JEAN
Didier & ZAD, Deux mains pour le dire, éditions Utopiques,
2015 (1ère édition 1999, Syros), 118 p. 7€
Ce livre mérite d’être replacé
dans le contexte historique qui l’a vu naître. A la fin des années mille neuf
cent quatre-vingt-dix, la revendication de reconnaissance de la minorité sourde augmente son impact sur
les cercles politiques et d’éducation. Le mouvement général autour de
l’intégration scolaire est en marche dans l’éducation, mais encore ses
dispositifs restent disparates. La langue des signes est certes reconnue mais
non encore installée dans l’horizon institutionnel national. Jean & Zad
épousent le mouvement revendicatif et livrent un roman finement engagé pour la
cause sourde.
L’histoire est bien saisie, nouée
autour d’une relation sentimentale entre deux adolescents. L’éclairage social
est intelligemment projeté, sans aucun didactisme. Les personnages campent une
vie de quartier urbain avec réalisme. Certes, on pourrait regretter quelques
stéréotypies dans la présentation de la langue des signes (pages 89 et 90) mais
ceci ne peut enlever au récit son élan à poser la question sourde au sein de
l’idéologie sociale de l’intégration.
Quinze ans plus tard, le livre
apparaît comme un document de l’histoire immédiate. La langue des signes est
devenue langue officielle au sein de l’éducation nationale, le bilinguisme
(langue des signes française / français) est institutionnalisé. Si, dans les
textes officiels, la question de l’intégration a pris les atours de l’inclusion
(années 2000) puis de la scolarisation (2010),
la question de la surdité comme contribution à un multiculturalisme
différentialiste est au centre des débats. Ce multiculturalisme, qui cultive le
droit à la différence, ne ghettoïse-t-il pas le sourdisme en se prévalant de
l’intégration/inclusion ? Force est de constater que la société et le
pouvoir politique lui a assigné une place sur un échiquier des différences où
chaque différencié, si on ose dire, se sent à sa juste place… ce qui revient à
accepter l’ordre social existant. A l’inverse, une autre voie, humainement plus
féconde, ne se tracerait-elle pas dans la bataille pour une reconnaissance de
ce qui est, par exemple, des difficultés
d’apprentissage du français réellement constatable chez les sourds. Cette voie
ouvrirait, notamment, à une position égalitaire, que certains envisagent comme
un métissage culturel, position qui déjoue l’idéologie de l’intégration et son
corollaire le multiculturalisme pour faire entendre une voix dissidente :
l’autre, ce n’est ni le différent ni le même, c’est juste la preuve de l’existence
des relations humaines. La voie nouvelle ce serait de dire que quand la
différence est conçue comme moyen d’identification, elle devient une
déclinaison quasi policière de son identité, alors que ce n’est que dans le
travail sur la singularité que se reconnaît la dimension humaine de la vie
sociale.
Lorsque le livre de Jean &
Zad paraît en 1999, ces questions sont à l’état embryonnaire, mais leur
présence transparaît à la lecture. Et c’est ce qui rend opportune cette
réédition : ouvrir à une lecture rétrospective critique qui remettrait en
question les préceptes essentialistes et libéraux du « je suis ce que
je suis » ou du « deviens ce que –de toute éternité- tu es ».
On en comprend aisément l’enjeu pour aujourd’hui. En effet, le différencialisme,
qui isole, bâtit des frontières étanches et l’égalité y est une illusion
entretenue puisqu’elle s’y définit comme un droit à être à sa place, une place
à part, donc l’acceptation d’une inégalité des espaces sociaux occupés. Au
contraire, la relation amoureuse des deux adolescents de Deux mains pour
le dire pointe l’altruisme inhérent à chaque langue. En effet, cette
relation n’a été rendue possible que par l’effort fait à comprendre l’autre
dans sa langue. Le roman deviendrait alors une leçon de philosophie politique
pratique.
Philippe Geneste