Anachroniques

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15/03/2026

« ils veulent m’orienter »

ARCA Fabien, TKT, rouergue, 2026, 75 p. 11€50

Le motif de départ du roman de Fabien Arca est l’orientation scolaire. Le roman est centré sur un collégien qui n'a pas de bons résultats (il est en troisième) et à qui le conseil de classe insiste pour qu'il parte en professionnel. Son père est furieux, mais lui, ne sait pas du tout quelle voie professionnelle prendre. Il vit l’orientation avec passivité. En cela il est en conformité avec la conception que diffusent les pratiques institutionnelles dans les établissements secondaires. Il suffit d’observer les expressions couramment employées : « mon fils a été orienté » ; « vous devriez songer à une orientation » ; « Tu as réfléchi à ton orientation ? » ; « ils veulent m’orienter, mais moi je n’ai pas d’idée ». L’orientation, que les textes officiels ont institué comme problématique d’enseignement dès la cinquième et que les réformes successives depuis 2005 tendent à instituer dès le primaire… présente ce défaut majeur d’être posée à un âge trop précoce pour la plupart des élèves. Seuls ceux des classes favorisées échappent à cette injonction, ce qui veut dire, hypocrisie du système de la sélection scolaire, qu’ils suivent une orientation en lycée d’enseignement général. Toute cette problématique est au cœur de TKT. L’orientation scolaire redouble l’évaluation scolaire, actualisant le tri social par la sélection scolaire (1).

Le roman montre que si Tristan, le héros du livre, n’arrive pas à se représenter dans un métier au sein de ce monde, c’est tout simplement parce qu’il a besoin d’abord de se construire lui-même et donc de construire des représentations sociales justes du monde qui l’entoure.

À ce premier motif du livre se greffe un second motif : Tristan aime une collégienne, mais, influencé par les stéréotypes sexistes et machistes du milieu collégien, il passe outre sa nature introvertie pour tenter de forcer la fille à avoir sinon un rapport sexuel au moins des prémices. Elle est choquée et, déçue, elle rompt. Tristan, malheureux, s'en veut d'avoir si peu confiance en lui qu'il suit les stéréotypes des relations filles-garçons établis par la conception masculine dominante.

Le livre repose sur un montage alterné qui teint de tragique le moment que vit Tristan. Il tient dans une unité de temps : une heure de cours de français qui est le moment présent du récit narré. Alternent avec ce présent des récits rétrospectifs où on suit la relation de Tristan avec Ava, et plein d'autres choses (réunion avec le prof principal et les parents après le conseil de classe, une fête entre jeunes, l'expérience d'un atelier théâtre).

Grâce à cette composition, le motif de l’orientation (présent du récit) est nourri, nous allons voir pourquoi, par celui de l’amour pour Ava, un personnage central dans la dynamique de l’histoire. Ce second motif intègre au fil des pages la thématique de la confiance en soi avec cette autre, ô combien essentielle, que la sexualité c’est des comportements sociaux et c’est des discours envers un ou une autre personne. Tristan apprend à ses dépens qu’à suivre les stéréotypes de comportements masculins que mettent en exergue les discours de ses camarades, il ne parle plus à Ava mais à une image machiste de la fille. Tristan apprend à ses dépens que sa sexualité n’appartient pas aux autres, qu’elle ne lui appartient pas en propre non plus, il comprend que la sexualité appartient à la relation qu’Ava et lui entretiennent et construisent.

Tenu par une composition serrée, le roman assure le liage des motifs et thématiques par l’usage du langage des jeunes. Il intègre l’usage du langage « snap » et SMS dont le TKT (t’inquiète pas) du titre, et tout un langage « jeune » fait de verlan, de troncation, d’abréviations, et d’inventions avec une forte consonnance anglo-américaine. C'est un langage de différenciation générationnelle mais pourtant uniformisé du point de vue des classes sociales, car puisé dans les réseaux sociaux.

 

En conclusion, TKT raconte une expérience de vie affective et sociale, sur fond d’expérience scolaire détaillée. Ce roman n’est pas qu’un roman sur la première fois, une première fois douloureuse, affectivement échouée. Il dépeint l’évolution de Tristan, adolescent introverti, qui d’abord embrigadé par la camisole de force des jugements masculins dominants et sexistes, chemine vers sa libération personnelle en comprenant la nécessité de la prise en compte de la personne qu’il désire et pour qui il éprouve des sentiments. Ava dit non, elle en a acquis le pouvoir parce qu’elle fait reposer son amour pour Tristan sur la confiance mutuelle. C’est pourquoi elle est blessée quand elle voit Tristan rompre cette réciprocité.

Cette expérience fortement déceptive fait mûrir Tristan, qui entre en connaissance de lui-même. L’expérience sociale de l’orientation s’articule alors avec ce thème du mûrissement affectif. La détermination des vocations, le repérage précoce des aptitudes, tendent à figer l’individu dans un type de travailleur futur. Or Tristan ne peut pas répondre à ce modèle rigide et faux. Quand cette conception triomphe dans un système d’enseignement, alors, c’est que ce système procède par détermination à partir d’un repéré livré comme une donnée de la nature. C’est le propre des conceptions innéistes qui ont, décidément, la vie dure. C’est nier, tout simplement, que « le sujet se transforme en transformant ce qui l’entoure » (2), bref qu’il est un être humain. L’orientation définit ainsi un type de rapport social où l’élève est agi par l’institution qui dit qu’il est son propre acteur. La culture de l’orientation figée comme la culture sexiste des collégiens réifie les rapports sentimentaux. Tristan en fait l’expérience corporelle et mentale. C’est sûrement la raison pour laquelle la fin peut devenir fin ouverte : « Le bruit de mes pas résonne dans le silence du couloir, comme un écho que je suis le seul à entendre. A force, je finirai par trouver le bon chemin ».

Philippe Geneste

(1) Lire Geneste, Philippe, Le Travail de l’école, tome 1, La Bussière, Acratie, 2009, 185 p. ; Geneste Philippe, Le Travail de l’école tome 2. Genèse de l’école hiérarchique, Chambéry, CNFEDS-Université Mont Blanc, 2017, 270 p. ; Geneste Philippe, Le Travail de l’école tome 3. Pour une éducation commune polyvalente et polytechnique, Yainville, le Scorpion brun, 170 p. — (2) Jean-Marie Dolle, La Pédagogie… une science ? Eléments pour une pédagogie scientifique, Paris L’Harmattan, 2008, p.63.

 

04/05/2025

Ruth Rewald et le parti pris de l’Histoire ouverte

REWALD Ruth, Quatre garçons dans la guerre d’Espagne. 1936-1939, traduit de l’allemand par Danielle Risterucci-Roudnicky, L’Harmattan, 2024, 196 p. 19€

Quand Ruth Rewald (1906-1942) écrit Quatre garçons dans la guerre d’Espagne elle vit en exil, ayant fui, avec son mari et sa fille, l’Allemagne nazie. Pour cette famille juive communiste, il n’y avait pas d’autres choix. Elle est arrêtée à Les Rosiers-sur-Loire, en 1942, par la Gestapo, déportée puis assassinée à Auschwitz. Sa fille aura le même sort deux ans plus tard.

En 1937, Ruth Rewald se rend à Madrid où son mari est engagé dans les Brigades Internationales. Elle y reste quatre mois et visite, nous dit la traductrice, l’orphelinat Ernst Thäleman où elle s’entretient avec de enfants. Ce séjour et ce qu’elle apprend de la bouche de son mari sur le rôle des enfants républicains nourriront l’écriture du roman qu’elle écrit à son retour aux Rosiers-sur-Loire. Dans sa précieuse postface, Danielle Risterucci-Roudnicky souligne qu’il s’agit du seul roman en langue allemande consacré à la guerre d’Espagne.

Quatre garçons dans la guerre d’Espagne se passe principalement à Penarroya. Après les élections législatives de 1936 et la victoire du Front Populaire, un espoir se lève dans la population. Le roman le retrace en particulier, en décrivant la nouvelle école qu’anime un instituteur inspiré par les conceptions rationalistes de l’école moderne de Francisco Ferrer (1859-1909). Mais les réactionnaires vaincus par les urnes veulent reprendre le pouvoir par les armes. Depuis le Maroc, le général Franco en programme la reconquête. Il est à la tête d’une armée soutenue et fournie en logistique par les fascistes italiens et les nazis allemands. Le pouvoir républicain met en place des milices populaires mais sans aucun soutien des « démocraties occidentales », pas même du Front Populaire français.

Le roman fait une place de choix aux Brigades internationales, comme réalisation de l’internationalisme prolétarien. Ce n’est pas un hasard si, à la fin du roman, les quatre garçons affamés, épuisés sont sauvés par la treizième Brigade internationale Tchapaïev, celle-là même qui intervint début 1937 contre l’offensive franquiste sur Malaga que le roman évoque. En revanche, l’autrice ne présente pas les composantes anarchistes, poumistes, communistes staliniens, elle n’éclaire pas les conflits internes du camp républicain et, d’ailleurs, les dialogues des personnages miliciens ouvriers n’en laissent rien percer non plus : peut-être est-ce parce que le roman est paru en 1938 (donc a été achevé, vraisemblablement, durant le premier semestre 1938), à un moment où le sort de la révolution espagnole n’est pas scellé ; peut-être aussi que l’autrice a cherché à assurer le vraisemblable de la perception de la guerre par les enfants et adolescents.

Le roman met en scène la situation de guerre, sur les deux années 1936 et 1937. L’Espagne vérifie l’observation historique qu’en période de guerre, la révolution passe par la guerre civile. La toile de fond en est la bataille de Madrid dont le roman laisse en suspens l’issue puisque celle-ci n’interviendra qu’après la rédaction du livre. Dans Penarroya, occupé par les fascistes, la population est divisée en deux camps irréconciliables qui correspondent à un clivage de classes sociales. Tandis que les notables, les commerçants et propriétaires appuient les franquistes, les travailleuses et travailleurs des campagnes, des mines et des villages mettent tout leur espoir dans les républicains qui se battent, entre autres, à Madrid, avec peu de moyen et beaucoup d’enthousiasme pour la liberté conquise et à, plus pleinement encore, réaliser.

Le roman décrit la vie du peuple asservi de Penarroya, asservi par l’occupant. Il détaille les conditions de travail des exploités, leurs conditions de vie, notamment celles des femmes, souvent seules car les hommes sont partis dans le maquis. Enfin, le roman suit la vie enfantine en temps de guerre.

Quatre garçons dans la guerre d’Espagne est l’histoire de quatre garçons, fils du peuple ou de petits commerçants, unis dans la haine du franquisme, qui prennent conscience de la nécessité de l’engagement, de leur force de soutien auprès des parents, des mères d’abord, puis, à la fin du roman, en tant que force d’appui dans les milices ouvrières et l’armée républicaine.

On retrouve, ici, un motif propre au roman historique pour la jeunesse qui endosse le genre du roman d’apprentissage (1). En voici six caractéristiques :

- l’apprentissage de la vie recouvre l’intégration dans un monde social accepté ;

- cet apprentissage se fait par l’observation des adultes qui se battent (contre les fascistes mais aussi pour la survie des enfants et des proches) ;

- la formation de la personnalité équivaut à une formation idéologique contre le franquisme, le fascisme et le nazisme ;

- les héros enfantins restent de bout en bout positifs ;

- les enfants gagnent en autonomie, et ce dès l’expérience de l’école moderne qui voit le jour après les élections avant d’être éradiquée quand les franquistes occupent Penarroya, et cette autonomie est assortie d’une rupture avec les parents, rupture involontaire quand un parent est mort ou volontaire, quand les enfants décident de quitter le village pour rejoindre les combattants de la liberté ;

- enfin, le contexte historique détaillé encadre quatre destins suspendus, inachevés.

Cette conformité générique est au service d’une vision du monde démocratique révolutionnaire.

Ruth Rewald, qui compose le livre entre 1937 et 1938, participe de cet élan d’intellectuels engagés contre le fascisme, pour le communisme ou pour l’anarchisme. Visant le lectorat enfantin, il est logique qu’elle privilégie les scènes de la vie quotidienne aux scènes de combat et qu’elle se centre davantage sur les conditions de vie durant la guerre que sur les scènes militaires. Pour elle, la littérature endosse une fonction similaire à celle de la photographie, du photoreportage, de l’affiche (2), à savoir rallier les peuples hors de l’Espagne à la défense de la république espagnole, avec l’espoir que les opinions publiques des démocraties occidentales (Ruth Rewald est alors exilée en France) pourraient forcer leurs gouvernements respectifs à s’impliquer auprès des républicains contre le franquisme soutenu par l’Italie et l’Allemagne.

Il est rare, enfin, qu’un roman historique s’écrive alors que les événements sont en cours. C’est ce que fait Ruth Rewald. Grâce à sa maîtrise de l’écriture, à la rigueur de sa composition, elle réussit à ne pas laisser le roman d’apprentissage englober le roman historique et à conserver, donc, la primauté du genre historique. Mais bien sûr, le présent est sa préoccupation et elle s’appuie sur sa documentation pour tracer un point de vue qui va façonner la vision du monde étroitement liée aux enfants qui sont les personnages principaux du livre. De ce fait, Danielle Risterucci-Roudnicky a raison d’écrire que le but de Ruth Rewald semble bien de mettre « en lumière : le pouvoir dans l’union, l’espoir dans la liberté » (3). L’Histoire serait donc ouverte… Puisse cette foi rencontrer sa vérité aujourd’hui où la guerre, ses discours et la soif de profits qu’elle sert et qui la génèrent, se déchaînent en visant le vol des consciences. Les enfants palestiniens, congolais, ukrainiens, birmans, haïtiens, soudanais, russes, libanais, sahéliens et subsahéliens, … sont là pour rappeler l’actualité sanglante de cette problématique.

Philippe Geneste

Note : (1) Lire Geneste, Philippe, « Le Roman historique pour la jeunesse » dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, pp.416-433. – (2) Lire Lapeyre, Karine, « L’Image de l’enfant dans l’Espagne républicaine en guerre » dans Attikpoéé, Kodjo et Foucault, Jean, L’Image de l’enfant dans les conflits, Paris, L’Harmattan, 2013, 270 p. – pp.161-176. – (3) Risterucci-Roudnicky, Danielle, « Postface » dans Rewald, Ruth, Quatre garçon dans la guerre d’Espagne. 1936-1939, traduit de l’allemand par Danielle Risterucci-Roudnicky, L’Harmattan, 2024, pp.183-191 – p.188.

03/03/2024

Itinéraire humain dans le chaos du monde

BEGAG Azouz, SOW Mamadou, Né Pour Partir, Milan, 2023, 144 p. 13€90

Ce livre paraît en même temps que le gouvernement français remet en cause le droit du sol permettant à un enfant né en France de parents étrangers de devenir français à sa majorité ou, sous certaines conditions, à partir de 13 ans. Ce même gouvernement instaure la préférence nationale pour toucher des allocations familiales ou de logement. Ce livre paraît alors qu’au fil des vingt dernières années des dizaines de milliers de personnes fuyant les guerres, les dictatures, la misère dans leurs pays sont mortes au fond des mers et océans (1). Ce livre paraît alors que l’Union européenne et les gouvernements des pays membres sous-traitent la régulation des migrations humaines à des pouvoirs divers voire à des milices en accointance avec l’industrie des passeurs.

Mamadou Sow est un guinéen né le 31/12/1999. À la fin de sa quinzième année, il décide de prendre la route pour venir en France, à Lyon où un cousin vit, afin de se procurer des médicaments pour son père atteint d’un cancer. C’est ce périple que raconte le livre ; Pourquoi deux noms d’auteurs sur la couverture du livre ? Azouz Begag a rencontré Mamadou lors d’une intervention au sein d’un lycée où il était invité pour animer un atelier d’écriture. Il a recueilli la parole de Mamadou et a pris en charge la mise à l’écrit du texte oral.

Le livre est un roman d’apprentissage qui suit chronologiquement l’expérience migratoire du personnage rebaptisé Kali Sow dans le texte. Celui-ci parcourt 10 000 kilomètres dans des conditions effroyables. S’il réchappe aux cruautés rencontrées et décrites, c’est par chance et en partie par son jeune âge. Le récit fait éprouver combien le migrant est un être qui se dédouble, qui devient un autre, qui perd son identité, un vivant qui devient un survivant, une personne devenant un fantôme, un inexistant rescapé, un errant. L’histoire fait éprouver les dilemmes moraux qui écornent l’empathie, suscitant l’égoïsme et la méfiance des autres. L’expérience de la migration met à l’épreuve le rapport à l’autre mais aussi le rapport à soi. La mémoire est mise à rude épreuve, l’oubli venant lutter pour poursuivre le périple devenu insupportable. La route est une route de la peur où la mort est le lot quotidien des cohortes des devenus clandestins soumis à l’économie du profit incarnée par les passeurs. L’expérience de la migration interroge les politiques migratoires des États, bien sûr, met en avant les actions humanitaires de la CIMADE et des associations d’aide aux migrants.

Né pour partir avec ses dix-sept chapitres scandant les étapes de l’itinéraire de Kali Sow, posent diverses problématiques qui font pénétrer le lectorat au cœur de l’expérience migratoire : l’attente, l’identité, les frontières mais aussi la notion même de frontière et donc de passage, enfin le parcours ou chemin / cheminement. Une problématique qui affleure est celle de la normalité : « ce doit être ça “être normal”, être dans le mouvement, dans une foule et courir là où les courants d’air nous emmènent » (p.135). Thématiques et problématique s’entremêlent au cœur des faits, des événements rapportés, décrits et ne sont jamais l’objet de dissertation. Le récit conserve de bout en bout son rythme, celui de la cadence heurtée du voyage. Le récit est encadré par un générique où Azouz Begag raconte sa rencontre avec Mamadou. Le générique est suivi par un incipit qui se situe à Lyon donc à la fin de l’itinéraire et que raconte Kali Sow. Les deux voix sont ainsi posées, celle de l’écriture qui porte une parole et celle du jeune guinéen qui raconte et donne sa teneur à l’histoire. Mais le choix est fait de valoriser la voix de l’histoire et non celle de l’écriture : en effet, le générique ou prélude au livre n’a pas de correspondant à la fin du roman, point d’épilogue où on retrouverait directement la voix d’Azouz Begag. La fin du roman laisse entendre la seule voix de Kali Sow, et mêle récit sommaire et retour au temps du second chapitre c’est-à-dire de l’incipit. L’incipit et la clausule correspondent à l’amorce de l’histoire et à sa fin, laissée en suspens de par la menace qui pèse sur Kali, nous allons y revenir. Mais le générique ou prélude mis en vis-à-vis du dernier chapitre vient inscrire le savoir, son désir et un faire (l’écrire) comme une condition de la transmission de l’expérience et comme un dépassement des traumatismes.

Mais pour autant, Né pour partir reste d’abord un roman du réel, qui se termine sur la menace de l’Obligation à Quitter le Territoire Français (OQTF) qui pèse sur Mamadou Sow au moment où paraît le livre (septembre 2023)…

Philippe Geneste

(1) On pense bien sûr à la Méditerranée où en 2016 (première année de l’itinéraire de Kali Sow et comme l’a lu le héros de Né pour partir) sur 3700 migrants partis de Libye, 2900 sont morts noyés. On peut citer aussi, pour ce qui reste lié à la France, les 10 000 morts et mortes lors de la traversée dans les kwassas-kwassas des Comores à Mayotte, entre 1995 et 2012 (chiffre tiré d’un rapport du Sénat).

 

09/10/2022

Une brève vie en négritude

LÉON Christophe, Missié, illustré par Barroux, éditions d2eux, 2022, 83 p. 13€90

Le dernier roman de Christophe Léon repose sur l’exécution 16 juin 1944 à Columbia (USA) du jeune noir américain George Junius Stinney Jr.. Il avait 14 ans. La justice raciste l’accusait du meurtre de deux fillettes blanches, de bonnes familles. En 2014, la justice des USA reconnaissait l’innocence de l’enfant. Comme le dit le narrateur-personnage de Missié, « l’innocence est le pire des avocats ».

L’œuvre de Christophe Léon ne se donne pas pour un document ; le personnage historique prend un nouveau nom -Martin Julius Crow Jr.-, il n’est pas exécuté en 1944 mais en 1942. Cette distance permet à l’écrivain d’entrer pleinement dans la création et de traiter, littérairement, ce meurtre légal perpétré sans sourciller par la plus grande démocratie du monde et « toujours en guerre quelque part ». La narration est portée par une première personne, le « je » de Martin Julius Crow Jr. ; paradoxe temporel, il raconte, aujourd’hui, sa vie, depuis sa petite enfance jusqu’au jour de son exécution. Entre ce « je » et le registre de langue soutenu qui caractérise l’écriture, vient se souligner l’écart entre le point de vue subjectif inhérent à la voix de l’enfant noir narrateur (mort en 1942) et le style (du récit à la première personne paraissant en 2022). Par ce dispositif, Christophe Léon informe les lecteurs et lectrices que le livre n’est ni un témoignage ni un document. En revanche, les lecteurs épousent la voix de l’enfant, son point de vue, et partagent ses émotions. Missié s’inscrit, ainsi, entre le roman historique et les mémoires d’outre-tombe du narrateur personnage.

L’auteur prend soin de procéder par une figuration fine du personnage-narrateur, en évitant toute dissertation. Le personnage prend consistance intellectuelle, morale, psychologique et physique, durant le cours de la narration et des événements de l’histoire. La corporalité est omniprésente : coups de ceinturons reçus par Martin Julius à la maison, corps « détruit quand j’avais 13 ans », corps suppliciés des ancêtres noirs esclaves, corps mutilé et corps exploité du père ouvrier agricole, corps innervé par la peur (« Battre un noir n’avait rien d’anormal » dit le père à son fils), le bégaiement de sa petite sœur Minnie -bégaiement déclenché après avoir assisté au lynchage d’un jeune noir en pleine rue (« c’est ce jeune noir au sol, la face contre terre, la bouche ouverte, un flot de sang à la commissure des lèvres, qui lui a volé les mots. Ou plutôt qui les lui a tordus au point qu’ils sortaient de sa bouche en se cramponnant à sa chair »). En prison, l’enfant comprend : « J’expérimentais, mais cette fois d’une manière paroxystique, une réalité que j’avais toujours vécue. Mon corps ne m’appartenait pas ». D’ailleurs, Martin Julius perd son nom remplacé par un numéro d’écrou : 201547.

L’enfant a la vie rude et il sait très tôt, comme ses amis noirs, la fille Peg et le garçon Big Louis, que « pour nous les Négros, la règle c’est qu’il n’y en a pas » et que « le Grand Rêve Américain » se transforme, chaque jour, en Grand Cauchemar Américain. Et quand avec ses amis, Martin Julius va croiser l’unique héritière d’une famille de banquier Louise Frances et sa copine du même quartier bourgeois, Aly Dune, son avenir sera scellé parce qu’« on réécrit le récit de ma vie », celle d’un « animal » « inculte » et « maudit ». Les deux fillettes assassinées, la police et la justice l’accusent à l’aide d’aveux extorqués à Peg et Big Louis. Il sera jeté en prison, privé de voir sa famille, son procès durera deux heures puis il attendra dans le couloir de la mort, une exécution qu’il va vivre comme une résistance de tout le peuple noir à l’oppression raciste des blancs.

Son refus d’avouer est un acte de désobéissance à l’ordre de cette fausse justice, à cette fabrique des coupables qui organise la passivité des opprimés par la peur incessante : « j’avais l’obligation de préserver cette humanité qu’on m’interdisait ». La fin du roman devient allégorique bien que l’écriture ne varie pas, que le style sobre le demeure. Le refus (de s’accuser) devient l’acte suprême de rébellion, la négation de la supériorité de la classe des bourgeois, la négation du racisme : « à défaut de sauver mon corps, le préservais mon humanité », « Je n’étais pas un numéro (…) J’étais la chair et la mémoire vivante d’un peuple ». L’abondante illustration épouse cette fin. Le dessin au crayon avec estompage en noir et blanc de Barroux, avec des effets de gravure et une symbolique discrète de parodie burlesque contre le pouvoir blanc.

Missié peut être lu à partir de 10/11 ans. Son écriture vive, la forme de la confession, lui assurent une compréhension directe de la part des lectrices et lecteurs pris dans la tension tragique du récit.

Philippe Geneste

 

11/07/2021

Paroles de « Papoule »

Les deux romans présentés ici, Les filles ne mentent pas si haut d’habitude de Butaud Alice et L’âge du fond des verres de Claire Castillon offrent par la finesse de leur écriture, par leur sensibilité, leur fantaisie, leur humour, un vrai plaisir de lecture pour les jeunes lectrices, jeunes lecteurs de 10-11 ans, et aussi pour les adultes ainsi émus, attendris – malgré la noirceur des thèmes évoqués : solitude, harcèlement, familles décomposées.

BUTAUD Alice, Les filles ne montent pas si haut d’habitude, illustrations Ravard François, édition Gallimard Jeunesse, 2021, 175 pages, 12€

Le père de Timoti, jeune héros de ce roman, ne répond jamais aux questions de son enfant, ou du moins aux questions personnelles : pourquoi cette tristesse qui obscurcit même les murs de leur maison, pourquoi ils vivent là, esseulés tous les deux, sans même la douceur du souvenir de celle que l’enfant n’a jamais connue ? C’est vrai que Timoti est un enfant, âgé d’environ onze ans, qui a subi nombre de moqueries, de graves humiliations à l’école, provoquant ce que l’on nomme une Phobie scolaire. Il reste donc chez lui, où malgré son cœur bien lourd, son père est devenu son professeur, l’entourant d’une tendresse si grande que Timoti l’a surnommé « Papoule » - diminutif de papa poule.

C’est maintenant l’aube de l’été. Devant les yeux de Timoti, à son éveil, une poupée toute jolie, tout sourire, s’est comme installée. Lui qui n’a jamais de visite, dans sa chambre haut perchée, est bien intrigué : qui a bien pu monter, si ce n’est par l’arbre centenaire, énorme, un séquoia, et franchir sa fenêtre pour déposer la poupée ? Qui donc l’a fait, et pourquoi ? Questions auxquelles très vite Timoti trouve réponse lors de la visite d’une jeune inconnue, Diane, une fille de son âge, qui vient troubler la quiétude passive du garçon, son quotidien plein d’ennui, sa solitude.

Mais quelle mouche a piqué Diane, la sauvageonne, pour venir ainsi bousculer le doux, le timide Timoti ? Pourquoi l’incite -t-elle a franchir la fenêtre de sa chambre pour partir tous deux à l’aventure, dès la nuit tombée ?

Mais Diane, la sauvageonne et Timoti, le timide, sont-ils si différents ? Par quels chemins tortueux vont-ils s’échapper, à quels dangers torturés vont-ils survivre, pour quelles rencontres étranges vont-ils s’émerveiller ? Au terme de leur quête, à la fin de l’histoire, qui rendra le sourire au gentil Papoule et mettra un baume sur son chagrin ?

Il faut lire ce roman, doté de l’écriture sensible de l’auteure, Alice Butaud, roman que les illustrations de François Ravard habillent de poésie et de gaité.

 

CASTILLON Claire, L’âge du fond des verres, Gallimard jeunesse, 2021, 169 p. 12€

Le pire tourment de Guilène, ce n’est pas de s’appeler Guilène, même si ce prénom lui semble bien désuet, un tantinet vieillot, à côté de ceux, très exotiques, de ses camarades de classe. En ce début d’année scolaire, son pire tourment ce n’est pas d’avoir tout à fait onze ans, d’être perdue dans son collège, car ignorante des codes de la sixième : sa nouvelle meilleure amie, sa compagne de classe, Cléa, en détient les clés ; ce n’est pas non plus d’être le souffre-douleur de son professeur de mathématiques, car tous les élèves détestent cette tortionnaire qui, nous dit Guilène, « ne respecte pas notre jeunesse ».

Le pire tourment de Guilène, ce n’est pas que le jour même de l’anniversaire de Clément, son père, un des leaders de sa classe, nommé Aron, et se prétendant son futur amoureux, a projeté une fête chez les parents de la jeune fille : avec leur grande générosité, même si leur appartement n’offre pas de grands espaces, et malgré l’anniversaire, ces derniers se réjouissent de recevoir, en cette occasion, toute la classe, ce qu’aucune autre famille n’avait accepté.

Le tourment de Guilène, c’est que Clément va fêter ses 71 ans qu’il porte sans coquetterie, et que sa mère Chantal, la gentillesse même, n’a pas la beauté qui s’accorde avec les canons de la mode. Le tourment de Guilène, le pire, c’est qu’après la fête où ils furent si bien accueillis, et malgré les débordements de certains - vacarme, saccages -, nombre de ses camarades vont les critiquer, se moquer d’eux.

Il faudra du temps, et beaucoup de peine, pour que Guilène s’affranchissent des diktats du groupe, fasse fi des préjugés qu’imposent la mode, le jeunisme, et qui provoquent rejet et mépris pour ceux qui choisissent une autre voie.

Il lui a fallu forger une belle force de caractère, qu’elle a puisée aussi par la présence de ses parents, leurs soirées riches de discussions sans mensonge ni colère. Chantal, sa mère, avec ses réflexions et sa douceur ; Clément, papa poule lui aussi, qui sait trouver des messages d’amour dans un camembert, tout comme enseigner à un ami maladroit comment se comporter avec une dame, ont construit, mine de rien, un havre qui permet d’autres échappées, un nid où il fait bon s’épanouir.

Une fois de plus, comme elle le fit pour son roman bouleversant River, que nous recommandons toujours, Claire Castillon réussit, par son écriture subtile, à nous émouvoir, à nous attacher aux méandres des émotions de ses héroïnes. Elle nous offre, avec L’âge du fond des verres, des pages de grande sensibilité et d’irrésistible drôlerie.

Á lire dès la classe de sixième, absolument.

Annie Mas

07/06/2020

Effacer l’ijime

Heurtier Annelise, Chère Fubuki Kataba, Casterman, 2019, 309 p. 14€90
« Le clou qui dépasse appelle le marteau »
proverbe japonais
L’intelligence de ce roman est de présenter la problématique du harcèlement en lien avec le contexte social et étroitement dépendant des modalités des relations humaines qu’entraînent les traditions  et les stéréotypes sociaux, de comportement comme de langage : « L’inconnu n’était jamais le bienvenu. Alors pour l’éviter, on sanglait le quotidien dans quantité de procédures de précautions variées » (p.16). Le point de vue que va épouser le lectorat est celui de l’adolescente harcelée.
Cette dimension fait l’objet d’un traitement dans la composition du livre, à travers des courriers professionnels égrenés tout au long du récit et dont le lecteur ne comprend la présence et la fonction que vers la toute fin de l’histoire.
Emi, l’adolescente harcelée est victime. Le jeu de la harceleuse et de ses comparses exacerbe son sentiment d’infériorité qui ne tarde pas à se muer en culpabilité : « Peut-être n’avait-elle que ce qu’elle méritait » (32) ; « Être victime est humiliant. On ne l’est pas par hasard, tu ne crois pas ? » (32). La honte imprègne alors le quotidien de la victime, en lien avec l’ijime - nom japonais du harcèlement dont le fondement est l’idéologie individualiste exacerbée. Le roman d’Annelise Heurtier vient ici pointer du doigt la nécessaire interrogation à mener sur le mode de vie. Si chacun est responsable de soi (« Être heureux ou malheureux était avant tout une question de perception, non ? » (39)), chacun dépend de ce qui contraint sa socialité.
Le livre interroge, aussi, la dimension spatiale du harcèlement. Cette dimension spatiale est importante car Emi fuit la réalité parce qu’elle n’a pas la force de l’affronter, parce qu’elle lui est trop dure à vivre. Une fuite est une tentative de sortie de l’espace social.
Le livre établit aussi un parallèle entre la « souillure » personnelle ressentie par la jeune fille et celle jetée en opprobre sur des catégories sociales. Au début du roman, Emi est à côté de Kiko. Celle-ci sera chassée de la classe à cause la filiation de sa famille avec les burakumins (descendants de bouchers, de tanneurs, de croque-morts déclarés impurs ; c’est eux qui ont fourni le gros du contingent des nettoyeurs de la centrale de Fukushima dévastée…).  L’exclusion d’une élève d’un groupe est alors reliée à son appartenance sociale, à une dimension qui dépasse la dimension psychologique. Le récit en vient à interroger les représentations sociales qui déforment les expériences humaines. C’est une invitation faite au lecteur de transposer l’histoire à la sienne propre, de le faire réfléchir, si on veut, mais sans jamais quitter la fiction. L’amitié, qui, au Japon, peut faire l’objet d’un enjeu économique, entrepreneurial, chosifie la relation humaine en un commerce des affections : on appelle les amis professionnels des katana, même nom que pour professeur ou coach (211). .
Dans le roman d’Annelise Heurtier, le thème central de l’amitié souligne que pour surmonter positivement le sentiment d’infériorité, Emi va devoir accéder au sentiment de communauté. Être en accord avec soi, c’est trouver les accords avec les autres, avec un autre. C’est la condition pour ne plus intégrer l’humiliation. Bien sûr, la harceleuse empêche cette réalisation, et elle imprègne tout l’univers d’Emi bien au-delà du lycée. C’est parce qu’on suit la prise de conscience d’Emi de ce processus qui l’accable, qu’une charge contre l’égoïsme lié à l’individualisme est présente dans Chère Fubuki Katana.
Elle est d’autant plus présente que le roman articule le besoin d’amitié et l’amitié réelle qui se noue entre Hana et Emi avec l’exploitation économique de l’amitié : « Une amie de location », « De l’argent. Une entreprise. Un contrat » (258). L’univers de l’économie fait se côtoyer le virtuel et le réel. Annelise Heurtier retrouve dans cette œuvre le thème du simulacre, thème cher à Philip K. Dick comme à la série Black Miror. Le simulacre est payant de nos jours, plus encore qu’à l’époque où K. Dick confectionnait son œuvre visionnaire. Aujourd’hui, le simulacre se donne comme réel antidote à la peur du réel. C’est ainsi que le capitalisme phagocyte la psychologie des êtres sur la terre pour les détourner de voir son monde d’exploitation : tu te loues, tu te vends, donc tu es ; tu achètes donc tu es.

Philippe Geneste

30/03/2020

Grandir


Grandir dans et par l’Album

Davies Benji, Mia, Milan, 2019, 32 p. 11€90
L’enfant impatient de grandir, voilà le thème de cet album qui est conçu sur la peur de la dévoration autant que sur le désir d’atteindre l’âge adulte. Dans ce parcours vers l’indépendance, le plus petit têtard de la mare devra affronter bien des dangers. Il y a d’abord l’art de déjouer les envies gloutonnes des prédateurs et puis il y a, aussi, l’art de contrer les angoisses. Le chemin de l’apprentissage passe par une expérience de la solitude qui fait sentir à Mia combien on vit mal sans les autres. Grandir devient alors synonyme de se rapprocher de l’autre et d’aller vers les autres. Symbolique, le récit s’achève quand Mia sort de l’enclos aquatique de la mare et accède à l’air libre. Le têtard est devenu grenouille parmi les grenouilles…
L’album abonde en variantes de verts sur papier mat. Le lecteur partage ainsi, par la couleur, le milieu sombre de la mare. Mais les personnages qui habitent cette dernière sont croqués avec humour. Mia n’a rien d’un animal mythique, mais se présente dans toute sa fragilité au cœur d’un univers hanté par les prédateurs. Grâce à ce trait d’humour du dessin, pour l’enfant qui lit, la frayeur est ainsi mise à distance. L’anthropocentrisme de ce têtard parlant est alors déjoué. Mia n’est point un apologue moral, juste une histoire qui se finit par une image de liberté : Mia bondit et s’évade du monde clos qui l’a vu naître et grandir. Il n’y a pas, de la part de l’auteur, de recherche d’une identification de l’enfant à la grenouille. Au contraire, la fin du récit l’en sépare définitivement. La nature est rendue à elle-même et l’humain à sa condition de lecteur qui peut méditer le parcours initiatique de Mia.

Grandir dans la littérature classique
Nombreux sont les textes littéraires de la littérature classique passés en éditions pour la jeunesse qui traitent du thème du grandissement de la personne. « Un classique, au sens usuel du terme », répondait le directeur de la collection “Folio junior Textes classiques”, Jean-Philippe Vignot, « est une œuvre étudiée en classe » (1).
(1) entretien paru dans la plaquette de présentation de la collection datée de juillet 2009.

Brontë Charlotte, Jane Eyre, traduit de l’anglais par Dominique Jean, édition abrégée par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 409 p. 5€50
Charlotte Brontë (1816-1855) publie Jane Eyre en 1847. C’est un roman à forte influence autobiographique, profondément mélodramatique, celui d’une personnalité torturée par des élans de passion et le désir de ne point blesser la vie d’autrui. Les sensations œuvrent à un rapport maladif au monde, et l’univers de la folie s’y trouve enfermé, un peu comme l’est l’épouse de Rochester dans sa propre demeure. Le roman de cette orpheline, domestique qui devient femme indépendante et riche, trouve dans son héroïne un relief pour échapper à une texture vieillie et réussir ainsi à saisir l’intérêt de jeunes lectrices et lecteurs.

Balzac Honoré, Le Père Goriot, texte abrégé par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 219 p. 6€
Force est de reconnaître que faire lire Balzac (1799-1850) aux élèves aujourd’hui n’est pas facile. Les jeunes lecteurs sont rebutés par les longues descriptions, et surtout, manquent de référence historiques comme littéraires pour trouver la saveur des textes du romancier.
Le Père Goriot, paru en 1835, est une œuvre importante pour Balzac car elle signe le début d’un succès croissant jusqu’à sa mort en 1850 et c’est par elle qu’il initie un classement des romans qu’il écrit selon un plan de grande envergure de ce qu’il nommera La Comédie Humaine. Tableau réaliste de la société française du dix-neuvième siècle commençant, roman d’apprentissage à travers la figure d’Eugène de Rastignac, Le Père Goriot est un chef d’œuvre du roman réaliste. La version abrégée permet au jeune lectorat d’entrer dans l’œuvre avec facilité, d’autant plus qu’un répertoire des personnages est placé à l’entrée de l’édition. Le travail éditorial sérieux peut être interrogé, mais en tout cas, il permet de faire vivre un roman par les jeunes générations.

Twain Mark, Les Aventures de Tom Sawyer, traduit de l’anglais par François de Gaïl, illustrations de Claude Lapointe, collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse, 2008, 347 p. cat. 5
*Signalons la remarquable édition parue en son temps dans la collection Chefs-d’œuvre universels de chez Gallimard
C’est la traduction du mercure de France de 1969 et les illustrations de chez Gallimard de 1981 qui sont reprises pour ce roman picaresque, chef d’œuvre de la littérature universelle et chef d’œuvre de la littérature de jeunesse avec l’inégalable Huckleberry Finn (1884).
Dans Les Aventures de Tom Sawyer , Twain, de son vrai nom Samuel Langhorne Clemens (1835 – 1910), décrit son village d’enfance, Hannibal, situé sur la rive gauche du Mississippi. Le roman paraît en 1876 alors que Twain a fait fortune comme journaliste après avoir pratiqué de nombreux métiers. Il destine sciemment l’ouvrage aux enfants sans manquer d’en recommander la lecture aux parents. La page de préface écrite pour accompagner la première édition souligne qu’il s’agit d’expériences vécues ou authentiques dont le livre est tissé.
Le roman décrit une Amérique des années 1830/1840 et Twain donne à l’écrivain la fonction d’être une mémoire des croyances et des mentalités.
Geneste Philippe



16/02/2020

littérature de jeunesse et engagement

Deshors, Sylvie, La Vallée aux merveilles, rouergue, collection doado, 2020, 174 p. 12€50
Ravel Arnaud, Les Combats de Sara, oskar, 2017, 182 p. 12€

« Écrire, c’est donc à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur »
Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? Paris Gallimard, 1975 p.76 (1ère éd. 1948)

La littérature à destination de la jeunesse tend de plus en plus à se saisir des sujets d’actualité, des faits divers, pour rencontrer son lectorat. Les romans en sont réalistes, parfois relèvent-ils du naturalisme tempéré. Parfois, le réalisme suffoque-t-il sous une thématique tissée par le croisement de l’idéologie des droits de l’homme et celle de l’humanisme ; le récit rogne l’âpreté du réel et sombre alors dans un pseudo-réalisme où les points de vue suppléent les faits, où la généralité des idées impose une signification monophonique qui épouse les discours du pouvoir. La récupération de l’idée d’engagement depuis le ministre de l’éducation nationale Luc Ferry (2002-2004) jusqu’à aujourd’hui a entraîné des récits où le thème venait se confondre à l’individualisme du « c’est mon choix », mâtiné d’humanisme et d’une conception abstraite des droits de l’homme. Les exemples sont trop nombreux pour qu’il soit nécessaire d’en citer.
Mais quelques livres essaient d’éviter ces écueils et de tenir le traitement d’une thématique sociale au loin des discours convenus. Certains de ces derniers restent tout au long de la narration en tension entre l’énoncé déclaratif d’un engagement à l’intérieur d’un humanisme conciliant et la présentation de faits incorporés à l’histoire, faits qui viennent éclairer une approche de réalités clivées.
La Vallée aux merveilles nous semble tenir de cette dernière catégorie. Il s’agit d’un récit d’apprentissage, dans la mesure où l’héroïne, pétrie par ses problèmes personnels et confinée au milieu étroit de ses relations sociales va prendre conscience de la réalité des conditions de vie des humains d’autres classes et milieux sociaux, ainsi que d’autres traditions. Elle va alors changer son rapport au monde et aux autres, quitter son adhésion à la vie urbaine pour s’ouvrir à la vie de la campagne. La Vallée aux merveilles raconte un arrachement à l’égocentrisme, une objectivation des démarches égonomiques. Contre l’égoïsation (1), Jeanne opte pour la solidarité. Contre l’altération, elle va se retrouver dans l’entraide. L’expérience qu’elle fait de l’aide aux réfugiés de tous pays dans la vallée de la Roya, au sein d’un tissu villageois de complicité sociale –qui se nomment « les aidants » –, va donner du sens à sa vie. L’engagement quitte alors les rives de l’éducation morale et civique pour se confronter à la réalité. De fil en aiguille, l’actualité des migrations contemporaines est abordée, suivant en cela l’évolution de l’héroïne. Roman historique puisant dans l’histoire immédiate, La Vallée aux merveilles est aussi un roman d’apprentissage, comme c’est souvent le cas en littérature de jeunesse (2).
Un autre roman, procède aussi d’une plongée dans l’engagement auprès des réfugiés politiques ou économiques. Il s’agit de Les Combats de Sara, qui part de faits survenus au mois de mai 2010 dans un lycée du sud de la France (3). Le récit d’Arnaud Ravel s’élabore à rebours de celui de Sylvie Dehors. D’entrée de jeu, nous sommes avec une adolescente engagée pour la régularisation d’un élève de son lycée qui fuit la police. Elle va organiser une mobilisation des lycéens, avec occupation de l’établissement, devenir la porte-parole du Comité de soutien à Mihaï, le jeune rom « sans-papiers », et participer à des réunions du réseau éducation sans frontière (RESF). Sara va se heurter à sa famille, se découvrir une attirance affective pour un lycéen qu’elle ne remarquait qu’à peine jusqu’alors, se fourvoyer dans un soutien financier aveugle aux corruptions intestines d’un milieu où se rencontrent les réfugiés, les migrants, les passeurs, les profiteurs de tous ordres, des patrons spécialistes de l’emploi de travailleurs internationaux non déclarés. Cette irruption de la sphère économique souterraine est à l’origine des changements chez Sara qui va commencer, un peu, à mettre en ordre le chaos de notions : respect, dignité, droit de l’homme, liberté, humain, fraternité, amour, justice, injustice, politique, solidarité, égalité, militer, s’engager. L’adolescente mûrit et le roman se fait autant roman de l’histoire contemporaine que roman d’apprentissage.

A l’heure où les demandes d’asile (132 614 en 2019) sont en hausse de 7,2%, et que les expulsions se multiplient comme jamais (plus de 20% de réfugiés renvoyés), ces deux ouvrages, bien que pris dans les rets de l’humanisme et sans approfondissement critique de ce que la convocation de l’argumentation des droits de l’homme permet de taire (l’exploitation des pays d’origine par les trusts capitalistes multinationaux et des entreprises nationales –par exemple, AREVA, Bolloré, Total…pour la France-, les politiques de guerres et de ravage des gouvernements des pays impérialistes), malgré ces limites, ces deux romans renouent avec une notion de l’engagement qui ne dépasse  pas les limites fixées par l’idéologie dominante.
En effet, si l’engagement en littérature était un thème porteur d’une critique radicale de la société après la seconde guerre mondiale portée par la publication de Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre en 1948, la notion d’engagement a été reprise par l’idéologie citoyenniste bourgeoise (Luc Ferry, ministre de l’éducation nationale en 2002, inscrivit le thème dans les programmes scolaires, suivi par son ministre délégué puis ministre en 2007, Xavier Darcos, auteur de manuel de littérature) s’affadissant dans le nappage des bons sentiments, de la bienveillance. La notion est alors étrécie à la défense de valeurs universelles de liberté et de justice, Voltaire, Hugo, Zola, Camus, étant ainsi convoqués… S’engager pour une cause dans une association est alors valorisé par une inscription au livret scolaire numérique universel (justement universel puis dit ensuite unique). Les idées de lutte de classe, de conflit social, sont éradiquées, pour l’élève, au profit d’un positionnement « volontaire et réfléchi », synonyme d’une « réalisation de soi » par l’implication « dans le cours du monde » (4). Celle-ci s’opère à travers la participation à des associations ayant un but social ou sportif ou caritatif, tous thèmes englobés par l’idéologie de l’humanisme bourgeois.
Les Combats de Sara et La Vallée aux merveilles dépassent cette définition officielle. Si les deux romans restent ancrés dans l’idéologie des droits de l’homme et de l’humanisme, ils donnent à lire l’évolution de leur héroïne. Sara va conquérir une conscience de la complexité des situations et prendre de la distance avec l’activisme pur pour un militantisme plus réflexif. Jeanne va, elle, sortir de son égocentrisme, pour se réaliser avec les autres. Les deux trajectoires sont opposées. A Sara qui adhère à l’idée de la militante du RESF qui la conseille (« Ce doit être ça, l’engagement. Vivre d’autres vies que la sienne. Il faut peut-être savoir maintenir une juste distance entre ceux pour qui on s’engage et nous »), s’oppose Jeanne qui envisage « une vie nouvelle » par la solidarité (« Positiver avec ce qui nous bouleverse plutôt que se laisser abattre. Je réalise tout à coup la leçon que me donne la vallée »). Pour Sara, l’engagement s’oppose à l’indifférence et à la découverte de soi (le deviens qui tu es de Nietzsche en quelque sorte) ; pour Jeanne, l’engagement rime avec l’amplification de soi. Sara passe de la spontanéité immédiate à un engagement réfléchi par la confrontation avec les autres ; Jeanne apprend à comprendre l’engagement des autres avant de s’engager elle-même, à son rythme.
Dans les deux cas, le récit accueille des actions historiquement situées et donne ainsi à la question des valeurs une assise concrète. En cela les deux écrivains font œuvre d’écrivains engagés. Reste, et c’est la limite contemporaine de la quasi-totalité des meilleurs ouvrages sur la question, que l’horizon de l’engagement y est serti par les valeurs idéales. Celles-ci mettent plus ou moins hors de portée les valeurs concrétées au cœur des conflits de classes quotidiens.
Philippe Geneste
(1) terme que nous empruntons à André Jacob, L’Homme et le mal, Paris, Cerf, 1998, 126 p. Ce même auteur analyse avec justesse et précision la tendance contemporaine à l’égonomie dans Esquisse d’une anthropo-logique, Paris, CNRS éditions 2011, 239 p. Ces concepts appliqués à l’étude du roman de Sylvie Deshors montrent toute leur rigueur opératoire. En retour, ils viennent souligner la pertinence de la problématique de l’autre soulevée par le roman. – (2) Geneste Philippe, « Les Axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse » et « Le roman historique pour la jeunesse » dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, pp.399-416 et 416-433. – -(3) le roman s’appuie sur une Bande dessinée, La Rafle, extraite d’un ouvrage collectif Histoires Sans Papiers. – (4) Hugon, Claire, Lire les sans-papiers. Littérature de jeunesse et engagement, Paris, éditions CNT-RP, 2012, 190p.-p.113


15/08/2019

Woodstock 1969, un roman d’apprentissage

Lambert Christophe, Acid summer Woodstock 1969, Milan, 2019, 234 p. 14€90
Ce roman de commande est une entreprise originale pour traiter par la littérature le festival de Woodstock qui s’est tenu du 15 au 17 août 1969 à la campagne près du village de Bethel non loin de Woodstock, d’où son nom. Comment rendre compte de ce qui est devenu le symbole d’une génération, d’une scène musicale plurielle et du mouvement hippie ?
Christophe Lambert place son personnage, John Hudson, au premier plan de l’événement Woodstock. Le roman propose la bande son chronologique du festival sur les trois jours, ce qui donne une cohérence manifeste aux aventures racontées et crée un effet de réel. Dans cette unité de temps, le personnage va réaliser un parcours initiatique à l’amour, à la responsabilisation de soi qui aboutit à l’engagement, à la conscience du monde. Ce parti pris impose de situer le festival car si celui-ci fait événement, c’est parce qu’il n’existe qu’en rapport avec la contestation hippie du mode de vie consumériste en train de triompher, avec la dénonciation du militarisme US au Vietnam, avec le combat contre le racisme d’Etat et d’opinion dont les Black Panthers sont le révélateur. La narration ancre l’histoire dans la réalité socio-économique et l’événement musical s’y déroule avec la présence de personnages réels : le présentateur de Woodstock Chip Monck, un des organisateurs, Joel Rosenman, le cinéaste Martin Scorcese (absent du festival mais bien assistant de Michaël Wadleigh qui réalisa le film Woodstock sorti en 1970), celle des musiciens et groupes de Richie Havens à Jimi Hendrix, de Sweetwater à Santana, de Grateful Dead à Country & the Fish, de Janis Joplin à Joe Cocker….  
Le choix est d’insérer à une narration à la première personne (John) quatre récits de personnages. Après sept chapitres de mise en place de la fiction, est narrée à la première personne l’histoire d’un vétéran handicapé moteur de la guerre du Vietnam devenu alcoolique et ultra violent. Puis le récit par John reprend pour trois chapitres que coupe l’histoire, écrite à la troisième personne, de Kathryn et ses deux amants. John reprend son récit au présent durant deux chapitres qui s’interrompent à nouveau pour une narration à la troisième personne évoquant la secte de Charles Manson où est passé le junkie rencontré par le cousin de John. Enfin, après la reprise des aventures de John sur trois chapitres, intervient un nouveau récit de personnage, cette fois-ci à la première personne qui met en scène les Black Panthers. Les quatre derniers chapitres sont consacrés au dénouement de l’histoire de John. On a donc dix-neuf chapitres narrés par le personnage principal, entrecoupés de quatre récits de personnages différents. La narration par John de son expérience durant le festival encadre le tout si bien que l’insertion des récits de personnages relève bien d’un ancrage des aventures du héros dans la réalité, ancrage sur lequel il nous faut revenir.

Le risque est de tomber dans les clichés. L’auteur les évite sauf un, celui de la musicienne nymphomane. C’est le personnage de Janis Joplin peinte en dévoreuse sexuelle. Le passage est décevant, un faux-pas dont on s’étonne tant le travail de composition semblait mener à son évitement. Les trois autres motifs qui s’inscrivent dans le roman sont autrement mieux traités.
La drogue est omniprésente. Elle est abordée comme le rêve de repousser la connaissance intérieure de l’humain et comme cauchemar d’un commerce de l’abrutissement des individus. La drogue est donc soit un instrument de l’approfondissement de sa vie soit comme un contournement ou détournement de la vie. Dans ce dernier cas, elle est, pour l’individu, l’instrument d’une fuite hors de soi-même en se donnant en paroles comme une fugue intérieure ; elle est alors un vecteur psychologique et social de l’oubli. C’est surtout ce que décrit le roman. Le drogué s’absente de son corps. Il s’exile de lui-même en sacrifiant le support physiologique, somatique, de la pensée. C’est sa réalisation en tant qu’être pensant que le drogué s’interdit alors qu’il croit ouvrir de nouveaux champs à son esprits et faire exploser les frontières mentales qui le privent de l’intégralité de l’aperception du réel. Or, le corps absenté par l’effet de la drogue, l’absentéisme corporel pourrions-nous dire, génère son retour. Ce retour, comme un boomerang, décapite la spiritualité corporelle, anéantit la sexualité à laquelle l’absentéisme devait permettre une réalisation libératrice, détruit la migration ou déambulation de la personne dans le monde, c’est-à-dire sa capacité de rencontre à partir de laquelle pourtant cet absentéisme a promis l’instant fusionnel d’un bonheur. Loin d’être un passage dans une autre réalité, le corps absenté fait entrer dans le silence négatif, celui qui s’installe quand le dialogue est quitté. Le corps dès lors n’est plus suspect, n’est plus source d’instabilité, n’est pas volatil non plus, il est prison de soi.
La symbolique de la femme est abordée, sans distance avérée, depuis l’univers phallocrate du rock. Toutefois, au fil du roman, cette symbolique se nuance. La femme est d’abord traitée comme objet sexuel manipulé par l’idéologie individualiste de la libération. Puis, les personnages féminins apportent la prise de conscience de leurs corps et de leur force morale. Or, c’est dans celle-ci que le héros va puiser l’énergie et la volonté pour sa propre libération. La narration ne quitte pas ce réel rivage du triomphe de l’éros dans la civilisation mercantile bourgeoise. Elle porte ainsi, sans lourdeur, au cœur du roman, un gage de réalisme analytique. C’est le personnage d Pénélope, rencontrée alors qu’avec son cousin John se dirige en voiture vers le lieu du festival, qui va reconfigurer la symbolique féminine dans le roman Le héros va passer d’un désir de possession, d’emprise envers Pénélope, à une volonté de se libérer des carcans sociaux de son éducation. Ce mûrissement personnel correspond à l’évolution de la représentation de la femme et contrevient à l’image de celle-ci dans l’idéologie dominante de la musique rock.
Acid summer présente deux faces de l’individu. D’une part, la quête de sa libération exige de John le passage à l’âge adulte compris comme une conquête de la personnalisation de l’individuation . D’autre part, l’univers, édifié au cours du roman avec ses ancrages historiques et sociaux, apporte l’image d’un individu qui cherche dans les expériences son profit personnel aux dépens de tout intérêt collectif : conquête d’autonomie dans le premier cas et triomphe de l’égoïsme dans le second. Mario le vétéran brûlé par la violence guerrière creuse cette contradiction en s’enferrant, jusqu’à la folie meurtrière, dans l’individualisme. Le ménage à trois de Kathryn a raté l’expérience par une négligence portée à la réalité de la vie c’est-à-dire à la conquête par tout un chacun de son autonomie. Charlie, le junkie, a su fuir l’enrôlement sectaire, mais l’enfermement dans le cercle des drogues l’a empêché d’accomplir sa pleine libération et les paradis artificiels à l’intérieur desquels il évolue l’empêchent de trouver une autre voie que celle de l’individualisme. Leroy, le Black Panthers, résout, lui, cette contradiction par l’engagement militant au service de la communauté noire humiliée et exploitée. Quant à John, il évolue au cœur de la contradiction ; ses aventures le mènent vers l’autonomie et l’affirmation d’une volonté de ferme positionnement social, de réalisation de soi dans le respect de l’autre. C’est grâce à sa relation avec Pénélope que John est passé du désir à la volonté. Il s’affranchit ainsi de la soumission aux besoins, cette clé du consumérisme.

Acid summer est donc un roman d’apprentissage (1) qui s’appuie sur une trame historique documentée, formant unité de lieu et unité de temps où se retrace l’événement Woodstock. L’intelligence de la composition permet à cette œuvre, qui paraît pour le cinquantième anniversaire du festival, de présenter au jeune lectorat de 12 à18 ans un road movie dont la structure épouse le genre même.
Aujourd’hui, où l’individualisme règne sur les esprits comme le capitalisme règne sur l’économie et comme la concurrence s’est imposée en principe social planétaire, choisir d’évoquer le festival de Woodstock à travers la déréliction des espérances portées et par le courant psychédéliques et par le mouvement hippie a toute sa pertinence. Des utopies -qui s’expriment et s’illustrent dans les envolées de guitares, dans les chants, dans les solos de batteries, dans les improvisations symboles de liberté- il reste leur manipulation par le fétichisme de la marchandise et l’idéologie individualiste bourgeoise. C’est ce désenchantement qui devient, cinquante années plus tard, un permanent désespoir devant la situation mondiale.
Christophe Lambert, dans son intéressante postface, se réclame du caractère épique de son œuvre, l’auteur indiquant comment il a travaillé l’évocation de l’événement Woodstock à partir de l’épopée homérique. Or force est de constater l’impossibilité à donner un caractère épique à une fiction, en 2019. Dans une société en crise, tout retour sur des genres devenus obsolètes est voué à faillir. Ce qui demeure de l’œuvre est le ralliement au roman historique et ce qui demeure de l’utopie est l’autonomie conquise par John. Son autonomie contraste avec l’enfermement des autres personnages qui font de leurs propres limites les limites propres du monde ; ils sont enfermés dans un univers clos sur lui-même.
Du coup, Acid Summer relève de la lucidité dépressive et invite à faire le pari de la volonté critique tant au niveau de la projection sociale envers les autres que de la construction personnelle envers soi. Son héros, John, et son inspiratrice, Pénélope, réagissent à un idéal qui s’effondre –Woodstock chant du cygne du mouvement hippie– en appelant à la volonté personnelle et à reprendre goût pour une histoire qui se fait et qui n’est point achevée. C’est en ce sens que le roman évite le romantisme de la désillusion, comme l’a nommé Lukacs (2) et verse dans le roman d’apprentissage. A la fin du livre, John ne s’enfonce pas dans la désillusion ; il se saisit de la vie dans une vision non dissociatrice du monde. Il doit cette capacité nouvelle à Pénélope, c’est à-dire à la présence de l’autre à ses côtés, présence qui le mène à la conscience et rassérène sa volonté.
On le voit, Acid Summer n’est pas un roman de la désillusion ni un roman de l’utopie. C’est tout l’intérêt de cette œuvre qui cherche une voie entre deux travées romanesques où se fourvoient bien des romans contemporains, notamment ceux du secteur de la littérature de jeunesse. Aussi, Acid Summer montre que la littérature de jeunesse appartient simplement à la littérature tout court.
Philippe Geneste

(1) Voir sur cette problématique en littérature de jeunesse : Geneste Philippe, "Le Roman pour la jeunesse" dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, pp.399-433

(2) Lukacs Georges, La Théorie du roman, traduit de l’allemand par Jean Clairevoye, Paris, éditions Gonthier, 1963 ; puis repris dans la bibliothèque médiations de chez Denoël Gonthier en 1971. 

09/06/2019

pour que les cendres rebelles puissent témoigner des feux oppresseurs


Voici deux récits d’apprentissage qui chacun emprunte la voie du roman historique. Destinés aux pré-adolescents ces deux livres inscrivent le temps de la jeunesse dans l’épaisseur de la temporalité, en prenant le contre-pied de la sentimentalité qui structure une majorité de la littérature narrative destinée à cette classe d’âge.

Laroche, Agnès, Tu Vas payer, Rageot, 2016, 125 p. 5€20
Voici un récit court, enlevé, bien documenté, fournissant les repères historiques précis et qui évite le citoyennisme, chose bien rare dans le secteur de cette littérature. L’intrigue se passe en France, sous l’occupation. Deux voisins s’opposent dont l’un reçoit régulièrement les nazis chez lui et dont l’autre sombre peu à peu dans la pauvreté. L’enfant, Paul, 16 ans, soupçonne le voisin prospère d’avoir livré son frère à la liste du service du travail obligatoire (STO). Il va chercher à lui nuire mais s’apercevra qu’en fait, l’homme est membre de la résistance. Paul part alors rejoindre le combat contre l’occupant.
Agnès Laroche signe là un récit sur la vengeance et sur le jugement par les apparences. Paul fera un parcours initiatique de conscience grâce à la reconnaissance de son erreur. Son engagement ne vient pas d’un sentiment de citoyenneté mais de son action et de son implication, malgré lui au début, dans l’action de désobéissance. Un tract du mouvement de résistance Libération distribué dans le département du Lot-et-Garonne, fin février 1943 énonce que « la désobéissance est le plus sage des devoirs », ce qui, pour être mis en œuvre, ne peut s’appuyer que sur la volonté consciente d’agir, volonté aux antipodes de l’idéologie de la citoyenneté.

Fontenaille-N’Diaye Elise, Eben ou les yeux de la nuit, le rouergue, 2016, 58 p. 8€30
Namibie, 1885 : un commerçant allemand Adolf Lüderitz débarque pour élever une race de mouton de laine noire. C’est le début de la conquête des terres namibiennes par le colonisateur allemand. Comme toujours, ce dernier trouve des collaborateurs zélés chez les chefs et autres personnes d’autorité des peuples autochtones.
1904 : le colonisateur allemand a besoin de toujours plus de terres et il convoite un territoire pour l’extension de sa richesse afin de se maintenir en position de force dans la concurrence entre les différentes nations colonisatrices. Sur ces terres, vivent deux peuples, les Namas et le Hereros. Ce sont des peuples noirs. Les théories raciales de la fin du dix-neuvième siècle les considèrent comme des sous-êtres. Les coloniser, c’est les asservir, coloniser l’âme des individus, fonction des missionnaires chrétiens ; c’est aussi s’en servir comme matériau d’expérimentation. Le général von Trotha est envoyé  en Namibie par l’empereur Guillaume II. Sa mission : extermination totale des autochtones. En quatre ans, les allemands se livrent à un génocide des deux peuples. Les survivants sont déportés sur Shark Island, un camp de la mort. Un certain Eugen Fisher y installe son laboratoire pour des expériences qui serviront d’exemple aux médecins nazis dans les camps de concentration. Ceux qui ont réussi à échapper au massacre, se sont enfuis dans le désert de Kalahari où ils meurent d’épuisement et de soif.
En 1908, les derniers des Hereros et Namas vont être réduits en esclavage pour construire la ligne de chemin de fer qui traverse la Namibie. Les voies ferrées y sont  hantées par les « voix des morts », hommes, femmes, enfants.
C’est cette histoire que ce roman à la composition parfaitement maîtrisée raconte à travers l’histoire d’Eben, le jeune héros Herero du livre dans la Namibie d’aujourd’hui. Eben ou les yeux de la nuit est un roman d’apprentissage, une élévation de l’humain par la prise de conscience, un élan de libération des chaînes mentales de l’esclavage pour tuer dans l’œuf les germes de la tyrannie toujours à l’affût dans toute société humaine. Eben… est aussi un roman historique traversé par une documentation précise. Elise Fontenaille-N’Diaye s’appuie en particulier sur les thèses d’un chercheur namibien Casper Erichsen pour qui « le nazisme a fait ses premiers pas en Namibie en 1904 ». Comme lui, elle a nourri son récit de la révolte des Hereros et de celle des Namas un an plus tard, ainsi que du double génocide qui a suivi, par la lecture du rapport d’un jeune major britannique publié en 1918, le Blue Book. Son auteur a disparu dans des conditions mal élucidées et le Blue Book a été détruit, sauf un exemplaire miraculeusement conservé sous forme numérisée dans une bibliothèque de Pretoria. En sortant de l’oubli cet épisode génocidaire de l’impérialisme allemand, Elise de Fontenaille-N’Diaye milite pour que tous les génocides soient abordés avec la même réprobation, parce qu’il ne saurait être question d’instaurer une hiérarchie entre eux. Les vicissitudes de la justice internationale, celles des enjeux de la mémoire quand celle-ci est accaparée par les pouvoirs politiques sont là pour nous rappeler combien cet avertissement que l’on peut tirer de l’œuvre de Fontenaille-N’Diyae est d’actualité.
Philippe Geneste
NB Sur la même autrice, voir le blog lisezjeunessepg du 2 mars 2019 et celui du 12 novembre 2017


14/01/2018

La face cachée de l’identité : sexualité et société

Peters Julie Anne, Cette Fille c’était mon frère, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alice Marchand, Milan, 2016, 380 p. 13€90
L’évolution du contexte social et des débats qui traversent les sociétés se réfracte dans le secteur jeunesse. Ce livre réédite une des rares réussites du roman social destiné à la jeunesse et consacré à la question de la transidentité. Le roman de Julie-Anne Peters est initialement paru en 2005 sous le titre, La Face cachée de Luna, à une époque où les mouvements féministes américains menaient bataille pour que le débat sur les oppressions prît en compte le point de vue du genre. Ce livre est un effet de cette activité. Sa réédition est l’indice d’une avancée de ce thème au sein de la société et l’évolution du titre semble dire qu’il est plus aisé, aujourd’hui, d’aborder directement le sujet qu’il y a un peu plus de dix ans.
Peu de livres abordent les questions de sexualité et d'être masculin ou féminin, très peu, dans le domaine de la jeunesse. Il n'est pas sans signification que ce soit, comme dans le cas de L'Amour en chaussette de Gudule, le courant de naturalisme tempéré, dont on a vu qu'on peut dater l'apparition de 1998 avec la publication de Junk de Melvin Burgess (1), qui engendre un roman pour adolescent dans ce domaine. Cette Fille c’était mon frère est un roman d'apprentissage, un parcours d'initiation qui est parcours de transition : Liam, né garçon se vit en fille, mais à l'extérieur, pris dans les rets des comportements sociaux et des stéréotypies différenciées en fonction du genre, comment vivre ? Comment s'accepter ?
Le récit repose sur une dualité de héros ou plutôt d'héroïne : Liam qui se veut Luna cette fille qu'il est intérieurement, et sa sœur, Regan. C'est par son affirmation dans la société, par le courage d'apparaître lui/elle-même que Liam/Luna va conquérir, se conquérir, autant que conquérir sa place dans le choeur social.
La composition du récit s'appuie sur les rapports entre parents et adolescents – les jeunes gens vivant encore dans leur famille – et entre pairs, le cercle des amis et amies. Les dialogues tiennent une place essentielle. Il n'y a pas de dissertation de l'autrice sur le sujet de son livre. L'action et les dialogues livrent le sujet, l'approfondissent au fil des pages. Du coup, Cette Fille c’était mon frère montre que la tolérance est un privilège des dominants qui détermine l'espace du permis, et donc celui de l'interdit, dans des constructions sociales, dont la construction sexuelle identitaire. C'est pour cela que le roman porte une charge critique aiguisée contre l'homophobie et la norme hétérosexiste.
C'est un des thèmes de la réflexion d'un courant de la critique des genres, outre-atlantique, particulièrement fécond. Cette Fille c’était mon frère permet, également, au lecteur, de ne pas confondre transgenre et homosexualité. Là encore, sans que l'autrice n’emprunte la voie du discours scholastique. Aux dialogues est dévolue cette tâche.
Alors, le naturalisme tempéré de Peters réussirait-il, là où Burgess ne cesse d'échouer en ses fins de romans, à savoir laisser béante une brèche critique grâce et par la littérature de jeunesse ? Les études de genres, la défense des transgenres, ont une charge critique indéniable, ne serait-ce que dans le domaine capital de la stéréotypie sexuelle. Pour autant, si le livre de Peters excelle à faire advenir à la conscience du lectorat la complexité des désirs, il le laisse sans arme sur la question de la non-naturalité de l'hétérosexualité. Surtout, Luna part, va se mettre hors de son monde initial, pour achever sa transition ce qui renvoie l'héroïne à cet univers virtuel (Liam/Luna est un.e expert.e en informatique) dans lequel elle s'enfermait jusqu'alors pour mieux se trouver elle-même. C'est sûrement une limite, en tout cas, c'est notre sentiment, mais qui ne saurait suffire à diminuer l'intérêt assez exceptionnel du roman de Julie Anne Peters.
Philippe Geneste
(1) Voir notre contribution « Le roman social en fin de course, 1980-1990-2000 » dans Escarpit, Denise (sous a direction de), La Littérature de jeunesse d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard, 2008, pp.400-416


24/07/2011

Sofia, une fille d’Afrique

Mankell Henning, Le Roman de Sofia, traduit du suédois par Agneta Segol et Marianne Segol-Samoy (livre 3), Flammarion, collection Tribal, 2011, 549 p. 13€
à partir de 14 ans
Sofia est une jeune africaine qui affronte avec courage et détermination de vivre la guerre, qui ravage son pays, le Mozambique. Son avancée en âge va donner la structure au roman en trois livres centrés autour du thème du feu.
Dans le premier, « Le secret du feu », Sofia a 9 ans. Après la destruction de son village par ce que la population nomme « les bandits », elle fuit les tueries avec sa mère Lydia, ses petits frères et sa presque jumelle Maria. Après des jours d’errance, de peur et de faim, la famille s’installe dans un village où convergent de nombreux réfugiés.
Une nouvelle vie commence. Sofia et Maria vont à l’école, Lydia travaille aux champs et aménage leur case. Un jour, se détournant d’un sentier balisé, Sofia et Maria sautent sur une mine. Maria est tuée, Sofia est amputée de ses deux jambes. Le roman conte alors comment l’enfant, assaillie de culpabilité, apprend à vivre avec son nouveau corps handicapé, comment elle apprend à marcher avec ses deux prothèses auxquelles elle donne un nom : Xitsongo et Kukula. C’est à cette époque qu’elle apprend à coudre pour en faire son métier
Dans le second livre, « Le Mystère du feu », Sofia a treize ans, elle exerce son métier. Auprès d’elle vit une sœur, Rosa, inconnue du premier livre, plus âgée de deux ans, belle et qui danse comme ne pourra plus jamais danser Sofia. Mais Rosa a le sida et va mourir entourée de la tendresse de sa sœur. Avec sa mère et les travailleuses du village, elles se battent contre un gros propriétaire qui cherche à s’accapare les terres qu’elles ont mises en valeur. Durant ces années de précoce maturité, Sophia rencontre l’amour en la personne d’un garçon sorti comme d’un rêve bleu, « le garçon de la lune ». Se sentant devenue femme, elle décide d’écrire un journal intime.
Arrive, alors le troisième livre, « La Colère du feu ». Sofia a vingt ans, elle est mariée avec le garçon de lune, Armando. Mais Armando trahira Sofia, sera confondu pour vol : la vie n’est pas un rêve bleu.
Avec ce récit, Mankell a quitté les rivages du récit policier pour approfondir le destin individuel d’une enfant d’Afrique. Le contexte historique sert de toile de fond, mais le lecteur, par exemple, n’est pas mis en état de comprendre les raisons du conflit qui agite le pays, pas plus qu’il n’a d’indice pour situer précisément dans le temps le récit. En cela, Le Roman de Sofia itère le geste de nombreux récits historiques pour la jeunesse. En revanche, l’auteur est précis sur la condition des femmes et la vie des enfants. Le titre lui-même invite à lire l’histoire comme un roman d’apprentissage où la réalité n’est pas édulcorée par l’humanisme bon teint qui sert de nappage étouffant dans ce type de roman pour la jeunesse. Enfin, on voit qu’entre le roman pour les adolescents et le roman pour adulte, il n’y a pas de frontière. La présence dans la collection Tribal repose, en effet, sur le choix de l’héroïne. Un très beau roman de haute exigence littéraire.

Annie MAS