Anachroniques

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20/07/2026

D’une biographie historique et relation poétique d’un itinéraire de vie

FOUGÉRE Sophie, Isabelle d’Angoulême -1- L’Éducation d’une reine, dessin Claudio MONTALBANO, couleurs Christian FAVRELLE, Glénat, 2026, 64 p. 16€

La biographie est un genre dont le regain communément daté des années mille-neuf-cent-quatre-vingts, n’a jamais faibli. On le trouve dans les rayons d’histoire et de politique mais aussi dans la bande dessinée. Le livre de Sophie Fougère, Claudio Montalbano et Christian Favrelle s’inscrit dans la bande dessinée historique.

Ce premier tome voit Isabelle (née en 1190), fille toute jeune du comte Aymar Taillefer et d’Alix de Courtenay, donnée en mariage à Hugues Le Brun comte de la Marche puis finalement au roi d’Angleterre Jean sans Terre (1166-1216) … Elle devient ainsi la belle-fille d’Aliénor d’Aquitaine (1124-1204) dont Jean sans Terre est le cinquième fils.

Isabelle subit la condition opprimée des femmes et observe les intrigues de la cour dont l’album rend compte avec précision et toujours de manière dynamique. Grâce à la postface documentaire, le lectorat peut suivre sans se perdre la logique des nobles lignées, la prévalence des aînés sur les cadets, des garçons sur les filles, les alliances entre familles et les contre-alliances, l’ensemble englobé dans la foi religieuse qui intègre les mœurs aux intérêts des églises.

À la mort du roi Jean sans Terre, elle doit abandonner son fils Henri sur le trône d’Angleterre. Elle retraverse la Manche en direction de la France, bien décidée à faire valoir ses droits sur ses terres.

La bande dessinée propose un récit d’éducation qui scrute la condition des femmes à cette époque de passage du douzième au treizième siècle dans le milieu de la noblesse. Comme l’écrit dans le supplément qui accompagne le livre, l’historienne Sophie Fougère qui signe le scénario et les dialogues de la bande dessinée : « À travers le personnage d’Isabelle, c’est toute l’histoire des femmes de la noblesse du XIIIe siècle qui se raconte : mariages précoces, spoliations de terres, rapts, répudiations, grossesses multiples, médisance des chroniqueurs misogynes. Les hommes ne s’attachent à ce femmes, nées et élevées comme des valeurs marchandes, que par intérêt et par ambition »

 

ALVARADO Mayte, L’Île, traduit du castillan par Hélène Serrano, éditions l’œuf, 2025, 156 p. 20€

La créatrice espagnole Mayte Alvarado réalise en peinture une bande dessinée qui tend au récit graphique. Peu de textes, un travail des images sur papier mat d’une extrême suggestivité, pour une histoire qui relève, entre conte et légende, de la fable. Après un générique muet qui fait pénétrer sur l’île en croisant quelques habitants, le récit commence par un conte de marins. Le ton est donné, des protagonistes (enfants, une jeune fille, les pêcheurs, une femme de pêcheur) apparaissent pendant qu’un texte minimal les inclut dans une dimension plus cosmique, celle de la mer, qui « réclame » son tribut sans qu’on sache quand sa volonté d’engloutir surviendra … Face à cette menace, l’album poursuit par la figure fragile de la jeune fille qui, sans nul doute est, après la mer, la figure centrale de l’histoire onirique qui se dessine. L’étincelle de l’amour pour un marin donnerait-il l’impulsion pour une échappée au récit de la mer gloutonne ? Vient alors le troisième chapitre, centré sur la figure d’un fou qui sculpte un chien qu’il offre à la jeune fille en lui recommandant de prendre garde à la mer. Le chien est le héros du quatrième chapitre : il est la figure légendaire d’une histoire sombre à l’origine de la folie de l’homme dont il est devenu le compagnon. Ce chien existe-t-il ? Est-il avec son pelage qui reproduit le paysage de l’île, une allégorie de la mémoire des îliens ? Vient alors le cinquième chapitre, hallucinant de couleurs vives, et consacré à l’amour charnel entre le marin croisé et la jeune fille…. Il est temps de poser ses regards sur la mer, et c’est le sixième chapitre où la jeune fille vit la tragédie de la réprobation des parents apprenant qu’elle est enceinte, de la solitude où elle se trouve avec son ventre de vie et les images oniriques de la mer déchaînée. Le septième chapitre conte l’étrangeté d’un mariage où la mariée est seule, où le village se blottit sur le corps enroulé du chien des rêves, avant que le huitième chapitre voit la jeune fille le rejoindre, alors que le fou entame une nouvelle sculpture… Le neuvième chapitre conte l’aurore et la jeune fille qui nage vers la pleine mer pendant que le fou en achève la figurine sculptée.

Le travail de la peintre emporte le lectorat dans un domaine des rêves où le sens à donner aux planches émergent sans cesse sous ses propres vacillements. Alors quelle est l’héroïne de cette bande dessinée quasi récit graphique : la jeune fille ? La mer ? L’île ? Et si c’est l’île, l’ouvrage serait-il une allégorie de la fragilité de l’espèce humaine et de la nécessité pour elle de se fondre dans la logique du cosmos, de s’y couler et d’y construire sa vie dans la continuité des éléments cosmiques, air, terre, eau et l’instinct de sympathie incarné par le fou pour quatrième complémentaire ?

Annie Mas & Philippe Geneste

10/05/2026

Pour les oubliés de l’Histoire

Vuillard, Éric, Les Orphelins Une histoire de Billy the Kid, récit, Arles, Actes Sud, 2026, 163 p. 20€90

Le titre annonce que Billy the Kid va devenir un personnage type. « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques » (p.99).

À travers lui, c’est la conquête de l’Ouest, l’imaginaire de la frontière, les légendes officielles cultivées des États-Unis d’Amérique qui vont être mis sur la sellette de l’Histoire. La notation sous le sous-titre à l’allure d’annonce de la biographie, précise le caractère fictif du livre qu’ouvre le lecteur ou la lectrice. Dès la couverture, le lectorat s’attend à une plongée dans la constitution des États-Unis d’Amérique à travers l’histoire d’un individu représentatif de la population pauvre, soumise dès la naissance à la violence de conditions de vie intrinsèquement dépendantes d’une idéologie de prédations, de subtilisations, de vols, d’assassinats, alimentée par les justifications politiques, racistes et génocidaires. Avec Les Orphelins, Billy the Kid devient la figure des pauvres, du « petit peuple innombrable » (p.104), celle des enfants n’ayant connus que la misère et la violence et ayant dû lutter pour leur vie. Billy the Kid incarne ces enfants pétris de traumatismes en tous genres, notamment affectifs et psychologiques : « Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n’importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n’importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais » (p.103-104).

À travers son histoire reconstituée autant que galvanisée par les incertitudes et les lacunes biographiques, Billy the Kid est mué en un personnage type. Il porte avec lui l’histoire des États-Unis d’Amérique : « Et puisque la société n’est jamais rien d’autre que la contrefaçon de ses principes, aussitôt la concurrence dégénère en tueries, la liberté se frelate en crimes, et l’histoire de l’Amérique sert un scénario de Frank Capa joué par des voleurs » (p.42). L’histoire de Billy the Kid se déroule à la fin du dix-neuvième siècle : « Dans sa phase terminale, la colonisation du continent, de loin en loin encadrée par l’armée, a été abandonnée à de petits délinquants, sous-traitée à des hordes de va-nu-pieds, de vagabonds et de voleurs » (p.51). Car, en effet, « On avait impérieusement besoin d’eux. La grande propriété avait besoin d’eux, les hommes d’affaire avaient besoin d’eux. On n’avait jamais vu une chose pareille, un État construit en moins d’un siècle, torchonné à la six-quatre-deux. Les truands eurent leur âge d’or » (p.61). Le livre fouille l’impensé des États-Unis d’Amérique : le génocide des indiens, les spoliations de terres, les vols des sols et territoires, les meurtres en collusion avec la religion, l’argent et la propriété. Le livre montre l’envers du mythe du self made man, à savoir l’individualisme exacerbé par l’hymne à la concurrence. Il démontre le socle de la démocratie c’est-à-dire « l’ombre de ces millions de dollars, l’envers du suffrage universel » (p.78), et le « goût pour la hiérarchie et l’ordre » (p.110).  

Quand l’establishment américain n’a plus besoin du Kid, il le liquide : « À cette étape de l’Histoire américaine, le Kid et ses semblables ont joué leur petit rôle dans la marche du monde, ils ne sont désormais plus nécessaires à l’épanouissement primitif des grandes inégalités. Les gros éleveurs texans, exaspérés par les maraudes répétées de leur bétail, organisèrent soudain de vastes chasses à l’homme afin de récupérer leur bien et mettre un terme à la carrière du Kid. Une fois la colonisation achevée, le petit peuple errant de garçons vachers, de brigands et de voleurs devenait insupportable. C’était à présent une population parasitaire, interstitielle, se nourrissant des déchets du grand élevage, des récréments que la civilisation moderne ne parvenait plus à assimiler dans sa grande calculation des profits et pertes » (pp.122-123).

Le livre d’Éric Vuillard lit l’histoire à partir de la vie de ceux d’en bas « gardiens de troupeaux, meuniers, vachers, charpentiers allaient avoir leur mot à dire » (p.105), et non pas à travers l’histoire officielle rémunérée par les grands propriétaires, les conquérants, les chefs de la finance, les gouverneurs, les faiseurs de lois et les cadres de la police. Le style enlevé mais aussi âpre, épouse le rythme d’une vie menée à cent à l’heure, suffoquant sous les risques, toujours en alerte, sans perspective, obligée de coller au présent immédiat où toute pureté se ruine. L’acte littéraire vient alors à la rescousse de ces vies, en élaborant un récit par lequel les oubliés perpétuels des Histoires officielles, c’est-à-dire les peuples, retrouvent non pas leur voix mais traces de leurs sensibilités, de leurs espérances assassinées, de leurs malheurs, de leurs douleurs, de leurs fibres à nu, de leurs ressentiments et tout au fond d’eux,  de ce qu’ils ont sûrement longuement dû taire de tendresse, d’amour, de volonté de vivre sans les contraintes qui les ont exploités.

Philippe Geneste

 

08/03/2026

La White Trash ou la cohérence perdue de sa propre Histoire

PELAEZ, Philippe, Au Sud, l’agonie, dessin Hugues LABIANO, couleur Jérôme MAFFRE, Glénat, 2026, 64 p. 16€

Cette bande dessinée se présente comme une enquête policière. Les faits se passent en 1926, en Géorgie, au cœur de la Bible Belt, cette ceinture des Etats du Sud des USA (Alabama, Arkansas, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Géorgie, Kentucky, Mississippi, Missouri, Tennessee, Virginie) fervents partisans de l’esclavage et qui ont mal digéré leur défaite face aux Etats du Nord lors de la guerre de sécession. Il est question de ségrégation, de tentative d’organisation communiste rassemblant les exploités qu’ils soient blancs ou noirs ou métis ou indiens. Il est question du Ku Klux Khan. Il est question du rôle de la religion et des corruptions du clergé ; il est question d’un meurtre à élucider par un agent fédéral, Jonathan David, agent du bureau d’investigation, qui, s’il cherche la vérité, n’est pas non plus sans une part sombre. Il est question de l’impossible amour entre une jeune femme, fille d’un riche propriétaire, et un jeune métis épris de justice et de livres, militant pour la cause des noirs. Il est question d’un vieil officier confédéré qui tient un secret interracial. Il est question des intentions économiques moins reluisantes que les justifications anti-esclavagistes des Nordistes durant la guerre de sécession. Il est question d’un bagnard évadé qui revient à Savannah, lieu de toute l’histoire, afin de venger des femmes violées dont sa sœur.

Et surtout, Au Sud, l’agonie met en scène la white trash, la raclure blanche, les briar-hopper, ridgerunner, red-necks, … ces blancs, pauvres, écrasés par les riches et les patrons qui les exploitent et qui, selon une idéologie suprémaciste blanche, rêvent de lynchage de noirs, de viols de femmes noires, liquidant leurs blessures d’être des perdants de la colonisation américaine blanche en suppliciant la population noire. La bande dessinée met en scène la blanchitude (par opposition à la négritude) et son inspiration raciste, hiérarchiste, exploiteuse, pour assujettir la population noire et créer les richesses du pays.

Magnifiquement écrit, le récit de Pelaez allie la précision narrative de l’enquête policière (la mort d’un noir aux motivations troubles) à l’élan poétique d’une narration off, avec ses refrains de touches crépusculaires. Rarement une bande dessinée réussit ainsi la performance stylistique du texte. Et cette qualité est rehaussée par un travail fouillé sur les couleurs par Jérôme Maffre et un dessin réaliste au sein duquel Hugues Labiano cultive une subjectivité discrète mais constante.

Pour parfaitement comprendre la thématique centrale de la white trash, Philippe Pelaez a réuni en fin de volume une série de pages qui en raconte l’histoire, en spécifie l’origine, en situe le développement, le tout avec une écriture littéraire qui magnifie les éléments documentaires. Bien sûr, la puissance de la fiction tient à son interprétation dans le contexte géopolitique contemporain. La white trash, le suprémacisme blanc, trace la filiation du pouvoir autoritaire trumpien, et le mouvement MAGA (Make America Great Again). Au Sud, l’agonie explore le rapport des groupes sociaux à l’histoire. Le récit démontre que « l’histoire est trompeuse quand à force d’être exaltée elle devient excessive et défaillante, outrancière et lacunaire » (p.47). Et c’est ainsi que ce récit policier historique résonne dans l’actualité violente de notre temps. C’est un chef d’œuvre dont l’émotion ressentie persiste bien après avoir tourné la dernière page et donc la coloration s’insinue en nous, en échos en un monde de feu et de sang.

Philippe Geneste

04/01/2026

Jusqu’au bout…

BIZIEN, Caroline, Jusqu’à Bout-en-Therme, le Cosmographe, 2025, 38 p. 19€50

Une histoire loufoque servie par un dessin et des couleurs hirsutes. Le genre de la lettre et celui du journal de bord sont convoqués, donnant une dynamique chronologique à l’expédition du héros vers ses origines, qui prend la tournure d’un paradis avant que la quête fasse flop. On passe du voyage interstellaire, ou pas loin, à un voyage géographique d’assez grande proximité. L’hilarité est de rigueur, avec un humour non pas décapant mais divertissant.

Comme le dessin défrise, comme les couleurs sont pétantes, le rire est installé dès le départ des voyageurs, tous plus curieux les uns que les autres. Comme ils vont se perdre de vue, on suit alors le rédacteur du journal dans ses dernières péripéties aussi peu épiques que finaudes. Là encore, l’humour pilote, signe de tolérance et de compréhension à l’égard des personnages.

Un livre grand format, une histoire avec des boute-en-train impayables, le long d’un itinéraire où le héros trouve tout au bout, au bout du bout, en sa terre retrouvée, une nouvelle aventure… mais ce sera une autre histoire

Commission lisezjeunesse & Ph. G.

 


GABELLA Mathieu (scénario), TOULHOAT Ronan (storyboard), Fort Alamo, dessins MARTINELLO Paolo, couleurs PIGNEDOLI Martina, conseiller historique, AMEUR Farid, Grenoble-Paris, Glénat – Fayard, 2025, 56 p. 15€50

Le Texas a été annexé aux États-Unis d’Amérique en 1845. Au début du XIXe siècle il faisait partie du Mexique. Par une politique migratoire, le gouvernement mexicain avait ouvert ce territoire aux colons. Ceux-vinrent en nombre et s’organisèrent pour s’accaparer le Texas et en faire un état indépendant. Pour la plupart, les colons étaient des esclavagistes du sud (1). Mais avant d’arriver à leurs fins, ils échouèrent une première fois à Fort Alamo, une bataille qui fit date et une défaite qui devint le cri de ralliement des colonisateurs blancs européens contre le pouvoir mexicain.

La bande dessinée est le neuvième volume de la collection « La Véritable histoire du Far West ». Le soin apporté à l’exactitude historique et à la reconstitution des lieux, des mœurs, des détails de l’événement en est la marque de fabrique. Un dossier documentaire permet au lectorat de situer dans le procès historique (ici, le devenir américain du Texas soit l’expansion territoriale vers l’ouest) l’épisode narré par la bande dessinée. En 1821 les mexicains affranchissent le sud de l’Amérique septentrionale de la colonisation espagnole, après l’avoir déjà chassée de la Californie. À la même époque, la marche vers l’ouest des américains, pour la plupart des esclavagistes (1) avance à grands pas et se presse aux frontières du Texas puis y entrent. Le gouvernement mexicain, au début n’y voit rien à redire, mais sous l’afflux en nombre, il comprend son erreur, les nouveaux colons refusant de suivre les lois mexicaines.

La bataille de Fort Alamo marque le moment où le gouvernement mexicain tente de rétablir son ordre sur le Texas. Les troupes du général Antonio López de Santa Anna tiennent le siège du 23 février au 6 mars 1836, et elles extermineront les défenseurs du fort, à l’exception d’une poignée de femmes, d’enfants et d’esclaves noirs.

Cette victoire mexicaine va exalter le nationalisme des colons blancs qui, quelques temps plus tard (le 26 avril), déferont Santa Anna, entérinant la déclaration de l’indépendance de la république du Texas, le 2 mars 1836 à Washington-on-the-Brazos. Cette déclaration a été faite alors que le siège se tenait... Une nouvelle aventure commence pour les combattants, puisque le gouvernement américain refusera, dans un premier temps d’intégrer le nouvel État dans la fédération de l’Union des États-Unis, méfiant à l’égard de sa majorité esclavagiste. Le Texas sera l’État à une seule étoile avant que l’État fédéral se ravise et l’annexe en 1845.

La bande dessinée se place du point de vue des américains, et travaille sur la mythification de la bataille de février-mars 1836 qui a exacerbé le sentiment nationaliste : « Remember the Alamo ! » devint le cri de ralliement de la « révolution texane » (2). Celui-ci, lié à un indépendantisme texan, a été absorbé par l’expansionnisme territorial symbolisé par la frontière de l’ouest toujours repoussée plus loin… Le film de John Wayne Alamo, réalisé en 1960, en est l’illustration.

Philippe Geneste

(1) Allen, HC., Les États-Unis, histoire, politique, économie, tome 1, Paris, Marabout, 1967, 286 p. – p.158.

(2) Citation tirée du dossier indispensable pour la compréhension historique du livre, dossier qui clôt la bande dessinée : Ameur, Farid, « Fort Alamo, “La Victoire ou la mort” », 8p. – p.8.

16/12/2025

Les cadeaux, racines de joies enfantines

FERRER Marianne, Racines, éditions Monsieur ED, 2016, non paginé, 17€

C’est un leporello on dit aussi livre frise, livre accordéon. Le dépliement provoque chez le lecteur ou la lectrice un effet de fortuité des dessins, emmenés par la chronologie de raison d’un texte au lettrage à la main. Le parcours de lecture fondée sur la surprise n’indique-t-il pas que les racines de chacun et chacune sont au fond le résultat (et non l’origine) d’une filiation ? Et si tel est le cas, ne pourrait-on pas dire que chercher ses racines, c’est chercher à inventer son récit de vie ? La filiation serait alors le fruit du hasard (1) : « en racine s’incarne la sérendipité » énonce un post-exergue de la troisième de couverture. De la même façon qu’« il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » (2), de même, il n’y aurait pas de racines, il n’y aurait que des filiations. Le déterminisme et tout raisonnement fondé sur l’ordre causal seraient exclus de la définition de la personne pour la reconnaître redevable de la cohérence d’un récit. L’utilité des racines seraient alors de permettre le racontage de vies emboîtées les unes dans les autres et dans lesquelles s’emboîte la nôtre avant, elle-même, d’entrer dans l’affiliation toujours plus élargie.

Ce type d’album est profondément philosophique, pourtant sans un mot de philosophie. Il est profondément philosophique parce qu’il oblige à interroger les racines à travers la filiation conçue, et c’est là toute l’originalité de l’œuvre, comme une détermination par le hasard. Alors que tout ce qui touche au hasard est en général recouvert d’une « projection intentionalisante » (3), Racines propose une reconnaissance de la vie comme construction collective, interpersonnelle et profondément humaine. L’interprétation de soi échappe alors aux déterminismes biologiques, sociaux, idéologiques, politiques pour ouvrir un espace de re-connaissance par la réalisation ou re-présentation d’une fable à parcourir. Dès lors, la personne s’ouvre par-delà l’individu corseté par le contexte socio-économique et politique, elle s’ouvre à l’inattendu, elle découvre l’inconnu et se découvre. Contrairement à l’individu endimanché par les idéologies, la personne récuse tout finalisme et c’est pour cela qu’elle entre en échos avec la filiation qui arrache les racines à la notion d’origine. Celle-ci enferme l’individu dans le passé et détermine son avenir.

Marianne Ferrer invite ainsi les plus petits ou les plus grands, à se rendre au rendez-vous du leporello pour réfléchir sur la généalogie de la personne. Cette exploration, elle la mène à la manière d’une autobiographie graphique et scripturale. Racines serait donc l’expression littéraire et artistique d’une histoire personnelle, et notamment du prénom Marianne, ce que la centralité de la figure du grand-père atteste. Pour le lecteur ou la lectrice qui n’aurait pas cette connaissance, et c’est notre cas, l’album prend une dimension qui transcende la personne de l’autrice et nul doute que celle-ci ne s’en offusquera pas. D’ailleurs, son travail au crayon à plomb, à l’encre, à la gouache, mais aussi l’usage de la couleur numérique dans Photoshop, assurent l’onirisme requis pour un récit contemplatif et ouvert aux compréhensions diverses que les enfants se plaisent à investir dans l’histoire sinon comme histoire.

Racines ajoute une preuve supplémentaire à l’extension permanente du genre de l’album, extension qu’il doit au secteur du livre destiné à la jeunesse et qui en élargit le territoire à la littérature. Un chef d’œuvre.

Note : (1) lire le blog « Par hasard » du 27/10/2019. — (2) Paul Eluard — (3) Duchamp

 

MIM, Le Cadeau de l’hiver, illustrations de Nathalie RAGONDET, Milan, 2025, 40 p. 14€90

Voici un album de facture plutôt traditionnelle, avec une couverture aux flocons de neige en relief, avec des peintures à la gouache et à l’aquarelle mais aussi au numérique, peintures toutes en douceurs, délicatesses et parfois même, avec évanouissement des formes. C’est un album humaniste qui valorise l’amitié comme sentiment, l’entraide comme attitude.

Le Cadeau de l’hiver est l’histoire d’un petit chien Sans Domicile Fixe, qui, l’hiver venu, est en quête d’un abri. Si les hommes du village où il batifolait durant l’été et l’arrière-saison le repoussent, comme le chassent les chiens domestiques, le vent, en revanche, va se faire l’adjuvant du petit héros. Comme dans les fables, les animaux parlent. Comme dans de nombreux contes, le parcours du chiot est un parcours initiatique qui le mène à la porte d’une vieille dame, elle aussi solitaire, qui l’accueille.

Derrière la simplicité du conte et l’apparent message convenu, l’autrice et l’illustratrice apportent, sans fracas, une originalité. D’une part, le petit chien accepte de se fier à l’autre, repoussant la défiance et présentant comme inconséquente la haine des villageois et des chiens qui leur sont asservis. D’autre part, l’album nous plonge dans le désordre des sensations qu’éprouve le chiot qui erre du village à la campagne puis à la ville, harcelé par le froid, vagabond décrété indésirable par les normes sociales ; or, ce désordre n’est-il pas rivé à la vie inconsciente soumise à l’agitation des nerfs, à la prière de son ventre trop creux, à la douleur de ses os glacés ? Et cet inconscient ne signale-t-il pas l’ordre social fait d’exclusions et de rejets ? L’album alors serait un hymne à la solidarité pour une vie meilleure.

 

SIRDESHPANDE Rashmi, Asia, traduit de l’anglais par Sylvie Lucas, illustrations de Jason LYON, Milan, 2025, 122 p. 23€

Dans le blog du 28 décembre 2023 était chroniqué Africana une histoire du continent africain. L’ouvrage publié aujourd’hui sous le titre Asia renouvelle le pari éditorial : un très beau livre à la couverture et aux pages de garde magnifiques, un prix modeste, somme toute, au regard des pratiques actuelles car ce grand format comporte 122 pages entièrement consacrées au continent asiatique, « son histoire, sa faune et sa flore, ses peuples, paysages et monuments emblématiques ». Après une présentation synthétique et historique du continent, cinq parties l’explorent : L’Asie de l’est, l’Asie du sud, l’Asie du sud-est, l’Asie de l’Ouest, enfin l’Asie Septentrionale et centrale.

Avec pertinence pour la cohérence de la lecture, l’ouvrage donne de nombreux repères historiques, en approfondit quelques-uns. Une large part de la sélection des informations revient à la culture et à la présentation des peuples et de la richesse humaine des contrées. S’y adjoignent des instantanés qui portent sur la musique, l’artisanat, l’art ou tout autre fait susceptible de reconnaissance par le jeune lectorat.

Par sa simplicité, l’ouvrage atteint son objectif premier, celui de fournir des connaissances de base sur ce continent. Asia fait partie de ces ouvrages qui développent la curiosité des enfants pour le lointain et c’est une qualité à souligner.

À l’heure où la planète s’embrase sous les feux conjugués des impérialismes, où la plus grande confusion règne dans la présentation des enjeux économiques, sociaux et politiques, Asia ouvre le jeune lectorat sur les réalités continentales qui lui sont peu familières, l’oriente dans la situation des pays et de leurs relations. La présence d’un glossaire participe à ces bénéfices et un index permet aux enfants de pouvoir revenir sur un point qui les intéresse ou tout simplement, à explorer de manière fragmentée le livre. Un cadeau de fête à privilégier pour les 9/10-12 ans.

 

MATHIVET Éric, Les Animaux disparus (et retrouvés !), illustrations Capucine Mazille, éditions du ricochet, 2025, 42 p. 17€

En dessinant et en racontant l’histoire de quelques animaux disparus, Éric Mathivet et Capucine Mazille, replacent le jeune lectorat dans la filiation générale du vivant. L’album emprunte alors au carnet du naturaliste autant qu’au livre illustré et au documentaire jeunesse.

L’intérêt est multiple.

Pour l’imagination, l’ouvrage laisse libre cours à l’enfant qui se trouve face à des formes inédites, inouïes, surprenantes. La colorisation donne un aspect vivant à ces animaux d’espèces éteintes. La dessinatrice s’attache à rendre familiers et complices ces animaux au jeune lectorat, ce qui est une manière de l’embarquer dans la remontée du temps.

Pour l’intelligence et la connaissance, l’ouvrage permet de suivre avec aisance la succession des ères préhistoriques du dévonien (420 millions d’années) au permien (270 millions d’année, du trias (240 millions d’années) au jurassique (153 millions d’années), du crétacé (120 millions d’années) à l’éocène (50 millions d’années), de l’oligocène (25 millions d’années) au miocène (10 millions d’années), du pléistocène (il y a 20 000 ans) au paléolithique (il y a 15 000 ans), et aujourd’hui… En les liant à des êtres vivants, l’ouvrage rend sensible au jeune lectorat la marche de l’évolution des espèces.

Philippe Geneste

 

BOTTE Raphaëlle, MARIGNANE Aloïs, Le Grand Livre du cinéma, Dada, 2025, 53 p. 20€

Voici un livre idéal pour les cadeaux de fin d’année. Le grand format, l’abondance des illustrations qui multiplient les pistes de lecture et d’interprétation du texte, la précision de celui-ci et sa clarté, l’exposé des premiers pas du cinéma, l’intérêt porté à la part des enfants dans le cinéma, un dictionnaire partiel des super-héros, la traversée des genres, les nombreuses touches historiques qui mettent en perspective l’art du cinéma, les détails techniques, la fabrique des effets spéciaux et des décors, les répliques célèbres, les métiers concernés, l’art du scénario, le cinéma d’animation et ses exigences, une tonne d’exemples, le mode d’emploi du documentaire et ses variantes, etc.

Une frise historique de synthèse, une filmographie en dix titres closent l’ouvrage. Un atout supplémentaire est que le livre peut se lire dans l’ordre des pages ou selon l’intérêt du moment du lectorat. La commission lisez jeunesse plébiscite Le Grand Livre du cinéma. Vivement Noël.

Commission Lisezjeunesse

 

07/12/2025

À une des sources du martyre actuel du peuple congolais

PITZ Nicolas, La Dent. La décolonisation selon Lumumba, dessin Pierre LECRENIER, Glénat, 2025, 144 p., 23€

Cette bande dessinée se saisit de la vie de Patrice Emery Lumumba (1925-1961), un rare noir à avoir pu faire des études et pour cela catégorisé dans la caste des « évolués » par le colonisateur belge. En grande complicité, le scénariste et le dessinateur s’attachent à rendre palpable l’époque du milieu du vingtième siècle dans les colonies occidentales, ici, celle du Congo Belge. Le dessinateur, notamment par le travail sur les couleurs, rend l’origine paysanne de Lumumba (l’épisode de sa visite de son village). Le récit suit l’évolution de Lumumba à partir d’une aspiration profonde de justice et d’antiracisme.

On le voit faire ses premiers pas dans le journalisme et une forme de syndicalisme. Dans les années mille neuf cent cinquante, se lèvent les revendications nationalistes et Lumumba rêve « d’un Congo uni, libre et unifié au-delà de la mosaïque des peuples qui le composent ». En 1958 il devient un dirigeant du mouvement national congolais (MNC) qui se distingue de l’Abako, un autre mouvement de libération nationale, en ce qu’il refuse une identité ethnique comme ressort de l’indépendance. Lumumba sera en 1958 invité à intervenir à la tribune de la Conférence panafricaine d’Accra, aux côtés de Mandela, Fanon … Il y dénoncera les facteurs qui entravent l’émancipation des pays d’Afrique : « Parmi ces facteurs, on trouve le colonialisme, l’impérialisme, le tribalisme et le séparatisme religieux qui, tous, constituent une entrave sérieuse à l’éclosion d’une société africaine harmonieuse et fraternelle ».

Le 13 janvier 1959, c’est l’indépendance du Congo. Mais la Belgique, pays colonisateur, intrigue avec des appuis locaux parmi les élites locales et au sein même du parti de Lumumba (il se créera un second MNC-Kalonji en face du MNC-Lumumba). De cette période d’agitation sortira l’indépendance arrêtée le 30 juin 1960. Mais entre les partisans du fédéralisme sur base ethnique appuyé par la métropole coloniale comme par l’église catholique, fédéralisme suscité par l’intérêt belge pour les régions minières au sous-sol riche du Katanga, et les partisans d’un Congo uni (« je vous demande de tous oublier les querelles tribales qui nous épuisent » dit Lumumba s’adressant aux congolais), le torchon s’embrase. Lumumba, au pouvoir du 30 juin au 5 septembre 1960, échappe à des tentatives d’assassinat commanditées par les USA, ou par la France qui agit de concert avec la Belgique. Celle-ci complote avec l’Union Minière, société fondée par le roi Léopold II, qui exploite les mines de cuivre du Haut-Katanga, et qui est liée à des intérêts américains et britanniques, pour conserver la mainmise sur les richesses du pays. C’est dans ce contexte, où les impérialismes veulent priver les Congolais de la maîtrise de leur pays, où l’ONU soutient les impérialistes (américains, belges, britanniques, occidentaux en général) qui attisent les menées sécessionnistes des régions du Congo, en manipulant les divisions internes au camp indépendantiste, que Lumumba va être destitué de son poste de premier Ministre par le vieux compagnon nationaliste modéré Kasa-Vubu, président du Congo imposé par le pouvoir belge. Cette destitution sera suivie neuf jours plus tard par le premier coup d’Etat d’un certain Mobutu, chef d’état-major de l’Armée nationale congolaise. Lumumba tentera de rejoindre ses partisans mais il sera arrêté, torturé, assassiné, ainsi que ceux qui l’accompagnaient. Ses tortionnaires, sous l’égide d’un représentant de l’impérialisme, vont ensuite découper son cadavre avant de le dissoudre dans de l’acide.

La bande dessinée commence par le témoignage d’un des bourreaux belges de Lumumba qui avait conservé, comme une relique de « ses exploits », une dent du révolutionnaire africain supplicié. En centrant une partie de la biographie sur des histoires particulières, le scénariste facilite l’entrée du lecteur ou de la lectrice au cœur de la période relatée et rend sensible les obstacles multiples auxquels se trouve confronté Lumumba, pendant sa lutte pour l’indépendance et après. Les auteurs de La dent. La décolonisation selon Lumumba introduisent pour le besoin de leur récit des éléments fictionnels mais en prise avec les mouvements sociaux et idéels de l’époque. Par exemple, le personnage de Pauline, la compagne de Lumumba, introduit une réflexion féministe au cœur de la question antiraciste et anticoloniale.

La bande dessinée est créée par deux auteurs belges, qui ont grandi avec le refoulé du passé colonial. L’assassinat de Patrice Lumumba entretient la mauvaise conscience du pays. Le gouvernement belge l’a commandité au président sécessionniste katangais à sa botte, Moïse Tshombé. Ce sont des soldats katangais qui ont exécuté, sous les yeux de militaires belges et de Tsombé lui-même, Patrice Lumumba. La bande dessinée met aussi en perspective la souffrance du peuple congolais depuis sa conquête par l’impérialisme européen jusqu’à aujourd’hui. Le martyre de Lumumba met en lumière le martyre actuel des Congolais toujours soumis à la prédation des impérialismes. La dent. La décolonisation selon Lumumba actualise l’inébranlable vers du poème « Souffles » de Birago Diop : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. »

Philippe Geneste

Nota Bene : en complément on peut conseiller aux jeune lectorat l’excellente biographie de Pinguilly, Yves, Patrice Lumumba, la parole assassinée, Oskar éditions, collection histoire et société, 2010, 97 p. (lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 22 novembre 2015).

 


07/09/2025

Justesse biographique et liberté de création

PERNA Fabrice, Mercader. L’assassin de Trotsky, tome 1, dessin Stéphane BERVAS, couleur Christian Lerolle, Glénat, 2024, 56 p. 14€95 ; PERNA Fabrice, Mercader. L’assassin de Trotsky, tome 2, dessin Stéphane BERVAS, couleur Christian LEROLLE, Glénat, 2025, 56 p. 14€95.

La bande dessinée est un thriller autant qu’un roman d’espionnage traditionnel. Les dessins de Stéphane Bervas guident le lectorat vers ce dernier genre, dès les premières planches. Tout part d’un suicide apparent, puis des identités multiples du mort. L’identité est la première piste thématique générale poursuivie par le scénariste Fabrice Perna : Raymond, Jacques Mornard, Franck Jackson ou encore Ramon Mercader. Mais on n’est pas à Mexico en 1940, lieu et année de l’assassinat de Trotsky orchestré par le régime stalinien, mais à Prague en 1978.

Quel est donc cet homme suicidé, détenteur d’un manuscrit qui semble accréditer qu’il serait le fameux Mercader, ex lieutenant de milices en 1937 en Espagne, où il est recruté et formé comme agent des services secrets russes avec pour mission de tuer Trotsky ? On le sait, Mercader avait été envoyé à Paris, où il séduit Sylvia Ageloff. Celle-ci est une adhérente américaine de la Quatrième Internationale (constituée par les trotskistes), qui côtoie le vieux révolutionnaire.

Sont présents aussi dans la bande dessinée, les habitués de la villa-forteresse de Coyoacán dont le couple Rosmer, des communistes staliniens mexicains, la mère de Mercader, la communiste catalane Cardidad, le compagnon de celle-ci, Leonid Eitingon dirigeant du NKVD, les services secrets staliniens. Caridad entretient une relation manipulatrice avec son fils, qui lui est passionnément attaché, ce qui donne lieu à la part de fiction particulièrement aboutie de Perna à partir d’une interprétation psychanalytique…

Très documentée, l’œuvre de Perna et Bervas, colorée par Lerolle, rend compte de l’attentat échoué du 24 mai 1940, en traitant la thèse de l’auto-attentat à laquelle penche la police mexicaine. Leur œuvre présente enfin sobrement la séance de travail supposée entre Mercader et Trotsky dans son bureau, le 20 août 1940, où Mercader assassine Trotsky d’un coup de piolet.

La bande dessinée introduit aussi à la compréhension par Trotsky, de la bureaucratie stalinienne comme « la clique totalitaire du Kremlin qui s’appuie sur « les prétendants à la domination totalitaire »[1]. En mêlant récit historique et intrigue policière, Perna rend vivant un épisode sanglant de la contre-révolution stalinienne en URSS, particulièrement symbolique de par la personnalité de la victime. Perna crée des personnages non historiques pour personnages principaux. Le policier, Pavel, par exemple, qui veut découvrir les ressorts complets de l’affaire, est lui-même suivi par le KGB et les services secrets tchèques staliniens à l’époque. En mettant en avant des personnages fictifs, Perna insuffle une intrigue qui sollicite lecteur et lectrice. Perna joue aussi des pistes interprétatives où il se trouve en liberté de création. Ainsi, explore-t-il la relation de Mercader à sa mère, ébauchant une hypothèse psycho-affective à la source explicative de son acte. Mais l’hypothèse reste intelligemment à l’état d’hypothèse, le récit historique, alors relançant l’histoire. C’est ce va et vient de la fiction pure à l’accréditation historique des épisodes narrés et dessinés qui donne toute sa dynamique à l’œuvre. Lecture agréable, il s’agit aussi d’une lecture instructive mais aussi d’une lecture qui entretient une mémoire révolutionnaire contre le totalitarisme dont parlait déjà Trotsky, et dont l’actualité ne se dément pas, sous des oripeaux politiques très divers.

Philippe Geneste

Nota Bene : En complément de la bande dessinée, recommandons Broué, Pierre, Trotsky, Paris, Fayard, 1988, 1105 p. ; Broué, Pierre, L’Assassinat de Trotsky, Paris, éditions Complexe, 1980, 192 p.

 Note

[1] Trotsky, Léon, Œuvres, juin 1940- août 1940, tome 24, publiées sous la direction de Pierre Broué, introduction et notes de Pierre Broué, Paris, 1987, Publications de l’Institut Léon Trotsky401 p. – p 313.

10/08/2025

Guerre et paix

DELITTE, Jean-Yves, Les Grandes batailles navales. Sinope, dessins SANDRO, couleurs LOGIFUN, Grenoble-Paris, Glénat – Musée National de la Marine, 2025, 56 p. 15€50

Voici le neuvième volume de la série des Grandes batailles navales. La bataille de Sinope a lieu le 26 septembre 1853. L’empire Ottoman soutenu par la France et l’Angleterre a, quelques temps auparavant, déclaré la guerre à la Russie. Celle-ci a annexé la péninsule de Crimée en 1783 et le tsar Nicolas Ier cherche un accès aux mers du sud. Les Ottomans convoitent ces terres. Mais l’empire Ottoman est, vieillissant, sur le déclin. Par excès de certitudes, il va perdre Sinope.

Sinope vaincue, une nouvelle guerre se prépare avec, en sous-main, les manigances des grandes puissances impérialistes que sont l’Empire français et le Royaume-Uni (auxquelles s’ajoute, en 1855, le royaume de Piémont-Sardaigne), qui, en 1854, dépêchent une flotte en mer Noire pour occuper des terres, s’approprier les richesses et repousser les Russes. Si on la nomme la « guerre de Crimée », la guerre s’étend bien au-delà de la péninsule, puisqu’elle va toucher les Balkans, puis le Caucase, toucher la mer Blanche et les îles Solovki. En 1856, la guerre s’achève par la défaite russe et par le traité de Paris.

Même si la bande dessinée ne couvre pas l’entièreté de la guerre de Crimée (1853-1856), elle la replace dans l’histoire transnationale. Sinope rend compte du jeu trouble des diplomaties anglaise et française. Les deux puissances impérialistes soutiennent les Ottomans contre la Russie. La bande dessinée nous fait pénétrer à l’intérieur de la décadence ottomane et, aussi, s’installe dans les rangs de l’armée russe, une armée peu encline, à ce moment, à entrer en guerre. De ce point de vue, Sinope propose une image démonstrative de l’événement, se concentrant sur la bataille, les stratégies en jeu, les discordances dans les analyses. Pour capter toute l’attention des lecteurs et lectrices, la bande dessinée crée des personnages propres à la fiction mais symbolisant les protagonistes historiques impliqués. Remarquablement mis en couleurs, le dessin et la composition des planches dignes des grandes bandes dessinées d’aventure, le récit historique Sinope sait emporter l’intérêt du lectorat par un art consommé du récit dessiné. Le beau format de la collection ajoute à cette excellence pour traiter ce que des historiens ont nommé le « premier conflit moderne » puisque, pour la première fois des bateaux à vapeur sont entrés en jeu en usant d’armes dévastatrices.

 

CAMLOT Heather, Bravoure. 16 récits de combats pour la paix, traduit de l’anglais par Laurence Assuid, illustrations Serge BLOCH, Milan, 2025, 80 p. 9€90

Le titre qui associe paix et combat semble vouloir battre sur son terrain le discours belliciste. C’est un choix qui peut être discuté, mais ce qui ne peut pas l’être c’est l’urgence tragique qu’un discours de paix puisse réussir à se faire entendre quand les gouvernements des pays les plus puissants de la planète ne savent plus raisonner qu’en termes de massacres projetés, d’armement, d’armée, d’embrigadement et de haine de l’autre.

La livre de Camlot donne à lire des réponses à la guerre et à la barbarie qui ont eu cours pendant l’histoire contemporaine. Et c’est le meilleur du livre : l’histoire de Desmond Doss, celle de Franz Stigler et Charles Brown, une correspondance scolaire, une initiative artistique collective, le Mouvement des enfants pour la paix qui est né en Colombie, un programme de radio congolais animé par des adolescents. D’autres récits attirent la curiosité comme l’histoire du jeu vidéo 1979 : Revolution, black Friday. D’autres récits s’appuient sur la notoriété de personnalités publiques, sportif, politique, peintre, chorégraphe…

La limite du livre est de laisser croire que les initiatives individuelles sont au cœur de la réponse à la guerre et aptes à la contrer. À aucun moment Camlot ne s’interroge sur les conditions collectives de substituer la préoccupation de la paix à l’obsession de la guerre. Or, c’est quand même le problème central.

Commission Lisezjeunesse & Philippe Geneste

20/07/2025

Destins brûlés de femmes

Solène CORNEC, Aline BUREAU, Destins de sorcières, 15 femmes, 15 esprits libres, 15 vies meurtries, éditions Milan, 2024, 128 pages, 16, 90€

Sur la couverture cartonnée aux nuances pourpres de ce magnifique ouvrage, se dessine le profil très doux d’une jeune fille, la main tendue vers une fleur comme pour la cueillir ou la caresser. Sa chevelure rousse à la même couleur que les fleurs et son long vêtement les mêmes tons de vert que leurs tiges – ceux de la nature. Tant est douce et attirante l’image que l’on n’a de cesse d’ouvrir l’ouvrage. Mais quel lien relie ce délicat portrait avec le titre au message bien sombre : Destin de sorcières 15 femmes, 15 esprits libres, 15 vies meurtries ?

Les premières pages déjà nous retiennent par l’harmonie, la sensibilité des illustrations de l’artiste Aline Bureau tandis que, dès l’introduction du livre, l’érudition de l’autrice Solène Cornec et son écriture poétique, limpide, nous captivent.

Entre les pages de garde, qui présentent le tableau d’un ciel brûlé, empli de fauve violence, une introduction nourrie se prolonge dans les dernières pages par une explication du sort réservé aux femmes dans certains pays ainsi que des raisons du féminisme – qui a su prendre la sorcière comme emblème. S’y ajoute, avant un glossaire aussi précis que précieux pour la compréhension des lectrices et lecteurs, une frise historique où sont présentés, dans leur époque, quinze visages de femmes. À cette frise, fait écho, vers la fin, une carte géographique situant leur pays. Peut alors commencer l’évocation de certaines de ces femmes qui furent, du XIVè au XVIIIè siècles, accusées de sorcellerie et que ni la vindicte, ni la religion, ni le pouvoir n’épargnèrent.

 

XIVè : Alice Kyteler (Irlande) est la narratrice. La mort de son petit chien, celle de ses différents maris, la jalousie des bien-pensants, sa réussite sociale sans l’appui d’hommes, sont prétexte aux rumeurs et accusations de sorcellerie. Si elle a pu s’enfuir en amenant avec elle la fille de son amie Pétronilla, cette dernière est la première femme condamnée et brulée vive en Irlande, en cette année1324.

XIVè : Jeanne de Brigues (France). Son histoire est racontée par une jeune femme, amie et confidente de Jeanne, surnommée « la divine » parce qu’on lui prête des dons divinatoires. Cependant son dévouement auprès des personnes malades et son art de soigner ne doivent rien à la magie, mais à ses connaissances acquises dès l’enfance sur les plantes et leurs utilisations. Son intelligence et son charme vont provoquer l’inimitié du monde ecclésiastique qui la rend coupable de pires méfaits et de morts inopinées. Accusée de sorcellerie par le parlement de Paris, emprisonnée, torturée, elle est brûlée vive le 19 août 1391.

Début du XVè : Véronika de Desenice (Slovénie). L’autrice évoque dans un premier temps l’histoire de la Slovénie, expliquant ainsi que ce pays longtemps déchiré par de nombreuses invasions est, durant la vie de Véronika de Desenice, sous la domination des Hasbourg.

L’histoire de Véronika est racontée par Frédéric, qui fut son ami d’enfance puis son amoureux et après leur mariage clandestin, son époux. Le père de Frédéric, Herman II, est un homme autoritaire et puissant. Refusant leur union qu’il considère comme une mésalliance, il accuse Véronika de sorcellerie et la fait emprisonner. Juste après la libération, faute de preuves, il commandite son assassinat.

XVè : Jeanne d’Arc (France). Après un rappel historique présentant l’état de la France au XVè siècle, puis la trêve permise en 1420 par le Traité de Troyes, devenu obsolète à la mort des monarques français et anglais qui l’avaient signé, l’autrice donne vie à une jeune fille, nommée Jeanne d’Arc, qui animée de courage, a combattu l’ennemi et permis au dauphin Charles de devenir roi de France. C’est un simple greffier qui témoigne du procès inique attenté par un aéropage d’hommes d’église contre cette jeune fille. Ils l’ont accusée de sorcellerie, elle que le roi Charles VII a omis de défendre, alors qu’il lui doit son règne. C’est à cause de la justice des hommes de pouvoir et du monde ecclésiastique, une justice tronquée, qu’elle est brûlée vive en mai 1431.

XVIè : Ursula Southeil (Angleterre). C’est la voix d’Ursula qui raconte sa propre histoire, celle d’une enfant abandonnée par son père et que sa mère, trop jeune, confie à une femme, Lisa, qui l’adopte et l’élève avec tendresse. Ursula est si laide, dit-on, qu’elle fut exclue de l’église par la vindicte populaire. Elle épouse pourtant un jeune charpentier, Toby Shipton. Par sa finesse d’esprit, elle a su se rendre indispensable jusqu’au pouvoir royal et malgré la rumeur, les soupçons, elle ne sera jamais condamnée.

XVIè Jeanne d’Harvilliers (France). C’est une toute jeune fille, Rosalie, qui en nous lisant leur correspondance clandestine, raconte l’histoire de sa mère, Jeanne d’Harvilliers. Celle-ci est en prison, accusée de sorcellerie tandis que Rosalie se réfugie en divers lieux que sa mère lui a indiqués pour la protéger de la justice des hommes, criminelle et inique en ces temps, et de l’éloigner de ce personnage inquiétant et sombre qui a mis main basse sur leur destin en faisant d’elle, Jeanne, pour la vindicte, un être malfaisant, une sorcière. Le philosophe Jean Bodin, connu pour être un homme de raison, n’empêche pas la condamnation de Jeanne qui fut brûlée vive le 30 avril 1578. Il a écrit au contraire un ouvrage qui fait florès dans ce monde misogyne en renforçant la répression contre les femmes accusées de sorcellerie, La démonomanie des sorciers.

XVIè Franchetta Borelli et les femmes de Triora (Italie). Écrit à la troisième personne, le récit se penche sur le destin de Franchetta Borelli, femme de milieu aisé de Triora, en Italie. Pour nous relater les évènements qui ont tourmenté les habitants de Triora, l’autrice élabore un journal. La simple rumeur, le moindre soupçon murmuré, va, au fil des jours, aller en s’amplifiant, provoquant l’arrestation et l’exécution d’un nombre de plus en plus important de femmes pour sorcellerie. La méfiance contre les personnes étrangères soupçonnées, par des religieux, d’aggraver la famine, mêlée à la haine à l’encontre des femmes connaissant les vertus des plantes et s’adonnant à la médecine, provoque les foudres des notables, du pouvoir ecclésiastique et de l’Inquisition. Entre 1587 et 1589, plus de deux cent femmes en furent ainsi victimes.

XVIè° Agnès Sampson (Écosse). Les vents violents, qui secouèrent le navire où naviguaient le roi d’Écosse Jacques VI et la reine du Danemark Anne, provoquèrent leur colère à l’encontre de personnes accusées de sorcellerie, coupables selon eux d’avoir, par malveillance et sortilège, provoqué cette tempête.

C’est une jeune fille nommée Lila qui nous raconte alors l’histoire d’Agnès Sampson victime, comme un grand nombre de femmes et d’hommes, de leur cruauté… victime de ce que l’on nomme « la chasse aux sorcières ». Le pouvoir royal, teinté d’obscurantisme, fait fi de la vie humaine ; celle d’Agnès par exemple dont l’unique crime était d’aider les futures mamans à accoucher.

XVIIè : Alizon Device (Angleterre). Dans ce récit écrit à la troisième personne, l’autrice use d’une plume envoûtante, quelque peu inquiétante, pour décrire le village de Pendle dans le Lancashire, en 1612. Ce village abrite deux familles de sorcières depuis toujours rivales ainsi que des « récusants », c’est-à-dire des personnes à la mauvaise réputation qui refusent l’Église d’Angleterre. Aussi deux colporteurs, Abraham et son fils John, parcourant cette contrée enténébrée, ne sont pas rassurés. Arrivant près de Pendle, ils rencontrent une jeune fille, qu’ils ne tardent pas à traiter de voleuse. Sous l’insulte, Alizon leur lance un regard acéré. Abraham en est comme foudroyé et ne peut se déplacer sans l’aide de son fils… Il n’en faut pas plus pour accuser Alizon de sorcellerie. Plusieurs procès s’ensuivent, attisant la haine et les rivalités et provoquant un grand nombre de condamnations à mort. Déjà rencontré lors du procès d’Agnès Sampson, le roi d’Écosse, devenu Jacques premier, roi d’Écosse et d’Angleterre, poursuit, avec l’aide de la Religion et de la Justice, sa « chasse aux sorcières ».

XVIIè  : Anne de Chantraine (Belgique). Anne de Chantraine est la jeune fille au portrait si doux dessiné sur la première page de couverture. Elle nous raconte son histoire douloureuse où nombre de jeunes lectrices et lecteurs se retrouveront peut-être, parce qu’elle a connu le harcèlement et l’inimitié, parce que sa différence l’a rendue « coupable », « coupable d’exister ». Ayant perdu sa mère toute petite, elle accompagne son père, un marchand ambulant très pauvre… si pauvre que, ne pouvant subvenir à ses besoins, il la confie à un orphelinat. Là, sa gentillesse, son charme, attirent la jalousie d’une bande de filles qui l’accusent de tous les méfaits et d’être « fille du diable ». Quand les insultes deviennent menaces, Anne s’enfuit pour trouver refuge et affection auprès d’une vieille femme qui lui apprend les vertus des plantes. Mais après la mort de cette dame, alors que le pays s’enfonce dans la misère et que l’Inquisition fait rage et cherche des boucs émissaires, Anne de Chantraine est accusée de sorcellerie et sera brûlée vive à dix-sept ans.

XVIIè°: Marie Navart (France). C’est Marie Navart qui, elle aussi, nous raconte son histoire. Venue d’une lignée, où les femmes, connaissant les bienfaits des plantes, se consacrent à soigner les malades et à aider les parturientes lors des accouchements, elle se croit acceptée dans le petit village du nord de la France, Templeuve, où elle a épousé un enfant du pays, Olivier. Mais à la mort de ce dernier, elle devient « l’étrangère », celle dont on se méfie. La haine et la jalousie redoublent lorsqu’elle se lie avec Martin, son nouveau mari. Leur bonheur, leur nouvelle aisance financière attirent l’envie et les médisances. Elle est bientôt torturée et jugée coupable de sorcellerie puis brûlée vive en décembre 1656.

XVIIè : Marguerite Tiste (Belgique). Le récit de vie de Marguerite Tiste est raconté par sa marraine, Gomar, qui, dès leur enfance, a pris soin d’elle et de sa sœur Marie. Orphelines de mère, les fillettes vivent chez leur père, devenu alcoolique et violent après le décès de sa femme. Gomar nous dit comment, parties un après-midi pour rechercher des champignons. Surprises par la pluie et la tombée du jour, c’est dans l’obscurité que, malgré les menaces de leur père et afin de ramasser le plus possible de champignons dont elles goûtent une belle partie, elles continuent leur cueillette. Arrivées chez elles, devant leur père en colère, les deux adolescentes s’évanouissent, tombent malades. Marie meurt quelques mois plus tard. Si elle survit à sa sœur, Marguerite est prise d’hallucinations fréquentes et se dit envoûtée par le diable. Mal conseillée, elle fait appel à un exorciste. C’est un prêtre qui prévient les autorités. Marie, malade, très fatiguée, avoue tout ce dont on l’accuse lors du procès, « injuste et impitoyable » comme le dit Gomar dont le témoignage n’empêche pas la condamnation à mort, le 27 juin 1671, de la toute jeune fille.

XVIIè : Catherine Deshayes, dite la Voisin (France). Dans ce récit écrit à la troisième personne, l’autrice décrit « l’affaire des poisons » qui a entaché de longues années le règne de Louis XIV. À cette époque en effet, un grand nombre de gens aisés et d’aristocrates sont morts de manière peu naturelle. Elle imagine une jeune fille pauvre, Gisèle, qui venue à Paris est devenue livreuse afin de gagner sa vie. Pour lui apporter ses commandes, elle se rend souvent chez une femme à la réputation sulfureuse : Catherine Deshayes, dite La Voisin. Deux amies préviennent Gisèle du danger à côtoyer cette femme. Elle est en effet soupçonnée de vendre des filtres d’amour, mais pire encore de pratiquer des sacrifices humains et des messes sataniques. Elle le ferait pour satisfaire les commandes et exigences de personnes haut placées voulant s’attirer mille faveurs. Madame de Montespan, la maîtresse du roi et mère de ses enfants, serait impliquée. Pour éviter le scandale, Louis XIV, s’il répudie sa favorite, la blanchit. Par contre plus de quatre cent personnes de 1679 à 1682 vont être condamnées. Catherine Deshayes, qui pour se protéger avait noté dans ses carnets le nom de ses commanditaires, est pourtant brûlée vive le 22 février 1680, frappée de plein fouet par l’autorité et l’injustice royale.

Fin du XVIIè : Betty Parris et les sorcières de Salem (Massachussetts, États-Unis). Betty Harris est la jeune fille au profil songeur, emmitouflée dans un grand châle aux reflets mauves et moirés, qui devant sa fenêtre, penchée sur le frimas de l’hiver, se souvient d’un autre hiver, dix ans plus tôt, lorsque ses paroles d’enfant de neuf ans ont été prétexte à nombre d’arrestations et condamnations dans son village de Salem.

Elle est alors la petite fille représentée sur la page de couverture qui clôt le livre… C’est une image qui n’offre que douceur et tendresse, devant l’enfant réconfortée par une femme noire et ses bras accueillants. Cette femme se nomme Tibuta, c’est l’esclave du père de Betty, le pasteur Samuel Parris, révérend de Salem Village où ils habitent. C’est un homme très dur, très sévère et Betty s’échappe quelquefois du monde rigide de sa famille grâce à ses rencontres avec ses amies un peu plus âgées qu’elle dont Abigaël sa cousine. Ensemble, elles s’amusent à jouer aux sorcières, lisant dans les lignes de la main, comme l’a appris Tibuta à Betty, et même selon la recette de Tibuta, en préparant un filtre d’amour… Mais après avoir bu ce breuvage, sans doute empoisonné, elles tombent en pâmoison et délires. Pour le pasteur Samuel Parris, ce n’est que l’œuvre du diable et il arrive à extorquer à sa fille très malade des aveux impliquant Tibuta, cette femme chaleureuse qu’elle aime tant. Bientôt tout un aéropage de notables et religieux accuse plus de cent personnes de commerce avec le diable. La chasse aux sorcières, 85% des accusés étant des femmes, va durer deux ans, jusqu’en 1693.

Ainsi l’embrigadement familial, social et religieux, la terreur qu’inspire l’autorité de certains pères, celle du révérend Parris sur sa fille, ont provoqué des condamnations immondes, comme celles qui ont endeuillé le village de Salem à la fin du XVII° siècle.

Fin du XVIIIè : siècle, Anna Golden (Suisse). Ce récit raconté à la troisième personne est souligné par les dialogues très vivants entre Anna et Rosa, employée comme servante chez les Tschüdis, une famille aisée et influente de la bourgade de Glaris, en Suisse. En cette fin du XVIIIè siècle on ne croit plus aux envoutements ni aux sortilèges, la chasse aux sorcières, est, soi-disant, devenue obsolète. Mais, l’art de ressentir et comprendre par intuition et empathie, celui de prendre soin d’autrui et de guérir, l’art ancestral de la connaissance des plantes, qui furent l’apanage des femmes, ont été anéantis et, comme elles, muselés… Pourtant c’est à cette époque-là, en Suisse, qu’Anna sera accusée de pratiques diaboliques. Victime de la haine de sa patronne jalouse de son charme, de son intelligence attentive auprès des enfants du couple, à cause aussi de l’attirance du patron, elle est condamnée à mort le 13 juin 1782…

L’évocation de ces quinze femmes au destin brisé se clôt par le très beau portrait, harmonieux et pur, d’Anna.

 

Pour chacune de ces femmes pourchassées, meurtries, l’artiste Aline Bureau, fidèle à son désir d’offrir « des rêveries ou des poèmes peints », souligne le charme magique, mystérieux de l’écriture de Solène Cornec. Aline Bureau crée un monde de douceur où la beauté des tableaux-poèmes illustre en contrepoint l’atrocité, la cruauté dont furent victimes ces femmes. Pour chacune d’entre elles, l’écrivaine Solène Cornec use d’une narration différente : tantôt c’est la victime qui parle et tantôt un être proche, une amie, une enfant, une marraine, un époux, et tantôt un témoin, comme pour Jeanne d’Arc… Certains autres récits sont écrits à la troisième personne, une personne aux paroles savantes. Ces narrations, dans leur différence, attirent d’autant plus que l’art d’écrire offre un récit de vie unique et touchant, émouvant. Tout au long des pages, affleurent des messages féministes d’empathie, de volonté émancipatrice … Les deux autrices ont créé un chef-d’œuvre, à lire dès 11 ans.

Annie Mas

 

 


04/05/2025

Ruth Rewald et le parti pris de l’Histoire ouverte

REWALD Ruth, Quatre garçons dans la guerre d’Espagne. 1936-1939, traduit de l’allemand par Danielle Risterucci-Roudnicky, L’Harmattan, 2024, 196 p. 19€

Quand Ruth Rewald (1906-1942) écrit Quatre garçons dans la guerre d’Espagne elle vit en exil, ayant fui, avec son mari et sa fille, l’Allemagne nazie. Pour cette famille juive communiste, il n’y avait pas d’autres choix. Elle est arrêtée à Les Rosiers-sur-Loire, en 1942, par la Gestapo, déportée puis assassinée à Auschwitz. Sa fille aura le même sort deux ans plus tard.

En 1937, Ruth Rewald se rend à Madrid où son mari est engagé dans les Brigades Internationales. Elle y reste quatre mois et visite, nous dit la traductrice, l’orphelinat Ernst Thäleman où elle s’entretient avec de enfants. Ce séjour et ce qu’elle apprend de la bouche de son mari sur le rôle des enfants républicains nourriront l’écriture du roman qu’elle écrit à son retour aux Rosiers-sur-Loire. Dans sa précieuse postface, Danielle Risterucci-Roudnicky souligne qu’il s’agit du seul roman en langue allemande consacré à la guerre d’Espagne.

Quatre garçons dans la guerre d’Espagne se passe principalement à Penarroya. Après les élections législatives de 1936 et la victoire du Front Populaire, un espoir se lève dans la population. Le roman le retrace en particulier, en décrivant la nouvelle école qu’anime un instituteur inspiré par les conceptions rationalistes de l’école moderne de Francisco Ferrer (1859-1909). Mais les réactionnaires vaincus par les urnes veulent reprendre le pouvoir par les armes. Depuis le Maroc, le général Franco en programme la reconquête. Il est à la tête d’une armée soutenue et fournie en logistique par les fascistes italiens et les nazis allemands. Le pouvoir républicain met en place des milices populaires mais sans aucun soutien des « démocraties occidentales », pas même du Front Populaire français.

Le roman fait une place de choix aux Brigades internationales, comme réalisation de l’internationalisme prolétarien. Ce n’est pas un hasard si, à la fin du roman, les quatre garçons affamés, épuisés sont sauvés par la treizième Brigade internationale Tchapaïev, celle-là même qui intervint début 1937 contre l’offensive franquiste sur Malaga que le roman évoque. En revanche, l’autrice ne présente pas les composantes anarchistes, poumistes, communistes staliniens, elle n’éclaire pas les conflits internes du camp républicain et, d’ailleurs, les dialogues des personnages miliciens ouvriers n’en laissent rien percer non plus : peut-être est-ce parce que le roman est paru en 1938 (donc a été achevé, vraisemblablement, durant le premier semestre 1938), à un moment où le sort de la révolution espagnole n’est pas scellé ; peut-être aussi que l’autrice a cherché à assurer le vraisemblable de la perception de la guerre par les enfants et adolescents.

Le roman met en scène la situation de guerre, sur les deux années 1936 et 1937. L’Espagne vérifie l’observation historique qu’en période de guerre, la révolution passe par la guerre civile. La toile de fond en est la bataille de Madrid dont le roman laisse en suspens l’issue puisque celle-ci n’interviendra qu’après la rédaction du livre. Dans Penarroya, occupé par les fascistes, la population est divisée en deux camps irréconciliables qui correspondent à un clivage de classes sociales. Tandis que les notables, les commerçants et propriétaires appuient les franquistes, les travailleuses et travailleurs des campagnes, des mines et des villages mettent tout leur espoir dans les républicains qui se battent, entre autres, à Madrid, avec peu de moyen et beaucoup d’enthousiasme pour la liberté conquise et à, plus pleinement encore, réaliser.

Le roman décrit la vie du peuple asservi de Penarroya, asservi par l’occupant. Il détaille les conditions de travail des exploités, leurs conditions de vie, notamment celles des femmes, souvent seules car les hommes sont partis dans le maquis. Enfin, le roman suit la vie enfantine en temps de guerre.

Quatre garçons dans la guerre d’Espagne est l’histoire de quatre garçons, fils du peuple ou de petits commerçants, unis dans la haine du franquisme, qui prennent conscience de la nécessité de l’engagement, de leur force de soutien auprès des parents, des mères d’abord, puis, à la fin du roman, en tant que force d’appui dans les milices ouvrières et l’armée républicaine.

On retrouve, ici, un motif propre au roman historique pour la jeunesse qui endosse le genre du roman d’apprentissage (1). En voici six caractéristiques :

- l’apprentissage de la vie recouvre l’intégration dans un monde social accepté ;

- cet apprentissage se fait par l’observation des adultes qui se battent (contre les fascistes mais aussi pour la survie des enfants et des proches) ;

- la formation de la personnalité équivaut à une formation idéologique contre le franquisme, le fascisme et le nazisme ;

- les héros enfantins restent de bout en bout positifs ;

- les enfants gagnent en autonomie, et ce dès l’expérience de l’école moderne qui voit le jour après les élections avant d’être éradiquée quand les franquistes occupent Penarroya, et cette autonomie est assortie d’une rupture avec les parents, rupture involontaire quand un parent est mort ou volontaire, quand les enfants décident de quitter le village pour rejoindre les combattants de la liberté ;

- enfin, le contexte historique détaillé encadre quatre destins suspendus, inachevés.

Cette conformité générique est au service d’une vision du monde démocratique révolutionnaire.

Ruth Rewald, qui compose le livre entre 1937 et 1938, participe de cet élan d’intellectuels engagés contre le fascisme, pour le communisme ou pour l’anarchisme. Visant le lectorat enfantin, il est logique qu’elle privilégie les scènes de la vie quotidienne aux scènes de combat et qu’elle se centre davantage sur les conditions de vie durant la guerre que sur les scènes militaires. Pour elle, la littérature endosse une fonction similaire à celle de la photographie, du photoreportage, de l’affiche (2), à savoir rallier les peuples hors de l’Espagne à la défense de la république espagnole, avec l’espoir que les opinions publiques des démocraties occidentales (Ruth Rewald est alors exilée en France) pourraient forcer leurs gouvernements respectifs à s’impliquer auprès des républicains contre le franquisme soutenu par l’Italie et l’Allemagne.

Il est rare, enfin, qu’un roman historique s’écrive alors que les événements sont en cours. C’est ce que fait Ruth Rewald. Grâce à sa maîtrise de l’écriture, à la rigueur de sa composition, elle réussit à ne pas laisser le roman d’apprentissage englober le roman historique et à conserver, donc, la primauté du genre historique. Mais bien sûr, le présent est sa préoccupation et elle s’appuie sur sa documentation pour tracer un point de vue qui va façonner la vision du monde étroitement liée aux enfants qui sont les personnages principaux du livre. De ce fait, Danielle Risterucci-Roudnicky a raison d’écrire que le but de Ruth Rewald semble bien de mettre « en lumière : le pouvoir dans l’union, l’espoir dans la liberté » (3). L’Histoire serait donc ouverte… Puisse cette foi rencontrer sa vérité aujourd’hui où la guerre, ses discours et la soif de profits qu’elle sert et qui la génèrent, se déchaînent en visant le vol des consciences. Les enfants palestiniens, congolais, ukrainiens, birmans, haïtiens, soudanais, russes, libanais, sahéliens et subsahéliens, … sont là pour rappeler l’actualité sanglante de cette problématique.

Philippe Geneste

Note : (1) Lire Geneste, Philippe, « Le Roman historique pour la jeunesse » dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, pp.416-433. – (2) Lire Lapeyre, Karine, « L’Image de l’enfant dans l’Espagne républicaine en guerre » dans Attikpoéé, Kodjo et Foucault, Jean, L’Image de l’enfant dans les conflits, Paris, L’Harmattan, 2013, 270 p. – pp.161-176. – (3) Risterucci-Roudnicky, Danielle, « Postface » dans Rewald, Ruth, Quatre garçon dans la guerre d’Espagne. 1936-1939, traduit de l’allemand par Danielle Risterucci-Roudnicky, L’Harmattan, 2024, pp.183-191 – p.188.