Anachroniques

20/10/2013

Erudition, écoute et plaisir

OLLIVIER Stéphane, Elvis Presley, illustrations de Rémi Courgeon, raconté sur CD par Eric Caravaca, Gallimard Jeunesse, collection Découverte des musiciens, 2012, 24 p. + 1 CD 40 mn, 17€
Le livre est une biographie pour les enfants de 7 à10 ans. La naissance, le 8/01/1935) dans les faubourgs de Tupelo (Mississippi) dans une famille d’ouvrier agricole. La première guitare à 11 ans, l’emploi comme mécanicien, les premiers enregistrements. Puis la gloire avec That’s all right. Le livre s’arrête là. C’est une manière peu véridique de raconter l’histoire, au fond. De la spoliation du blues noir par les musiciens blancs dans une Amérique raciste, le jeune lectorat ne saura rien. Il retiendra seulement qu’Elvis a marié la musique noire et la musique blanche. Quant à son idolâtrie posthume, là encore, le biographe se tait. Le CD est intéressant, bien sûr, les liens du rock’n roll avec le blues est peu approfondi et celui avec le rock encore moins. C’est une nouvelle fois l’idéologie du génie qui se fait jour, ce qui est certes dans l’air du temps de notre société qui vante le « talent » autre nom du « don ». C’est dommage qu’un bel emballage éditorial renferme une si plate recherche dans les termes convenus de l’idéologie dominante.

GAMBINI C., GEHIN E., RICARD A., RODERER C., Mes plus belles musiques classiques pour les petits, Gallimard jeunesse, collection Les imagiers, 2012, 40 p. + CD 1h. 16€90
Chaque double page met en scène des enfants pour illustrer des tableaux musicaux. On y trouve, aussi, un portrait du compositeur et un court texte qui invite à l’écoute. Dix-sept extraits sont présents : Badinerie de la suite française de Bach, Symphonie pastorale 1er mouvement de Beethoven, Carmen (chœur d’enfant de la garde montante) de Bizet, danse hongroise n°5 de Brahms, Grande valse brillante (mi-bémol op.18) de Chopin, Golliwog’s cake-walk de Debussy, Dolly (berceuse) de Fauré, La marche des Trolls de Grieg, Tableaux d’une exposition (ballet des poussins) de Moussorgsky, Concerto pour piano n°23 et La flûte enchantée de Mozart, Pierre et le loup (ouverture) de Prokofiev, Le vol du bourdon de Rimsky-Korsakov, Duo des chats de Rossini, Ma mère l’Oye de Ravel, le carnaval des animaux de Saint Saëns, Casse-Noisette (Danse de la fée dragée) de Tchaïkovsky.

PROKOFIEV, Pierre et le loup, lus par Bernard Giraudeau, musique de Prokofiev interprétée par L’ORCHESTRE NATIONAL DE FRANCE, illustrations d’Olivier TALLEC Gallimard jeunesse, 2009, cd 30 minutes, 22€
C’est un hors série de la collection Musique de chez Gallimard jeunesse : un grand ouvrage aux illustrations malicieuses pour interpréter une œuvre patrimoniale et, au fond, au niveau littéraire, peu intéressante. Le soin de l’édition, le travail musical de l’orchestre national de France, la lecture chaleureuse de Girardeau posent l’ouvrage/cd comme une référence de la collection.

NORAC Carl, CHATELLARD Isabelle, PINON Dominique, Bazar Circus, Didier jeunesse, 2013, 48 p. + CD 40 mn, 23€80
Angelot l’homme canon qui est envoyé si loin qu’il ne revient, Gala, l’amoureuse d’Angelo qui part à sa recherche, El Toutou, le chien savant, et tous les acrobates, dompteurs et animaux, clowns, lancés dans une folle aventure, par une improbable représentation… La musique réunie par David Pastor est surtout de tradition russe : Vocalise de Rachmaninov, la danse d’Aysheh de Khatchatourian, Suite pour orchestre de variétés de Chostakovitch convoquent une Russie du peuple, imitent les tempéraments fougueux des acteurs et actrices, ou leur immense sentiment de solitude. C’est à la fois très intime et très politique. Mais on trouve aussi des rythmes brésiliens et Le jazzy bœuf sur le toit de Darius Milhaud. Cette porosité des styles (jazz, musique populaire, classique) chante la vie circassienne en marge de la société. Lue avec force gouaille par Dominique Pinon, l’histoire emballe l’attention des enfants de 4 à 11 ans. L’album est avec des angles de vue imprenables, des couleurs chatoyantes, par-dessus un dessin assez anguleux. Un petit chef d’œuvre qui donne de la joie.

BLOCH Muriel, La Musique indienne, musique d’Indrajit BANERJEE, illustrations d’Allegra AGLIRDI, Gallimard, collection mes premières découvertes de la musique, 2010 32p. + CD 20’, 13€50
Il s’agit de la mise en musique d’un conte traditionnel indien sur un enfant paresseux qui tente de fuir le courroux de sa mère. Sitar, flûte, harmonium, sarenghi, tampura et tabla mais aussi voix envoûtantes, font de cette création une vraie réussite.

DAMBURY Gerty, La Musique créole, musique d’Edmond MONDESIR, illustrations d’Aurélia FRONTI, Gallimard, collection A la découverte de la musique du monde, 2013 32p. + CD 25’, 14€90
On pourrait mettre en comparaison cet ouvrage avec La Petite Sirène, puisque le conte mis en musique a pour personnage principal, un lamantin. Mais il s’agit d’un conte plus naturaliste, un voyage d’apprentissage d’un jeune Lamentin qui décide de retrouver le territoire perdu dont les récits de la grand-mère vantent les bienfaits de vie. Ses rencontres, autres animaux, végétaux, bateaux, vont apporter danger ou bien aide et il lui faudra acquérir un peu de responsabilité pour transformer sa hardiesse voyageuse en vie nouvelle. La mise en musique suit le tempo narratif avec chœurs, chant, tambour bélé, tibwa, conque de lambi, guitare basse, guitare acoustique.
Soulignons qu’à l’intérêt audio s’ajoute le soin de l’illustration merveilleusement chaleureuse ou glacée, la présence d’un documentaire en fin de volume.


Geneste Philippe

12/10/2013

L’évolutionnisme contre le créationnisme

FOIX Alain, Rocky le petit rocher, illustré par NIKOL, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2013, 40 p. 16€50

Cet album au grand format (230x230) se lit à deux niveaux. Le premier est la vie d’un petit rocher, dans le temps géologique et à travers une perception assez anthropomorphe. A 7 millions d’années, Rocky est encore assez jeune, c’est un bébé accroché au plissement de sa mère montagne. Quelle solitude que l’immobilité ! Il aimerait tant se lier à Erose, cette roche scintillante et rose qui glisse sur le glacier le côtoie, le dépasse puis disparaît dans l’éloignement. C’est que dans l’univers géologique, les roches suivent leur vie en passivité. Elles attendent les tremblements de terre qui accouchent de nouvelles configurations, font se mêler les roches et s’épouser, se fracasser les unes contre les autres ou bien s’interpénétrer. C’est ce qui arrivera quand une secousse de délivrance libérera Rocky des jupes de sa mère. Est-ce métaphore d’un acte sexuel ? De la répétition du bigbang ? C’est la vie des roches. Rocky et Erose s’éparpilleront en milles cailloux, roches et graviers. Un conte de fée s’arrêterait là, le fameux et ils eurent beaucoup d’enfants. Mais la vie d’un rocher n’est pas un conte de fée, elle n’a pas de fin. Cailloux puis galets, graviers, gravillons, grains de sable Erose et Rocky s’unissent par leurs atomes en un unique grain que le vent d’éternelle jeunesse emporte un jour jusque dans les nuages. Et quand ceux-ci éclatent en sanglots au-dessus de la mère montagne, le grain se glisse dans une goutte « jusqu’au bas de sa robe, là où les fleurs s’épanouissent en pétales multicolores »… C’est le cycle des montagnes sur l’infini du temps géologique, c’est un conte sur la création matérielle de l’univers, c’est un conte tendre qui n’omet rien de la vie physique de l’environnement du vivant.
Geneste Philippe

06/10/2013

Imagier et raison imaginante de l’enfant

L’Imagier Deyrolle, Gallimard jeunesse, 2013, 200 p. 10€


Ce très bel ouvrage, remarquablement édité avec une reliure en toile, rassemble des fruits, des légumes, des arbres, des fleurs, des animaux. Les images proviennent des planches pédagogiques Deyrolle. « Deyrolle éditait ces planches pour les écoles, collèges et lycées, et elles étaient affichées dans les murs de classes » que l’on peut encore voir dans la boutique rue du Bac. C’est dans la deuxième moitié du XIXe siècle que la Maison fondée en 1831 par Jean-Baptiste Deyrolle, spécialisée dans le domaine de la taxidermie, de la naturalisation, de la botanique, de la zoologie, des curiosités, de l’entomologie et de la minéralogie, a commencé à produire des planches à destination des salles de classe et des écoles, planches murales pour les leçons de chose, sous le titre générique de musée scolaire Deyrolle. « L’Éducation par les yeux est celle qui fatigue le moins l’intelligence, mais cette éducation ne peut avoir de bons résultats que si les idées qui se gravent dans l’esprit de l’enfant sont d’une rigoureuse exactitude » énonce un catalogue des années 1870.

La Maison bénéficie de l’engouement du siècle pour les sciences naturelles alors en pleine expansion, puis du développement de l’instruction publique d’Etat.

En 2001 l’entreprise un peu en sommeil est rachetée et les nouveaux propriétaires relancent ce cabinet des curiosités et développe le secteur pédagogique. Les éditions Gallimard travaille depuis 2012 avec Deyrolle pour la publication d’imagiers.

Un tel ouvrage fait venir à l’esprit deux remarques. La première, c’est que la démarche vintage est en expansion dans le secteur jeunesse, ce qui est, probablement, le signe d’une maturité de la littérature de jeunesse. Cette évolution explicite la multiplication des références convoquées par les ouvrages de ce secteur qui posent des questions d’accès social, mais c’est un autre sujet.

La seconde remarque, c’est l’interprétation de la vulgarisation scientifique. Nul doute que les livres édités en partenariat avec Deyrolle recouvrent ce domaine. Le jeune lectorat aime se promener au cœur de ces planches précises et fouillées. Un imagier étant, par excellence, un livre des représentations, L’Imagier Deyrolle vient se situer en décalage des autres imagiers plutôt qu’en concurrence. Même si un imagier n’explique pas, il montre, et ce qu’il montre aide l’enfant à s’approcher du réel ou non. Peut-être est-ce là l’enjeu de la vulgarisation scientifique auprès des enfants des 4/5 ans. Mais il faut souligner que l’enfant qui lit un imagier, se se reporte à la légende de l’image. Toutefois, l’image elle-même l’amène à se délecter de liaisons insoupçonnées et insoupçonnables, un peu comme opère la poésie avec son lecteur. L’imagier Deyrolle n’échappe aps à cette rêverie inhérente au processus réel de la représentation. L’image représente, croit-on, la réalité visible, mais surtout, peut-être, l’enfant y développe-t-il une représentation allusive en laissant libre cours à son imagination. Walter Benjamin écrivait très justement : « Le livre d’images typique que l’on utilisait ou que l’on utilise encore pour les leçons de choses dans les écoles allemandes, offre un bon exemple. On croit que ces livres sont utiles, soit parce qu’ils apprennent à l’enfant à reconnaître dans les choses représentées les choses réelles, soit parce que les choses représentées permettraient d’introduire celui-ci dans le monde des choses réelles et de le familiariser avec elles. Nul besoin de dire combien cette dernière explication est vaine et fausse… [car l’enfant] habite dans ces images. Leur surface n’est pas, comme celle des œuvres d’art, un noli me tangere, elle ne l’est ni en soi ni pour l’enfant. Elle ne possède que des virtualités allusives, susceptibles d’une condensation infinie. L’enfant y insuffle de la poésie. Et c’est ainsi que lui vient selon le second sens, matériel, du verbe beschreiben sa prédilection à couvrir ces images d’écriture » (1)

Geneste Philippe

Source des informations : les éditions Gallimard et la librairie Deyrolle
(1) Walter Benjamin, Fragments philosophiques, p.144/145 cité par Georges Didi-Huberman, Quand les images prennent position. L’œil de l’histoire 1, Paris, Minuit, 2011, 268 p. – p.254).

28/09/2013

Contes roumains

Entretien avec Mariana Cojan Negulesco*

* à propos de NEGULESCO Mariana Cojan, Belle de lune et autres contes tirés de la tradition roumaine, L’Harmattan, collection La légende des mondes, 2013, 113 p. 12€

-Vous avez choisi des contes qui mettent en scène des personnages d’orphelin. Pourquoi ce choix ?
Mariana Cojan Negulesco : Lorsque j’ai proposé ces contes à un éditeur, je n’ai pas du tout songé à mettre en scène des enfants orphelins. Mon idée centrale était de parler du désir d’un couple d’avoir des enfants, et ce, à tout prix. Comme le recueil s’adressait en égale mesure aux enfants qu’aux parents, l’éditeur a choisi, pour sa première parution, un titre plus proche des enfants que des parents (Contes des enfants qui cherchent le bonheur, Albin Michel jeunesse - 2006 ; traduit en Italie : A la Ricerca della Felicità, ed. EL, Trieste 2007). Lorsque j’ai pu récupérer les droits, après sa sortie du catalogue d’A.M.-j, j’ai proposé ce recueil revisité à l’Harmattan, sous l’intitulé de l’une des histoires : Belle-de-Lune.
-Pourquoi ce choix thématique ?
Mariana Cojan Negulesco :  Parce que j’ai trouvé ce dénominateur commun dans bien des histoires de la tradition roumaine et de la région des Balkans : un couple n’ayant pas d’enfant, qui en désire ardemment d’en avoir un, et qui « adopte », pour assouvir ce désir, soit un enfant, soit un objet ou un animal, lequel se métamorphose… Ce que j’ai souhaité notamment démontrer, c’était l’issue de cette démarche généreuse qui n’est pas toujours couronnée de réussite. Comme dans la vie réelle.
Ce que je veux dire par là, c’est qu’à aucun moment, je n’ai envisagé d’associer mes histoires à la situation des orphelinats de Roumanie, dont la presse a fait ses choux gras à une époque récente !
-La littérature pour enfant qui évoque la Roumanie emprunte souvent ce thème. N’y a-t-il pas un risque de figer l’image du folklore roumain et de la littérature populaire roumaine, avec les conséquences ?
Mariana Cojan Negulesco : La littérature pour enfants en Roumanie commence en ce moment à se détacher de la tradition des contes d’autrefois. Quand je dis « autrefois » je fais allusion à la tradition du 19e siècle. Tous les enfants roumains connaissent par cœur des passages entiers de contes recueillis, inventés parfois, de Ion Creanga, dont on a préservé jusqu’aux traits de langage typiques de la région de Moldavie. La langue des contes de Creanga n’est pas « mise à jour » dans les éditions roumaines. Mais il ne faut pas croire que le folklore roumain se limite à ce type de contes. J’insiste : c’est le motif répétitif, retrouvé dans certaines histoires mettant en scène des parents n’ayant pas d’enfant et souhaitant en adopter un, qui m’a déterminé à concevoir un recueil autour de ce thème.
-Vous donnez trois auteurs qui vous ont plus particulièrement accompagnée durant votre travail : Ion Creanga (1839-1889), Ioan Slavici (1848-1925), Barbu Stefanescu Delavrancea (1858-1918). Comment leurs œuvres ont été intégrées dans votre travail d’écriture ?
Mariana Cojan Negulesco : Les contes que j’ai transposés en français ne représentent qu’en partie des adaptations à partir d’histoires écrites par les auteurs cités. En éliminant les régionalismes, les archaïsmes, dans la forme, et en réinventant certains faits, gestes et propos, voire en changeant le fil conducteur de l’histoire, je me suis permis de donner à ces histoires une nouvelle vie, plus moderne, les rendant accessibles et agréables au lecteur d’aujourd’hui.
C’est la raison pour laquelle j’ai assumé leur réécriture, en signant le recueil.
Entretien réalisé par Philippe Geneste

Bibliographie : • Adaptations pour enfants : Contes des Carpates (recueil bilingue), collection « Légende des mondes », Paris, l’Harmattan, 1996. - Histoire du Chardonneret, « Bouton d’or », Éd. Fleurus-Edifa, Paris, n°93 de mars 2000 ; (bilingue) Collection « Quatre Vents » Paris, l’Harmattan, 2002. Réédition + CDrom « Bouton d’or », Éd. Fleurus-Edifa, Paris, 2003. - La Jeune fille plus sage que le juge (album), Collection « Contes d’hier et d’aujourd’hui », Paris, Albin Michel Jeunesse, 1997. Réédition en recueil : Mon année de sagesse, Paris, Albin Michel Jeunesse, 2004. - Le Méchant Zméou (recueil), Collection « Légendes des mondes », Paris, l’Harmattan, 2001. - La Petite bourse aux pièces d’or (recueil bilingue), collection « Légende des mondes », Paris, l’Harmattan, 2003. - La Revanche du pain (recueil bilingue), collection « Légende des mondes », Paris, l’Harmattan, 2004. - Un Amour bon comme le sel, Collection « Contes de sagesse », Paris, Albin Michel Jeunesse, 1998. Réédition en recueil : Mon année de sagesse, Paris, Albin Michel Jeunesse, 2004. - Contes des enfants qui cherchent le bonheur (recueil). Paris, Albin Michel-Jeunesse, 2006. Traduit en Italie : Alla ricerca della Felicità, ed. EL, Italie 2008.
• Roman ado-adultes : Au temps de Dracula, Paris, l’Harmattan Jeunesse, 2000.

22/09/2013

Louise Michel, une vie de femme en luttes

CHASTRE Lucile, Louise Michel, une femme libre, Oskar éditeur, 2011, 160 p.
« Parce que la guerre pour la liberté et l’égalité
est une histoire de l’humanité
sans cesse renouvelée ».

Le choix de l’auteure est de commencer par l’épisode de la Commune (1871) de Paris. Engagée, Louise Michel (1830-1904), est non seulement insurgée sur les barricades, dans les rangs du soixante et unième bataillon de marche de Montmartre mais aussi écrivaine, institutrice, féministe. A propos de Béatrix Excoffon (1849- ?), insurgée comme elle, elle déclare vouloir écrire sur elle pour : « révéler le courage et la grandeur des femmes. Pour qu’on cesse de nous traiter en sous-genre de l’humanité. Pour qu’on nous reconnaisse le droit de participer aux affaires publiques, puisqu’on a gagné le droit de mourir pour des idées ». La biographie de Lucile Chastre pourrait avoir cette phrase en exergue. Puis vient le procès de louise Michel et c’est le moment pour l’auteure de parcourir sa vie jusqu’à cette date du 16 décembre 1871 où elle est condamnée à la déportation en Nouvelle Calédonie, dans une enceinte fortifiée.
Commence alors un récit chronologique de la vie de Louise Michel. On la suit durant le voyage du bateau la Virgine (10 août - 8 décembre 1873) où les prisonniers sont mis en cage. On découvre le quotidien sur la presqu’île de Ducos, à Numbo avec sa codétenue Nathalie Lemel (1826-1821), pour finir à Nouméa. On voit comment elle se lie avec les kanaks, recueille leurs contes et chansons, sans magnifier leurs coutumes qui laisse les femmes dans une position de seconde zone ; comment elle organise l’éducation chez les banniEs et sur l’île ; comment elle s’oppose aux communards prêts à suivre l’armée pour écraser la rébellion du peuple de l’île mené par Ataï en juin 1878. On suit le parallèle qui est fait entre cette révolte et celle des kabyles grâce à la présence parmi les proscrits du berger Cherchel. Il a pris part à la révolte de son peuple lancée le 16 mars 1871, contre la puissance coloniale française qui s’accaparait les terres de ce territoire d’Algérie. Louise Michel enseigne que les camarades de misère doivent s’unir contre la barbarie de l’ordre de la civilisation bourgeoise.
Puis c’est le retour en France après avoir refusé une remise de peine qui n’était pas généralisée à tous et toutes. On est le 9 novembre 1880. Celle qui « était trop grande, trop laide, trop folle, trop masculine, trop savante, trop sensible, trop enragée, trop violente… » se lance alors dans une série de conférences en soutient aux grèves, aux luttes des chômeurEs, pour ouvrir les yeux des exploitéEs « expliquer les mécanismes de l’injustice sociale, faire entendre qu’un monde meilleur et plus juste peut être construit ». On assiste à l’attentat dont elle est victime par Lucas et à la manière dont elle sauve de dernier de la prison. Enfin, c’est l’exil en Angleterre de 1890 à 1904, entrecoupé de voyages pour des conférences en Algérie et en Europe. Elle revient en France en 1904 et meurt le 9 janvier 1905 à Marseille des suites d’une pneumonie.

Dès les premières lignes on comprend que cette biographie est aussi un roman. Dans cette indécision du genre, nous décelons le désir d’écrire un récit de vie à visée didactique. Mais ici, le didactisme n’est pas simplificateur. L’ouvrage est précis, rassemblant les épisodes de la vie de Louise Michel, nouée autour de son affection pour sa mère, servante chez des riches. Louise Michel est justement née de l’union de sa mère avec le fils de cette famille. Si les parents ont offert une éducation à cette enfant, le fils, lui, ne l’a jamais reconnue : « Et tu voudrais que je respecte une société qui ne traite aps à égalité les servantes e les bourgeois ? ».
A travers son itinéraire, on croise des figures marquantes comme celle de Théophile Ferré (1846-1871) qu’elle a rencontré alors qu’institutrice dans une école professionnelle de jeune fille, elle suivait des cours du soir dé républicains radicaux où il intervenait. On suit sa passion littéraire pour Victor Hugo à qui elle écrit dès l’âge de 14 ans et qui rend un hommage poétique au lendemain de son procès avec Viro Major. On croise Mathilde Verlaine et on peut lire dans le dossier qui clôt l’ouvrage de Chastre, la Ballade en l’honneur de Louise Michel inclus par Verlaine dans son recueil Amour (1886). On assiste à l’évasion de Rochefort, un communard aristocratique et trois autres compagnons, Grousset, Pain et Jourde.
Cette biographie est un modèle du genre.
Geneste Philippe

14/09/2013

Du sens et de son support sémiologique

Mc CAIN Murray, Livres, illustré par ALCORN John, Autrement jeunesse, collection Vintage, 2013, 11€50
La collection Vintage réédite des livres du patrimoine mondial de la littérature jeunesse. Livres est écrit par un auteur américain des années 1960 et illustré par Alcorn (1935/1992) un graphiste, affichiste renommé qui a travaillé pour la presse, la publicité, le cinéma et le secteur éditorial de la jeunesse.
Qu’est-ce qu’un livre ? Un objet avec un intérieur qui sera à décrire et un extérieur qui impose la matérialité du livre. La typographie, la mise en page, les illustrations humoristiques du dessin de presse mettent tout cela en valeur. La ponctuation est traitée, un peu comme dans un guide pour journaliste. Le circuit du livre est lui-même présent.
Le lecteur entre ainsi, par la matérialité dans l’univers du langage, avec un certain délice. « Qu’est-ce qu’un livre ? – Ca c’est un livre ».

DAVID François, L’Homme, Motus, 2013, 28 p. 12€50
Cet ouvrage au format singulier (42 cmx12cm) qui épouse le propos poétique de l’auteur, est un ouvrage d’anthropologie à l’adresse des enfants, petits, petits, petits. L’homme est un animal qui parle un langage articulé. Telle est la thèse défendue avec humour par le texte et le format, par la typographie et la couleur, par la taille de la police et la mise en page. Alors le livre album parle du moi mais aussi, inévitablement, du toi, donc, du soi, c’est-à-dire de l’humain, de l’homme en général, cet homme qui grandit mais qui ne doit jamais oublier qu’il fut petit, petit, petit relié aux autres par la voix forte, forte, forte ou bien ténue, ténue, ténue. Et que dit la voix ? Elle dit que l’homme qui parle, chuchote, écoute, est un homme qui vit, qui existe, qui est là, ici, maintenant, dans ce présent du dialogue. Oui, n’en déplaise à l’auteur, un grand livre ! Mais cela ne lui déplaira pas car le format porte déjà du sens qui n’existerait aps sans la matérialité qui le porte.
Geneste Philippe

08/09/2013

Le livre aux mille univers

MCDONALD Ian, EvernessT 1 .L’odyssée des monde, traduit de l’anglais par Jean Esch, Gallimard Jeunesse, 2013, 336 p. 17€90
Le brillant physicien Tejendra Singh vient d’être enlevé alors qu’il venait de former la carte de la Panoplie, où sont inscrits tous les plans, tous les univers parallèles. Seul son fils, Everett à qui il a confié le plan a les capacités nécessaires pour changer d’univers et le retrouver.
Celui-ci se lance alors dans une longue quête qui le mènera dans E2 (le deuxième univers) où il rencontrera Sen, une « airish » (groupe de personne vivant dans d’immenses dirigeables), sa mère la capitaine de leur vaisseau l’Everness et leur équipage composé de deux sympathiques personnages ; Mcynlyth et Sharkey.
Accepté sur le dirigeable, il vit d’incroyables aventures avec ses nouveaux amis pour finalement finir en milieu inconnu le jour de Noël. Qu’à cela ne tienne les cinq camarades décident de partager le repas ensemble avant de repartir à la recherche du père du garçon maintenant dans un endroit inconnu dans l’immensité de la Panoplie.
Hmmmm quel bon livre ! L’auteur nous fait découvrir un univers retrofuturiste ou steampunk à souhait où chacun y trouve finalement son compte, que ce soit dans le domaine de la physique, de l’imagination ou à travers l’amitié. On reconnait bien là la plume experte de McDonald même lors de son premier roman jeunesse. Elle est corrosive, dénonçant les comportements sociaux, comme l’avidité et l’abus de pouvoir et même un peu la discrimination envers les gens différents.
Je dois avouer que la fin du livre est troublante car on ne sait pas s’il y aura une suite ou non et avant de savoir que c’était une trilogie je ne savais pas si j’avais apprécié ou non à cause de la fin. Mais sachant que c’est une trilogie, je suis maintenant sûre que c’est un chef d’œuvre de littérature jeunesse.
Aurélie Arnaud

31/08/2013

Le théâtre est ré-création

DUBILLARD Roland, "Le Gobedouille", avec un Petit carnet de mise en scène de Félicia Sécher, Gallimard-jeunesse, collection folio junior théâtre, 2013, 160 p. 6€30

C’est en 1947 que Roland Dubillard (1923-2011) écrit ses premiers sketches qu’il joue lui-même et qui feront partie des Diablogues . Ceux-ci contiennent aussi de petites scènes radiophoniques drolatiques qu’il interpréta avec Philippe de Cherisey sur Paris-inter de 1953 à 1956. On en retrouve plusieurs dans le livre qui vient de paraître sous le titre Le Gobedouille. Pour en rendre compte, nous sommes allés à la rencontre de la troupe Métamorphose qui joue régulièrement des diablogues de Dubillard. La prestation de cette troupe lors d’une rencontre de théâtre scolaire le 18 juin 2113 à Lanton (Gironde), scolaire avait enflammé la salle des collégiens du Teich, d’Andernos et de Lège Cap-Ferret. Le 4 juillet, la troupe récidivait dans le cadre du festival indépendant de spectacle vivant, « Scènefolies », cette fois-ci devant un public majoritairement adulte, avec un égal succès. C’est Daniel Millo, comédien et metteur en scène, qui nous a reçus.

Entretien avec Daniel Millo de la troupe Métamorphose

-Pourquoi avoir choisi de jouer les diablogues devant les collégiens à la rencontre inter-établissements de théâtre scolaire du 18 juin 2013 ?
Daniel Millo : Le choix des diablogues pour la rencontre des collégiens est d'abord imposé par le besoin de moduler le temps de scène en fonction de la manifestation, et c'est un très gros atout des spectacles à sketches. Ensuite il s'avère que c'est notre travail en cours, le nouveau spectacle que nous avons monté cette année et ensuite, cerise sur le gâteau, les diablogues sont, pour moi, l'illustration parfaite que le texte peut induire des situations inattendues comme support aux émotions qui font vibrer le public.

-Au festival Scenefolies que vous avez organisé, vous les avez rejoués, mais cette fois-ci devant un public de tous les âges. Les considérez-vous comme une récréation théâtrale ?
Daniel Millo : Je dois avouer que je considère plutôt le théâtre comme une récréation dans le sens de créatif, création : au théâtre nous re-créons. Les Diablogues sont forcément une récréation puisqu'ils sont devenus partie intégrante du théâtre et de son répertoire.

-Qu’est-ce qui est difficile quand on monte un diablogue ?
Daniel Millo : La difficulté de monter les diablogues reste toujours de pouvoir projeter sur scène ce que nous à donné le texte en tant que tel. C'est de laisser suffisamment place à la liberté du corps et de l'esprit pour s'abandonner à la folie délirante des mots qui fusent.

-Dubillard soignait-il la mise en scène ?
Daniel Millo : Pour ce que j'en sais, Les Diablogues sont une mise en volume de textes écrits au jour le jour par Dubillard pour une émission de radio des années 50 et qui furent adaptés par ses soins pour la scène en 1975...tout ça pour dire qu'au départ il s'agit de texte faits pour être entendus et non pas vus...Pour ma part je trouve qu'il s'en ressent dans la version "théâtrale" et c'est la raison pour laquelle j'ai souhaité un parti pris résolument physique dans l'interprétation, parfois même jusqu'à l'outrance avec une place importante laissée à l'improvisation : Ce sont quand même au départ des écritures quasi instantanées et quotidiennes, ce qui leur donne aussi leur fraîcheur.

Votre prochain spectacle ?
Daniel Millo : Notre prochain spectacle? Hum ? Je dois bien avouer que, si beaucoup de projets sont en lice, je n'ai cependant pas encore de réponse. Mais des surprises sont en cours...
Entretien réalisé par Philippe Geneste et Annie Mas
juillet 2013


Contact : Dan@theatremetamorphose.metamorphose.org _
Site : www.theatremetamorphose.org

25/08/2013

fiction d’histoire et réalité féminine

HASSAN, Yaël, Mon Rêve d’Amérique. Journal de Reïzel 1914-1915, Gallimard jeunesse, collection mon histoire, 2013, 135 p. 9€50
LASA, Catherine de, Anne de Bretagne, duchesse insoumise 1488-1491, Gallimard jeunesse, collection mon histoire, 2011, 158 p. 9€50
KOENIG, Viviane, Au temps du théâtre grec. Journal de Cléo, Athènes, 468 avant J.-C., Gallimard jeunesse, collection mon histoire, 2013, 143 p. 9€50

Toujours agréable à lire, la collection « Mon Histoire », aux éditions Gallimard Jeunesse, s’est enrichie de trois romans de belle texture où, sous la forme malgré tout artificielle du journal intime trois jeunes filles se confient
Mon rêve d’Amérique, journal intime de Reizel, débute le 29 mars 1914, le jour de ses treize ans, dans son petit village en Russie. La narratrice décrit la dure condition de la communauté juive dans son pays, communauté humiliée, étouffée par des préjugés et des lois racistes. Puis Reizel raconte l’histoire de son exil avec sa mère afin de rejoindre son père et ses deux frères en Amérique, la rupture avec sa terre d’origine, avec sa maison, la douleur de quitter ses amis, ses grands parents, tous ses proches, la traversée difficile d’abord en train jusqu’en Pologne puis si longue et éprouvante en bateau, l’excitation du voyage, les nouvelles rencontres. Puis c’est l’arrivée à Ellis Island, les épreuves humiliantes que subissent les immigrants afin de ne pas souiller la terre d’accueil, les longues files d’attente, les inspections médicales poussées : les personnes malades et contaminées étant rejetées.
Ensuite le journal raconte les retrouvailles avec son père et ses frères, leur douce chaleur protectrice, leur misère aussi, dans ce quartier très pauvre de New York où ils vivent.
Reizel devenue Rose veut réussir, elle travaille l’anglais au point de le parler couramment. Elle réussit brillamment à l’école mais s’ouvre aussi aux autres. Son modèle pour elle est une jeune institutrice qui lui a offert le roman de Harriet Beecher-Stowe, La Case de l’Oncle Tom, qui dépeint avec une grande sensibilité la condition des esclaves noirs d’Amérique. Rose décide alors de se consacrer aux plus démunis. Elle veut devenir institutrice elle aussi.

Dans Anne de Bretagne, Duchesse insoumise, la jeune duchesse Anne écrit son journal de 1488 à 1491. Elle vient de perdre son père et, entourée de conseillers fidèles ou plus ou moins retors, doit défendre la Bretagne contre les assauts du roi de France. Toute jeune adolescente elle doit protéger ses sujets et prendre de bonnes décisions. Elle se confronte aussi à la convoitise de seigneurs puissants qui désirent l’épouser et la spolier de ses terres. Après une guerre sanglante et bien des défaites, elle doit se résoudre à épouser le roi de France.

Au temps du théâtre grec est le journal de Cléo, à Athènes en 468 avant Jésus Christ. La jeune Cléo âgée de 11 ans donne la réplique à son père, comédien de talent qui va jouer Antigone de Sophocle, dont c’est la première représentation. Les cheveux coupés très courts, habillée comme un garçon, Cléo devient le jeune Joulios, neveu du grand comédien, pour se rendre aux répétitions. Joulios a un jeu si parfait, si sensible que le tragédien Sophocle le remarque. Mais lors de la représentation de la pièce, Joulios disparait. La jeune Cléo reprend ses vêtures féminines et coiffe ses cheveux d’un voile. Elle confie toute cette expérience, son exaltation et sa déception devant l’injuste condition des femmes à son ami le papyrus offert par son père pour travailler le grec, et qu’elle a nommé Pétrocle comme l’ami du héros Achille .

Riches de sensibilité et d’expériences fortes, ces trois romans proposent dans leurs dernières pages un glossaire et précisent le contexte historique où se situent les intrigues. Ces trois romans témoignent du courage et de la détermination des héroïnes, offrant des pages stimulantes aux jeunes lecteurs, lectrices. Les diaristes offrent une image active de la femme qui prend en main sa vie. Le support de l’écriture lui-même est l’enjeu d’un détournement. En effet, le papyrus devait servir à Cléo pour travailler le grec ; Anne de Bretagne devait copier des prières sur les feuillets manuscrits délivrés dans le cadre de sa fonction ; quand au cahier de belles pages blanches offert pour son anniversaire, c’est Reïzel qui le transforme en journal intime. Les ouvrages ne magnifient pas sous prétexte de fiction la vie des jeunes filles de ces époques : Cléo ne peut pas intégrer une troupe parce qu’elle est une femme, Anne de Bretagne se voit imposer son ennemi comme époux.
Annie Mas

17/08/2013

Le besoin des marges épouse l'imaginaire de nos vies

Langlois Denis, La Maison de Marie Belland, éditions La Différence, 2013, 141 p. 15€

Par ce texte, Denis Langlois s’engage vers une tonalité littéraire qu’on ne lui connaissait pas. Son écriture douce et son style tendre épousent les confins de l’imaginaire en renouant avec une certaine pureté du récit fantastique. Jusqu’à la fin, le lecteur hésite entre réel et irréel, persuadé qu’il demeure d’une résolution rationnelle de l’histoire. Mais celle-ci ne viendra pas. On referme la dernière page du récit avec un sentiment de lourdeur. Durant les cent quarante et une pages, nous nous sommes laissés porter par un récit agréable à lire, parsemé d’humour, un rien nostalgique pour comprendre, en fin, que la trame est celle de la mort, celle de l’inexistence des quêtes impossibles : « Autour d’eux, rien. La forêt et le vent. » Le roman se passe dans l’Allier, dans une région reculée où le temps semble être suspendu. Le lieu central est un café, les personnages principaux, et, d’une certaine façon ils le sont tous, sont des villageois un rien chauvin. L’intrigue tient dans la curiosité prudente des habitués du comptoir pour une maison où vécut une « fille-mère et, de ce fait, rejetée », Marie Belland qui avait perdu son fils « à la guerre, la dernière ». C’est ce lieu à l’écart qui aurait été investi par un couple d’écrivains sculpteurs disait-on. Mais personne ne les voyait, personne ne les côtoyait. Qui étaient-ils ? Nul ne le savait ni n’avait envie de le savoir. La tranquillité du village était à ce prix, celui de la rumeur en lieu et place de la confrontation aux divergences du réel. On comprend alors, peut-être, que le roman de Langlois est le roman de la rumeur. En elle, le monde s’évanouit en volutes insaisissables et qui veut l’étreindre étreint des fantômes et des oripeaux vaporeux du réel. La composition du récit qui repose sur une succession de stases narratives épouse le rythme fluant de la rumeur. Celle-ci a certes besoin de l’expérience pour prendre consistance mais c’est dans la transmission qu’elle s’accomplit. La rumeur c’est le triomphe de la communication contre la substance du réel, contre la vie vraie des humains. Ce que le récit de Langlois explore c’est ce besoin d’imaginaire qui se love chez tout individu.
Philippe Geneste