Anachroniques

06/10/2019

Les reflets d’une étoile sur la rivière tourmentée

Castillon Claire, River, édition Gallimard Jeunesse, collection Scripto, 2019, 185 p. 10€50
Dans ce roman la voix d’une jeune fille de quinze ans passés raconte les tourments qu’endure sa petite sœur de quelques mois sa cadette, River.
Pourquoi River, dès la sixième, fut-elle rejetée par ses anciennes copines ? Pourquoi devient –elle le souffre-douleur de la cour de récréation dans le jeu cruel et discriminatoire qui porte son nom : « le jeu de River », où au centre d’une ronde elle est humiliée, ridiculisée par les camarades de sa classe ? Pourquoi et comment l’adolescent Alanka soutenu par trois acolytes, surnommés « les trois T. » par River peut- il exercer harcèlement, humiliations, violence et racket sur la jeune fille ? Est-ce parce qu’elle est fantasque et drôle (même mot que le nom de leur rivière : « La Drole » ? Est-ce parce qu’elle rit lorsqu’on la brime, qu’on la tourmente, qu’elle en rit jusqu’ aux larmes, même ? Est-ce parce qu’elle est étrange et étrangère à la méchanceté, rétive aux codes sociaux du collège, qu’il est de bon ton de suivre pour être incluse ? River a sa grande sœur pour confidente, sa grande sœur qui la console, la conseille. River lui a offert la lumière de leur chambre et gardé pour elle le sombre abri de sa solitude. Elle écoute sa grande sœur, son modèle magnifié, son double embelli, le reflet aimé des parents, aimé des amis, populaire, jamais maladroit, toujours impeccable.
Mais le dernier chapitre bouscule la lecture. Révélation d’une histoire, d’une énigme que l’on ne dévoilera pas ici. Juste apprendre le prénom de la grande sœur : Stella. Juste rester avec River jusqu’à la dernière page, assister à son courage et à sa générosité lorsqu’elle sauve de la noyade son ancien tortionnaire (elle le sauve des eaux de la rivière La Drole, justement). Par cet acte River découvre l’estime, la reconnaissance de ses pairs et celles des adultes. Elle fait enfin la fierté de ses parents, elle s’affranchit de la peur des autres… et surtout, à l’aube de ses quinze ans, elle reçoit, pour elle et elle seule, la tendresse inconnue d’une nouvelle amitié, celle de Tristan.
L’école deviendrait-elle l’emblème d’une société de l’exclusion, avide de boucs émissaires et laissés pour compte ? Si tu te sens bancal à ce dogme, si tu te brûles les yeux à chercher plus loin, si tu te sens mal pour avoir blessé un ami, pour l’avoir ignoré, pour l’avoir méprisé et si tu souffres de solitude, si certaines paroles, certains regards te sont des meurtrissures, et même si tu n’es pas bon en maths, ni en sport, et même si tu ne connais pas de Tristan, lis ce beau roman, où River t’attend. Comme Claire Castillo le suggère dans la jolie brochure qui accompagne le roman, tu connaîtras la lecture comme l’empathie suprême : l’art de « l’aimantation ».

Annie Mas

29/09/2019

Potlacht

Staebler Christian, Paolini Sonia, Redbone. L’histoire vraie d’un groupe de rock indien, dessin Thibault Balahy, Steinkis, 2019, 168 p. 20€
Qui se souvient de ce groupe qui émerge en 1970 avec l’album Redbone ? Le groupe eut un succès permanent en Europe jusqu’au milieu des années 1970. Aux USA, après une entrée éclatante, l’indianité revendiquée de ses membres a nui à sa pleine carrière à cause des réticences de l’industrie du disque et du show-business. L’album repose sur des entretiens avec Pat Vasquez (Pat Vegas de son nom de musicien, bassiste et chanteur), fondateur avec son frère guitariste Lolly Vasquez du groupe. Tous deux sont, au début des années 1960, des musiciens professionnels accomplis et demandés. L’idée d’un groupe indien de rock nait un soir de 1966, lors d’une discussion avec Jimmy Hendrix. On suit la genèse du groupe, les inlassables répétitions, la rencontre avec le guitariste Tony Bellamy, d’origine Yakis, qui joue notamment du flamenco, puis celle du batteur Pete de Poe venu directement de la réserve indienne de Makah au nord-ouest de l’état de Washington où il a appris le jeu du tambour et des percussions. Pete de Poe a connu aussi les sinistres écoles d’assimilation, des internats (1) où les enfants indiens étaient dé-culturés, avaient interdiction de parler leur langue, de reproduire leurs coutumes sociales, vestimentaires…
A travers la vie du groupe et celle de Pat Vasquez, on assiste à l’aventure du rock qui, avant la fin des années soixante, s’émancipe du rock’n’roll en liant son irruption dans la société aux soulèvements des jeunesses occidentales contre l’ordre établi. Aux USA, le mouvement de libération des noirs est à son apogée ; en 1969, à Woodstock, Jimmy Hendrix grave à jamais l’antimilitarisme et la contestation contre la guerre du Vietnam ; l’émancipation est au cœur du mouvement psychédélique.
Mais c’est bien sûr la puissance de la contestation des noirs qui influence la minorité indienne qui se regroupe dans l’American indien mouvement (AIM) créé le 28 juillet 1968 à Minneapolis. Redbone est lié à deux de ses fondateurs : Dennis Bank et Clyde Bellecourt. Une partie des recettes du groupe est venue soutenir financièrement l’association. De 1969 à 1971, c’est l’occupation d’Alcatraz (2) évoquée dans le second album du groupe Potlatch sorti en 1970. En 1973, les Lakotas Oglalas, dans le Dakota du sud, au cœur de la réserve indienne de Pine Ridge, une émeute éclate contre les spoliations, les humiliations. Les indiens occupent alors le site de Wounded Knee où la 7ème cavalerie, après que les Lakotas ont déposé les armes, les massacrèrent. Ce crime de masse marqua la fin des guerres indiennes : c’était en 1890. Redbone soutient l’occupation du site et grave, pour les insurgés, une de ses chansons lesplus abouties : « We were all wounded at Wounded Knee ». La maison de disque refusera de publier la chanson sur l’album en préparation ; Les frères Vasquez le produiront puis le diffuseront lors des concerts à l’étranger.
L’album parfaitement composé par Christian Staebler et Sonia Paoloni, écrit avec intelligence, prolonge l’histoire de  Redbone et de ses membres. Ce gros volume se lit aisément et sait accrocher le jeune lectorat (collégien et lycéen) parce qu’il évite tout passéisme pour comprendre les faits politiques et musicaux au cœur de l’actualité. Une belle œuvre dont toute bibliothèque devrait être dotée.
Philippe Geneste

(1) voir le blog lisezjeunessepg des 2/3/2019, 5/8/2018 et 12/11/2017 – (2) voir le blog lisezjeunessepg du 2/3/2019

22/09/2019

Animaux sous le joug du profit

Aubry Florence, Titan noir, Editions du Rouergue, 2018, 12,50 euros.

Résumé :
            Elfie a tout juste 18 ans lorsqu'elle commence un job dans un parc océanographique. D'abord à la caisse, elle doit ensuite s'occuper des manchots puis, alors qu'elle n'a aucune formation, la direction lui propose de devenir la dresseuse de Titan, une orque mâle qui a la caractéristique d'être entièrement noire. Petit à petit, elle se rend compte que l'affection des dresseurs et des soigneurs ne suffit hélas pas à combler la détresse que ces animaux ressentent. Au nom du profit, les manchots sont revendus à d'autres parcs et ceux qui sont handicapés (bec cassé, aveugles...) sont euthanasiés. Le dressage de tous les animaux se fait dans des conditions très difficiles, ils sont mal-nourris. Les orques sont capturés bébé et arrachés à leur famille. Ils doivent cohabiter dans des bassins trop petits pour eux avec leurs congénères qui peuvent devenir agressifs à cause de cette proximité et du fait qu'ils ne sont pas du même clan.
            Alors qu'elle est à la soirée d'un copain, Elfie fait la connaissance d'une ancienne dresseuse d'orques. Cette dernière l'avertit : le passé de Titan est caché de tous... Il s'appelait autrefois Oscuro et a déjà tué deux personnes : sa dresseuse, en plein spectacle, et un jeune homme ivre qui est venu de nuit par effraction dans son bassin. Il n'a pas été euthanasié parce qu'il vaut beaucoup d'argent, en tant que mâle adulte reproducteur, mais il a été revendu à un autre parc et a été rebaptisé Titan. Un homme, Robbie, le suit depuis sa capture. Elfie l'interroge et apprend que Robbie faisait partie de ceux qui ont capturé Oscuro alors qu'il n'était qu'un bébé. Depuis, il se sent responsable d'Oscuro et déménage au gré des parcs qui achètent l'orque. Il reste traumatisé depuis ce jour-là et s'en veut au point d’avoir refusé l'argent de cette mission. Dans le parc où travaille Elfie, il s'occupe du ménage.
            A la fin du livre, une tempête éclate : les orques sont mises dans l'enclos de la digue. C'est un bassin en pleine mer, rarement utilisé. De larges barges flottantes servent de barrière entre le bassin et l'océan. En pleine nuit, alors qu'il n'y a aucun autre employé, Robbie ouvre l'une de ses barges et Titan va pouvoir s'enfuir.
            De son côté, Elfie démissionne du parc pour suivre un bébé orque, Babou, qui a perdu sa maman lors de la tempête et a été racheté par une association. Avec des biologistes, elle va participer à la progressive remise en liberté de Babou dans l'océan.

Mon avis :
            Ce livre est une fiction mais qui s'inspire très fortement de l'histoire vraie de Tilikum surnommée « l'orque tueuse ». Cette orque a vécu 25 ans en captivité avant de mourir en 2017 est impliquée dans la mort de trois personnes : une étudiante en biologie tombée accidentellement dans sa piscine, un jeune homme s'étant introduit par effraction de nuit dans son bassin et l'une de ses dresseuses. Il n'a pas été tué parce qu'il était un mâle reproducteur dans le programme d'insémination artificielle et il coûtait beaucoup d'argent.
            Ce livre sensibilise le lecteur à la détresse vécue par les animaux vivants en captivité dans les parcs océanographiques. L'impuissance des dresseurs et des soigneurs est bien dépeinte aussi : Seul le profit compte et non le bien-être des animaux.

Milena Geneste-Mas

15/09/2019

Esclavage, racisme et mentalité coloniale

Fontenaille Elise, Dorothy Counts. Affronter la haine raciale, oskar, 2019, 51 p. 9€95
Les romans d’Elise Fontenaille se situent dans la lignée du roman objectif. L’autrice part d’un fait divers, d’un fait historique et d’une documentation serrée. Rien qui ne soit évoqué qui ne se soit passé. Elise Fontenaille crée des romans de la condition humaine, ainsi, sans se couper de la réalité. Elle ne vise pas la vérité, mais l’authenticité. Elle se distingue du roman objectif en cela que le récit ne se veut pas plus vrai que la vie. Elle affirme la nécessité de la fiction comme approche sensitive du réel. Et, en littérature de jeunesse, cette position porte le jeune lectorat à une conscience des enjeux de société qui se trament dans le quotidien des faits.
Avec Dorothy Counts, Elise Fontenaille ne propose pas une biographie, mais un récit, celui de la première lycéenne noire des Etats-Unis d’Amérique. Elle nous transporte donc à Charlotte, en Caroline du Nord, en 1957. Dorothy Counts a 15 ans. La conscience noire est en pleine éclosion, le Klux-Klux-Klan reste influent,
« Ils ont tué des gens. Lynché des noirs. Brûlé des maisons. Violé des jeunes filles ».
 La famille de Dorothy est religieuse. La non-violence est son credo pour l’intégration et la lutte contre la ségrégation.
La narratrice écrit à la première personne son histoire. L’identification du lecteur ou de la lectrice au personnage historique est un choix pour rendre plus percutante la brève relation d’un épisode d’une existence. C’est la veille de la rentrée des classes. Tout le monde est nerveux, chaque membre de la famille évite de le montrer. C’est le matin de ce 4 septembre 1957. Dorothy se dirige vers l’école. Les abords du lycée sont bruyants, une foule hostile l’agresse, la police n’intervient pas, les crachats, les jets d’objets, les hurlements de haine. Dorothy, stoïque, entre au lycée. Première heure de cours : elle est transparente. Et puis les autres heures ; Elle est harcelée, injuriée, on lui crache dessus ; le deuxième jour, on crache dans son assiette de purée. Elle est seule. Les amies qui l’accompagnent seront menacées les jours suivant et quitteront le lycée.
Dans la famille Counts, c’est le désarroi :
« Quelque chose en nous était irrémédiablement détruit.
La confiance qu’on fait au monde ?
L’espoir d’un monde meilleur ? Plus juste ? »
Le harcèlement va se poursuivre, de plus en plus vindicatif. Dorothy sera de plus en plus seule, même si un professeur de mathématiques brisera l’attitude des professeurs. Mais c’est trop dur. Les amies qui la soutenaient ne sont plus là. Pour les Counts, l’intégration au lycée ségrégationniste de Charlotte s’avère impossible. Dorothy ira faire ses études dans une autre ville et, une fois son diplôme acquis, elle reviendra à Charlotte afin d’y œuvrer contre la ségrégation. Son exemple va permettre à des acteurs du drame de prendre la parole, d’exposer les mécanismes de la lâcheté ordinaire dont les ressorts sont les mêmes que dans toute situation de harcèlement. James Baldwin écrira une lettre de reconnaissance à Dorothy, qu’Elise Fontenaille propose en annexe du roman.
Incisif, parfaitement documenté, écrit avec objectivité sans jouer sur l’émotion et encore moins avec la compassion, Dorothy Counts. Affronter la haine raciale se fait, sans didactisme aucun, littérature d’intervention.

Simard, Éric, Rosa Parks, contre le racisme, oskar éditeur, 2019, 38 p. 4€95
L’ouvrage s’adresse aux enfants de 8 à 10 ans. En trente huit pages, l’auteur rend compte d’une action qui a entraîné une réaction collective et a fait événement dans l’histoire. Ici, le boycott comme modalité de lutte des opprimés est à l’honneur. Comment en si peu de pages rendre compte de la vie de l’aide soignante, couturière, secrétaire, Rosa Parks, sans tomber dans le récit euphorique ?
Éric Simard y réussit en prenant dans la biographie les éléments qui convergent vers l’acte central d’une vie : le 1er décembre 1955, à Montgomery (Alabama), Rosa Parks refuse de laisser sa place assise du milieu du bus à un blanc qui n’a aucune place assise à l’avant. Elle est arrêtée conformément à la loi ségrégationniste américaine. Par solidarité, le mouvement pour les droits civiques, auquel elle appartient depuis 1943, lance un mouvement de boycott des bus de la ville. La communauté noire, avec notamment l’action non-violente prônée par Martin-Luther King, alors âgé de 26 ans, répond massivement présente. Elle organise des modalités parallèles et autonomes de transports pendant 381 jours. Face à cette auto-organisation des Noirs, la Cour Suprême des Etats-Unis, le 20/12/1956, déclare contraires à la Constitution les lois racistes appliquées dans les transports en commun.
Six chapitres constituent le livre et couvrent la vie de Rosa Parks le 4/2/1913 jusqu’au boycott de 1955. Opportunément, Éric Simard rend compte d’un épisode moins connu, durant les années mille neuf cent quarante : Rosa Parks, prétextant ramasser son sac, s’assoit à l’avant d’un bus pendant quelques secondes.
Est-ce que le livre évite la centration excessive sur une personnalité au détriment du mouvement collectif à l’intérieur duquel son acte prend tout son sens ? Non. C’est un défaut qui tient probablement au fait que l’auteur situe insuffisamment les faits relatés. Les lieux et les dates restent flottants. En revanche, le livre fait entrer le jeune lectorat dans la problématique du racisme et de la ségrégation. Les récits sommaires de la fin, œuvrant à la manière d’une annexe contextualisent le récit biographique qu’ils complètent allant jusqu’à la mort de Rosa Parks, le 24/10/2005.

Justhom, De L’Esclavage et du colonialisme, St-Pierre d’Oléron, Les éditions libertaires, 2019, 253 p. 15€.
Sur la question de l’esclavage et de son instrument le colonialisme, on recommandera ce livre aux jeunes lecteurs. L’ouvrage se propose un panorama situé de l’esclavage de l’Antiquité aux temps modernes, une approche par pays colonisateur du colonialisme. Une multitude de chronologies donnent des repères et de nombreux commentaires factuels et historiques posent les éléments nécessaires à la discussion de tel ou tel aspect des deux thèmes centraux du livre. Ce travail documentaire fourmille d’informations et les met en ordre, fournissant ainsi un livre de synthèse des plus pertinents. Il serait dommage que les collégiens de troisième et les lycéens ne puissent avoir à leur disposition un tel guide pour l’analyse et la réflexion.

BLoch-Henri Anouk, Harriet Tubman, la femme qui libéra 300 esclaves, oskar, 2019, 170 p. 14€95
Enfant, Araminta Ross, qui deviendra plus tard Harriet Tubman, voit trimer ses parents, fouetter les esclaves, parader les propriétaires, défiler les marchandises humaines à vendre lors des marchés aux esclaves. Blessée à la tête par un surveillant lancé à la poursuite d’un esclave, Harriet va garder toute sa vie des séquelles de ce drame qu’on peut qualifier d’initiateur puisque il a protégé la fuite de l’homme. De son premier mariage, elle apprend que le contrat possède des clauses qui font des enfants la propriété des esclavagistes, des « biens mobiliers ». La séparation des parents et des enfants est donc inscrite dans un système de gestion des noirs captifs du droit blanc de la propriété. L’adolescente illettrée comprend la fonction de la terreur dont usent les esclavagistes : « La peur, toujours la peur, on vit avec depuis notre naissance, on l’a bu avec le lait de notre mère » (29). Et c’est cette peur qu’elle va apprendre à dompter et à retourner en vigilance active et subversion du système économique américain de l’époque.
L’ouvrage raconte comment la jeune esclave Harriet Tubman s’évade de la plantation où elle a été vendue encore jeune fille. Chronologiquement, le livre fait le récit des dix-neuf allers-retours entre le Sud et le Nord, Canada compris, pour organiser et sauver trois cents esclaves en fuite. L’ouvrage permet de comprendre le fonctionnement du « Chemin de fer clandestin » mis en place par des anti-esclavagistes blancs et noirs, dont nombre de quakers. Lors du durcissement de la législation contre les esclaves avec le Fugitive Slave Act (loi sur l’esclave en fuite, voté au Congrès en 1850), les Comités de Vigilance se réorganisent pour protéger les noirs menacés. On croise la solidarité internationale, notamment à travers les sociétés anti-esclavagistes qui ont essaimé de par le monde.
Anouk Bloch-Henry place souvent le lecteur dans la peau de l’héroïne. Il est ainsi invité à entrer dans la croyance en la providence qui innerve l’action de la militante. Elle va rencontrer des abolitionnistes blancs, mesurer l’ambigüité de Lincoln (1), se trouver impliquée dans la guerre de Sécession avec les atrocités (six cent cinquante mille morts) qu’elle entraîne, comme toute guerre. Des portraits de personnages historiques sont inclus pour éclairer le déroulement même de l’action dans le livre. C’est le cas de Frederick Douglas, un noir évadé, autodidacte, journaliste, écrivain propagandiste de la cause anti-esclavagiste.
Le récit nous mène à réfléchir sur la désobéissance civile, sur ses limites et sur la nécessité d’outrepasser le droit pour faire advenir la justice. Non machiavélique, l’ouvrage pointe les positions diverses dans le camp abolitionniste. Evoquant la tentative, en 1858, de John Brown et de ses hommes (noirs et blancs) de s’emparer de l’arsenal de Harper’s Ferry en Virginie et leur pendaison par l’alliance nouée entre l’Etat de Virginie et le gouvernement fédéral, le récit pose, de manière ouverte, le débat entre violence (thèse de John Brown pour une libération par les armes des noirs du Sud) et non-violence, comme modalité de résistance et de subversion de l’ordre établi. Harriet Tubman se trouvé impliquée dans le plan de Brown, mais malade ne put participer.
A la sortie de la guerre, la victoire nordiste mena à l’abolition de l’esclavage. Mais le racisme n’était pas éradiqué, et la supériorité affirmée de la race blanche sur les autres races restait le credo des élites et des gouvernements. Mais c’est une suite historique, dont le récit documenté d’Anouk Bloch-Henry n’a point à traiter, son sujet étant la biographie de l’esclave révoltée Harriet Tubman (1825-1913) et notamment de la période de son action 1849 (la fuite)- 1865 (vote du 13ème amendement qui abolit l’esclavage, l’assassinat de Lincoln par des sudistes).
Philippe Geneste

(1) « Je n’ai jamais été pour l’instauration  -sur quelque mode que ce soit-  de l’égalité sociale et politique des races blanche et noire (…) En ce qui me concerne, je suis plutôt, et comme bien d’autres, pour que les Blancs jouissent d’un statut supérieur » discours de 1858 dans le sud de l’Illinois cité par Zinn Howard, « Nous le peuple des Etats-Unis… » Essais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine, traduit de l’anglais par Frédéric Cotton, Marseille, Agone, 2004, p.343

08/09/2019

Quand la Littérature enfantine raconte l’Art

Le Loarer Bénédicte, Pablo Picasso, illustrations de Clément Devaux, Milan, 2018, 39 p. 8€50 ; Le Loarer Bénédicte, Les Impressionnistes, illustrations de Clément Devaux, Milan, 2018, 39 p. 8€50 ;
Barthère Sarah, L’Art abstrait, illustrations de Pierre van Hove, Milan, 2018, 39 p. 8€50 ;
Les volumes de cette nouvelle collection Mes docs art est destinée aux enfants de 5 à 12 ans. Le papier est glacé, la page de gauche raconte, la page de droite reproduit et commente. Lorsque la collection traite un mouvement artistique, l’impressionnisme ou l’art abstrait, par exemple, le début de l’ouvrage traite des causes de l’avènement du mouvement en question, puis prend des œuvres emblématiques pour présenter des caractéristiques majeures. La deuxième partie de l’ouvrage présente des peintres de la mouvance étudiée. Quand il s’agit d’une monographie, le plan chronologique s’est imposé, permettant un repérage plus aisé au jeune lectorat.
Le parti pris est de ne pas évoquer le contexte historique. Par exemple, pour Guernica, le lecteur saura juste qu’une « guerre ravage son pays natal, l’Espagne ». Ce choix permet aux auteurs et autrices d’éviter d’entrer dans les différentes approches caractéristiques des courants, comme celui de l’art abstrait, par exemple.

Walcker Yann, ABCD’ART, Milan, 2018, 10€90
Un abécédaire purement imaginaire accompagne des reproductions d’œuvres d’art. Celles-ci courent à travers toute l’histoire des arts, sans lien autre que la volonté de l’auteur anthologiste de susciter l’intérêt des enfants : le sphinx de Gizeh, la Vénus de Milo, Lucio Fontana, Philippe de Champaigne, Vincent Van Gogh, Myron, Yayoi Kusama, Sandrio Botticelli, Peter Anton, Takashi Murakami, Keith Haring, Meret Oppenheim, Roy Lichtenstein, Georges Seurat, Pierre Soulages, Zorio Gilberto, J-B Oudry, Giuseppe Arcimboldo, Edgar Degas, Odilon Redon, Erwin Wurm, Auguste Rodin, Alexander Calder, Jan Vermeer, Daniel Buren. Page de gauche, donc, une lettre majuscule et, sous la lettre, un mot. Le mot entretient un rapport avec le tableau présenté sur la page de droite. Chaque tableau est crédité de son auteur, de ses caractéristiques descriptives et du lieu où il est exposé.
L’album se présente ainsi pour une lecture solitaire de l’enfant, dès six ou sept ans. Mais il nous semble qu’il serait mieux utilisé si les parents ou des adultes le lisaient avec l’enfant, l’interrogeant, le sollicitant pour aiguillonner sa curiosité et l’amener à proposer lui-même, verbalement, une histoire, bref, raconter le tableau.

Barthère Sarah, Gustav Klimt, illustrations de Glen Chapron, Milan, 2019, 40 p. 8€50
Après un bref aperçu familial, l’ouvrage entre dans le vif du sujet de la vie de Gustav Klimt (1862-1918) : le travail en décoration murale, la rencontre avec Emilie la sœur de la femme de son frère, qui teint une maison de couture. A la mort de ce dernier et de son père, Gustav Klimt va voler de ses propres ailes vers des horizons nouveaux. Il crée avec d’autres peintres la Sécession viennoise. L’ouvrage détaille certaines techniques du peintre, compréhensibles par le jeune lectorat. Les frises sont présentées. Le rapprochement avec l’impressionnisme avec le symbolisme sont abordés clairement. Le succès de Klimt est mis en rapport avec l’économie de la peinture ce qui est assez rare dans les livres pour enfants qui aiment répandre l’idéologie du génie artistique qui se réalise en dehors de toute préoccupation matérielle. Des tableaux sont habilement commentés. L’art nouveau est ainsi introduit autant que l’art déco. Une belle réussite à hauteur d’enfant mais exigeante réussite.

Barthère Sarah, Léonard de Vinci, illustrations d’Aurélie Grand, Milan, 2019, 40 p. 8€50
Léonard de Vinci (1452-1579) fascine. Avec sa quinzaine de tableaux tous au rang des sommets des arts, ses multiples travaux scientifiques, ses créations de tous ordres, en tant qu’ingénieur, architecte, Léonard de Vinci est une figure emblématique de la Renaissance. Le livre porte principalement sur le peintre, celui qui pensait la peinture comme « une science universelle » car « la science la plus utile est celle dont le résultat est le plus communicable » (1). Le documentaire proposé dans la collection Mes docs Art est illustré par treize tableaux et dessins connus. Le but est d’amener l’enfant à reconnaître un patrimoine culturel. La forme choisie en est le récit qui opère des pauses sur des moments clés de la vie du créateur. Les dessins de Grand illustrent alors ces étapes de la vie de Léonard de Vinci.
Philippe Geneste
(1) Léonard de Vinci, L’éloge de l’œil suivi du peintre et la peinture, traduction et présentation de Sylvain Fort, L’Arche, 2001,59 p. – p.14

01/09/2019

Instruire avec nuances la réalité historique

AGRIMBAU Diego (scénario), IPPOTI Gabriel (dessins), Guarani. Les enfants soldats du Paraguay, Steinkis, 2018, 424 p.

Voilà un bel ouvrage qui, justement parce qu’il est un travail esthétiquement soigné, pose avec acuité le rapport qu’une fiction historique entretient avec la réalité dont elle s’inspire. Une fiction peut-elle s’affranchir de toute vérité de l’histoire ? Ne risque-t-elle pas, alors, de colporter des stéréotypes propagandistes ?
Nous suivons un photographe qui, venu découvrir la civilisation des Guarani, va être entraîné comme reporter dans une guerre d’extermination. Le travail pictural d’Ippoti plonge le lecteur dans une ambiance de chaleur étouffante, de sueur, et de peur. En manque de soldats, les Paraguayens enrôlent des enfants, d’où le titre de la bande dessinée. Les scènes de combat où on les voit se faire massacrer par les troupes de l’Alliance en surnombre rendent compte de cet épisode effroyable.
L’action se passe entre 1868 et 1870. Il s’agit de la guerre qui oppose le Paraguay à l’Alliance qui rassemble l’Uruguay, le Brésil et l’Argentine. L’Alliance se trouve en fait sous influence de l’impérialisme libéral anglais qui au XIXème siècle a fait de Buenos Aires son satellite dans la région. Cette guerre va décimer la population paraguayenne.
Jusqu’auboutiste pour les uns, fierté nationale pour les autres, le maréchal Lopez (Francisco Solano Lopez, fils de Carlos Antonio Lopez), qui mène une politique protectionniste et refuse l’expansionnisme brésilien, ne se rendra pas, refusera la main mise étrangère sur le pays et l’entraînera dans une guerre sans issue avec, pourtant, l’appui inconditionnel du peuple paraguayen. Ce que n’explique pas le livre c’est pourquoi les petits paysans et le gros de la population laborieuse paraguayenne soutenait Lopez. C’est parce que celui-ci menait une politique de reconnaissance des indios comme paraguayens à part entière et une politique de redistribution des terres qui fit du Paraguay, sous le régime de Carlos Antonio Lopez puis de son fils Solano, un pays aux cultures florissantes avec de nombreux élevages et une activité productive fébrile. Solano instaura l’école élémentaire obligatoire, développa un enseignement professionnel des métiers et créa les bases d’une faculté de Droit civil et politique. La monnaie du pays, débarrassée de la corruption qui sévissait partout ailleurs, était stable, affermissant l’indépendance du pays et sa souveraineté. La politique de nationalisation suscita la colère des puissances étrangères (l’Angleterre principalement mais aussi les Etats-Unis) et de leurs alliés locaux et ce fut le fondement de la guerre de la Triple Alliance. Pour la bourgeoisie anglaise, il fallait détruire le Paraguay. Il fallait éliminer la diversité de sa production agricole pour imposer, sur ces terres, la monoculture. Il fallait éliminer le troc, arracher la terre aux paysans bref, aller vers une économie capitaliste au service de son impérialisme. Le traité de la Triple Alliance, signé le 1er mai 1865, dit clairement que le Paraguay sera dépecé par l’Argentine et le Brésil et offrira des subsides à l’Uruguay. Il s’agissait bien d’éliminer de la carte le pays du Paraguay. On estime à 90% la population masculine en âge de procréer qui fut décimée.
Lopez a été trahi, victime d’un complot probablement organisé par le diplomate nord-américain Washburn impliquant les frères de Lopez et sa mère, ses beaux-frères et l’évêque d’Asunción, un ministre et deux généraux de l’état-major. L’histoire étant faite par les vainqueurs, le fait devint la légende d’un maréchal sanguinaire. L’épisode des enfants soldats va dans ce sens. La bande dessinée relate, sans bien l’instruire, la mise sur pied le 26 août 1868 de l’armée de Lopez à Pykysyry. C’est là qu’apparaissent les enfants de 12 à 14 ans. Pour les auteurs il s’agit uniquement d’enfants kidnappés et enrôlés de force. Certes on peut douter que des enfants s’enrôlent dans l’armée et, de plus, quelle drôle d’armée que des enfants et des vieillards ne connaissant rien au maniement des armes ! Mais peut-on seulement en rester à cette interprétation, juste d’un point de vue humanitaire, mais très incertaine d’un point de vue des conditions historiques ? A aucun moment n’apparait le soutien de la population paraguayenne à leur président puis maréchal. A aucun moment la politique indienne de Lopez n’est évoquée. A ne pas instruire, avec nuances, cet épisode d’histoire, la fiction ne risque-t-elle pas de tomber dans la caricature ? Pourquoi, si ce que donne à voir la bande dessinée est seul juste, l’expérience Paraguayenne est-elle encore dans les mémoires des progressistes d’Amérique du Sud ?
La préface de Diego Agrimbau invite à lire avec ce regard critique, mais la fiction elle-même ne portera pas les lecteurs non avertis à interroger les faits. Certes, le comte d’Eu, un français gendre de l’empereur brésilien, est présenté comme aussi peu préoccupé de dignité humaine que ses troupes, qui violent et massacrent alors que les ennemis sont des femmes, des vieux et des enfants… Certes, il y a le personnage d’Esteban, qui rejoindra les troupes de Lopez. Esteban apporte le point de vue du peuple paraguayen. Il est le photographe compagnon de route de Pierre Duprat, le héros de la bande dessinée, venu pour un reportage sur les indiens Guarani. Certes, la guerre terminée, Duprat choisira de rester, et on le sent traversé par des sentiments contradictoires et conquis par la civilisation indienne Guarani. Mais le sentiment peut-il, dans une fiction, soustraire l’histoire et sa réalité sur laquelle elle a choisi de s’appuyer ?
Qu’on nous comprenne bien. Il ne s’agit pas de faire ici l’éloge de Lopez et encore moins l’éloge de la guerre. La guerre est inhumaine quels qu’en soient les protagonistes. En revanche, il n’existe pas d’impartialité lovée dans les bons sentiments, fussent-ils issus des droits de l’homme : il n’y a aucune transhistoricité à la guerre. Or les droits de l’homme se veulent transhistoriques afin de se présenter neutres. Ils ne le sont pas. C’est la faiblesse de ce beau volume, au travail soigné, de ne pas permettre, par le choix réalisé, de se réfugier dans une idéologie toute contemporaine des droits de l’homme, d’éviter d’embrasser l’enjeu réel de la guerre de la Triple Alliance.
Philippe Geneste

NB : A lire, de Carlos Sampayo, et d’Oscar Zarate, respectivement scénariste et illustrateur d’Amérique du Sud, Paraguay : chronique d’une extermination, éditions Quadragono, collection Papermint, 1980, 62 p.

25/08/2019

Propos sur l’écriture

Arrou-Vignod Jean-Philippe, Vous écrivez ? Le roman de l’écriture, Gallimard, 2017, 209 p. 18€
Cet ouvrage, par l’écrivain de littérature jeunesse et de littérature adulte, Jean-Philippe Arrou-Vignod, est une réflexion sur l’écriture. Organisé en huit parties (commencer, personnages, l’intrigue, scènes, dialogues, décrire, comment écrivent les écrivains, le récit de jeunesse), le propos est clair, vivant, mettant à contribution autant l’érudition de l’auteur que son expérience d’écrivain.
Pour J-P. Arrou-Vignod, on n’écrit pas pour la jeunesse, c’est le lectorat qui en décide. Au fond, il y a l’expérience des lectures de l’enfance et les histoires qu’on a entendues, écoutées, dont on s’est délecté. C’est parce que l’écrivain va rejouer dans une œuvre le rapport enfantin au monde, sans le vouloir, par cohérence narrative ou diégétique, que l’œuvre va devenir un livre de la littérature de jeunesse : « certains livres sont habités par un esprit d’enfance qui les rend accessibles aux plus jeunes, mais leur public réel est bien plus large que cette simple tranche d’âge ». Le roman jeunesse, nous dit l’auteur, est « écrit du point de vue des personnages, sans réticences ni précautions éducatives ». L’écrivain ne s’adresse pas aux enfants, il s’adresse « d’abord » à lui-même, à son expérience d’enfant. La littérature, ainsi, apparaît comme un rapport d’expérience. La forme prise pour l’exprimer est celle d’une « narration forte », avec un « héros auquel s’identifier » et, « le plus souvent, un dénouement heureux ». C’est le sujet qui impose cette forme. Le sujet, c’est « la somme des possibles » entrevue durant l’enfance où nulle barrière réaliste ni de convenance se mettent en travers des volontés et des projets. Aux yeux de l’enfant, en effet, « tout … est affaire de vie ou de mort – et pas seulement l’aventure ; l’amitié ou l’amour également ». Les plus jeunes vivent avec une pensée magique où le surnaturel est naturel, où le merveilleux est quotidien, où « l’extraordinaire [est] dans l’ordinaire ». La littérature de jeunesse, que décrit Jean-Philippe Arrou-Vignod, est telle parce qu’elle renoue avec la plasticité du mentalisme enfantin, parce qu’elle réussit à adopter le point de vue enfantin sur le monde, sur un sujet
Cette thèse tend à omettre la réalité du secteur de la littérature de jeunesse où abondent encore des textes didactiques, rédigés pour les enfants, des textes aseptisés avec une volonté d’édification civique (de nos jours, on ne dit plus morale quand on endoctrine les enfants). Mais elle démontre qu’il existe différentes approches du texte que l’édition choisit pour la jeunesse et que toutes ces approches n’ont pas la même valeur littéraire ni humaine.
S’il va intéresser en premier lieu les apprentis écrivains, l’ouvrage intéressera aussi le pédagogue. En effet, le savoir de l’écriture est un savoir spécial, un méta-savoir en quelque sorte puisque l’écriture, comme la parole, englobe tous les sujets, tous les domaines de savoirs. « On ne sait jamais écrire » écrit Jean-Philippe Arrou-Vignod. Une conséquence pédagogique est que l’enseignement de l’écriture ne peut pas se réaliser sans la situation réelle d’une expérience d’écriture. L’élève n’apprend pas l’écriture, il en fait l’expérience et c’est par cette expérience qu’il conquiert peu à peu des savoirs qui sont le propre de l’expression verbale d’une représentation du monde. « Mon dessein n’est donc pas d’établir des normes et des règles. De dire ce qu’il faut faire mais plus humblement, d’expliquer ce que l’on peut faire pour s’approcher de ce qui constitue … les qualités premières d’un bon récit : la cohérence d’un univers, l’efficacité d’une histoire et la justesse d’un style ». Pas un mot de cette citation n’est à retirer par le pédagogue soucieux d’amener l’enfant à construire ses savoirs dans le domaine de l’écriture comme dans tout domaine d’ailleurs.
Alors oui, le livre de Jean-Philippe Arrou-Vignod doit être pris entre toutes les mains, celles des apprentis écrivains, celles des pédagogues, celles des professionnels du livre, des animateurs et animatrices d’ateliers d’écriture. C’est un beau livre à l’écriture claire portant une pensée incisive, stimulante.

Arrou-Vignod Jean-Philippe, Comment Akouba inventa l’écriture, illustrations de Tali Ebrard, Gallimard jeunesse, 2019, 32 p. 13€50
Une couverture cartonnée douce au toucher, aux coins arrondis, des illustrations qui privilégient les plans moyens et généraux, pour un propos qui demande à prendre un peu de distance avec les injonctions de l’urgence de la vie contemporaine des enfants, voilà qui attire. Et les jeunes lecteurs de la commission lisez jeunesse l’ont tous lu. Bien sûr, l’auteur choisit de proposer un abrégé de l’invention de l’écriture en la personnifiant dans la figure inventive d’un petit garçon. Cela peut chagriner mais ce qui plaît, c’est que l’album porte à la connaissance des enfants que la création de l’écriture comme mode de communication entre les humains est née du besoin de mémoire. Il s’est agi, effectivement, d’abord de compter puis de conter. Retenir le nombre puis retenir l’histoire. C’est un besoin social qui, pour être satisfait a procédé par tâtonnements, par erreurs. Et là est une belle leçon de l’humaine condition que propose l’album d’Arrou-Vignod.
Philippe Geneste

15/08/2019

Woodstock 1969, un roman d’apprentissage

Lambert Christophe, Acid summer Woodstock 1969, Milan, 2019, 234 p. 14€90
Ce roman de commande est une entreprise originale pour traiter par la littérature le festival de Woodstock qui s’est tenu du 15 au 17 août 1969 à la campagne près du village de Bethel non loin de Woodstock, d’où son nom. Comment rendre compte de ce qui est devenu le symbole d’une génération, d’une scène musicale plurielle et du mouvement hippie ?
Christophe Lambert place son personnage, John Hudson, au premier plan de l’événement Woodstock. Le roman propose la bande son chronologique du festival sur les trois jours, ce qui donne une cohérence manifeste aux aventures racontées et crée un effet de réel. Dans cette unité de temps, le personnage va réaliser un parcours initiatique à l’amour, à la responsabilisation de soi qui aboutit à l’engagement, à la conscience du monde. Ce parti pris impose de situer le festival car si celui-ci fait événement, c’est parce qu’il n’existe qu’en rapport avec la contestation hippie du mode de vie consumériste en train de triompher, avec la dénonciation du militarisme US au Vietnam, avec le combat contre le racisme d’Etat et d’opinion dont les Black Panthers sont le révélateur. La narration ancre l’histoire dans la réalité socio-économique et l’événement musical s’y déroule avec la présence de personnages réels : le présentateur de Woodstock Chip Monck, un des organisateurs, Joel Rosenman, le cinéaste Martin Scorcese (absent du festival mais bien assistant de Michaël Wadleigh qui réalisa le film Woodstock sorti en 1970), celle des musiciens et groupes de Richie Havens à Jimi Hendrix, de Sweetwater à Santana, de Grateful Dead à Country & the Fish, de Janis Joplin à Joe Cocker….  
Le choix est d’insérer à une narration à la première personne (John) quatre récits de personnages. Après sept chapitres de mise en place de la fiction, est narrée à la première personne l’histoire d’un vétéran handicapé moteur de la guerre du Vietnam devenu alcoolique et ultra violent. Puis le récit par John reprend pour trois chapitres que coupe l’histoire, écrite à la troisième personne, de Kathryn et ses deux amants. John reprend son récit au présent durant deux chapitres qui s’interrompent à nouveau pour une narration à la troisième personne évoquant la secte de Charles Manson où est passé le junkie rencontré par le cousin de John. Enfin, après la reprise des aventures de John sur trois chapitres, intervient un nouveau récit de personnage, cette fois-ci à la première personne qui met en scène les Black Panthers. Les quatre derniers chapitres sont consacrés au dénouement de l’histoire de John. On a donc dix-neuf chapitres narrés par le personnage principal, entrecoupés de quatre récits de personnages différents. La narration par John de son expérience durant le festival encadre le tout si bien que l’insertion des récits de personnages relève bien d’un ancrage des aventures du héros dans la réalité, ancrage sur lequel il nous faut revenir.

Le risque est de tomber dans les clichés. L’auteur les évite sauf un, celui de la musicienne nymphomane. C’est le personnage de Janis Joplin peinte en dévoreuse sexuelle. Le passage est décevant, un faux-pas dont on s’étonne tant le travail de composition semblait mener à son évitement. Les trois autres motifs qui s’inscrivent dans le roman sont autrement mieux traités.
La drogue est omniprésente. Elle est abordée comme le rêve de repousser la connaissance intérieure de l’humain et comme cauchemar d’un commerce de l’abrutissement des individus. La drogue est donc soit un instrument de l’approfondissement de sa vie soit comme un contournement ou détournement de la vie. Dans ce dernier cas, elle est, pour l’individu, l’instrument d’une fuite hors de soi-même en se donnant en paroles comme une fugue intérieure ; elle est alors un vecteur psychologique et social de l’oubli. C’est surtout ce que décrit le roman. Le drogué s’absente de son corps. Il s’exile de lui-même en sacrifiant le support physiologique, somatique, de la pensée. C’est sa réalisation en tant qu’être pensant que le drogué s’interdit alors qu’il croit ouvrir de nouveaux champs à son esprits et faire exploser les frontières mentales qui le privent de l’intégralité de l’aperception du réel. Or, le corps absenté par l’effet de la drogue, l’absentéisme corporel pourrions-nous dire, génère son retour. Ce retour, comme un boomerang, décapite la spiritualité corporelle, anéantit la sexualité à laquelle l’absentéisme devait permettre une réalisation libératrice, détruit la migration ou déambulation de la personne dans le monde, c’est-à-dire sa capacité de rencontre à partir de laquelle pourtant cet absentéisme a promis l’instant fusionnel d’un bonheur. Loin d’être un passage dans une autre réalité, le corps absenté fait entrer dans le silence négatif, celui qui s’installe quand le dialogue est quitté. Le corps dès lors n’est plus suspect, n’est plus source d’instabilité, n’est pas volatil non plus, il est prison de soi.
La symbolique de la femme est abordée, sans distance avérée, depuis l’univers phallocrate du rock. Toutefois, au fil du roman, cette symbolique se nuance. La femme est d’abord traitée comme objet sexuel manipulé par l’idéologie individualiste de la libération. Puis, les personnages féminins apportent la prise de conscience de leurs corps et de leur force morale. Or, c’est dans celle-ci que le héros va puiser l’énergie et la volonté pour sa propre libération. La narration ne quitte pas ce réel rivage du triomphe de l’éros dans la civilisation mercantile bourgeoise. Elle porte ainsi, sans lourdeur, au cœur du roman, un gage de réalisme analytique. C’est le personnage d Pénélope, rencontrée alors qu’avec son cousin John se dirige en voiture vers le lieu du festival, qui va reconfigurer la symbolique féminine dans le roman Le héros va passer d’un désir de possession, d’emprise envers Pénélope, à une volonté de se libérer des carcans sociaux de son éducation. Ce mûrissement personnel correspond à l’évolution de la représentation de la femme et contrevient à l’image de celle-ci dans l’idéologie dominante de la musique rock.
Acid summer présente deux faces de l’individu. D’une part, la quête de sa libération exige de John le passage à l’âge adulte compris comme une conquête de la personnalisation de l’individuation . D’autre part, l’univers, édifié au cours du roman avec ses ancrages historiques et sociaux, apporte l’image d’un individu qui cherche dans les expériences son profit personnel aux dépens de tout intérêt collectif : conquête d’autonomie dans le premier cas et triomphe de l’égoïsme dans le second. Mario le vétéran brûlé par la violence guerrière creuse cette contradiction en s’enferrant, jusqu’à la folie meurtrière, dans l’individualisme. Le ménage à trois de Kathryn a raté l’expérience par une négligence portée à la réalité de la vie c’est-à-dire à la conquête par tout un chacun de son autonomie. Charlie, le junkie, a su fuir l’enrôlement sectaire, mais l’enfermement dans le cercle des drogues l’a empêché d’accomplir sa pleine libération et les paradis artificiels à l’intérieur desquels il évolue l’empêchent de trouver une autre voie que celle de l’individualisme. Leroy, le Black Panthers, résout, lui, cette contradiction par l’engagement militant au service de la communauté noire humiliée et exploitée. Quant à John, il évolue au cœur de la contradiction ; ses aventures le mènent vers l’autonomie et l’affirmation d’une volonté de ferme positionnement social, de réalisation de soi dans le respect de l’autre. C’est grâce à sa relation avec Pénélope que John est passé du désir à la volonté. Il s’affranchit ainsi de la soumission aux besoins, cette clé du consumérisme.

Acid summer est donc un roman d’apprentissage (1) qui s’appuie sur une trame historique documentée, formant unité de lieu et unité de temps où se retrace l’événement Woodstock. L’intelligence de la composition permet à cette œuvre, qui paraît pour le cinquantième anniversaire du festival, de présenter au jeune lectorat de 12 à18 ans un road movie dont la structure épouse le genre même.
Aujourd’hui, où l’individualisme règne sur les esprits comme le capitalisme règne sur l’économie et comme la concurrence s’est imposée en principe social planétaire, choisir d’évoquer le festival de Woodstock à travers la déréliction des espérances portées et par le courant psychédéliques et par le mouvement hippie a toute sa pertinence. Des utopies -qui s’expriment et s’illustrent dans les envolées de guitares, dans les chants, dans les solos de batteries, dans les improvisations symboles de liberté- il reste leur manipulation par le fétichisme de la marchandise et l’idéologie individualiste bourgeoise. C’est ce désenchantement qui devient, cinquante années plus tard, un permanent désespoir devant la situation mondiale.
Christophe Lambert, dans son intéressante postface, se réclame du caractère épique de son œuvre, l’auteur indiquant comment il a travaillé l’évocation de l’événement Woodstock à partir de l’épopée homérique. Or force est de constater l’impossibilité à donner un caractère épique à une fiction, en 2019. Dans une société en crise, tout retour sur des genres devenus obsolètes est voué à faillir. Ce qui demeure de l’œuvre est le ralliement au roman historique et ce qui demeure de l’utopie est l’autonomie conquise par John. Son autonomie contraste avec l’enfermement des autres personnages qui font de leurs propres limites les limites propres du monde ; ils sont enfermés dans un univers clos sur lui-même.
Du coup, Acid Summer relève de la lucidité dépressive et invite à faire le pari de la volonté critique tant au niveau de la projection sociale envers les autres que de la construction personnelle envers soi. Son héros, John, et son inspiratrice, Pénélope, réagissent à un idéal qui s’effondre –Woodstock chant du cygne du mouvement hippie– en appelant à la volonté personnelle et à reprendre goût pour une histoire qui se fait et qui n’est point achevée. C’est en ce sens que le roman évite le romantisme de la désillusion, comme l’a nommé Lukacs (2) et verse dans le roman d’apprentissage. A la fin du livre, John ne s’enfonce pas dans la désillusion ; il se saisit de la vie dans une vision non dissociatrice du monde. Il doit cette capacité nouvelle à Pénélope, c’est à-dire à la présence de l’autre à ses côtés, présence qui le mène à la conscience et rassérène sa volonté.
On le voit, Acid Summer n’est pas un roman de la désillusion ni un roman de l’utopie. C’est tout l’intérêt de cette œuvre qui cherche une voie entre deux travées romanesques où se fourvoient bien des romans contemporains, notamment ceux du secteur de la littérature de jeunesse. Aussi, Acid Summer montre que la littérature de jeunesse appartient simplement à la littérature tout court.
Philippe Geneste

(1) Voir sur cette problématique en littérature de jeunesse : Geneste Philippe, "Le Roman pour la jeunesse" dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, pp.399-433

(2) Lukacs Georges, La Théorie du roman, traduit de l’allemand par Jean Clairevoye, Paris, éditions Gonthier, 1963 ; puis repris dans la bibliothèque médiations de chez Denoël Gonthier en 1971. 

04/08/2019

Florilège de la commission lisez jeunesse

Jean-François Chabas, La loi du Phajaan, Didier jeunesse, 2017, 116 p., 13, 50€

Résumé :
Kiet est un enfant de l’ethnie des Thaïs né en 1953. Il est le descendant de Paithoon, un « mahout » très connu. Les hommes « mahouts » dressent les éléphants dont ils participent à la capture. Ils les asservissent et s’en font obéir tout au long de leur vie. Aujourd’hui, Kiet a 64 ans et il témoigne de ce qu’ils ont vécu, lui et son éléphant.
En 1963, son père, Lamon, est un chasseur si cruel que son humanité et sa douceur semblent s’être volatilisées à jamais. Il est très autoritaire et a décidé de la destinée de son fils. Ce dernier doit devenir un « mahout », comme lui. Alors que Kiet n’est âgé que de 10 ans, Lamon organise une expédition avec des hommes du village pour capturer un jeune éléphant. Pour cela, les « mahouts » appliquent la loi du « phajaan », qui signifie « broyer ». Il s’agit d’une pratique visant à briser l’esprit de l’éléphanteau capturé pour qu’il ait peur, à jamais, des humains. Lamon fait preuve d’imprudence en décidant de capturer un jeune éléphant de 8 ans, déjà assez fort (habituellement les éléphanteaux sont capturés entre 1 et 5 ans), sans prendre en compte les réticences de ses camarades. L’un des chasseurs se fait tuer lors de la capture en tirant maladroitement sur la matriarche du troupeau, qui fait tout pour protéger le jeune ciblé par les chasseurs. Mais l’éléphante est tuée à son tour ainsi qu’une deuxième femelle. En moyenne, pour un éléphanteau capturé, trois ou quatre adultes se font tuer.
L’éléphant est entravé par les chasseurs qui exécutent sur lui le « phajaan » pendant plusieurs jours : ils le privent d’eau, de nourriture et de sommeil, le laissent enchaîner, le frappent… Beaucoup d’éléphanteaux meurent pendant le phajaan. Certains deviennent incontrôlables ou fous et sont tués.
Mais le jeune mâle est coriace et Lamon, admiratif, le nomme « Sura », qui veut dire « brave ». Il ordonne à son fils de participer activement au phajaan. Kiet obéit à contrecœur et est de plus en plus choqué et sensible au sort de Sura. Plus de cinquante ans plus tard, il exprime ses regrets de ne pas avoir réussi à libérer celui qu’il considère comme son meilleur ami. Alors que son père dort, il lui donne à boire en cachette et refuse de le frapper. Mais la volonté d’un enfant de 10 ans ne suffit pas face aux « mahouts » et au poids de la tradition. Sura finit par être capturé et ramené au village. Les éléphants dressés y servent pour accomplir de lourds travaux.
Cinq années s’écoulent pendant lesquelles la relation entre Sura et Kiet est de plus en plus fusionnelle. Un jour, Sura tue l’un de ses gardiens, un homme violent. Pour ne pas que son éléphant soit tué, Kiet décide de s’enfuir avec lui.
Nomades, ils travaillent chez différentes ethnies. En 40 ans, ils ne restent jamais plus de 10 jours d’affilé quelque part. En 1976, alors qu’il a 23 ans, Kiet essaie de libérer son éléphant dans un espace où il a aperçu des éléphants sauvages. Mais cela ne marche pas, Sura a définitivement perdu sa famille d’origine et est très attaché à Kiet.
Alors qu’ils vieillissent ensemble, Kiet décide de retourner dans son village d’origine, ses parents et les bourreaux de Sura n’étant plus là et la loi du phajaan ne s’appliquant plus là-bas. Grâce aux nouveaux moyens de communication, il entre en relation avec des associations protégeant les animaux.

Mon avis :
Ce livre est un roman qui peut aussi être lu comme un documentaire sur cette tradition méconnue dans le monde occidental qu’est le phajaan. Sa lecture m’a bouleversée tant j’étais loin de m’imaginer combien l’être humain peut être cruel. Si les mahouts s’attaquent physiquement à Sura (en le frappant, en l’étranglant…), celui-ci souffre aussi d’être arraché à sa mère, à son troupeau et à son environnement.
Si à l’époque de Kiet les éléphants servent à accomplir les lourds travaux du village, aujourd’hui ils servent surtout à divertir les touristes. Comment se fait-il que la pratique du phajaan demeure malgré le fait que les éléphants sont une espèce aujourd’hui menacée ? Lors de la capture, Kiet met beaucoup en avant l’intelligence de Sura, le lien unique qui les unit ainsi que les interactions entre les éléphants du troupeau. Cela creuse davantage le fossé entre la tristesse et l’impuissance que l’enfant ressent et la tyrannie de son père qui ne se rend pas compte que son fils est bouleversé. Les éléphants sont des animaux pacifiques, ce qui contraste avec la violence et la brutalité des mahouts. En plus, la capture de Sura est très dangereuse pour les chasseurs, l’un d’entre eux se fait d’ailleurs tuer.
Je recommande vivement ce livre, assez court, qui se lit très facilement et offre une lecture à la fois émouvante et instructive.
Milena Geneste-Mas
*
HASSA Yaël, Un Poids sur le cœur, illustration de page de couverture de Ludivine MARTIN, édition Nathan, février 2019, 160 pages, 5€ 95

Sur la page de couverture de ce beau roman écrit par Yaël Hassa, se dessine le visage d’une jeune fille aux yeux baissés, à la bouche triste et serrée dans une moue amère, qui se détourne d’un miroir comme dégoutée par son reflet. Ainsi qu’une colombe blessée qui s’abrite de son aile, elle enfouit son visage dans le creux de son épaule, comme pour se protéger des paroles assassines, moqueries, et quolibets qui viennent meurtrir son dos. Tel est le portrait plein de sensibilité que fait Ludivine Martin de Marjorie, la narratrice du roman, en son début d’année scolaire en quatrième.
Harcelée par ses « camarades », qui jugent son physique trop lourd, à la cantine, en récréations, et même en cours, comme en EPS, isolée en classe où elle n’ose prendre la parole pour ne pas être remarquée, même si elle connaît les réponses, surtout en Littérature, Marjorie est en souffrance depuis son entrée au collège, en sixième. En souffrance malgré la prévenance de ses parents qui stigmatisent malgré eux, ainsi que l’entourage familial proche, par des propos maladroits, le physique de la jeune fille, son supposé surpoids. Comment en effet ne pas perdre confiance en soi lorsque l’apparence du corps est sans cesse mise en exergue, même sans mauvaise intention ? Marjorie doute tellement d’elle-même, se sent si peu digne d’intérêt, qu’elle se méfie tout d’abord de l’amitié d’une nouvelle venue dans la classe, nommée Jo. Et pourtant Jo insiste, parce qu’elle a reconnu en Marjorie un être qui lui ressemble. Bien sûr Jo est d’apparence gracile tout autant que Marjorie, on l’a bien compris, est enlisée dans ses rondeurs. Jo, convalescente d’une leucémie, a connu l’angoisse de la mort, puis la trahison d’un amour et d’une amitié. Elle aide Marjorie à renverser les situations d’humiliation, les expériences de harcèlement qu’elle subissait. Au fil des pages émouvantes du roman, les deux amies ont des discussions profondes, réfléchissent sur ce qui favorise le harcèlement, prennent confiance en elles, en leurs corps. C’est l’apprentissage de la samba, et aussi d’une cuisine savoureuse et légère, des fous rires et le bonheur d’être ensemble tout en s’aidant à épanouir leurs talents réciproques… Puis, vigilantes, elles ouvrent les yeux sur des camarades isolés, en détresse. Elles déjouent les moindres moqueries, le moindre soupçon de harcèlement. Bientôt la cour de leur collège s’embellit de nombreux cercles d’amitié, jamais menacés, mais ni enclos ni cellés.
L’autrice Yaël Hassan dédie son beau roman « à tout ceux et celles qui s’y reconnaîtront », afin de déjouer et de s’affranchir de toutes les bêtises et méchancetés, afin de ne pas rester isolé, malmené, afin de reprendre confiance en soi, afin d’oser aller vers l’autre, et d’aller plus loin. Et le portrait de Marjorie, notre héroïne, en cette fin d’année scolaire, ne sera plus celui d’une adolescente au reflet malheureux, mais les traits lumineux d’une jeune fille au regard direct, ouvert sans craindre le monde.
Annie Mas
*
Maricourt Thierry, Joyeuses Utopies, éditions Ressouvenances, 2018, 68 p. 10€

Un libraire dont la boutique pâtit de travaux interminables dans le quartier où elle se situe. Un réfugié politique clandestin militant de la cause basque. La délibération intérieure sur l’accueil, l’hébergement d’un représentant d’une cause non partagée, car le libraire est à toute distance de toute cause nationale ou nationaliste -de plus il est « pacifiste » et ne croit pas à la violence pour faire triompher une cause… L’entour du texte est ainsi campé. Il reste donc la narration de la rencontre, du séjour et de la vie qui continue.
Au cœur de ce court récit est le livre : « On ne craint pas la solitude quand on aime les livres » parce que « s’ils ne rendaient pas forcément la vie plus belle, [ils] en augmentaient la densité ». Et puis les livres peuvent permettre d’abolir « l’idée de frontières à maintenir ».
Le récit peut être lu comme une fable illustrant l’axiome d’un engagement à contre-pouvoir : « l’entraide, pour un militant, est un acte qui doit aller de soi ». Comme les livres, selon le personnage libraire, l’entraide se définit ainsi : « j’étais persuadé que le bonheur des uns se reflétait dans la vie des autres et qu’il rendait cette vie, de fait, plus avenante ».
Dans une ère levée où les idéaux de transformation révolutionnaire des sociétés ont sombré qui dans les réalisations dictatoriales des pays de l’Est et du détournement des soviets en pratique étatique oppressante et exploiteuse, qui dans les aspirations militantes radicales au bureaucratisme soit politique soit syndical soit associatif, qui -et tous et toutes d’ailleurs- dans le hiérarchisme de pensée, d’organisation et de relations humaines, que reste-t-il ? La réponse apportée par Joyeuses Utopies est l’entraide et une solidarité de principe. Au fond, le récit dépeint un rebroussement des idéaux de libération et d’émancipation sociales vers un altruisme militant rivé à des principes éthiques qui demandent à repartir de la relation humaine, du dialogue pour construire une conception sociale égalitaire. Il ne s’agit pas, pour autant, d’une démission devant les pouvoirs puisque le principe de la solidarité est toujours supérieur à tout autre principe face à un pouvoir politique, d’Etat comme économique. L’entraide, « l’empathie », la solidarité s’interpénètrent pour former une clef de l’extension de la construction humaine à contre-courant de l’évolution contemporaine capitaliste. Ces comportements s’opposent avant tout au principe de la compétition clé de voûte de la justification bourgeoise de l’inégalitarisme. L’acte de solidarité est acte d’accueil où l’action individuelle au profit de la réalisation de la vie des autres individus. Ils forment aussi une composante affective apte à faire naître et à développer une pensée sociale contestataire hors des travées qui ont jusqu’alors failli. Certains lecteurs ou certaines lectrices pressées pourraient voir dans Joyeuses Utopies un affaiblissement de l’entraide comme principe de l’évolution humaine (Kropotkine mais aussi l’anthropologie darwinienne) à la notion humaniste chrétienne en vogue parmi un nombre incalculable d’ONG et d’associations. Or cette lecture serait fausse car le libraire du récit n’omet de souligner que son action est bien posée contre un pouvoir. Ce qui se dessine, s’ébauche dans le texte de Thierry Maricourt nous semble être non pas une opposition de l’altruisme contre l’égoïsme mais plutôt un parti pris de l’action d’entraide qui éclaire les situations de pouvoir, de possession d’un élément humain, de répression, d’inégalité. Les éclairant, parce qu’en prenant acte, cette action s’y oppose. Il y aurait ainsi un déport du terrain de la morale vers celui de l’action engagée du côté des opprimés donc aussi des exploités. Certes, la polarité entre classes n’est pas affirmée dans le récit, mais la « complicité » qui contrevient à « l’égoïsme » n’y mène-elle pas ? Mais alors on ne saurait ramener le socialisme à la valeur de la solidarité, parce qu’il y aura toujours, comme en fait l’expérience le personnage de Joyeuses Utopies, menace du pouvoir sur la pratique de la liberté de conviction. La solidarité est une composante de la réalisation possible d’une humanité débarrassée de l’ordre qui contraint et donc de l’exploitation. Pour autant l’engagement économique et social ne peut que puiser son énergie dans une réflexion à mener sur les relations qu’entretiennent les hommes entre eux. Voilà ce que pousse à débattre ce dernier bref récit de Thierry Maricourt, bellement édité par les éditions Ressouvenance.
Philippe Geneste
*
Brami Elisabeth, Le Courage d’être moi, Nathan, 2018, 112 p. 5€95

Le titre édulcore un peu l’histoire. Il s’agit d’un cas de harcèlement, comme il peut se produire dans les cours de récréation des collèges. On est en classe de quatrième. Un garçon timide subit les moqueries de ses pairs. La dépression guette. Une amie, Manon, va à sa rencontre et le motive pour qu’il ne se laisse pas faire. Les jeunes lecteurs et jeunes lectrices discutent âprement l’idée proposée par l’intrigue de répondre à la violence des harceleurs par la violence. Mais en même temps, il ressort bien de l’ouvrage que ce qui compte c’est de prendre courage, pour, moralement, être en mesure de répondre, non à coups de poings mais verbalement. Le livre montre également, que le harcèlement n’est pas le problème individuel du harcelé mais celui du groupe, de la classe. L’amitié, qui symbolise la solution solidaire au harcèlement, illustre avec intérêt cette affirmation : « Des fois, Personne c’est Quelqu’un. C’est alors que Manon est rentrée dans ma vie ».

La commission lisezjeunesse

28/07/2019

Le langage poétique comme expérience du rapport à l’autre

Allemand Jacques, L’Hiver à Pékin, Encres d’Agnès Eymond, S’édition, 2019, 48 p. 12€
Le recueil est né d’un voyage en Chine. Impressions, en aurait pu être le titre. L’auteur a choisi d’inviter le jeune lectorat à entrer dans sa poésie comme dans une narration. Dès la couverture, l’encre d’Agnès Eymond redouble l’intention en insufflant une idée de fragilité aux idéogrammes que semblent vouloir absorber des figures nuageuses. La couverture propose à celle ou celui qui va ouvrir le livre, une hypothèse d’orientation : ici tu entres dans un univers d’interpénétration des choses et des êtres, des faits et des pensées, des rencontres et des rêves associés.
Le recueil comprend 21 textes mais quinze images. En effet, on y entre par un texte seul. Le dialogue avec l’image commence puis s’interrompt au bout de trois répliques : c’est qu’il s’agit d’une épitaphe donc d’une célébration d’une pratique chinoise d’écriture. Deux images puis une nouvelle suspension du dialogue : l’image aurait donné dans l’hypotypose, or le texte serait à la peine avec une saturation par la figuration. Quatre dialogues de l’image avec le texte et à nouveau une interruption : celle d’un mystère, pour laisser libre l’imagination du lecteur :
« une mère et son enfant
seuls sur l’esplanade,
comme un petit désordre
qui s’échappe »

Reprise à trois temps de l’image et du texte qui s’épousent, puis à nouveau refus d’entrer dans l’effet d’hypotypose. Le texte décrit, l’image suggère, et en aucune façon elle ne doit redoubler le texte. Il y a un art élégant de la composition de ce dialogue. Trois nouveaux conciliabules et le poème final impose définitivement le texte :

« quand tu auras saisi le lien
entre le piéton
tout seul sur le canal gelé
et les lanternes de papier flottant dans le vent,
reviens me voir »

L’équilibre de la composition et l’élégance de sa réalisation suscitent la sensibilité littéraire. Or celle-ci permet, le livre refermé, d’avoir suivi le poète qui, par le choix de l’article défini du titre, L’Hiver à Pékin, embarque le lecteur avec lui, en promesse d’une expérience singulière et unique. Il lui permet aussi de regarder l’art avec ses yeux d’enfant, sans appréhension aucune. Se crée ainsi une complicité qui est précieuse pour la joie apportée par le recueil de textes et d’images. Poète et illustratrice ensemble ne cherchent pas à représenter les choses vues telles qu’elles étaient. Il n’y a aucune mention d’un passé mais l’affirmation de l’authenticité de la représentation donnée et donc de la représentation que se construit le lecteur. N’est-ce pas une expérience de la liberté qui est, d’ailleurs, le propre, nous semble-t-il, de la si belle collection Livres pour enfants dans la lune de s’éditions ?
La lecture épouse donc l’écriture et son image encrée, la représentation se constitue au rythme de l’intermittence des scènes vues puis transcrites dans le recueil. Le lecteur apprend que c’est en esquissant une représentation à partir du dialogue texte-image, qu’il prend avec lui le texte, en dessine en lui un sens. L’auteur prête ses poèmes, l’illustratrice le suit, avec une part de rêve sensible, jouant à merveille des cadrages et des points de vue, des ombres quasi constantes et des lumières, évitant les formes ciselées et les évoquant dans le doux flouté de l’encrage. Mais là encore, le poète vise la complicité du regard enfantin avec le sien. En effet, les poèmes se décomposent (pour 17 d’entre eux sur 21) en deux parties. Une première relève de la notation, celle d’une chose vue, aperçue. C’est la partie en italiques. Elle est suivie du poème, de l’impression provoquée, de l’interprétation réalisée, de l’évocation engendrée. C’est la même démarche ou peu s’en faut, qui est proposée au lecteur. Soulignons qu’elle vaut bien aussi, semble-t-il, pour le travail d’illustrations.
Nous entrons alors dans une configuration de haute richesse. Les hypothèses peuvent entre elles, éventuellement, dialoguer. La subjectivité est sollicitée, non pour elle-même, mais parce qu’elle participe de passages de sens entre poète-illustratrice-lecteur. Ici, le principe de l’album poétique se trouve enrichi parce que motivé par l’exigence de composition du recueil. L’écriture se dit lecture. Il ne s’agit pas d’un reportage, il ne s’agit pas d’un témoignage, il s’agit par le travail évocateur de saisir une idée qui affleure, une pensée qui se fait jour, une image mémorielle qui survient. L’Hiver à Pékin est poésie en cela que le dialogue s’oppose à l’écrit mémoriel pour donner puissance à la suggestion, à ce qui advient, ici et maintenant, dans les fils tissés entre l’image, le texte et leur lecture ou relecture. Car le poète aussi, la composition de dix-sept poème fait foi, fonde son recueil sur la relecture.
Lire c’est relire, écrire c’est réécrire ; la signification trouve joie supérieure dans l’interprétation. N’ayez donc point peur de l’écriture ni de la littérature, jeunes lecteurs. Laissez-vous porter par le travail d’évocation, laissez œuvrer votre représentation, abandonnez donc le jugement binaire du j’aime/je n’aime pas devenu la stéréotypie de la relation humaine et de la relation aux choses, osez interpréter, n’ayez pas peur de votre compréhension. Oui, ce que vous aurez retenu sera de l’ordre de la mémoire, du désir mais surtout, ce sera la formulation d’une interrogation qui n’osait pas jusqu’alors s’exprimer.
Au fond, L’Hiver à Pékin, confirme avec tendre éclat une fonction de la poésie : permettre un regard lucide sur le monde en pouvant partir de soi. Lire de la poésie pour se connaître soi-même, parce que l’expérience de la lecture poétique peut aussi être l’expérience du dialogue, c’est-à-dire de l’altérité. Et c’est ainsi que certaines poésies portent le lecteur à s’autoriser à l’existence de sa singularité, à s’y re-connaître grâce à cette inter-locution, inter-prétation. En ces temps où l’égoïsation (1) des existences aliène le rapport à l’autre, mesurons combien un tel recueil et la collection dans laquelle il paraît sont précieux !
Philippe Geneste

(1) Jacob, André, Esquisse d’une anthropo-logique, Paris, CNRS éditions, 2011, Jacob, André, Temps et langage. Essai sur les structures du sujet parlant, Paris, L’Harmattan, 2017 (première édition Armand Colin, 1967)