Théâtre
GABRIELLE Sarah, CONSOLATO Alexis, Jack et
le haricot magique, Théâtre Lucernaire-L’Harmattan, 2022, 67 p. 12€
Illustré par des photographies de représentations de la pièce, l’ouvrage
offre une adaptation de cette histoire de géant et de tueur de géants dont les
origines plongent jusqu’au douzième siècle, en une histoire d’ogre dérisoire,
traitant de faim et de pauvreté. Car Jack, orphelin de père, et sa mère doivent
se séparer de leur vache qui ne donne plus de lait.
Sarah Gabrielle et Alexis Consolato ont, pour la scène du Lucernaire,
récrit toute l’histoire en gardant l’essentiel : le haricot magique qui
permet l’ascension jusqu’à un univers magique. Ils ont conservé, aussi, une
autre dimension, celle de la curiosité, ou soif de connaissance de Jack, même
si celle-ci est subordonnée à l’intérêt (trouver de la nourriture).
L’autrice et l’auteur jouent sur les mots et formules enfantines pour
revitaliser les signifiés perdus dans la stéréotypie du langage courant. En ce
sens, la pièce est une vraie œuvre littéraire, avec dédoublement des
personnages et acteurs ou actrices. La fin euphorique renoue avec la fonction
traditionnelle de transmission d’une idée morale. Mais il serait réducteur
d’étrécir cette pièce vivante à la générosité du magicien car c’est aussi une
invitation à laisser œuvrer en soi la fiction pour comprendre le monde.
Philippe Geneste
Documentaires
MARIN
Rose & REDOULES Stéphanie, Arthur et Merlin l’enchanteur, illustrateur Yann COZIC,
Milan, 2022, 32 p. 7€60 ; MARIN Rose &
REDOULES Stéphanie, Perceval
et la quête du Graal, illustrateur Yann COZIC, Milan,
2022, 32 p. 7€60
Ces deux livres ouvrent une nouvelle collection chez Milan, autour de la
légende du roi Arthur. Le premier retrace la naissance d’Arthur et ses
mystères, ainsi que le rôle de Merlin. On suit Arthur dans sa conquête du titre
de roi. Les deux dernières pages présentent un sommaire du texte latin puis
roman qui conte la légende. Le second volume met le jeune lectorat en présence
de Chrétien de Troyes pour suivre l’histoire de Perceval. C’est l’occasion pour
les autrices de décrire quelques principes de la chevalerie. Puis on entre au
château du roi Pêcheur, oncle de Perceval -mais celui-ci point ne le sait. Les
quatre dernières pages rappellent que Chrétien de Troyes n’a jamais achevé
l’histoire, et que des suites lui ont été données puis explicitent ce qu’on
appelle le graal.
Commission Lisezjeunesse
Biographie
VIDAL Séverine, Georges Sand,
l’indomptée, Rageot, 2021, 1239 p. 14€90
Séverine Vidal a réalisé un roman
biographique consacré à Amandine Lucie Aurore Dupin de Francueil (1804-1876).
S’adressant au jeune public (12/13-16 ans), elle a choisi de raconter l’enfance
de l’écrivaine, son adolescence et sa vie de jeune femme jusqu’à sa décision de
changer de nom pour publier ses ouvrages. Elle vit alors à Paris avec Jules
Sandeau (1811-1883) rencontré en 1830 chez des amis habitant près de Nohant,
les Duvernet. C’est avec Jules Sandeau qu’elle publiera ses premiers articles à
quatre mains dans Le Figaro, sous le nom de J. Sand et qu’elle
écrira Rose Blanche dont il est question dans le récit de
Séverine Vidal. Georges Sand, l’indomptée s’achève en 1832, au
moment où l’écrivaine doit choisir un nom d’autrice pour publier Indiana
que Jules Sandeau, par honnêteté, refuse de cosigner puisqu’il n’a pas
participé au processus d’écriture.
Particulièrement bien documentée,
cette fiction biographique des jeunes années de l’écrivaine fait la part belle
à la généalogie à la fois populaire et noble. Sa mère, Antoinette Sophie
Victoire Delaborde est la fille d’un oiseleur parisien. Elle a eu une première fille,
Caroline, avant sa rencontre avec Maurice Dupin fils de Louis Dupin dit de
Francueil et de Marie Rainteau. Celle-ci est la grand-mère, un des personnages principaux
du roman de Séverine Vidal. Maurice Dupin est le père d’un enfant naturel non
reconnu, Hippolyte Chariton, demi-frère, donc, de la jeune Aurore.
Après la naissance d’Aurore, Sophie et
Maurice Dupin ont eu un second enfant. La fiction biographique commence avec la
mort de celui-ci. Cette mort est suivie, huit jours plus tard, par celle de son
père. Séverine Vidal met en scène l’amour d’Aurore pour sa mère et les disputes
incessantes entre celle-ci et la grand-mère. En 1809, Sophie Dupin confie
Aurore à la grand-mère et va s’installer à Paris. C’est un traumatisme pour
Aurore, que le récit de Séverine Vidal met décrit avec force détails.
Le roman fait comprendre l’importance
de l’enracinement à Nohant de la future écrivaine. Lorsque, suivant en cela les
pas de sa mère, elle confiera, à Casimir Dudevant, son fils de 8 ans né de leur
mariage survenu juste après la mort de sa grand-mère (1821), et sa fille
Solange, deux ans, née de sa liaison avec un ami d’enfance, mais reconnue par
Dudevant, ce sera pour aller humer l’ambiance parisienne, découvrir la
révolution qui la pousse davantage vers le peuple, un peuple mystifié par ses
idées mal dégrossies de bienfaisance, de tolérance et d’humanisme. L’ouvrage
s’achève avec les premières publications d’Aurore devenue Georges Sand. Les
collégiens et collégiennes comme les lycéens et lycéennes apprécieront ce récit
qui, bien qu’écornant l’aspect historique, met l’accent sur la trame familiale.
Philippe Geneste
Bande dessinée
BRADBURY Ray, HAMILTON Tim, Fahrenheit 451,
traduction de Michel Pagel, Philéas, 2023, 152 p. 20€90
L’adaptation en bande dessinée de
l’œuvre probablement la plus marquante de Ray Bradbury (1920-2012), a bien sûr
entraîné des modifications de l’hypotexte (texte initial en prose). Mais Ray
Bradbury lui-même qui, en 2009, introduit le scénario de Tim Hamilton, nous
offrant un regard sur la manière dont l’auteur juge son œuvre cinquante-quatre
ans après la publication du roman.
D’une part, les rapports avec 1984
d’Orwell se trouvent soulignés grâce au travail du dessinateur Tim
Hamilton ; d’autre part, la folie guerrière de l’humanité y est dénoncée
avec insistance grâce au scénario du même Hamilton. Enfin, le dessin met en
avant les dangers de la propagande médicamenteuse du pouvoir qui drogue la
population à doses d’anxiolytiques.
L’aggravation de la répression au
niveau idéologique et au niveau physiologique serait donc une tendance de notre
temps, avec l’uniformisation en conséquence des esprits. À la critique de
l’aliénation des esprits orchestrée par un pouvoir totalitaire qui a institué
les autodafés en politique culturelle du divertissement généralisé (« on
organise, on surorganise des super-super-sports », « les
magazines sont devenus une agréable bouillie de tapioca à la vanille »
p.51 ; « que veut-on avant tout, dans ce pays ? On veut être
heureux, pas vrai ? On ne vit que pour ça, pour le plaisir, pour la
titillation, non ? » p.53), s’ajoute l’insistance sur un certain
pessimisme qui accompagne l’angoisse du personnage : « on ne peut
pas forcer les gens à écouter ». Le livre a pris, en vieillissant, une
dimension plus accusatrice du capitalisme : l’enjeu de l’intrigue et de la
révolte intérieure du personnage, qui suscite sa métamorphose de soldat du feu
en homme-livre gardien membre de la communauté humaine de la culture livresque,
n’est-elle pas au cœur de l’enjeu actuel autour des réseaux sociaux, des
messages en 150 signes (« pour remplir une seule colonne à lire en deux
minutes » p.50), et de l’intelligence artificielle ? Hamilton
joue de l’alternance entre les couleurs froides (un bleu glacé) et les couleurs
du feu, chaudes et dévastatrices. Ce mélange imite l’ambiguïté des personnages
car comme l’écrit Bradbury dans sa préface « chaque personnage (…) a
droit à son moment de vérité » (p.3). Mais la charge subversive du
livre est davantage soulignée encore par son actualisation dessinée en 2023
puisque le pouvoir y tend, comme les gouvernements impérialistes de par le
monde aujourd’hui, à concentrer l’attention des populations sur le « comment »
se font les choses, introduisant ainsi de longs nappages de discours techniques
et de science positive. Or, la subversion est dans la recherche du « pourquoi »
car comme le personnage figurant le pouvoir : « Si on se pose trop
souvent cette question-là, on finit vraiment très malheureux » (p.54). Et
le pouvoir et tous les conformistes vous déclarent fou. Ce lien entre la folie
et la subversion est magnifié par la transposition du genre romanesque en bande
dessinée.
Bien que le dessin soit fouillé, il y
a une volonté de rendre compte de la désagrégation du vivant. Il serait plus
juste, suivant en cela la classification proposée par Gérard Genette dans Palimpseste[1], de parler
de transposition du roman en bande dessinée que d’une adaptation. La
préface de Ray Bradbury qui donne la filiation intratextuelle de Fahrenheit
451 (les nouvelles qui ont été finalement préparatoires à l’écriture du
roman) va également dans ce sens. Dans la fin ouverte du livre, peuvent se lire
trois messages : un appel à la lucidité des dérives actuelles de la
science et des discours idéologiques ; l’affirmation de la nécessité de se
regrouper pour résister à l’uniformisation et comprendre ce qui se passe ;
enfin entreprendre, malgré l’impasse qui se dessine, une œuvre volontaire de
contestation.
Philippe Geneste
Album
THEULE
Larissa, Kafka et la poupée, traduit de l’anglais (USA) par Ilona
Meyer, illustrations de Rebecca GREEN, éditions des éléphants, 2023, 32 p.
14€50
Quel étonnement de rencontrer Kafka
(1883-1924) comme personnage central d’un album pour les petits enfants.
Larissa Theule a puisé dans une anecdote de sa vie, datant de 1923, alors qu’il
vivait à Berlin avec Dora Diamont, sa dernière compagne. L’anecdote est
celle-ci : il rencontre lors d’une promenade dans un jardin public une
petite fille qui pleure sa poupée perdue. Kafka, va alors, pendant plusieurs
jours, apporter à l’enfant une lettre de la poupée en allée. Le contenu des
lettres est inventé par Larissa Theule, sans contrefaçon du style de Kafka. Son
écriture simple et directe, sensible aussi, s’inscrit dans des pages à large
arrière-plan jaune légèrement ocre et au travail au crayon de couleur, gouache
de Rebecca Green. Au fil de l’histoire, la narration épistolaire cède la place,
un temps, à une narration omnisciente présente au début du récit. L’enfant
acceptera la disparition de sa poupée en même temps qu’elle comprend que Kafka
est malade et peu loin de la mort qui approche.
Derrière les voix de la narratrice, de
Kafka personnage épistolier, des dialogues entre Irma et Kafka en style direct,
c’est une quintessence du récit pour observer le monde qui se manifeste.
L’album sera lu avec ardeur par l’enfant, mais il pourra aussi faire l’objet de
riches échanges et lu plus tard, par l’enfant bien plus âgé.
Philippe Geneste