Anachroniques

20/07/2026

D’une biographie historique et relation poétique d’un itinéraire de vie

FOUGÉRE Sophie, Isabelle d’Angoulême -1- L’Éducation d’une reine, dessin Claudio MONTALBANO, couleurs Christian FAVRELLE, Glénat, 2026, 64 p. 16€

La biographie est un genre dont le regain communément daté des années mille-neuf-cent-quatre-vingts, n’a jamais faibli. On le trouve dans les rayons d’histoire et de politique mais aussi dans la bande dessinée. Le livre de Sophie Fougère, Claudio Montalbano et Christian Favrelle s’inscrit dans la bande dessinée historique.

Ce premier tome voit Isabelle (née en 1190), fille toute jeune du comte Aymar Taillefer et d’Alix de Courtenay, donnée en mariage à Hugues Le Brun comte de la Marche puis finalement au roi d’Angleterre Jean sans Terre (1166-1216) … Elle devient ainsi la belle-fille d’Aliénor d’Aquitaine (1124-1204) dont Jean sans Terre est le cinquième fils.

Isabelle subit la condition opprimée des femmes et observe les intrigues de la cour dont l’album rend compte avec précision et toujours de manière dynamique. Grâce à la postface documentaire, le lectorat peut suivre sans se perdre la logique des nobles lignées, la prévalence des aînés sur les cadets, des garçons sur les filles, les alliances entre familles et les contre-alliances, l’ensemble englobé dans la foi religieuse qui intègre les mœurs aux intérêts des églises.

À la mort du roi Jean sans Terre, elle doit abandonner son fils Henri sur le trône d’Angleterre. Elle retraverse la Manche en direction de la France, bien décidée à faire valoir ses droits sur ses terres.

La bande dessinée propose un récit d’éducation qui scrute la condition des femmes à cette époque de passage du douzième au treizième siècle dans le milieu de la noblesse. Comme l’écrit dans le supplément qui accompagne le livre, l’historienne Sophie Fougère qui signe le scénario et les dialogues de la bande dessinée : « À travers le personnage d’Isabelle, c’est toute l’histoire des femmes de la noblesse du XIIIe siècle qui se raconte : mariages précoces, spoliations de terres, rapts, répudiations, grossesses multiples, médisance des chroniqueurs misogynes. Les hommes ne s’attachent à ce femmes, nées et élevées comme des valeurs marchandes, que par intérêt et par ambition »

 

ALVARADO Mayte, L’Île, traduit du castillan par Hélène Serrano, éditions l’œuf, 2025, 156 p. 20€

La créatrice espagnole Mayte Alvarado réalise en peinture une bande dessinée qui tend au récit graphique. Peu de textes, un travail des images sur papier mat d’une extrême suggestivité, pour une histoire qui relève, entre conte et légende, de la fable. Après un générique muet qui fait pénétrer sur l’île en croisant quelques habitants, le récit commence par un conte de marins. Le ton est donné, des protagonistes (enfants, une jeune fille, les pêcheurs, une femme de pêcheur) apparaissent pendant qu’un texte minimal les inclut dans une dimension plus cosmique, celle de la mer, qui « réclame » son tribut sans qu’on sache quand sa volonté d’engloutir surviendra … Face à cette menace, l’album poursuit par la figure fragile de la jeune fille qui, sans nul doute est, après la mer, la figure centrale de l’histoire onirique qui se dessine. L’étincelle de l’amour pour un marin donnerait-il l’impulsion pour une échappée au récit de la mer gloutonne ? Vient alors le troisième chapitre, centré sur la figure d’un fou qui sculpte un chien qu’il offre à la jeune fille en lui recommandant de prendre garde à la mer. Le chien est le héros du quatrième chapitre : il est la figure légendaire d’une histoire sombre à l’origine de la folie de l’homme dont il est devenu le compagnon. Ce chien existe-t-il ? Est-il avec son pelage qui reproduit le paysage de l’île, une allégorie de la mémoire des îliens ? Vient alors le cinquième chapitre, hallucinant de couleurs vives, et consacré à l’amour charnel entre le marin croisé et la jeune fille…. Il est temps de poser ses regards sur la mer, et c’est le sixième chapitre où la jeune fille vit la tragédie de la réprobation des parents apprenant qu’elle est enceinte, de la solitude où elle se trouve avec son ventre de vie et les images oniriques de la mer déchaînée. Le septième chapitre conte l’étrangeté d’un mariage où la mariée est seule, où le village se blottit sur le corps enroulé du chien des rêves, avant que le huitième chapitre voit la jeune fille le rejoindre, alors que le fou entame une nouvelle sculpture… Le neuvième chapitre conte l’aurore et la jeune fille qui nage vers la pleine mer pendant que le fou en achève la figurine sculptée.

Le travail de la peintre emporte le lectorat dans un domaine des rêves où le sens à donner aux planches émergent sans cesse sous ses propres vacillements. Alors quelle est l’héroïne de cette bande dessinée quasi récit graphique : la jeune fille ? La mer ? L’île ? Et si c’est l’île, l’ouvrage serait-il une allégorie de la fragilité de l’espèce humaine et de la nécessité pour elle de se fondre dans la logique du cosmos, de s’y couler et d’y construire sa vie dans la continuité des éléments cosmiques, air, terre, eau et l’instinct de sympathie incarné par le fou pour quatrième complémentaire ?

Annie Mas & Philippe Geneste

11/07/2026

Fiction, science-fiction et colonialisme

’FANE, Goetz, dessins couleurs Didier CASSEGRAIN, Glénat, 2026, 183 p. 29€

Goetz unit un récit de science-fiction où des terriens ont colonisé une planète pour en extraire des minerais. La colonie humaine a asservi la population autochtone, esclavagisée, maintenue dans l’ignorance des rouages du politique et de l’économie. Les terriens ont imposé leur puissance machinique et technologique, sans égard pour les mœurs ayant cours sur Elda Galdae. Ils considèrent les « natifs » pour des barbares, ignorant superbement les luttes intestines qui les rongent.

Ainsi, Goetz entre-t-il en écho avec les récits de science-fiction, nombreux, décrivant des colonisations spatiales. Mais il y a une autre intertextualité qui mène en partie la dynamique du récit. C’est celle de la pièce de Jean-Paul Sartre, Le Diable et le bon Dieu (1951) dont le héros se nomme Goetz, comme celui de la bande dessinée. Il est le fils bâtard d’une noble et d’un paysan. Comme l’Allemagne de la Renaissance dans la pièce, la planète Elda Galdae est en proie aux violences et aux guerres. Le héros de Goetz, surnommé Le Bâtard, est méprisé pour sa naissance. Comme le personnage de la pièce de Sartre, il va choisir d’abord de mener une existence vouée au mal avant de retourner casaque, lors d’un pari saugrenu, et de choisir de vivre dans le bien. Ce pari, il le joue avec un docteur terrien, Heinrich, qui porte le même nom que le prêtre qui convertit Goetz au bien dans la pièce de Sartre. Goetz organise alors une utopie, dont l’amour est le ciment, comme le Goetz du Diable et du bon Dieu. Or, comme le personnage de Sartre, Le Bâtard n’a que faire des conséquences de ses actes. Il agit pour lui-même, dans l’absolu en quelque sorte, méprisant tout lien social avec les autres.

Enfin, comme le personnage de Sartre, le héros de ’Fane et Cassegrain va faire l’expérience de la vanité de ces choix. Son utopie tourne au désastre, alors il comprend que le salut individuel est une impasse. Sollicité par Hilda, native d’Elda Galdae et qui veut éviter la tyrannie sur la planète, Goetz va abandonner sa foi en l’amour, il va renier les Dieux et prendre la tête d’une partie des « natifs » contre la volonté de puissance d’un chef ayant supprimé les dirigeants terriens. Car la guerre est sans fin, l’exploitation partout, et les dieux n’existent pas.

Dans Goetz, ce qui vise seulement à la création de soi et au développement de ses potentialités se situe par-delà le bien et le mal. Goetz n’y parvient pas et la logique économique et sociale prédatrice le rattrape. Il marche à nouveau contre les autres tribus et contre les terriens envahisseurs afin de les anéantir. Goetz vise donc à rétablir un équilibre de vie sur la planète pour répondre à l’appel d’une partie des natifs. Sa vie alors trouve-t-elle un sens ?

Dans Goetz, exit la libération des populations, exit l’entente entre les sexes, exit l’entente entre les peuples (terriens et habitants d’Elda Galdae), exit le bien, exit le mal, seule demeure la logique de la survie imposée par les envahisseurs et leurs machines exploitant les sols et par le tyran natif d’Elda Galdae.  

Dystopique, le récit mis en scène par ’Fane et Cassegrain traite d’un point de vue épique et semi-merveilleux de la cécité répétée des terriens, galvanisés par l’expansion territoriale, l’asservissement de tout ce qui n’est pas eux et aveuglé par leur extractivisme dément : « car les hommes n’apprennent rien de leurs erreurs ». Avec son personnage principal entre Conan et Thorgal, avec des traits proches des créatures de Druillet, ’Fane traite de la barbarie et de son épanouissement, dans un « récit de rage » comme il le définit.

Goetz est bien une transposition (1) de la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre. La valeur apotropaïque, c’est-à-dire attractive, de la bande dessinée repose sur le pouvoir de conversion (transposition-traduction) de l’univers dramatique de l’œuvre théâtrale en univers de bande dessinée. Cette conversion est aussi une invention, même si la lecture de l’œuvre est davantage délectable si la pièce de Sartre est connue.

Philippe Geneste

04/07/2026

Construire son abri de vacances

BARGUIRDJIAN Marie, La Cabane de vacances, illustrations de Jean-Claude ALPHEN, éditions d2Eux, 2025, 34 p. 16€

L’album s’ouvre sur un texte illustré à la manière d’un carnet de voyage, avec des dessins comme jetés sur le papier en ébauche, quasi sans couleur. Puis on tourne la page et le dessin fait un clin d’œil au genre du fanzine, soit une installation de l’histoire à venir dans le cadre de l’humour. La situation de vacances chez la grand-mère s’y prête, bien sûr, n’est-ce pas un temps de grande liberté ? Seulement voilà, l’euphorie des premiers jours passés, l’ennui s’installe chez les trois enfants. L’ennui c’est le manque d’intérêt, c’est la lassitude, c’est l’impression de n’avoir plus rien à découvrir. L’ennui c’est une panne de curiosité. Les enfants se trouvent en proie à une disposition d’esprit dont ils n’ont pas la maîtrise et qui les dépossède de leur esprit d’initiative.

Et c’est là que l’autrice introduit un nouveau personnage, suggérant ainsi au jeune lectorat qu’il faut savoir interroger sa manière de penser. Sinon, la passivité submerge la vie qu’on ne mène plus mais qui vous mène. Le nouvel ami entraîne ses nouvelles copines et son nouveau copain dans la construction d’une cabane dans les bois, sous un noisetier… Erreur… Mais pourquoi ? … Et pourtant quel régal !

 

HUGHES Susan, Carmen et la maison sauvage, illustrations Marianne FERRER, Monsieur Ed, 2026, 32 p. 18€

Voici un album remarquable qui insère l’information documentaire dans un récit semi-onirique. On peut dire qu’il s’agit d’une lecture subjectivante de l’œuvre de l’architecte, décorateur, Antoni Gaudi. Le prétexte fictif est l’achat d’une maison par une famille bourgeoise, les Batlló, qui demandent à Gaudi de la rénover. Il en fera la bien connue Casa Batlló de Barcelone, dont les travaux commencent en 1904 pour s’achever en 1906. Le récit se concentre sur Carmen, une fille des Battló, qui aime la forêt où elle rejoint Dragon, sa compagne de vie et de jeu, une salamandre géante.

Les illustrations de Marianne Ferrer épousent le parti pris gaudien des courbes, elle magnifie la nature végétale et s’emploie à faire ressentir au jeune lectorat la puissance de la luminosité pour transporter les sens du réel à l’imaginaire. L’histoire plonge dans le désir de la nature, seule puissance à donner le goût de vivre grâce au respect par les humains du monde physique, premier stade du respect de soi en quelque sorte. Le choix du travail à l’aquarelle renforce la poésie de l’histoire qui se confond avec la poésie décorative et architecturale de la vraie maison de Barcelone.

Et pour la cohérence de l’histoire, la salamandre élit domicile tout en haut de la casa Battló, en guise de toit. Toute intimité est un lieu, un lieu à soi partagé et drainé de valeurs dont l’architecture devrait être la vectrice.

Cet album peut se lire littéralement, mais aussi se prête à une lecture philosophique, à moins qu’il ne soit une propédeutique à l’esthétique d’Antoni Gaudi.

 

Sur Antoni Gaudi, on offrira avec bonheur aux petits et moins petits :

BARTHERE Sarah, Antoni Gaudi, illustrations de Claire DE GASTOLD, Milan, 2021, 40 p. 8€50

Tout commence le 25 juin 1852, puisque naît Antoni Gaudi qui se destine à des études d’architecte dont il obtiendra le diplôme en 1878. On le suit ainsi au fil des années depuis la maison Vicens bâtie en 1883/1888 à la construction du Capricho, de la conception d’un domaine équestre à celle du palais d’Eusebi sis à Barcelone, du palais épiscopal d’Astorga à la Torre Bellesguard, du parc Güellà la Casa BatllÓ, de la maison Milà à la Sagrada Familia, sans compter les travaux d’art décoratif, d’art du meuble et pour la céramique. L’ouvrage est clair, abondamment illustré, didactique mais vivant. L’enfant en sort plus instruit mais il ne connaîtra pas les convictions idéologiques très conservatrices de l’artiste.

Philippe Geneste