Anachroniques

Affichage des articles dont le libellé est album - poésie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est album - poésie. Afficher tous les articles

08/08/2026

Humaniser le monde en le décapant de ses masques

DUCAL Charles & DUPREZ Olivier, Chant du travail, CotCotCot, 2026, 40 p. 22€

Toujours hardies, novatrices et exploratrices des confins de la littérature dont la littérature de jeunesse, les éditions CotCotCot proposent une œuvre gravée accompagnant le poème Chant du travail du poète néerlandophone Charles Ducal.

L’album ou livre est une fable allégorique sur le travail exploité, thème sous investi en littérature destinée à la jeunesse mais aussi dans la littérature en général. La diégèse que construit le poème dénonce l’ordre social capitaliste. L’ouvrage s’ouvre sur le poème, pleine page, puis est reproduit dans un encart de trois feuillets dont un avec rabat. Ainsi, s’approche-t-il du livre-objet d’autant plus que les illustrations sont issues de xylographies. Celles-ci occupent l’essentiel des pages restantes.

Dans un premier temps, elles déroutent ; l’attention qu’elles réclament pousse à interroger le rapport texte-image. Le texte raconte le mépris de la vie humaine qu’engendre la logique du profit. L’image, elle, suscite des rapprochements. Olivier Deprez accumule l’intertexte : image du film Sortie de l’usine des frères Lumière, une réinterprétation graphique de Popeye où les bulles des dialogues sont envahies par des quadrillages, une image de Godard, une autre extraite d’un documentaire télévisuel. Le travail graphique insiste ainsi sur une autonomie des images par rapport au texte. Les grilles de couleurs, la présence visuelle de la grille du logiciel sur lequel Olivier Deprez œuvre à la mise en page, ne sont pas des illustrations mais apports en convenance avec le poème de Charles Ducal. Le thème du travail est ainsi itéré. Les figurines suggèrent le fétichisme de la marchandise. Plusieurs images sont répétées, inscrivant formellement le travail à la chaîne. L’ensemble crée une atmosphère impersonnelle en parfait accord avec le travail réel quantifié.

L’allégorie du texte devient ici interprétation : le travail industriel tue, déshumanise, aliénant le monde qui nous entoure. Renouant avec la plainte des worksongs, Chant du travail énonce une indignation et une révolte. Image et texte se joignent dans la morale qui clôt la fable.

 

MASSOT, Jean-Louis, À peine al dente, Cactus inébranlable éditions, 2026, 95 p. 12€

L’auteur de L’A. Á.F.L.A l’Appareil Á Fabriquer Les Aphorismes, mode d’emploi (Cactus inébranlable éditions, 2020, 60 p. 10€) poursuit sa route d’aphoristeur (néologisme propre à Jean-Louis Massot). Excellant à tracer des trajets joyeux de poésie, aimant l’humour jusqu’à la suprême raison sociale de parler de l’actualité, jamais assommant car trop soucieux de ne pas perdre le fil de ses sentiments et impressions, de ses sensations et jugements, de ses certitudes et de ses doutes, toujours impertinent, qualité qui se fait rare notamment en poésie où le sérieux règne en maître sur la production contemporaine préoccupée surtout de ne jamais communiquer directement avec le lectorat…

Mais avec Jean-Louis Massot, la communication directe n’est pas une faute d’écriture, elle est une volonté d’adresse et de réciprocité. Même s’il a « la tête sous les épaules », le poète sait ce qu’il fait, et il s’y tient avec rigueur, persévérance et art, combattant l’emphase et le pompeux du genre de l’aphorisme, prenant le contrepied des aphoristeurs chagrins. Eh oui, la poésie de Jean-Louis Massot est une encyclopédie de poétique et de rhétorique mise à la portée de tous. Il ne l’étale pas, il en use, on ne s’y use pas, on y rit. Comme on aurait dit au temps de Malherbe, Massot regratte les mots et rend, au jugement, douteux leur usage afin de « ne pas utiliser ses points de vue à l’aveugle ». Mais à l’inverse des temps versificateurs du grand maître en soporifique poésie, Jean-Louis Massot se complaît en substitutions (« Ainsi que la pluie, je douche du bois »), paronymie, homophonie (« Si un vice te taraude, écroue-le »), syllepse de sens (« Ne jamais vendre la mèche à son coiffeur »). La contrepèterie se complexifie comme dans « Quand le vin est tiré, se méfier des verres perdus » où l’aphorisme joue du paradigme de la boisson et de celui de l’arme, les croisant pour créer un sens insolite, où l’humour triomphe.

Et le poète use de bien d’autres procédés rendus coquins en vilenie de langue, recourant parfois au parler ordinaire, au barbarisme hilare, au franglais d’ironique usage. Transposé – on imagine déjà le sursaut offusqué du poète à l’annonce de cette opération… mais patience… il s’agit d’une tentative pour ne point malherbiser le gazon massotien – donc, transposé au dix-septième siècle le poète aurait joué du gasconnisme, de l’italianisme, de l’hispanisme… C’est que Jean-Louis Massot est heureux dans le mélange, il aime surfer sur les mots migrants, sur les expressions transfuges (« je n’aurais pas voulu être à bride-abattu sans sommation »). Et s’il nous tire l’oreille en s’emparant de soi par les sons (« Repris de justesse, cherche peine perdue »), il ne le fait pas à la Malherbe parce qu’il semble bien adhérer à un art poétique du désordre : « Tout compte fait, un tiroir qu’est-ce ! ». Mais un désordre raisonné. En effet, le recueil est organisé, chaque page reproduit une même structure aphoristique : le premier aphorisme est presque un titre de page énonçant l’objet d’une commémoration, comme il sied en nos temps où pas un jour n’est point dédié à quelque chose (« À chaque jour sa journée mondiale : / Journée mondiale du pas cadencé ») ; ensuite, au milieu de la page, vient un aphorisme en italiques où l’aphoristeur livre un de ses rêves déchus (« Je n’aurais pas voulu être un pis-aller sans retour » ; « j’aurais aimé être un orchestre qui joue le jeu ») ; enfin le dernier aphorisme de la page est une question (« j’écris ou j’ai face… » ; « Les nuages bas, on les mesure à partir de quelle hauteur »). Cette organisation de la page crée du rythme, rompt l’effet d’accumulation, un danger bien réel pour un recueil d’aphorismes et donne un peu la main au lectorat, enfin la main ou la voix. Et comme la dérision surgit souvent (« Vous la trouvez comment cette question ? ») l’ordre est maintenu à distance discrète.

Et quitte à nous faire taper sur les doigts par la règle du sieur poète Massot, nous dirons que derrière le libertinage des abouchements assonantiques et les clivages consonantiques, le poète cherche une « manière vive, fine, et nouvelle en [notre] temps » (Boileau) à rendre la poésie proverbiale en en déconstruisant quelques vérités d’usage… et « En cas de naufrage, il est conseillé de rester très terre à terre »…

À peine al dente joue des genres qui jouxtent l’aphorisme : la sentence, l’axiome, le proverbe, etc. C’est que, même si l’affirmation sera probablement contestée, l’aphorisme est la forme générique de toutes les formes brèves. Reste une difficulté, à laquelle l’œuvre aphoristique de Jean-Louis Massot, cherche issue et qui est celle-ci : l’aphorisme naît, probablement du désir de concentrer dans la brièveté de sa ligne le tout d’une pensée ; de même, l’aphorisme nourrit l’illusion qu’une phrase, simple de préférence, peut être posée dans l’absolu, sans co-texte, et réussir à signifier, à dire quelque chose. Voilà une difficulté, puisque ces deux traits feraient de l’aphorisme un vecteur formel de l’idéalisme, visant les vérités universelles posées dans l’éternelle intemporalité. Il y a difficulté puisque l’œuvre d’aphoristeur de Jean-Louis Massot, qui pense « utile de relancer la question hors des limites du terrain d’empoigne », s’oppose à cette tentation de l’art pour l’art et de langage évidé des charges sociales dont il est, par nature autant que par culture, pétri. Il semble bien que Jean-Louis Massot, en sa compulsion aphoristique, cherche à débroussailler un espace littéraire neuf, entre poésie et philosophie diraient les érudits consciencieux, entre poésie et langage courant préfèrerions nous dire, afin de rappeler la littérature à sa mission de travailler le sens de la vie, de l’humain, de la nature et des éléments, de l’ordre économique et de l’ordre social, de la vie commune et de la vie individuelle. Jean-Louis Massot écrit des aphorismes pour partager les mots de son esprit, pour tendre la main au lectorat et former, par la poignée de main, un nous potentiel. Il y a de l’humilité et de l’amour dans l’humour de Massot. Et comment ne pas rêver à une littérature qui humanise le cours du monde et qui procède sur les idées en un esprit de clarté ? Et cela sans se prendre trop au sérieux, sans se piquer au jeu, au moins dans l’instant… car l’aphorisme, Jean-Louis Massot ne dira pas le contraire, est un genre de l’instant.

Oh ! Bien sûr, de temps en temps, arrivent sur la page quelques références littéraires. Et c’est vrai, même si quand on doit « écrire sur une machine à coudre pour raccommoder ses phrases » (merci Lautréamont) « on a que faire du marin sobre dans Le bateau ivre » (ah ! Rimbaud), il faut bien avoir conscience qu’on écrit toujours avec ce qu’on connaît, que nos mots sont communs à d’autres et que leurs mises en rapport sont parfois des rappels et, d’autres fois, des appels, et toujours des invitations à entendre les voix qui déboulent sans crier gare : « on ne tombe pas des nues sans parachute ». Peut-être même, par désir d’« être en phrase avec moi-même », le poète rêve-t-il de cultiver son jardin ; en tout cas, il l’affirme : « Pour se cultiver, rien de tel que de potager un livre »… fût-il À peine al dente. Et la lectrice, le lecteur, impatiente, impatient de mijoter en leur tête quel autre plat littéraire Jean-Louis Massot a bien pu mettre au four.

Philippe Geneste


14/06/2026

Nef de mots musant sur vagueleuse

DAVID, François, Ma Mamie en poévie, illustrations Elis WILK, éditions CotCotCot, 2019, 32 p. 14€50

Dans l’étude que nous avions consacrée à l’œuvre pour la jeunesse de François David (1), nous écrivions : « le sens de la poésie, François David semble le trouver dans la force d’incitation à écrire, dans l’invitation faite aux lecteurs à prendre la plume, à poursuivre l’élargissement –libération autant qu’agrandissement- de l’espace imaginaire. Ecriture de l’espace, la poésie de François David est réflexion obligée du langage sur lui-même ». Ma Mamie en poévie confirme cette remarque. L’auteur interpelle sans cesse l’enfant, l’enjoignant à écrire lui-même et pour ce faire, lui donnant des techniques d’écriture. C’est d’ailleurs un principe de la poésie de François David, d’inscrire la voix de l’autre ou de lui parler, de l’impliquer. Toute création poétique est dialogue pour s’y exercer pratiquement elle-même. Remarquons, au passage, l’intelligence de François David et Elis Wik, d’avoir évité une voix narrative masculine (d’un petit garçon) ; ainsi la lecture reste centrée sur la poésie et ne dévie pas sur une éventuelle part autobiographique de l’album.

De la poésie du mot…

Soucieux de captiver son jeune lectorat, François David fait une grande place aux déformations de mots, soit par adjonction soit par suppression soit par déplacement interne, soit par inversion, soit par substitution (ainsi poéVie à la place de poéSie) soit par jeux à partir de la morphologie, soit par l’exacerbation du sens et toujours les assonances et les désirs anagrammatiques. La poésie du mot est souveraine auprès des enfants. Elle n’annule pas les autres, mais elle est privilégiée car c’est d’elle que part l’enfant, de par le développement même du langage au cours de son acquisition. La poévie de Mamie est une entreprise de remotivation des mots ordinaires.

 

Ce choix est renforcé par le parti pris de la simplicité. Dans Ma Mamie en poévie elle se signale par l’usage d’un langage imité de l’oralité. Mais qui dit simplicité ne veut pas dire que tout dans l’écriture est explicité, loin de là, évidemment. Mais soit par l’image d’Elis Wik soit par le co-texte, l’expression littéraire ne laisse pas le jeune lectorat dans l’ambiguïté du sens. Bien sûr, les illustrations interviennent ici. Collages, surimpressions, dessins, coloriages et peintures instaurent visuellement un univers en décalage avec le réel qui colle avec le chant des signes de Mamie, avec les dialogues drolatiques ; ils accompagnent aussi les élans corporels initiés par le rythme au cœur du travail du langage. D’ailleurs, un livre interactif a été réalisé (mamamieblog.wordpress.com).

… à la poésie des sens

Mais d’autres procédés sont convoqués. Ma Mamie en poévie fait une grande place à la chanson. Celle-ci joue sur les rythmes, les sons, les assonances. L’approche poétique du monde par l’album de François David et Elis Wik, ne se prive pas de métaphores comme, par exemple, pour la désignation des crayons de couleur avec des noms d’oiseaux. Le rébus et la devinette dessinée sont aussi présents. Il faut y ajouter, bien sûr, le travail graphique, généralement de pleine page, qui illustre le texte, parfois y ajoute une piste de sens. L’humour du travail graphique entre en échos avec l’humour discret du texte, le rend davantage sensible aussi. En effet, Mamie métamorphose le banal en utopie, en fantaisie, or l’humour ne se définit-il pas par le sentiment « des limites de l’esprit et de la banalité des choses » (2) ?

Si la poésie est l’objet de l’album, son support est une narration par une enfant, la petite fille de Mamie. Par ce choix, nous l’avons dit, l’album évite l’écueil d’une interprétation autobiographique et reste concentré sur la puissance du langage. Mais ce choix, que l’on retrouve dans la confection des illustrations d’Elis Wik, fait de l’enfant l’instance de la parole écrite.

La complicité de l’enfant avec sa Mamie signifie l’engagement de l’enfant dans une temporalité qui n’est pas celle de la vie contemporaine. Contre l’urgence l’écoute réclame la patiente attention, contre l’accélération, le dire appelle le détour et le refrain, tous deux coûteux en temps passé ; contre la communication instantanée, la fantaisie du racontage se délecte de la divagation mêlant passé et utopie, choses vécues et faits imaginaires, vagabondage et souvenir. Avec Mamie, la personne humaine combat la corrosion des émotions ou des sentiments, elle exalte l’intelligence des images contre l’iconoclasme techniciste qui tend en toute chose à faire barrage au non quantifiable confondu avec le rationnel. Mamie vit l’irrationnel, le partage, invite à en propager l’attitude. Avec Mamie, la personne ne compte pas son temps, temps long et temps court n’ont aucun sens. Ce qui a du sens est de prendre tout son temps, d’écouter venir les mots et les phrases, d’y percevoir des scansions, d’y laisser sa réactivité en liberté. 

Conclusion

Ma Mamie en poévie peut être lu comme un livre du passage : s’adressant à l’enfant le poète met en scène une situation propice à laisser vagabonder l’imagination. La figure de la grand-mère, avec ses décrochages du sens (par mamimorphose cerveau devient le lâcheur), ses rêveries voyageuses, sa gourmandise des mots et des jeux sonores, sa disponibilité à l’accueil de l’imaginaire, avec son infinie patience à écouter la vie qui se rappelle ou qu’elle veut imaginer avec espièglerie, imprime une quiétude souveraine à l’univers poétique de l’album.

Ni littérature enfantine ni littérature de jeunesse, la poésie de François David les englobe toutes deux, sans distinction, indiquant ainsi que la poésie s’appuie sur une part d’enfance, enfance du langage, enfance des auteurs et autrices, enfance des lectrices et lecteurs.

Parce que l’enfant conquiert les mots par son expérience, parce que la lecture est une de ses expériences, lui offrir Ma Mamie en poévie c’est l’inviter à se saisir de la culture du langage, de la sentir palpiter en lui en réagissant aux pages, tournées l’une après l’autre, puis l’une après l’autre retournée. François David poursuit, avec cet ouvrage sa quête d’une éthique par le libre langage pour tous et toutes. Chez lui, comme nous le développions en 2015, la nomination poétique pose la gourmandise des mots pour éthique. À cette nominéthique les éditions CotCotCot apportent un écrin qui magnifie la création singularisant l’album en passion de rêverie.

Philippe Geneste

(1) Lire https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ 16 août 2015 et 24 août 2015. _ (2) Dupriez, Bernard, Gradus. Les procédés littéraires (dictionnaire), Paris, UGE, 1980, 543 p. – p.234.

21/09/2025

Terre et toile ou la fabulation de l’art

DOOREN Edith van, Mémoires minérales, CotCotCot éditions, 2025, 24 p. 10€90

Cet ouvrage peut être un album de petit format, un album de poche. Il peut être un conte, dont la formule inceptive « Ça se passerait » semble le pendant du Il était une fois. Mais le livre peut être aussi une suite poétique où texte et aquarelles s’abouchent en une propédeutique à la narration. Le titre lui-même laisse ouvert le choix du genre auquel rattacher Mémoires minérales. En effet, le pluriel du substantif du titre semble orienter vers une lecture séparée de chaque texte et de l’image qui l’accompagne, quand le texte occupe la page de gauche et l’image la page de droite, mais d’autres fois, c’est le texte qui accompagne l’image. Il se crée ainsi, non pas un brouillage de l’énoncé global mais une invitation à traverser les vecteurs de la fonction sémiotique (écriture, peinture et dessin). Nous y reviendrons.

Nous avons parlé de propédeutique à la narration, cela mérite quelque explication. Tout le texte est écrit au conditionnel présent. Ce temps est en conformité avec l’histoire qui vient mais qui encore n’est point advenue. C’est une histoire qui n’est pas formée, qui se forme, ou mieux dont la forme est en surcharge d’hypothèses. Et celles-ci s’offrent à l’interprétation. L’éditrice parle de « songe », on pourrait aussi parler de fabulation. Une histoire est un à venir qui se livre à la sagacité de qui la lit. Il faut au lecteur retenir en son esprit les hypothèses de sens qu’il construit, page à page, par l’interaction du dessin, des peintures évanescentes, et du texte, par l’entrecroisement de ce qui se donne à voir et de ce qui se donne à imaginer dans les propositions qui se nouent et s’enchaînent.

L’album d’Edith van Dooren semble, à chaque double page, proposer un énoncé pictural et scriptural, disons picto-scriptural, à la reflexion du lectorat, participant actif de la constitution de l’histoire. Et, depuis l’interprétation livrée en réponse, la lecture se poursuit tout autant que l’écriture reprend sa marche. Mais c’est toujours comme si l’énoncé picto-scriptural du livre allait au-devant de la réponse interprétative de son lecteur. En même temps, la double page tournée, cet énoncé peut réorienter la réponse interprétative qui ne cesse d’évoluer, aux confins de ce monde hypothétique qui se propose plus qu’il ne s’affirme. 

L’album propose de toucher à la radicalité du sens, si on accepte de nommer ainsi le moment inorganique de toute histoire, le moment où elle reste à naître puis les moments où, rassemblant des matériaux épars, elle se constitue peu à peu. Mémoires minérales serait alors un avant-texte de toute histoire où le merveilleux se poserait en horizon d’attente. Les métamorphoses qui surviennent plaident en faveur de cette interprétation, tant au niveau du dessin que des jeux rhétoriques (métaphores). Pourtant, voici que s’installe le vraisemblable romanesque de la rencontre amoureuse… somme toute, alpha et oméga de la littérature occidentale… À quel horizon s’accrocher ? Difficile à dire, sinon conseiller de revenir au conditionnel du texte, cette hypothétique fiction figurée, avec insistance, par la morphologie verbale : l’histoire élaborée par la lecture est une histoire à venir mais non advenue, toujours en horizon d’attente. Les amoureux qui se retrouvent « pour ne rien se dire » jouissent aussi comme les lectrices et lecteurs de l’horizon silencieux de la fabulation d’art. 


FAUCONNIER, Cézanne, sur la route de Cézanne, dessin et couleurs ARÉ, Glénat, 2025, 56 p. 15€50

Comment présenter la biographie d’un peintre au jeune lectorat (à partir de 11 ans) ? Dans cette bande dessinée, Fauconnier imagine une structure fondée sur la mise en abyme. Un peintre amateur, de la région d’Aix-en-Provence, et suite à la perte de son fils, s’enferme dans une compulsion de peinture sur les pas de Cézanne à qui il voue un culte. Arrive de la région parisienne, une famille monoparentale, une mère et sa fille, qui loue une maison à la sortie d’Aix vers le Tholonet. Le Tholonet, c’est le chemin de Cézanne qu’il empruntait pour peindre la montagne Sainte-Victoire.

Comme Cézanne, la petite fille de 11 ans subit le harcèlement scolaire de par ses origines et son goût du dessin et de la peinture. Elle va se nouer d’amitié avec le peintre amateur, le vieil homme silencieux mais prodigieusement fascinant quand il raconte la vie de Cézanne. Voilà le schème installé de la biographie dessinée. Aré joue d’une proximité des formes, couleurs et lumières de la peinture de Cézanne, pour envelopper le jeune lectorat dans une atmosphère, une ambiance propice à ce qu’il assimile la leçon d’une vie peu ordinaire. Comme c’est le vieil homme qui raconte, la biographie est allégée des sources que, normalement, elle doit décliner. Ce schème est celui de la biographie classique contant le roman d’une vie. Le scénariste choisit des « événements d’intérêt humain » qu’il monte en « unité d’une même action » (1). Le mouvement de la biographie, que l’auteur constitue, est celui de l’arrachement du personnage (Cézanne) à l’histoire et à la société. L’évocation de l’amitié de Cézanne avec Zola ne trouble pas ce schème mais l’agrémente d’une touche culturelle supplémentaire. C’est le mouvement individualisant de la biographie, celui qui préside, en général et classiquement, au genre. La fin de la vie de Cézanne, son œuvre complet, y « tient pour la vérité du commencement » (2).

Le discours de Fauconier est monosémique, édifiant une vie en destin. Il est servi par la magnificence des illustrations d’Aré. L’album est efficace car le jeune lectorat s’identifie ou au moins épouse durant la plus grande partie de l’histoire les sensations et sentiments de la jeune héroïne de 11 ans (ce n’est qu’à la fin qu’on la retrouve adulte, ayant trouvé une profession en lien avec sa passion de la peinture). Surtout, l’intelligence du scénario permet d’embarquer le lectorat dans l’histoire de la jeune héroïne, traitant ainsi la biographie de Cézanne sans la lourdeur d’un document soumis à vérification des références. Cézanne, sur la route de Cézanne est d’abord une fiction et ensuite se recouvre d’une biographie. Nul doute que les bibliothèques des écoles primaires et les centres de documentation et d’information auront à cœur de proposer le livre dans leurs rayons.

Philippe Geneste

(1) Bia, Joseph, « Persistance de la biographie », Le Discours social, cahiers de l’Institut de Littérature et de Techniques artistiques de masse, n°1, août-septembre 1970, pp.23-32 – p.35 ; (2) Sartre, Jean-Paul, Les ot, Paris, Gallimard 1980 (1ère éd. 1964), 215 p. – p.169.

 


03/08/2025

Le dit de la terre qui parle

DUFRESNE Rhéa, Haïkus du bord de mer, illustrations de Maud LEGRAND, rouergue, 2025, 40 p. 15€80

Le haïku, genre poétique japonais du dixième siècle, est désormais acclimaté à nos contrées, à force de productions poétiques en reprenant parfois la technique, parfois l’esprit, parfois les deux. Haïkus du bord de mer en reprend l’esprit en proposant une promenade contemplative le long des plages du Nord de la France. Peu des dix-huit créations s’appliquent à la répartition stricte des syllabes en fonction des vers, la plupart se contentant de la composition en trois vers plutôt courts, le second seulement plus long que les deux en position l’un d’ouverture, l’autre de clausule. Est respecté, aussi, l’art de la chute qui surprend, saisit le lecteur ou la lectrice, ouvrant l’espace de la représentation à plus d’imaginaire et en même temps venant sonner à la porte de la vie courante.

Rhéa Dufresne, soutenue par la complicité esthétique de Maud Legrand, se plaît à répertorier les multiples variations de la grève, au gré des marées. Chaque nouvel haïku se promène sur l’estran ou bien se réfugie hors d’atteinte des vagues déferlantes, mais c’est toujours pur scruter le ciel, l’horizon, la mer, la terre dévoilée, les galets roulés ou polis ou meurtris, les visiteurs qui les côtoient, ces objets qui gisent sur la laisse de mer, mis avec elle en coïncidence surréaliste.

Chaque page tournée recouvre un moment d’émotion saisi par la tension de la brièveté poétique. Chaque nouvelle page à lire ouvre un nouvel instant dans l’étroitesse des lignes duquel affluent de nouveaux élans d’imaginaire. Pour ce faire, Rhéa Dufresne use de la métaphore, joue des analogies. Le lectorat pressent la contiguïté verbale, use de l’association des mots façonnant syllabe à syllabe, mot à mot, vers à vers, des syntagmes et la phrase, sensifiant leurs accords pour l’unité du poème. Ordre cosmique, ordre géographique, ordre géologique, ordre naturaliste, ordre écologique, ordre social, ordre humain, se concentrent dans l’étroitesse du poème qui est instant, précipité d’univers et précipité du temps porté par la personne qui regarde, par la personne qui lit.

Le haïku du bord de mer incarne dans le verbe la sensation à naître, à constituer. La syntaxe et la chute finale viennent la nourrir. Tout est simple, c’est un principe essentiel du haïku. Mais la simplicité réclame la patience, celle que livre l’attention extrême aux échos sonores, aux renvois morphologiques, aux symétries syntaxiques, aux architectures des mots et aux images. Ces images, les mots les portent avec eux comme une mer montante, puis ils les déposent sur la laisse du dit de la terre qui parle. Le haïku est instant poétique, c’est-à-dire aussi transition pour un nouvel instant dans la page qui se tourne. Le haïku est plénitude, intégrale de sens ; il est aussi passage du sens, passage à autre chose. Le passage est l’éphémère du discours disparu sitôt que construit alors que la plénitude est un absolu du sens clos sur lui-même. La seconde se résout toujours dans le premier et c’est pour cela que le haïku nous parle, nous incite à voir, à entendre, à goûter, à sentir, à toucher des mots l’ordre de l’univers. Le haïku est le genre poétique par excellence du rapport de l’homme au monde.

Dans Haïkus du bord de mer ce rapport passe préférentiellement par le regard. L’humain de l’univers poétique de Rhéa Dufresne s’approprie le monde en visions intériorisées, grâce à une confiance épistémique accordée à la vue observatrice. Le haïku insiste sur l’intensification des actes de perception pour un renouvellement sensoriel continué. Contrairement aux deux grandes techniques de production d’images du réel que sont, aujourd’hui, la photographie et l’imagerie – cette dernière, via les réseaux sociaux et la science médicale particulièrement envahissantes aujourd’hui  –, la technique verbale poétique, celle du haïku qui nous intéresse, ici, en particulier, permet le voyage intérieur aux sources du sentiment provoqué par la vue, elle prolonge en imagination poétique le sens du figuré, elle projette l’humain dans les portions d’univers retenues. Ici, intervient intensément le travail graphique et des couleurs de Maud Legrand.

C’est un travail tout en graphisme qui isole les pierres, les plantes, les animaux, les objets, les insérant dans des paysages souvent éclatés, stylisés, aux couleurs profondes et mêlées. Quand les figures humaines apparaissent, elles s’inscrivent par la couleur dans le paysage, en font partie, s’y enfoncent. Aussi, à l’art verbal, l’album Haïkus du bord de mer ajoute un art pictural de l’émiettement en appel de rassemblement, comme si l’illustration venait se livrer en simulacre de l’interprétation des perceptions.

Elle nous rappelle que l’expression verbale de l’identification perceptive ne se satisfait pas de la dénomination mais exige la rêverie sensificatrice qui l’outrepasse. Avec les illustrations, c’est au lectorat de mettre en rapport, donc de rejouer cet outrepassement. Il s’ensuit que l’album entraîne une double lecture, celle du texte et celle de l’image. Et cet acte double mène le lectorat à croiser le sens élaboré pour le texte et le sens élaboré pour l’image. Les croisant, il construit un sens nouveau, alors il comprend autrement, ou bien il construit un sens intensifié, alors il prend avec lui la sensification des autrices. Et d’instant en instant, la personne qui lit s’aventure un peu plus avant dans son rapport au monde, et chaque instant livre un tout de sensification, où rien ne s’oublie mais où le tout précédent apporte sa pesée. Ainsi va en terre humaine le dit de la mer.

Philippe Geneste

 

13/07/2025

Sémiologie de l’attachement : à la vie à la mort

Comment s’intériorisent les conduites par lesquelles l’enfant se sent protégé ? Comment construire avec l’enfant cette proximité complice grâce à laquelle il va construire les schèmes internes d’attachement (selon les théories de Bowly et Zazzo) ? Deux albums croisent cette problématique : l’un met en scène la si délicate question de l’endormissement et l’autre emprunte un parcours biographique pour interroger l’attachement à un animal compagnon de vie depuis l’enfance, mais soudain disparu.

 

GRENAUD Sophie, Nuit comme jour, illustrations d’Anouck Boisrobert, rouergue, 2025, 26 p. 15€

Cet album couvre, tant du point de vue de l’enfant que du parent, le moment de l’endormissement. Les illustrations d’Anouck Boisrobert s’appuient (sauf deux exceptions, nous y reviendrons) sur des aplats bleu nuit avec surimposition de dessins stylisés mais géométriques et de jeux de traits blancs ou d’étoiles blanches qui parfois configurent des ébauches (mer, visage, chemin…) et parfois aboutissent à une figure blanche complète (lune, chat, horloge). La peur du sommeil, les stratégies pour en éloigner le moment où l’enfant se retrouve dans la nuit et seul. Or cette déprise du réel l’inquiète et pour qu’elle ne soit pas une déprédation, l’enfant sollicite le parent pour que se poursuive la vie diurne, ainsi que l’indique le titre, Nuit comme jour.

Réussir l’alliance du côté expérimental de l’album et du climat de tendresse qui baigne sa lecture est une gageure, ici réussie. L’album explore la relation de confiance qui a besoin d’être installée ou réitérée pour que le sommeil emporte l’enfant. Mais c’est une relation et dans une très belle double page, la mère et l’enfant se sont endormis, un doux dégradé de couleur s’étant alors substitué à l’aplat bleu nuit. C’est d’une grande intelligence, l’endormissement étant le moment clé de l’apaisement qui clôt une journée et la signifie comme vie à perpétuer. L’image montre l’enfant et l’adulte présents et pourtant, dormant, ils se sont absentés ; mais grâce au rite de l’endormissement, la relation semble se poursuivre. Et elle se poursuit la double page suivante, et dernière de l’album, sur l’arrière-plan en aplat bleu lumineux, celui du matin où chacun va qui à son travail qui à l’école.

L’album est aussi l’illustration, en négatif, du sommeil comme repos donné à la curiosité : un repos non pas une suspension, car les rêves peuvent prendre le relai des désirs et des demandes de l’enfant cherchant à différer l’heure de l’extinction des feux. L’image de l’horloge générée par les pointillés blancs sur l’aplat bleu nuit figure, dirait-on, l’acceptation de l’impératif du sommeil signalé par l’horloge interne ; cette image parle au corps et au soma de l’enfant. On le sait, c’est la nécessité de ce repos qu’il est difficile de faire reconnaître à l’enfant qui semble le craindre comme une mort. Et pour le parent, n’est-ce pas la preuve que l’enfant ne veut pas fuir la relation qu’ils entretiennent mais veut la poursuivre, l’étoffer, encore et encore, comme l’illustre l’album ? Et la mère répond, dessine pour conserver à l’enfant cette sécurité qu’il a acquis de la vie diurne, la conserver pour sa vie nocturne. Quel défi !

Mais c’est le défi de l’album. Tout son aspect expérimental est mis au service de la réponse à ce défi. En effet, lire l’album à l’enfant au moment de l’endormissement, c’est rejouer sur la scène du réel ce que l’album représente en images et narration. Le rite de la lecture pour l’endormissement devient le code qui, s’il est connu de l’enfant donc reconnu par lui dans cette fonction, lui permet d’accepter que vienne le sommeil, que le sommeil l’emporte, parce qu’il saura qu’il ne perdra rien de la relation à l’adulte, qu’il retrouvera, au petit matin, le monde et ses occupations et la curiosité pour les explorer.

 

DOMERGUE, Agnès, Le Silence des porcelaines, images Valérie LINDER, CotCotCot éditions, 2025, 80 p. 15€90

Le titre annonce un ouvrage de poésie ; le format de poche, solidement cartonné, hésite entre le récit de prose poétique et l’album ; l’illustration des couvertures laisse deviner une histoire suggérée, une réalité surréalisée, collage de rêves peut-être. Le livre ouvert, les aquarelles et le travail aux crayons de couleur enveloppe tout le récit d’une douceur immense, entre paysages grandioses où les couleurs flirtent avec le cosmos, univers ou géographie terrestre, et puis les intérieurs douillets d’un appartement ou d’une maison qui livrent en reflet l’image de l’habitante.

Les vingt-sept poèmes sont composés de strophes plutôt brèves : deux monovers, neuf distiques, sept tercets, huit quatrains, un quintil, un sixain. Les vers sont plutôt harmonieux dans le rythme, avec une prédilection pour les unités de quatre syllabes.

La poésie est narrative, racontant comment un chat errant élit domicile chez la poétesse qui trouve en retour un compagnon avec qui partager sa vie. C’est le temps qui vient. Les aquarelles et tout le travail des couleurs et des tableaux soutiennent cette problématique rassurante, enveloppante. Et puis le chat disparaît. C’est la marque du temps qui passe. Disparition ou mort ? Le chat n’a-t-il pas été saisi comme « ombre », « revenant », « parti » « un jour gris » ? Les dessins ne le silhouettent-ils pas par les lignes du corps conservées, un corps transparent, qui laisse paraître les couleurs d’arrière-plan : les lignes seraient-elles alors la trace persistante car intemporelle d’un passage, et donc de la fugacité des présences du vivant au monde qu’il habite ? Et puis, ce « silence des porcelaines », qui s’impose une fois le chat parti, c’est-à-dire ayant cessé de jouer parmi les objets de la maison, ayant donc cessé d’animer les objets inanimés.

Dans cet album très spatial, tant par le texte et ses échappées géographiques que par l’image et ses délicates aquarelles aux couleurs vives ou sombres, le temps imprime sa marque par la présence-absence du chat, par le dessin de la poétesse enfant devenue jeunes femme ou adulte. Or, avec le temps, c’est l’humanité du monde qui s’installe au centre de l’album. Les aquarelles endossent alors la tristesse humaine d’avoir perdu le chat, elles soulignent la continuité rompue des sensations tactiles, olfactives, auditives, gustatives dont s’était imprégné l’animal et dont il reflétait en retour les qualités d’envoûtement du lieu. Reste, certes, à la poétesse, le souvenir, la ressouvenance, autant dire le rêve d’un univers aquarellé, aux couleurs non violentes suscitant l’onirisme autant que la sensibilité à nue.

Le Silence des porcelaines est un album dont la problématique profonde est de convaincre que le monde ne s’appréhende au fond que par la sensation, la sensibilité, le sentiment. Et sensation, sensibilité, sentiment ne sont que trois manifestations de la présence de l’autre, univers, animal aimé, humain. Peut-être devrait-on lire Le Silence des porcelaines comme un livre de l’attachement. L’aquarelle en serait le mode privilégié d’expression, parce qu’elle densifie l’espace jusqu’à en perdre l’horizon, pendant que les contours se dissolvent pour que le tableau rayonne en vision. Le Silence des porcelaines est d’un grand lyrisme, éperdu de beauté et de lien où les traits des figures réalistes s’esquivent et fuguent en simplification irréaliste.

                                                                                                                       Philippe Geneste 

22/06/2025

Poésies et rêveuses pérégrinations

COULIOU Chantal, Dans les Coulisses du jardin, illustrations d’Évelyne BOUVIER, éditions Voix Tissées, 59 p. 15€

Voici un recueil mémoriel où des enfants (Le syntagme « avant de nous quitter » p.66 – avec dans l’illustration deux fillettes –, succède au « je » du premier poème, illustré par une petite fille, identifiable peut-être à la poétesse) se remémorent leur grand-père mort. Tout le recueil, tant du point de vue du texte que du travail graphique et des couleurs, établit la correspondance entre la vie humaine et les lieux traversés, les lieux de vie, les lieux choyés, choisis. Ici, c’est le jardin du grand-père, jardinier au cordeau. Héros du recueil, il l’est mais rejoint par le jardin qui, par ses métamorphoses, signifie le devenir d’une vie et son accompagnement par la nature domestiquée au cordeau puis laissée en liberté.

Chantal Couliou prise ici une poésie narrative. Comme dans un récit, des scènes se font échos comme la scène des pages 18/19 rappelle celle de la page 7 ou bien comme celle des pages 22/23 rappelle celle des pages 12/13. La poétesse s’adresse aux lectrices et lecteurs (p.27) après s’être adressée au grand-père

« Sur le vieil épouvantail

ton chapeau de guingois

devient le lieu

de conversation préféré

des moineaux. » (p.24).

Grâce aux jeux de correspondance avec la nature, les accents de nostalgie qui affleurent ici et là laissent place à la vie qui continue dont la vie mémorielle de l’absent dans le cœur et les mots du recueil. Le grand-père s’en est allé sur les ailes du poème au pays imaginaire qui conforte le réel. L’enfant qui lit peut s’appuyer sur les claires illustrations d’Évelyne Bouvier, qui à la fois confortent la compréhension du texte et ouvrent des espaces de pérégrinations mentales au creux même du chemin tracé par Chantal Couliou.

 

LISON-LEROY Françoise & MEULEMAN Marie, Le Livre en fugue, CotCotCot éditions, 2025, 44 p. 11€

Tercets et distiques dominants, deux monovers (ou vers isolés), rares quatrains, s’accompagnent de photographies argentiques qui donnent du grain aux images en regard des mots. L’art du flou poétique y invalide la référence trop abrupte au réel du milieu, tendant à filer une représentation de sens général qui se hisse hors du propos versifié. Le livre est là, dans cet entrelacement, un livre en poche, un monde en tête, une histoire qui vibrionne, des vers qui scande des séquences, souvent fugitives, de la vie si quotidienne.

L’histoire commence à l’intérieur d’une maison avant, par le souffle du vent, de s’élancer par la fenêtre en libre conquête de lieux du monde, extérieurs pour la plupart, intérieurs parfois et intérieur final d’une salle de classe où se partage la lecture. En retour, la lecture s’offre en partage, elle est le libre partage des liseurs et liseuses ensorcelés par de nouvelles visions des choses, des êtres et du monde.

Un livre est la mémoire de l’espace où le lecteur, la lectrice le saisit, l’effeuille, le lit, le referme, s’en évade, y replonge. Le livre est vagabond, la personne lectrice est une nomade. De lieu en lieu, le livre s’échange ; de main en main, il se partage ; d’attente en attention, il croise les compréhensions, tisse les interprétations. Son espace imaginaire ajouté à l’espace du réel, champêtre ou urbain, se prête à la divagation dans les contrées sans horizons aux lieux oniriques du sommeil et de la rêverie.

Le livre est la lampe de chevet qui relie les femmes et les hommes, les enfants et les sens, l’imaginaire et le réel. Le livre assure la continuité des mal nommés clichés photographiques des faits expérientiels. Les photographies tentent d’en retracer les lieux, d’en révéler les significations. Par-delà son contenu littéral, le livre vient saisir le propos de l’expérience, sinon ses raisons. +

Ainsi, la lecture entraîne-t-elle vers le monde, se jouant de l’actualité du sens de l’histoire contée. Mots en images, photos en vers, Le Livre en fugue est un appel incessant aux significations vaguant à fleur d’interprétation transcriptrice.

Toute littérature, par le port et transport du livre assurée, parcourt la vie en y créant un surréel. Lecteurs et lectrices y éprouvent leur conscience du temps, la durée de la lecture, mais aussi, ici, la durée insaisissable de l’histoire d’une fugue.

Prenant place dans la bien nommée collection « Les baladeurs, des livres qui aiment à se déplacer, sans but précis », le livre investit des fonctions toutes en rapport avec le lien donc aussi avec l’attachement. On pourrait dire qu’il est un objet transitionnel, en ce qu’il met la constellation humaine à hauteur de vie enfantine ou vieillissante, mais toujours nouvelle et recommencée. Mais comme déjà écrit dans ce blog (1), sa vraie vie, au livre, c’est sa lecture au présent.

Philippe Geneste

(1) Lire le blog « Quand le vent ouvre le livre, les nuages s’y déposent » du 16 septembre 2018.

 


13/04/2025

Le nom, l’autre et soi

WLODARCZYK Isabelle, Chuchotis de sable, illustrations d’Agnès EYMOND, S’éditions, 2015, 36 p. 11€

Cet album est toujours disponible et c’est un très bel album pour enfants dans la lune comme pour tous les autres. La composition est stricte : des poèmes brefs sur fond blanc, en page de droite, les encres d’Agnès Eymond en page de gauche. Au texte la suggestion onirique et l’insistance à laisser vaguer son imagination ; au dessin la mise en lien de la succession des doubles pages. L’album renverse le rapport habituel où l’illustration saisit une part du texte pendant que ce dernier assume l’histoire. Ici, c’est l’inverse, mais à condition de comprendre que l’un ne va pas sans l’autre, que la suggestion textuelle invite à l’onirisme dont le graphisme réalise le déploiement en un racontage subtil.

Tout, dans Chuchotis de sable, texte comme image, correspond au titre : finesse, délicatesse, élégance, richesse moirée du sens. Les échos comme des rimes intérieures de la composition appellent à la formation de couples. Ainsi, le premier texte, sans image, suggère, à côté une situation de personnage solitaire, un mirage c’est-à-dire sollicite l’imagination. La double page qui suit joue de l’ambiguïté entre la silhouette d’un enfant et son ombre, entre réel et virtuel. De même la deuxième double page ou un couple de moula-moula (nom donné dans le désert au Traquet tête blanche) se dédouble en ombre. La troisième double page met en présence des traces de pied des oiseaux et le pied écorché de l’enfant.

Cette introduction dans l’histoire signifie, assez clairement, un désir de rencontre. La page sans image puis la quatrième double page et son image réalisée en plan rapproché, la cinquième double page et la sixième, nous mettent en présence de l’enfant qui fomente un rêve de rencontre. Dès lors, l’imagination emporte le lectorat et l’univers onirique prend contact avec le reste du monde. La septième double page est une imitation fine du chant intime qui habite l’enfant. La métamorphose du désert s’amplifie alors jusqu’à ce que survienne l’âme sœur : le désert et le monde s’interpénètrent, deux êtres se rencontrent, une amitié est née.

C’est un album magnifique, doux, délibérément intimiste mais qui délivre un chant de grande humanité. L’imagination au pouvoir… semble-t-il déclarer à notre époque ensanglantée et devenue braillarde de chants de guerres. Un chef d’œuvre de poésie et de graphisme qu’il serait dommage de ne pas offrir à la lecture dès l’école primaire jusqu’à bien au-delà : la poésie n’a pas d’âge…


BAUM Gilles, Le Surnom, Mercès GALI, amaterra, 2024, 40 p., 15€90

Cet album traite du surnom empathique, de celui qui permet de faire groupe, qui est une reconnaissance de la personne par ses pairs. Intelligemment mené par Gilles Baum, l’historiette de Blaise interroge le jeune lectorat sur la réalité de ce que pense le petit garçon : avoir un surnom sert-il à « s’inventer mille personnalités » ? Peut-on vivre sans surnom : « il me faut absolument un surnom. Le surnom totem, mon blason » ? Et il est vrai que : « un surnom c’est sérieux ».

Mais, au fait, pourquoi Blaise ne se satisfait-il pas de tous ces surnoms que ses parents aimants lui donnent : « fiston », « chaton », « mon Loulou-Roudoudou » ? Pour sa sœur, on le comprend, elle le surnomme « Crotte-de-Nez » … Mais, est-ce que Blaise ne chercherait pas à travers un surnom, une notoriété ?

Bref, pour tout savoir sur le rapport de Blaise au surnom, le mieux est encore d’aller lire le livre de Gilles Baum et Mercès Gali. L’humour des dessins est une garantie contre l’ennui, la lassitude. Et puis Mercès Gali nous rend bien sympathique ce petit Blaise. On en vient d’ailleurs à espérer d’autres albums au sujet du surnom, parce que si cet album traite d’une catégorie de surnom, il en existe bien d’autres. Et on sait combien le surnom est important, ça, Blaise l’a compris, combien il peut rendre fier mais aussi combien il peut faire chavirer dans le cauchemar. Le choix de Gilles Baum et de Mercès Gali est ici de faire rire et sourire tout en portant le jeune lectorat ou regardeur à s’interroger sur le langage de la dénomination.

Philippe Geneste

30/03/2025

À quelle hauteur voir le monde ?

LOMBÉ Lisette, À Hauteur d’enfant, illustrations 10° Rue (Elisa SATORI & Almudena PANO), CotCotCot éditions, 2023, 22€44 p. 22€

Cet album, format A4 au papier à grain, épais, agréable à manipuler, âpre et doux à la fois, propose une poésie graphique pleine de sobriété et pourtant d’une richesse à chaque relecture renouvelée. La pixélisation des illustrations d’Elisa Satori et Almudena Pano image les tableaux qui représentent en un art pourrait-on dire néo-pointilliste des choses, des lieux, que nombre d’enfants peuvent parcourir au quotidien. C’est tout le banal dans lequel et à travers lequel et par rapport auquel s’expérimente la vie mais aussi se construit la personne qui sert d’espace à la déambulation poétique proposée par Lisette Lombé.

Mais l’apport principal du livre est peut-être ailleurs. Il pourrait bien être dans la sollicitation à dire le banal, à en dire quelque chose, à en parler sinon le parler, à sortir, donc, de l’intransitivité que nous nous imposons face au banal pour en faire une expérience transitive, c’est-à-dire à y entendre, à y toucher, à y sentir, à y voir, à y goûter la vie en partage. À Hauteur d’enfant serait alors une quête en mouvement d’une éthique de la vie, une quête de régénération de la vie. Les images ne seraient plus seulement l’espace des mots mais elles s’offriraient aux imaginaires des mots.

Le long poème, où se succèdent six binômes de strophes – importance de la dualité contre l’unique – à savoir un sizain et un tercet liés (sauf l’exception sur laquelle se termine l’ouvrage et sauf le poème initial, un quatrain isolé), fait d’abord l’éloge de la perception. Voir le monde c’est se mettre à bonne hauteur, celle de l’enfant parce qu’il découvre, parce qu’il regarde vraiment : bref l’enfant montre que pour comprendre la vie encore faut-il faire attention. Sentir le monde ? Mais alors, faut-il se défaire des artifices et se mettre à l’écoute ? Mais alors, faut-il prendre le parti du bas, de ceux et celles d’en bas, pour retrouver valorisation humaine, terrienne, imaginante autant que rationnelle ?

L’enjeu est d’être touché par ce qui nous entoure, de savoir l’être. Comment ? Peut-être en écartant les intermédiaires artificiels, les fausses médiations, peut-être, comme nous l’apprend le savoir d’aimer en supprimant les monnaies d’échange. À Hauteur d’enfant est une poésie interrogative qui pousse son lectorat à sortir des bottes des lieux communs pour chausser à pieds nus les nuages du multiple.

Peut-être pensez-vous qu’en prenant la figure de l’enfant pour aune de la vie instituée des adultes, la poétesse en particulier façonne, en la figure enfantine, un autre qui serait mythique ? Mais ce serait oublier que cet album est un recueil de poésie graphique. L’échappée des images conserve aux mots leur destination probatoire, en quelque sorte. Ce recueil ne dit pas que l’enfant possède le secret du rapport au monde donc aux autres, mais il esquisse l’idée que parce que l’enfant marche à la rencontre de son devenir adulte, il peut, mieux que l’adulte lui-même comprendre où porter ses pas : pour lever le secret ? un pan du secret ? Les mots se proposent d’être investis par l’imaginaire qu’ils recèlent et où s’enracine l’expression de nos sens. N’est-ce pas le pari de la poésie ?

 

SARTORI Elisa, Déplacements, CotCotCot éditions, 2025, 36p. 16€90

L’album présente l’exil d’une mère, à 20 ans, une pérégrination du Sud vers le Nord. La problématique est posée dès le début et se décline en questionnements : où j’habite ? Qu’est-ce que j’habite ? Qu’est-ce qui m’habite ?

En identifiant la migration à l’exil via le déménagement conçu comme pluriel, l’album et ses illustrations abstraites définissent l’exil comme une impossibilité de reconnaître un chemin comme sien et de se trouver donc dans une obligation d’emprunts. Cette obligation, qui met à mal la personne en reconnaissance d’elle-même, implique aussi une relation aux autres, réelle ou fantasmée. Si s’exiler, c’est marcher sans connaître son chemin, l’exilé est comme cet objet errant sur les étalages d’un marché aux puces en attente d’un « nouveau foyer », mais un « nouveau foyer » à construire soi-même et par sa relation avec les autres. L’histoire familiale cesserait d’être privée pour s’élargir en une histoire de la famille humaine.

Si l’album, par le travail iconographique d’Elisa Satori, met l’accent sur ce travail constructif de l’exilé, il ne masque pas qu’au départ l’exil est un ravage, un mouvement destructeur, au sens de l’exsilium du Moyen âge qui signifie ruine et destruction. À l’heure où la déportation de populations entières est redevenue un thème avalisé par les États se targuant de démocratie et de droit de l’homme, d’humanisme et de liberté, l’album Déplacements mérite toute l’attention requise. En le lisant avec l’enfant, et pourquoi pas, en l’étudiant en classe, on porterait l’attention du jeune lectorat sur le va-et-vient entre le présent de l’exilé (ici une jeune femme) et son passé via la filiation familiale. On traquera avec les enfants les signes du passé dans ce qu’ils prennent sens au présent. L’abstraction des illustrations, leur sobriété extrême, aussi, prennent là tout leur sens en n’étrécissant pas l’horizon interprétatif, mais à l’inverse en l’élargissant, en le laissant ouvert. Loin de la stéréotypie de l’exotisme, au cœur de l’interculturel non pas seulement comme déplacement du regard mais comme filiation inavouée de l’humaine condition, Déplacements serait donc une œuvre ouverte à l’interprétation de notre histoire présente.

Philippe Geneste

 


23/12/2024

La création comme une récréation

 ART

Je sens, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90 ; J’imagine, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90 ; Je chante, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90.

Louer encore et encore cette si belle collection de « l’art à tout petits pas », le détail d’un tableau avec un sens (Je sens mais Je chante), une faculté cognitive (J’imagine). Sur la page de gauche, un texte, simple, sous forme d’historiette ou d’anecdote ou de comptine ou de chanson ou de poème qui prend prétexte de la peinture pour ensuite élargir le champ de l’imaginaire. Dans tous les cas, pour Je chante les jeux sonores, phonétines dominent quand dans J’imagine, en face des détails de peintures de Picasso, un texte d’incipit à la fois désigne le motif dessiné et invite à poursuivre librement son histoire. Pour Je sens, le texte bref interprète ou commente le tableau invitant l’enfant à en faire tout autant, voire à s’interroger sur la motivation du texte proposé par l’ouvrage.

Chaque livre est formidable en ce qu’il sollicite l’attention de l’enfant tout en initiant son regard. On le pense pour les petits mais des élèves des classes élémentaires y trouvent une grande satisfaction tout en pouvant être parfaitement autonome dans la lecture. Les membres de huit à douze ans de la commission Lisez jeunesse ont tous manipulé le livre avec intérêt.

L’intérêt de la collection et de ces trois livres est aussi dans le contenu pictural des albums. En effet, il y a là, même si ce n’est pas l’objectif direct de la collection, une propédeutique à l’esthétique picturale qui contrevient au flux continu d’images regardées ou vues par les enfants sur les écrans. Il semble qu’on s’interroge peu, dans notre société, sur les effets qu’ont les images numériques et notamment les photographies mises en ligne sur le regard, sur l’intelligence du regard. Il ne fait pourtant pas de doute que s’exerce là une éducation à l’image, certes par induction, mais avec quelle puissance de façonnage quand on sait combien elles se donnent pour une norme iconique. Serait-il exagéré de parler d’abandon des enfants à ce type d’images mainstream ? Pour éduquer à l’image, la littérature destinée à la jeunesse a un rôle important à jouer et qu’elle joue, grâce à la place donnée aux illustrations, grâce à l’inventivité des éditeurs pour proposer des supports livresques souvent remarquables. La collection « l’art à tout petits pas » y tient une place de choix. Elle y ajoute tout un travail de transmission des travaux des peintres et ce lien avec les musées est vraiment à louer. L’image s’acoquine avec le texte qui lui fait miroir bien que les deux aillent chacun en liberté. Les images sollicitent ainsi des mots pour se dire et la dire, elle se fait texte et le texte la redit, en quelque sorte, la dit ou l’imagine en invention de phrases, en imagination de prolongement textuel. Lire s’est regarder, savoir lire sera donc savoir regarder. La collection « l’art à tout petits pas » sort de l’usage instrumental de l’image, puisqu’elle appelle le texte à s’invente par l’image et non s’appuie sur l’image pour comprendre le texte. 

 Philippe Geneste

Nota bene : sur cette collection, lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 29/12/2023.

20/10/2024

La poésie pour saisir l’ailleurs de soi et s’y comprendre

BERGÈSE, Paul, La Maison, le jardin et le rêve, illustrations Solange GUÉGEAIS, éditions Voix Tissées, 2022, 54 p. 15€ ; BERGÈSE, Paul, Dans la clarté vive, illustrations Solange GUÉGEAIS, éditions Voix Tissées, 2024, 60 p. 15€

Chroniquer ensemble ces deux recueils s’impose non pas parce qu’ils sont du même écrivain mais parce qu’ils portent une même problématique que l’heureux recours à la même illustratrice pour les interpréter vient renforcer.

Le titre La Maison, le jardin et le rêve pose deux lieux en accueil du rêve. Par homothétie ces deux espaces miroitent le livre où sont recueillis les poèmes. Le poète a besoin de poser l’espace. La préposition, qui ouvre le titre du second recueil, Dans la clarté vive, inclut la poésie dans une intériorité, celle de « la clarté vive ».

Mais revenons au premier recueil. Les deux motifs qui s’imposent sont les oiseaux et le vent ou sa variante, l’air. Les illustrations y ajoutent des motifs de l’ordre de l’esprit (des cœurs en médaillons par exemple) épousant des sensorialités diverses. Les oiseaux semblent comme le produit du vent et de l’air. Et si le recueil convoque une riche collection de végétaux, c’est pour leur position en suspension entre ciel et terre qui les soumet au vent, au soleil et à la froidure. Sur le bord des peintures rougeoyantes, attiré par le jaune chaleureux, le rythme des vers pairs (largement majoritaires dans cet univers d’harmonie recherchée) propulse la pensée du lecteur ou de la lectrice vers un bonheur onirique : la maison qui s’ouvre, la maison qui chante, n’est-ce pas la poésie comme bâtisse de mots juchée aux quatre vents des rimes ?

Cette poésie est cosmique, poésie de la nature et qui la chante. La poésie en chantant le monde, la faune des airs, la flore des couleurs, n’imite pas, mais porte la nécessité que s’ouvre l’imaginaire pour saisir l’ailleurs sans lequel la personne resterait close sur elle-même. L’image se porte aux vers, les vers se portent à l’image et dans cet aller-retour incessamment joué par la lecture, la vérité d’être au monde de l’enfant trouve un dire homothétique à l’expérience de sa vie.

L’enchaînement des poèmes organise les qualités sensitives en correspondances : clair et ombre, eau et feu, terre et eau, chaud et froid, air et sol, le fluide et l’inerte… La peinture, le graphisme et les assemblages de Solange Guégeais rendent visibles cette diversité des relations des sens qui gouvernent les poèmes. Le retour constant des hexamètres (vers privilégié dans La Maison, le jardin et le rêve) et la préférence donnée dans le même recueil aux vers pairs (presque toujours encadrants), le jeu des rimes soit intérieures soit extérieures, les assonances, les consonances, les échos sonores dans les poèmes mais aussi entre les poèmes, et ce dans les deux recueils, traversent l’univers imagé. Le bouquet de couleurs suggère en retour une unité transparente qui invite le jeune lectorat à entrer dans l’espace des tableaux où les choses, la faune, la flore, les silhouettes, perdent le motif premier de leur aspect (oiseaux et fleurs en majorité) sous une lumière prégnante et sans foyer localisé.

La poésie de Paul Bergèse n’introduit pas un ordre factice mais tient à distance la destruction, la détérioration, la putréfaction, l’étiolement. Cette poésie soulève le renouveau d’un grand chant de la nature et de la vie. Chaque poème traque la dissonance, qui, surprise au détour d’une composition, est reversée dans le flux du vivant et de la Terre qui en répond. Cette poésie est une poésie de couleur et non de contraste, du réciproque et non de l’opposition, de la variation et non de la coupure, du flux et non des stases, de la répercussion et non de l’antithèse. Les multiples symétries forment le cadre d’harmonie de ce choix et Dans la clarté vive en est l’aboutissement éclatant. Ce recueil est complémentaire du premier. Il radicalise la symétrie. L’ensemble du recueil est isométrique, composé exclusivement de pentasyllabes réunis en quatrains. Le rythme des vers est invariable en 3/2. Savamment suggestif, ce rythme introduit à la perception du sensible par l’harmonie poétique, l’isométrie faisant flirter chanson et poème. Les deux dernières syllabes du rythme tombent presque toujours sur un mot substantif ou adjectif ce qui substantialise les vers et

« ravive la source

des harmonies douces »

Il y a chez Paul Bergèse, (faut-il dire dans la poésie destinée aux enfants ?) une confiance mise dans le langage pour exorciser l’âpreté du monde et les menées destructrices des hommes. Éveillé par les assonances, rimes et rythmes, courant sur les toiles chamarrées de couleurs, l’esprit enfantin rencontre la licence d’une libre innocence.

Lire la poésie c’est faire l’expérience que vivre par l’innocence n’est pas vivre en mensonge, bien que l’harmonie y soit saisie comme une utopie. Lire la poésie, c’est trouver les sens qui unissent au monde de l’inerte et du vivant. La poésie enfantine a peut-être cette visée enfouie au creux de ses vers : la constance de la prise de la vie en sa nature vaut mieux que l’inconstance des emprises consuméristes tenant lieu commun de vie. À l’unisson, les créations picturales – le terme d’illustration serait réducteur – invitent à percevoir l’unité du monde matériel qui semble plonger jusque dans la profondeur suggérée des tableaux. Ceux-ci renferment tout de même comme une réticence au continu de la substance dont pourtant ils sont faits et qu’ils chantent.

Paul Bergèse et Solange Guégeais, car on ne saurait évoquer l’une sans l’autre, font écho par leur travail créatif à cette remarque de Jacques Charpenteau : « Il faut (…) investir ce redoutable lieu commun de la bonne conscience collective en quête nostalgique de l’innocence perdue, dans un monde où chacun se sent un peu coupable, où chacun, surtout rend les autres responsables de son destin – de ce qu’il n’est pas devenu et qu’il avait rêvé d’être : qu’avez-vous fait de l’enfant que je fus ? » (1)

Philippe Geneste

(1) Charpenteau, Jacques, Enfance et poésie, Paris, les éditions ouvrières, 1977, 200 p.– p.9.

 

28/07/2024

L’écriture poétique et le récit pour la jeunesse

JUBIEN Christophe, Sur La Pointe des pieds, illustrations Laurent PINABEL, mØtus, 2024, 64 p. 13€

Est-ce un album ? oui, une suite de textes mis en images raconte à chaque double page une histoire courte. Est-ce de la poésie ? Oui, chaque double page est écrite en forme de vers, le plus souvent, et si ce n’est pas le cas, c’est un effet incontestable de la mise en page ; et chaque poème s’inscrit sur un dessin poétique qui fouille l’imaginaire du trait comme le poète fouille l’imaginaire des lettres.

Trente doubles pages se succèdent ainsi, qui pourraient être lues dans un ordre autre que celui proposé. Chacune des doubles pages se concentre sur une problématique soit, dans l’ordre de la succession paginale : l’observation, l’imagination, l’empathie, l’impertinence, la contemplation, la surprise, la fantaisie, le conte, la rêverie, la correspondance en surréalisme, la poésie tendre, l’automne, le chant, l’éthologie, le fantastique, la scène, l’humour, l’énigme, la tendresse, la poésie sociale, le végétal et l’homme, le souvenir, l’étonnement, la sympathie, le rire tendre, la fable, l’attention à l’autre, le trajet, la création tendre… beaucoup de tendresse, donc, et beaucoup d’humour présent dans la tonalité quand il n’est pas problématique de la création.

Dix-huit doubles-pages sont écrites à la première personne, signe de poésie. Dix doubles-pages sont écrites à la troisième personne, signe d’album narratif. Une double-page est pilotée par un nous et une autre par un on d’où la première personne n’est pas totalement absente quand sa présence dans le nous est obligatoire. L’écriture est poétique, d’une poésie humoristique, parfois proche de Prévert, drôle et impertinente. Les dessins, avec peintures et collages, soulignent cet humour et ne se gênent pas pour interpréter le texte plus que l’illustrer. Les fantaisies graphiques dessinent des mots amoureux de l’imagination autant que les mots appellent en significations gourmandes des fantaisies scéniques.

L’ensemble pourrait être qualifié de fanzine poétique dans lequel on entre sur la pointe des pieds pour trouver au final le pied marin et ferme de la terre du poème. Un album en partage qui prodigue mots et images pour soigner le développement des imaginations enfantines ou préadolescentes et autres tous âges.

 

ALBON, Lucie, De Pierre en Galet, Utopique, 2024, 32 p. 18€

Quel bel album que ce livre grand format aux dessins à dominante géométrique, très épurés mais léger d’humour et touchant de sensibilité. Les couleurs vives sont évitées, accroissant le sentiment de calme que nécessite la lecture. Quatre séquences narratives composent le récit. Le héros est un petit caillou, une pierre, qui veut devenir galet. La première séquence décrit son désir, la seconde la réalisation du désir et ses effets, la troisième, l’adaptation à la métamorphose et la quatrième est le prétexte à un prolongement possible et laissé libre à l’imagination de l’enfant lecteur.

Le genre du merveilleux est choisi, avec des pierres bavardes et aux comportements anthropomorphes. La profusion des transformations à l’œuvre induit un plaisir du dessin que les pages de garde se gardent bien de masquer. Tout au contraire elles invitent l’enfant à s’amuser, lui aussi, à peindre des cailloux. La lecture avec l’enfant est aussi l’occasion d’aborder la géologie et la transformation des pierres en sable, le schéma narratif ayant lui-même esquissé ce devenir mais ne l’ayant pas exploité… Pierre Galet avait un autre destin…

On retrouve aussi, dans cet album quelques problématiques tenaces des éditions Utopiques, celle de la différence de l’acceptation de la différence mais aussi de l’intégration-adaptation, bref, de comment, parfois, mener sa vie.

 

CORAN Pierre, à tire-d’aile, illustrations Dina MELNIKOVA, CotCotCot éditions, 2024, 24 p.10€90

à tire-d’aile est une histoire, la narration d’une rencontre. Mais à tire-d’aile par la disposition sur la page des mots, des syntagmes, est immédiatement identifié comme une poésie. à tire-d’aile raconte donc une rencontre poétique entre un poète et une libellule. Mais la libellule prend sens aussi de personne, d’objet d’un désir, elle prend sens allégorique comme dans une fable de tout ce qui vient et doit savoir être accueilli :

« je sors,

je la libère et

elle se perd

du côté des nénuphars »

Les illustrations accompagnent le texte, en l’interprétant plus qu’en le redoublant. Les peintures sur papier mat sont une invitation à l’attention et au silence. C’est le silence de l’espace, des blancs sur la page. L’œuvre de Dina Melnikova alterne les lointains et l’enfouissement dans des gros plans insistant sur le multiple qui vibre en nous contre une identité une qui ne saurait pas prendre avec soi ce que l’autre apporte.

à tire-d’aile est un conte plus à lire qu’à dire, un conte où les peintures et l’écriture se mêlent d’autant mieux, qu’il se lit plus qu’il ne s’écoute. Aux traits du dessin, aux tracés des peintures, crayons de couleur, découpages, aux effets de trame par Dina Melnikova fait réponse la mise en page des mots par Pierre Coran. Les mots, sauf les premiers mots, se dessinent en noir sur blanc, comme si la peinture et l’écriture, par respect des significations qu’elles portent respectivement, demandaient à conserver leur autonomie d’expression pour dialoguer en toute égalité de représentation. Et de cette rencontre sourd un éloge de la fragilité et d’un éphémère à savoir repérer. Cette sensibilité n’est-elle pas d’ailleurs celle de la confection éditoriale propre à CotCotCot ?

Philippe Geneste

Note additive : Sur Pierre Coran, lire le blog du 19 septembre 2010.