Anachroniques

10/03/2024

En mémoire solitaire, en mémoire collective ? Ou de l’enjeu du récit aujourd’hui

FONTENAILLE Élise, Missak et Mélinée, une histoire de l’affiche rouge, Rouergue, 2024, 123 p., 13€20

« L’art de raconter les histoires est toujours l’art de reprendre celles qu’on a entendues, et celui-ci se perd, dès lors que les histoires ne sont plus conservées en mémoire », Benjamin, Walter, « Le Conteur. Réflexion sur l’œuvre de Nicolas Leskov », traduction Maurice de Gandillac revue par Pierre Rusch, dans Benjamin, Walter, Œuvres III, Paris, Gallimard, 2001, p.126.

Le 21 février 2024, le très commémorialiste président de la République, Emmanuel Macron, organisait le cérémonial de l’entrée de Missak et Mélinée Manouchian au Panthéon. Une loi contre les immigrés venant juste d’être votée, le 26 janvier 2024 (Loi pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration), la cérémonie sonnait étrangement et les mots présidentiels en même temps bien faux.

Le livre d’Élise Fontenaille s’attache à rendre le parcours internationaliste et communiste des deux personnages. Le travail biographique fait ressentir le combat anti-impérialiste de Missak et Mélinée, notamment en retraçant leur attitude réticente vis-à-vis de leur parti lors du pacte germano-soviétique de 1939. La difficulté pour l’autrice est de rendre pleinement compte de la dimension collective du groupe parisien de la FTP-MOI dont le commandement avait été confié à Missak Manouchian. Élise Fontenaille en a conscience qui écrit : « « Oui, je sais Jibril, je n’ai pas pu parler de tous… Il y en a trop, tous formidables, je n’aurais pas eu le temps. J’ai parlé de celles et de ceux que je connaissais le mieux » (pp.77-78). L’exergue du livre le spécifie aussi – « À Missak et Mélinée ; aux 23 » –, à laquelle répond l’excipit du récit porté par la narratrice Hermine, personnage de fiction ayant fonction de messagère au sein du groupe et qui écrit à son jeune destinataire :

« Ne m’oublie pas, ne nous oublie pas, pense à nous parfois.

Les 23 et tous les autres,

Celles et ceux qui les aimaient. » (p.120).

L’autrice se sait entravée par le contexte de glorification mémorielle qui ne fait guère bon ménage avec la vérité historique. En se centrant sur les panthéonisés, et certains des fusillés du groupe figurant parmi les dix portraits de l’affiche placardée par les scribes de la Gestapo, elle a conscience que c’est la dimension de groupe qui risque bien de se trouver tronquée.

Toutefois, le récit porte à la connaissance le courage de ces ouvriers immigrés, juifs, polonais, italiens, espagnols communistes, antifascistes et anti-impérialistes, dont certains ont combattu, quelques années plus tôt, contre le franquisme durant la guerre d’Espagne. Le livre explicite bien la spécificité de la Main-d’œuvre étrangère (MOE) créée par le Parti communiste en 1923 qui devient en 1932 la Main-d’œuvre immigrée (MOI) que rejoignent les Manouchian et dont fait état le livre. Le livre rend aussi sensible le malaise ressenti par les internationalistes, anti-nazis et pour certains juifs, lors de la signature du pacte germano-soviétique de 1939, défendu par le Parti Communiste. La création en 1941, des Francs-tireurs Partisans-Main d’œuvre Immigrée FTP-MOI par le Parti Communiste qui, suivant le retournement de la politique stalinienne, s’engage dans la lutte armée contre l’occupant nazi, reste peu éclairée. De même, la genèse du poème « Strophes pour se souvenir » d’Aragon et qui sera ensuite chanté par Ferré sous le titre L’Affiche rouge est laissée dans l’ombre. En revanche, est bien pointée la censure qui interdit la diffusion de l’enregistrement sur la chaîne publique (l’ORTF à l’époque) et les radios publiques, durant 22 ans.

Toutefois, l’écriture d’urgence qu’affectionne Élise Fontenaille sied particulièrement à conter l’histoire de l’Affiche rouge parce qu’elle correspond au sentiment des vingt-trois résistants d’être traqués et à la conscience de l’étau des Forces spéciales qui se resserrent sur eux. Cette caractéristique d’urgence permet, de plus, des retours sur des passages narrés autant que sur des faits historiques connus. Ainsi en fin de livre, le retour sur la lettre que Missak adresse à Mélinée ou encore ces retours sur leurs amis les Aznavourian et sur l’évocation, par des précisions biographiques, de certains des membres du groupe. Cette écriture d’urgence inclut sans difficulté des écrits de Missak Manouchian dont son poème Les Couturières ou sa dernière lettre.

On ne saurait achever cette chronique sans rendre compte du procès de communication qui se donne à voir autant dans l’incipit, dans l’excipit que dans la « postface de l’écrivaine ». La mise en récit de la vie de Missak et Mélinée est introduite par un dialogue entre Jibril, un jeune urbain arrivé dans le quartier il y a deux ans, et une femme « sans âge » (p.12), Hermine, personnage mi-fictif mi-onirique (rien ne dit qu’Hermine soit apparue à Jibril). La femme raconte au jeune homme l’histoire des deux personnages peints en fresque sur une façade d’immeuble. Tel est le protocole d’entrée dans le récit. Le même protocole est utilisé à la fin quand l’histoire touche à sa fin. Ce dispositif d’incipit et de clausule est un premier embrayeur de contemporanéité pour l’épisode historique qui sous-tend le livre. Cet embrayeur est doublé par la postface qui vient renforcer l’incarnation de l’historique dans l’actualité où vivent lecteurs et lectrices. Avec la postface, on passe de l’histoire au discours, la narratrice cède la place à l’autrice, comme si celle-ci avait du mal à quitter cette histoire, mais aussi comme pour intensifier la pathétique du récit au lectorat. La postface, d’une certaine façon, redouble la narration par Hermine, estafette (messagère) du groupe Manouchian, apprend-on à la pénultième section du livre (racontant donc une histoire à laquelle elle participa), en puisant dans l’expérience personnelle, familiale celle-ci, de l’autrice et de ses souvenirs. Cette duplication nous semble un pas de plus vers la contemporanéité, une volonté affirmée de ne pas contenir les faits historiques dans le passé historique mais de les inscrire dans la réflexion sur le monde contemporain. La postface entérine la fin du récit tout en différant le point final ce qui maintient le lecteur ou la lectrice en présence de l’Histoire.

Ainsi, cette mise en scène de l’énonciation du récit vient se superposer à la récitation des faits de l’histoire qui forme le matériau essentiel du livre. Elle souligne la volonté de passer le témoin de l’histoire aux nouvelles générations (le livre paraît dans une collection destinée au jeune lectorat), la littérature prenant la fonction de combattre l’oubli. De plus, cette mise en abyme de récits encadrés, où s’entrecroisent des voix différentes, appelle le dialogisme au cœur du discours narratif (Bakhtine et Volochinov). Cette insistance ne traduit-elle pas une inquiétude de l’autrice devant l’impersonnalisation du sens qui sature l’univers contemporain ? N’est-ce pas le danger ressenti que, de par cette impersonnalisation, échanger nos expériences mais aussi échanger des expériences présentes avec des expériences passées deviennent des actes problématiques (1) ? Ne faut-il pas alors redynamiser le dialogue, tant le sens de tout discours, et donc de tout récit, dépend du contexte de son énonciation (2) ? Raconter peut-il, en deçà de l’évocation imaginante donner au récit une « valeur cognitive » celle de stimuler la « capacité de produire une modification » (3) dans la compréhension du monde ?

 

Le récit d’Élise Fontenaille ouvre la mémoire à l’Histoire, appelle le lectorat à prolonger l’œuvre de connaissance, à approfondir les biographies incomplètes des fusillés et d’Olga Bancic guillotinée, elle, en Allemagne. Le dispositif narratif d’un récit dans le récit avec, d’une part, le dédoublement de la voix narrative en celle d’un personnage (la messagère fictive du groupe) qui raconte et de son destinataire et, d’autre part, celle de la narratrice et du lecteur ou de la lectrice, permet d’établir une distance qui laisse paraître les commentaires de l’autrice à travers l’énonciation du personnage d’Hermine. Cette distance vient couvrir de vraisemblable la lacune de la dimension collective évoquée pour l’introduire par bribes biographiques complémentaires. Quant à la postface, elle est un soulignement d’une nécessité de la transmission dans laquelle l’œuvre vient s’inscrire.

Philippe Geneste

(1) Lire la lumineuse analyse de Benjamin, Walter, « Le Conteur. Réflexion sur l’œuvre de Nicolas Leskov », traduction Maurice de Gandillac revue par Pierre Rusch, dans Benjamin, Walter, Œuvres III, Paris, Gallimard, 2001, pp.114-151. – Lire Books, Peter, « Le Conteur – réflexions à partir de Walter Benjamin » dans Lecarme, Jacques et Vercier, Bruno (textes réunis et présentés par), Maupassant, Miroir de la Nouvelle, Paris, Presses Universitaires de Vincennes, 1988, pp.226-242. – Ibid. p.233.

03/03/2024

Itinéraire humain dans le chaos du monde

BEGAG Azouz, SOW Mamadou, Né Pour Partir, Milan, 2023, 144 p. 13€90

Ce livre paraît en même temps que le gouvernement français remet en cause le droit du sol permettant à un enfant né en France de parents étrangers de devenir français à sa majorité ou, sous certaines conditions, à partir de 13 ans. Ce même gouvernement instaure la préférence nationale pour toucher des allocations familiales ou de logement. Ce livre paraît alors qu’au fil des vingt dernières années des dizaines de milliers de personnes fuyant les guerres, les dictatures, la misère dans leurs pays sont mortes au fond des mers et océans (1). Ce livre paraît alors que l’Union européenne et les gouvernements des pays membres sous-traitent la régulation des migrations humaines à des pouvoirs divers voire à des milices en accointance avec l’industrie des passeurs.

Mamadou Sow est un guinéen né le 31/12/1999. À la fin de sa quinzième année, il décide de prendre la route pour venir en France, à Lyon où un cousin vit, afin de se procurer des médicaments pour son père atteint d’un cancer. C’est ce périple que raconte le livre ; Pourquoi deux noms d’auteurs sur la couverture du livre ? Azouz Begag a rencontré Mamadou lors d’une intervention au sein d’un lycée où il était invité pour animer un atelier d’écriture. Il a recueilli la parole de Mamadou et a pris en charge la mise à l’écrit du texte oral.

Le livre est un roman d’apprentissage qui suit chronologiquement l’expérience migratoire du personnage rebaptisé Kali Sow dans le texte. Celui-ci parcourt 10 000 kilomètres dans des conditions effroyables. S’il réchappe aux cruautés rencontrées et décrites, c’est par chance et en partie par son jeune âge. Le récit fait éprouver combien le migrant est un être qui se dédouble, qui devient un autre, qui perd son identité, un vivant qui devient un survivant, une personne devenant un fantôme, un inexistant rescapé, un errant. L’histoire fait éprouver les dilemmes moraux qui écornent l’empathie, suscitant l’égoïsme et la méfiance des autres. L’expérience de la migration met à l’épreuve le rapport à l’autre mais aussi le rapport à soi. La mémoire est mise à rude épreuve, l’oubli venant lutter pour poursuivre le périple devenu insupportable. La route est une route de la peur où la mort est le lot quotidien des cohortes des devenus clandestins soumis à l’économie du profit incarnée par les passeurs. L’expérience de la migration interroge les politiques migratoires des États, bien sûr, met en avant les actions humanitaires de la CIMADE et des associations d’aide aux migrants.

Né pour partir avec ses dix-sept chapitres scandant les étapes de l’itinéraire de Kali Sow, posent diverses problématiques qui font pénétrer le lectorat au cœur de l’expérience migratoire : l’attente, l’identité, les frontières mais aussi la notion même de frontière et donc de passage, enfin le parcours ou chemin / cheminement. Une problématique qui affleure est celle de la normalité : « ce doit être ça “être normal”, être dans le mouvement, dans une foule et courir là où les courants d’air nous emmènent » (p.135). Thématiques et problématique s’entremêlent au cœur des faits, des événements rapportés, décrits et ne sont jamais l’objet de dissertation. Le récit conserve de bout en bout son rythme, celui de la cadence heurtée du voyage. Le récit est encadré par un générique où Azouz Begag raconte sa rencontre avec Mamadou. Le générique est suivi par un incipit qui se situe à Lyon donc à la fin de l’itinéraire et que raconte Kali Sow. Les deux voix sont ainsi posées, celle de l’écriture qui porte une parole et celle du jeune guinéen qui raconte et donne sa teneur à l’histoire. Mais le choix est fait de valoriser la voix de l’histoire et non celle de l’écriture : en effet, le générique ou prélude au livre n’a pas de correspondant à la fin du roman, point d’épilogue où on retrouverait directement la voix d’Azouz Begag. La fin du roman laisse entendre la seule voix de Kali Sow, et mêle récit sommaire et retour au temps du second chapitre c’est-à-dire de l’incipit. L’incipit et la clausule correspondent à l’amorce de l’histoire et à sa fin, laissée en suspens de par la menace qui pèse sur Kali, nous allons y revenir. Mais le générique ou prélude mis en vis-à-vis du dernier chapitre vient inscrire le savoir, son désir et un faire (l’écrire) comme une condition de la transmission de l’expérience et comme un dépassement des traumatismes.

Mais pour autant, Né pour partir reste d’abord un roman du réel, qui se termine sur la menace de l’Obligation à Quitter le Territoire Français (OQTF) qui pèse sur Mamadou Sow au moment où paraît le livre (septembre 2023)…

Philippe Geneste

(1) On pense bien sûr à la Méditerranée où en 2016 (première année de l’itinéraire de Kali Sow et comme l’a lu le héros de Né pour partir) sur 3700 migrants partis de Libye, 2900 sont morts noyés. On peut citer aussi, pour ce qui reste lié à la France, les 10 000 morts et mortes lors de la traversée dans les kwassas-kwassas des Comores à Mayotte, entre 1995 et 2012 (chiffre tiré d’un rapport du Sénat).

 

25/02/2024

Au fil de la vie, au fil des histoires

BRIÈRE-HAQUET Alice, Au Fil de…, illustrations de Michela ECCLI, Frimousse, 2024, 32 p. 14€50

Ce qui frappe les enfants dès 4/5 ans ou ceux en phase d’apprentissage de la lecture, ce sont les illustrations. Le rouge du tricot, le tricot de laine, sa photographie, l’aiguille à tricoter, les collages, les dessins, un mélange iconique pour des situations surprenantes. Ce qui vient ensuite, c’est l’insurrection du mot « fil » pour signifier aux enfants lecteurs que c’est à lui qu’il faut s’accrocher car l’histoire, ne tenant qu’à un fil, y tient tout entière. Le texte humoristique se met alors à jouer avec les locutions verbales (« filer droit », « filer doux », « le fil se perd »… mais pas la narratrice ni l’enfant écouteur ou lecteur) ; à jouer, une fois, sur un trait graphique (« les fils de soi »), ; à jouer à prendre les mots au mot : par exemple, « bouts de ficelles » dont Michela Eccli réalise le sens par des matériaux multiples.

L’enfant est désormais lancé dans cette drôle d’histoire. Mais que s’y raconte-t-il ? Une allégorie de notre monde, peut-être bien, celui des réfugiés climatiques, politiques, des migrants et migrantes chassés de chez eux par les guerres, la misère, la pauvreté, le climat hostile. Partir de chez soi, quitter sa terre, et, durant le parcours, tracer un chemin pour ne plus regarder le monde mais être dans le monde, pour (re)faire son monde, pour trouver où se poser, soi et les autres, tous ceux toutes celles qui sont sur le chemin. Un chemin part d’un lieu et aboutit à un lieu, ou bien on le fait aboutir à un lieu, un chemin c’est un lien. Au Fil de… est donc l’histoire du lien. Nouer le fil à l’aiguille, puis de fil en aiguilles traverser ses peurs, fuir la mort pour escalader la vie. Dans cet album mouvementé comme la mer qu’il figure d’ailleurs y compris sur les pages de garde, une mer de fils laineux, dans cet album peuplé de petites souris mais aussi de créatures fantastiques, dans cet album d’inventions cocasses et rieuses, et par le texte et par l’image une leçon d’humanité solidaire advient mais sans les gros sabots, peut-être en lisant et en relisant, en regardant pour mieux garder les éclats de sens qui surviennent au fil du temps de sa lecture.

SAUDO Coralie, À Tes Souhaits, le loup !, illustrations d’Aurélie GUILLEREY, amaterra, 2024, 16 p. 13€90

Au fil de la lecture, l’album suit un loup bien fragile qui va chercher auprès d’une mère-grand un chaperon rouge en laine et des chaussons eux aussi de laine. C’est qu’il fait froid et qu’au fil de l’histoire le rhume gagne le corps du loup.

À Tes Souhaits, le loup ! montre un monde apaisé, sans appétit dévorant. Les méchants ont disparu, l’harmonie règne en cet hiver de sévère froidure. L’enfant lecteur ou lectrice plonge dans les grandes pages cartonnées du livre pour scruter des détails. Il y en a tant que la relecture sera motivée… Cet arrière-plan des détails joue avec humour sur le choix animalier de l’histoire, mais aussi les autrices font-elles des clins d’œil à une riche intertextualité.

Mais une histoire, vous direz-vous, nécessite un peu de suspense pour dynamiser la lecture. Ici, celui-ci est assuré par un fil de laine qui traîne sur le chemin, mène à une porte puis passe de porte en porte puis en fenêtre. C’est peut-être que la paix ne tient qu’à un fil ? Le fil, en tout cas relie tous les protagonistes, comme une ficelle narrative souriante, il relie aussi les lieux, les actes, conférant ainsi sa cohérence à l’histoire.

Mais alors le loup, dans tout cela, qui mange-t-il ? Personne, est-il écrit, l’album est de paix et d’harmonie. Le loup est enrhumé, parle de plus en plus en déformant les sons, les nasalisant, ce qui fait sourire le tout jeune lectorat. Mais on ne rit pas du loup parce qu’il serait ridicule, on rit de son rhume, de sa vêture de chaperon rouge, on sourit de lui car il est un être fragile, comme tout un chacun, chacune. Comme l’a démontré Eva Barcelo-Hermant (1) la fabrique des méchants dans les fictions pour la jeunesse n’est plus ce qu’elle était. Le loup, ici, est mis en difficulté par son rhume. Il est drôle. Le rire réconciliateur de l’enfant résonne quand il referme le livre avant de le rouvrir et reprendre le fil de cette quête du personnage faite de rencontres. L’album ne verse pas dans la morale, il ne verse pas dans l’éducatif. Il vise le plaisir heureux de la lecture du tout jeune lecteur, de la toute jeune lectrice. La littérature de jeunesse pour le seul vrai plaisir de lire…

Philippe Geneste

(1) Lire, sur le blog du 23 janvier 2023, l’entretien que nous a accordé Eva Barcelo-Hermant autrice de l’excellent Contes de loup, contes d’ogres, contes de sorcières. La fabrique des méchants, L’Harmattan, 2022, 186 p. 19€50. Lire aussi le blog du 17 décembre 2023.

 

 


18/02/2024

Ces enfances de solitude infinie

GRANVAL Daniel, Vincent, Benoît, Hugo et les autres… Une enfance au foyer, L’Harmattan, 2023, 173 p. 16€50

Ce roman, à lire tant à la pré-adolescence qu’à l’adolescence, est une immersion dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Les enfants, qui y sont placés, ont connu des maltraitances à l’intérieur de leurs familles, ont assisté à la déchéance sociale ou physique de leurs parents avant que des services sociaux et le juge décident de les retirer, de les en séparer.

Parfois, comme Vincent le héros de 12 ans, ils ont connu aussi le placement en famille d’accueil, avant d’intégrer un foyer. Ici le foyer n’est ni un Foyer de l’enfance ni un Centre d’accueil, ni un Centre d’hébergement, mais un foyer pour garçon de statut privé catholique. L’auteur, éducateur spécialisé de formation, a fait sa carrière dans le secteur de l’ASE et a dirigé un établissement social pour adolescents et adolescentes en difficulté. Mais les éléments du récit sont abstraits de son expérience et l’établissement est fictif.

En dehors du premier et du dernier chapitre du livre, qui sont écrits à la troisième personne, autour de l’histoire de Benoît, un pensionnaire du foyer, les vingt-deux-autres sont narrés par Vincent dont on suit l’histoire. C’est à travers son point de vue que l’on découvre les histoires des membres de son groupe de référence dans ce foyer où il est affecté.

Le roman s’appuie sur la description détaillée de la vie au sein du centre de mineurs, en faisant découvrir le fonctionnement et l’emploi du temps, les rythmes annuels et les contraintes quotidiennes. Au fil des péripéties, on entre dans l’histoire de plusieurs protagonistes, et c’est une image de l’envers de la société qui s’y dessine. Au fil des mois, car le récit est chronologique, Vincent, le narrateur, va constater les menées pédophiles du directeur catholique qui rôde dans les chambres, la nuit, après le départ des éducateurs. Le roman raconte aussi comment les enfants et les éducateurs vont réagir. Cette seconde trame de l’histoire permet de poser la question centrale pour les enfants de l’ASE comme pour la société, celle du rapport à l’autorité.

Le livre refermé, on comprend combien « managérialiser » les structures de l’ASE ou codifier les méthodes de l’Aide à l’enfance en danger, sont inaptes à accompagner la reconstruction de ces enfants, pré-adolescents ou adolescents. Les histoires si singulières refusent la standardisation qui sied à l’uniformisation de la gestion administrative et numérique de l’ASE. « L’humain est impondérable » disait Henri Joubrel (1) qui ajoutait que « technifier » les relations avec les jeunes ne pouvait qu’éloigner un peu plus le travail d’éducation et rééducation de la visée humaine et socialisante pourtant annoncée. Parce que Vincent, Benoît, Hugo et les autres… Une enfance au foyer n’angélise pas les jeunes du foyer, mais parce qu’aussi, il décrit les contradictoires interventions des adultes responsables de son fonctionnement, le roman ouvre aux lecteurs et lectrices à la réflexion. Le placement est un traumatisme, parce qu’il sépare l’enfant du milieu de sa vie qui ne se limite pas à la famille et donc nie son histoire faite de relations interpersonnelles (autres enfants, voisins, adultes autres que les parents), d’investissement personnel dans des lieux où chacun, chacune compose sa vie. Dans la plupart des cas, « le placement signifie la perte totale et brutale de tous ceux – et de tout ce – qui faisaient leur vie antérieure » (2) À l’heure où le secteur social et médico-social subit la fermeture de nombre de ses structures, où la violence sociale (creusement des inégalités, licenciements massifs, déprofessionnalisations, chômage entretenu et stigmatisation des laissés pour compte identifiés à des fraudeurs) atteint un haut degré et où, en retour, se multiplient des troubles de comportement chez des enfants, des adolescents présentant pour certains des difficultés psychologiques pénalisant leur socialisation et leur accès aux apprentissages, lire l’ouvrage de Daniel Granval peut permettre au jeune lectorat de débattre de l’avenir, un avenir qui ne peut pas être dessiné sans sortir les enfants de l’ASE de la solitude infinie face à leur avenir condamné. Un avenir est social ou bien reste inimaginable.

Philippe Geneste

(1) Joubrel, Henri, « Préface » à Ziolkowski, Jean, Les Enfants de sable, illustrations de Serge Ziolkowski, Blainville-sur-mer, L’Amitié par le livre, 1957, 317 p. – p.7. (2) Maillard-Déchenans, Nicole, Maltraitance sociale à l’enfance. Témoignage d’une institutrice en Foyer de l’Enfance, Saint-Pierre d’Oléron, Les Éditions Libertaires, 204 p. – p.75.


11/02/2024

Entre Histoire et politique-fiction

RAGON, Michel, Nous sommes 17 sous une lune très petite…, Franconville-la-Garenne, Prolit’s, 2023, 291 p. 12€ (éditions Prolit’s, 79 rue du docteur Roux 95130 Franconville, editions.prolits@free.fr)

Ce roman de la lutte tiers-mondiste, au temps glorieux de la Tricontinentale (conférence du 3 au 15 janvier 1966), débute par une longue narration de la seconde déclaration de La Havane, du 4 février 1962. Celle-ci est prononcée trois ans après la victoire de la guérilla cubaine sur la dictature de Batista soutenue par les USA : « Au peuple de Cuba, aux peuples de l’Amérique et du monde » : « blancs, noirs, mulâtres, métis et indiens, frères dans le mépris et l’humiliation du joug yankee, sont frères aussi dans l’espoir d’un lendemain meilleur ». L’avant-propos de Raphaël Romnée situe opportunément, pour cette réédition, le contexte biographique, politique et sociologique ayant présidé à l’écriture du livre et rend compte, avec clarté, des événements historiques qui le traversent.

Le héros du roman de Michel Ragon (1924-2020) est porté, comme toute une génération de révolutionnaires, par les signes, interprétés comme avant-coureurs, de l’effondrement du capitalisme (« un monde s’écroule », p.21). Contre l’équilibre de la terreur, entretenu par la guerre froide entre les régimes américains et soviétiques, l’alliance des peuples en révolution non alignés fait entendre sa voix, un immense espoir qui vibre de par le monde chez les peuples de couleur des colonies ou nouvellement libérés du joug impérialiste, comme le peuple de Chine. Ils portent la volonté de s’unir en dehors des deux blocs de la guerre froide dont les conflits interfèrent comme frein aux luttes anticolonialistes et anti-impérialistes.

Entre roman historique et politique-fiction

Le héros est porté jusqu’au type par l’auteur. Résistant en France durant la seconde guerre mondiale alors que tout juste sorti de l’adolescence, Charles s’engage à la Libération avant de comprendre qu’en Indochine, en Algérie les libérateurs de 1944 poursuivent l’œuvre coloniale et meurtrière de l’impérialisme occidental. Il déserte, devient clandestin, guérillero de la cause révolutionnaire, avec Che Guevara (1) comme figure de proue, et Carlos comme pseudonyme. Il appartient à une organisation secrète, terroriste, menant des luttes armées clandestines, l’Organisation Insurrectionnelle du Tiers-Monde (OITM), clin d’œil probable à l’Organisation de la Solidarité des Peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine (OSPAAAL) de la Tricontinentale à la recherche d’une politique de non-alignement. L’OITM a repris son slogan – « peuples colonisés, peuples opprimés du monde entier, unissez-vous » (p.49) – à N’Krumah (représentant du panafricanisme et premier président du Ghana indépendant) ; elle se bat pour les Nations Unies Anticolonialistes avec pour figures : Fidel Castro, Patrice Lumumba, N’Kruma, Sukarno, Mehdi Ben Barka, Ahmed Ben Bella, Mao-Tsé-toung, Sékou Touré, Nasser, Malcolm X, Félix-Roland Moumié. Le récit de Michel Ragon est, à la fois, ancré dans des événements historiques et un récit de politique fiction, une anticipation scientifique pour le volet des armes de destruction massive et une uchronie où le cours révolutionnaire du monde des années soixante fait l’objet d’hypothèses géopolitiques hardies.

Dans les arcanes du romanesque

Le roman emprunte au roman picaresque espagnol (2). Les péripéties naissent des situations géographiques et géopolitiques différentes que traverse le héros Charles devenu Carlos. La période décrite est traversée « d’agitations », le personnage fait face à des dangers permanents, la mort à ses côtés ; ses missions pour l’OITM sont autant de pérégrinations forgeant « l’auréole de l’aventure ». Comme le roman picaresque, les récits de Carlos sont portés par une narration autobiographique et les préoccupations sont celles de la vie quotidienne du peuple, des exploités, des dominés, des spoliés : bref, comme dans le roman picaresque les « conditions matérielles de l’existence » (3) sont présentes. La composition laisse libre cours à des insertions réflexives, à l’évocation d’épisodes chronologiquement décousus. Autre parenté avec le roman picaresque, la fin est ouverte, sur une base déceptive, puisque la vie et les idées tendent à se désaccorder. Le personnage narrateur, qui cherche à définir son parcours de vie, prend alors le lecteur pour confident. En revanche, l’intrigue centrale de Nous sommes 17 sous une lune très petite… n’est pas lâche et, contrairement au roman picaresque, la vraisemblance matérielle reste de mise. Quant à la critique, elle n’est pas moralisante comme dans ces romans du dix-septième siècle, mais c’est, entre mémoire politique et roman picaresque réaliste, une critique révolutionnaire et internationaliste des sociétés de classes contemporaines.

Le roman n’est pas un roman d’apprentissage car on ne suit pas la genèse de la personnalité de Carlos. La plupart des récits sont rétrospectifs qui visent plutôt le bilan d’une vie, une sorte d’Éducation sentimentale à rebours du point de vue de la composition. Cela interroge, évidemment, puisque le regard du personnage se retourne vers les actions de guérillero accomplies avec l’OITM, les met en relation avec son expérience de résistant, puis de soldat et de déserteur. Le futur, carburant de la motivation révolutionnaire, s’étrécit jusqu’à ne plus être figuré que par les trois points – points de suspension, indicateurs routiers d’une direction erronée ?

Pertinence historique de la fiction

Le long du procès romanesque, la lutte des classes, ciment de la lutte révolutionnaire et anticolonialiste, devient un argument secondaire face à la « la déclaration de guerre des peuples de couleur aux nations blanches » (p.22). L’intrigue se construit autour d’une problématique fort actuelle en 2024 : les causes différencialistes en viendront-elles à supplanter la causation des luttes par l’exploitation économique et sociale ? Nous sommes 17 sous une lune très petite… voit advenir le retournement des idéaux révolutionnaires et tiers-mondistes durant cette fin de décennie des années soixante, retournement qui entre en échos avec la révolution russe trahie, les révolutions allemandes, espagnoles, indonésienne, assassinées. L’intrigue, au fil des rencontres que fait le révolutionnaire et des lieux où il se rend, finit par rendre conscient Carlos que les défaites des luttes des peuples n’engendrent pas des victoires mais au contraire un désintéressement pour l’Histoire puisque celle-ci les a trahis. Ce qui se joue dans la durée centrale du roman (la décennie 1960), c’est l’échec du panarabisme et du panafricanisme, la fin du rôle du « communisme joyeux » (p.36), « romantique et internationalement insurrectionnel » (p.35). Le roman paraît à l’automne 1968 et sa tonalité anticipative n’est pas dans l’air du temps. Mais il se lit aujourd’hui avec étonnement puisqu’il met à jour des embranchements de la contestation sociale qui ont cours de nos jours, notamment celui du différencialisme en lieu et place de la lutte des classes.

Le personnage qui doute au début du roman de la possibilité de vaincre va peu à peu douter de la forme de la lutte clandestine et violente. Le roman décrit l’inefficacité de l’action et l’inutilité de l’héroïsme. En ce sens Nous sommes 17 sous une lune très petite… fait écho à la modernité romanesque des années cinquante et soixante (le livre est initialement paru en 1968) qui tend à considérer le personnage comme une forme entrée en obsolescence. Mais à la différence des avant-gardes littéraires formalistes, Michel Ragon, dont on sait l’attachement à la littérature populaire, fait reposer son roman sur le souffle de la signification. L’héroïsme est mis en doute par Carlos, parce que l’engagement révolutionnaire est voué à la défaite qui réenclenche les processus funèbres de la violence, de l’oppression et de l’exploitation. C’est là que la problématique du mal – « Pourquoi tant d’acharnement dans le mal ? » (p.190) – vient lier les soubresauts multiples propres au picaresque de l’intrigue. Cette imbrication de la mise en doute de l’héroïsme et de cette problématique du mal, symbolisée par la guerre impérialiste et les violences qu’elle fomente et qui lui répondent, porte le personnage à se demander si la volonté peut suppléer aux illusions de l’espérance professée. La coupure entre les révolutionnaires professionnels et les exploités soumis aux impératifs de la survie, de la lutte vitale, du quotidien de l’humaine condition mise à mal par le capitalisme ne vient-elle pas fracasser le projet de Nations Unies Anticolonialistes ?

Enfin, ce roman pose, dès 1968, des questionnements lucides sur la base de la réalité des défaites du mouvement ouvrier et des errements enclenchés de la lutte anticoloniale. Il interroge la centralité des moyens mis en œuvre pour combattre l’exploitation, l’impérialisme et ses massacres d’humanité historiquement instruits. S’ajoute à cet intérêt, une réflexion sur ce que peut la littérature. En effet, si elle construit un monde et raconte une histoire dans ce monde, d’un point de vue de classe, nécessairement, pourquoi n’aurait-elle pas un rôle social à jouer ? Ce rôle se limite-t-il nécessairement à l’idéologie ou bien peut-il entrer plus avant dans le corps social culturel ?

Un art de la thématique en renfort de la composition

Nous sommes 17 sous une lune très petite…, qui emprunte sa composition au roman picaresque espagnol, la renforce par une grande cohésion de la thématique. Nous illustrons cela par la manière dont se distribuent certains thèmes dans l’ensemble de l’œuvre.

Une première illustration examinera trois thèmes (ici numérotés pour repérage sans aucune valeur ordinale) :

- thème 1, l’action révolutionnaire clandestine ;

- thème 2, la peur / la mort ;

- thème 3, la hiérarchie / l’obéissance ;

Ces trois thèmes ne sauraient être étudiés pour eux-mêmes, pour la raison qu’ils sont liés entre eux et se répondent dans leur distribution dans le roman et dans l’évolution psychologique du personnage principal. De la liaison des deux premiers thèmes émerge le motif de l’héroïsme. Mais ces thèmes 1 et 2 sont unis dans une relation qui les lie au troisième. En effet, celui-ci met en question l’efficience de l’action et du risque et donc interroge l’héroïsme. Si les thèmes 1 et 2 posent un contenu thématique cohérent, le thème 3 vient se souder à eux en lézardant cette cohérence. La répartition des trois thèmes et leur réunion sous une même thématique insufflent un dynamisme à la signification du texte et créent une problématique ouverte.

Une deuxième illustration examinera deux autres thèmes numérotés 3 et 4 (sans aucune valeur ordinale) :

- thème 3, le révolutionnaire professionnel, aspect technique ;

- thème 4, principe présidant à l’engagement ou motivation ;

Ces deux thèmes prennent consistance durant le roman par la relation qu’ils entretiennent en eux selon deux figures jouant sur la caractérisation intensive du propos : d’une part, la figure de l’ironie portée par le discours de Charles, d’autre part, le ton sérieux qui traverse le discours d’Enrico. La relation thématique vient renforcer le dispositif des personnages membres de l’OITM. Le thème 3 est commun à tous mais les personnages se différencient par le thème 4 qui définit la modalité de réalisation du thème 3. Comme dans la première illustration, la thématique se constitue par la relation de thèmes.

De plus les deux thématiques (celle de la première illustration et celle de la seconde) s’entrecroisent. Si la première (qui rassemble les thèmes 1, 2, 3) se déploie principalement dans les énoncés narratifs, la seconde (thèmes 3, 4) s’expose dans l’énonciation des dialogues.

Ces deux illustrations, concernant la thématique du roman, montrent combien l’auteur a travaillé son texte pour assurer la continuité, sinon la fluidité, à une composition importée du roman picaresque.

 

Politique-fiction, émo-fiction (si on accepte ce néologisme d’ Éric Simard) du militantisme, uchronie, roman picaresque, Nous sommes 17 sous une lune très petite… met en scène un héros qui garde une distance avec le lecteur mais dont celui-ci vient partager les doutes et réflexions. Le lectorat est invité à saisir, chez le personnage narrateur, une transparence à soi-même qui lui échappe, rendant la lecture d’autant plus passionnante qu’elle est constructive. Les aventures de Carlos instruisent sur les rapports de force des peuples et des oligarchies et pouvoirs qui les gouvernent, elles instruisent sur l’époque, acmé du tiers-mondisme, exaspération des luttes de classes, prémices de la critique de la société de consommation, contradictions de la montée de révolutions culturelles sur la plupart des continents. Au final, à travers celle de Carlos, c’est le sens de la vie qui est questionné. Et, comme le romanesque s’inscrit dans les événements plus que dans les sentiments, Nous sommes 17 sous une lune très petite… interroge la place de la subjectivité dans l’histoire sans quitter la rive de la geste collective, mais sans sérieux excessif puisque le roman est porté par la veine picaresque.

Philippe Geneste

Notes

(1) Le titre du roman est un membre de phrase extrait du « journal de bord de “Che” Guevara, rédigé alors qu’il tentait d’organiser un foco en Bolivie, écrite quelques heures avant qu’il ne soit exécuté par l’armée » (Romnée, Raphaël, « Avant-propos » à RAGON, Michel, Nous sommes 17 sous une lune très petite…, Prolit’s, 2023, 291 p. – p.13).

(2) Lire, Schaeffer, Jean-Marie, Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?, Paris, éditions du Seuil, 1989, 187 p. – pp.139 sv.

(3) Les citations de ce paragraphe sont extraites de Coulet, Henri, Le Roman jusqu’à la Révolution. Tome I : Histoire du roman en France, 3ème édition revue, Paris, Armand Colin, 1970, 560 p. – p.186.

Nota Bene

Signalons, concordant avec le centenaire de la naissance de Michel Ragon, le colloque « Michel Ragon, la littérature prolétarienne, l’anarchisme, l’architecture » qui se tiendra à l’AGECA 177 rue de Charonne 75011 Paris les 8 et 9 juin 2024 à l’initiative du CCLOPS cclops@orange.fr.

04/02/2024

Pour une culture de la terre humaine

BARRIER Marie-France, GANDNER Céline, JAFFREDO Marie, Paysans. Le champ des possibles, Steinkis, 2023, 128 p. 20€

Cette bande dessinée se présente comme un reportage sur des alternatives à l’agriculture industrielle. Après douze semaines de stage pratique autour de l’agriculture biologique et ses enjeux, l’autrice, documentariste et fondatrice d’une association écologiste, part en visite dans sept fermes de France. Elle s’entretient avec les paysans et décrit les méthodes respectueuses de la terre, de la flore et de la faune. Véritable hymne à l’harmonisation de la vie humaine et de la vie naturelle, Le Champ des possibles fait prendre conscience au jeune et moins jeune lectorat de l’importance des haies dont on a arraché depuis les années 1960, en France,750 000 kilomètres, la centralité de l’arbre dans l’écosystème duquel l’homme ne saurait être abstrait !

Chaque reportage peut se lire à part, ce qui facilite la lecture de l’ouvrage et en offrant une lecture éventuellement fragmentaire. Les informations sont nombreuses, l’écriture du texte, au lyrisme bucolique dans ses conclusions est travaillée.

On ne peut qu’espérer que ce qui est présenté annonce l’agriculture de demain, mais les dernières décisions européennes et nationales en matière agricole montrent combien le combat en la faveur du respect de la nature sera rude face aux appétits du profit.

 

DAUGEY Fleur, Les P’tits Champignons, illustrations de Chloé du Colombier, éditions du ricochet, 2023, 26 p. 10€50

Quelle belle réussite, une nouvelle fois, que cet album documentaire des éditions du ricochet destiné aux tout petits. Le sujet impose de démontrer la symbiose des éléments de la nature, en l’occurrence le lien essentiel et constitutif de la vie des champignons, des arbres et des animaux. Le mycélium est expliqué avec force images et un texte limpide, comme toujours avec Fleur Daugey. L’album n’est en rien un catalogue des champignons, justement parce qu’il s’adresse aux petits et tout petits. Il met vraiment l’accent sur la complémentarité des éléments naturels Il s’inscrit dans une collection qui porte un nom explicité « Éveil Nature ». Le papier glacé, les bouts arrondis du livre, le dessin réaliste et les couleurs en harmonie avec la volonté de transmettre l’éveil d’une harmonie naturelle, tout concourt à recommander la lecture de l’album aux enfants.

 

LEDU Stéphanie, Les Fleurs merveilles sauvages et cultivées, illustrations de Lisa LUGRIN, Milan, 2023, 40 p. 9€20

D’abord où trouve-t-on les fleurs ? Fleurs des arbres, fleurs de plantes du potager, fleurs du fleuriste, fleurs sauvages, fleurs cultivées, fleurs de fermes florales, fleurs de l’industrie du parfum, fleur de produits médicinaux, cosmétiques, fleurs comestibles, fleurs pour teindre ? Tous ces usages des fleurs sont évoqués dans cet album aux dimensions confortables, au papier glacé et solide, aux couleurs vives et au dessin naturaliste ou réaliste. Si quelques fleurs sont dénommées sans appui sur une image, la plupart l’est et l’enfant découvrira un univers proche de lui et aussi lointain. Le travail des fleurs est évoqué, dont les conditions de l’exploitation d’ouvriers agricoles. L’album met l’accent sur le lien entre les saisons et la présence de telle ou telle fleur, incitant à une réflexion sur le rapprochement de l’humanité avec la nature pour choisir et acheter les fleurs.

 

LECOEUVRE Claire, Où va le climat ?, illustrations Élodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2023, 125 p. 13€

En ces temps où la crise climatique sature les discours en tous genres, l’ouvrage de Claire Lecoeuvre et d’Élodie Perrotin tente de faire le tour de la question en 125 pages. Pour ce faire, l’autrice part du connu, la question météorologique, puis amène son lectorat dans le domaine scientifique. Le sujet est ardu, mais Claire Lecoeuvre le rend accessible. Un glossaire à la fin du livre est aussi une aide précieuse pour les jeunes lecteurs et lectrices. La question du carbone fait l’objet d’une partie spécifique suivie d’une partie consacrée aux problématiques impliquées dans la question climatique. Le livre s’achève sur de nombreuses questions interrogeant la capacité de l’humanité à sortir de l’impasse qu’elle a elle-même, par son addiction au capitalisme, sa soif de compétition et de morale individualiste, façonnée.

Philippe Geneste

28/01/2024

Portraits en voyelles

ZUCCHELLI-ROMER Claire, DARGENT Nathalie, Oh, elle parle ! Quand les femmes sortent des tableaux, éditions Milan, 2023, 64 pages, 18€

Les deux autrices de Oh, elle parle, Claire Zucchelli-Omer autrice illustratrice et Nathalie Dargent, autrice historienne ont tissé leurs talents pour concevoir et créer ce magnifique ouvrage. Quel est leur but, leur désir, sinon de donner vie, donner la parole à des jeunes filles, à des femmes qui furent modèles dans des tableaux célèbres de l’Antiquité, de la Renaissance et de nos jours. C’est ainsi que douze visages féminins que l’on ne connaissait que silencieux à travers le Temps et l’Art se présentent à nous et se racontent.

Dédié aux enfants dès huit ans, on le découvre sous une belle couverture cartonnée, turquoise. Les petites mains seront ravies d’en soulever la première page, soulever le profil ciselé avec une grande finesse par Claire Zucchelli-Omeret, découvrir le portrait si connu pour l’harmonie de ses traits, pour sa douceur, son incitation à la tendresse et au rêve que fit Sandro Botticelli de Simonetta dans son tableau La naissance de Vénus. Comme pour les autres modèles choisis par les autrices, le profil ciselé se trouve en page de droite et le portrait se dévoile, avec le nom du peintre et celui du tableau, lorsque cette page est soulevée, tandis qu’en vis à vis, en page de gauche, Nathalie Dargent, par ses textes férus de sensibilité et d’érudition laisse parler le modèle féminin, le laisse raconter sa vie, son histoire, ses désirs d’émancipation… Quand le nom des modèles est inconnu, Nathalie Dargent leur offre une identité, une existence en s’inspirant d’évènements historiques et d’expériences sensibles.

Mais il est temps de laisser aux enfants comme aux plus grands le plaisir de découvrir cet ouvrage si original, propice à les sensibiliser à l’art et à la lecture/écriture en empathie.

Annie Mas

 

SPUCCHES Paulina, Brontëana, Steinkis, 2023, 216 p. 25€

Avec Paulina Spucches, autrice déjà d’une biographie audacieuse, Vivian Maïer (1), chez le même éditeur en 2021, l’art pictural, la recherche des cadrages et des points de vue, entrent dans la narration de la vie de la troisième plume des sœurs Brontë, Anne. Si Emily (1818-1848) avec Les Hauts de Hurlevent et Charlotte (1816-1855) avec Jane Eyre sont très connues, Anna (1820-1849) est oubliée, rarement citée dans les Histoires courantes de la littérature anglaise, malgré ses deux romans Agnes Grey et, surtout, Le Locataire de Wildfelt Hall. Comme elle l’avait fait pour Vivian Maïer, Paulina Spucches ne vise pas tant la vérité biographique que la vérité psycho-biographique de l’écrivaine, héroïne de Brontëana.

Revit dans des planches impressionnantes par la peinture, la composition et les tonalités, cette première moitié du dix-neuvième siècle dans les landes britanniques, au sein d’une famille unie dont le père est un pasteur anglican affecté pour une bonne partie de sa carrière dans un presbytère à Haworth. La mort rôde sur cette famille, dont la mère meurt en 1821, les deux filles aînées, meurent en 1825 âgées respectivement de 11 et 12 ans. Anne, Emily et Charlotte avec leur frère Branwell jouent très jeunes à inventer des sagas dont on connaît Légendes d’Angria. On suit les filles, à la sensibilité exacerbée par la création littéraire collective et individuelle (le clan Brontë écrit aussi des poèmes) dans leurs études, puis en tant qu’enseignantes ou gouvernantes et la bande dessinée insiste sur leur retour régulier au gîte familial. Emily, Charlotte et Anne vont prendre un pseudonyme masculin afin de réussir à publier leurs créations romanesques. Naissent ainsi Ellis, Currer et Acton Bell, trois frères écrivains…

Paulina Spucches fouille la volonté créatrice d’Anne, les sources de ses romans, notamment celles qui président au second, Le Locataire de Wildfelt Hall. La peinture, lourde de matière, de Paulina Spucches, rend compte des révoltes intimes, des réactions courageuses, des tiraillements intérieurs d’une jeune femme qui cherche une reconnaissance sociale en tant que femme, qui se sent brimé dans ses élans créatifs par l’étroitesse de la morale de la société anglaise. Les couleurs profondes organisées sur la triade des fondamentales (rouge, jaune, bleu) sont subjectives autant que suggestives et non imitatives. Elles sont apposées sur des paysages figuratifs ou, plus rarement, sur des intérieurs orchestrés par une luminosité dramatisante. Ces peintures aspirent le lectorat vers un léger trouble qui est visualisation libre d’un mystère.

Ce fort volume fait découvrir au lectorat une modernité d’Anne Brontë dont les écrits effrayaient les convenances autant qu’elle heurtait l’immense majorité d’un milieu de lettrés dominé par la gent masculine.

Pour parfaire le bonheur de cette lecture, Paulina Spucches a inclus une relation de voyage sur les terres des sœurs Brontë, une chronologie fouillée de leur vie, des travaux préparatoires quelques reproductions de dessins d’Anne Brontë… Brontëana est un trésor rapporté sur el rayonnage de la bibliothèque par l’imaginative et talentueuse Paulina Spucches.

Philippe Geneste

(1) SPUCCHES Paulina, Vivian Maier. A la surface d’un miroir, Steinkis, 2021, 140 p. Lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 9 janvier 2022.

 

21/01/2024

L’enfance face à l’ennui et au rythme de vie

MONCHOUX Céline, Léonie s’ennuie, illustrations ZAD, Utopique, 2023, 26 p. 11€

Voici un bel album illustré de riches images colorées. Le choix des plans moyens pour la narration iconique apporte une grande douceur d’équilibre, bien apte à séduire les enfants lectrices ou lecteurs. Le texte, intelligemment composé, traite du caractère de l’ennui.

Trois étapes scandent l’histoire.

La première, correspondant à la situation initiale, voit une petite fille, Léonie, devant la télévision, fascinée par le divertissement programmé, passive et pourtant croyant faire quelque chose par le temps figé des émissions.

L’intervention de la mère qui éteint la télévision est l’élément perturbateur qui déclenche colère et ennui. La narratrice et son compère illustrateur explorent alors le sentiment d’une monotonie de l’existence qui envahit la petite fille. Le temps n’est plus que temps à tuer dans une rage de plaisir à rien : « Elle [la petite fille] ne sait pas quoi faire de tout cet ennui ».

S’ouvre alors la troisième étape. Léonie vagabonde dans le monde, dehors et ne tourne plus son énergie vers elle-même mais vers le milieu qui l’entoure… et qu’elle découvre. C’est par l’observation de ce qui se passe autour d’elle et notamment dehors, qu’elle apprend l’art, non pas du divertissement, mais de la distraction. Elle prend son temps, conquérant de nouveaux plaisirs, découvrant la joie.

 

GRANIER-DEFERRE Karine, Rien, Rien, Rien, illustrations Itzumi MATTEI-CAZALIS, A2MIMO, 2023, 32 p. 17€

Ce récit animalier met en scène le refus de son anniversaire par une petite renarde, qui se nomme, elle aussi, Léonie. Jeux de mots, de syntagmes et de phrases, exposent le drame des parents à la recherche d’une solution, car ils souhaitent quand même faire plaisir à leur fille. Mais comment offrir Rien ? Léonie se demande bien ce que c’est que ce rien quand les parents l’amènent dans une clairière où il n’y a rien.

Les traits graphiques, les couleurs, à l’encre, au numérique et au crayon de couleur, portés par la capacité d’observation et d’attention de la petite Léonie, suscitent alors l’éblouissement. Ce qui jusque-là était inaperçu se dévoile, ce qui était minuscule apparaît, ce que l’ouïe ne percevait pas se distingue soudain. L’univers inconnu où on ne voyait rien, où on n’entendait rien, se peuple de tout un tas de choses, plantes et animaux.

Rien, Rien, Rien est, pour l’enfant, une invitation à scruter l’environnement, le milieu, ce qui l’entoure.

 

CHAZERAND Émilie, Vite, vite !, Sandra de la PRADA, Milan, 2023, 40 p. 12€90

Cet album, plus qu’une histoire, pourrait être considéré comme un documentaire. La juxtaposition des scènes comme procédé de montage prend sens. Les parents de l’héroïne sont des gens pressés, stressés, ils écrasent les moments de transition pour imposer l’impératif des urgences qui se succèdent dans leur emploi du temps.

Les dix-huit premières pages exposent les effets sur une enfant d’une société gouvernée par l’urgence. De plus, à force de gagner du temps pour répondre à la tyrannie de l’urgence les parents oublient d’accompagner le grandissement de leur enfant. Puis viennent quatre pages de prise de conscience des parents sur la vie qu’ils mènent et imposent. Suivent alors dix-huit autres pages où sont narrées des situations paisibles, où les parents sont attentifs au développement de leur enfant, où l’enfant se délecte du temps commun. Durant cette troisième partie, le désir personnel s’exprime, l’enfant se sent libre, c’est-à-dire libéré du temps imposé.

La dernière réplique (« Alors on les mange “vite, vite !” et c’est terminé ») sonne comme une alarme. La perspective de vie paisible semble se refermer, sans certitude d’être poursuivie. Le rapport au temps est une lutte de chaque instant, un enfant grandit mal à flux tendu et, à vivre pressés, des parents s’absentent de la relation affective. La tyrannie de l’urgence menace de reprendre sa mainmise sur la vie. Ce serait, alors, la liberté dans la vie autant que l’intensité de la vie qui se verraient à nouveau écrasées.

On ne peut qu’espérer que cet album soit lu, et soit lu avec les enfants, pour que, dans les limites de son espace d’action, soit interrogé le rythme de vie de notre « société malade du temps » (1).

Philippe Geneste

(1) Aubert, Nicole, Le Culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Flammarion, 2004, 376 p.

14/01/2024

Colette ou l’écriture en volupté

« Elle est devenue cette écrivaine hors du commun, étrangère à tous les “ismes” de son époque, celle qui va donner naissance à l’autofiction moderne, avec ses mensonges »

Marie-Florence Ehret Colette la scandaleuse, oskar édition, 2023, p.72.

 

Alors que vient de paraître de Marie-Florence Ehret Colette la scandaleuse, oskar édition, 2023, 183 p. 18€95. Les membres de Lisezjeunesse.pg se sont entretenus avec l’animatrice du blog Annie Mas :

 Lisezjeunessepg : En 1900 Claudine à l’école est un grand succès. Le livre est signé Willy, qui est le pseudonyme d’Henry Gauthier-Villars dont les productions sont le fait d’un atelier. L’autrice du livre, cette fois-ci, est Sidonie-Gabrielle née Colette (nom de famille de son père). Il est entendu, dans la critique littéraire, que Claudine soit un personnage typique, mais de quoi ?

Annie Mas : Henry Gauthier-Villars employait des personnes pour écrire ses chroniques d’art, de littérature et ses ouvrages. Concernant le livre Claudine à l’école c’est différent parce que c’est un roman écrit par sa jeune épousée, âgée d’une vingtaine d’années, Sidonie-Gabrielle Colette (28 janvier 1873-3 août 1954). Il lui avait demandé d’écrire des souvenirs et Colette lui a remis ses feuillets. Ils ont dormi quelques temps dans un tiroir, puis Willy, les redécouvrant, les a publiés sous son nom…

Claudine est une jeune fille qui s’est élevée comme une sauvageonne, adorant la nature. Elle a acquis, mêlé d’une belle insolence, un sens critique très aiguisé de la société et donc de l’école.

 

Lisezjeunessepg : Gigi raconte comment une fillette élevée pour être une femme entretenue échappe au destin social que la société lui avait tracé. Gigi illustre-t-il un féminisme de l’autrice ?

Annie Mas : ce roman a été écrit durant la seconde guerre mondiale et s’inspire du monde des « demi-mondaines » du début de XX° siècle, durant ces années où Colette fréquentait les salons, sous la férule de son mari Willy. Peut-être a-telle tenté d’échapper, par l’écriture du roman, à ce présent guerrier pour s’inspirer d’un passé plus léger. Gigi, le personnage principal, arrive à déjouer, à force de volonté et de conviction, de pureté aussi, le marché putride où on voulait moisir son avenir. D’autres textes et romans de l’écrivaine peuvent témoigner du « féminisme de l’autrice ». Cependant Colette ne se voulait pas d’un féminisme politique. C’est dans son œuvre qu’elle prône l’émancipation des femmes. Son écriture est celle de la sensualité, du plaisir de vivre, du désir de s’échapper de toutes les convenances sociales et des préjugés.

 

Lisezjeunessepg : Ce n’est qu’en 1923 que paraît un livre signé du seul nom de Colette...

Annie Mas : Oui, c’est Le Blé en herbe. Ce roman dépeint l’initiation amoureuse d’un adolescent de seize ans par une femme plus âgée. Aux dernières pages, l’acte d’amour entre cet adolescent et la jeune fille amoureuse de lui, laisse cette dernière en grande déception.

 

Lisezjeunessepg : Colette a été danseuse, publicitaire, directrice d’un institut de beauté, journaliste, actrice, mime, écrivaine etc. Comment comprendre cette profusion de métiers alors qu’elle aurait pu vivre de sa seule plume ? Est-ce à dire que la littérature ne peut suffire à la vie ?

Annie Mas : N’oublions pas que Colette exerça aussi, auprès de soldats blessés en hôpital, les fonctions de soignante durant la première Guerre Mondiale, ce dont elle témoigne dans son ouvrage Les Heures Longues. Pour elle, la littérature était subordonnée à la vie, et non l’inverse. Et même quand elle ne publiait pas de livre, elle continuait à écrire. Son enfance, sa vie d’adulte, ses expériences sentimentales, ses diverses professions et son œuvre sont mêlées. Mime, actrice, danseuse, forment ainsi la matière du roman La Vagabonde. Elle fut souvent désargentée, et c’est pour cela, aussi, qu’elle a tenté des expériences professionnelles, comme celle de directrice d’un salon de beauté. Colette a parfois glissé qu’elle avait « plus de goût » pour la musique que pour la littérature. D’ailleurs certaines de ses œuvres ont été accompagnées de musique.

 

Lisezjeunessepg : Qu’est-ce qui préserve l’œuvre de Colette du vieillissement ?

Annie Mas : La vivacité de son écriture, sa poésie, et sa liberté d’expression. La générosité de son écriture aussi, qui nous permet d’entrer comme dans un jardin intime pour lire un de ses romans au parfum d’herbes sauvages, auquel se mêle parfois, dans certains écrits, une odeur de soufre.

 

Lisezjeunessepg : Quand on parle du travail d’écriture de Colette, on le caractérise, en général d’écriture féminine. Pourquoi ce qualificatif est-il si souvent employé à son égard ?

Annie Mas : Peut-être parce que l’écriture de Colette est d’une beauté charnelle dans son phrasé au rythme envoutant. Les évocations de la nature, des sentiments, sont parfois douces, parfois violentes, sensibles aux volutes et aux mouvements (rappelant peut-être son goût pour la musique et pour la danse) … mais est-ce l’apanage de l’écriture féminine ?

 

Lisezjeunessepg : Est-ce exagéré de prétendre que Colette a introduit la question du genre dans la littérature française ?

Annie Mas : Colette a vécu avec Missy qui était transgenre. Elle a eu diverses relations amoureuses avec des hommes et avec des femmes. Mais si elle s’inspire de ses expériences et de sa condition de femme, elle n’a pas introduit la question du genre. En revanche, cette question traverse son œuvre pour les lectrices et lecteurs d’aujourd’hui. 

 

Lisezjeunessepg : Quelle est la place de la mère dans l’œuvre de Colette ? Qu’en est-il, chez elle, du monde de l’enfance ? Et que peut-on dire du rapport aux animaux ?

Annie Mas : Le visage de sa mère, Sido, est très prégnant dans ses romans. Colette a transfiguré et magnifié celle qui a illuminé son jeune âge.

Si on ne peut oublier le magnifique L’enfant et les Sortilèges, qui lors de son adaptation au théâtre, fut mis en musique par Ravel, elle a surtout écrit sur l’adolescence ou sur l’enfance qui grandit : Le Blé en herbe, Claudine à l’école. Quant au rapport aux animaux, il est très important dans son œuvre (Le Dialogue des bêtes, le si troublant La Chatte, etc.) comme dans sa vie.

 

Lisezjeunessepg : Quel livre conseillez-vous à nos lectrices et lecteurs ?

Annie Mas : Les Heures Longues, Sido, La Vagabonde, La retraite sentimentale, Journal à Rebours. J’avais commencé à lire Colette vers onze douze ans avec Claudine à l’école que ma grand-mère possédait dans sa bibliothèque (réservée aux adultes). La fraîcheur du texte, son impertinence et l’irrévérence du style et du propos m’avaient conquise.

Mais l’on ne saurait trop recommander aux jeunes lectrices et lecteurs intéressés par l’œuvre romanesque de l’écrivaine de lire Colette la scandaleuse de Marie-Florence Ehret qui nous offre, par une écriture très vivante et très limpide, tout comme avec une érudition fournie, ce bel ouvrage sur la vie et l’œuvre de Colette.

Marie-Florence Ehret cite souvent Colette. Comme ainsi, ce passage venu de l’ouvrage Journal à Rebours : « Née d’une famille sans fortune, je n’avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main, et qu’en échange des pages que j’avais écrites on me donna un peu d’argent, je compris qu’il me faudrait chaque jour, lentement, patiemment, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. Un jeune lecteur, une jeune lectrice n’ont pas besoin d’en savoir davantage sur un écrivain caché, casanier et sage, derrière son roman voluptueux

Entretien réalisé en décembre 2023 et janvier 2024.

 


07/01/2024

Du nuage et du poème, pour un chant de l’humain lien

Massot Jean-Louis, Entre deux nuages, linogravures d’Olivia HB, éditions bleu d’encre, 2023, 80 p. 16 €

Avec Jean-Louis Massot, il faut savoir prendre son temps, surtout ne pas se laisser aller à l’évidence dans laquelle attire son écriture. La simplicité, la convivialité sont des permanences de l’écriture d’un poète qui s’adresse à ses lectrices et à ses lecteurs, qui les appelle et les invite avec un grand souci de ne pas les heurter, de ne pas les brusquer, de ne pas jouer à l’obscurité si courante dans la poésie contemporaine. Jean-Louis Massot, aimerait-on dire, veut être compris tout en ne faisant pas de concession au langage en proie à l’imaginaire. Il y a là un équilibre qui caractérise bien sa poésie. Entre deux nuages le confirme.

Un exemple : le recueil fourmille de mots peu usités, mais qui ne sont pas des néologismes : chapechuter, cabalette, solacier, déchaler, fringuer, brunette, murin, s’anordir, fouteau, tieulet, se dodiner, lenticulaire, astérie, moitir, fatuaire, menterie, ghazel, serfouir, toupiller, danser la carole, chévir de, s’abonnir, s’éventiller, s’oudrir, se musser, se panader, un frelampier, la dandinette, canceler… D’archaïsmes en termes spécialisés, de régionalismes en résurrection de mots enfouis dans l’inconscient lexical de la langue française, Jean-Louis Massot nous emmène au pays des nuages dont il est un joyeux connaisseur depuis son précédent recueil Nuages de saison (1). Et comme dans ce dernier, Entre deux nuages, fait dialoguer le texte du poète et une œuvre plastique. Il s’agit, ici de nombreuses linogravures d’Olivia HB qui font du nuage une sorte d’obsession figurative imprimant chaque scène, chaque acte, chaque objet convoqués d’après tel ou tel poème. Le dialogue qui s’installe avec la figuration imaginaire de la linogravure où tous les nuages sont rouges, instaure l’objet du recueil en problème d’écriture à résoudre. Quant aux poèmes, ils offrent des solutions qui posent à leur tour la question de comment parler des nuages qu’ils soient : Altostratus, Arcus, Castellanus, Cirrostratus, l’énigmatique Cotras, Cumulonimbus, Cumulus, Cumulus humilis, Fibratus, Flocus, Lacunosus, Nimbostratus, Pyrocumulus, Stratiformis, Stratocumulus, Virgas.

Durant ce voyage dans les airs, braqués sur ce qui s’y forme et s’y enforme, les yeux oublient le regard pour laisser pénétrer chez les lecteurs et lectrices la sensation du milieu qui les entoure. Les linogravures sont là pour rappeler tout un chacun à l’expérience ordinaire du monde. Le poète parle aux nuages, s’entretient avec eux, nous entretient de ses conversations avec ces mastodontes de l’éphémère et du versatile.    

Nuages de saison portait à s’interroger sur la destination des nuages, sur le rapport entretenu entre le poème et le nuage, sur l’autonomie que leur désignation tend à assurer quand, au fond, elle n’est que l’œuvre nominative des hommes. Entre deux nuages apporte quelques réponses et ouvre de nouvelles questions :

- Si le poème va vers ses lecteurs et lectrices, le nuage va sans destination précise. Mais ce qui rassemble le poème et le nuage c’est que tous deux font des « pas » (p.22) occupant ainsi un espace. Ils se configurent dans le ciel ou sur la page. Et l’un et l’autre semblent libres, libre de droit au marché pour le poème libre de mouvement pour l’autre dont l’adjuvant, le vent, est son compère. Mais s’il n’y a pas de destination précise, n’est-ce pas que compte préférentiellement l’entre deux ? Le poème serait ainsi incident à la relation entretenue aux mots par le poète et celle qui le lie au lectorat.

- La liberté intrinsèque du poème vient de ce que le poète ne l’écrit pas pour faire une déclaration. Le poème avance mot à mot en attente de ce que les mots font advenir, comme les nuages vont en attente d’un devenir de pluie, de soleil, de vent, de tornade, de calme souverain. Que signifierait écrire sinon être en attente du chant qu’Entre deux nuages convoque maintes fois à travers les oiseaux omniprésents dans ce recueil empli de voix qui trissent, zinzinulent, jacassent, craillent, grisollent ? Les oiseaux, seuls peuvent aller à la rencontre des nuages et leurs chants est peut-être l’écho du silence des passages nuageux dans le ciel observé.

- Les nuages, par leur jeu, combattent l’ennui du bleu du ciel comme les assonances et harmonies vocales du poème cherchent au cœur du langage la puissance expressive par laquelle les humains ont pu, su et voulu se lier. La poésie combat « la misère de mots » (p.19), elle écoute passer le nuage et entend venir le chant ; elle nomme (p.51), c’est peut-être toujours sa fonction ordinaire. Dans le foisonnement inouï des dénominations des nuages, le poète cherche des liens, établit des relations entre ce qu’elles désignent dans la nature et dans la pensée humaine. C’est un dialogue à continuer, à entretenir, comme on entretient un feu, comme Olivia HB et Jean-Louis Massot s’y emploient dans ce tête-à-tête ouvert aux quatre vents de la signification.

Quand Jean-Louis Massot fait œuvre de poésie cosmique, il nous propose d’entrer dans les mots, de renouer avec les mots inhabituels. La scène nuageuse est anthropomorphique, certes. Mais elle est aussi libératrice et le choix de formes et de compositions diverses des quatre-vingts poèmes en est la preuve. Mais il y a sûrement plus. Quand le nuage passe vient le poème. Quand le poème est écrit, survient la gravure. Ni le nuage, ni le poème, ni la linogravure ne sont la source, mais ensemble ils savent se ressourcer. Ce n’est pas un hasard si les différentes catégories de nuages suscitent des formes verbales créatives différentes. C’est une correspondance si savoureuse que la lenteur et le voyage soient communs aux nuages, aux poèmes et à la gravure qui s’offre avec eux pour en établir la partition !

Philippe Geneste

Note

(1) Massot Jean-Louis, Nuages de saison, photographies Olivia H.B., éditions bleu d’encre, 2017, 67 p. 12€