Anachroniques

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11/07/2026

Fiction, science-fiction et colonialisme

’FANE, Goetz, dessins couleurs Didier CASSEGRAIN, Glénat, 2026, 183 p. 29€

Goetz unit un récit de science-fiction où des terriens ont colonisé une planète pour en extraire des minerais. La colonie humaine a asservi la population autochtone, esclavagisée, maintenue dans l’ignorance des rouages du politique et de l’économie. Les terriens ont imposé leur puissance machinique et technologique, sans égard pour les mœurs ayant cours sur Elda Galdae. Ils considèrent les « natifs » pour des barbares, ignorant superbement les luttes intestines qui les rongent.

Ainsi, Goetz entre-t-il en écho avec les récits de science-fiction, nombreux, décrivant des colonisations spatiales. Mais il y a une autre intertextualité qui mène en partie la dynamique du récit. C’est celle de la pièce de Jean-Paul Sartre, Le Diable et le bon Dieu (1951) dont le héros se nomme Goetz, comme celui de la bande dessinée. Il est le fils bâtard d’une noble et d’un paysan. Comme l’Allemagne de la Renaissance dans la pièce, la planète Elda Galdae est en proie aux violences et aux guerres. Le héros de Goetz, surnommé Le Bâtard, est méprisé pour sa naissance. Comme le personnage de la pièce de Sartre, il va choisir d’abord de mener une existence vouée au mal avant de retourner casaque, lors d’un pari saugrenu, et de choisir de vivre dans le bien. Ce pari, il le joue avec un docteur terrien, Heinrich, qui porte le même nom que le prêtre qui convertit Goetz au bien dans la pièce de Sartre. Goetz organise alors une utopie, dont l’amour est le ciment, comme le Goetz du Diable et du bon Dieu. Or, comme le personnage de Sartre, Le Bâtard n’a que faire des conséquences de ses actes. Il agit pour lui-même, dans l’absolu en quelque sorte, méprisant tout lien social avec les autres.

Enfin, comme le personnage de Sartre, le héros de ’Fane et Cassegrain va faire l’expérience de la vanité de ces choix. Son utopie tourne au désastre, alors il comprend que le salut individuel est une impasse. Sollicité par Hilda, native d’Elda Galdae et qui veut éviter la tyrannie sur la planète, Goetz va abandonner sa foi en l’amour, il va renier les Dieux et prendre la tête d’une partie des « natifs » contre la volonté de puissance d’un chef ayant supprimé les dirigeants terriens. Car la guerre est sans fin, l’exploitation partout, et les dieux n’existent pas.

Dans Goetz, ce qui vise seulement à la création de soi et au développement de ses potentialités se situe par-delà le bien et le mal. Goetz n’y parvient pas et la logique économique et sociale prédatrice le rattrape. Il marche à nouveau contre les autres tribus et contre les terriens envahisseurs afin de les anéantir. Goetz vise donc à rétablir un équilibre de vie sur la planète pour répondre à l’appel d’une partie des natifs. Sa vie alors trouve-t-elle un sens ?

Dans Goetz, exit la libération des populations, exit l’entente entre les sexes, exit l’entente entre les peuples (terriens et habitants d’Elda Galdae), exit le bien, exit le mal, seule demeure la logique de la survie imposée par les envahisseurs et leurs machines exploitant les sols et par le tyran natif d’Elda Galdae.  

Dystopique, le récit mis en scène par ’Fane et Cassegrain traite d’un point de vue épique et semi-merveilleux de la cécité répétée des terriens, galvanisés par l’expansion territoriale, l’asservissement de tout ce qui n’est pas eux et aveuglé par leur extractivisme dément : « car les hommes n’apprennent rien de leurs erreurs ». Avec son personnage principal entre Conan et Thorgal, avec des traits proches des créatures de Druillet, ’Fane traite de la barbarie et de son épanouissement, dans un « récit de rage » comme il le définit.

Goetz est bien une transposition (1) de la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre. La valeur apotropaïque, c’est-à-dire attractive, de la bande dessinée repose sur le pouvoir de conversion (transposition-traduction) de l’univers dramatique de l’œuvre théâtrale en univers de bande dessinée. Cette conversion est aussi une invention, même si la lecture de l’œuvre est davantage délectable si la pièce de Sartre est connue.

Philippe Geneste

03/05/2026

Ces futurs qui frappent à nos portes

PIQUEMAL, Michel, Et Si Demain…, le muscadier, 2026, 185 p. 15€50

Sont rassemblées dans ce volume l’ensemble des nouvelles parues initialement dans deux ouvrages séparés en 2015 et 2020. L’initiative est heureuse d’autant plus que Michel Piquemal est l’auteur d’une œuvre cohérente et importante du secteur de la littérature pour la jeunesse.

Dans ces nouvelles, il actualise dans le secteur jeunesse, les grandes problématiques du futur, celles abordées durant l’âge d’or de la science-fiction et celles contemporaines qui bouleversent déjà le quotidien des vies. L’auteur les articule à quelques autres thématiques propres aux sociétés capitalistes, par exemple avec le personnage James Graham (dans Pas de chichis pour les chihuahuas), double de l’illustre Gaudissart de Balzac, représentant de commerce, habile publiciste et héros du commerce compris comme capacité à vendre des produits sur la base d’images de fiction données comme réalité vraie. L’obsolescence programmée est au cœur de La Puce de Panurge, où les technologies de surveillance sont au service des profits des grandes firmes capitalistes. Avec Le Grand Marché carcéral, c’est la question de la déterritorialisation des prisonniers dans des pays tiers qui fait surface ; et La Convocation fait réfléchir sur la surveillance par l’informatique, le numérique et la vidéo par reconnaissance faciale : le demain du livre est bien l’aujourd’hui de nos sociétés…

Il en va de même avec Spy for you où c’est le traitement des données personnelles à l’heure des réseaux sociaux qui est en cause, ou encore avec À l’abri du monde extérieur où la maison connectée crie vengeance… C’est aussi de la suprématie de l’informatique et de l’intelligence artificielle sur les humains dont parle Homo cretinus. Quel réalisme contemporain, aussi, avec Les Chevaliers blancs ! On y assiste à la réunion d’un conseil d’administration réunissant des organismes de fonds de pension anticipant les faillites futures de leurs avoirs immobiliers et préparant le déplacement en conséquence de leurs placements : le capitalisme financier se rit des populations, de la dégradation de la planète, les yeux rivés sur leurs profits et la gestion de leur fortune. Et la raison d’État fait de même dans Nos Frères à quatre pattes. Si Du plomb dans l’aile des pigeons réactive le mythe des alchimistes à l’ère du profit et des tabloïds, On lui a vu la lune dépeint le détournement de la création d’un inventeur désintéressé par une firme commerciale. Dans la même veine, Le paradis des oiseaux rappelle les méfaits inhérents au colonialisme, une structure économique, sociale, scientifique qui dépasse les sentiments des explorateurs. Le Président de transition imagine un monde où gouvernent les multinationales et Candide 2064, à la manière d’un conte de Voltaire, interroge le culte de l’enrichissement qui prévaut sur la terre par contraste avec l’exotisme d’une société du prêt généralisé entre membres de la société favorisant l’égalité.

La Loi des 65 réactive le thème de la surpopulation (Soleil vert, l’œuvre de Ballard sont en ligne de mire) à travers la problématique de l’euthanasie. L’Éternité pour punition traite de l’immortalité, cette increvable thématique de la littérature fantastique remise au goût du jour par le transhumanisme. L’engouement pour les tests génétiques dans une société obsédée par le risque de croisement entre descendants des Néanderthaliens et descendants de Sapiens, est au fondement de 100% sapiens, une nouvelle glaçante. Les manipulations mentales sous couvert de thérapie d’effacement de la Mémoire négative sont au cœur de Faut-il interdire les NME ? Dans Ecole-buissoniere.com, l’éducation n’évite pas son absorption dans le tout numérique qui fabrique des décrocheurs. Les dangers que font courir à l’humanité la science et l’exploitation de la terre sans vergogne se retrouve dans Le Cauchemar des glaces. Et Si Demain… interroge aussi le lien paradoxal des avancées technologiques et des retours à des formes barbares de plaisir ; c’est le sujet de Morituri te salutant. Quant à Un Tramway nommé désir, il est une parodie de l’homme augmentée sur fond de volonté de séduction du personnage principal.

Si l’ouvrage de Michel Piquemal entre dans des alternatives à la fin programmée de la planète avec Je Fais ma part, l’essentiel des récits dessinent un monde imaginaire plutôt sombre pour les populations laborieuses.

Et Si Demain… est une encyclopédie de poche qui ouvre le jeune lectorat à l’interrogation de ces imaginaires du futur que leur impose la société contemporaine et les firmes de la high tech et autres Silicon Valley : tri génétique, dictature des puces, manipulation des esprits, finalités insues de la domotique et des objets connectés, enjeux de la conquête spatiale renouvelée, enseignement par les nouvelles technologies, pouvoir des multinationales contre les pouvoirs d’État, nouvelle définition de l’intimisme, les organismes internationaux comme miroir aux alouettes des préventions climatiques, écologiques et humaines, le transhumanisme, l’augmentation de l’humain, …, bref une chronique pré-anticipative du monde dans lequel nous vivons.

Philippe Geneste

 

22/02/2026

Aux origines de l’I.A. en science-fiction : le merveilleux scientifique de Régis Messac

Messac, Régis, Le Miroir flexible, édition établie par Olivier Messac, préface de Gérard Klein, Paris, éditions ex nihilo, 2008, 159 p.

« La vérité de l’art, par quoi l’art est vrai, c’est le pouvoir de révéler ce que le savoir ne peut maîtriser, un certain visage d’un monde non administré (…) où l’imaginaire célèbre ses retrouvailles avec le réel »

Dufrenne, Mikel, Art et politique, Paris, 10/18, 1974, 320p.

Rêve de création du vivant avec intelligence artificielle. C’est un récit de prospective qui oppose les croyances religieuses et la conception raciste développée dans les milieux blancs de la Bible Belt américaine, ici dans l’État de l’Alabama. Ce milieu exacerbe l’inégalitarisme social et racial sur la ségrégation et la division économique du travail.

L’échec du savant Joseph Favannens provient de cet environnement hostile et de sa composante psycho-sociale, la peur.

Dans une superbe préface, Gérard Klein montre l’originalité de l’œuvre de Messac. Celui-ci, en 1933, écrit un récit prospectif sur l’intelligence artificielle. Cette mise à nu opère dans un univers où s’entrechoquent l’imaginaire des superstitions et religions, l’imaginaire raciste et l’imaginaire conquérant individualiste propre au capitalisme dont la construction des États-Unis est une illustration barbare. Ces imaginaires se croisent et s’affrontent.

Le roman de Régis Mesac raconte une défaite de l’imaginaire techno-scientifique. Il radiographie la prévisibilité humaine dans la société hiérarchisée. Il interroge le milieu comme source de l’évolution puisque celle-ci naît des rapports des organismes vivants au milieu et des éléments du milieu entre eux. Et c’est par ce réfléchissement que Le Miroir flexible opère une critique radicale de la société capitaliste : en effet, le mécanozoaire devient tueur par l’influence de cette société.

Le futur pensé par Favannens ne pourrait se réaliser qu’avec une révolution sociale qui aurait éliminé les influences nocives du milieu sur les êtres sociaux vivants ou prototypes du vivant comme le mécanozoaire. Si on suit Régis Messac, la techno-science ne pourrait servir l’humanité qu’une fois la question sociale résolue. Par conséquent, et c’est une remarque qui vaut pour aujourd’hui, la techno-science serait impensable sans partir des luttes sociales et des mobilisations menant vers la configuration d’une autre société. Donc, oui, l’exemple de la défaite de Favannens, prouverait que penser le futur nécessite de penser la révolution sociale.

Autrement dit, en 1933, Le Miroir flexible souligne que l’avenir bio-technologique et préfigurateur de l’intelligence artificielle, loin d’être opposé à l’avenir humain, lui est intrinsèquement lié par les conditions sociales de son avénement et le contexte historique socio-économique des recherches scientifiques. Il serait faux de croire à l’illimitation du pouvoir donné aux humains par la science et l’ingénierie comme il serait erroné de croire en la limitation bio-écologique de l’humain. En revanche, la fiction de Régis Messac pointe que la médiation sociale des deux questions (l’illimitation et la limitation, la science et la terre) est la clé. N’étant ni perçue ni entendue, la porte reste fermée et Favannens sera lynché par la société dans laquelle et pour laquelle il œuvrait.

Le milieu aura eu raison du sujet, l’ordre social inégalitaire aura eu raison du chercheur utopiste ou protopique[1] généreux.

Le roman scientifique n’est pas prophétie

Il n’existe pas de texte prophétique. Il existe, en revanche, des textes qui travaillent l’imaginaire du futur propre à une société ou une civilisation donnée dans un temps historique donné. Et il arrive que certains textes voient l’univers de leur fiction entrer en échos avec l’imaginaire du futur de lecteurs de temps postérieurs et d’autres lieux, civilisations ou sociétés. Dans ce cas, l’imaginaire de la fiction initiale se fait « imaginaire performatif »[2], au sens où le livre percute les représentations qui s’affrontent dans la société réelle. Travailler sur un imaginaire performatif c’est travailler sur les effets du livre sur la société c’est-à-dire des effets de la lecture du dit livre sur la société. Un exemple est Le Miroir flexible de Régis Messac[3] écrit en 1933 et qui réussit à parler de l’intelligence artificielle non pas comme le dicte la doxa technophile et transhumaniste du vingt-et-unième siècle en se concentrant sur ce que fait l’intelligence artificielle à l’homme[4], mais en se concentrant sur ce que l’homme fait à l’intelligence artificielle. Et ce renversement

En 1933, Régis Messac pose les jalons d’une critique de l’I.A. et des rêves transhumanistes contemporains. Alors qu’aujourd’hui, « une émancipation de l’humain par la machine s’est dissoute dans le numérique »[5], la lecture du roman Le Miroir flexible de Régis Messac présente un intérêt tout particulier parce qu’il pose les problématiques en jeu sans esprit partisan.

Le roman montre aussi combien l’exploration de l’imaginaire par le roman scientifique[6] peut rendre compte du réel en cours. La fiction prospective de Régis Messac paraît en 1933, en pleine montée du nazisme. Ce dernier est appuyé par la finance des Rockefeller et consorts, il est nourri par la science eugénique américaine comme européenne, il vénère le père du fordisme, antisémite militant. Si Le Miroir flexible rencontrait la diffusion que sa talentueuse composition réclame, le roman pourrait aiguiser les regards contemporains sur l’Intelligence Artificielle et enrichir la réflexion critique consacrée aux transformations en cours et à la réification redoublée de l’humain qu’elles entraînent et préparent.

Dans l’imaginaire critique de Régis Messac

Trait de lucidité de Régis Messac, l’expérience du mécanozoaire a lieu au sein d’un développement du capitalisme obscurantiste. Suivons l’écrivain dans son œuvre. L’intelligence artificielle du roman se forme en interagissant avec le milieu. Le mécanozoaire apprend par lui-même, si bien que Régis Messac pose la problématique de la plasticité de la machine en quête de la plasticité du cerveau. C’est ainsi que Favannens l’envisage comme une entité gagnant en autonomie. En effet, contre le détective Tenterhook, Favannens explique que le mécanozoaire a la capacité de résoudre des problèmes qui n'ont pas été implantés dans sa mémoire donc qui n’ont pas été programmés par le savant.

Or, le milieu restant celui d’une société capitaliste fondée sur l’individualisme et les croyances religieuses, l’intelligence artificielle, immanquablement, ne peut se forger qu’en succédané de ce milieu. En poussant la logique du récit de Messac, la construction de l’I.A. dans le milieu capitaliste ne peut qu’approfondir l’aliénation des mentalités à l’ordre inhumain qui le régit. C’est ce qui se passe aujourd’hui par l’organisation de la consommation des services ouverts par l’I.A.

Le Miroir flexible, comme tout grand roman, « réinvente en nous (…) une manière de percevoir qu’on n’avait jamais expérimentée ni activée »[7]. Régis Messac, en effet, explore le déplacement des limites de l’humain mais il le fait en lien étroit avec l’observation de l’ordre social où le geste scientifique et technique opère. Si Le Miroir flexible ouvre un horizon, c’est parce qu’il expose et fait a-percevoir l’impossible du devenir humaniste progressiste de l’œuvre de Favannens dans un cadre de hiérarchies, d’inégalités et d’injustices sociales. La polyphonie des voix[8] rend sensibles les nœuds dans lesquels l’invention du mécanozoaire est prise. Cette polyphonie souligne qu’il n’existe pas de création scientifique appréhendable en dehors des mentalités et discours sociaux. Toutes les créations scientifiques et technologiques sont en rapport avec le milieu humain. Toutes les productions humaines dont celle de l’organisation sociale possèdent un rapport d’implication avec toutes les productions de la nature.

Favannens reconnaît que le mécanozoaire manque d’adaptabilité à la reconnaissance des objets. Et ce qui est interrogé, en conséquence c’est le processus d’échange entre l’entité du miroir flexible et son écosystème (milieu humain, milieu physique, milieu écologique) : qu’est-ce que la création de Favannens assimile du milieu et comment s’y accommode-t-elle ? La science physique et physico-chimique peut-elle atteindre la créativité de l’évolution biologique qui a abouti à l’humain ?

Littérature réflexive

Le Miroir flexible est à la fois le miroir du désir humain de maîtrise du vivant et de l’amplification des capacités d’action des hommes sur eux-mêmes et sur leur environnement, mais il est aussi le miroir de la relation déterminante de toute réalisation humaine avec le milieu dans lequel elle est englobée et qui l’oriente insciemment.

Le Miroir flexible de Régis Messac repose en sa composition sur cette dualité garante de la réflexion critique par l’interprétation que le lectorat en fera.

Philippe Geneste

 Notes



[1] Ariel Kyrou parle des œuvres de la science-fiction comme de « prototopies ou prototypes d’expérimentation imaginaire » (Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – p.108). Kyrou emprunte le terme néologisme de prototopie à Yannick Rumpala.

[2] Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – p.49.

[3] Messac, Régis, Le Miroir flexible, édition établie par Olivier Messac, préface de Gérard Klein, Paris, éditions ex nihilo, 2008, 159 p.

[4] La science-fiction « traite de ce que la technologie fait à l’homme » écrit Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 / p.366.

[5] Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 / p.364.

[6] En 1933, on parlait, en Europe, de roman scientifique. Le nom composé science-fiction a été imposé après al seconde guerre mondiale à travers les modes, fanzines et revues américains qui accompagnèrent la présence américaine en Europe puis le plan Marshall.

[7] Damasio, Alain, « Volte-face » dans Kyrou, Ariel, Dans les imaginaires du futur, Paris, éditions Hélios, 2022, 618 p. – pp.350-368 / p.360.

[8] Le roman est structuré autour de la mise en abyme des voix : celle de l’auteur-personnage qui recueille celle du personnage Geneviève Favannens fille de Joseph Favannens, qui, elle-même intègre une polyphonie des voix sociales qui portent la lutte des clans, des classes, des races, des conceptions de vie. 

06/04/2025

On ne fabrique pas l’autre

CANNAVÒ Marco, Frankenstein. Au nom du père, dessin et couleurs Corrado ROI, d’après l’œuvre de Mary Shelley, Glénat, 2025, 112 p. 22€50

« Une espèce nouvelle me bénirait comme son créateur. Combien de natures heureuses et excellentes, me devraient l’existence ! Aucun père n’aurait jamais aussi complètement mérité la gratitude de ses enfants que moi je mériterais la leur ». (Ainsi s’exprime le personnage du savant Victor Frankenstein, au chapitre 3 du livre de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne)

Cette adaptation dessinée est une exploration du sous-titre du chef-d’œuvre de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne. Marco Cannavò avec la complicité de Corrado Roi, se centre sur la relation entre le désir du savant Victor Frankenstein à créer la vie et l’inconnu de la créature qui en naît.

Pour ce faire, Marco Cannavò fait intervenir le savant italien Luigi Galvani (1737-1798) à travers la figure de son neveu. Galvani avait expérimenté l’effet de l’électricité sur les muscles d’êtres vivants. Marco Cannavò introduit aussi le savant Frederik Ruisch (1638-1731) spécialiste de la conservation des cadavres et de la momification. À travers Ruisch, c’est le poète italien Léopardi qui s’immisce dans les références de l’histoire de la bande dessinée (1). L’histoire, certes à distance, convoque aussi La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée.

Quant à Corrado Roi, il ramène à la surface de l’histoire le Dracula de Bram Stocker ainsi que l’atmosphère propre au roman gothique anglais. Bien sûr, il joue aussi de l’imagerie de la peur dès la couverture : squelettes, monstre, et nom de Frankenstein. Le dessin, les lavis, les jeux entre le noir et le gris et le blanc, façonnent une atmosphère de mystère et d’épouvante. Le graphisme correspond à la collection où paraît le volume, « Les classiques de l’horreur ». Le lavis noir et blanc, l’expressionnisme des dessins (choix des lieux typés, torturés ou oppressants qualifiant moralement voire psychologiquement les personnages, jeu du clair et de l’obscur, action des ombres accompagnant le mouvement rendu inquiétant), la faveur donnée aux plans moyens et rapprochés, instruisent un récit sombre, un récit d’action au rythme enlevé.

Enfin, création textuelle et création graphique entretiennent des rapports évidents avec le cinéma, de Norferatu aux films consacrés à ou dérivés de Frankenstein, mais aussi la production cinématographique sur les zombies. Toute cette intertextualité foisonnante renvoie au fond à la complexité du personnage de la créature qui porte sur son corps les traces de son origine cadavérique et celles des objets utilisés pour son montage par Victor Frankenstein. Fait remarquable est le soin entretenu par Corrado Roi de tenir à distance la figure du Frankenstein incarné par Boris Karlov… La complexité du personnage en ressort magnifiée, créature vivante faite d’organes morts, c’est-à-dire figure symbole du mort-vivant.

S’il y a des gros plans, c’est sans abus car l’œuvre de Cannavò et Roi vise la réflexion à partir du fantastique et au-delà de la peur. De plus, ce Frankenstein. Au nom du père ne joue pas que sur l’émotion. L’adaptation joue de l’actualité de l’interrogation centrale de Mary Shelley quant au progrès scientifique et à ses dérives. Dans quelle mesure la science peut-elle s’affranchir d’une éthique de l’humaine condition ? Aujourd’hui où le clonage, les mères-porteuses, la procréation médicale assistée, la sélection génétique des embryons sont devenus des réalités, le mythe de Frankenstein trouve à nouveau de quoi s’imposer. 

L’œuvre de Marco Cannavò et Corrado Roi ne réduit pas, comme il est souvent de coutume en bande dessinée, la trame dramaturgique du roman de Mary Shelley aux événements qui la composent, ni aux seules péripéties que la postérité a retenues pour en faire des symboles liés à la situation sociale. Aussi, plutôt que d’adaptation, il serait plus juste, suivant en cela la classification proposée par Gérard Genette dans Palimpseste (2), de parler de transposition du roman en bande dessinée. Mais on ne peut pas dire, ici, que le motif stylistique qui transporte le texte du registre de la littérature à celui de la bande dessinée s’identifie au passage à un registre jugé moins soutenu, celui de la bande dessinée. Frankenstein. Au nom du père est un chef-d’œuvre graphique et vient titiller les adaptations littéraires dont il dépasse bon nombre par son exigence de composition et la richesse de l’intertextualité. Et ceci d’autant plus que, grâce au dessin, la bande dessinée ajoute une dimension nouvelle à l’œuvre ainsi retravaillée.

C’est ainsi que, comme il est dit au début de cette chronique, Frankenstein. Au nom du père vient enrichir le mythe qui s’origine dans le roman, mythe de l’homme prométhéen. Parmi les enrichissements, il y a l’approfondissement du thème de la solitude : « Je suis méchant parce que je suis seul » ; « Tout le monde a droit à une compagne pour son cœur, même les bêtes ! Moi seul suis destiné à la solitude » dit la créature. Et ce thème est étroitement articulé à celui du rejet, de l’expulsion, de la discrimination : « Tous les êtres doués de raison vivent, comme c’est leur droit, leur propre bonheur. Mais moi, il m’a été brutalement refusé. Les humains ne veulent rien partager avec ce que je suis, une créature horrible et difforme ».

Un premier réseau thématique se structure ainsi au fil des planches : peur, rejet de l’autre, solitude et donc désir de l’autre, quête du bonheur sur la terre. Et ce réseau s’articule à un second auquel il doit, d’une certaine façon, son déploiement : volonté de savoir, désir de dominer la nature et l’engendrement de la vie, institutions humaines et leur envers (catacombes, expérimentations, secrets). Cette articulation est si forte qu’encore aujourd’hui, la plupart des gens croient que Frankenstein est le nom de la créature et non du savant créateur.

Frankenstein. Au nom du père allie la dynamique de l’effroi et l’interrogation de la solitude, dans une interprétation éblouissante qui se fait nouvelle création. L’album interroge le mal à travers la croyance absolue au progrès de la science. Et cela dans deux directions.

D’abord, dans un monde contemporain assailli par la terreur, les appels aux tueries guerrières, dans un monde où les gouvernants font retour au thème de la destruction finale par l’atome, où ils plébiscitent, pour beaucoup, le génocide au cœur d’une économie qui mène à la mort de la terre, l’album de Marco Cannavò et Corrado Roi endosse une résonnance d’évidence : ne s’agit-il pas de ressusciter de l’humanité au cœur des êtres humains ? Mary Shelley a imaginé la résurrection d’un corps composé de membres et d’organes disparates, elle n’avait pas songé à la résurrection d’un corps complet, d’un mort. L’invention est présente dans l’album non sans lien, là encore, avec l’actualité transhumaniste.

Ensuite, c’est la seconde direction, Frankenstein. Au nom du père pointe les dérives de la volonté de maîtriser l’autre en le façonnant selon les représentations positivistes et scientistes. L’album est une critique sourde de ce pouvoir recherché de contrôle total des individus et, à l’inverse, Marco Cannavò et Corrado Roi laissent percer la nécessité de laisser l’homme se construire lui-même grâce à sa relation aux autres. Fabriquer l’autre c’est aller à la mort et à la destruction de l’humanité. En une époque où l’autoritarisme gagne les sommets des États, l’album acquiert un intérêt supplémentaire dans cette invitation à approfondir la réflexion.

Philippe Geneste

Notes : (1) Comme le développe Marco Grasso dans la riche postface à l’album « Frankenstein, célèbre et inconnu ». – (2) Genette, Gérard, Palimpseste. La littérature au second degré, Paris, éditions du Seuil, 1992 (1ère édition 1992), 576 p.


15/09/2024

Thèmes buissonniers pour la rentrée des classes

HASSAN Yael, La Vie selon Raf. Une rentrée dys sur dix, Tom Pousse, 2023, 155 p. 13€

Ce livre oscille entre paralittérature et littérature.

De la littérature, il emporte avec lui une composition rigoureuse, où s’organise un faisceau de faits saisis dans la réalité scolaire des collèges publics. Le milieu de la bourgeoisie moyenne inscrit le livre dans une tradition de la littérature de jeunesse qui tend à camper ses personnages sur le terrain socio-économique de sa cible lectorale. L’intrigue est professionnellement menée par l’autrice, ménageant, dans la diégèse, des temps d’intensité qui soutiennent l’attention de la lecture. La narration vise l’identification du lecteur ou de la lectrice aux héros ou héroïnes et pour se faire emprunte la première personne ici, un jeune garçon entrant en sixième.

Cette narration à la première personne rend le vraisemblable friable tant elle s’évertue, par la volonté paralittéraire, à livrer des informations documentaires. Celles-ci portent sur des troubles nécessitant un projet d’accompagnement du narrateur-personnage et sur des dispositifs de différenciation pédagogiques. Le narrateur-personnage est dyspraxique mais aussi TDAH (Troubles du Déficit de l’Attention avec Hyperactivité) et son ami, Alex, est HPI (Haut Potentiel Intellectuel) : or c’est le narrateur-personnage, élève en classe de sixième, qui explicite ces troubles… Le discours littéraire simule alors le discours officiel de la différenciation pédagogique, utilisant adroitement pour cela les interventions des parents, la description des comportements professoraux, mais il faut bien avouer que la littérarité ne résiste guère à l’informationnel.

L’exigence de l’édition (« accompagner les enfants en difficulté d’apprentissage et/ou en situation de handicap ») est de s’adresser aux préadolescents et préadolescentes dyslexiques par une police d’écriture adaptée, par le confort des interlignes, et en utilisant un papier mat. La visée de la collection est de rendre accessible aux collégiens ces questions au centre de l’école inclusive, « école d’excellence » « ouverte à tous » diraient les autorités de l’école. L’autrice nomme les troubles, ne joue pas avec les euphémismes et, en cela, s’inscrit avec pertinence dans la ligne éditoriale d’AdoDys. Moins convaincant, toutefois, est le choix de présenter des élèves brillants (Alex est fortiche en tout, Raf obtient les félicitations du conseil de classe, Shaïna est excellente en français), des professeurs, hommes et femmes, tout d’un bloc, soit tolérants soit intolérants, de reprendre le discours dominant de la différence sans l’interroger selon la multitude des cas de figure liée aux origines sociales des élèves.

La suite des aventures de Raf est parue en juillet 2024, sous le titre La Vie selon Raf. Des vacances dys sur dix, Tom Pousse, 2023, 168 p. 14€.

 

SIMARD Éric, L’Enrequin, Syros, collection mini Soon, 2023, 41 p. 4€

La collection Mini Soon s’adresse aux 8-11 ans. La série Les Humanimaux relève en partie de la science-fiction en ce qu’elle exploite les explorations génétiques sur les êtres vivants. Dans la série, les humains sont les cobayes d’expériences de croisement entre le patrimoine génétique humain et celui de certaines espèces animales. Mais l’aspect scientifique s’arrête à cette généralité. En effet, ce qui intéresse Éric Simard c’est pour chaque humanimal, créature mi-enfant mi-animale, explorer une émotion, un sentiment. Chaque personnage est ainsi campé comme un type. L’enrequin est par exemple une créature soumise à l’agressivité et à la violence. Le cadre de l’histoire est celui d’un Centre des Humains Génétiquement Modifiés organisé tel un établissement scolaire.

Toute l’intrigue repose sur l’interrogation concernant la fatalité des réactions qui animent l’individu. Dans le récit de L’Enrequin, c’est une relation amoureuse qui va permettre de dépasser l’atavisme biologique.

Éric Simard est un auteur généreux, qui croit à la culture et à la lecture pour sortir les cerveaux enfantins et adolescents des stéréotypies de raisonnement.

 

ESCOFFIER Michael, Poulain Poulet Poussin, illustrations d’Ella CHABON, éditions des éléphants, 2024, 20 p. 13€

Ce livre au format (16 x18 cm), aux bouts ronds est approprié à la lecture par des petites mains. Illustré par un dessin stylisé, légèrement vintage, de couleurs vives sur un papier glacé, il propose aux enfants dès deux ans, entourés de leurs parents une histoire allégorique. Poussin, aimerait bien s’élancer dans le monde, mais l’éducation très protectrice de papa Poulet le confine dans son poulailler. Vient un jour où Poulet dormant, Poussin s’échappe et suit Poulain. Il va faire l’apprentissage des dangers, faire l’expérience de l’entraide, et ainsi s’ouvrir à l’autre autant qu’au monde. C’est un Poussin transformé qui revient au bercail où Poulet s’égosillait…

Allégorique, cette histoire animalière est toute proche du conte.

Philippe Geneste


08/09/2024

Dans la trousse buissonnière du temps, les crayons de l’école

MIM et BAJON Benoît, Oups, c’est la rentrée !, illustrations de Coralie VALLAGEAS, Milan, 2024, 32 p. 9€90

Le livre appartient à la collection « Je lis tout haut », collection spécialement conçue pour la lecture à haute voix par les lecteurs débutants du Cours Préparatoire. C’est l’histoire du premier jour de la rentrée des classes, à travers une professeure des écoles qui arrive en retard dans sa classe. Les élèves l’attendent et lui font un accueil chaleureux. Des conseils simples, pas trop nombreux accompagnent le jeune lectorat pour organiser sa lecture à voix haute, une lecture qui s’adresse à lui-même, à ses parents, à ses copains et copines, et à sa classe. Avec son format semi-poche, ses pages en dépliants, les illustrations réalistes de Coralie Vallageas qui suivent scrupuleusement le texte, les situations pleines d’humour du livre intéresseront le lectorat débutant surtout s’il est accompagné par un adulte pour discuter des modalités de la lecture soit, au fond, des modalités propres à l’expression du sens du texte.

 

DIEUDONNÉ Cléa, Le Soleil et toi. Découvre le système solaire, L’Agrume, 2024, 64 p., 14€

Tout le bien dit du documentaire précédent de Cléa Dieudonné, La Lune et toi. Découvre la force d’attraction (lire le blog du 23 juin 2023), ne peut qu’être renouvelé pour cet ouvrage de découverte du système solaire proposée aux enfants de sept à onze ans.

Le livre suit avec tout l’humour du dessin, la naissance du soleil, celle des planètes. Le jeune lectorat est alors invité à entrer dans le système solaire avec ses planètes intérieures (Mercure, Vénus, Terre, Mars) et d’explorer la terre du point de vue toujours astronomique. Puis le livre passe en revue les planètes du dehors (Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune) avec une explication des planètes gazeuses. Enfin, l’ouvrage retourne au soleil.

Vulgarisation scientifique soignée, clarté des exposés que renforce le travail d’illustration, intelligence de l’adresse directe au jeune lecteur ou à la jeune lectrice, l’impliquant ainsi dans le sens à construire. Comme le précédent, ce livre fera le bonheur des enfants, les médiathécaires et bibliothécaires et documentalistes auront à cœur de le présenter à leurs jeunes lectrices et lecteurs.

 

L’HOMME Erik, Ils Viendront. 1 Ce que voient les yeux, illustrateur, DE MARTINO Marcello, Jungle, 2024, 56 p., 13€95

Canicule, théories irrationalistes sur le climat, complotisme, trafic d’organes ou exploitation des organes oculaires, science-fiction, récit d’anticipation biomédicale, S-F avec extra-terrestres, thriller et suspense, le scénario d’Erik L’Homme entrecroise ces différents thèmes en une intrigue structurée par l’action qui mène vers le récit d’aventure autant que le récit d’angoisse. La composition est si serrée que la lecture de l’histoire est haletante.

Pour tisser la diégèse, l’auteur a choisi des personnages marginaux, deux adolescents. L’un, Lukas, est un cycliste slamer adepte de l’école buissonnière, libre comme le souffle des mots ; l’autre, Elma, est une boxeuse bercée par le rythme de chants libérateurs. Les deux sont bien dans leur tête, bien dans leur peau, surtout quand ils sont ensemble. La bande dessinée s’introduit dans le besoin d’autonomie des jeunes de cet âge, ne détestant pas recourir à l’humour dont la fonction est d’éviter de dramatiser le cours des événements pour mieux embarquer le lectorat sur les chemins du genre du récit d’aventure.

Il faut dire que l’étrangeté des événements qui mettent à mal la sagacité de l’inspecteur Grayharm, déroute par un univers étrange qui porte lectrice ou lecteur à se fier aux images et au texte. En période rentrée des classes mais aussi de reprise du travail, rien de mieux qu’une telle fiction pour faire retomber la pression du travail de classe ou pour se libérer des soucis journaliers du boulot et autres entraves administratives de la vie. L’écriture slamée ébouriffe les neurones pendant que dessins et couleurs épousent l’agilité du scénario en ajoutant du mouvement, par exemple en variant les points de vue. Texte et illustration réunis, on entend presque la bande son de la pop culture des années mille-neuf-cent-quatre-vingt / mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix. Et, peut-être, est-ce la problématique de la perception qui se trouve au cœur du projet éditorial des auteurs L’Homme et De Martino. Vu l’entrecroisement des thèmes relevé au début de cet article, il est tentant de s’attendre à un récit mettant en scène une politique de la perception.

Philippe Geneste

01/09/2024

Progrès et regrès dans la civilisation

KANE Patrick, Humain 2.0 Des premières prothèses à l’humain augmenté, Samuel RODRIGUEZ, Milan, 2024, 64 p. 14€90

La bionique se définit par la mise en relation « d’un élément artificiel à un organisme vivant par le biais de l’électronique ». Les prothèses externes ou les prothèses par implant (membres bioniques, prothèse oculaire, implant cochléaire, implant oculaire, pacemaker, exosquelettes – testés notamment par les militaires –, puces électroniques implantables, implants neuronaux, implants cérébraux) sont des apports majeurs pour les personnes atteintes d’un handicap physique. Mais s’en servir pour établir des records serait aller contre l’humanisme de la recherche scientifique éthique et s’orienter en faveur du dernier cri du capitalisme high-tech et des milliardaires à la tête de la croisade transhumaniste.

Saisis de ce point de vue, les jeux paralympiques fournissent une illustration en gros plan de la merveille des avancées de la science et de l’utilisation mercantile de la science. En effet, les discours officiels et journalistiques dans leur majorité, associent l’idéologie de l’inclusion sociale à l’exploit bionique et donc au culte scientiste des sciences œuvrant à la conception transhumaniste de l’homme augmenté. Le livre montre « comment membres bioniques et dispositifs implantables fonctionnent à l’heure des jeux paralympiques ». C’est que la fonction idéologique du spectacle sportif n’est pas que de dériver l’attention des peuples loin des conditions de vie réelle, elle est aussi de promouvoir les principes de base du capitalisme : la concurrence, la hiérarchie entre les êtres, la compétition, la loi du plus fort et l’élimination des plus faibles. Se greffant sur ces principes, la fonction idéologique se diversifie en une apologie de la partie de la science étroitement dépendante du culte de la performance et de la ritournelle du progrès de l’individu humain. La création en 2016 du Cybathlon, présenté par Kane et Rodriguez, montre combien est centrale cette idéologie de la performance et du record. Les performances, la valorisation des records individuels sont utilisés par l’idéologie pour réguler les débats sur l’utilisation des sciences et, par conséquent, d’empêcher un discours critique du sport de se faire entendre en faveur d’un investissement de la science pour la santé pour tous. La critique du sport exprimerait sous forme d’alternative : sport ou santé. L’idéologie sportive, elle, se nourrit du slogan sport et santé. Alternative ou faux lien de causalité additive, dans les deux cas, la critique du sport appellerait une critique sociale de l’accès égal pour toutes et tous à la santé et donc aux progrès de la science. Cette critique sociale ne peut faire bon ménage avec l’élitisme et le dogme de la compétition comme principe privilégié des relations humaines.

Le livre aborde ce sujet d’une brûlante actualité en interrogeant le passage de l’avancée des recherches en matière de prothèses, de compensation de handicap, grâce aux progrès technologiques et bioniques, à la tentation de remplacer des membres ou des organes par des « prothèses plus performantes » et en développant les implants cérébraux dont les implants neuronaux déjà utilisés dans les yeux bioniques : « Aujourd’hui, les prothèses bioniques peuvent changer la vie : on peut équiper les yeux, les oreilles, les bras, les jambes, voire le corps entier ». Une humanité augmentée, le serait pour qui ? Elle le serait pour quoi ?

Comme l’écrivait Hugh Herr, « la frontière entre le biologique, l’humain et l’artificiel se brouille, devient floue », le corps se concevant alors « comme un matériau malléable qu’on pourrait transformer à volonté ».

 

JUSZEZAK Eric, Erectus, d’après Xavier Müller, éditions Philéas, 2024, 104 p., 19€90

Ce roman graphique d’anticipation ou pour mieux le dire avec les pionniers français, roman de merveilleux scientifique, imagine dans le présent ou un proche futur, un accident survenant dans un laboratoire de recherche médicale et scientifique. Pour tout lecteur, la proximité de l’épisode politico-pharmaceutique du COVID donne une épaisseur de vécu à ce qui n’est qu’un rêve de fiction. Le virus généré par les chercheurs suite à une erreur de manipulation et à un trafic d’animaux de laboratoires, provoque une régression évolutive. Au début, l’OMS tait que l’espèce humaine est aussi touchée. Puis, face à la propagation du virus, une course à la montre s’installe entre son expansion géographique et la recherche d’un antidote, entravée par des décisions politico-financières. Quel avenir pour une humanité en régression évolutive retournant au stade d’homo erectus ? Mais aussi, et c’est un intérêt majeur de l’adaptation bédé dessinée de Juszezak, quelle attitude doit adopter l’humanité non touchée par le virus vis-à-vis des humains régressifs ? Les parquer ? Les éduquer ? les éradiquer ?

Le scénario est extrêmement bien structuré, les dessins classiques mais riches en détails, en changement de points de vue, avec une maîtrise structurante de l’art dessiné, les couleurs (dues à Degreff) servent le propos réaliste de cette projection qui loin d’être futuriste propose plutôt un récit d’un présent hypothétique… Qu’un retour de l’homo sapiens à l’homo erectus ne soit pas imaginable, n’empêche pas la bande dessinée de Juszezak de soulever avec pertinence l’hypothèse d’un rebroussement de la civilisation : les conditions de sa réalisation aujourd’hui sont présentes, un monde troublé, en guerre et au capitalisme en sa énième crise, où les dirigeants nationaux, internationaux et transnationaux s’ingénient à faire l’autruche.

Philippe Geneste

22/10/2023

Connaître, penser, informer : la fiction pour la pré-adolescence et l’adolescence

FONTENAILLE Élise, La Malinche, Rouergue, 2022, 90 p., 9€90

Chaque roman d’Élise Fontenaille s’appuie sur une documentation rigoureuse pour traiter des sujets en lien avec des problématiques contemporaines. Chacun de ses romans fouillent ainsi la gravité de la condition humaine en un temps où les affres du passé, le colonialisme, le sexisme, l’esclavage, le racisme, l’exploitation, l’exclusion, perdurent en fondements de l’actualité géopolitique, économique et sociale.

La Malinche est un roman historique qui traite de la conquête de la capitale de l’Empire aztèque Mexico-Tenochtitlan en 1521 par Hernán Cortés. Articulé sur deux narrateurs, et l’héroïne Malina ou Marina ou la Malinche, tous trois personnages historiques, le récit livre une face cachée du triomphe de Cortés : il n’aurait jamais vaincu Moctezuma sans les dons de langue de Malina. À douze ans, elle est vendue par sa mère à des marchands pour satisfaire son second mari et laisser toute la fortune au demi-frère de Malina. Elle est ensuite vendue à Cortès qui en fait sa concubine mais aussi sa conseillère pour arriver à son but : accaparer l’or de la cité aztèque. C’est elle qui lui dévoile les conflits entre les peuples amérindiens et l’oppression subie par nombre d’entre eux et sur lequel le conquistador s’appuiera pour vaincre Moctezuma.

Le roman est sanguinaire, sans mythification des acteurs en présence. Élise Fontenaille interroge la problématique de la femme esclavagisée par les hommes, vouée à l’assujettissement de par son appartenance à un peuple dominé par les Aztèques, vendue, échangée comme un objet : quelle voie peut mener à la dignité ? Que signifie trahir la condition indienne quand on est exploité par d’autres indiens ? Au fil de l’histoire, des réponses émergent, écartant de la lumière le héros Cortés seul retenu par l’histoire officielle. Féminité, indianité, voici les deux thèmes structurants de la malinche, qui résonnent encore aujourd’hui dans nombre de pays d’Amérique latine. Le récit, prenant appui sur une forte documentation, sert aussi de passeur avec cette actualité brulante.

 

Belder Grâce, Extraction 3, 2, 1… Partez !, éditions chant d’orties, 2022, 81 p. 7€

Ce roman pour préadolescent, reprend un canevas conventionnel : un héros que l’évolution va rendre héros positif, l’invention d’une action qui croise le réalisme de situations, où se retrouvent les jeunes lecteurs et lectrices, et une échappée futuriste entre voyage dans le temps et récit dickien de simulacre. En fait, la dystopie futuriste relève d’une plongée onirique dans la psychologie du personnage, le héros Jules âgé de 11 ans, projeté ainsi dans sa quatorzième année.

L’essentiel de la fiction repose sur des dialogues où l’éducation morale et civique républicaine côtoie l’engagement favorable au mouvement social écologiste. La dystopie orwellienne s’avère l’argument inconsciemment fomenté par l’esprit de Jules pour le convaincre, dans l’avenir, à s’intéresser aux affaires du monde, avec un leitmotiv insistant pour aller voter…. On regrettera que l’autrice ait préféré les discours à la narration des actions avec description de situations particulières. Certes, c’est là une caractéristique de la littérature de fiction adressée au lectorat de cet âge. Mais le manque d’épaisseur de l’histoire, s’il favorise la facilité de la lecture, nuit à l’approfondissement du sujet par ceux et celles qui lisent. Une nouvelle fois, un récit pour préadolescents jouxte le scénario plutôt qu’il n’édifie une œuvre.

Malgré ces limites, qui interrogent au-delà d’Extraction 1, 2, 3… Partez ! l’ensemble des productions romanesques pour préadolescents et préadolescentes, les membres de la commission lisez jeunesse l’ont trouvé intéressant. La discussion qui a suivi la lecture a montré que le livre aurait pu approfondir les questions traitées sans perdre l’attention du lectorat ciblé.

 

BOTTI Stéphane, À Un Poil près, Calicot, 2022, 29 p. 6€

Un élève, de milieu bourgeois, élève de cinquième, se découvre un poil pubien. Cette révélation l’amène à une réflexion sur les changements des corps des hommes, sur leurs différences, mais aussi sur son grandissement. La nouvelle est concentrée sur cette mutation. Celle-ci le concerne, mais aussi il s’interroge sur la réaction de ses parents : « Pourraient-ils aimer ce nouveau moi comme ils avaient aimé l’enfant que je n’étais déjà plus tout à fait ? » ; ou encore, « ils pouvaient soupçonner, contempler ma lente métamorphose en cet autre garçon qu’ils ne connaissaient pas ». Afin de faciliter l’identification du lecteur au personnage, la nouvelle est écrite à la première personne. À Un Poil près répond à ce que relevait excellemment Pierre Bruno dans une réflexion sur le roman pour la jeunesse, à savoir que certains romans visent « moins à un traitement littéraire complexe qu’à répondre sous une forme fictionnelle aux besoins d’information » (1) du jeune lectorat.

Philippe Geneste avec commission Lisez jeunesse

(1) Pierre Bruno « Théorie du roman », dans Escarpit, Denise, (sous la direction de), La littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard, 2008, 473 p. – p. 390.


18/06/2023

La littérature en ligne de mire

La littérature de jeunesse remplit, à bien des égards, et même s’il ne s’agit pas de sa fonction première aujourd’hui, une fonction de passeuse du patrimoine littéraire. Adaptant les classiques, elle opère sous différentes formes mais introduit inévitablement le lectorat à la littérature. Dans ce blog, nous nous arrêtons à deux adaptations en bande dessinée : l’une porte sur un roman de science-fiction, l’autre sur un classique de la littérature helvétique romande où le réalisme se nourrit de l’étrangeté puisée dans la connaissance fine des mœurs et des conditions de vie de la population décrite. On nous dira peut-être que ces deux adaptations ne s’adressent pas spécifiquement à la jeunesse. Et ce sera juste. Mais il est tout aussi juste de considérer les deux ouvrages chroniqués comme une excellente propédeutique à la lecture d’œuvres devenues des classiques et qu’il serait dommage que le lectorat préadolescent et au-delà les ignorent. Une adaptation est une lecture ; lire une adaptation c’est entrer dans un apprentissage de la lecture en s’appuyant sur un guide, ici les auteurs de bandes dessinées. Lire c’est aller vers la littérature. Embarquons.

 

WATTERS Dan (adaptation), PRAMANIK Dev (dessins), ESCUIN LLORACH (couleurs), L’homme qui venait d’ailleurs, traduction et postface de Michel PAGEL, Philéas, 2023, 104 p., 19€90

Voici l’adaptation du film, sorti en 1976, L’Homme qui venait d’ailleurs de Nicholas Roeg avec David Bowie en personnage principal, lui-même adaptation assez fidèle du premier roman de science-fiction de l’américain Walter Tevis (1928-1984), L’Homme tombé du ciel paru en 1963.

Il est notoire que la bande dessinée s’attache au film par le dessin de Pramanik qui ressaisit les visages des acteurs, alors que Watters prend ses distances avec le film qu’il adapte. Contrairement au film, la bande dessinée choisit de scruter la part du double en chacun, d’abord chez Thomas Jerome Newton, extraterrestre envoyé sur Terre pour sauver le peuple d’Anthea menacé de mourir du manque d’eau suite aux catastrophes engendrées par le mode de vie et de développement dont elle est le théâtre. T.J. Newton a pour mission de trouver un moyen de transporter de l’eau jusqu’à Anthéa. Le thème du double rejoint celui de l’exil et la bande dessinée interroge la notion d’intégration autant que celle de l’hospitalité. T.J. Newton fait l’expérience à ses dépens que les terriens trop anthropocentrés n’ont aucune capacité à voir le différent et ce qu’il peut apporter à leur vie, notamment, c’est une partie de sa mission, les protéger de la catastrophe finale où les mènent la concurrence, la compétition et les profits.

C’est le troisième thème approfondi. Pour les terriens, tout ce qui compte, ce sont les rapports financiers des nouvelles technologies, qui font sombrer l’industrie terrienne dans des dérives meurtrières. Aussi, la fin de la bande dessinée épouse le ton mélancolique qui couvre en partie le roman de Walter Tevis.

L’articulation de ce ton de l’adaptation avec le dessin nerveux, réaliste et sombre mais aussi ouvrant des fenêtres à l’imaginaire par la transcription des pensées et rêves de T.J. Newton, crée un effet de suspens qui prend le lectorat, capte son attention. Les images des personnages vivent d’une consistance émouvante. La composition en montage alterné alourdit une atmosphère déjà pesante et menaçante. Face au mystère de cet inventeur qui utilise des technologies venues de nulle part, la défiance industrielle, politique et policière organisent non pas de trouver la solution de l’énigme mais d’exécuter l’étranger.

En actualisant par ces thèmes approfondis la thématique initiale du roman, sans compter celui de la sécheresse qui ne relève plus de l’anticipation puisque la crise climatique la rend d’une actualité immédiate, puisqu’en France, par exemple, plus du tiers des eaux potables, en surface et souterraines, sont polluées par des résidus du Chlorothalonil, un pesticide soi-disant interdit en Europe car cancérogène… C’est tout à l’honneur de l’adaptation de Dan Watters de ne pas avoir réduit la trame du film à des péripéties dites représentatives de l’œuvre. Dan Watters a su actualiser le film, tout en se ressourçant au roman. Le film faisait deux heures, une réduction conséquente d’un roman qui faisait deux-cent-quatre-vingt-huit pages. L’histoire dans la bande dessinée occupe quatre-vingt-dix-huit pages, soit une certaine réduction encore par rapport au film. Mais le choix de l’approfondissement de thèmes précis crée suffisamment d’intensité pour que l’adaptation ne tombe pas sous le coup de la troncation, et, au contraire, s’élève à une œuvre à part entière, servie en cela par le travail du dessinateur et du coloriste.

 

Pauchard Quentin, La Grande Peur dans la montagne, d’après le roman de Charles Ferdinand Ramuz, Helvetiq, 2023, 128 p. 24€90

« Mais la montagne a ses volonté »

Ch.-F. Ramuz

Les éditions Helvetiq poursuivent leur adaptation en bande dessinée de l’œuvre romanesque du grand écrivain suisse romand Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947). Après Fabian Menor, c’est à un autre jeune dessinateur suisse qu’est confiée l’adaptation, et avec la même réussite.

À nouveau, la montagne est le personnage principal. C’est elle qui fait vivre le village, c’est en elle qu’est inscrite la filiation ancestrale des habitants et habitantes. Or, les villageois, contre la coutume, décident d’envoyer sept hommes et un troupeau de vaches laitières à l’alpage maudit Sasseneire, abandonné depuis vingt ans. Les anciens s’y opposent mais les temps doivent changer. La montagne se retourne alors contre les villageois. Symboliquement fort, l’amour de deux jeunes gens va être brisé car on ne retourne pas à la haute montagne, à la mère éternelle.

Quentin Pauchard réussit à rendre l’atmosphère du roman qui évite le fantastique tout en menant les lecteurs et lectrices dans le creuset de croyances et de superstition. C’est la grande force de Ramuz que de nous faire pénétrer dans la mentalité montagnarde sans emprunter les voies du merveilleux ou du fantastique. La Grande Peur dans la montagne (1926) relève de l’étrange pur (1). Avec « un sens du mystère » (2) propre à ses œuvres de la maturité, le romancier s’attache à décrire la peur des protagonistes et c’est à travers leur peur que s’immisce chez le lectorat un sentiment d’inquiétude et d’irrationnel. C’est un défi pour un dessinateur de ne lier sa narration graphique qu’aux sentiments des personnages et de résister à la tentation de créer des images impliquant le surnaturel. Quentin Pauchard y réussit, en usant de couleurs et tonalités sombres renforcées par le papier mat, pour présenter la montagne comme actrice englobante de l’entièreté du village et des villageois (un village de peu d’âmes dirait-on en langage courant…). La montagne fait l’objet de peintures en plan de grand ensemble, masse compacte autant vaporeuse que rocheuse, où s’entremêlent nuages en tous genres, glaciers, épaisses nappes neigeuses, rochers, pierres éboulis. La montagne se mêle au ciel ou plutôt, le ciel se pénètre dans la montagne, le ciel qui est souvent l’image du vide, du désert, de l’agonie dans le roman et qui ici épouse l’entité rocheuse englobante du tout de l’humanité paysanne. Les personnages sont eux vus principalement en plans rapprochés, parfois vers le gros plan mais pas trop souvent afin de ne pas jouer sur la corde de l’horreur ou du fantastique. Ce que Quentin Pauchard réussit aussi avec maestria c’est de peindre l’indifférence relative que les villageois manifestent à l’égard du malheur des autres et notamment de Joseph et Victorine, les deux amoureux. Quant à Clou, un berger borgne, le seul des membres du village qui ne craint pas la montagne, qui en tire le profit de quelques pépites d’or arrachées à ses entrailles, le dessinateur souligne son originalité en le faisant borgne parfois de l’œil droit, parfois de l’œil gauche, être ambivalent, peu fiable et juste centré sur son profit personnel. Il y a toujours de la diablerie dans l’univers ramuzien. Quentin Pauchard en joue mais avec discrétion et il rend compte d’un trait essentiel de l’œuvre de Ramuz, celui de ne pas se centrer sur un drame focalisé sur un personnage unique (le couple amoureux, par exemple) mais sur la communauté villageoise toute entière. Et c’est là le réalisme littéraire de l’auteur vaudois : faire vivre l’âpreté d’un groupe humain, les passions idéelles qui le traversent, les comportements solidaires, égoïstes, indifférents par lesquels se constitue l’entité villageoise. Un chef d’œuvre, un « sommet » disait Henry Poulaille, que Quentin Pauchard fait entrer en bande dessinée.

Philippe Geneste

Notes

(1) Todorov, Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique, Paris, édition du Seuil, 1976 (1ère éd. 1970), 185 p.

(2) Poulaille, Henry, La Littérature par le peuple. (Nouvel âge littéraire, 3). De Marguerite Audoux à Joseph Voisin, préfaces, prières d’insérer, hommages, rassemblés et annotés par Jean-Paul Morel, Jérôme Radwan, Patrick Ramseyer, Bassac, Les Amis d’Henry Poulaille & Plein chant, 2013, 522 p. - p.404


15/04/2023

Que fait la littérature de jeunesse de l’histoire de la littérature ?

 

Théâtre

GABRIELLE Sarah, CONSOLATO Alexis, Jack et le haricot magique, Théâtre Lucernaire-L’Harmattan, 2022, 67 p. 12€

Illustré par des photographies de représentations de la pièce, l’ouvrage offre une adaptation de cette histoire de géant et de tueur de géants dont les origines plongent jusqu’au douzième siècle, en une histoire d’ogre dérisoire, traitant de faim et de pauvreté. Car Jack, orphelin de père, et sa mère doivent se séparer de leur vache qui ne donne plus de lait.

Sarah Gabrielle et Alexis Consolato ont, pour la scène du Lucernaire, récrit toute l’histoire en gardant l’essentiel : le haricot magique qui permet l’ascension jusqu’à un univers magique. Ils ont conservé, aussi, une autre dimension, celle de la curiosité, ou soif de connaissance de Jack, même si celle-ci est subordonnée à l’intérêt (trouver de la nourriture).

L’autrice et l’auteur jouent sur les mots et formules enfantines pour revitaliser les signifiés perdus dans la stéréotypie du langage courant. En ce sens, la pièce est une vraie œuvre littéraire, avec dédoublement des personnages et acteurs ou actrices. La fin euphorique renoue avec la fonction traditionnelle de transmission d’une idée morale. Mais il serait réducteur d’étrécir cette pièce vivante à la générosité du magicien car c’est aussi une invitation à laisser œuvrer en soi la fiction pour comprendre le monde.

Philippe Geneste

 

Documentaires

MARIN Rose & REDOULES Stéphanie, Arthur et Merlin l’enchanteur, illustrateur Yann COZIC, Milan, 2022, 32 p. 7€60 ; MARIN Rose & REDOULES Stéphanie, Perceval et la quête du Graal, illustrateur Yann COZIC, Milan, 2022, 32 p. 7€60

Ces deux livres ouvrent une nouvelle collection chez Milan, autour de la légende du roi Arthur. Le premier retrace la naissance d’Arthur et ses mystères, ainsi que le rôle de Merlin. On suit Arthur dans sa conquête du titre de roi. Les deux dernières pages présentent un sommaire du texte latin puis roman qui conte la légende. Le second volume met le jeune lectorat en présence de Chrétien de Troyes pour suivre l’histoire de Perceval. C’est l’occasion pour les autrices de décrire quelques principes de la chevalerie. Puis on entre au château du roi Pêcheur, oncle de Perceval -mais celui-ci point ne le sait. Les quatre dernières pages rappellent que Chrétien de Troyes n’a jamais achevé l’histoire, et que des suites lui ont été données puis explicitent ce qu’on appelle le graal.

Commission Lisezjeunesse

 

Biographie

VIDAL Séverine, Georges Sand, l’indomptée, Rageot, 2021, 1239 p. 14€90

Séverine Vidal a réalisé un roman biographique consacré à Amandine Lucie Aurore Dupin de Francueil (1804-1876). S’adressant au jeune public (12/13-16 ans), elle a choisi de raconter l’enfance de l’écrivaine, son adolescence et sa vie de jeune femme jusqu’à sa décision de changer de nom pour publier ses ouvrages. Elle vit alors à Paris avec Jules Sandeau (1811-1883) rencontré en 1830 chez des amis habitant près de Nohant, les Duvernet. C’est avec Jules Sandeau qu’elle publiera ses premiers articles à quatre mains dans Le Figaro, sous le nom de J. Sand et qu’elle écrira Rose Blanche dont il est question dans le récit de Séverine Vidal. Georges Sand, l’indomptée s’achève en 1832, au moment où l’écrivaine doit choisir un nom d’autrice pour publier Indiana que Jules Sandeau, par honnêteté, refuse de cosigner puisqu’il n’a pas participé au processus d’écriture.

Particulièrement bien documentée, cette fiction biographique des jeunes années de l’écrivaine fait la part belle à la généalogie à la fois populaire et noble. Sa mère, Antoinette Sophie Victoire Delaborde est la fille d’un oiseleur parisien. Elle a eu une première fille, Caroline, avant sa rencontre avec Maurice Dupin fils de Louis Dupin dit de Francueil et de Marie Rainteau. Celle-ci est la grand-mère, un des personnages principaux du roman de Séverine Vidal. Maurice Dupin est le père d’un enfant naturel non reconnu, Hippolyte Chariton, demi-frère, donc, de la jeune Aurore.

Après la naissance d’Aurore, Sophie et Maurice Dupin ont eu un second enfant. La fiction biographique commence avec la mort de celui-ci. Cette mort est suivie, huit jours plus tard, par celle de son père. Séverine Vidal met en scène l’amour d’Aurore pour sa mère et les disputes incessantes entre celle-ci et la grand-mère. En 1809, Sophie Dupin confie Aurore à la grand-mère et va s’installer à Paris. C’est un traumatisme pour Aurore, que le récit de Séverine Vidal met décrit avec force détails.

Le roman fait comprendre l’importance de l’enracinement à Nohant de la future écrivaine. Lorsque, suivant en cela les pas de sa mère, elle confiera, à Casimir Dudevant, son fils de 8 ans né de leur mariage survenu juste après la mort de sa grand-mère (1821), et sa fille Solange, deux ans, née de sa liaison avec un ami d’enfance, mais reconnue par Dudevant, ce sera pour aller humer l’ambiance parisienne, découvrir la révolution qui la pousse davantage vers le peuple, un peuple mystifié par ses idées mal dégrossies de bienfaisance, de tolérance et d’humanisme. L’ouvrage s’achève avec les premières publications d’Aurore devenue Georges Sand. Les collégiens et collégiennes comme les lycéens et lycéennes apprécieront ce récit qui, bien qu’écornant l’aspect historique, met l’accent sur la trame familiale.

Philippe Geneste

 

Bande dessinée

BRADBURY Ray, HAMILTON Tim, Fahrenheit 451, traduction de Michel Pagel, Philéas, 2023, 152 p. 20€90

L’adaptation en bande dessinée de l’œuvre probablement la plus marquante de Ray Bradbury (1920-2012), a bien sûr entraîné des modifications de l’hypotexte (texte initial en prose). Mais Ray Bradbury lui-même qui, en 2009, introduit le scénario de Tim Hamilton, nous offrant un regard sur la manière dont l’auteur juge son œuvre cinquante-quatre ans après la publication du roman.

D’une part, les rapports avec 1984 d’Orwell se trouvent soulignés grâce au travail du dessinateur Tim Hamilton ; d’autre part, la folie guerrière de l’humanité y est dénoncée avec insistance grâce au scénario du même Hamilton. Enfin, le dessin met en avant les dangers de la propagande médicamenteuse du pouvoir qui drogue la population à doses d’anxiolytiques.

L’aggravation de la répression au niveau idéologique et au niveau physiologique serait donc une tendance de notre temps, avec l’uniformisation en conséquence des esprits. À la critique de l’aliénation des esprits orchestrée par un pouvoir totalitaire qui a institué les autodafés en politique culturelle du divertissement généralisé (« on organise, on surorganise des super-super-sports », « les magazines sont devenus une agréable bouillie de tapioca à la vanille » p.51 ; « que veut-on avant tout, dans ce pays ? On veut être heureux, pas vrai ? On ne vit que pour ça, pour le plaisir, pour la titillation, non ? » p.53), s’ajoute l’insistance sur un certain pessimisme qui accompagne l’angoisse du personnage : « on ne peut pas forcer les gens à écouter ». Le livre a pris, en vieillissant, une dimension plus accusatrice du capitalisme : l’enjeu de l’intrigue et de la révolte intérieure du personnage, qui suscite sa métamorphose de soldat du feu en homme-livre gardien membre de la communauté humaine de la culture livresque, n’est-elle pas au cœur de l’enjeu actuel autour des réseaux sociaux, des messages en 150 signes (« pour remplir une seule colonne à lire en deux minutes » p.50), et de l’intelligence artificielle ? Hamilton joue de l’alternance entre les couleurs froides (un bleu glacé) et les couleurs du feu, chaudes et dévastatrices. Ce mélange imite l’ambiguïté des personnages car comme l’écrit Bradbury dans sa préface « chaque personnage (…) a droit à son moment de vérité » (p.3). Mais la charge subversive du livre est davantage soulignée encore par son actualisation dessinée en 2023 puisque le pouvoir y tend, comme les gouvernements impérialistes de par le monde aujourd’hui, à concentrer l’attention des populations sur le « comment » se font les choses, introduisant ainsi de longs nappages de discours techniques et de science positive. Or, la subversion est dans la recherche du « pourquoi » car comme le personnage figurant le pouvoir : « Si on se pose trop souvent cette question-là, on finit vraiment très malheureux » (p.54). Et le pouvoir et tous les conformistes vous déclarent fou. Ce lien entre la folie et la subversion est magnifié par la transposition du genre romanesque en bande dessinée.

Bien que le dessin soit fouillé, il y a une volonté de rendre compte de la désagrégation du vivant. Il serait plus juste, suivant en cela la classification proposée par Gérard Genette dans Palimpseste[1], de parler de transposition du roman en bande dessinée que d’une adaptation. La préface de Ray Bradbury qui donne la filiation intratextuelle de Fahrenheit 451 (les nouvelles qui ont été finalement préparatoires à l’écriture du roman) va également dans ce sens. Dans la fin ouverte du livre, peuvent se lire trois messages : un appel à la lucidité des dérives actuelles de la science et des discours idéologiques ; l’affirmation de la nécessité de se regrouper pour résister à l’uniformisation et comprendre ce qui se passe ; enfin entreprendre, malgré l’impasse qui se dessine, une œuvre volontaire de contestation.

Philippe Geneste

 

Album

THEULE Larissa, Kafka et la poupée, traduit de l’anglais (USA) par Ilona Meyer, illustrations de Rebecca GREEN, éditions des éléphants, 2023, 32 p. 14€50

Quel étonnement de rencontrer Kafka (1883-1924) comme personnage central d’un album pour les petits enfants. Larissa Theule a puisé dans une anecdote de sa vie, datant de 1923, alors qu’il vivait à Berlin avec Dora Diamont, sa dernière compagne. L’anecdote est celle-ci : il rencontre lors d’une promenade dans un jardin public une petite fille qui pleure sa poupée perdue. Kafka, va alors, pendant plusieurs jours, apporter à l’enfant une lettre de la poupée en allée. Le contenu des lettres est inventé par Larissa Theule, sans contrefaçon du style de Kafka. Son écriture simple et directe, sensible aussi, s’inscrit dans des pages à large arrière-plan jaune légèrement ocre et au travail au crayon de couleur, gouache de Rebecca Green. Au fil de l’histoire, la narration épistolaire cède la place, un temps, à une narration omnisciente présente au début du récit. L’enfant acceptera la disparition de sa poupée en même temps qu’elle comprend que Kafka est malade et peu loin de la mort qui approche.

Derrière les voix de la narratrice, de Kafka personnage épistolier, des dialogues entre Irma et Kafka en style direct, c’est une quintessence du récit pour observer le monde qui se manifeste. L’album sera lu avec ardeur par l’enfant, mais il pourra aussi faire l’objet de riches échanges et lu plus tard, par l’enfant bien plus âgé.

Philippe Geneste