FONTENAILLE Élise, Missak et Mélinée, une histoire de l’affiche rouge, Rouergue, 2024, 123 p., 13€20
« L’art
de raconter les histoires est toujours l’art de reprendre celles qu’on a
entendues, et celui-ci se perd, dès lors que les histoires ne sont plus
conservées en mémoire », Benjamin, Walter,
« Le Conteur. Réflexion sur l’œuvre de Nicolas Leskov »,
traduction Maurice de Gandillac revue par Pierre Rusch, dans Benjamin, Walter, Œuvres
III, Paris, Gallimard, 2001, p.126.
Le
21 février 2024, le très commémorialiste président de la République, Emmanuel
Macron, organisait le cérémonial de l’entrée de Missak et Mélinée Manouchian au
Panthéon. Une loi contre les immigrés venant juste d’être votée, le 26 janvier
2024 (Loi pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration), la cérémonie
sonnait étrangement et les mots présidentiels en même temps bien faux.
Le
livre d’Élise Fontenaille s’attache à rendre le parcours internationaliste et
communiste des deux personnages. Le travail biographique fait ressentir le
combat anti-impérialiste de Missak et Mélinée, notamment en retraçant leur
attitude réticente vis-à-vis de leur parti lors du pacte germano-soviétique de
1939. La difficulté pour l’autrice est de rendre pleinement compte de la
dimension collective du groupe parisien de la FTP-MOI dont le commandement
avait été confié à Missak Manouchian. Élise Fontenaille en a conscience qui
écrit : « « Oui, je sais Jibril, je n’ai pas pu parler de
tous… Il y en a trop, tous formidables, je n’aurais pas eu le temps. J’ai parlé
de celles et de ceux que je connaissais le mieux » (pp.77-78).
L’exergue du livre le spécifie aussi – « À Missak et
Mélinée ; aux 23 » –, à laquelle répond l’excipit du récit
porté par la narratrice Hermine, personnage de fiction ayant fonction de
messagère au sein du groupe et qui écrit à son jeune destinataire :
« Ne
m’oublie pas, ne nous oublie pas, pense à nous parfois.
Les 23 et tous les
autres,
Celles et ceux qui
les aimaient. »
(p.120).
L’autrice
se sait entravée par le contexte de glorification mémorielle qui ne fait guère
bon ménage avec la vérité historique. En se centrant sur les panthéonisés, et
certains des fusillés du groupe figurant parmi les dix portraits de l’affiche
placardée par les scribes de la Gestapo, elle a conscience que c’est la
dimension de groupe qui risque bien de se trouver tronquée.
Toutefois,
le récit porte à la connaissance le courage de ces ouvriers immigrés, juifs,
polonais, italiens, espagnols communistes, antifascistes et anti-impérialistes,
dont certains ont combattu, quelques années plus tôt, contre le franquisme
durant la guerre d’Espagne. Le livre explicite bien la spécificité de la Main-d’œuvre étrangère (MOE) créée par le Parti
communiste en 1923 qui devient en 1932 la Main-d’œuvre immigrée (MOI) que
rejoignent les Manouchian et dont fait état le livre. Le livre rend aussi sensible
le malaise ressenti par les internationalistes, anti-nazis et pour certains
juifs, lors de la signature du pacte germano-soviétique de 1939, défendu par le
Parti Communiste. La création en 1941, des Francs-tireurs Partisans-Main
d’œuvre Immigrée FTP-MOI par le Parti Communiste qui, suivant le retournement
de la politique stalinienne, s’engage dans la lutte armée contre l’occupant
nazi, reste peu éclairée. De même, la genèse du poème « Strophes pour
se souvenir » d’Aragon et qui sera ensuite chanté par Ferré sous le
titre L’Affiche rouge est laissée dans l’ombre. En revanche, est
bien pointée la censure qui interdit la diffusion de l’enregistrement sur la
chaîne publique (l’ORTF à l’époque) et les radios publiques, durant 22 ans.
Toutefois,
l’écriture d’urgence qu’affectionne Élise Fontenaille sied particulièrement à
conter l’histoire de l’Affiche rouge parce qu’elle correspond au
sentiment des vingt-trois résistants d’être traqués et à la conscience de
l’étau des Forces spéciales qui se resserrent sur eux. Cette
caractéristique d’urgence permet, de plus, des retours sur des passages narrés
autant que sur des faits historiques connus. Ainsi en fin de livre, le retour
sur la lettre que Missak adresse à Mélinée ou encore ces retours sur leurs amis
les Aznavourian et sur l’évocation, par des précisions biographiques, de
certains des membres du groupe. Cette écriture d’urgence inclut sans difficulté
des écrits de Missak Manouchian dont son poème Les Couturières ou
sa dernière lettre.
On
ne saurait achever cette chronique sans rendre compte du procès de
communication qui se donne à voir autant dans l’incipit, dans l’excipit que
dans la « postface de l’écrivaine ». La mise en récit de la vie de
Missak et Mélinée est introduite par un dialogue entre Jibril, un jeune urbain
arrivé dans le quartier il y a deux ans, et une femme « sans âge »
(p.12), Hermine, personnage mi-fictif mi-onirique (rien ne dit qu’Hermine soit
apparue à Jibril). La femme raconte au jeune homme l’histoire des deux personnages
peints en fresque sur une façade d’immeuble. Tel est le protocole d’entrée dans
le récit. Le même protocole est utilisé à la fin quand l’histoire touche à sa
fin. Ce dispositif d’incipit et de clausule est un premier embrayeur de
contemporanéité pour l’épisode historique qui sous-tend le livre. Cet embrayeur
est doublé par la postface qui vient renforcer l’incarnation de l’historique
dans l’actualité où vivent lecteurs et lectrices. Avec la postface, on passe de
l’histoire au discours, la narratrice cède la place à l’autrice, comme si
celle-ci avait du mal à quitter cette histoire, mais aussi comme pour
intensifier la pathétique du récit au lectorat. La postface, d’une certaine
façon, redouble la narration par Hermine, estafette (messagère) du
groupe Manouchian, apprend-on à la pénultième section du livre (racontant donc
une histoire à laquelle elle participa), en puisant dans l’expérience
personnelle, familiale celle-ci, de l’autrice et de ses souvenirs. Cette
duplication nous semble un pas de plus vers la contemporanéité, une volonté
affirmée de ne pas contenir les faits historiques dans le passé historique mais
de les inscrire dans la réflexion sur le monde contemporain. La postface
entérine la fin du récit tout en différant le point final ce qui maintient le
lecteur ou la lectrice en présence de l’Histoire.
Ainsi,
cette mise en scène de l’énonciation du récit vient se superposer à la
récitation des faits de l’histoire qui forme le matériau essentiel du livre.
Elle souligne la volonté de passer le témoin de l’histoire aux nouvelles
générations (le livre paraît dans une collection destinée au jeune lectorat),
la littérature prenant la fonction de combattre l’oubli. De plus, cette mise en
abyme de récits encadrés, où s’entrecroisent des voix différentes, appelle le
dialogisme au cœur du discours narratif (Bakhtine et Volochinov). Cette
insistance ne traduit-elle pas une inquiétude de l’autrice devant
l’impersonnalisation du sens qui sature l’univers contemporain ? N’est-ce
pas le danger ressenti que, de par cette impersonnalisation, échanger nos
expériences mais aussi échanger des expériences présentes avec des expériences
passées deviennent des actes problématiques (1) ? Ne faut-il pas alors
redynamiser le dialogue, tant le sens de tout discours, et donc de tout récit,
dépend du contexte de son énonciation (2) ? Raconter peut-il, en deçà de
l’évocation imaginante donner au récit une « valeur cognitive »
celle de stimuler la « capacité de produire une modification »
(3) dans la compréhension du monde ?
Le
récit d’Élise Fontenaille ouvre la mémoire à
l’Histoire, appelle le lectorat à prolonger l’œuvre de connaissance, à
approfondir les biographies incomplètes des fusillés et d’Olga Bancic
guillotinée, elle, en Allemagne. Le dispositif narratif d’un récit dans le
récit avec, d’une part, le dédoublement de la voix narrative en celle d’un
personnage (la messagère fictive du groupe) qui raconte et de son destinataire
et, d’autre part, celle de la narratrice et du lecteur ou de la lectrice,
permet d’établir une distance qui laisse paraître les commentaires de l’autrice
à travers l’énonciation du personnage d’Hermine. Cette distance vient couvrir
de vraisemblable la lacune de la dimension collective évoquée pour l’introduire
par bribes biographiques complémentaires. Quant à la postface, elle est un
soulignement d’une nécessité de la transmission dans laquelle l’œuvre vient
s’inscrire.
Philippe Geneste
(1) Lire la lumineuse analyse de Benjamin, Walter, « Le Conteur.
Réflexion sur l’œuvre de Nicolas Leskov », traduction Maurice de
Gandillac revue par Pierre Rusch, dans Benjamin, Walter, Œuvres III,
Paris, Gallimard, 2001, pp.114-151. – Lire Books, Peter, « Le Conteur –
réflexions à partir de Walter Benjamin » dans Lecarme, Jacques et
Vercier, Bruno (textes réunis et présentés par), Maupassant, Miroir de la
Nouvelle, Paris, Presses Universitaires de Vincennes, 1988, pp.226-242.
– Ibid. p.233.