Anachroniques

01/10/2016

Plaisir des mots par la découverte sensorielle du langage

Harji-Lazaro, François, Pouët, illustrations de Delphine Durand, Milan, 2016, 40 p. + CD
Le secteur éditorial en direction de la jeunesse offre, parfois, de réelles créations, pensées pour les enfants mais sans s’abandonner au mieux disant social. Les 14 chansons de François Hadji-Lazaro sont une offrande joyeuse aux petits, plongeant dans leur quotidien, scrutant avec impertinence et tendresse leurs défauts, jouant par des clins d’œil de rythme avec leur malice, leurs révoltes, leur besoin d’amour, aussi. François Hadji-Lazaro est connu pour être le chanteur de Pigalle, des Garçons Bouchers et de Los Carayos. Fondateur du label Boucherie productions, il est un acteur clé de la scène musicale française alternative.
Cet opus destiné aux enfants est un régal de bout en bout. L’aspect impertinent se retrouve aussi dans les illustrations de Delphine Durand, qui aime le fouillis, l’effet artistique du n’importe quoi et de l’invraisemblable.
Quand François Hadji-Lazaro pastiche la chanson Dans la salle du bar tabac de la rue des martyrs avec Dans la salle de la cantine de la rue des Martines, évidemment que les petits sont en joie, reconnaissant bien leur vécu à la cantine, mais les grands qui écoutent rient à gorge déployée, les effets de reconnaissance aidant avec la chanson initiale… Un bonheur similaire est provoqué par deux autres chants (Rejouer juste une fois à la récré et J’ai deux mains gauches). Sinon, le livre-CD présente onze compositions originales.
Ici, aucune mièvrerie. La vie est abordée en brins d’humour et réalisme. La poésie est toujours présente, la mélancolie affleure parfois, De plus, tant au niveau des dessins que des chansons, domine une générosité artistique sans pareille. La richesse instrumentale (quelques trente instruments, tous joués par François Hadji-Lazaro)  et la variété des styles concourent à captiver les jeunes auditeurs et auditrices.
Comme le livre comporte les textes des chansons au milieu des dessins de Delphine Durand, on comprend bien que ce chef d’œuvre devrait s’adresser aux enfants bien au-delà de 4 ans et notamment à toutes les tranches d’âge jusqu’à la sixième au moins…
Chansons du monde, Didier jeunesse, collection Comptines du monde, 2012, 60 p. + 1 CD 57 mn, 23€80
Voici un très beau recueil où se répondent les langues, les tons et les accents. Voici une musique douce, parfois violente et cruelle, souvent rieuse, parfois juste prise au saut de la berceuse pour une comptine. Vint-deux chansons du monde : Inde, Bretagne, Vietnam, Cambodge, Corée, Pologne, Russie, Corse, Brésil, Portugal, Grèce, Espagne, Côte d’Ivoire, Algérie, Arménie, Kurdistan, Turquie, Guadeloupe, Martinique.
Ce florilège exceptionnel est magnifiquement servi par les illustrations de divers créateurs. Un ouvrage hors pair qui grâce à son cédérom fait comprendre l’éloignement des gestes populaires de parole et leur proximité, dans les thèmes, dans les musiques, parfois.
Morgane et Cie, La Musique en chantant, éditions naïve, collection les petits indispensables des tout-petits, 2014, CD 32’ + livret 24 p. 12€
Vingt chansons sont répertoriées pour découvrir la musique : les notes les graves, les aigus, les nuances, le tempo, les gammes, le mode majeur et le mode mineur. C’est une initiation à la musique avec la voix pour unique instrument. Les paroles et les musiques sont de Morgane Raoux, musicienne et musicologue qui a ouvert une école d’éveil musical pour les tout-petits et travaille aussi comme formatrice. Ce CD est une quintessence de sa démarche. Elle est accompagnée pour les arrangements par Olga Vassileva, qui joue aussi du piano, et Bruno Desmouillières qui joue des percussions. Le livret est illustré par Maud Legrand. Une belle œuvre.
Les 40 plus belles comptines et chansons, Gallimard jeunesse, 2012, 96 p.  + CD 75mn, 15€
Il s’agit de comptines, de poèmes, de chansons du catalogue Gallimard chantés par des enfants, par des adultes, à une voix ou à plusieurs voix avec un accompagnement instrumental. C’est une sorte d’anthologie de l’éditeur qui rassemble des chansons connues et d’autres spécifiques au catalogue jeunesse.
Prual Mathieu (musique de), Les Instruments de Pipo, illustrations de Delphine Chedru, éditions Didier jeunesse, collection écoute et devine, 2014, 15mn + 18 p. 13€10
Le CD et l’ouvrage mène à la découverte du piano, du violon alto, du saxophone, du steeldrum. Pour chaque instrument, l’enfant est invité à écouter quelques notes, sons et bruits et il doit deviner l’instrument qui les produit. Ensuite, un morceau en solo de l’instrument lui est proposé. Les morceaux sont joués par des musiciens différents. Le CD s’achève avec un morceau de musique en quintette rassemblant les instruments présentés.
L’album qui accompagne le CD est illustré par des aplats de couleurs selon une architecture reposant sur des doubles pages comportant un rabat sous lequel se cache une illustration mettant en scène l’instrument auquel est consacré la double page.
Mathieu Prual fait preuve d’inventivité pour la découverte sensorielle de l’instrument. Il surprend l’auditoire et capte ainsi son attention. L’enfant est ainsi impliqué dans la recherche comme l’annonce le livre. Michèle Moreau qui lit les textes liant les séquences musicales offre toute la fluidité nécessaire à cette petite expérience qui s’adresse aux enfants dès quatre ans. Un bel objet, un CD didactique et agréable.

Philippe Geneste

25/09/2016

Dans la mémoire retrouvée

Causse Rolande, Charlotte Delbo, poète de la mémoire, Oskar éditions, collection histoire et société, 2015, 190 p.
La parution récente de la deuxième biographie de Charlotte Delbo (1) est l’occasion d’attirer l’attention des jeunes lecteurs et lectrices sur l’excellent ouvrage de Rolande Causse qui s’imposera, sans nul doute, dans les centres de documentation et d’information des établissements scolaires ainsi que dans les bibliothèques.
Sur la base d’une documentation solide, Rolande Causse retrace la vie et l’œuvre de Charlotte Delbo (1913-1985), écrivaine engagée, rigoureuse, sans concession, mais aussi militante communiste, déportée et militante de la mémoire. Rolande Causse s’appuie sur la biographie de Violaine Gelly et Paul Gradvoul parue lors du centenaire de la naissance de Charlotte Delbo. Elle intègre des textes de l’auteure, des extraits de documents. Très érudite, très précise, la biographie de Rolande Causse ajoute à ce type de travail une analyse des œuvres. Une chronologie instruite, une bibliographie conséquente, viennent clore l’ouvrage qui, de bout en bout, reste d’une lecture aisée et délectable.
Fille d’ouvriers immigrés italiens installés à Vigneux-sur-Seine, elle devient sténodactylographe. Son ami Henri Lefebvre (1901-1991), philosophe, l’initie au marxisme. Elle est au parti communiste français quand elle rencontre Georges Dudach, avec qui elle se mariera. En 1937, elle est embauchée comme sténodactylo par Louis Jouvet, directeur du théâtre de l’Athénée. Elle dactylographie les cours qu’il donne et une amitié va se lier entre eux, dans le partage de la passion du théâtre. Elle part avec lui, en 1941, en tournée en Amérique latine, mais revient en France pour mener le combat de la Résistance.
Le 23 mai 1942, Georges Dudach est arrêté et fusillé au mont Valérien. Les nazis remontent le réseau parisien mis sur pied par Politzer. Le 24 janvier 1943, elle est déportée à Auschwitz puis sera transférée à Ravensbrück. Puis c’est la libération des camps.
Charlotte Delbo va mettre du temps à reprendre pied dans la vie. Elle va mettre par écrit, d’une écriture poétique, son expérience des camps et celle des camarades et compagnes déportées. Elle écrit mais ne publie pas. Rolande Causse explique ce geste longuement. Le manuscrit sortira en 1965 aux éditions de Minuit sous le titre qui, avec Aucun de nous ne reviendra,  Une Connaissance inutile (1970) et Mesure de nos jours (1971) formera la trilogie Auschwitz et après. En 1965, aussi, paraît Le convoi du 24 janvier.
En 1947, elle est secrétaire à l’ONU. Elle reste engagée contre la guerre d’Algérie, contre l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, avec Allende contre Pinochet, avec la révolution des œillets au Portugal. Cet engagement trouvera dans le théâtre, expérience d’écriture entamée avec  Qui rapportera ses paroles, sa forme privilégiée d’expression : La Théorie et la pratique, La Capitulation, La Sentence, Maria Lusitania, Coup d’Etat, La Ligne de démarcation, Et toi comment as-tu fait ?,  Les Hommes.
Il faut, vraiment, souligner le travail exigeant de Rolande Causse qui s’adapte à la perfection à son public soit des préadolescents bons lecteurs soit des adolescents.
Philippe Geneste

(1) Durant Ghislaine, Charlotte Delbo, la vie retrouvée, Grasset, 2016, 608 p. 24€

18/09/2016

Clameurs et chuchotis du monde

Couliou Chantal, Berghman Charlotte, Le Chuchotis des mots, Les carnets du dessert de lune, 2016, 75 p. 10€
La poésie chuchote le monde en le disant, elle invite son lecteur à saisir l’ordre des représentations, à dépasser le réel pour y voir, en dessous, par impertinence, par volonté ou par conscience nouvelle, les mécanismes et ce qui lui échappe. Car, ce qui n’est pas représenté du monde nous échappe toujours. Que le bruissement de consonnes et le souffle léger de voyelles suffisent à cette œuvre humaine de première main définit la poésie. Le recueil de textes et d’images de Chantal Couliou et Charlotte Berghman offre ce plaisir vif d’entrer par effraction consentie dans l’univers qui nous entoure. Les dessins aquarellés, sont légers, infimes, rieurs, plus ébauchés que posés. Pourquoi ? Pour permette au lecteur de vagabonder, d’aller à son rythme dans un univers qui n’a pas de clôture qui travaille à son ouverture incessante :
« Tous ces petits papiers colorés
Sur les murs infinis de la poésie »
La poésie creuse l’appétit de la découverte des choses, « pour dire toutes les envies ».

Le pédagogue trouvera, en plus, dans ce recueil sensible et gai, une foule de clins d’œil aux cours de récréation, aux comportements d’école, à la vie des classes. Les autrices ont choisi d’aborder la vie contemporaine avec un regard intérieur positif. Si
« Le tourniquet ressasse les refrains
Des enfants endormis »
C’est pour affirmer la primauté de la pluralité sur l’isolement de l’individu. Seule la lune se doit d’être « Drapée dans sa solitude ». Mais la lune est un astre, pas l’humain qui doit apprendre à combattre les désastres.
« Oyez, oyez
Bonnes gens
Avis de grands vents, Veuillez
Rester
Aux abris »
Pour ce faire, il faut entendre la nature :
« L’if et le thuya
Se penchent fiévreusement
Sur la pierre froide des cimetières
Sans craindre de vieillir ».
Le jeu des couleurs, ces taches jetées çà et là comme par mégarde, mais gardons-nous d’un jugement aussi hâtif, tentent de dessiner cet « accord parfait », cette harmonie à trouver, où « (…) dessiner
Les contours de la vie ».
Lire la poésie est une invitation à se défaire des stéréotypes. Dans ce processus, l’insistance des créatrices ne peut-elle être lue comme la volonté de construire un temps, une durée, celle de la lecture, où le lecteur, la lectrice rompent avec les stéréotypes. La lecture de poésie deviendrait alors un acte de rupture, de séparation du normé, de l’attendu pour une échappée tendre et colorée vers l’humour créateur de sens imprévus.

Dumortier David, Achète, achète, achète, illustrations d’Anastassia Ellias, MØtus, 2016, 88 p., 12€
L’album mêle, par la mise en page, le texte et l’image, configurant des billets de banque, mais des billets poétiques. Il s’agit d’une parodie de la société de consommation, un contre-pied de l’ordre pulsionnel bourgeois de l’achat. L’anaphore « achète, achète » inscrite dès le titre se déconstruit au fur et à mesure de l’accumulation des billets lus. C’est la lecture qui œuvre à la décomposition de l’impératif capitaliste premier de l’achat. Finalement, les mots ne sont pas à vendre, mais à lire, à déguster c’est-à-dire à comprendre. Les métaphores abondent mêlant esthétique et humour, comme cet « avion en papier » lancé « dans la corbeille/des nuages ». Les dessins aux effets d’aquarelle, donnant toute leur place aux traits –ceux de l’écriture, probablement–, épousent le détournement du sujet pour jeter par la fenêtre poétique l’argent de l’aliénation.
Le travail sur les assonances et les allitérations façonne des poèmes compacts dans leur teneur poétique. David Dumortier propose ainsi au jeune lectorat d’entrer dans un univers cohérent, bien que parallèle à celui du quotidien. N’est-ce pas une des fonctions que certains poètes donnent à la poésie : non pas tant transformer le monde mais l’ouvrir à un autre possible ? La fabrication proposée de ces billets poétiques, en fin d’ouvrage, par simple découpage rejoint la conception du livre objet dont Dumortier nous avait offert un magnifique exemple avec Le Jeu de la bonne aventure. Mais c’est aussi une marque d’inventivité des éditions MØtus.

Philippe Geneste

11/09/2016

Etre dans sa langue, c’est être soi et, avec l’autre, s’entendre

JEAN Didier & ZAD, Deux mains pour le dire, éditions Utopiques, 2015 (1ère édition 1999, Syros), 118 p. 7€
Ce livre mérite d’être replacé dans le contexte historique qui l’a vu naître. A la fin des années mille neuf cent quatre-vingt-dix, la revendication de reconnaissance  de la minorité sourde augmente son impact sur les cercles politiques et d’éducation. Le mouvement général autour de l’intégration scolaire est en marche dans l’éducation, mais encore ses dispositifs restent disparates. La langue des signes est certes reconnue mais non encore installée dans l’horizon institutionnel national. Jean & Zad épousent le mouvement revendicatif et livrent un roman finement engagé pour la cause sourde.
L’histoire est bien saisie, nouée autour d’une relation sentimentale entre deux adolescents. L’éclairage social est intelligemment projeté, sans aucun didactisme. Les personnages campent une vie de quartier urbain avec réalisme. Certes, on pourrait regretter quelques stéréotypies dans la présentation de la langue des signes (pages 89 et 90) mais ceci ne peut enlever au récit son élan à poser la question sourde au sein de l’idéologie sociale de l’intégration.
Quinze ans plus tard, le livre apparaît comme un document de l’histoire immédiate. La langue des signes est devenue langue officielle au sein de l’éducation nationale, le bilinguisme (langue des signes française / français) est institutionnalisé. Si, dans les textes officiels, la question de l’intégration a pris les atours de l’inclusion (années 2000) puis de la scolarisation (2010),  la question de la surdité comme contribution à un multiculturalisme différentialiste est au centre des débats. Ce multiculturalisme, qui cultive le droit à la différence, ne ghettoïse-t-il pas le sourdisme en se prévalant de l’intégration/inclusion ? Force est de constater que la société et le pouvoir politique lui a assigné une place sur un échiquier des différences où chaque différencié, si on ose dire, se sent à sa juste place… ce qui revient à accepter l’ordre social existant. A l’inverse, une autre voie, humainement plus féconde, ne se tracerait-elle pas dans la bataille pour une reconnaissance de ce qui est, par exemple,  des difficultés d’apprentissage du français réellement constatable chez les sourds. Cette voie ouvrirait, notamment, à une position égalitaire, que certains envisagent comme un métissage culturel, position qui déjoue l’idéologie de l’intégration et son corollaire le multiculturalisme pour faire entendre une voix dissidente : l’autre, ce n’est ni le différent ni le même, c’est juste la preuve de l’existence des relations humaines. La voie nouvelle ce serait de dire que quand la différence est conçue comme moyen d’identification, elle devient une déclinaison quasi policière de son identité, alors que ce n’est que dans le travail sur la singularité que se reconnaît la dimension humaine de la vie sociale.

Lorsque le livre de Jean & Zad paraît en 1999, ces questions sont à l’état embryonnaire, mais leur présence transparaît à la lecture. Et c’est ce qui rend opportune cette réédition : ouvrir à une lecture rétrospective critique qui remettrait en question les préceptes essentialistes et libéraux du « je suis ce que je suis » ou du « deviens ce que –de toute éternité- tu es ». On en comprend aisément l’enjeu pour aujourd’hui. En effet, le différencialisme, qui isole, bâtit des frontières étanches et l’égalité y est une illusion entretenue puisqu’elle s’y définit comme un droit à être à sa place, une place à part, donc l’acceptation d’une inégalité des espaces sociaux occupés. Au contraire, la relation amoureuse des deux adolescents de Deux mains pour le dire pointe l’altruisme inhérent à chaque langue. En effet, cette relation n’a été rendue possible que par l’effort fait à comprendre l’autre dans sa langue. Le roman deviendrait alors une leçon de philosophie politique pratique.

Philippe Geneste

04/09/2016

Du géographisme de Peter Sis

Meunier Christophe, Les géo-graphismes de Peter Sis. Découvrir, explorer, rêver des espaces, préface de François Place, Paris, L’Harmattan, 2015, 310 p. 32€
Auteur illustrateur da haute renommée en littérature de jeunesse, Peter Sis est l’objet d’une étude approfondie par un chercheur géographe.
On retiendra de l’analyse de Christophe Meunier, où l’érudition (inventaire des sources, connaissance de toute l’œuvre publiée et plus, étude de la typographie, des inserts, des jeux de l’oie, des registres de texte, des moyens graphiques, des dispositions graphiques) s’allie à la clarté d’exposition pour un régal de lecture, le néologisme de géographiste qu’il applique à Peter Sis et qui pourrait s’appliquer aux quelques auteurs illustrateurs cartographes comme François Place qui préface le livre. Comment un lieu est-il une porte pour la mémoire ? Pourquoi un lieu nécessite-t-il d’autres lieux pour se situer et prendre sens ? Pourquoi une position dans l’espace est inévitable pour donner du sens à quelque chose ? En quoi un album interroge els perceptions spatiales de l’enfant ? L’album peut-il préparer la représentation géographique de l’espace ? Un album destiné à la jeunesse ne participe-t-il pas de cette encyclopédie illustrée mis au point en 1658 par Jan Amos Commenius, le fameux Orbis Sensualium Pictus ? Pourtant l’image n’est pas une entrée directe dans le monde, et toute l’étude de Christophe Meunier le prouve ! Elle démontre, aussi, que le récit en image, mieux que le récit par l’écriture, est un pont tendu entre l’univers des adultes et l’univers des enfants. Le dessin est un espace de transition donc de transmission.
Mais il y a plu. L’œuvre de Sis est hantée par la rupture géographique, l’auteur étant parti de Tchécoslovaquie pour s’installer aux USA. Au cœur des histoires qu’il a conçues, on trouve le thème de la déterritorialisation / reterritorialisation, « phases d’enfermement et d’évasion » (p.19). On comprend aisément tout le profit que le lecteur peut retirer des analyses du géographe aujourd’hui. Christophe Meunier montre comment Sis transpose « aux récits biographiques de personnages historiques » des « récits spatiaux personnels » (p.20).
Ce qui, entre autres analyses, passionnera le pédagogue, c’est l’application que fait Christophe Meunier, à la suite du psychologue russe Shemyakin, des trois éléments par lesquels le jeune enfant se structure dans l’espace : « des repères, un itinéraire et la configuration générale de l’espace parcouru » (p.23). Et plus encore, le livre de Meunier pointe la nécessité de la mise en récit pour que l’espace fasse sens. Des images isolées ne font pas sens, si elles n’ont pas un fil conducteur, si l’espace ne configure pas un récit. Comment l’espace se temporalise-t-il pour que puisse naître la fiction ? Christophe meunier l’analyse pue, trop occupé à plonger dans l’intime de la création siséenne mais on peut l’inférer des nombreuses analyses de détail des albums et des œuvres qu’il déploie. C’est l’acte de lecture qui permet à l’espace de se temporaliser. C’est le lecteur, la lectrice, quelle que soit son âge qui temporalise. Et si, parce que trop petit ou trop petite, le fil de l’histoire se rompt à chaque page u chaque double page, c’est par le racontage de l’adulte que le temps d’un récit emporte l’attention. En regard de Peter Sis, Christophe Meunier cite Shaun Tan : « Et par-dessus tout, il y a ce désir moteur de tirer quelque image  cohérente d’un vécu fragmenté et confus, une histoire qui fasse sens et qui puisse être transmise aux autres »(1). Cette préoccupation de plasticien n’est-elle pas identique chez l’enfant qui lit un livre d’images ? Ne cherche-t-il pas à travers les pages séparées les unes des autres à construire une représentation cohérente, à trouver sens à ce monde iconographique ? N’est-ce pas la clé de la fascination de l’enfant pour l’adulte qui lui lit l’histoire et qui par la voix lui offre de la cohérence ?
Philippe Geneste

(1) Tan Shaun, Recherches sur un pays sans nom. L’art de Là où vont nos pères, Paris, Dargaud, 2011, 48 p.- p.6

28/08/2016

Hommage à Jean-Claude Pirotte

Pirotte Jean-Claude, Il y a, illustrations de Didier Cros, MØtus, 2016, non paginé, 10€40
dès 10 ans
Chroniqueur du « Journal d'un poète » dans le mensuel Lire, romancier, nouvelliste, poète, Jean Claude Pirotte (1939 – 2014) a été salué par de nombreux prix, notamment, en 2012, le prix Goncourt de la Poésie pour l'ensemble de son œuvre et le prix de l’académie française.
Il y a rassemble, trente-trois quatrains évoquant des sujets divers : la lecture (« Quand je lisais Raymond Queneau/ j’étais heureux, tout était beau »), les maux de nos sociétés, la violence. Internet apparaît, égratigné car trop porteur de vie pressée, de vie gorgée d’informations qui outrepassent la commune mesure de l’homme, c’est-à-dire qui l’empêche de tracer une perspective : la seule restante étant celle du maniement addictif à un outil.
Le recueil parle de la terre, de voyage, c’est-à-dire, au fond d’une aventure d’espace que le tout petit parcourt pour se construire en humaine personne :
« j’aurai franchi les paysages
comme un oiseau dans ses voyages
j’aurai connu la terre entière
et j’aurai vu toutes les mers. »
Etonnant dernier poème d’une œuvre ultime !
Ce qui revient comme un motif, ce sont les bêtes. Elles sont observés au plus près, présentes à chaque détour de page ou presque. L’œuvre picturale de Didier Cros, qui accompagne le recueil, insiste sur le motif. Les images glissent régulièrement du réalisme au fantastique, prises toutefois dans un flou, tendant à introduire le thème d’un réalisme magique. Quand on sait l’intérêt de Pirotte pour Dhôtel on se dit qu’il y a là une congruence heureuse. Didier Cros est un peintre sur qui Jean-Claude Pirotte travaillait depuis dix ans nous dit l’éditeur, en toute complicité d’univers si on en juge par Il y a.
Dans l’émiettement du monde, le poète largue des amarres et sa pensée vogue de détails saisis en détails scrutés. Et pour chacun, c’est le monde enfermé dedans que le poème fait ressortir ; il le met à jour, pour illuminer la compréhension chez le lecteur. Car cette poésie a le souci permanent de la clarté par la simplicité. Mais une simplicité non édulcorée en mièvrerie. Les poèmes peuvent être durs, comme le sont les peintures en noir, blanc et gris de Didier Cros. C’est que la poésie n’enjolive pas, elle ne montre pas, elle révèle par les mots mais aussi, ici, par le geste du peintre. Les voyelles, les consonnes, les lettres, prennent les choses dans leurs rets et les portent en représentations mentales, les peuplant nouvellement de la matière du langage. Le sens travaille alors. Ici, c’est un bestiaire fantastique et pourtant souvent du quotidien qui accompagne l’évocation du monde. Là c’est un bestiaire en clin d’œil qui sort d’une comptine :
« il y a quoi dans ta sacoche
il y a la mouche du coche
cette mouche qui fait donc quoi
elle rend le cocher narquois ».
Les quatrains, en octosyllabes, sont majoritairement de rimes plates. On a ainsi deux vers qui s’accordent et font face à deux autres. Nous voyons une mise en abyme du dialogue, ce dialogue que Jean-Claude Pirotte noue avec les enfants. Et dans la relation tendue entre le créateur et ses lecteurs, le réel n’est pas reproduit, Frédéric Chef dit même qu’il est « esquivé » (1). Esquivé, oui, mais affronté toutefois grâce au verbe poétique. Pour ce faire, il faut passer par le langage, non pas lui faire confiance, mais œuvrer en confiance avec lui pour dénaturer ce qu’on croyait immuablement établi. Là encore, le rôle des peintures est essentiel, vraiment partie prenante de l’œuvre poétique.
Pour saisir le réel, le recueil pointe la nécessité de savoir enrichir l’espace et donc, s’adonner à sa construction. Le titre est en lui-même un manifeste : « Il y a ». Le sujet, la personne, l’enfant, existe dans l’espace et en trouvant place. Cet espace n’est pas seulement l’espace physique. Il est aussi l’espace mental qu’il s’agit d’élargir d’étendre, de construire chaque jour un peu plus, mot à mot, en quelque sorte. L’espace poétique ne relève pas de la mesure, ce pourquoi, peut-être, la poésie est si peu appréciée par nos contemporains. En partant du réel, en l’amplifiant par notre compréhension et notre évocation, on le transforme et on se transforme.
L’humour, si présent dans le recueil, comme d’ailleurs dans beaucoup de poésies prisées par les enfants, est la marque rhétorique de cette amplification. En poésie, on cherche les causes par les effets. Le réel se donne à voir, mais encore faut-il le voir et les mots servent à cela. Jean-Claude Pirotte lance l’enfant dans la quête du monde avec pour outil le mot qui décèle les choses inouïes, inouïes parce qu’encore jamais entrevues. Et c’est à cette aune qu’on atteint l’innocence que débusque aussi l’humour :
« J’ai pataugé dans le ruisseau
Pour voir nager quelques gardons
Et je m’étais muni d’un seau
Je leur demande bien pardon »
La poésie aimait dire Pirotte est « une passion simple ». Ce recueil en est une preuve.
Ce qui frappe dans ces poésies, c’est le style déclaratif, qui repousse l’indécision mais accueille la passion, la blessure sourde. Il y a n’est pas ce qui reste de l’enfance mais ce qu’elle appelle, car elle frémit au tréfonds des mots et des rythmes. Bien qu’écrite en direction des enfants, le recueil ne s’alourdit pas du passé, il est hymne du présent. Evoque-t-il l’école de son enfance, le poète ne se perdra pas dans la nostalgie mais parlera au jeune lectorat au présent grâce à la chute du quatrième vers :
« je me souviens de mon école
le maître portait un faux col
on avait soif on avait faim
mais on se tenait par la main »
Cette enfance du recueil est donc une enfance à distance, une conscience d’enfance dont le poète veut inviter le lecteur à se pourvoir. Quant à l’avenir, il est dans l’ailleurs que l’on peut aller chercher avec les mots.
Philippe Geneste

(1) Frédéric Chef, chronique de deux ouvrages de Jean-Claude Pirotte dans Diérèse, poésie et littérature, n°67, printemps 2016, pp.302-304

21/08/2016

Dans l'histoire humaine du monde

Reynaert François, La grande Histoire du monde arabe. De l’empire romain au Moyen âge, illustrations de Laura Fanelli, préface de Marek Chebel, éditions Bulles de savon, 2015, 44 p. 14€95
Voici un livre de référence. Il se présente sous le format d’un grand album 28cmx28cm. Aux illustrations stylisées imbriquées dans une mise en page aérée. Les couleurs restent vives mais non tape-à-l’œil. François Reynaert nous invite à suivre, chronologiquement, l’histoire de la civilisation arabe confrontée aux autres civilisations. Car il n’y a de civilisation que dans le rapport aux autres.
Le livre –album commence avec l’empire romain (66 avant JC), nous suivons les conquêtes arabes le long du parcours méditerranéen et vers les profondeurs de l’Orient avant de pérégriner jusqu’au Moyen âge irrigué des grandes inventions arabes (sous l’ère des Abbassides). S’il présente les arts, la religion en ses origines et en son devenir, avec les oppositions entre chiites et sunnites, il s’attache aussi aux luttes de pouvoir dont la plus connue, celles des Omeyyades et des Abbassides  est détaillée.
D’une grande intelligence tout autant que d’une érudition vivante, l’album raconte des motifs connus pour rattacher l’enfant au tissu de cette histoire plurielle et multiple des peuples arabes. L’ouvrage s’achève sur ce que l’humanité doit à la civilisation arabe en sa genèse. Le livre est un sommet du documentaire pour les enfants à partir de 10 ans. Il s’adressera avec bonheur aux tranches d’âge de la préadolescence et de l’adolescence qui y puisera instruction et vue compréhensive d’un univers trop souvent caricaturé et soumis à de éclairages idéologiques qui en dénaturent le réel apport historique.

Fontanel Béatrice, Le Petit musée de Picasso, Gallimard, 2015, 32 p. 19€90
Aux trente-deux pages de l’album s’ajoutent des facsimilés évoquant la vie de l’artiste, un carnet de dessins, des portraits de l’artiste sous forme de dépliant photomaton, une série de lithographies sur des taureaux, une affiche, la reproduction en grand format de Guernica, une quarantaine d’autocollants repositionnables à fixer sur les murs. Une double page de l’album recense toutes les illustrations dont celles des éléments du coffret. L’auteure est spécialisée dans la présentation de l’art  aux enfants et en vit. Le Petit musée de Picasso est un objet généreux. Le texte procède par périodes de la vie de l’artiste : 1881/1895 (l’enfant), 1901/1905 (les débuts parisiens), 1904/1906 (le début des ventes de ses tableaux), 1907 (les demoiselles d’Avignon), 1907/1914 (le collage et le cubisme), 1917/1924 (le dessinateur et décorateur pour théâtres), 1921/1923 nus et colosses), 1925/1973 (l’art de la déconstruction), 1937 (Guernica), 1939/1945 (l’artiste en prise avec la matière), 1945/1973 (l’engagement communiste), 1947/1963 (le céramiste), 1954/1960 (le travail sur les sources picturales), 1960/1973 (l’inspiration mythologique). On le voit, l’autrice mêle chronologie et thématique. Chaque double page présente un tableau (pleine page), une citation au-dessus d’un texte informatif et deux images légendées.
Nul doute qu’une telle présentation amènera des critiques. A présenter Picasso comme un pur génie, le documentaire reproduit la stéréotypie des artistes inspirés. L’histoire des arts reste plutôt absente et les faits historiques juste évoqués en lien avec Guernica. A tout donner comme d’évidence, le documentaire omet les doutes éventuels de l’artiste, les contextes dans lesquels il se meut et qui l’influencent nécessairement. Quand à l’homme Picasso, Fontanel ne nous en dit rien de très précis ce qui n’est pas plus mal.
L’ouvrage ne marque pas de choix spécifique de la part de l’autrice et on le regrettera, car ce n’est que dans le parti pris que des éléments propres à la réflexion peuvent être posés par le lectorat qui est alors poussé à chercher par lui-même. D’autre part, sur un artiste aussi adulé aujourd’hui, on aurait aimé une réflexion même sommaire sur les raisons de cette postérité en lien avec le marché de l’art.

Les Vikings, traduit de l’anglais par Michel Hourst, Gallimard, collection mes grandes découvertes, 2015 (1ère édition 2008), 64 p. 8€90
On connaît cette collection, régulièrement chroniquée dans nos colonnes, et cet ouvrage en bénéficie des atouts : clarté du texte rédigé collectivement, abondance des illustrations avec un légendage informatif d’une clarté engageante pour la lecture. Les caractéristiques de la civilisation viking sont bien mises en avant, et les lecteurs pourront se les approprier grâce à quatre doubles pages d’activités et cent autocollants avec titre, une manière intéressante de prolonger la lecture par delà sa durée propre. Le livre rend compte des connaissances acquises sur l’art de la guerre de ce peuple, et met en avant les mœurs, la vie agricole des villages, les trois classes sociales qui structurent une société hiérarchisée, les arts artisanaux des métaux, la naissance des runes. La saga de Sigurd tueur de dragon est abordée à travers un panneau sculpté d’une église norvégienne. A partir de ce support matériel, le livre développe l’univers des sagas, la vie des scaldes (ces poètes qui racontaient les récits épiques. Les mythes, légendes et croyances sont, bien sûr, alors présentés. Un très bon numéro de cette collection destinée aux 8/10 ans, amélioré par la réédition de 2015, source d’information et de plaisir de voir autant que de lire.

Philippe Geneste

14/08/2016

Bonheur diaphane

Guéraud Guillaume, La Prisonnière du brouillard, illustré par David Sala, Casterman, 2015, 32 p. 14€95
Le texte commence par la course d’un enfant ayant échappé son cerf-volant. L’objet a pris sa liberté et va amener celui qui le poursuit auprès d’un lac de légendes noires, où la nature hostile drapée dans un brouillard peu pénétrable abuse les sens et change la conscience en superstitieuses peurs.
Les illustrations de David Sala s’appuient sur la finesse du dessin, la luxuriance des détails ou les fonds proches de motifs de tapisserie, réalisés dans l’esprit de l’art nouveau, avec une nette présence de Klimt pour le traitement pictural des vêtements du héros, mais aussi, des appels à la peinture naïve ici, là des touches d’impressionnisme. Toutes ces références accompagnent des compositions picturales souvent sur-réalistes plus que fantastiques, qui sont portées par le texte soigné de Guéraud. L’écriture convoque une cœnesthésie par un riche vocabulaire qui donne précision à la féerie de l’univers évoqué. Guillaume Guéraud allie la complicité de l’enfant avec un geai, qui l’aide à se sortir des pièges des buissons de sortilèges, avec une narration à la première personne, narration tendue vers la perception de l’infime, de l’instantané. De cette complicité naissent des motifs du genre merveilleux sur lesquels David Sala accroche la représentation graphique et picturale.
Le diaphane, suggéré par des gouaches, prend forme par de nombreux jeux de lignes et de courbes. L’aérien et l’aquatique se mêlent, se fondent, s’interpénètrent laissant juste apparaître la silhouette spectrale de la nymphe, fantôme d’un monde englouti. Sala retrouve ici la ninfa fluida de la Renaissance, cette figure mythologique qui « laisse toujours derrière elle » des « écharpes visuelles (…) cheveux dénoués, draperie dans le vent, mystérieuse fluence » (1). Le rapprochement vaut aussi pour l’érotisation du récit porté par la peinture qui s’ensuit. La peinture symbolique est proche. Le lac Clameur, tel est le nom de ce lieu maléfique aux brumes profondes, était, jusqu’à sa pénétration par le héros au cerf-volant perdu, un lieu de mort. Avec l’apparition, il va devenir un espace de régénération par l’amour qui ouvre à la vie sociale (dernière double page).
Dans ce récit, le haut et le bas, dominent sur l’horizontalité. Le baiser final de la nymphe-princesse et du garçon s’élève dans le ciel. Les deux personnages sont supportés par un rocher, ce rocher qui a présidé à l’apparition de l’ensorcelée. La dernière image réconcilie le vertical et l’horizontal, l’élévation et le cheminement, le bonheur et la vie, les libellules et les lichens. La société est l’autre nom de l’harmonie, elle se réalise par la réalisation de soi autant que la personne se réalise par elle. Dans ce milieu autrefois malsain, la nature vient reprendre ses droits qui épousent la féerie d’un genre, le conte merveilleux.
Philippe Geneste

(1) Georges Didi-Huberman, Ninfa fluida. Essai sur le drapé-désir, Gallimard, 2015, 224 p. 

07/08/2016

Par delà le miroir des vacances

Faut-il toujours obéir ? Nathan, collection c’est quoi l’idée ? 2013, 26 p. 7€95
Le volume procède comme toute la collection par questions et réponses d’un personnage héros de la série animée réalisée par Tanguy de Kermel qui donne son nom à la collection, mais on y retrouve aussi des images tirées de la collection Philozidées et des extraits du livre des grands contraires philosophiques d’Oscar Brenifier et Jacques Desprès (Nathan). L’obéissance n’est conçue que comme obéissance pour son bien en s’appuyant sur des préceptes de la vie quotidienne. C’est une limite étrange pour qui veut scruter la notion d’obéissance…  
Castel Anissa, Aimer un peu, beaucoup… à la folie ? illustré par Christine Enault, Giboulées-Gallimard jeunesse, collection Chouette penser, 2013, 85 p ; 10€50
Voici encore une belle réussite de cette collection pour les adolescents. Mêlant adroitement références philosophiques et littéraires avec des situations banales qui servent d’ancrage à la compréhension des jeunes lecteurs, le livre avance vers une série de questionnements du mot amour en venant ainsi à dessiner la problématique de l’autre dans la définition de soi. Les illustrations de Christelle Enault sont d’une intelligence rare et fourmillent d’inventivité. L’illustration en général est d’ailleurs un trait fameux de cette collection. Le dessin est en distance par rapport au texte tout en apportant par ses propres moyens des éléments nouveaux à la problématique.
Wlodacczyk Isabelle, Autret Yann, Des Histoires de chevaliers pour réfléchir, édition Oskar, collection Philo, des mots pour réfléchir, 2014, 57 p. 14€95
D’abord, le préadolescent trouvera dans l’ouvrage un répertoire culturel brossant toute l’année des programmes de cinquième d’Histoire-Géographie et de Français ; ensuite, il sera convié à réfléchir sur ces situations connues ou croisées au cours de sa scolarité en termes neufs, puisque l’ouvrage le pousse à transposer dans son quotidien contemporain des situations historiques ou littéraires. La confrontation à l’intérieur de la commission jeune de Lisezjeunessepg a montré combien cet ouvrage était intéressant. Assez volumineux, le livre permet à chacun.e. de trouver des textes rencontrant son intérêt. Et de fil en aiguille, l’enfant éprouve sa capacité à penser, à réfléchir. Osera-t-on le conseiller aussi aux enseignant.e.s. qui pourraient bien y trouver matière à donner quelque piment supplémentaire à leurs cours.
Magana Jessie, Messager Alexandre, Les Mots indispensables pour parler du sexisme, Syros, 2014, 168 p. 12€
On réservera cet ouvrage à partir de 14 ans. Livre très bien écrit, richement documenté, instruit, érudit et en même temps d’une grande clarté. Il procède par double page, plus rarement quatre pages, analysant une notion, un mot, un comportement, une partie du corps, une personnalité, avec à chaque fois des références livresques ou filmiques accompagnées d’une signalétique précisant l’âge auquel s’adresse le document (collège, lycée ou adulte).
Le sexisme étant la première des discriminations dans les cours de récréation dès les écoles primaires et même maternelles, on comprend tout l’intérêt que ce petit livre de poche bien broché présente. Il rappelle que notre société est ankylosée dans des stéréotypes sexistes qu’elle ne cesse d’alimenter. Son iconographie bien que peu abondante renforce la compréhension des propos tenus. Oui, un livre à recommander pour les jeunes dès l’âge de 14 ans et pour toutes les bibliothèques d’écoles et d’établissements secondaires.
Bessard-Banquy Olivier (textes choisis et présentés par), Le Goût des livres, Paris, Mercure de France, 2016, 135 p. 8€
En ces temps peu propices au livre, en ces temps pris par l’urgence illusoire et ses médias adaptés, il est heureux de pouvoir lancer les adolescent.e.s et préadolescent.e.s sur des itinéraires livresques, bibliophiliques, ceux de la bibliomanie, jusqu’aux routes de l’ivresse matérialistes de la lecture ou encore l’amour de la vie du livre. Mettre ses pas dans ceux de cette anthologie, qui privilégie l’humour, c’est entrer dans des univers singuliers et c’est revenir à la centralité de la matérialité même du livre. Car c’est depuis ce point de vue que le livre va affronter, affronte le raz de marée du numérique. Trois sections structurent l’ouvrage : la grandeur du livre, le fétichisme des volumes, les bibliofolies et autres bizarreries.
Philippe Geneste

Deux rééditions en poche
Place, François, La Douane volante, Gallimard, collection Pôle fiction, 2012, 417 p. 6€70
Entre fantastique et récit de formation, François Place nous entraîne avec son style limpide à l’intérieur des paysages imaginaires des peintres hollandais tout en interrogeant la guerre et son cortège d’horreur ou plutôt, ici, d’effroi.
Commission lisezjeunesse
Dixen Victor, Animale, La malédiction de Boucle d’or, Gallimard jeunesse, collection Pôle fiction, 2015, 544 p.8€65
« 1832. Couvent St Ursule. Blonde est sa pensionnaire permanente. Orpheline depuis la naissance, depuis laquelle elle est forcée de cacher sa beauté troublante sans raison apparente. (…) Vient se greffer là-dessus son amour  fou  pour le jeune tailleur de pierre Gaspard avec l’aide duquel elle se lance sur les traces de son identité.(…) Le style d’écriture et l’histoire d’amour passionnée entre les deux personnages permet au chef d’œuvre des frères Grimm écrit en 1837 de rester actuel. L’auteur revisite le classique de Boucle d’or pour le transformer en passionnant thriller. Il imite le style d’écriture des plus grands romanciers du dix-neuvième siècle, tout en réussissant par la composition de l’histoire à le faire résonner dans notre modernité ».
Aurélie Arnaud (intégralité du texte sur le blog du 28 juillet 2014)


31/07/2016

Les paroles dégelées de Jean-Louis Massot

Massot Jean-Louis, Sans envie de rien, illustrations de Gérard Sendrey, Cactus Inébranlable éditions, collection les p’tits cactus,  2015, 120 p.
J’aurais aimé être / je n’aurais pas aimé être, par l’une de ces deux formules commencent tous les aphorismes qui constituent les cent vingt pages du livre. Tous se jouent de formules toutes faites, de tours cristallisés dans l’usage social, de métaphores démotivées par l’épaisseur du temps qui les a recouvertes. Ainsi, à partir d’un matériau on en peut plus enraciné dans la société, le poète nous invite à partager sa radicalité rêveuse pour nous échapper loin des rives du convenu et, avec lui, jouir du langage et se jouer des contradictions. La poésie fait monde neuf avec l’irrationnel des mots combinés, avec la stupeur d’usages inouïs qui s’exposent en noir sur la page blanche éditée.
Que l’aphorisme soit le genre choisi pour cet exercice de métempsychose linguistique n’est pas un hasard. Il s’agit bien d’une distinction –l’auteur parle à la première personne, se donne comme singularité initiale créative-, pour aller vers une définition d’un nouvel univers. Ennemi du système, l’aphorisme se donne comme vérité définitive à partir de l’observation du monde des mots et des expressions. Il tourne alors, fréquemment, au mot d’esprit. S’il évite la sentence, la maxime, c’est par sa charge humoristique flirtant avec le rire et le sourire. S’il libère l’inconscient, ce qui est assez rare, s’il jouxte le grivois, plus rarement encore, il ouvre plutôt au domaine de l’humour sceptique, celui qui « s’attaque à la certitude de la connaissance » (1). Mais il ne se fait pas satire du parler quotidien ; il ne se fait pas satire de soi non plus. Il sape la certitude des formes figées, sans ostentation, en les ressourçant au désir du poète. L’aphorisme de Jean-Louis Massot fait glisser le sens des mots et dérange l’ordre des choses et des comportements. Il s’échappe de l’ordinaire pour appeler dans l’extra-ordinaire, l’étrangeté équilibrée d’une signification fugace de discours. Comment ? Par la force des sens détournés, des mots remotivés, des tours pris dans une valse ludique qui leur fait tourner la tête et celle du lectorat tout autant. En quoi l’ouvrage parle au lecteur, à la lectrice ? Il leur parle parce que l’écrivain n’enferme pas le langage dans son désir et, tout à l’inverse, l’ouvre, en l’inscrivant dans le genre exigeant de l’aphorisme, au dialogue, fait clin d’œil sur clin d’œil, par figures et tropes. La lecture des aphorismes se fait jeu, amuse-mots. Aussi, en paraphrasant un peu Paul Eluard, on pourrait dire que le genre qu’emprunte le langage poétique ne limite pas forcément celui-ci ; il lui arrive, Sans envie de rien l’illustre, de le libérer en l’extrayant des plus convenues paroles gelées par l’usage.
Philippe Geneste
(1) Llinares, Jean-Charles, Paul Eluard, l’humour la poésie, L’Harmattan, 2014, 176 p. 17€ p. 31