Anachroniques

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25/05/2025

Dans l’enfance de l’émancipation

JEAN Didier & ZAD, Où Cours-Tu Petite Plume ?, Utopique, 40 p. + 1 CD

« Car au goût de la liberté, les poulets,

 eux, préférèrent le goût du blé »

Pour les petits enfants entendants, l’histoire sera accessible aisément par l’écoute du cédérom qui dure 14 minutes 13 secondes et que prolonge durant 5 minutes et 1 seconde, la chanson correspondante de l’histoire. En même temps, l’enfant pourra, aidé au début par l’adulte, suivre l’histoire par les images de l’album qui sont d’un assez grand format, aux couleurs chaleureuses et au papier doux. L’adulte peut aussi lire l’album à l’enfant et fouiller avec lui les images pour y retrouver les composants du récit, les détails et suivre l’enfant dans sa découverte propre. Ainsi, l’album de Didier Jean et Zad joue de trois approches d’une même histoire : l’écriture, l’image et l’enregistrement, soit la lecture et l’écoute. À cette richesse déjà notoire, il faut ajouter le quadruple vecteur générique : l’album, le conte, la musique et la chanson. Voilà un soin de conception et de composition qui suffirait à lui seul pour recommander l’ouvrage à l’achat comme son utilisation dans les classes ou dans les dispositifs de lecture parascolaire.

Mais l’histoire ? Petite Plume est une variante de La Chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet. Nul besoin d’avoir lu Daudet pour lire Jean & Zad, mais dans les deux cas la problématique de la liberté est posée avec, chez Jean & Zad, celle de la servitude volontaire. Petite Plume est un poussin malin, fugueur, et qui a soif de découvrir le monde en dehors du poulailler. Un jour, par hasard, cependant, il se trouve coincé en dehors du poulailler et va devoir passer la nuit dehors ; Il va connaître la peur, les effets paniquants de son imagination encore empreinte de son asservissement de membre d’une basse-cour.

Mais un ours le prend sous sa protection et avec lui, il va découvrir la beauté de la nature dont le vecteur principal est le racontage d’histoires : entrer dans l’imaginaire du récit, du conte, de la chanson, pour s’approcher au plus près du réel, le mieux voir, y apprendre, bref, faire connaissance avec tout ce qui n’est pas soi, avec l’environnement physique et vivant.

Anicet, le petit poussin aux petites plumes, va vouloir rapporter ses découvertes à la basse-cour. Au grand désespoir de son ami l’ours, il repart donc au poulailler. Là il va comprendre que les poules ne sont nourries que pour être rôties plus tard, il va comprendre que ses consœurs et confrères ont intériorisé leur servitude et volontairement préféré la sécurité de leur connu au risque de la liberté. Dépité, Petite Plume va choisir de repartir dans la vie libre, non sans ayant fait une adepte avec une poulette, elle aussi intrépide et voulant rompre les chaînes qui la mèneront inéluctablement à la casserole de la fermière.

Racontée sur le CD par la voix aux intonations humoristiques et de confiance de Gérad Bertin, le CD épouse la douceur des dessins réalistes et classiques mais ô combien appropriés au jeune lectorat. À cette voix s’ajoutent des chœurs et les voies chantées de Malo Marie et Danielle Jean, le tout composé, enregistré, mixé par Didier Jean. Quant aux illustrations, réalisées, mais cela n’est pas une découverte, avec brio, elles sont finement pensées. En effet, l’album ne comporte aucun visage humain. On ne voit que les trois-quarts du corps de la fermière vue du point de vue du poussin, c’est-à-dire en contre-plongée, des pieds à la poitrine, on revoit ensuite la fermière, mais au lointain emportant une malheureuse volaille à la cuisine, et surtout, de dos. Les humains jouent autant le rôle du loup du conte-fable de Daudet (remplacé ici par un renard lourdaud et grossièrement goulu) que le rôle de l’ogre du conte traditionnel. Et pour y échapper, il faut savoir déchiffrer les dressages sociaux. L’intelligence de l’album est de montrer que pour accomplir cette dernière tâche, Petite Plume a eu besoin de la société des animaux, de leurs histoires animalières et naturelles transmises de générations en générations. Où Cours-Tu Petite Plume ? n’est pas centré sur l’individu mais sur la nécessité pour le poussin de développer sa socialisation pour devenir lui-même et, peut-être, avec d’autres, bâtir un monde sans prison, sans entrave, sans tuerie. La liberté c’est le risque pris pour l’épanouissement de la part d’humanité que nie l’individualisme de nos sociétés autant que l’univers hiérarque contemporain à la recherche des profits… mais c’est là interprétation, preuve au moins que Où Cours-Tu Petite Plume ? est un livre qui ouvre la réflexion.

 

CHAZERAND Émilie, Jeannette, la vie du bon côté. La sieste, illustrations d’Anna GUILLET, Milan, 2025, 24 p. 10€90

Ils sont quatre : un petit être qui répond au nom de Jeannette, la régulatrice du groupe, Sergio l’ânon bougon, Lévi le castor et Max le gentil escargot tout baveux. Ils sont quatre figures animalières des petits enfants au moment de la sieste.

Or, Sergio n’a pas son doudou. Jeannette tente bien de recréer le lien émotionnel avec un autre objet, mais ça ne marche pas. Max lui propose bien le sien, mais Sergio le repousse comme ne lui correspondant pas, comme s’il ne pouvait pas être lui-même avec cet objet. Toute l’histoire va tourner autour de l’acceptation de Sergio d’un doudou autre que le sien mais où il se retrouverait, lui. Tant qu’il ne l’a pas trouvé, Sergio est trop désorienté pour dormir et laisser dormir ses amis. Il lui faut retrouver cette relation sécurisante à ce que représente pour lui le doudou, à savoir son univers affectif le plus intime et en ce sens inséparable de lui (1).

Heureusement, dans l’histoire d’Émilie Chazenard mis en dessin de couleurs par Anna Guillet, il va se trouver un objet que Sergio va accepter comme doudou : ce sera un objet neutre au sens de n’appartenant à personne, donc libre d’appropriation par l’affectivité du personnage qui est mal de par l’absence du sien. L’histoire montrerait donc que le doudou ne ferme pas l’enfant au monde et que la mère, si l’on suit Françoise Dolto, a peut-être varié les objets qui accompagnaient leurs relations, par exemple au moment de la tétée (2).

L’album, à lire aux enfants, va même plus loin. Jeannette, épuisée par les efforts qu’elle a fournis pour calmer l’agitation de Sergio, s’endort… sans son doudou…

Philippe Geneste

Notes: (1) C’est une caractéristique de l’objet transitionnel mis à jour par Winnicott avec le fait que cet objet est aussi « une possession de quelque chose qui n’est pas moi » (cité par Laplanche, Jean et Pontalis J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, sous la direction de Daniel Lagache, Paris, PUF, 1981, 523 p. – p.296). - (2) « C’est tout de même une relation de la mère avec lui, que l’enfant projette » sur l’objet transitionnel. Dolto, Françoise, Séminaire de psychanalyse d’enfants I, édition réalisée avec la collaboration de Louis Caldaguès, Paris, éditions du Seuil, 1991, 238 p. – pp.236-237.


14/02/2016

Le racontage, entrée naturelle dans les récits

contes et légendes
Andersen Hans Christian, La petite Sirène, lu par Marie Tirmont, Gallimard,  2013 CD 1h15, 12€90
Marie Tirmont qui lit le texte si connu d’Andersen permet d’apprécier le style de l’auteur qui cherche à dévitaliser l'univers mythologique. Dans une quête toute spirituelle de l’âme éternelle, la petite sirène cherche à connaître le monde humain. La référence religieuse explique probablement le succès éditorial de ce conte en ce que l'univers adulte chrétien y a vu une didactique du sentiment religieux. L'amour de l'homme ne vaut que par l’immortalité de l'âme qu'il procure au bon croyant. Si on croise cette interprétation avec celle de la lecture biographique, on verra, alors, dans la petite sirène, un symbole de l'échec amoureux en ce que l'amante, ici, est supplantée dans le cœur de l'aimé par celle qu'il croit être celle qui lui a redonné la vie mais qui n'est que celle qu'il a vu au moment de son réveil après le naufrage. L'amour ne serait, ainsi, que le fruit de l'illusion construite par les amants, une illusion cruelle puisqu'elle impose à l'amour le sceau de l'impossibilité. Au fond, l'écume en laquelle se transforme la petite sirène n'est-elle pas celle de l'évanescence des jours reconquis en pensée, loin des affres de la relation amoureuse ?

Morel Fabienne, Di Gilio Debora, Bouc cornu, biquette et ses biquets, illustrations de Nathalie Choux, Syros, 2014, 40 p. + CD 15’  18€90
Voici une version remaniée du Loup et les sept chevreaux. Les conteuses qui assurent la version audiophonique avec talent et truculence, ont choisi la fin heureuse du conte (le bouc noir et cornu, symbole du diable, est éventré durant son sommeil, les chevreaux échappent ainsi à leur prison temporaire, comme dans certaines versions allemandes du Petit Chaperon rouge, et c’est lui qui périt noyé dans une mare. L’accent est ainsi mis sur le renouvellement de la vie. L’interprétation est joyeuse, ce que renforce la présence de comptines italiennes, même si nous ne connaissons pas de versions italiennes anciennes du dit conte. Les conteuses ont aussi opté pour une version moralisante. Comme dans Le Loup et les sept chevreaux des frères Grimm, Morel et Di Gillo insistent sur le rôle d’éducatrice de la mère.

Du racontage
Petites histoires du père Castor pour endormir les petits, Père Castor, 2012, 128 p. + CD 1h30, 15€
Voici rassemblées dix-huit histoires classiques ou récentes pour accompagner l’endormissement des petits. Le CD MP3 reprend l’intégralité des textes des dix-huit histoires lues par des comédiens. C’est donc un ouvrage très riche que publie le Père Castor : il convoque plusieurs comédiens, plusieurs illustrateurs dans un livre à la couverture molletonnée aux coins arrondis.

Bichonnier, Henriette, Le Monstre poilu, lu par Francis Perrin, Pef et trois comédiens, 2014, Gallimard jeunesse, 1 CD – 1 heure, 12€90
Ce sont des textes pour les petits, autour de 5/6 ans. Le CD rassemble quatre contes drôles d’une facture assez classique, avec des rois et des sorcières, un monstre et des vilains, des coquins. Le monstre poilu fait partie de la liste du ministère de l’éducation nationale pour le cycle 2 de l’école primaire.

Petites histoires du Père Castor pour devenir plus grand, Père Castor – Flammarion, 2013, 128 p. + CD 1h30, 15€
Les seize histoires du livre sont lues intégralement par des comédiens sur le CD qui en comprend une dix-septième « le Grand voyage d’Oscar » de Sylvie Poillevé. Toutes ces histoires et leurs illustrations sont parues sous une forme ou une autre et c’et un florilège du Père Castor que propose la présente édition aux enfants de 3 à 7 ans. Il n’y a pas de thématique particulière, les récits animaliers côtoient les histoires poétiques ou des contes contemporains. La couverture molletonnée décorée de fer argenté et aux coins arrondis est très agréable au toucher. La variété du travail des illustrateurs assure à l’enfant de trouver son bonheur visuel autant que la variété des styles des écrivains certifie l’accroche des auditeurs ou lecteurs, auditrices ou lectrices. Pour notre part, nous soulignerons la présence d’un conte bulgare raconté donc adapté par Albena Ivanovitch, « Le Petit Loup qui se prenait pour un grand » qui est une petite merveille d’humour.
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     
Joly Fanny, Cucu la praline, lu par Fanny Joly, Gallimard jeunesse, 2015, 1 CD – 1 heure, 12€90
Un auditoire d’enfants de 8 à 11 ans et c’est le succès assuré. Angèle Chambar, Machouillou, Chloé, Kévin Truffe, Victor, Jean-Maxime, le papa, Mémé Chambar, Ali l’épicier, la maman, traversent les trois parties chacune divisée en 4 chapitres de Cucu la praline. Identification, reconnaissance d’événements de la vie quotidienne, humour et sarcasme, mais aussi, tendresse, colère et dépit, parlent aux enfants de cet âge avec bonheur, dans un langage courant, sans vulgarité ni relâchement invraisemblable.

Récits documentaires
Dufrancatelle Corinne, Les Fêtes contées par Colinette, L’Harmattan, 2012, 63 p. + 1CD 12€
Les textes de Dufrancatelle content les fêtes : fête du nouvel an, fête des rois, la fête des amoureux, La Chandeleur, le poisson d’avril, la fête du lapin de Pâques, la fête des mères, celle des pères, la fête de Noël. Bien sûr, il ne s’agit pas de documentaires fiction mais bien de fiction. Les fêtes rythment seulement le recueil, prétextes à histoires pour les enfants de cinq à neuf ans. Le cédérom fait entendre la voix de Colinette, conteuse professionnelle et les musiques d’Alban Lepsy avec un extrait de la Flûte enchantée de Mozart. L’ensemble est humoristique, bien enlevé et fort agréable à l’écoute.

Philippe Geneste