Anachroniques

Affichage des articles dont le libellé est surdité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est surdité. Afficher tous les articles

11/09/2016

Etre dans sa langue, c’est être soi et, avec l’autre, s’entendre

JEAN Didier & ZAD, Deux mains pour le dire, éditions Utopiques, 2015 (1ère édition 1999, Syros), 118 p. 7€
Ce livre mérite d’être replacé dans le contexte historique qui l’a vu naître. A la fin des années mille neuf cent quatre-vingt-dix, la revendication de reconnaissance  de la minorité sourde augmente son impact sur les cercles politiques et d’éducation. Le mouvement général autour de l’intégration scolaire est en marche dans l’éducation, mais encore ses dispositifs restent disparates. La langue des signes est certes reconnue mais non encore installée dans l’horizon institutionnel national. Jean & Zad épousent le mouvement revendicatif et livrent un roman finement engagé pour la cause sourde.
L’histoire est bien saisie, nouée autour d’une relation sentimentale entre deux adolescents. L’éclairage social est intelligemment projeté, sans aucun didactisme. Les personnages campent une vie de quartier urbain avec réalisme. Certes, on pourrait regretter quelques stéréotypies dans la présentation de la langue des signes (pages 89 et 90) mais ceci ne peut enlever au récit son élan à poser la question sourde au sein de l’idéologie sociale de l’intégration.
Quinze ans plus tard, le livre apparaît comme un document de l’histoire immédiate. La langue des signes est devenue langue officielle au sein de l’éducation nationale, le bilinguisme (langue des signes française / français) est institutionnalisé. Si, dans les textes officiels, la question de l’intégration a pris les atours de l’inclusion (années 2000) puis de la scolarisation (2010),  la question de la surdité comme contribution à un multiculturalisme différentialiste est au centre des débats. Ce multiculturalisme, qui cultive le droit à la différence, ne ghettoïse-t-il pas le sourdisme en se prévalant de l’intégration/inclusion ? Force est de constater que la société et le pouvoir politique lui a assigné une place sur un échiquier des différences où chaque différencié, si on ose dire, se sent à sa juste place… ce qui revient à accepter l’ordre social existant. A l’inverse, une autre voie, humainement plus féconde, ne se tracerait-elle pas dans la bataille pour une reconnaissance de ce qui est, par exemple,  des difficultés d’apprentissage du français réellement constatable chez les sourds. Cette voie ouvrirait, notamment, à une position égalitaire, que certains envisagent comme un métissage culturel, position qui déjoue l’idéologie de l’intégration et son corollaire le multiculturalisme pour faire entendre une voix dissidente : l’autre, ce n’est ni le différent ni le même, c’est juste la preuve de l’existence des relations humaines. La voie nouvelle ce serait de dire que quand la différence est conçue comme moyen d’identification, elle devient une déclinaison quasi policière de son identité, alors que ce n’est que dans le travail sur la singularité que se reconnaît la dimension humaine de la vie sociale.

Lorsque le livre de Jean & Zad paraît en 1999, ces questions sont à l’état embryonnaire, mais leur présence transparaît à la lecture. Et c’est ce qui rend opportune cette réédition : ouvrir à une lecture rétrospective critique qui remettrait en question les préceptes essentialistes et libéraux du « je suis ce que je suis » ou du « deviens ce que –de toute éternité- tu es ». On en comprend aisément l’enjeu pour aujourd’hui. En effet, le différencialisme, qui isole, bâtit des frontières étanches et l’égalité y est une illusion entretenue puisqu’elle s’y définit comme un droit à être à sa place, une place à part, donc l’acceptation d’une inégalité des espaces sociaux occupés. Au contraire, la relation amoureuse des deux adolescents de Deux mains pour le dire pointe l’altruisme inhérent à chaque langue. En effet, cette relation n’a été rendue possible que par l’effort fait à comprendre l’autre dans sa langue. Le roman deviendrait alors une leçon de philosophie politique pratique.

Philippe Geneste