album ne consiste pas tant à construire un héros en devenir, mais à présenter sa vie en accomplissement vers la légende. Juste avant la mort, le personnage déclare à un fan, ancien détenu comme lui, devenu son protecteur des vieux jours : « Tu vois, parfois, l’histoire est façonnée par des mystères insondables, des désastres naturels ou des secrets destinés à disparaître avec leurs gardiens. Mais d’autres fois, ce sont les événements qui façonnent des personnes qui ne sont pas à leur place, avec un nom qui ne leur ressemble pas ». Auparavant, il avait affirmé qu’en fait, par les pérégrinations incessantes : « je ne cherchais pas une maison… je cherchais un but ». Clifford Hicks n’est donc pas un récit de formation mais un récit d’accomplissement. La biographie tourne alors à la légende autour de deux clés, l’espérance jamais disparue et la foi, celle du personnage en sa musique. La musique est la force opératoire de sa vie, celle qui seule lui permet de s’arracher au statut de jouet du mal comme du bien pour le faire entrer dans l’univers de la légende qui transcende son individualité. La fin de la bande dessinée n’a pas d’autre sens. En tant qu’objet du bien ou du mal, le personnage est saisi comme pris passivement dans son destin, en tant que légende, il sort de lui-même et comme le dit André Jolles à propos de la figure du saint dans la culture : « le saint ne donne pas l’impression d’exister par soi et pour soi, mais par la communauté et pour la communauté » (1). Clifford Hicks est donc une légende, mais une légende que les adeptes vont transmettre en l’élevant en exemple de l’accomplissement possible d’une vie profane. Le besoin de légende fait épouser à l’artiste maudit le rôle du saint dans la mentalité religieuse. Mais le personnage du roman graphique se débat avec sa conscience, sans lien avec le tragique chrétien. L’abandon par son père, l’assassinat de sa mère par des malfrats, clignotent tout au long de l’histoire, amplifiés par d’autres marqueurs de la vie, offrent la figure devenue légende aux admirateurs et disciples. Elle devient un réceptacle à leurs souffrances, un point d’appui auquel se raccrocher pour aller de l’avant sans sombrer dans le puits du désespoir. Surtout, la légende rend sensible, visible à l’esprit, l’accomplissement de la vie c’est-à-dire le but que chacun lui donne en trouvant la force dans la légende.

La fatalité, qui brise le rêve musical de l’enfant, parfaitement identifiée à la société capitaliste américaine, trouve son revers et son contrepoint dans le besoin de l’Autre, un besoin maintes fois itéré par le personnage. Celui-ci se refuse dans ses actes négatifs, cette face maudite qui l’envahit et dans son devenir légende, il rayonne tel un saint : « L’homme est sa propre impossibilité, puisque cette créature refuse sa détermination finie au nom d’un infini qu’il ne peut même concevoir » disait Sartre (2). Le dessin de Rosanna rend scrupuleusement cette double nature de Hicks, qui à travers les âges conserve une douceur ingénue sur le visage et dans les yeux une soif tendre de curiosités et de désirs du beau, de la note parfaite. La lecture des dernières pages éclaire le sens de l’accomplissement de sa vie : entrer en coïncidence avec soi-même, non pas avec ce qu’on a toujours été mais avec ce que l’on s’est construit. Le roman graphique se libère alors définitivement de la référence religieuse. L’accomplissement n’a rien à voir avec une ascension aux cieux mais avec une coïncidence de soi pour la vie dans la communauté humaine de sa classe sociale et de couleur, ce que Hicks, au fond, a toujours recherché sans rogner sa flamme de musicien. C’est ce qui permet à la bande dessinée de relier à l’histoire américaine la légende construite. Celle-ci est une mise en ordre des contradictions, des hétérogénéités de comportements du personnage. Toutefois, en regard de la forme canonique de la légende, elle déroge à l’anhistoricisme avec lequel la légende se définit : « La légende organise sa matière d’une manière univoque et contraignante ; elle l’isole du contexte de l’histoire contemporaine, qui ne peut plus réagir sur elle ni la troubler » (3). Pourtant, pour les lecteurs et lectrices de Clifford Hicks, la légende vaut comme principe de vie non pas supra-terrestre mais immédiat. Et c’est ce qui fait que la légende construite, par la force imitatoire qu’elle entretient chez les admirateurs et admiratrices, se coule dans les actes d’autres personnes impliquées dans le cours de l’Histoire. C’est si vrai que l’album Clifford Hicks peut être lu comme une « grande fresque musicale dans une Amérique en pleine effervescence » (4).

Philippe Geneste

Notes : (1) Jolles, André, Formes simples, traduit de l’allemand par Antoine Marie Buguet, Paris, éditions du Seuil, 1972, 217 p. – p.35. — (2) cité par Debray Genette, Raymonde, Métamorphoses du récit. Autour de Flaubert, Paris, éditions du Seuil, 1988, 315 p. – p.140. — (3) Auerbach, Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, traduit de l’allemand par Cornélius Heim, Paris, Gallimard, 2007, 561 p. – p.29. — (4) Communiqué de presse des éditions Glénat.

 


20/07/2025

Destins brûlés de femmes

Solène CORNEC, Aline BUREAU, Destins de sorcières, 15 femmes, 15 esprits libres, 15 vies meurtries, éditions Milan, 2024, 128 pages, 16, 90€

Sur la couverture cartonnée aux nuances pourpres de ce magnifique ouvrage, se dessine le profil très doux d’une jeune fille, la main tendue vers une fleur comme pour la cueillir ou la caresser. Sa chevelure rousse à la même couleur que les fleurs et son long vêtement les mêmes tons de vert que leurs tiges – ceux de la nature. Tant est douce et attirante l’image que l’on n’a de cesse d’ouvrir l’ouvrage. Mais quel lien relie ce délicat portrait avec le titre au message bien sombre : Destin de sorcières 15 femmes, 15 esprits libres, 15 vies meurtries ?

Les premières pages déjà nous retiennent par l’harmonie, la sensibilité des illustrations de l’artiste Aline Bureau tandis que, dès l’introduction du livre, l’érudition de l’autrice Solène Cornec et son écriture poétique, limpide, nous captivent.

Entre les pages de garde, qui présentent le tableau d’un ciel brûlé, empli de fauve violence, une introduction nourrie se prolonge dans les dernières pages par une explication du sort réservé aux femmes dans certains pays ainsi que des raisons du féminisme – qui a su prendre la sorcière comme emblème. S’y ajoute, avant un glossaire aussi précis que précieux pour la compréhension des lectrices et lecteurs, une frise historique où sont présentés, dans leur époque, quinze visages de femmes. À cette frise, fait écho, vers la fin, une carte géographique situant leur pays. Peut alors commencer l’évocation de certaines de ces femmes qui furent, du XIVè au XVIIIè siècles, accusées de sorcellerie et que ni la vindicte, ni la religion, ni le pouvoir n’épargnèrent.

 

XIVè : Alice Kyteler (Irlande) est la narratrice. La mort de son petit chien, celle de ses différents maris, la jalousie des bien-pensants, sa réussite sociale sans l’appui d’hommes, sont prétexte aux rumeurs et accusations de sorcellerie. Si elle a pu s’enfuir en amenant avec elle la fille de son amie Pétronilla, cette dernière est la première femme condamnée et brulée vive en Irlande, en cette année1324.

XIVè : Jeanne de Brigues (France). Son histoire est racontée par une jeune femme, amie et confidente de Jeanne, surnommée « la divine » parce qu’on lui prête des dons divinatoires. Cependant son dévouement auprès des personnes malades et son art de soigner ne doivent rien à la magie, mais à ses connaissances acquises dès l’enfance sur les plantes et leurs utilisations. Son intelligence et son charme vont provoquer l’inimitié du monde ecclésiastique qui la rend coupable de pires méfaits et de morts inopinées. Accusée de sorcellerie par le parlement de Paris, emprisonnée, torturée, elle est brûlée vive le 19 août 1391.

Début du XVè : Véronika de Desenice (Slovénie). L’autrice évoque dans un premier temps l’histoire de la Slovénie, expliquant ainsi que ce pays longtemps déchiré par de nombreuses invasions est, durant la vie de Véronika de Desenice, sous la domination des Hasbourg.

L’histoire de Véronika est racontée par Frédéric, qui fut son ami d’enfance puis son amoureux et après leur mariage clandestin, son époux. Le père de Frédéric, Herman II, est un homme autoritaire et puissant. Refusant leur union qu’il considère comme une mésalliance, il accuse Véronika de sorcellerie et la fait emprisonner. Juste après la libération, faute de preuves, il commandite son assassinat.

XVè : Jeanne d’Arc (France). Après un rappel historique présentant l’état de la France au XVè siècle, puis la trêve permise en 1420 par le Traité de Troyes, devenu obsolète à la mort des monarques français et anglais qui l’avaient signé, l’autrice donne vie à une jeune fille, nommée Jeanne d’Arc, qui animée de courage, a combattu l’ennemi et permis au dauphin Charles de devenir roi de France. C’est un simple greffier qui témoigne du procès inique attenté par un aéropage d’hommes d’église contre cette jeune fille. Ils l’ont accusée de sorcellerie, elle que le roi Charles VII a omis de défendre, alors qu’il lui doit son règne. C’est à cause de la justice des hommes de pouvoir et du monde ecclésiastique, une justice tronquée, qu’elle est brûlée vive en mai 1431.

XVIè : Ursula Southeil (Angleterre). C’est la voix d’Ursula qui raconte sa propre histoire, celle d’une enfant abandonnée par son père et que sa mère, trop jeune, confie à une femme, Lisa, qui l’adopte et l’élève avec tendresse. Ursula est si laide, dit-on, qu’elle fut exclue de l’église par la vindicte populaire. Elle épouse pourtant un jeune charpentier, Toby Shipton. Par sa finesse d’esprit, elle a su se rendre indispensable jusqu’au pouvoir royal et malgré la rumeur, les soupçons, elle ne sera jamais condamnée.

XVIè Jeanne d’Harvilliers (France). C’est une toute jeune fille, Rosalie, qui en nous lisant leur correspondance clandestine, raconte l’histoire de sa mère, Jeanne d’Harvilliers. Celle-ci est en prison, accusée de sorcellerie tandis que Rosalie se réfugie en divers lieux que sa mère lui a indiqués pour la protéger de la justice des hommes, criminelle et inique en ces temps, et de l’éloigner de ce personnage inquiétant et sombre qui a mis main basse sur leur destin en faisant d’elle, Jeanne, pour la vindicte, un être malfaisant, une sorcière. Le philosophe Jean Bodin, connu pour être un homme de raison, n’empêche pas la condamnation de Jeanne qui fut brûlée vive le 30 avril 1578. Il a écrit au contraire un ouvrage qui fait florès dans ce monde misogyne en renforçant la répression contre les femmes accusées de sorcellerie, La démonomanie des sorciers.

XVIè Franchetta Borelli et les femmes de Triora (Italie). Écrit à la troisième personne, le récit se penche sur le destin de Franchetta Borelli, femme de milieu aisé de Triora, en Italie. Pour nous relater les évènements qui ont tourmenté les habitants de Triora, l’autrice élabore un journal. La simple rumeur, le moindre soupçon murmuré, va, au fil des jours, aller en s’amplifiant, provoquant l’arrestation et l’exécution d’un nombre de plus en plus important de femmes pour sorcellerie. La méfiance contre les personnes étrangères soupçonnées, par des religieux, d’aggraver la famine, mêlée à la haine à l’encontre des femmes connaissant les vertus des plantes et s’adonnant à la médecine, provoque les foudres des notables, du pouvoir ecclésiastique et de l’Inquisition. Entre 1587 et 1589, plus de deux cent femmes en furent ainsi victimes.

XVIè° Agnès Sampson (Écosse). Les vents violents, qui secouèrent le navire où naviguaient le roi d’Écosse Jacques VI et la reine du Danemark Anne, provoquèrent leur colère à l’encontre de personnes accusées de sorcellerie, coupables selon eux d’avoir, par malveillance et sortilège, provoqué cette tempête.

C’est une jeune fille nommée Lila qui nous raconte alors l’histoire d’Agnès Sampson victime, comme un grand nombre de femmes et d’hommes, de leur cruauté… victime de ce que l’on nomme « la chasse aux sorcières ». Le pouvoir royal, teinté d’obscurantisme, fait fi de la vie humaine ; celle d’Agnès par exemple dont l’unique crime était d’aider les futures mamans à accoucher.

XVIIè : Alizon Device (Angleterre). Dans ce récit écrit à la troisième personne, l’autrice use d’une plume envoûtante, quelque peu inquiétante, pour décrire le village de Pendle dans le Lancashire, en 1612. Ce village abrite deux familles de sorcières depuis toujours rivales ainsi que des « récusants », c’est-à-dire des personnes à la mauvaise réputation qui refusent l’Église d’Angleterre. Aussi deux colporteurs, Abraham et son fils John, parcourant cette contrée enténébrée, ne sont pas rassurés. Arrivant près de Pendle, ils rencontrent une jeune fille, qu’ils ne tardent pas à traiter de voleuse. Sous l’insulte, Alizon leur lance un regard acéré. Abraham en est comme foudroyé et ne peut se déplacer sans l’aide de son fils… Il n’en faut pas plus pour accuser Alizon de sorcellerie. Plusieurs procès s’ensuivent, attisant la haine et les rivalités et provoquant un grand nombre de condamnations à mort. Déjà rencontré lors du procès d’Agnès Sampson, le roi d’Écosse, devenu Jacques premier, roi d’Écosse et d’Angleterre, poursuit, avec l’aide de la Religion et de la Justice, sa « chasse aux sorcières ».

XVIIè  : Anne de Chantraine (Belgique). Anne de Chantraine est la jeune fille au portrait si doux dessiné sur la première page de couverture. Elle nous raconte son histoire douloureuse où nombre de jeunes lectrices et lecteurs se retrouveront peut-être, parce qu’elle a connu le harcèlement et l’inimitié, parce que sa différence l’a rendue « coupable », « coupable d’exister ». Ayant perdu sa mère toute petite, elle accompagne son père, un marchand ambulant très pauvre… si pauvre que, ne pouvant subvenir à ses besoins, il la confie à un orphelinat. Là, sa gentillesse, son charme, attirent la jalousie d’une bande de filles qui l’accusent de tous les méfaits et d’être « fille du diable ». Quand les insultes deviennent menaces, Anne s’enfuit pour trouver refuge et affection auprès d’une vieille femme qui lui apprend les vertus des plantes. Mais après la mort de cette dame, alors que le pays s’enfonce dans la misère et que l’Inquisition fait rage et cherche des boucs émissaires, Anne de Chantraine est accusée de sorcellerie et sera brûlée vive à dix-sept ans.

XVIIè°: Marie Navart (France). C’est Marie Navart qui, elle aussi, nous raconte son histoire. Venue d’une lignée, où les femmes, connaissant les bienfaits des plantes, se consacrent à soigner les malades et à aider les parturientes lors des accouchements, elle se croit acceptée dans le petit village du nord de la France, Templeuve, où elle a épousé un enfant du pays, Olivier. Mais à la mort de ce dernier, elle devient « l’étrangère », celle dont on se méfie. La haine et la jalousie redoublent lorsqu’elle se lie avec Martin, son nouveau mari. Leur bonheur, leur nouvelle aisance financière attirent l’envie et les médisances. Elle est bientôt torturée et jugée coupable de sorcellerie puis brûlée vive en décembre 1656.

XVIIè : Marguerite Tiste (Belgique). Le récit de vie de Marguerite Tiste est raconté par sa marraine, Gomar, qui, dès leur enfance, a pris soin d’elle et de sa sœur Marie. Orphelines de mère, les fillettes vivent chez leur père, devenu alcoolique et violent après le décès de sa femme. Gomar nous dit comment, parties un après-midi pour rechercher des champignons. Surprises par la pluie et la tombée du jour, c’est dans l’obscurité que, malgré les menaces de leur père et afin de ramasser le plus possible de champignons dont elles goûtent une belle partie, elles continuent leur cueillette. Arrivées chez elles, devant leur père en colère, les deux adolescentes s’évanouissent, tombent malades. Marie meurt quelques mois plus tard. Si elle survit à sa sœur, Marguerite est prise d’hallucinations fréquentes et se dit envoûtée par le diable. Mal conseillée, elle fait appel à un exorciste. C’est un prêtre qui prévient les autorités. Marie, malade, très fatiguée, avoue tout ce dont on l’accuse lors du procès, « injuste et impitoyable » comme le dit Gomar dont le témoignage n’empêche pas la condamnation à mort, le 27 juin 1671, de la toute jeune fille.

XVIIè : Catherine Deshayes, dite la Voisin (France). Dans ce récit écrit à la troisième personne, l’autrice décrit « l’affaire des poisons » qui a entaché de longues années le règne de Louis XIV. À cette époque en effet, un grand nombre de gens aisés et d’aristocrates sont morts de manière peu naturelle. Elle imagine une jeune fille pauvre, Gisèle, qui venue à Paris est devenue livreuse afin de gagner sa vie. Pour lui apporter ses commandes, elle se rend souvent chez une femme à la réputation sulfureuse : Catherine Deshayes, dite La Voisin. Deux amies préviennent Gisèle du danger à côtoyer cette femme. Elle est en effet soupçonnée de vendre des filtres d’amour, mais pire encore de pratiquer des sacrifices humains et des messes sataniques. Elle le ferait pour satisfaire les commandes et exigences de personnes haut placées voulant s’attirer mille faveurs. Madame de Montespan, la maîtresse du roi et mère de ses enfants, serait impliquée. Pour éviter le scandale, Louis XIV, s’il répudie sa favorite, la blanchit. Par contre plus de quatre cent personnes de 1679 à 1682 vont être condamnées. Catherine Deshayes, qui pour se protéger avait noté dans ses carnets le nom de ses commanditaires, est pourtant brûlée vive le 22 février 1680, frappée de plein fouet par l’autorité et l’injustice royale.

Fin du XVIIè : Betty Parris et les sorcières de Salem (Massachussetts, États-Unis). Betty Harris est la jeune fille au profil songeur, emmitouflée dans un grand châle aux reflets mauves et moirés, qui devant sa fenêtre, penchée sur le frimas de l’hiver, se souvient d’un autre hiver, dix ans plus tôt, lorsque ses paroles d’enfant de neuf ans ont été prétexte à nombre d’arrestations et condamnations dans son village de Salem.

Elle est alors la petite fille représentée sur la page de couverture qui clôt le livre… C’est une image qui n’offre que douceur et tendresse, devant l’enfant réconfortée par une femme noire et ses bras accueillants. Cette femme se nomme Tibuta, c’est l’esclave du père de Betty, le pasteur Samuel Parris, révérend de Salem Village où ils habitent. C’est un homme très dur, très sévère et Betty s’échappe quelquefois du monde rigide de sa famille grâce à ses rencontres avec ses amies un peu plus âgées qu’elle dont Abigaël sa cousine. Ensemble, elles s’amusent à jouer aux sorcières, lisant dans les lignes de la main, comme l’a appris Tibuta à Betty, et même selon la recette de Tibuta, en préparant un filtre d’amour… Mais après avoir bu ce breuvage, sans doute empoisonné, elles tombent en pâmoison et délires. Pour le pasteur Samuel Parris, ce n’est que l’œuvre du diable et il arrive à extorquer à sa fille très malade des aveux impliquant Tibuta, cette femme chaleureuse qu’elle aime tant. Bientôt tout un aéropage de notables et religieux accuse plus de cent personnes de commerce avec le diable. La chasse aux sorcières, 85% des accusés étant des femmes, va durer deux ans, jusqu’en 1693.

Ainsi l’embrigadement familial, social et religieux, la terreur qu’inspire l’autorité de certains pères, celle du révérend Parris sur sa fille, ont provoqué des condamnations immondes, comme celles qui ont endeuillé le village de Salem à la fin du XVII° siècle.

Fin du XVIIIè : siècle, Anna Golden (Suisse). Ce récit raconté à la troisième personne est souligné par les dialogues très vivants entre Anna et Rosa, employée comme servante chez les Tschüdis, une famille aisée et influente de la bourgade de Glaris, en Suisse. En cette fin du XVIIIè siècle on ne croit plus aux envoutements ni aux sortilèges, la chasse aux sorcières, est, soi-disant, devenue obsolète. Mais, l’art de ressentir et comprendre par intuition et empathie, celui de prendre soin d’autrui et de guérir, l’art ancestral de la connaissance des plantes, qui furent l’apanage des femmes, ont été anéantis et, comme elles, muselés… Pourtant c’est à cette époque-là, en Suisse, qu’Anna sera accusée de pratiques diaboliques. Victime de la haine de sa patronne jalouse de son charme, de son intelligence attentive auprès des enfants du couple, à cause aussi de l’attirance du patron, elle est condamnée à mort le 13 juin 1782…

L’évocation de ces quinze femmes au destin brisé se clôt par le très beau portrait, harmonieux et pur, d’Anna.

 

Pour chacune de ces femmes pourchassées, meurtries, l’artiste Aline Bureau, fidèle à son désir d’offrir « des rêveries ou des poèmes peints », souligne le charme magique, mystérieux de l’écriture de Solène Cornec. Aline Bureau crée un monde de douceur où la beauté des tableaux-poèmes illustre en contrepoint l’atrocité, la cruauté dont furent victimes ces femmes. Pour chacune d’entre elles, l’écrivaine Solène Cornec use d’une narration différente : tantôt c’est la victime qui parle et tantôt un être proche, une amie, une enfant, une marraine, un époux, et tantôt un témoin, comme pour Jeanne d’Arc… Certains autres récits sont écrits à la troisième personne, une personne aux paroles savantes. Ces narrations, dans leur différence, attirent d’autant plus que l’art d’écrire offre un récit de vie unique et touchant, émouvant. Tout au long des pages, affleurent des messages féministes d’empathie, de volonté émancipatrice … Les deux autrices ont créé un chef-d’œuvre, à lire dès 11 ans.

Annie Mas

 

 


06/07/2025

L’art de la biographie en bande dessinée

GROLLEAU, Fabien, Tsar Bomba. Les paradoxes d’Andreï Sakharov, illustration Cyril ELOPHE, Glénat, 2025, 160 p. 22€50

« La guerre nucléaire peut survenir à partir d’un conflit ordinaire

et un conflit ordinaire, comme on le sait, provient de la politique »

Andreï Sakharov

Ce roman graphique est une biographie, qui allie fiction et connaissances historiques. Le traitement du personnage principal est sûrement le trait le plus marquant de cette bande dessinée, notamment par l’étroite symbiose de conception qui prévaut pour le dessin et le scénario. Alors que dans les biopics américains, le personnage est magnifié abstraitement à fin de conformité idéologique justifiant un figement de sa personnalité, dans Tsar Bomba, la vie d’Andreï Sakharov se définit par rapport au devenir historique travaillé par les aléas de la vie nationale, internationale, et les épreuves de la vie. Ici, contrairement au genre dominant du biopic, le devenir du personnage est intimement lié au devenir de la société où il vit, au devenir de la société de savants où il exerce sa profession, au devenir des relations internationales entre la deuxième guerre mondiale comprise et la guerre froide. Deux grands traumatismes vécus intérieurement scandent le devenir du personnage : Hiroshima, le 7/08/1945, soit la soif de domination du monde au prix de massacres de populations par les américains, alors que la guerre contre le nazisme se menait contre une politique servant le règne de l’inhumain ; la course effrénée de l’Union Soviétique à la maîtrise de bombes toujours plus puissantes pour rivaliser avec les USA, au mépris des vies humaines de la part des politiques. Ces deux traumatismes s’articulent à l’histoire de l’époque avec le stalinisme et sa dictature bureaucratique, la mort de Staline (5/03/1953), le rapport Khrouchtchev, le post-stalinisme de la guerre froide, la vie des dissidents soviétiques.

Toutes les épreuves que subit le personnage sont directement liées à sa réussite en tant que physicien au sein d’une équipe triée sur le volet. Les étapes de cette vie sont détaillées, un enfant dont la curiosité scientifique est alimentée par le père, une adolescence studieuse, les premières réussites universitaires, l’entrée dans l’équipe de physiciens d’élite choyée par le pouvoir communiste, le travail, les interrogations à chaque résultat concret des recherches, la prise de conscience pacifiste en faveur de l’engagement, la dissidence. Les auteurs maintiennent toujours une approche non héroïsante de leur personnage afin de laisser se développer ses débats intérieurs. Ses recherches ont pour but la fabrication de la bombe atomique pour contrecarrer la menace que le gouvernement américain fait peser depuis Hiroshima sur le reste du monde et l’Union Soviétique en particulier, avec la guerre froide entre les deux pays. Sakharov épouse au début l’idée que l’équilibre de la terreur est seul à même de préserver le « socialisme dans un seul pays » et maintenir ainsi l’espoir d’un monde de paix pour l’avenir.

En même temps qu’il échappe aux conventions du biopic, le scénariste et le dessinateur se détournent de l’hagiographie. La vie de Sakharov est dépeinte enracinée dans sa conviction que le progrès de la science vaut progrès de l’humanité. Le personnage n’est pas héroïsé ni figé dans un destin à jamais établi. Il reste humain, évoluant sous l’effet des conflits de sa conscience qu’il affronte et ne refoule pas : « Imaginons le temps comme l’ensemble des chemins qui s’offrent à nous dans une vie mais que nous empruntons tous en même temps ! Chaque décision, chaque choix, chaque possibilité sont ainsi réalisés, accomplis comme autant d’hypothèses valables » nous dit la voix du physicien atomiste mais aussi cosmologiste hors pair. Au fil des événements de l’existence, le personnage comprend que toute course à la puissance scientifique est muée par les pouvoirs, quel qu’en soient le régime politique, en course à l’hégémonie planétaire, avec, effets collatéraux, la destruction par contamination de populations entières, et pour finalité géopolitique l’assujettissement de l’intelligence au pouvoir, la maîtrise sans borne de la planète qui mène à la fin même de l’humanité sur une planète inhospitalière. Le pouvoir politique et sa soif d’hégémonie devient principe actif contre le vivant.

Le chercheur avait sous ses yeux la démesure d’une course aux essais nucléaires pour perfectionner la bombe A en bombe H et décupler leur puissance : c’est notamment l’explosion dite de Castle Bravo sur l’atoll de Bikini, une des 23 explosions nucléaires perpétrées de 1946 à 1958 par le pouvoir américain qui rayèrent de la carte trois des îles. La biographie, ni hagiographie ni biopic, nous l’avons souligné, avance – par le jeu des relations internationales en contexte de guerre froide, par le contexte social et historique –, vers la réflexion et l’avénement conscient de la dissidence nécessaire.

Celle-ci n’est pas abordée comme d’habitude, en l’isolant dans la sphère du pouvoir soviétique, mais prend son sens de la confrontation géopolitique dans laquelle baigne le centre de recherche atomique où travaille Sakharov et les autres ingénieurs, théoriciens et chercheurs. L’anti-communisme n’est pas la ligne de crète de la biographie, pas plus que la morale chrétienne du bien et du mal chère au biopic. Les auteurs rejettent l’un et l’autre pour traiter avec objectivité et dénoncer les purges staliniennes, la répression, – tout le récit baigne dans une atmosphère d’oppression et les personnages vivent dans la peur – mais aussi comment celles-ci ont partie liée avec l’hégémonie guerrière de l’impérialisme américain. La bande dessinée œuvre par la fiction à faire entrer le lectorat dans l’imaginaire de la paix. Comment peut se réaliser une humanisation du monde sinon en sortant des stéréotypies où les pouvoirs enferment l’humanité où l’économie du profit enclot les esprits.

Le récit biographique s’étend alors hors du seul temps biographique, de la seule époque de Sakharov, pour prendre la main sur notre temps contemporain soumis aux mêmes problématiques. « Dissuasion nucléaire », « équilibre de la terreur », toutes ces expressions diplomatiques accumulent par devers elles des centaines de milliers de morts, des morts invisibilisées car morts par contamination pour la plupart. La force de cette biographie est de reposer sur le temps historique et non sur une abstraction temporelle individuelle. Les personnages secondaires ne sont pas des faire-valoir, mais remplissent une fonction indispensable à l’appréhension de la vie du personnage principal. La profession de Sakharov, sa situation sociale, son parcours familial sont consubstantiels à sa vie et non pas des ornements dans un récit psychologique individualisant.

Il n’y a pas d’héroïsation et là, le dessin dans la tradition de la ligne claire est capital car il évite avec persévérance ce glissement de Sakharov en héros hors du commun, hors du temps tout autant. Les illustrations contextualisent ses actions, le personnage est entouré, il dialogue avec ses pairs, et ce sont les résultats concrets de leurs actes, et donc des siens, qui sont exposés et non pas des généralisations à partir de ces résultats qui œuvreraient à une abstraction. La couverture dans son style constructiviste en est un exemple qui à la fois souligne le vertige de la conscience, la chute anticipée de l’humanité, et des éléments propres à la fiction biographique de l’album. Pour Andreï Sakharov, chaque acte apporte une touche, qui s’ajoutant à d’autres, peu à peu se fait transformatrice d’une conscience et génératrice de la décision de dissidence. Le jeu de la voix narrative dans les planches introductives comme dans les relations des cauchemars du personnage, insistent sur cette maturation intérieure.

Philippe Geneste

01/06/2025

L’enfance, le mal, sortir de l’aliénation ?

ROJZMAN Théa, Mary Bell, l’enfance meurtrière, Dessin BELARDO Vanessa, couleurs Stefano RONCONI / ARANCIA STUDIO, Glénat, 126 p. 21€

Si « l’événement est toujours la violation d’un interdit, un fait qui a eu lieu, bien qu’il n’eût pas dû avoir lieu » (1), alors le fait divers de 1968 à Newcastle en Angleterre en relève. Mary Bell, petite fille de 12 ans, a défrayé la chronique après avoir tué deux petits voisins. La justice a surfé sur la réprobation publique et la part d’horreur sensationnalisée par les tabloïds. Or, à l’époque, une journaliste, Gitta Sereny, s’était interrogée. Voici les deux personnages principaux plantés, l’enfant criminelle, la journaliste d’investigation.

Mary Bell est placée dans un centre pour jeunes délinquants, jusqu’à l’âge autorisant son incarcération. Plusieurs années plus tard, la journaliste la rencontre pour reprendre le fil des crimes et sortir de l’ornière de la monstruosité où justice et opinion publique l’ont enfermée. Mary Bell accepte le projet, comme elle accepte que son histoire soit écrite dans un livre sur lequel elle touchera des droits d’auteur. Entre temps, elle est libérée, vit en couple et donne naissance à une petite fille.

Un tel sujet présente deux travers à éviter. Le premier est de tomber dans la crudité des faits pour, à la manière des tabloïds, accentuer le sensationnel, outrer le personnage criminel, tout en se focalisant sur l’innocence des deux enfants assassinés. Le second travers est d’entrer en empathie avec l’héroïne jusqu’à abstraire du récit sa part criminelle. Théa Rozman et Belardo ne tombent dans aucun des deux. Pour ce faire, ils font alterner trois époques auxquelles correspondent trois modalités de narration des faits et trois univers de couleur orchestrés par S. Ronconi et Arcancia Studio. À l’époque du présent, soit celle de la rencontre, pour l’écriture du livre entre Gitta Sereny et Mary Bell, correspond un dessin coloré, réaliste ; à l’époque du passé, celui des faits de 1968, correspondent des planches d’ocre, de marron et de jaune sombre, avec un dessin, lui aussi réaliste. Quant à la troisième époque, elle est celle du hors temps du rêve, de l’hallucination et du cauchemar. À elle sont réservées des couleurs froides aux fonds striés, noirs et gris où la narration ouvre un univers surréaliste par lequel Rozman et Belardo plongent dans la psyché de l’enfant criminelle et les affres de la vie mentale de la jeune adulte.

Par cette articulation des trois temporalités, la composition crée un espace où s’équilibrent l’enquête quasi psychanalytique à laquelle coffinent les dialogues pour l’écriture du livre, les événements tels qu’ils se sont déroulés ou qu’ils ont été rapportés, et enfin les raisons du crime qu’explore l’imaginaire a-temporel de planches intrigantes. Cet équilibre évite et le voyeurisme et le sensationnel tout en généralisant la problématique de la complexité de la condition humaine car la psyché et les conditions de vie ne sont pas indépendantes. Par cet équilibre, le récit du fait divers déconstruit la notion de destin comme celle de nature ou d’innéisme de la criminalité.

L’enfance meurtrière met en accusation l’ordre normal des choses. Le personnage de Mary Bell se déplace à travers la frontière des interprétations de sa personnalité pour les faire vaciller. Pour autant, la fin de la bande dessinée qui voit, dans une scène onirique, Gitta Sereny partir avec les deux enfants victimes, rappelle la nécessité de maintenir l’équilibre entre les trois temps de la narration. Le temps de la justice n’est pas suffisant pour aborder le crime, il y faut le temps social et le temps des raisons c’est-à-dire des significations qui l’ont construit.

En interrogeant l’ordre social, où la mort de deux enfants a été transformée en fait-divers par les médias et la justice, les autrices interrogent la définition des valeurs qui ont fondé le jugement et donc approfondissent le sens de la référentialité avérée des faits. Ici, pas de recherche de l’exhaustivité dans la relation des faits mais la quête des motivations souterraines, des mouvements à l’œuvre non pas seulement dans le fond de la personne mais aussi de la société et de ses institutions sociales pris en leurs liens intimes.

La bande dessinée défait le regard extérieur porté sur les faits et, à l’inverse, installe une vision intérieure de l’événement où se fraie un chemin chaotique non de compréhension mais de révélation, de chose dite sortie du puits des oublis. La réalité des faits est plus profonde que l’apparence ne le laisse voir et croire. La complexité des affects et des raisonnements d’une personne ne peuvent pas être appréhendés isolément des affects et des raisonnements codifiés de la société. En effet, l’opinion publique, les discours des institutions judiciaires, policières, éducatives, politiques, imprègnent la pensée des sujets. Quand Gitta Sereny déclare à son mari « c’est la racine du mal qui m’intéresse », elle impose à son livre de couvrir tout l’éventail de la réalité économique, sociale, psychologique, affective de ce qui fait l’humain et tout événement humain.

Philippe Geneste

(1) Lotman, Iouri, La Structure du texte artistique, traduction du russe par Anne Fournier, Bernard Kreise, Ève Malleret et Joëlle Yong sous la direction d’Henri Meschonic, préface d’Henri Meschonic, Paris, Gallimard, 1975, 415 p. – p.330.

20/04/2025

De la vie domestique et de ses échappées artistiques

KALKAIR Cookie, Les réseaux sociaux et nos ados, Steinkis, 2024, 124 p., 18€

Comme dans sa bande dessinée précédente (1), l’auteur s’adresse aux adultes pour les conseiller sur l’usage que leurs enfants font des réseaux sociaux. Pareillement, il s’appuie sur sa propre connaissance des réseaux sociaux et sur des recherches dont il fait part de manière simple et humoristique. La bande dessinée est à la fois une description de leur fonctionnement et une réflexion sur leur utilisation à partir de pratiques avérées et observées. Cookie Kaldair ne manque pas de conseiller les parents. Il leur fait part d’astuces pour avertir les enfants de tel ou tel danger possible. Il est question de la gestion du temps impliquée par l’usage des réseaux sociaux, de la problématique de l’estime de soi avec ses aspects sociaux, psycho-sociaux et de santé, de la toxicité en ligne. Le livre est un guide qui n’a pas réponse à tout et qui le dit, mais qui pointe les enjeux par la pratique afin de pouvoir discuter avec les filles et les garçons en âge d’adolescence et de préadolescence.

Comme l’écrivait Milena dans la recension du précédent opus de Kaldair chez Steinkis, « l’auteur (…) explique très bien en utilisant des exemples concrets. ». Surtout, s’il dédramatise l’utilisation des réseaux sociaux, il souligne l’engrenage et s’interroge : « Pour l’instant, tout va bien, on fait les malins, on en consomme, toute la journée, on en file à nos enfants, on tousse un peu mais bon, on continue. Mais dans 10 ans, on va se rendre compte qu’en fait ça nous tue à petit feu, mais là ce sera trop tard et on mettra des petites bannières sur Insta disant “Les réseaux tuent”. Mais les gens continueront quand même… ». 

Commission Lisezjeunesse

(1) Kalkair, Cookie, Les jeux vidéo et nos enfants, Steinkis, 2023, 128 p, 18€. Lire la chronique que consacre à la bande dessinée Milena Geneste-Mas sur le blog du 21 mai 2023.

 

GRAAF Julie de, Un Livre plein de maisons, illustrateur Pieter VAN EENOGE, éditions Grand Palais RMN éditions, 2024, 64 p. 24€90

Nul doute que ce livre de grand format (24,5 x 34 cm), magnifique livre-cadeau pour les fêtes, ravira les enfants d’âge de l’école primaire et des premières classes du collège. L’autrice présente des maisons hors du commun, les met en correspondance parfois avec des formes pluriséculaires de construction, raconte le processus de leur invention et les circonstances qui ont présidé à leur édification. Les illustrations mettent en scène le texte explicatif en privilégiant l’humour, mais aussi le réalisme pour que les enfants puissent se représenter lesdites maisons ; on y trouve les maisons igloo de R. Buckminster Fuller en face des igloos traditionnels, on y découvre la hutte d’amour qui a inspiré les penthouses de New York, on s’étonne devant les maisons en plastique, l’ingéniosité des maisons sur pilotis ou les maisons flottantes dans plusieurs régions du monde, on se surprend dans un palais bulle. On y croise des artistes, des architectes, et on comprend que la plupart des maisons traditionnelles appartiennent à la créativité de leurs peuples.

Un Livre plein de maisons est un ouvrage savant, composé de quatre parties d’un peu plus de dix pages chacune, et correspondant à ce qui est plus particulièrement traité : Matériau, Forme, Espace(s), Art. Une carte rassemble toutes les maisons présentées, ce qui est une aide précieuse et en même temps un instrument propice à la connaissance circonstanciée. Elle est aussi une preuve tangible de la présentation des éditeurs : « Un livre essentiel pour apprendre à habiter le monde ».

 

LAMBILLY Élisabeth de, CHARDEAU-BOTTERI Stéphanie, Gustave Caillebotte, Grand Palais RMN éditions, 2024, 48 p. 13€50

Cet album pour la jeunesse sera lu avec intérêt par tout amateur de l’histoire de la peinture. Les autrices mettent en regard la vie du peintre avec certaines de ces peintures. Mais plus que de simples correspondances entre la création et la biographie, le texte analyse les œuvres choisies. L’album met l’accent sur le solide jugement esthétique de cet artiste, mécène aussi des peintres impressionnistes avec lesquels il ne cessa de mener le combat pour la reconnaissance de ce qui devint une école aux œuvres mondialement recherchées.

Grâce au texte, le jeune lectorat s’initie à la facture picturale de Caillebotte, son art du point de vue, ses hardiesses, l’influence de la photographie dont son frère Martial était un amateur praticien éclairé. L’album invite à interroger le lien entre le réalisme et l’impressionnisme. Le glossaire copieux mais non pesant est une aide précieuse pour le jeune lectorat qui peut aussi approfondir sa lecture grâce à une série de questions et autre invitation de recherche au cœur du livre.

Quand l’ouvrage est paru, une exposition « Gustave Caillebotte. Peindre les hommes » se tenait au musée d’Orsay. Nul doute que le travail d’Élisabeth Lambilly et Stéphanie Chardeau-Botteri fut une bonne introduction à sa visite.

Philippe Geneste