Anachroniques

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21/06/2026

Réfugiés climatiques ou de la migration, signe de l’humaine condition

DESVAUX Olivier, Les Amis du bois sans mousse. Un Refuge pour ourse, Didier jeunesse, 2024, 24 p. 14€

Voici un cinquième opus de la collection Les Amis du bois sans mousse exécuté avec la même délicatesse, la même intelligence de l’intrigue et une illustration à la peinture mêlant réalisme et sur-réalisme, jouant de situations inouïes qui font affleurer le fantastique doux et surtout le merveilleux. La situation finale revient à la situation initiale après un déséquilibre source de péripéties. Si, durant la moitié de l’histoire, on suit au présent les pérégrinations de l’ourse brune en migration vers le Grand Nord jusqu’à sa rencontre avec l’ourse blanche, Anouk. Un peu moins de la moitié restante est consacré au récit rétrospectif d’Anouk avant que la dernière double page réinstalle le lectorat dans le confort de la situation initiale retrouvée. Chacune des trois parties reposent sur l’amitié : le souriceau qui vient réveiller l’ourse brune de son hivernation mais qui la trouve grognon ; la rencontre au cours de la migration de l’ourse brune avec l’ourse blanche, elle aussi en migration, mais en sens inverse et l’amitié qui se noue entre les deux, enfin le retour d’ourse brune en son lieu de vie où elle retrouve ses amis qui l’attendent.

La thématique d’Un Refuge pour ourse est celle du dérèglement climatique qui a motivé les migrations des deux ourses. L’amitié irrigue le traitement du thème ; elle est le moteur affectif du récit. La rencontre sert de pôle de croisement des histoires des deux ourses, point de basculement, aussi, qui alimente la prise de conscience par les personnages de l’importance vitale de l’amitié au même titre que du besoin de se nourrir.

L’histoire est tendre qui met au premier plan la relation. Et le récit animalier étant volontiers anthropocentrique, c’est la relation humaine qui s’invite dans le thème de la migration et dans celui de la destruction de la terre par les hommes qui en dérèglent le climat.

Olivier Desvaux captive le jeune lectorat par son travail pictural de toute beauté, agrémenté par des dessins au trait en noir, blanc et gris. La facture des illustrations est classique ou semble telle, avec une volonté de tendresse jusqu’au bout du pinceau. Les deux ourses s’étant travesties l’une en blanc pour gagner le Grand Nord, l’autre en brun pour rejoindre les « grandes plaines vertes », un jeu de chaises musicales s’invite un moment dans l’album, avec l’humour afférant à la situation quand la pluie se met à tomber. Après la lecture d’Un Refuge pour ourse le petit à qui on lit l’histoire, l’enfant qui la découvre par lui-même, décident tous deux de suivre la série Les Amis du bois sans mousse.

 

WATANABE, Issa, Migrants, La Joie de lire, 2020, 36 p. 23€

Ce récit purement graphique est une allégorie de la tragédie des personnes chassées de leur pays par la guerre, les conditions climatiques dévastatrices, l’appauvrissement économique ou le dépeçage des infrastructures vitales. L’allégorie repose sur le récit animalier qui s’énonce en une fable. Pouvant être lu à tout âge, il faut insister sur l’importance, avec les petits enfants et les plus petits, que revêt l’accompagnement de la lecture par un adulte : il s’agit de stimuler chez l’enfant la verbalisation de ce qu’il voit, de susciter les autres pistes de compréhension. Un récit graphique se prête plus particulièrement à cet exercice de lecture empathique avec l’enfant. 

L’auteur a choisi la non couleur de la clandestinité, le noir, celui des nuits où on marche à l’abri du repérage des gardes-frontières, celui de la tragédie car rôde la mort. Et au fil des pages, la tension monte comme si la horde des animaux, migrants réfugiés, bombardés, déplacés, apeurés, violentés, affamés, exilés, rescapés, noyés, sans-papiers, disparus, s’enfonçait toujours davantage loin de la liberté pourtant recherchée.

Cette allégorie de la vie des apatrides est une sonnette d’alarme sur la condition inhumaine qui leur est réservée. Elle est une déclinaison d’un monde morbide, dont le personnage, mouche cadavérique du coche migratoire, est le symbole. L’arrière-plan du paysage nocturne figé, cette forêt à la traversée infinie, renforce l’idée de la prison des peuples que devient la Terre. Les personnages, pourtant, poursuivent la route empruntée par les humains depuis le fond des âges, celle de la migration qui fut aussi celle de la civilisation de l’espèce.

Un chef d’œuvre.

Philippe Geneste

 


03/05/2026

Ces futurs qui frappent à nos portes

PIQUEMAL, Michel, Et Si Demain…, le muscadier, 2026, 185 p. 15€50

Sont rassemblées dans ce volume l’ensemble des nouvelles parues initialement dans deux ouvrages séparés en 2015 et 2020. L’initiative est heureuse d’autant plus que Michel Piquemal est l’auteur d’une œuvre cohérente et importante du secteur de la littérature pour la jeunesse.

Dans ces nouvelles, il actualise dans le secteur jeunesse, les grandes problématiques du futur, celles abordées durant l’âge d’or de la science-fiction et celles contemporaines qui bouleversent déjà le quotidien des vies. L’auteur les articule à quelques autres thématiques propres aux sociétés capitalistes, par exemple avec le personnage James Graham (dans Pas de chichis pour les chihuahuas), double de l’illustre Gaudissart de Balzac, représentant de commerce, habile publiciste et héros du commerce compris comme capacité à vendre des produits sur la base d’images de fiction données comme réalité vraie. L’obsolescence programmée est au cœur de La Puce de Panurge, où les technologies de surveillance sont au service des profits des grandes firmes capitalistes. Avec Le Grand Marché carcéral, c’est la question de la déterritorialisation des prisonniers dans des pays tiers qui fait surface ; et La Convocation fait réfléchir sur la surveillance par l’informatique, le numérique et la vidéo par reconnaissance faciale : le demain du livre est bien l’aujourd’hui de nos sociétés…

Il en va de même avec Spy for you où c’est le traitement des données personnelles à l’heure des réseaux sociaux qui est en cause, ou encore avec À l’abri du monde extérieur où la maison connectée crie vengeance… C’est aussi de la suprématie de l’informatique et de l’intelligence artificielle sur les humains dont parle Homo cretinus. Quel réalisme contemporain, aussi, avec Les Chevaliers blancs ! On y assiste à la réunion d’un conseil d’administration réunissant des organismes de fonds de pension anticipant les faillites futures de leurs avoirs immobiliers et préparant le déplacement en conséquence de leurs placements : le capitalisme financier se rit des populations, de la dégradation de la planète, les yeux rivés sur leurs profits et la gestion de leur fortune. Et la raison d’État fait de même dans Nos Frères à quatre pattes. Si Du plomb dans l’aile des pigeons réactive le mythe des alchimistes à l’ère du profit et des tabloïds, On lui a vu la lune dépeint le détournement de la création d’un inventeur désintéressé par une firme commerciale. Dans la même veine, Le paradis des oiseaux rappelle les méfaits inhérents au colonialisme, une structure économique, sociale, scientifique qui dépasse les sentiments des explorateurs. Le Président de transition imagine un monde où gouvernent les multinationales et Candide 2064, à la manière d’un conte de Voltaire, interroge le culte de l’enrichissement qui prévaut sur la terre par contraste avec l’exotisme d’une société du prêt généralisé entre membres de la société favorisant l’égalité.

La Loi des 65 réactive le thème de la surpopulation (Soleil vert, l’œuvre de Ballard sont en ligne de mire) à travers la problématique de l’euthanasie. L’Éternité pour punition traite de l’immortalité, cette increvable thématique de la littérature fantastique remise au goût du jour par le transhumanisme. L’engouement pour les tests génétiques dans une société obsédée par le risque de croisement entre descendants des Néanderthaliens et descendants de Sapiens, est au fondement de 100% sapiens, une nouvelle glaçante. Les manipulations mentales sous couvert de thérapie d’effacement de la Mémoire négative sont au cœur de Faut-il interdire les NME ? Dans Ecole-buissoniere.com, l’éducation n’évite pas son absorption dans le tout numérique qui fabrique des décrocheurs. Les dangers que font courir à l’humanité la science et l’exploitation de la terre sans vergogne se retrouve dans Le Cauchemar des glaces. Et Si Demain… interroge aussi le lien paradoxal des avancées technologiques et des retours à des formes barbares de plaisir ; c’est le sujet de Morituri te salutant. Quant à Un Tramway nommé désir, il est une parodie de l’homme augmentée sur fond de volonté de séduction du personnage principal.

Si l’ouvrage de Michel Piquemal entre dans des alternatives à la fin programmée de la planète avec Je Fais ma part, l’essentiel des récits dessinent un monde imaginaire plutôt sombre pour les populations laborieuses.

Et Si Demain… est une encyclopédie de poche qui ouvre le jeune lectorat à l’interrogation de ces imaginaires du futur que leur impose la société contemporaine et les firmes de la high tech et autres Silicon Valley : tri génétique, dictature des puces, manipulation des esprits, finalités insues de la domotique et des objets connectés, enjeux de la conquête spatiale renouvelée, enseignement par les nouvelles technologies, pouvoir des multinationales contre les pouvoirs d’État, nouvelle définition de l’intimisme, les organismes internationaux comme miroir aux alouettes des préventions climatiques, écologiques et humaines, le transhumanisme, l’augmentation de l’humain, …, bref une chronique pré-anticipative du monde dans lequel nous vivons.

Philippe Geneste

 

05/04/2026

Terrestre avant tout

               dans  la fiction

WILMET Aurélie, Ramson & Aki, CotCotCot éditions, 2026, 3+48 p. 18€50

L’enfant qui prend le livre se réjouit par avance d’une histoire animalière. La couverture ne lui ment pas. Pourtant elle ne dit pas tout. Car Si Ramson est un vieil ours, qui est Aki, cet Aki qui s’inquiète de l’hivernation prolongée de Ramson ? Il faut tourner les pages pour que peu à peu la forêt désignée à la troisième personne soit personnifiée puis prenne la parole, assumant alors son nouveau statut. Le livre se lit aux petits, mais des plus grands gagneront en joie de le lire par eux-mêmes. Tout est doux dans cet ouvrage, le récit prend son temps, l’enfant lecteur a tout son temps pour comprendre et deviner, tenter des interprétations.

Parmi les constituants du livre imagé, nous avons relevé l’orientation des mouvements. L’analyse de ces derniers permet de constater la prévalence donnée à l’étendue, au parcours horizontal. Le second mouvement important est celui de l’éveil, celui de la station debout, de l’émergence. La plongée et la circulation arrivent loin derrière. L’album privilégie donc la dimension spatiale terrestre. Or, l’autrice écrit un hymne à la forêt, autant qu’au fragile équilibre écologique de la planète. De nombreuses pages suscitent l’émerveillement du lectorat quant à la complicité des éléments naturels, animaux, vent, eau. L’incendie qui ravage la forêt Aki souligne l’éphémérité de la nature sous les coups de butoir de l’humanité hypertélique.

L’album Ramson & Aki repose sur la personnification de la forêt dont le nom toponymique devient prénom. Le vieil ours, lui-même, selon la tradition des livres de jeunesse, possède aussi un prénom. Et l’une et l’autre parlent… La personnification est instrumentale en ce que l’autrice cherche à provoquer l’identification du jeune lectorat avec les deux personnages et les autres éléments naturels qui peuplent l’album. Pour le dire avec les mots magnifiques de Fontanier (1), la personnification était une expression par fiction d’une inquiétude profonde pour le devenir de la nature. La forêt canadienne (Pimachiowin Aki) est personnifiée en devenant une voix, donc en devenant une entité de la vie au même titre que les humains et les animaux. La personnification d’abstraction englobe la terre entière, le paysage prend alors la dimension de la planète. Ramson & Aki devient un album du vivant contre les forces de la destruction symbolisées par le feu déclenché, même si ce n’est pas dit, par l’humain, puisqu’il est question d’incendie.

Grâce à l’accès direct au sens proposé par l’articulation du texte et de l’image, l’album d’Aurélie Wilmet ne présente aucune difficulté pour les tout jeunes lecteurs. Le sens littéral est en soi une histoire touchante et déchirante. L’enfant, par les relectures de l’album, glisse peu à peu vers le sens figuré. Il y a tant de choses à saisir : le silence de la forêt calcinée, le cycle de la vie avec la présence de l’ail des ours, personnage secondaire mais personnage repère pour la narration, la connivence des éléments, des plantes, des arbres, des animaux, suggérant la nécessaire symbiose du vivant et du non-vivant

Philippe Geneste

(1) Fontanier, Pierre, Les Figures du discours, introduction par Gérard Genette, Paris, Flammarion, 1977 (1ères éditions 1920 et 1930), 505 p. – p.111.

 

                dans le documentaire

HOUSSAIS Emmanuelle, Sous mes pieds, éditions du ricochet, 2026, 34 p. 17€

Un nouveau livre documentaire à recommander. Les éditions du ricochet offrent à la jeunesse de belles éditions au texte clair, à l’illustration utile et généreuse, à la mise en page qui sollicite l’activité cognitive des lectrices et lecteurs de l’école primaire. On peut aussi lire le livre avec des plus jeunes, encore non lectrices ou non lecteurs en les faisant participer au repérage de ce dont parle l’ouvrage. Et Sous mes pieds scrute la microfaune (invisible à l’œil nu), la mésofaune (0,2 à 4 mm) et la macrofaune (de 4 à 80 mm) qui grouillent dans les premiers centimètres du sol... l’autrice nous apprend qu’un « quart de la biodiversité de la planète se trouve » là.

L’ouvrage s’en tient à un même périmètre du sol, près d’un pommier. Il procède par coupes afin de montrer les êtres vivants sous ce sol. L’enfant pourra repérer le ver de terre (trois espèces), le petit nacré, le tardigrade, l’anax empereur, le carabe des bois, la mante religieuse, la cicindèle, le téléphore fauve, l’argiope frelon et bien d’autres créatures auxquelles, habituellement, on ne prête guère attention. Grâce à l’illustration, mais aussi, répertoriés sur la double page de garde, l’enfant rencontrera, au-dessus du sol, la grande limace, le chardonneret élégant, le pinson, le rouge-gorge, le hérisson, l’abeille, le papillon souci.

Une nouvelle fois, les éditions du ricochet, en s’appuyant sur une illustration simple et rêveuse, tendre et attentive, s’adressent avec exactitude au jeune lectorat. Le livre est un plaisir de lecture, une source de jeu et de recherches des créatures souterraines, un livre d’instruction qui fait aimer la terre et invite à en prendre soin.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

23/11/2025

De l’humanité mise au défi de se retrouver

CRAUSAZ, Anne, L’Imagier des sens, 2ème édition, éditions askip, 2023, 56 p. 18€

Pourquoi revenir sur un album, paru il y a trois ans pour sa première édition ? Parce qu’il est encore disponible, bien sûr, mais aussi, parce que son haut niveau de création mérite d’être plus amplement connu et reconnu. À la première lecture, ne cachons pas que nous pensions que les peintures pleine page, qui donnent une empreinte sensitive à l’album, nous ont semblé être réalisées principalement à l’aquarelle. Or c’est une erreur. Anne Crausaz a travaillé les quarante illustrations de l’album à la gouache. Les transparences, les fondus, les superpositions, les glissements, les interpénétrations, les effacements brumeux, les apparitions qui s’esquissent en silhouettes assertives de personnes, de paysages, de roches, de végétaux prises dans la matière aérienne, aquatique, terrestre et de feu, signifient l’appréhension du monde par les sens.

L'Imagier des sens aborde les quatre éléments à partir des cinq sens. S'inspirant de la nature qui l'entoure, l'illustratrice revient dans ce livre au dessin à la main pour aller au plus près des sensations, à l'essentiel. Les quatre sont appréhendés au quotidien par l'enfant depuis tout petit. On apprend d'abord à les nommer. Très présents dans les premiers apprentissages, ils deviennent peu à peu tellement inhérents à nos expériences que nous n'y prêtons plus vraiment attention. Il semble pourtant plus important que jamais de les garder en émoi et de réapprendre à vivre avec – et pas contre – les éléments.

Chaque élément privilégie une sensation et c’est là que le texte intervient, orientant la lecture des images, la dédoublant en quelque sorte.

C’est l’odorat, le toucher, la vue, l’ouïe et le goût pour l’air.

C’est le goût, l’ouïe, l’odorat, la vue, le toucher, pour l’eau.

C’est la vue, l’odorat, le toucher, le goût, l’ouïe pour la terre.

C’est l’odorat, le goût, le toucher et l’ouïe pour le feu. Le vœu est peut-être destiné à l’absente, la vue ?

Odorat

Toucher

Vue

Ouïe

Goût

Goût

Ouïe

Odorat

Vue

Toucher

Vue

Odorat

Toucher

Goût

Ouïe

 

Goût

Toucher

Ouïe

 

L’album récuse la répétition, chaque sens est différemment positionné dans le traitement des éléments. L’effet est d’interdire une dominante. Dans le dernier élément traité, le feu, on peut interpréter l’ellipse de la vue par un clin d’œil à la forme qui privilégie le visuel des peintures.

Chaque planche, le terme confient mieux à celui de page, invite le jeune ou non jeune lectorat à entrer dans l’imaginaire du pictural. Le texte dès le premier élément traité (l’air) l’explicite : « suivre du regard les nuages qu’il déplace et imaginer ». En conséquence, « Faire un vœu », qui clôt l’ouvrage, ne revêt aucune dimension mystique, mais bien celle d’un vouloir, celui d’exercer le pouvoir des sens et l’enraciner dans la travail pictural et graphique, dont la vue ne saurait être absentée…

Cet éloge des sens s’ancre dans une actualité où les catastrophes rappellent (devrait rappeler ?) à la conscience humaine la nécessité de prendre en compte la nature. Or, la nature se manifeste par ces quatre éléments appréhendés par les cinq sens. L’humain est un être de sensations, un être sensible, un corps et un esprit qui le pense et pense. Adressé aux petits enfants, l’album les conforte dans leur appréhension sensitive du monde et les emmène d’autant plus aisément dans ce voyage imaginaire que dessine et conte L’Imagier des sens. Le genre de l’imagier endosse le genre de l’album. Ce glissement générique équivaut à une nouvelle définition du genre : l’image et le texte se correspondent, comme dans l’imagier, à condition de saisir les correspondances dans le sens poétique, tel que Baudelaire l’a insufflé à la poésie. La correspondance est d’ordre de l’imaginaire ; l’espace mental se nourrit de l’espace physique, ils s’abouchent, s’envoûtent, se chevauchent, s’entrecroisent, s’appellent, et la personne, la lectrice, le lecteur les jouent, les rejouent, s’y projettent, les transforment sûrement, les accommodent, s’y assimilent.

Éloge des sens L’Imagier des sens est une invitation faite au lectorat à reconnaître ses émotions, à les réidentifier. Pour cela, les cinq sens multipliés par les quatre éléments proposent leur vingt doubles-pages comme une algèbre de la vie humaine sur la planète Terre sise en l’univers. Un chef d’œuvre à offrir à tout enfant, un livre à lire et relire, à goûter, à sentir, à toucher, à regarder pour entendre la pulsation des cœurs venus du fond des temps de l’humanité, une humanité mise au défi de se trouver et d’éviter les délitements où le cours du monde l’entraîne.

Philippe Geneste

16/11/2025

Géopolitique de la terre

DONY, Aurélien, Cric ! Crac ! Les taupes passent à l’attaque, illustrations Nina Neuray, CotCotCot éditions, 2025, 60 p. 16€25

Ce récit animalier fait se joindre animaux sauvages et êtres humains, préoccupation écologique de la vie naturelle et préoccupation écologique pour la vie humaine. Le travail des peintures et encres de Nina Neuray portent avec une haute intensité le propos que développe Aurélien Dony d’une plume humoristique, poétique et tendre. Le livre se lit comme un roman en prose, l’écrivain s’appuyant ostensiblement sur la poésie y compris en sa forme classique versifiée et rimée, à laquelle il mêle des vers libres. Le texte en liberté circule dans les généreuses illustrations aux tons sombres, aux formes inquiètes et perturbées, d’un réalisme joyeux pour la représentation des personnages et d’une abstraction torturée pour la représentation de la terre et des dommages qu’elle subit.

Ce qui est notoire est que jamais dans l’illustration ni dans le texte n’apparaît la cruauté de la situation. L’auteur et l’illustratrice traitent d’une question tragique, la destruction de la terre et de l’ensemble du règne du vivant qui s’y est développé, mais ils ont soin d’éviter toute fascination de l’effroi. Du même coup, la sensation engendrée par l’art d’écrire et l’art de peindre et dessiner laisse la place à l’œuvre de la cognition. Ce passage de relai est assez rare, dans un album. Mais celui-ci s’adresse peut-être plus aux lectrices et lecteurs qu’aux enfants non encore initiés à la lecture.

L’album est épais ; il s’offre avec générosité à ces jeunes lecteurs, mais aussi aux non lecteurs à qui l’adulte raconterait l’histoire. Les soixante pages content une fable écologique, une fable critique qui campe un univers d’effroi quant au rapport à la matière et de tendresse quant aux rapports qu’entretient le personnage principal avec ses congénères et autres protagonistes du règne du vivant.

La couverture cartonnée, la reliure solide, ajoutent à l’efficacité de l’histoire le confort tactile et pratique de la lecture.

 

MEYNIER Fiona, Tractopelles, CotCotCot éditions, 2025, 48 p. 17€

L’abstraction et l’ellipse peuvent-elles atteindre le jeune lectorat ? Cet album proposé avec hardiesse par CotCotCot en fait le pari. S’il y a bien le fil d’un récit, puisque se déroule « un discours intégrant une succession d’événements d’intérêt humain dans l’unité d’une même action » (1), il faut beaucoup d’imagination au lectorat pour relier entre elles les doubles pages et les événements qu’elles représentent ou qu’elles contiennent sans les représenter explicitement. Certes, les magnifiques illustrations s’interpénètrent au texte pour étayer l’interprétation de la lecture, mais bien des éléments sont en suspens. La discordance des temps entre le début et fin de l’histoire (avant 1914 ou 1915, un enfant en luge qui tombe à cause d’une bosse provenant de la présence d’une pelle ; le même enfant revenant « quelques années plus tard » – donc autour de 1919 ou 1920 – sur les lieux) et l’exposé de l’évolution des engins de terrassement depuis la première guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, ne peut que déstabiliser le jeune lectorat (surtout que cette partie met en scène le globe-tracteur d’un certain Claude, qu’on imagine être l’enfant ayant atteint soixante ans). Cette discordance des temps a déstabilisé la commission lisezjeunesse.

Il n’en a pas été de même de l’historique documentaire par le récit, approfondi par les feutres, la gouache et la peinture à essuie-tout, qui suscite la réflexion sur la transformation du paysage, sur le travail humain effectué sur le sol, sur l’attention à porter à ce qui nous entoure pour y déceler des traces du passé, des leçons pour l’avenir aussi.

Tractopelles pourrait être nommé album expérimental pour jeune lectorat. Le travail graphique et pictural emporte une poésie saisissante, faisant primer la fiction sur le documentaire. Les strates interprétatives du livre semblent autant de paliers d’entrée qui confondent les corrélations habituelles entre le genre de l’album et les petits enfants. Tractopelles s’ouvre en âges à un large lectorat.

Philippe Geneste

(1) Brémond cité par Bya, Joseph, « Persistance de la biographie », Le Discours social. Cahiers de l’Institut de littérature et de techniques artistiques de masse, n°1, août-septembre 1970, pp.23-32 – p.25.

 


12/10/2025

La littérature contre ce qui broie

FONTENAILLE Élise, Julien de la Révolte, rouergue, 2025, 93 p., 11€50

Élise Fontenaille œuvre aux confins du nouveau journalisme et du récit de reportage, tissant des histoires vraies dans l’étoffe de la fiction, puisant dans la distance dont la littérature irrigue le réel le poids des argumentations sociales qui s’affrontent, des comportements humains qui se confrontent, des visées politiques, écologiques qui s’entrechoquent.

Le 20 mai 2017, à Sailly, en Saône et Loire, en plein cœur du Bourgonnais, un agriculteur de 37 ans est assassiné par les gendarmes. Son délit : questionner l’obsession de la traçabilité du bétail et la lutte contre l’agro-business qui empoisonne les terres, pressure les paysans, fait régner la terreur dans les campagnes à l’encontre des récalcitrants. Jérôme Laronze en est un, puisqu’il pratique l’agriculture biologique contre tous les dogmes de la FNSEA et de tous les gouvernements qui la couvrent. Les services de la mal nommée Direction Départementale de la Protection de la Population (DDPP) traquent les bêtes de son troupeau, accusent l’agriculteur, désormais porte-parole de la Confédération paysanne du département, de ne pas les avoir toutes déclarées. Le 11 mai, excédé, n’en pouvant plus, Jérôme Laronze fuit son domicile pour fuir les contrôleurs. Repéré au bout de neuf jours, les gendarmes l’abattent de deux balles dans le dos, et d’une troisième au flanc… En 2025, l’instruction de l’affaire n’est toujours pas bouclée (1)…

Élise Fontenaille bâtit sa fiction sur de nombreux détails avérés dans la réalité. Par exemple, la cheffe de la délégation de la DDPP était bien une cheffe, son comportement et celui de son administration relevait bien du harcèlement et de la morgue contre l’agriculteur hors les clous. Mais la fiction a sa propre cohérence, elle nécessite la construction d’une distance d’avec le réel pour mieux pénétrer la logique des faits. Julien Vauquier remplace Jérôme Laronze, Elen Rivière, la fugueuse n’existe pas. Ainsi, au début, Julien de la Révolte prend une allure de conte, avec cette jeune fille qui arrive par hasard, déboussolée, dans une ferme hors du temps avec un fermier hors des normes.

Le roman prend alors l’allure d’un récit d’apprentissage, la jeune Elen Rivière devient peu à peu fermière, bénéficiant des conseils de l’éleveur solitaire et de ses amis écologistes anti-productivistes. Le lieu se fait utopique, des règles neuves y sont expérimentées, des relations humaines souveraines s’y construisent. Hymne à la nature, le récit est aussi une ode à la littérature capable de pénétrer le cœur des humains, de saisir les nécessaires liens de sympathie totalement réfractaires aux relations d’intérêts et de profit. L’écriture est précise, comme toujours chez Fontenaille. Le rythme des phrases est abrupt, les paragraphes ficelés, alors qu’un art exceptionnel de l’évocation se fait enveloppant, tendu sur la corde d’un suspense savamment orchestré.

Philippe Geneste

Note : (1) Plusieurs sites relatent l’affaire dont : https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_J%C3%A9r%C3%B4me_Laronze. et https://larotative.info/jerome-laronze-chroniques-et-etats-3390.html

 

21/09/2025

Terre et toile ou la fabulation de l’art

DOOREN Edith van, Mémoires minérales, CotCotCot éditions, 2025, 24 p. 10€90

Cet ouvrage peut être un album de petit format, un album de poche. Il peut être un conte, dont la formule inceptive « Ça se passerait » semble le pendant du Il était une fois. Mais le livre peut être aussi une suite poétique où texte et aquarelles s’abouchent en une propédeutique à la narration. Le titre lui-même laisse ouvert le choix du genre auquel rattacher Mémoires minérales. En effet, le pluriel du substantif du titre semble orienter vers une lecture séparée de chaque texte et de l’image qui l’accompagne, quand le texte occupe la page de gauche et l’image la page de droite, mais d’autres fois, c’est le texte qui accompagne l’image. Il se crée ainsi, non pas un brouillage de l’énoncé global mais une invitation à traverser les vecteurs de la fonction sémiotique (écriture, peinture et dessin). Nous y reviendrons.

Nous avons parlé de propédeutique à la narration, cela mérite quelque explication. Tout le texte est écrit au conditionnel présent. Ce temps est en conformité avec l’histoire qui vient mais qui encore n’est point advenue. C’est une histoire qui n’est pas formée, qui se forme, ou mieux dont la forme est en surcharge d’hypothèses. Et celles-ci s’offrent à l’interprétation. L’éditrice parle de « songe », on pourrait aussi parler de fabulation. Une histoire est un à venir qui se livre à la sagacité de qui la lit. Il faut au lecteur retenir en son esprit les hypothèses de sens qu’il construit, page à page, par l’interaction du dessin, des peintures évanescentes, et du texte, par l’entrecroisement de ce qui se donne à voir et de ce qui se donne à imaginer dans les propositions qui se nouent et s’enchaînent.

L’album d’Edith van Dooren semble, à chaque double page, proposer un énoncé pictural et scriptural, disons picto-scriptural, à la reflexion du lectorat, participant actif de la constitution de l’histoire. Et, depuis l’interprétation livrée en réponse, la lecture se poursuit tout autant que l’écriture reprend sa marche. Mais c’est toujours comme si l’énoncé picto-scriptural du livre allait au-devant de la réponse interprétative de son lecteur. En même temps, la double page tournée, cet énoncé peut réorienter la réponse interprétative qui ne cesse d’évoluer, aux confins de ce monde hypothétique qui se propose plus qu’il ne s’affirme. 

L’album propose de toucher à la radicalité du sens, si on accepte de nommer ainsi le moment inorganique de toute histoire, le moment où elle reste à naître puis les moments où, rassemblant des matériaux épars, elle se constitue peu à peu. Mémoires minérales serait alors un avant-texte de toute histoire où le merveilleux se poserait en horizon d’attente. Les métamorphoses qui surviennent plaident en faveur de cette interprétation, tant au niveau du dessin que des jeux rhétoriques (métaphores). Pourtant, voici que s’installe le vraisemblable romanesque de la rencontre amoureuse… somme toute, alpha et oméga de la littérature occidentale… À quel horizon s’accrocher ? Difficile à dire, sinon conseiller de revenir au conditionnel du texte, cette hypothétique fiction figurée, avec insistance, par la morphologie verbale : l’histoire élaborée par la lecture est une histoire à venir mais non advenue, toujours en horizon d’attente. Les amoureux qui se retrouvent « pour ne rien se dire » jouissent aussi comme les lectrices et lecteurs de l’horizon silencieux de la fabulation d’art. 


FAUCONNIER, Cézanne, sur la route de Cézanne, dessin et couleurs ARÉ, Glénat, 2025, 56 p. 15€50

Comment présenter la biographie d’un peintre au jeune lectorat (à partir de 11 ans) ? Dans cette bande dessinée, Fauconnier imagine une structure fondée sur la mise en abyme. Un peintre amateur, de la région d’Aix-en-Provence, et suite à la perte de son fils, s’enferme dans une compulsion de peinture sur les pas de Cézanne à qui il voue un culte. Arrive de la région parisienne, une famille monoparentale, une mère et sa fille, qui loue une maison à la sortie d’Aix vers le Tholonet. Le Tholonet, c’est le chemin de Cézanne qu’il empruntait pour peindre la montagne Sainte-Victoire.

Comme Cézanne, la petite fille de 11 ans subit le harcèlement scolaire de par ses origines et son goût du dessin et de la peinture. Elle va se nouer d’amitié avec le peintre amateur, le vieil homme silencieux mais prodigieusement fascinant quand il raconte la vie de Cézanne. Voilà le schème installé de la biographie dessinée. Aré joue d’une proximité des formes, couleurs et lumières de la peinture de Cézanne, pour envelopper le jeune lectorat dans une atmosphère, une ambiance propice à ce qu’il assimile la leçon d’une vie peu ordinaire. Comme c’est le vieil homme qui raconte, la biographie est allégée des sources que, normalement, elle doit décliner. Ce schème est celui de la biographie classique contant le roman d’une vie. Le scénariste choisit des « événements d’intérêt humain » qu’il monte en « unité d’une même action » (1). Le mouvement de la biographie, que l’auteur constitue, est celui de l’arrachement du personnage (Cézanne) à l’histoire et à la société. L’évocation de l’amitié de Cézanne avec Zola ne trouble pas ce schème mais l’agrémente d’une touche culturelle supplémentaire. C’est le mouvement individualisant de la biographie, celui qui préside, en général et classiquement, au genre. La fin de la vie de Cézanne, son œuvre complet, y « tient pour la vérité du commencement » (2).

Le discours de Fauconier est monosémique, édifiant une vie en destin. Il est servi par la magnificence des illustrations d’Aré. L’album est efficace car le jeune lectorat s’identifie ou au moins épouse durant la plus grande partie de l’histoire les sensations et sentiments de la jeune héroïne de 11 ans (ce n’est qu’à la fin qu’on la retrouve adulte, ayant trouvé une profession en lien avec sa passion de la peinture). Surtout, l’intelligence du scénario permet d’embarquer le lectorat dans l’histoire de la jeune héroïne, traitant ainsi la biographie de Cézanne sans la lourdeur d’un document soumis à vérification des références. Cézanne, sur la route de Cézanne est d’abord une fiction et ensuite se recouvre d’une biographie. Nul doute que les bibliothèques des écoles primaires et les centres de documentation et d’information auront à cœur de proposer le livre dans leurs rayons.

Philippe Geneste

(1) Bia, Joseph, « Persistance de la biographie », Le Discours social, cahiers de l’Institut de Littérature et de Techniques artistiques de masse, n°1, août-septembre 1970, pp.23-32 – p.35 ; (2) Sartre, Jean-Paul, Les ot, Paris, Gallimard 1980 (1ère éd. 1964), 215 p. – p.169.

 


14/09/2025

Par l’humour

L’humour est très présent en littérature de jeunesse. Parfois, c’est l’effet de l’univers naïf proposé par les auteurs et autrices qui le provoquent. Quoi qu’il en soit, l’humour permet d’aborder des domaines divers, parfois difficiles d’accès au lectorat visé. C’est pourquoi on peut le rencontrer dans l’album, bien sûr, afin de renforcer la joie de lire, mais aussi dans la bande dessinée, il y est même inscrit à ses origines, ou encore le documentaire.

 

Gazzellini, Adriano, Le Pélican, Kaléodoscope, 2025, 40 p. 14€50       2039 signes

L’album est le genre le plus inventif du secteur du livre pour la jeunesse. Les innovations s’y succèdent et s’y ancrent, si bien que plus la lecture est accompagnée, plus elle oriente les enfants vers une mise en regard des albums entre eux. Certes, les petits enfants ne jouent pas consciemment de l’intertextualité et certes, aucune (à notre connaissance et nous apprécierons tout démenti à cette affirmation) étude auprès d’enfants n’a été menée sur la question. Toutefois, il est certain que l’accoutumance de l’enfant aux albums ne peut que forger son éveil à des situations similaires, à des tonalités convergentes, à des compositions qui se croisent.

Le Pélican est un récit animalier autant qu’un récit à orientation réaliste. Sa spécificité est, en croisant ces deux caractères, d’ouvrir l’univers créé au surréalisme (dans le manifeste du 27 janvier 1925, les surréalistes ne parlaient-ils pas de forger « un moyen de libération de l’esprit et de tout ce qui lui ressemble » ?). C’est souvent que le surréalisme s’immisce dans le genre, de l’album, perpétuant cette école poétique (picturale aussi, mais dans une bien moindre mesure). Les dessins d’Adriano Gazzellini sont essentiellement réalistes mais d’un réalisme naïf qui glisse vers l’humour, appuyée qu’ils sont par le motif de l’histoire. Mais cette naïveté est trompeuse : les points de vue changeant, la géométrie de la composition des planches, le jeu des plans relèvent d’un art savant.

L’inouï de la situation centrale, un pélican qui se niche dans la chevelure abondante et bouclée de Madame Marceline, introduit l’humour en même temps qu’autour d’elle se structure l’intrigue.

Le jeune lectorat rit, rit de Madame Marceline, rit de la posture du pélican, planche après planche, s’amuse de la situation suffisamment pour accompagner la révolte de l’héroïne-nichoir de pélican. Le coup de théâtre, qui est un coup de colère, va renverser la situation introduisant une morale à la fable : l’excentricité dépend du jugement des autres et de nouvelles normes de coiffure, d’existence, de comportement social peut donc se transformer. Il suffit que la situation se reproduise… à bon jeune lectorat salut pour saisir ce dernier trait….

Philippe Geneste

LAHOCHE Salomé, Ancolie, Glénat, 2025, 128 p. 23€

Du scénario au dessin, Salomé Lahoche orchestre, assistée à la couleur par Thaïs Guimard, à l’ensemble de l’œuvre. Sa bande dessinée s’adresse aux filles et garçons en âge de préadolescence et d’adolescence, et peut être lue par de plus vieux. Il y est décrit la vie d’une sorcière reine des gaffes et qui est en passe de perdre son statut… Car le livre détaille savamment les règles de l’art et surtout de la corporation. Pour ne pas sombrer, Ancolie va alors fomenter une technique de « bonne » sorcière, venant enrichir la figure féministe d’une figure et anti-sexiste et sociale luttant contre les inégalités. Elle met au point, enfin, un sortilège de la compassion censé sauver le monde. Le dessin, très fanzine, est saturé de traits, de détails avec, en moyenne, un grand nombre de cases par planches et une multitude d’inventions graphiques. Le livre s’achève sur une utopie en bande dessinée muette.

Commission lisezjeunesse

 

TER HORST Marc, Prout, la planète se réchauffe ! illustratrice Yoko HEILIGERS, Milan, 2025, 32 p., 11€90

Parler du réchauffement climatique aux petits, à partir de 5 ans, n’est-ce pas une gageure ? L’illustration joue, ici, un rôle majeur pour rendre accessible et attrayant l’album de beau format. L’illustratrice joue de la stylisation et du réalisme, crée des montages judicieux et humoristiques, traite les images avec des couleurs sobres bien que contrastées, jouant avec les arrières fonds qui souvent réfèrent à une part du discours verbal sur eux surimposé.

Quant au texte, Marc Ter Horst n’arrive pas à introduire les problématiques dialogisantes. Son discours se cantonne alors à celui, officiel, cherchant à rendre crédible une lutte écologique contre le réchauffement climatique dans les conditions actuelles de l’économie capitaliste, en changeant, seulement, quelques critères. Ce discours parie sur la science. Par exemple, il est écrit qu’« il existe de plus en plus de solutions pour diminuer l’épaisseur de la couche de gaz », mais il n’est pas écrit que de plus en plus la planète s’enfonce dans l’intenable des pollutions en tous genres. L’auteur semble convaincu que la responsabilité du réchauffement climatique repose sur les individus (« Plus nous serons nombreux à agir, plus nous serons efficaces ») : mais peut-on faire l’impasse sur la discordance entre les pays riches qui polluent sans restriction pour conserver leur mode de vie et les pays pauvres ? Peut-on faire l’impasse sur la responsabilité première des États, des organismes internationaux et peut-on ne pas s’interroger sur les intérêts de qui ces derniers agissent ?

Alors, c’est sûr, parler du réchauffement climatique dans un album documentaire qui nécessite de l’argumentation, est une gageure quand il s’agit de s’adresser à de petits. Le problème est que la simplification efface la vulgarisation et risque à tout instant de tordre le cou à la vérité des faits.

Commission lisezjeunesse & Philippe Geneste

 

 


27/04/2025

De la catastrophe à la cata…

Il y a bien sûr les catastrophes naturelles, mais il y a aussi celles que la vie de famille provoque et puis, il y a celles que l’on fomente à l’intérieur de soi, que l’on essaie de combattre, et que parfois on évite parce qu’on en a surmonté les causes. Dans tous les cas, il est bon de mettre en question les catastrophes, afin d’y répondre en conscience, en connaissance des causes, pour le mieux être personnel et collectif. La catastrophe est une question sociale.

 

FIGUERAS Emmanuelle, Les Catastrophes naturelles en questions, illustrations de Margaux DUPONT, Aronne Nembrini, Milan, 2025, 40 p. 9€20

Alors que l’actualité et le quotidien des jeunes sont traversés par les catastrophes naturelles, voilà un livre qui fait le point. Les autrices s’adressent aux enfants de l’école primaire et des classes de sixième et cinquième de collège. Les illustrations mêlent photographies, dessins, et des pictos réalistes. La volonté est d’être clair et c’est une réussite. Seize questions structurent l’ouvrage : Qu’est-ce qu’une catastrophe naturelle ? Depuis quand y en a-t-il ? Quelle a été la plus grande catastrophe ? Quelle catastrophe a provoqué la disparition des dinosaures ? Pourquoi la terre tremble-t-elle ? Comment sauve-t-on les gens pendant un séisme ? Qu’est-ce qu’un tsunami ? Comment se protège-t-on des catastrophes naturelles ? Comment les cyclones fonctionnent-ils ? Par quoi les feux de forêt sont-ils provoqués ? Pourquoi y a-t-il des avalanches ? Un orage peut-il déclencher un incendie ? Y a-t-il plus de catastrophes avec le réchauffement climatique ? Qui surveille les catastrophes naturelles ? Pourquoi les gens vivent-ils près des volcans ?

Chaque question est traitée par une double page en trois paragraphes accolés à une illustration avec un pictogramme qui signale le sujet du texte (dégât, histoire, inondation, énergie, avalanche, volcan, comment ça marche, tempête, métiers, prévention etc.)

Un livre accessible pour la tranche d’âge visée, très visuel, avec des exemples récents, qui vient informer sur le monde comme il va mal.

 

MARTINIÈRE Damien, Trompe-l’œil, dessins Paul BONA, éditions Jungle Ramdam, 2024, 128 p. 19€95

La bande dessinée a fait un tabac dans la commission lisezjeunesse des préadolescents et adolescents. Le dessin stylisé mais sans excès, le travail des couleurs cherchant le contraste, la saturation, souvent, ne se retenant pas sur l’invraisemblance, le dessin nerveux, jouant des cadres et des angles de vue, variant les plans, et, enfin, les portraits où l’humour domine même dans les situations les plus tragiques, tout concourt à saisir le lectorat du début à la fin de l’histoire sans pause.

Trompe-l’œil est à la fois un roman graphique policier à dimension sociale et une suite biographique de perdants absolument pas magnifiques. Certains sont attachants, tous sont embarqués dans une voie sans issue, par bêtise pour les uns, par fatalité pour les autres, par mauvais choix pour d’autres encore. Qu’un des supports de l’histoire soit le trafic de faux tableaux ajoute à l’intérêt de la lecture pour l’art pictural… de Paul Bona. Le scénariste Damien Martinière a soigné la vitesse de son récit, jouant sur quelques itérations, évitant les rétrospections, s’amusant des rêves d’avenir de certaines héroïnes ou rendant, par eux, le faussaire attachant.

Et puis, Trompe-l’œil est un roman familial dont la faillite touche les sensibilités et nuance même la psychologie de personnages qui n’ennuient pas le lectorat par leurs introspections intimistes.

Pour singer l’épigraphe du chapitre 3, quand on peint une grande BD, quoi qu’il fasse, le lectorat est dedans. Avec cette différence que la bande dessinée oblige à prendre le contre-pied de l’épigraphe du chapitre 2 : cette histoire se dit avec les mots qui soulèvent la raison de les peindre, à moins qu’elle ne se peigne en dessins qui soulèvent la bonne raison de les parler.

 

JUNG Jinho, 3 Secondes pour plonger, CotCotCot éditions, 2025, 40 p. 17€

Cet album peut être destiné aux petits. Ceux de la commission Lisezjeunesse se sont amusés des images à caractère géométrique, qui jouent avec les lignes et les espaces pour construire un univers saturé d’escaliers, donc de passages et de voies pour cheminer. Le personnage qui monte au plongeoir les ravira. Et le plongeon les a fait éclater de rire. Avec eux, la lecture simultanée du texte ne s’impose pas nécessairement, elle peut très bien attendre la première découverte complète de l’album. Il est intéressant de voir les petits lecteurs ou les petites lectrices s’étonner devant les pages réalisées avec de la perspective, une grande étrangeté pour ces enfants… Les pages qui reposent sur le jeu des diagonales anticipent sur l’éloignement en profondeur du petit héros et creusent l’espace, sollicitant chez les jeunes lecteurs et lectrices le cheminement en cours du petit garçon.

Avec des moins petits, l’album est le prolégomène au monologue intérieur. Le personnage se parle à lui-même tout en montant au plongeoir. Il récapitule ses peurs, les situations qui le mettent mal à l’aise, ses difficultés à l’école… Durant son périple, il fait quelques rencontres, mais ce n’est que pour confirmer sa personnalité timide, peu hardie. L’album prend alors une coloration morale, surtout que l’enfant se trouve enhardi arrivé tout en haut du plongeoir en compagnie de camarades solidaires qui lui donnent l’envie de plonger. La solidarité, la socialisation sont les garantes de la réalisation personnelle du personnage.

Cette double lecture de l’album est aussi permise par un travail graphique sobre, au stylo à encre noire pour les contours, au motif des escaliers réalisé aux tampons de papier et aux couleurs mise à l’ordinateur. Cette sobriété s’accompagne d’une grande douceur qui sied au personnage qu’on imagine ne pas aimer être brusqué. Et c’est aussi le propos de l’album tenu sans didactisme à partir de la situation où le personnage s’incorpore. Douceur, sobriété, 3 Secondes pour plonger est un album qui soulève un rejet de la compétition et de la concurrence : « Mais, moi, gagner, ça ne m’intéresse pas, parce qu’alors quelqu’un doit perdre. » C’est à nouveau le point de vue de l’autre qui vient étayer le point de vue personnel.

Philippe Geneste

 


23/02/2025

Quand le présent dystopique rattrape le réalisme futuriste

Bande dessinée roman graphique, roman social migrant, immigration

FEREY Caryl (scénario), ROUGE Corentin (dessin), LABRIET Céline et ROUGE Corentin (couleur), Islander -1- L’exil, Glénat, 2025, 159 p. 25€

Voici une BD qui traite un futur proche : « Dans quelques années ». La thématique centrale est celle des migrations. Les discours contemporains sont mis en scène, appliqués aux européens désormais : peur du « Grand remplacement »,– thème d’extrême droite qui signifie la montée de l’extrême droite politique au sein du parlement islandais –, thèses xénophobes liées à l’identité nationale, militarisation de l’espace civil, chasse à toute déviance idéologique et sociale.

Dans ce futur proche représenté par le récit, ce sont les européens qui migrent pour échapper à la catastrophe écologique autant qu’économique en cours entretenue par le réchauffement climatique. Mais seule l’Écosse accueille encore des groupes de réfugiés « triés sur le volet ». Les bords de mer sont aménagés en camp de réfugiés et de candidats et candidates au départ, soumis à une administration tatillonne et à un appareil de répression acharné. C’est sur les quais du port du Havre que tout commence.

Le professeur Zizek, spécialiste du développement en temps de crise, a sous son aile protectrice deux sœurs Francesca et Livia. Il est présent et accompagné d’un mercenaire, Raph, qu’il a engagé pour l’amener en Islande. Or, l’Islande a fermé ses frontières aux migrants… Sur ce même quai du port du Havre, des illégaux tentent de s’infiltrer parmi les réfugiés munis du pass qui autorise leur sortie du territoire. C’est le cas du personnage, Liam dont le portrait en plan rapproché illustre la couverture de l’album.

C’est du grand art dessiné qui sert le scénario au cordeau de Caryl Ferey. Les couleurs créent l’atmosphère de déréliction et le dessin impose l’action par la multiplicité des points de vue et des plans. L’humanité flétrie, en déshérence, sombre dans le chaos, la violence, la brutalité. Et le réalisme du dessin de Corentin Rouge intensifie cette problématique.

 

Au cœur de la BD, se trouve la question du double ou de la dualité :

-Élektra et Érika sont demi-sœurs (Érika est la fille d’Eylin et d’Uffe Barensten ; Élektra est la fille d’Hafey et d’Uffe Barensten). Elelektra vit en ville où elle côtoie les marginaux résistants installés dans un squat à Reykjavik, Erika travaille dans une milice de la région du nord de l’Islande sécessionniste sous le commandement de sa mère, Eylin. Les deux demi-sœurs sont donc séparées géographiquement. Le père, lui, est membre du parlement de Reykjavik.

L’évolution d’Eylin vers la xénophobie l’oppose à sa fille Érika partisane de leur accueil.

-Érika a un frère Jon, qui suit la décision des communautés sécessionnistes du nord, de refouler et abattre tout migrant s’aventurant sur leur territoire. À l’inverse, Érika croit à la nécessité d’intégrer les migrants comme citoyens à part entière.

-Eylin fut mariée à Uffe Barensten, elle est cheffe des communautés sécessionnistes du nord et a glissé vers des positions xénophobes. Uffe, son ex-mari est remarié avec Hafey et se bat au parlement de Reykjavik en tant que chargé de la justice, pour un accueil humain des migrants

-Francesca et Livia sont sœurs, également, mais on ne sait rien de leur ascendance sinon qu’elles sont italiennes. Au moment de l’embarquement, elles vont être séparées, Livia partant sur le navire alors que Francesca reste coincée sur le quai, s’étant faite volée son pass par Liam, le fugitif.

-les couleurs opposent nettement l’univers concentrationnaire des camps où sont concentrés les réfugiés (couleurs sombres, bleu et marron dominant) et l’univers d’Elektra à Reykjavik (couleurs chaudes, jaune, orange, ocre).

-Le double est aussi géographique avec la bipartition de l’Islande entre le sud loyaliste et le nord sécessionniste. Il y a bien un troisième clan, celui des survivalistes repliés sur les Hautes Terres et qui ne veulent voir personne.

Les variantes du motif de la dualité et du double vont probablement tenir une place centrale dans la vision de l’évolution géopolitique de la terre au cours des prochains volumes. Leur insistance ne saurait être présente sans inciter à l’interprétation suivie au cours du récit…

 

Liam lui, est un solitaire fugitif. Il fuit on ne sait quoi ou qui, mais son destin se trouve lié à celui de Francesca, Livia et de Zizek. Qu’est-ce qui lie ces trois personnages ? Que fuit Liam ? Pour qui travaille Raph et comment Zizek l’a-t-il contacté ? Le squat des résistants de Reykjavik va-t-il éviter sa destruction ? Le parlement de la zone loyaliste va-t-il épouser les thèses ségrégationnistes de la droite ? Comment et pourquoi Uffe Barensten, alors mari d’Eylin, l’a-t-il laissée seule avec les enfants (Érika et Jon) ? Érika réussira-t-elle à convaincre le parlement de Reykjavik à repousser les mesures discriminatoires à l’encontre des migrants ? Le nord sécessionniste va-t-il sombrer dans l’apartheid social ? Quel type de relation va se nouer entre la population islandaise et la population des migrants entassés dans les camps ou en fuite ? Quel avenir pour celles et ceux qui refusent le nouvel ordre social ? Comment les héros et héroïnes vont-ils se libérer de l’inhumanité galopante qui ravage l’Europe et l’ensemble de la planète ? Quelle est la teneur du projet « Islander » dont Zizek est la pièce centrale et pour lequel la sœur d’Eylin, la botaniste Bryndis Jonson, complote ? Zizek est mort au camp de concentration des migrants refoulés en zone loyaliste : quel est donc le message à destination de Bryndis, message qu’il a vainement tenté d’exprimer à Liam qui cherchait à le secourir ?

Philippe Geneste


19/01/2025

Un Merle au jardin

 JOLIVOT Nicolas, Tino, un merle au jardin, HongFei, 2024, 120 p. 33€

Cet ouvrage de grand format peut être lu comme une suite de Voyages dans mon jardin chroniqué sur le blog lisezjeunessepg du 22 décembre 2021. Le merle y figurait déjà, page 57. Dans Tino (…), nouveau documentaire et récit animalier de Nicolas Jolivot, il est devenu le personnage principal. Le principe de composition est identique aux deux livres : un grand format, des peintures somptueuses, des dessins autant naturalistes que poétiques, un texte descriptif souvent sous forme de légendes d’images, un texte explicatif qui s’insère dans le texte narratif. Ce dernier raconte le rapport intime de l’auteur avec le jardin et, ici, avec un merle qui y a élu domicile avec la merlette, Tinette.

On retrouve toutes les qualités du précédent ouvrage : une observation précise et rigoureuse de naturaliste, sur le temps long d’une année. Le livre est divisé en deux parties : solstice d’hiver et solstice d’été. Nicolas Jolivot s’en explique : ce rythme, qui est « le rythme ancestral des humains basé sur le début et la fin des travaux agraires et pastoraux » (p.9), correspond à celui des oiseaux qui ne se repèrent pas aux quatre saisons, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Naturaliste, le livre offre des pages sur l’anatomie des merles ; éthologue il fournit de multiples observations des comportements et notamment cette magnifique narration (avec dessins et peintures) de la construction du nid par la merlette, début mars. Le temps de la ponte fait l’objet d’un texte délicat et de grande érudition. La description des chants des merles est précise, évocatoire. On suit, par ailleurs, le développement du merleau qui, à son tour, s’installera dans le jardin.

Mais le livre permet de croiser aussi d’autres animaux et, en particulier, d’autres oiseaux, ce qui est sujet à anecdotes. La mort de Tino est contée dans une page poignante digne des grands récits animaliers.

Au-delà des observations précises, des explications et informations scientifiques, l’ouvrage pose des interrogations, comme celle-ci, reprise à un éthologue : les merles sont-ils des « êtres hédonistes » qui recherchent le plaisir ? Leurs comportements sont-ils exclusivement liés à des fins utilitaires ou bien le plaisir y entre-t-il pour une part ? Cette réflexion ouvre sur le rapport des oiseaux à l’esthétique…

Mais il y a plus, encore. L’étude patiente impose de comprendre que « c’est notre environnement naturel qui décide, pas nous [humains] » (p.56). La place de l’homme dans la nature, son rapport aux êtres vivants, à la terre et au cosmos, sont donc en ligne de mire. L’auteur se prend à réfléchir sur un chemin buissonnier : « Les oiseau en connaissent certainement beaucoup plus sur les humains qu’on ne l’imagine » (p.4). Comment faire pour qu’entre les humains et les animaux s’instaure « un dialogue où chacun comprendrait l’autre tout en tenant sa place » (p.6) ?

Tino, un merle au jardin est un livre d’art, un récit dont l’écriture oscille entre le journal d’observation et la prose poétique. C’est un livre à offrir à partir de 12 ans, un livre de choix, à lire et à relire, comme tout chef d’œuvre.

Philippe Geneste