Anachroniques

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08/03/2026

La White Trash ou la cohérence perdue de sa propre Histoire

PELAEZ, Philippe, Au Sud, l’agonie, dessin Hugues LABIANO, couleur Jérôme MAFFRE, Glénat, 2026, 64 p. 16€

Cette bande dessinée se présente comme une enquête policière. Les faits se passent en 1926, en Géorgie, au cœur de la Bible Belt, cette ceinture des Etats du Sud des USA (Alabama, Arkansas, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Géorgie, Kentucky, Mississippi, Missouri, Tennessee, Virginie) fervents partisans de l’esclavage et qui ont mal digéré leur défaite face aux Etats du Nord lors de la guerre de sécession. Il est question de ségrégation, de tentative d’organisation communiste rassemblant les exploités qu’ils soient blancs ou noirs ou métis ou indiens. Il est question du Ku Klux Khan. Il est question du rôle de la religion et des corruptions du clergé ; il est question d’un meurtre à élucider par un agent fédéral, Jonathan David, agent du bureau d’investigation, qui, s’il cherche la vérité, n’est pas non plus sans une part sombre. Il est question de l’impossible amour entre une jeune femme, fille d’un riche propriétaire, et un jeune métis épris de justice et de livres, militant pour la cause des noirs. Il est question d’un vieil officier confédéré qui tient un secret interracial. Il est question des intentions économiques moins reluisantes que les justifications anti-esclavagistes des Nordistes durant la guerre de sécession. Il est question d’un bagnard évadé qui revient à Savannah, lieu de toute l’histoire, afin de venger des femmes violées dont sa sœur.

Et surtout, Au Sud, l’agonie met en scène la white trash, la raclure blanche, les briar-hopper, ridgerunner, red-necks, … ces blancs, pauvres, écrasés par les riches et les patrons qui les exploitent et qui, selon une idéologie suprémaciste blanche, rêvent de lynchage de noirs, de viols de femmes noires, liquidant leurs blessures d’être des perdants de la colonisation américaine blanche en suppliciant la population noire. La bande dessinée met en scène la blanchitude (par opposition à la négritude) et son inspiration raciste, hiérarchiste, exploiteuse, pour assujettir la population noire et créer les richesses du pays.

Magnifiquement écrit, le récit de Pelaez allie la précision narrative de l’enquête policière (la mort d’un noir aux motivations troubles) à l’élan poétique d’une narration off, avec ses refrains de touches crépusculaires. Rarement une bande dessinée réussit ainsi la performance stylistique du texte. Et cette qualité est rehaussée par un travail fouillé sur les couleurs par Jérôme Maffre et un dessin réaliste au sein duquel Hugues Labiano cultive une subjectivité discrète mais constante.

Pour parfaitement comprendre la thématique centrale de la white trash, Philippe Pelaez a réuni en fin de volume une série de pages qui en raconte l’histoire, en spécifie l’origine, en situe le développement, le tout avec une écriture littéraire qui magnifie les éléments documentaires. Bien sûr, la puissance de la fiction tient à son interprétation dans le contexte géopolitique contemporain. La white trash, le suprémacisme blanc, trace la filiation du pouvoir autoritaire trumpien, et le mouvement MAGA (Make America Great Again). Au Sud, l’agonie explore le rapport des groupes sociaux à l’histoire. Le récit démontre que « l’histoire est trompeuse quand à force d’être exaltée elle devient excessive et défaillante, outrancière et lacunaire » (p.47). Et c’est ainsi que ce récit policier historique résonne dans l’actualité violente de notre temps. C’est un chef d’œuvre dont l’émotion ressentie persiste bien après avoir tourné la dernière page et donc la coloration s’insinue en nous, en échos en un monde de feu et de sang.

Philippe Geneste

20/07/2025

Destins brûlés de femmes

Solène CORNEC, Aline BUREAU, Destins de sorcières, 15 femmes, 15 esprits libres, 15 vies meurtries, éditions Milan, 2024, 128 pages, 16, 90€

Sur la couverture cartonnée aux nuances pourpres de ce magnifique ouvrage, se dessine le profil très doux d’une jeune fille, la main tendue vers une fleur comme pour la cueillir ou la caresser. Sa chevelure rousse à la même couleur que les fleurs et son long vêtement les mêmes tons de vert que leurs tiges – ceux de la nature. Tant est douce et attirante l’image que l’on n’a de cesse d’ouvrir l’ouvrage. Mais quel lien relie ce délicat portrait avec le titre au message bien sombre : Destin de sorcières 15 femmes, 15 esprits libres, 15 vies meurtries ?

Les premières pages déjà nous retiennent par l’harmonie, la sensibilité des illustrations de l’artiste Aline Bureau tandis que, dès l’introduction du livre, l’érudition de l’autrice Solène Cornec et son écriture poétique, limpide, nous captivent.

Entre les pages de garde, qui présentent le tableau d’un ciel brûlé, empli de fauve violence, une introduction nourrie se prolonge dans les dernières pages par une explication du sort réservé aux femmes dans certains pays ainsi que des raisons du féminisme – qui a su prendre la sorcière comme emblème. S’y ajoute, avant un glossaire aussi précis que précieux pour la compréhension des lectrices et lecteurs, une frise historique où sont présentés, dans leur époque, quinze visages de femmes. À cette frise, fait écho, vers la fin, une carte géographique situant leur pays. Peut alors commencer l’évocation de certaines de ces femmes qui furent, du XIVè au XVIIIè siècles, accusées de sorcellerie et que ni la vindicte, ni la religion, ni le pouvoir n’épargnèrent.

 

XIVè : Alice Kyteler (Irlande) est la narratrice. La mort de son petit chien, celle de ses différents maris, la jalousie des bien-pensants, sa réussite sociale sans l’appui d’hommes, sont prétexte aux rumeurs et accusations de sorcellerie. Si elle a pu s’enfuir en amenant avec elle la fille de son amie Pétronilla, cette dernière est la première femme condamnée et brulée vive en Irlande, en cette année1324.

XIVè : Jeanne de Brigues (France). Son histoire est racontée par une jeune femme, amie et confidente de Jeanne, surnommée « la divine » parce qu’on lui prête des dons divinatoires. Cependant son dévouement auprès des personnes malades et son art de soigner ne doivent rien à la magie, mais à ses connaissances acquises dès l’enfance sur les plantes et leurs utilisations. Son intelligence et son charme vont provoquer l’inimitié du monde ecclésiastique qui la rend coupable de pires méfaits et de morts inopinées. Accusée de sorcellerie par le parlement de Paris, emprisonnée, torturée, elle est brûlée vive le 19 août 1391.

Début du XVè : Véronika de Desenice (Slovénie). L’autrice évoque dans un premier temps l’histoire de la Slovénie, expliquant ainsi que ce pays longtemps déchiré par de nombreuses invasions est, durant la vie de Véronika de Desenice, sous la domination des Hasbourg.

L’histoire de Véronika est racontée par Frédéric, qui fut son ami d’enfance puis son amoureux et après leur mariage clandestin, son époux. Le père de Frédéric, Herman II, est un homme autoritaire et puissant. Refusant leur union qu’il considère comme une mésalliance, il accuse Véronika de sorcellerie et la fait emprisonner. Juste après la libération, faute de preuves, il commandite son assassinat.

XVè : Jeanne d’Arc (France). Après un rappel historique présentant l’état de la France au XVè siècle, puis la trêve permise en 1420 par le Traité de Troyes, devenu obsolète à la mort des monarques français et anglais qui l’avaient signé, l’autrice donne vie à une jeune fille, nommée Jeanne d’Arc, qui animée de courage, a combattu l’ennemi et permis au dauphin Charles de devenir roi de France. C’est un simple greffier qui témoigne du procès inique attenté par un aéropage d’hommes d’église contre cette jeune fille. Ils l’ont accusée de sorcellerie, elle que le roi Charles VII a omis de défendre, alors qu’il lui doit son règne. C’est à cause de la justice des hommes de pouvoir et du monde ecclésiastique, une justice tronquée, qu’elle est brûlée vive en mai 1431.

XVIè : Ursula Southeil (Angleterre). C’est la voix d’Ursula qui raconte sa propre histoire, celle d’une enfant abandonnée par son père et que sa mère, trop jeune, confie à une femme, Lisa, qui l’adopte et l’élève avec tendresse. Ursula est si laide, dit-on, qu’elle fut exclue de l’église par la vindicte populaire. Elle épouse pourtant un jeune charpentier, Toby Shipton. Par sa finesse d’esprit, elle a su se rendre indispensable jusqu’au pouvoir royal et malgré la rumeur, les soupçons, elle ne sera jamais condamnée.

XVIè Jeanne d’Harvilliers (France). C’est une toute jeune fille, Rosalie, qui en nous lisant leur correspondance clandestine, raconte l’histoire de sa mère, Jeanne d’Harvilliers. Celle-ci est en prison, accusée de sorcellerie tandis que Rosalie se réfugie en divers lieux que sa mère lui a indiqués pour la protéger de la justice des hommes, criminelle et inique en ces temps, et de l’éloigner de ce personnage inquiétant et sombre qui a mis main basse sur leur destin en faisant d’elle, Jeanne, pour la vindicte, un être malfaisant, une sorcière. Le philosophe Jean Bodin, connu pour être un homme de raison, n’empêche pas la condamnation de Jeanne qui fut brûlée vive le 30 avril 1578. Il a écrit au contraire un ouvrage qui fait florès dans ce monde misogyne en renforçant la répression contre les femmes accusées de sorcellerie, La démonomanie des sorciers.

XVIè Franchetta Borelli et les femmes de Triora (Italie). Écrit à la troisième personne, le récit se penche sur le destin de Franchetta Borelli, femme de milieu aisé de Triora, en Italie. Pour nous relater les évènements qui ont tourmenté les habitants de Triora, l’autrice élabore un journal. La simple rumeur, le moindre soupçon murmuré, va, au fil des jours, aller en s’amplifiant, provoquant l’arrestation et l’exécution d’un nombre de plus en plus important de femmes pour sorcellerie. La méfiance contre les personnes étrangères soupçonnées, par des religieux, d’aggraver la famine, mêlée à la haine à l’encontre des femmes connaissant les vertus des plantes et s’adonnant à la médecine, provoque les foudres des notables, du pouvoir ecclésiastique et de l’Inquisition. Entre 1587 et 1589, plus de deux cent femmes en furent ainsi victimes.

XVIè° Agnès Sampson (Écosse). Les vents violents, qui secouèrent le navire où naviguaient le roi d’Écosse Jacques VI et la reine du Danemark Anne, provoquèrent leur colère à l’encontre de personnes accusées de sorcellerie, coupables selon eux d’avoir, par malveillance et sortilège, provoqué cette tempête.

C’est une jeune fille nommée Lila qui nous raconte alors l’histoire d’Agnès Sampson victime, comme un grand nombre de femmes et d’hommes, de leur cruauté… victime de ce que l’on nomme « la chasse aux sorcières ». Le pouvoir royal, teinté d’obscurantisme, fait fi de la vie humaine ; celle d’Agnès par exemple dont l’unique crime était d’aider les futures mamans à accoucher.

XVIIè : Alizon Device (Angleterre). Dans ce récit écrit à la troisième personne, l’autrice use d’une plume envoûtante, quelque peu inquiétante, pour décrire le village de Pendle dans le Lancashire, en 1612. Ce village abrite deux familles de sorcières depuis toujours rivales ainsi que des « récusants », c’est-à-dire des personnes à la mauvaise réputation qui refusent l’Église d’Angleterre. Aussi deux colporteurs, Abraham et son fils John, parcourant cette contrée enténébrée, ne sont pas rassurés. Arrivant près de Pendle, ils rencontrent une jeune fille, qu’ils ne tardent pas à traiter de voleuse. Sous l’insulte, Alizon leur lance un regard acéré. Abraham en est comme foudroyé et ne peut se déplacer sans l’aide de son fils… Il n’en faut pas plus pour accuser Alizon de sorcellerie. Plusieurs procès s’ensuivent, attisant la haine et les rivalités et provoquant un grand nombre de condamnations à mort. Déjà rencontré lors du procès d’Agnès Sampson, le roi d’Écosse, devenu Jacques premier, roi d’Écosse et d’Angleterre, poursuit, avec l’aide de la Religion et de la Justice, sa « chasse aux sorcières ».

XVIIè  : Anne de Chantraine (Belgique). Anne de Chantraine est la jeune fille au portrait si doux dessiné sur la première page de couverture. Elle nous raconte son histoire douloureuse où nombre de jeunes lectrices et lecteurs se retrouveront peut-être, parce qu’elle a connu le harcèlement et l’inimitié, parce que sa différence l’a rendue « coupable », « coupable d’exister ». Ayant perdu sa mère toute petite, elle accompagne son père, un marchand ambulant très pauvre… si pauvre que, ne pouvant subvenir à ses besoins, il la confie à un orphelinat. Là, sa gentillesse, son charme, attirent la jalousie d’une bande de filles qui l’accusent de tous les méfaits et d’être « fille du diable ». Quand les insultes deviennent menaces, Anne s’enfuit pour trouver refuge et affection auprès d’une vieille femme qui lui apprend les vertus des plantes. Mais après la mort de cette dame, alors que le pays s’enfonce dans la misère et que l’Inquisition fait rage et cherche des boucs émissaires, Anne de Chantraine est accusée de sorcellerie et sera brûlée vive à dix-sept ans.

XVIIè°: Marie Navart (France). C’est Marie Navart qui, elle aussi, nous raconte son histoire. Venue d’une lignée, où les femmes, connaissant les bienfaits des plantes, se consacrent à soigner les malades et à aider les parturientes lors des accouchements, elle se croit acceptée dans le petit village du nord de la France, Templeuve, où elle a épousé un enfant du pays, Olivier. Mais à la mort de ce dernier, elle devient « l’étrangère », celle dont on se méfie. La haine et la jalousie redoublent lorsqu’elle se lie avec Martin, son nouveau mari. Leur bonheur, leur nouvelle aisance financière attirent l’envie et les médisances. Elle est bientôt torturée et jugée coupable de sorcellerie puis brûlée vive en décembre 1656.

XVIIè : Marguerite Tiste (Belgique). Le récit de vie de Marguerite Tiste est raconté par sa marraine, Gomar, qui, dès leur enfance, a pris soin d’elle et de sa sœur Marie. Orphelines de mère, les fillettes vivent chez leur père, devenu alcoolique et violent après le décès de sa femme. Gomar nous dit comment, parties un après-midi pour rechercher des champignons. Surprises par la pluie et la tombée du jour, c’est dans l’obscurité que, malgré les menaces de leur père et afin de ramasser le plus possible de champignons dont elles goûtent une belle partie, elles continuent leur cueillette. Arrivées chez elles, devant leur père en colère, les deux adolescentes s’évanouissent, tombent malades. Marie meurt quelques mois plus tard. Si elle survit à sa sœur, Marguerite est prise d’hallucinations fréquentes et se dit envoûtée par le diable. Mal conseillée, elle fait appel à un exorciste. C’est un prêtre qui prévient les autorités. Marie, malade, très fatiguée, avoue tout ce dont on l’accuse lors du procès, « injuste et impitoyable » comme le dit Gomar dont le témoignage n’empêche pas la condamnation à mort, le 27 juin 1671, de la toute jeune fille.

XVIIè : Catherine Deshayes, dite la Voisin (France). Dans ce récit écrit à la troisième personne, l’autrice décrit « l’affaire des poisons » qui a entaché de longues années le règne de Louis XIV. À cette époque en effet, un grand nombre de gens aisés et d’aristocrates sont morts de manière peu naturelle. Elle imagine une jeune fille pauvre, Gisèle, qui venue à Paris est devenue livreuse afin de gagner sa vie. Pour lui apporter ses commandes, elle se rend souvent chez une femme à la réputation sulfureuse : Catherine Deshayes, dite La Voisin. Deux amies préviennent Gisèle du danger à côtoyer cette femme. Elle est en effet soupçonnée de vendre des filtres d’amour, mais pire encore de pratiquer des sacrifices humains et des messes sataniques. Elle le ferait pour satisfaire les commandes et exigences de personnes haut placées voulant s’attirer mille faveurs. Madame de Montespan, la maîtresse du roi et mère de ses enfants, serait impliquée. Pour éviter le scandale, Louis XIV, s’il répudie sa favorite, la blanchit. Par contre plus de quatre cent personnes de 1679 à 1682 vont être condamnées. Catherine Deshayes, qui pour se protéger avait noté dans ses carnets le nom de ses commanditaires, est pourtant brûlée vive le 22 février 1680, frappée de plein fouet par l’autorité et l’injustice royale.

Fin du XVIIè : Betty Parris et les sorcières de Salem (Massachussetts, États-Unis). Betty Harris est la jeune fille au profil songeur, emmitouflée dans un grand châle aux reflets mauves et moirés, qui devant sa fenêtre, penchée sur le frimas de l’hiver, se souvient d’un autre hiver, dix ans plus tôt, lorsque ses paroles d’enfant de neuf ans ont été prétexte à nombre d’arrestations et condamnations dans son village de Salem.

Elle est alors la petite fille représentée sur la page de couverture qui clôt le livre… C’est une image qui n’offre que douceur et tendresse, devant l’enfant réconfortée par une femme noire et ses bras accueillants. Cette femme se nomme Tibuta, c’est l’esclave du père de Betty, le pasteur Samuel Parris, révérend de Salem Village où ils habitent. C’est un homme très dur, très sévère et Betty s’échappe quelquefois du monde rigide de sa famille grâce à ses rencontres avec ses amies un peu plus âgées qu’elle dont Abigaël sa cousine. Ensemble, elles s’amusent à jouer aux sorcières, lisant dans les lignes de la main, comme l’a appris Tibuta à Betty, et même selon la recette de Tibuta, en préparant un filtre d’amour… Mais après avoir bu ce breuvage, sans doute empoisonné, elles tombent en pâmoison et délires. Pour le pasteur Samuel Parris, ce n’est que l’œuvre du diable et il arrive à extorquer à sa fille très malade des aveux impliquant Tibuta, cette femme chaleureuse qu’elle aime tant. Bientôt tout un aéropage de notables et religieux accuse plus de cent personnes de commerce avec le diable. La chasse aux sorcières, 85% des accusés étant des femmes, va durer deux ans, jusqu’en 1693.

Ainsi l’embrigadement familial, social et religieux, la terreur qu’inspire l’autorité de certains pères, celle du révérend Parris sur sa fille, ont provoqué des condamnations immondes, comme celles qui ont endeuillé le village de Salem à la fin du XVII° siècle.

Fin du XVIIIè : siècle, Anna Golden (Suisse). Ce récit raconté à la troisième personne est souligné par les dialogues très vivants entre Anna et Rosa, employée comme servante chez les Tschüdis, une famille aisée et influente de la bourgade de Glaris, en Suisse. En cette fin du XVIIIè siècle on ne croit plus aux envoutements ni aux sortilèges, la chasse aux sorcières, est, soi-disant, devenue obsolète. Mais, l’art de ressentir et comprendre par intuition et empathie, celui de prendre soin d’autrui et de guérir, l’art ancestral de la connaissance des plantes, qui furent l’apanage des femmes, ont été anéantis et, comme elles, muselés… Pourtant c’est à cette époque-là, en Suisse, qu’Anna sera accusée de pratiques diaboliques. Victime de la haine de sa patronne jalouse de son charme, de son intelligence attentive auprès des enfants du couple, à cause aussi de l’attirance du patron, elle est condamnée à mort le 13 juin 1782…

L’évocation de ces quinze femmes au destin brisé se clôt par le très beau portrait, harmonieux et pur, d’Anna.

 

Pour chacune de ces femmes pourchassées, meurtries, l’artiste Aline Bureau, fidèle à son désir d’offrir « des rêveries ou des poèmes peints », souligne le charme magique, mystérieux de l’écriture de Solène Cornec. Aline Bureau crée un monde de douceur où la beauté des tableaux-poèmes illustre en contrepoint l’atrocité, la cruauté dont furent victimes ces femmes. Pour chacune d’entre elles, l’écrivaine Solène Cornec use d’une narration différente : tantôt c’est la victime qui parle et tantôt un être proche, une amie, une enfant, une marraine, un époux, et tantôt un témoin, comme pour Jeanne d’Arc… Certains autres récits sont écrits à la troisième personne, une personne aux paroles savantes. Ces narrations, dans leur différence, attirent d’autant plus que l’art d’écrire offre un récit de vie unique et touchant, émouvant. Tout au long des pages, affleurent des messages féministes d’empathie, de volonté émancipatrice … Les deux autrices ont créé un chef-d’œuvre, à lire dès 11 ans.

Annie Mas

 

 


06/07/2025

L’art de la biographie en bande dessinée

GROLLEAU, Fabien, Tsar Bomba. Les paradoxes d’Andreï Sakharov, illustration Cyril ELOPHE, Glénat, 2025, 160 p. 22€50

« La guerre nucléaire peut survenir à partir d’un conflit ordinaire

et un conflit ordinaire, comme on le sait, provient de la politique »

Andreï Sakharov

Ce roman graphique est une biographie, qui allie fiction et connaissances historiques. Le traitement du personnage principal est sûrement le trait le plus marquant de cette bande dessinée, notamment par l’étroite symbiose de conception qui prévaut pour le dessin et le scénario. Alors que dans les biopics américains, le personnage est magnifié abstraitement à fin de conformité idéologique justifiant un figement de sa personnalité, dans Tsar Bomba, la vie d’Andreï Sakharov se définit par rapport au devenir historique travaillé par les aléas de la vie nationale, internationale, et les épreuves de la vie. Ici, contrairement au genre dominant du biopic, le devenir du personnage est intimement lié au devenir de la société où il vit, au devenir de la société de savants où il exerce sa profession, au devenir des relations internationales entre la deuxième guerre mondiale comprise et la guerre froide. Deux grands traumatismes vécus intérieurement scandent le devenir du personnage : Hiroshima, le 7/08/1945, soit la soif de domination du monde au prix de massacres de populations par les américains, alors que la guerre contre le nazisme se menait contre une politique servant le règne de l’inhumain ; la course effrénée de l’Union Soviétique à la maîtrise de bombes toujours plus puissantes pour rivaliser avec les USA, au mépris des vies humaines de la part des politiques. Ces deux traumatismes s’articulent à l’histoire de l’époque avec le stalinisme et sa dictature bureaucratique, la mort de Staline (5/03/1953), le rapport Khrouchtchev, le post-stalinisme de la guerre froide, la vie des dissidents soviétiques.

Toutes les épreuves que subit le personnage sont directement liées à sa réussite en tant que physicien au sein d’une équipe triée sur le volet. Les étapes de cette vie sont détaillées, un enfant dont la curiosité scientifique est alimentée par le père, une adolescence studieuse, les premières réussites universitaires, l’entrée dans l’équipe de physiciens d’élite choyée par le pouvoir communiste, le travail, les interrogations à chaque résultat concret des recherches, la prise de conscience pacifiste en faveur de l’engagement, la dissidence. Les auteurs maintiennent toujours une approche non héroïsante de leur personnage afin de laisser se développer ses débats intérieurs. Ses recherches ont pour but la fabrication de la bombe atomique pour contrecarrer la menace que le gouvernement américain fait peser depuis Hiroshima sur le reste du monde et l’Union Soviétique en particulier, avec la guerre froide entre les deux pays. Sakharov épouse au début l’idée que l’équilibre de la terreur est seul à même de préserver le « socialisme dans un seul pays » et maintenir ainsi l’espoir d’un monde de paix pour l’avenir.

En même temps qu’il échappe aux conventions du biopic, le scénariste et le dessinateur se détournent de l’hagiographie. La vie de Sakharov est dépeinte enracinée dans sa conviction que le progrès de la science vaut progrès de l’humanité. Le personnage n’est pas héroïsé ni figé dans un destin à jamais établi. Il reste humain, évoluant sous l’effet des conflits de sa conscience qu’il affronte et ne refoule pas : « Imaginons le temps comme l’ensemble des chemins qui s’offrent à nous dans une vie mais que nous empruntons tous en même temps ! Chaque décision, chaque choix, chaque possibilité sont ainsi réalisés, accomplis comme autant d’hypothèses valables » nous dit la voix du physicien atomiste mais aussi cosmologiste hors pair. Au fil des événements de l’existence, le personnage comprend que toute course à la puissance scientifique est muée par les pouvoirs, quel qu’en soient le régime politique, en course à l’hégémonie planétaire, avec, effets collatéraux, la destruction par contamination de populations entières, et pour finalité géopolitique l’assujettissement de l’intelligence au pouvoir, la maîtrise sans borne de la planète qui mène à la fin même de l’humanité sur une planète inhospitalière. Le pouvoir politique et sa soif d’hégémonie devient principe actif contre le vivant.

Le chercheur avait sous ses yeux la démesure d’une course aux essais nucléaires pour perfectionner la bombe A en bombe H et décupler leur puissance : c’est notamment l’explosion dite de Castle Bravo sur l’atoll de Bikini, une des 23 explosions nucléaires perpétrées de 1946 à 1958 par le pouvoir américain qui rayèrent de la carte trois des îles. La biographie, ni hagiographie ni biopic, nous l’avons souligné, avance – par le jeu des relations internationales en contexte de guerre froide, par le contexte social et historique –, vers la réflexion et l’avénement conscient de la dissidence nécessaire.

Celle-ci n’est pas abordée comme d’habitude, en l’isolant dans la sphère du pouvoir soviétique, mais prend son sens de la confrontation géopolitique dans laquelle baigne le centre de recherche atomique où travaille Sakharov et les autres ingénieurs, théoriciens et chercheurs. L’anti-communisme n’est pas la ligne de crète de la biographie, pas plus que la morale chrétienne du bien et du mal chère au biopic. Les auteurs rejettent l’un et l’autre pour traiter avec objectivité et dénoncer les purges staliniennes, la répression, – tout le récit baigne dans une atmosphère d’oppression et les personnages vivent dans la peur – mais aussi comment celles-ci ont partie liée avec l’hégémonie guerrière de l’impérialisme américain. La bande dessinée œuvre par la fiction à faire entrer le lectorat dans l’imaginaire de la paix. Comment peut se réaliser une humanisation du monde sinon en sortant des stéréotypies où les pouvoirs enferment l’humanité où l’économie du profit enclot les esprits.

Le récit biographique s’étend alors hors du seul temps biographique, de la seule époque de Sakharov, pour prendre la main sur notre temps contemporain soumis aux mêmes problématiques. « Dissuasion nucléaire », « équilibre de la terreur », toutes ces expressions diplomatiques accumulent par devers elles des centaines de milliers de morts, des morts invisibilisées car morts par contamination pour la plupart. La force de cette biographie est de reposer sur le temps historique et non sur une abstraction temporelle individuelle. Les personnages secondaires ne sont pas des faire-valoir, mais remplissent une fonction indispensable à l’appréhension de la vie du personnage principal. La profession de Sakharov, sa situation sociale, son parcours familial sont consubstantiels à sa vie et non pas des ornements dans un récit psychologique individualisant.

Il n’y a pas d’héroïsation et là, le dessin dans la tradition de la ligne claire est capital car il évite avec persévérance ce glissement de Sakharov en héros hors du commun, hors du temps tout autant. Les illustrations contextualisent ses actions, le personnage est entouré, il dialogue avec ses pairs, et ce sont les résultats concrets de leurs actes, et donc des siens, qui sont exposés et non pas des généralisations à partir de ces résultats qui œuvreraient à une abstraction. La couverture dans son style constructiviste en est un exemple qui à la fois souligne le vertige de la conscience, la chute anticipée de l’humanité, et des éléments propres à la fiction biographique de l’album. Pour Andreï Sakharov, chaque acte apporte une touche, qui s’ajoutant à d’autres, peu à peu se fait transformatrice d’une conscience et génératrice de la décision de dissidence. Le jeu de la voix narrative dans les planches introductives comme dans les relations des cauchemars du personnage, insistent sur cette maturation intérieure.

Philippe Geneste

18/05/2025

La filiation de l’humain par la filiation de la femme

Qui veut approcher une théorie de la civilisation doit comprendre ce qui, de la sélection naturelle porte à la sympathie universelle (1). Personne ne niera que les formes de relations humaines engendrées par une société caractérisent celle-ci à l’intérieur de ce processus civilisationnel. Les relations entre les hommes et les femmes en sont donc aussi des marqueurs clés, directement en relation avec la sélection liée au sexe, étudiée par l’anthropologie darwinienne. Voici un écho de cette problématique à l’intérieur du champ de la littérature destinée à la jeunesse et aux jeunes adultes.

*

DAUGEY Fleur, Fortes et flamboyantes ! Les femelles dans le monde animal, illustrations d’Émile VANVOLSEM, éditions du Ricochet, 2025, 36 p. 14€50

Que ce livre sorte en mars ne doit rien au hasard, car il a pour fonction de renverser des stéréotypes dont ceux véhiculés par les sciences biologique, zoologique, naturaliste. C’est que toute science opère à l’intérieur d’un bain idéologique qui est celui de la société. Et l’idéologie dominante vient imprégner les travaux scientifiques, à leur insu souvent, parfois par obligation de pouvoir poursuivre leurs travaux. Fleur Daugey donne une illustration de ce fait, illustration qu’elle réalise sans jargon, sans discours théorique qui perdrait le lectorat de 8 à 12 ans visé. Avec sa complice en images, d’Émile Vanvolsem, elle propose de vérifier la thèse couramment énoncée, selon laquelle, dans le règne animal, les mâles emportent la palme des attributs esthétiques, celle de l’agressivité, celle de l’indifférence quant à la progéniture, celle de la corpulence donc de la force. Or, le travail documentaire et le travail iconique se conjuguent pour révéler des contre-exemples : l’autour des palombes, l’hyène, l’orque, la veuve noire australienne, l’éléphant, les abeilles, le rat-taupe, l’antilope topi, la caille japonaise, l’émeu d’Australie, la rynchée peinte, le grizzli, autant d’exemples où la stéréotypie de la différence des sexes chez les animaux est prise en défaut sur une ou plusieurs de ses affirmations.

L’album, au format italien est bien un documentaire, un documentaire aussi fameux que tous ceux qu’ont déjà publiés les éditions Ricochet. Il ajoute aux excellences connues, une réflexion sur la science dans son rapport à l’idéologie. On l’a dit, ce qui est formidable, c’est d’initier cette réflexion sans amoindrir la fonction documentaire de l’album et sans mettre le livre hors de portée du jeune lectorat… et on pourrait ajouter, tout l’intérêt que les plus âgés trouveront à cet ouvrage !

Fortes et flamboyantes ! Les femelles dans le monde animal invite d’une part à sortir du regard social où domine le machisme et l’infériorisation de tout ce qui touche à la femme, donc aussi à la femelle dans le monde animal, pour magnifier l’homme donc aussi le mâle dans ce même monde animal. Il invite, d’autre part, à mieux observer la réalité des comportements chez les humains afin de voir que bien des nuances existent dont ne rendent pas compte les stéréotypes idéologiquement construits sur la différenciation des genres. Il invite enfin à se demander comment peut se réaliser l’égalité tant évoquée jamais réalisée entre les sexes. Matérialistes, Émile Vanvolsem et Fleur Daugey veulent croire en une science plus attentive, donc au progrès de la recherche scientifique sur des bases anthropologiques non soumises à l’ordre politique. Et puis, reste la question jamais encore résolue des conditions économiques et sociales pour la construction d’une humanité sans hiérarchie, évoluant dans l’égalité intégrale… Et cet ultime volet de la réflexion laissée en suspens par les autrices n’est pas plaqué sur l’album, puisque l’animal humain marque dans l’évolution le moment où, comme le théorise Patrick Tort, la sélection naturelle engendre son inverse sur la base notamment des instincts sociaux développés dans le règne animal.

 

HALIM, Seule contre Hollywood. La première actrice à avoir dénoncé le système, Steinkis, 2025, 112 p. 20€

Halim a puisé dans le travail d’enquête du journaliste David Stenn, mené en 1990, sur une affaire effacée des studios de la MGM à Hollywood, pour construire son scénario. Halim raconte l’histoire de Patricia Douglas, une aspirante à devenir actrice de cinéma. La jeune fille est retenue lors d’un casting pour le tournage d’un film par la Metro-Goldwyn-Mayer. Le 5 mai 1937, Patricia Douglas et les cent-vingt jeunes filles choisies par la MGM se retrouvent offertes aux commerciaux de l’entreprise dans une soirée privée. Patricia Douglas sera violée. La firme hollywoodienne achète le silence des autres participantes, truque les expertises médicales, soudoie la justice et la police. Enfin, après un premier temps prometteur, elle écarte par la corruption l’avocat ; Patricia Douglas se retrouve seule contre Hollywood. Elle est seule face au pouvoir patriarcal qui a institutionnalisé « la soumission et l’esclavage feutré de ces femmes qui étaient perçues comme le “sexe faible” à éduquer, guider ou protéger » (citation tirée de la biographie donnée en annexe de Patricia Douglas). L’histoire est édifiante en ce qu’elle montre la collusion des institutions de la démocratie américaine (industrie culturelle, presse, justice, police, médecine) qui relaient le pilier politique du sexisme.

Grâce à l’enquête de David Stenn, Patricia Douglas (1917-2003) a pu raconter son histoire. Grâce à la bande dessinée d’Halim, cette histoire est relayée plus amplement auprès du public contemporain, quatre-vingts ans plus tard, où #MeToo a libéré la parole des femmes par l’affaire Weinstein, un des nombreux successeurs de Ross (le violeur de Patricia Douglas), Mayer (directeur général des studios) et les cadres dirigeants de la MGM. La question demeure la même et porte sur les enjeux politiques, économiques et sociaux de la sexualité, sur les voies d’une libération possible de la justice de classe intimement patriarcale, sur l’abolition de l’exploitation économique des femmes des classes populaires (la famille de Patricia Douglas n’était pas une famille bourgeoise). Plus même, la recomposition en bande dessinée de l’affaire Patricia Douglas, interroge le point de vue des historiens, trop enclins à s’intéresser aux puissants quand la dynamique historique se trouve dans les gestes des exploités, des opprimés et dominés, par exemple, dans le geste de Patricia Douglas pour que le viol soit reconnu comme un crime, pour que cesse la réification des femmes et la banalisation de leur manipulation oppressive au nom du sexe mâle.

Philippe Geneste

Notes : (1) Lire les travaux de Patrick Tort, notamment L’Effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Paris, éditions du Seuil, 2008, 236 p., Darwin, Charles, La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, traduction coordonnée par Michel Prum, préface de Patrick Tort, Paris, Institut Charles Darwin International & éditions Syllepse, 1999, 825 p. (ouvrage réédité par la Librairie Champion en collection de poche).


19/05/2024

De documentaires en fictions informatives

Les documentaires pour l’enfance informent et, bien souvent, pour mieux s’approcher des intérêts enfantins, ils prennent le chemin buissonnier de la fiction. Des tout-petits aux adolescents, voici quatre illustrations de ce cheminement en aller-retour de la fiction documentaire au documentaire, traitant de vie sociale, de faits de société mais aussi d’Histoire.

 

DEXET Hector, On Partage ?, amaterra, 2023, 22 p. 14€90

Cet ouvrage aux trous savamment réalisés pour construire des récits parallèles procède par couleurs vives, souvent passées en aplats, parfois striées, comme grattées et se complique de rabats. Le thème est simple : la vie sur terre est née et se développe par le partage des écosystèmes par des espèces vivantes fort diverses. Les personnages présents sont dessinés en gros plan, de telle façon qu’ils accentuent la charge humoristique. Le partage, la contamination, l’entraide, la confiance sont ainsi présents dans l’album fortement cartonné à bouts arrondis pour ne pas blesser les quenottes des petits. Il prend une charge politico-éthique lorsque, pour se nourrir, souriceau et lapereau partagent « les mêmes racines »… Magnifique…

 

SEITHUMER Ingrid, Pourquoi La Laïcité, illustrations Élodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2022, 128p. 13€,

Les idées reçues, un tour du monde de la laïcité, l’historique et le « malaise actuel ». Une présentation de quelques figures laïques (Pierre Bayle 1647-1706, Ferdinand Buisson 1841-1932, Jean Jaurès 1859-1914, Thomas Jefferson 1743-1826, Benito Juárez 1806-1872, Pauline Kergomard 1838-1925). Un lexique, assez bref mais bien utile, clôt l’ouvrage.

Le traitement des idées reçues est d’une grande clarté et porte sur les principes en s’appuyant sur des faits contemporains, ce qui peut faciliter la compréhension du propos pour les adolescents et préadolescents. Des religions sont passées en revue (judaïse, christianisme, islamisme, bouddhisme). Des notions proches sont intelligemment différenciées (espace ou domaine public vs sphère publique ; laïcité vs sécularisation), d’autres explicitées comme celle du concordat, en vigueur en Alsace et en Moselle, régime dérogatoire puisque la séparation de l’Église et de l’État ne s’y applique pas.

Le livre montre comment l’école est devenu le refuge « républicain » de la laïcité parce que les autres institutions sont soit discréditées aux yeux des « citoyens » soit inefficaces pour assurer le soutien de tous au principe laïque. Cette concentration de la question sur l’école a pour effet, aussi, d’exacerber les oppositions, les querelles partisanes surtout quand les préoccupations politiciennes s’en emparent, par ministres interposés. Le danger est alors de voir l’école sombrer dans la morale civique et l’éducation comportementale en lieu et place de l’enseignement et de la réflexion pédagogique.

 

PEIRON, Denis, Copain du journalisme, illustrations Éva ROUSSEL, Benjamin FLOUW, Milan, 2024128 p. 15€50

Savoir l’essentiel sur les coulisses de l’entretien, du reportage, de l’écriture d’un article, du fonctionnement d’un journal, de ce qu’on nomme l’actualité, le rapport à la réalité du discours journalistique, des différents supports c’est-à-dire des différents médias où s’exerce le métier de journaliste. Connaître aussi les métiers liés à l’activité journalistique, le métier de journaliste lui-même, les formations qui y mènent…

Le livre de Denis Peiron, lui-même journaliste, s’appuie pour développer les informations et son argumentation sur des exemples précis, pris dans l’actualité. Il est alors servi par un travail d’illustration qui donne confort à la lecture et qu’il facilite.

Par ailleurs, l’ouvrage donne des clés pour construire la Une de son journal, pour faire une interview, réaliser un sondage et mettre en page son article. Tous les élèves participant à un atelier journal dans leur collège ou leur lycée trouveront dans ce livre matière à approfondir leurs connaissances et des ficelles pour mener à bien leur entreprise éditoriale. Les lycéens y trouveront des pistes pour la formation et pour déterminer leur choix parmi les métiers du secteur professionnel, si tel est leur projet.

 

BENSARD Eva, L’Amie secrète de la tour Eiffel, illustrations de Zozia DZIERŹAWSKA, amaterra, 2023, 52 p., 17€90

Le titre porte en lui le détournement d’intérêt sur lequel repose l’album. D’une part il annonce une énigmatique amie d’un monument, ouvrant l’horizon d’un conte merveilleux où les objets sont personnifiés. D’autre part, il assoit l’intérêt pour un sujet à la reconnaissance certaine ou quasi, par l’enfant qui commence juste à lire, la tour Eiffel, ouvrant l’horizon du documentaire. Et l’ouvrage mêle ces deux horizons d’attente, travaille à la satisfaction de la curiosité ainsi suscitée.

L’amie est une cheminée, qui existe, certes, mais dont l’histoire est peu instruite, ce qui laisse libre l’imagination d’Eva Bensard. C’est elle qui raconte l’ouverture du chantier en janvier 1887 et sa clôture en mars 1889. C’est aussi elle qui décrit le lien d’amitié monumentale qui va la lier à sa géante voisine. Le dessin tirant vers le réalisme avec une modalité d’exécution appropriée au fanzine plaît jeune lectorat. Les couleurs sobres et mates donnent une tonalité douce à l’album.

Philippe Geneste avec la complicité de la commission lisezjeunesse


02/10/2022

Bande dessinée : création originale et deux types d’adaptation

COUËT Anne-Perrine, Báthory. La comtesse maudite, Steinkis, 2022, 168 p. 22€

La scénariste dessinatrice Anne-Perrine Couët retrace dans ce copieux ouvrage la vie de la comtesse hongroise Élisabeth Báthory (7/8/1560-25/8/1614). Issue de la noblesse, elle se trouve à la mort de son mari à la tête du château de Cachtice. Elle gère seule un patrimoine illustre et un vaste territoire. Mais qu’une femme détienne du pouvoir, voilà qui alimente les haines, les jalousies, tant du côté des nobles que du côté des religieux.

Très intelligemment composée, la bande dessinée commence au procès truqué qui mènera à la condamnation de la comtesse. Dès lors, un montage alterné nous fait connaître l’enfance puis la vie adulte d’Élisabeth Báthory, son mariage heureux, sa gestion rigoureuse, le soin établi à vaincre les épidémies qui ravagent la région et le pays.

Les planches relatant le procès des serviteurs nous font voir comment le pouvoir religieux et le pouvoir judiciaire s’appuient sur la crédulité populaire et les superstitions pour justifier le jugement, non sans avoir recours à la torture sur les prévenus.

Un dossier complémentaire relate « l’histoire derrière la légende » et donne les repères historiques qui permettent de suivre avec précision l’album. L’autrice a eu l’heur d’ajouter un portfolio qu’elle a utilisé pour ses illustrations. C’est du bel art, pour une bande dessinée historique passionnante.

 

BRRÉMAUD – PICAUD, Un Capitaine de quinze ans. Chapitre 2/2, d’après l’œuvre de Jules Vernes, chapitre 2/2, Vent d’Ouest, 2022, 48 p. 14€50

Dans notre blog du 24 avril 2022, nous écrivions de la fin du tome 1 « cette chute appelle un rebondissement qu’anticipe les dernières cases ». Le tome 2 répond en multipliant les péripéties de l’aventure. Celle-ci prend le pas sur l’approfondissement des sentiments qui animent les personnages. Les auteurs maîtrisent avec dextérité l’art du suspens et du rythme endiablé de la lecture. Un moteur de l’histoire est de savoir si Dick Sang et ses compagnons vont réussir à sauver le reste des rescapés du Pilgrim. La bande dessinée suit alors la piste du récit d’aventure. L’autre moteur de l’histoire est de sortir de l’énigme que présente le personnage Negoro depuis la réaction du chien Dingo dans le premier tome. Pourquoi voulait-il à tout prix aborder sur les côtes d’Afrique ? Que fuit-il ? La bande dessinée emprunte ainsi la piste du roman policier. Les auteurs de la bande dessinée respectent le choix, par Jules Verne, de la narration omnisciente, et les lecteurs ne trouveront les réponses qu’en même temps que les personnages. Ce sera d’ailleurs l’occasion d’un nouveau rebondissement, mais explicatif celui-ci, grâce à un récit rétrospectif conté par le journal de S. Vernon, un explorateur transportant de l’argent, tué par Négoro qui en était le guide. Vernon était aussi le maître de Dingo. Des épisodes de la BD s’éclairent alors. Brrémaud et Picaud comblent le jeune lectorat avec le personnage de Dingo, fidèle adjuvant des naufragés, meilleur anticipateur qu’eux du danger qui les guette avec la présence du cuisinier Negoro sur le Pilgrim, fidèle à la mémoire de son maître S. Vernon, vengeur aussi puisque c’est lui qui étranglera le coupable Negoro.

Mais le lecteur s’interrogera aussi sur le personnage central, le jeune Dick Sand. Révélé comme capitaine fiable lors du naufrage de la baleinière puis du Pilgrim (volume 1) Il reste un homme exceptionnel. En ce sens il est différent d’autres personnages qui tiennent lors des Voyages extraordinaires de Jules Verne un rôle comparable. Dick Sand s’intègre parfaitement dans la société et ses normes. Voici ce qu’écrivait Jules Verne dans une préface au livre Les Enfants du capitaine Grant, paru en feuilleton en 1865-1867[1] : « Dans le Capitaine de quinze ans, j’avais entrepris de montrer ce que peuvent la bravoure et l’intelligence d’un enfant aux prises avec les périls et les difficultés d’une responsabilité au-dessus de son âge ». Ce que la bande dessinée a retenu dans son second volet c’est surtout le visage de l’homme d’action révélé par deux naufrages.

Les deux volumes de Brrémaud et Picaud ont retenu du récit vernien des péripéties, les arrangeant parfois aux fins d’efficacité dramatique dans le transfert du genre romanesque à celui de la bande dessinée. On pourra donc proposer aux jeunes lectrices et lecteurs de lire le roman et de découvrir l’avenir qui s’y trace de Dick Sand.

 

RUNBERG-BRAHY-LOFE, Atom[ka], d’après Franck Thilliez, Philéas, 2022, 112 p. 18€90

Le réalisme des illustrations, la luxuriance des couleurs, la notoriété du romancier dont la bande dessinée est une adaptation, tout porte à se précipiter sur cet ouvrage, les yeux fermés… Or, le scénario de l’adaptation déçoit, triste mise au pas idéologique propre à cette année 2022 : faire d’Atom[ka], une œuvre anti-russe ! Le roman de Thilliez a pour centre névralgique le drame nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine donc. Le prétexte est tout trouvé pour transformer un roman qui met au cœur de l’intrigue la science physique et atomique en cheval de Troie contre la puissance satanique de la Russie. Toute la richesse du roman est perdue. Le scénariste a juste collecté des ressorts de l’intrigue policière, comme on décharne un corps pour en présenter le squelette.

Geneste Philippe



[1] Cité par Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, préface de M. Roethel, Paris, L’Harmattan, 1998, 152 p. – p.65

10/07/2022

Un été à la page

Bayar Michèle, Finies les chatouilles, oskar, 2020, 88 p.

Dans une famille bourgeoise, père comédien, mère sans profession précisée, les vacances chez ses grands-parents maternels sont une institution.

L’héroïne, Maelys, et son frère Max, bouclent leurs bagages. Maelys se réjouit du stage de voiles où elle va retrouver Erwan, pour lequel elle éprouve des sentiments amoureux. Mais Maelys est inquiète ; elle appréhende ce séjour, car le grand-père est porté à la chatouiller et ça la dérange, mais n’ose trop rien dire

« j’ai trop honte, je voudrais que ça s’arrête » (p.10).

Et cela depuis l’âge de cinq ans, au moins. Son amie Jade, la pousse à refuser. Mais les parents, la grand-mère n’y voient que du feu. Quant au grand-père il abuse l’enfant depuis sa position d’adulte :

« ce sera notre petit secret » (p.12) lui dit-il

L’ouvrage scrute avec didactisme la situation intra-familiale. Il montre comment Maelys retrouve la confiance en elle grâce à l’aveu qu’elle fait à son amie proche, à son frère puis à ses parents, de la honte ressentie. L’ouvrage décrit et en même temps instruit. C’est le propre des ouvrages de fiction didactique qui réussissent à traiter des problèmes de société.

 

BONO Elsa de, Eli et le secret des dunes, éditions Ex Aequo, 2020, 122 p. 12€

Voici un premier roman, qui s’adresse aux enfants de 9 à 12 ans. Le ton fantastique verse dans l’heroïc fantasy, tout en s’apparentant à un conte d’initiation.

La thématique est d’actualité : l’humanité fait face à un désastre écologique, une croûte survenue du fond de l’océan, inconnue des scientifiques, menace de tuer toute vie marine et de s’étendre à la terre entière pour y détruire toute vie. C’est là qu’intervient le merveilleux, par le biais d’un enfant en proie aux angoisses écologiques et secrètement ami intime de l’océan. Des fées lui soufflent la mission à accomplir. Il s’y risquera, le récit prend alors la tonalité de l’heroïc fantasy. Les péripéties et épreuves se multiplient en des chapitres courts (cinq pages en moyenne).

Le dénouement arrive, heureux : l’imaginaire donne pouvoir de survie à la terre et porte à l’espérance une humanité rendue consciente des dangers écologiques qui la menacent.

 

Meysenbug Malwida von, Mémoires d’une idéaliste, édition présentée par Sandrine Fillipetti, Mercure de France, 2019, 700 p. 15,20€

Ces mémoires sont parues entre 1869 et 1876 et en 1900 en France. Une amitié liait Malwida Meysenbug à Nietzsche ; admiratrice de Wagner, elle côtoya Louis Blanc et Alexandre Herzen. Les Mémoires permettent de suivre l’itinéraire de cette féministe (1806-1903). Elle rompt avec son milieu aristocratique d’une province allemande, se rapproche du courant libéral de la première moitié du dix-neuvième siècle, mêlant à une sensibilité socialiste naissante un idéalisme dont elle ne se départ pas. En 1852, elle émigre à Londres et croise nombre d’exilés politiques du continent. Mémoires d’une idéaliste est ainsi un document historique où les réflexions pour l’émancipation féminine abondent. Écrites avec clarté, dans un style précis, la lecture en est facile.

 

HIRSCHING Nicolas de, JOLY Fanny, Qui a piqué les contrôles de français ? Casterman, 2017, 92 p. 12€

Vingt-trois élèves imaginaires ont écrit une rédaction dont le sujet était : « Vous passez un après-midi avec votre grand-mère. Racontez ». Le livre donne à lire ces rédactions, petit panorama sociologique et document scolaire, certes, fictif mais ô combien bien senti… On lit des tranches de vie et les corrections et annotations de l’enseignante. Les deux croisés, le sourire advient souvent et le rire éclate à plusieurs reprises. L’ouvrage est ainsi à la fois un exercice de style en terrain connu pour les collégiens, un recueil de nouvelles sur un même thème qui puisent dans leur vie ordinaire et un clin d’œil au genre du commentaire qui assure la ligne continue d’un humour taquin et parfois pinçant. Une grande réussite éditoriale.

 

Roy Didier & Oudeyer Pierre-Yves, Les Robots et l’intelligence artificielle, illustrations par Roland BAZART, Nathan, collection Questions ? réponses ! 2020, 32 p. 7€40

En trente-deux questions et bien plus de réponses, voici plein d’informations sur les robots et l’intelligence artificielle, sujet d’actualité s’il en est. Qu’en est-il du langage du robot ? Un robot comprend-il le langage humain ? La mémoire robotique menace-t-elle à terme la mémoire humaine bien moins efficace ? Un drone est-il un robot ? Où en sont les recherches sur l’intelligence artificielle ? L’ouvrage commence par décrire ce qu’est un robot et ce qu’est l’intelligence artificielle ; ses pages ont la préoccupation de permettre à l’enfant d’appréhender les explications à partir de son univers (le smartphone).

Les deux auteurs des textes sont chercheurs à l’Institut National de Recherche dédié aux sciences du Numérique. Aussi, leur livre passionne car il nous plonge dans une réalité que l’enfant croit connaitre mais qui en fait le dépasse largement. Tous les membres de la commission lisezjeunesse y ont trouvé un grand intérêt et le livre n’a cessé de circuler de main en main avec de nombreux échanges entre ses membres. Ajoutez à cela une iconographie précise, une mise en page très aérée, et vous avez une idée de cadeau assurée pour les enfants dès 9 ans, plus jeunes si on les accompagne dans la lecture.

 

HAREL Karine, D’où vient l’eau que je bois ? illustrations de Didier BALICEVIC, Tourbillon 2020, 32 p. 12€

L’éditeur conseille l’ouvrage dès quatre ans, cela nous semble un peu jeune. Six ans, nous semble un âge plus juste et avec un accompagnement d’un adulte. Mais le livre peut aussi bénéficier aux 8/12 ans tant les informations sont précises, les explications nombreuses et claires, avec une texture d’illustrations où alternent photographies et dessins. On y suit le parcours de l’eau, du pompage au robinet. C’est l’occasion pour l’enfant de découvrir le rapport que son corps entretient avec l’eau. Le livre décrit ensuite le travail des égoutiers, le fonctionnement d’une station d’épuration. La pollution de l’eau fait alors l’objet d’une double page explicative. Armé de ces connaissances, l’enfant retourne à la vie de l’eau, son cycle et ce pourquoi elle est si précieuse. Nuage, brouillard, nappe d’eau, neige, arc-en-ciel, rosée, grêle, sont alors étudiés. L’avant-dernière double page est consacrée à l’usage ordinaire de l’eau par l’enfant et la dernière propose une expérience du filtrage de l’eau.

Ce livre paru dans la collection mon premier exploradoc fait de la part de l’éditeur l’objet d’une nouvelle présentation, plus aérée que la mise en page de la première édition. L’enfant s’appuie sur des petits personnages dessinés pour interroger les images, aide précieuse pour l’adulte lisant le livre à l’enfant, aide indispensable pour les 8/11 ans lisant seuls le livre. Une excellente idée de cadeau.

Philippe Geneste

 

Fontenoy Maud, Les Océans un trésor à protéger, Flammarion, 2015, 32 p. 13€50

Cet ouvrage au format confortable (240x300 mm) traite du rôle de la mer dans le cycle de la vie, souligne les intérêts de l’eau pour les humains, rappelle la biodiversité des océans, de la mer et l’enjeu de sa préservation. Il décrit les récifs coralliens, les régions polaires, le littoral. L’ouvrage promeut enfin la fondation Maud Fontenoy… Adressé aux enfants de fin d’école élémentaire et pré-adolescents, le livre est clair. On regrettera le peu d’engagement social et politique qui aurait quand même pu venir expliciter les sources du danger que font courir les hommes aux milieux marins.

Commission Lisez jeunesse

 

BAUSSIER Sylvie, La Course au pôle Sud. Amundsen et Scott, oskar, 2020, 99p.

L’anglais, Robert Falcon Scott, en 1902, tente la conquête de l’Antarctique. Mais il va manquer de vivres et fera demi-tour à 800 kilomètres du pôle. En novembre 1911, Robert Scott lance une nouvelle expédition pour atteindre le pôle Sud. Le 18 janvier 1912, il découvre le drapeau norvégien planté sur le pôle. Scott et les quatre membres de son expédition qui l’accompagnaient (les six autres étaient restés en arrière) repartirent. Mais de faim et de froid, ils moururent tous les cinq.

C’est l’expédition de Roald Amundsen qui a précédé celle de Scott. Admundsen avait été devancé, pour la découverte du pôle Nord, par Peary. Il décida alors de se lancer dans la conquête du pôle Sud. La première fois, après son départ le 8 septembre 1911, il rebroussa chemin. Puis il repartit le 19 octobre et son expédition atteignit le pôle Sud le 14 décembre 1911.

Le livre de Baussier narre les deux expéditions. Le récit de quatre-vingt-quatre pages est alerte et très documenté, comme cette autrice nous y a habitué. Il est suivi d’un dossier informatif de dix pages consacrées à la découverte des deux pôles, en quatre parties : le mystère des pôles, la conquête du pôle Nord, la conquête du pôle Sud, les pôles aujourd’hui et demain. Une carte et des documents explicatifs sont inclus dans l’ouvrage, qu’on ne peut que recommander.

Commission Lisez jeunesse et Ph. G.

 

27/03/2022

La fiction pour voir, pour découvrir, pour dire

À quoi sert la fiction ? Voici trois ouvrages, l’un destiné aux jeunes de 6 à 10 ans, les deux autres proposés aux préadolescents et adolescents, qui offrent chacun une réponse à cette question. Le premier roman chroniqué met en avant la fonction de la littérature pour la connaissance de soi et pour l’appréhension du réel ; le second est un roman historique sur un sujet peu traité de la Commune de Paris de 1871 : la cause animale -sujet qui peu à peu s’imposant dans les débats contemporains, offre à ce roman historique une dimension d’actualité ; le troisième, enfin, témoigne que l’album destiné au plus jeune lectorat peut permettre une connaissance de l’Histoire.

 

FAVARO, Patrice, Sombre, Calicot, 2022, 61 p. 9€

Sombre signe le retour à la littérature de fiction destinée à la jeunesse de Patrice Favaro. Ce bref roman intéressera à coup sûr bibliothèques et centres de documentation et d’information. En effet, l’intrigue est constituée sur le croisement de thématiques en vogue : le harcèlement, l’homophobie, l’affirmation de soi, le sentiment amoureux.

Ecrit à la première personne, il présente un écrivain revenant sur les lieux de son enfance, se remémorant un épisode douloureux puis formulant une fin d’espoir :

« Les souvenirs affluent puis s’évanouissent comme un mirage » (p.58)

« Le passé est passé et c’est beaucoup mieux comme ça » (p.58)

Les deux premiers chapitres font entrer le jeune lecteur ou la jeune lectrice dans un univers mental bouillonnant. Brisant la linéarité de la mise en page, un rythme dense est donné au récit. On regrettera que l’auteur ait préféré se conformer à l’introduction de thèmes qui font, certes, échos à l’actualité, que de poursuivre sur la lancée des deux premiers chapitres à proposer un roman tendu depuis une conscience tourmentée. Est-ce la volonté de s’inscrire pleinement dans la littérature jeunesse et donc d’en suivre les codes prescriptifs ? Est-ce essoufflement de l’intrigue ? Nous penchons pour la première préoccupation.

 

MORISSE Fred, Sauvons les animaux du zoo !, éditions chant d’orties - éditions Le bas du pavé, 2020, 159 p. 16€

La littérature est ce champ de culture où les faits anecdotiques pour l’Histoire officielle retrouve leur place parmi l’histoire réelle des peuples. Sauvons les animaux du zoo ! en est une illustration.

Durant le siège de Paris par les prussiens, en cet hiver 1870/1871, les riches mangent à leur faim, se nourrissant en viande au Jardin des Plantes où logent les animaux exotiques du zoo. Une bande de préadolescents d’un quartier populaire de la ville va visiter le zoo grâce au grand-père de l’une d’entre eux, ancien guide en ce lieu. Les pauvres crèvent la faim, les riches s’empiffrent, les animaux encagés, aussi, sont exploités par les riches. Alors sauvons les animaux, se disent-ils : voici la lutte des classes transposée sur le front animalier. Voilà l’histoire improbable que raconte ce livre en suivant une bande de copains dans Paris bombardé. Le 28 septembre 1871, l’armistice franco-prussienne est signé, Napoléon III vaincu cède la place à la République bourgeoise et c’est le début d’une autre histoire et d’une autre trahison du peuple.

Commission lisezjeunesse

 

VANDER ZEE Ruth, L’Histoire d’Erika, traduction de Christiane Duchesne, illustrations INNOCENTI Roberto, éditions d2eux éditions, 2021, 24 p. 15€

Il s’agit de la réédition d’un album paru en 2003, chez Milan, sous le titre L’Étoile d’Erika. L’album est fondé sur une histoire vraie : une jeune maman juive déportée lance son bébé, depuis le wagon qui l’amène au camp de Dachau et à la mort. Le bébé sera recueilli par un couple. L’autrice rencontrera, bien des années plus tard, la survivante qui lui raconte son histoire. L’album est donc écrit sous la forme d’une confidence irriguée des questions sans réponse eu égard aux parents, à la tempête des sentiments qui devait se bousculer dans leur tête en comprenant qu’ils allaient à la mort, aux derniers gestes envers leur fille qu’ils allaient tenter de sauver en la projetant hors du wagon lors d’un arrêt inopiné.

Ce texte touchant est magnifié par les illustrations hors normes de Roberto Innocenti. Comment rendre compte graphiquement du génocide et de la guerre ? Innocenti répond par l’épure. D’abord, dans les rares scènes où sont figurés les déportés et des soldats du régime nazi, l’illustrateur s’interdit de dessiner et peindre des visages (un seul est vu de profil et de loin, celui du futur père adoptif) et il privilégie le contexte : la voie ferrée, le berceau sur le quai de la gare après le départ du train de la mort, le quai, les rails, les traverses, les fils de fer barbelé, des clôtures, des wagons : « j’ai confié le caractère dramatique de cette histoire aux objets » dira-t-il à Rossana Dedola (1).

Toute l’histoire du voyage est de couleur sombre, entre gris et vert ni blanc ni noir mais aucune couleur autre, à l’exception de ce petit paquet rose lancé à la vie depuis le wagon funèbre. Les deux seules images en couleur sont, d’une part, la première image illustrative d’un texte qui redouble la description de l’endroit où Ruth Vander Zee a rencontré Erika, et d’autre part, celle de la double page où l’enfant grandie regarde passer un train alors que sa mère adoptive étend le linge ; aux abords d’un village habité par des gens du peuple.

L’album, L’Histoire d’Erika, est devenu un chef d’œuvre grâce à la précision des dessins, à la rigueur réfléchie des peintures, au choix des motifs de l’illustration. Ces choix renforcent le parti pris du genre de la confidence dont Ruth Vander Zee a fait le vecteur de cette histoire vraie, réussissant à la transgresser en un récit au message universel contre la barbarie nazie.

Philippe Geneste

(1) Dedola, Rossana, Le conte de ma vie. Entretiens avec Roberto Innocenti, Gallimard, 2015, 128 p. – p.102