Anachroniques

03/04/2014

Des bruits et de leur langage

Alexandre Jean-François (réalisation par), L’Imagier des bruits. Ecoute, observe et devine, illustrations Olivier Latyk, naïve jeunesse, 2010, 88 p. + CD de 40’ 
Il a pour but de stimuler l’enfant à écouter les bruits et sons qui l’entourent et à les identifier. Ce discernement sonore procède méthodiquement mais sous une apparence de simplicité et d’évidence. L’enfant peut suivre sur le livre l’onomatopée –bruit d’objets ou cris d’animaux, rares interjections humaines – parfois transcrite et toujours faisant l’objet d’une illustration qui souvent évoque une situation. Le CD qui reproduit quarante bruits et onomatopée, inclut des comptines relatives aux sons. Tout commence par le bruit que l’enfant doit chercher à identifier. La comptine, le commentaire viennent donner à entendre le sens de la manifestation sonore. Cette exploration de l’environnement par l’audition aiguise l’attention de l’enfant et suscite sa curiosité, tout en élargissant sa connaissance des sons reconnus.
Ainsi, l’enfant qui joue reproduit le son, il redit pour mieux dire en quelque sorte. S’il imite, il ne quitte pas le contexte ludique que les interactions entre le livre et le CD provoquent ou bien que le CD suscite avec l’auditeur ou l’auditrice. Le sous-titre de l’ouvrage décrit parfaitement la démarche des auteurs. Il n’est pas douteux, évidemment que la présence de l’adulte qui accompagne les interactions entre l’enfant et les bruits va enrichir encore la dimension heuristique de l’écoute.
Cet ouvrage est une perle, un petit chef d’œuvre d’intelligence qui ne doit pas passer inaperçu et que l’ancienneté relative de la parution impose de rappeler à l’actualité du livre de jeunesse.

Jadoul, Emile, Zip la Boum ! T.1 Aïe !, Gallimard jeunesse, 2011, 16 p. 4€50 ; Jadoul, Emile, Zip la Boum ! T.2 Plouf !, Gallimard jeunesse, 2011, 16 p. 4€50 ; Jadoul, Emile, Zip la Boum ! T.3 Smack !, Gallimard jeunesse, 2011, 16 p. 4€50 ; Jadoul, Emile, Zip la Boum ! T.4 Zou !, Gallimard jeunesse, 2011, 16 p. 4€50              dès 2 ans
Ces petits livres cartonnés ne comportent pour langage que des onomatopées et des interjections. Il ne s’agit pas d’histoire mais d’une succession de scénettes qui, mises bout à bout, forment un récit humoristique. Cela signifie que l’enfant peut prendre le livre n’importe où. Les dessins, en aplats de couleurs, sont simples et schématiques. On trouve sept onomatopées ou interjections par livret. C’est une manière ludique de se familiariser avec l’image des lettres écrites en majuscules. Le petit format (12cm x 12cm) favorise la prise en main du livre par l’enfant.

David, François, Flic, flac, scratch, um… et autres bruits de mots, illustrations David Merveille, Milan, collection “Quelle Poésie !”,  Milan poche, 2004, 24 p, 4€
Voici un livre très (trop ?) riche pour des enfants dès 6 ans. C'est un livre très riche en ce qu'il s'appuie sur les onomatopées, commençant par des jeux de sons avec ces mots du réel. Mais le livre amène l'enfant à jouer avec ces sons pour en faire des poèmes qui défilent sur des illustrations gaies et joyeuses. Qui plus est, certaines pages s'amusent à comparer l'appréhension différente des bruits selon les langues d'origine. L'humour, ne fait pas que sourdre des sonorités, il est constitutif des chutes des historiettes poétiques, autant qu'il s'impose par l'illustration gentiment délirante de Merveille. Vraiment, ce petit ouvrage est un régal, un gai savoir pour l'enfance qui subjugue tout autant l'adulte sensible. Il y a là une problématique à l'amour de la langue, sans emphase, par la jouissance des sons. C'est petit chef d'œuvre, un délice de livre onomatoplaît.

Rozen, Anna, Le Marchand de bruits, illustrations de Avril, François, Nathan, 2002, 32 p., 13€
Cet album qui peut être lu à des enfants de 4 ans ou par des premiers lecteurs. Le texte est particulièrement bien construit et écrit. Le thème central en est la création onomatopéique. Le héros bricoleur de bruits va, sous l'effet de l'engouement des gens pour ses inventions, devenir marchand de bruits. L'autrice crée, mais l'illustrateur n'est pas en reste qui, dans un style qui fait penser à Lionel Koechlin, invente des machines bruiteuses insensées, pour le plus grand bonheur humoristiques des lecteurs. Les deux réunis (texte et image) expliquent que ce livre -à la typographie mimétique des tonalités et hauteurs de voix- pourrait être lu par un lectorat bien plus âgé voire étudié en classes de primaire comme de collège.
A ce thème central de l'onomatopée, s'ajoute, par l'histoire, une critique relative de la société de consommation. En effet, peu à peu l'entreprise va prendre de l'importance et le fils, qui succédera à Monsieur Boum, aura aucun des scrupules du fondateur de la firme Boum. On parlera de concepts et non de bruits, mais les instruments deviendront moins inventifs et les bruits moins suggestifs. L'invention est devenue marque, étiquette sans contenu, pur produit marchand sur le nouveau marché des bruits. Blabladablop ! Proukta ! Le Marchand de bruits est, sans crier gare, un livre de génie.

Geneste Philippe

25/03/2014

le pouvoir des femmes


Le Bildungsroman est un modèle masculin, que ce soit à travers Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, que ce soit à travers la théorie de Lukacs, que ce soit chez Balzac ou chez Flaubert.

« Aller dans le monde pour s’éprouver et se connaître » (Lukacs Georges La Théorie du roman de Georges Lukacs, traduit de l’allemand par Jean Clairevoye, aux éditions Gonthier en 1963, puis repris dans la bibliothèque médiations de chez Denoël Gonthier en 1971) était et semble rester un programme masculin « envisagé pour et par les hommes » (Suleiman, Susan Rubin, Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, PUF, 1983, p.82 n.5). N’est-ce pas la répartition sociale des tâches qui pose la femme au foyer et l’homme dans le monde qui est en cause, ici ? Qu’en est-il, aujourd’hui, dans la littérature de jeunesse ? Ph. G.

Mouchard Christel, Devi, bandit aux yeux de fille, éditions Flammarion, 2012, 247 pages, 6,10€
Devi a 16 ans lorsqu'elle rejoint les bandits des ravnes. Pourquoi ? Pour se venger, se venger de tous ces thakûrs* qui lui ont fait subir, à elle et à sa sœur jumelle, mille humiliations, se venger de son mari, qui a abusé de son corps, se venger de l'Inde toute entière, de ses castes, de sa politique etc.
Jamais plus sa famille ne subira de moqueries ou d'humiliation parce qu'elle a fuit le domaine de son mari et sa sœur adorée aura désormais une dot et des bijoux, que demander de mieux pour la jeune idéaliste ? Elle semble inconsciente des risques que représente ce métier mais, pourtant, tout au fond de son âme elle sait, elle sait qu'elle risque de se faire tuer à tout moment, qu'elle ferait mieux de se rendre, de purger sa peine et de se marier avec l'homme qu'elle aime, un jeune thakur qui ne veut que son bien. Il est le seul qui réussira à lui rendre la raison. Rien ne dit dans le récit ce qui se passa après que Devi se soit rendue mais chacun peut deviner que cette jeune fille est bien décidée à refaire le monde ou du moins l'Inde à sa façon.
C'est un très bon livre qui permet de découvrir l'Inde. L'histoire se tient parfaitement tout en défendant le droit des femmes ce qui permet de lire cet ouvrage à tout âge. L'écriture est spéciale et j'aurai préféré que le narrateur soit interne à l'histoire mais globalement j'ai beaucoup aimé et conseille ce livre qui romance si bien l'histoire d'une véritable héroïne de l'Inde.
*En Inde, dans la hiérarchie des castes, les thakûr sont dits appartenir à une caste honorable

Mouchars Christel La princesse africaine. Tome 1 sur la route du zimbaboué, éditions Flammarion, 2011, 238 pages, 6€
Tchinza, fille de reine, est princesse du Zimbaboué et pourtant elle a été enlevée avec son esclave, le jeune Moutiti depuis maintenant un an par le peuple des zoulous dont le chef veut l'épouser. Mais la jeune fille fomente en secret le projet de rentrer dans son pays coûte que coûte pour retrouver sa mère.
Aussi lorsque, contre quelques armes et produits typiquement Européens, un blanc demande aux zoulous un guide pour aller jusqu'au Zimbaboué la princesse se porte volontaire avec son esclave. Sa proposition est accueillie avec enthousiasme.
La voilà partie pour son pays avec seulement une idée vague de la route à suivre, avec Soudi le traducteur douteux, quelques porteurs et les deux blancs aux prénoms étranges, David, Isabelle. Cette dernière a un fils, Damian. Le voyage est périlleux. Tchinza et Damian apprendront à leurs dépens, la mort, la traite des esclaves et peut être même l'amour.
Ce livre, qui s’adresse aux 10-12 ans, raconte un beau voyage initiatique même si j'ai trouvé que pour ses seize ans, Tchinza était bien peu mature et que les événements qu'on peut voir tout au long du livre sont assez policés, ce qui, pour une série, pourrait devenir lassant. L’écriture est agréable et l'histoire est globalement bien tenue.
Aurélie Arnaud

Mestron Hervé, Touche pas à ma mère, Talents Hauts, 2012, 64 p. 7€
En Europe, la violence conjugale est, pour les femmes de 16 à 44 ans, la principale cause de mortalité et d’invalidité avant les cancers et les accidents de la route (données de 2002 de l’ONU). En France, une femme meurt, tous les trois jours, sous les coups de son conjoint. C’est donc que les femmes sont des êtres humains qui ne sont aps considérés comme dignes de respect ; cette discrimination fondée sur le sexe s’appelle le sexisme.
Le roman de Mestron est purement didactique, illustrant avec un récit des plus sommaires cette situation. Il aborde les freins psychologiques qui empêchent la mère de l’héroïne de porter plainte contre son compagnon, il illustre le fait que les violences faites aux femmes sont ll fait de proches. On ne peut que regretter que sur un tel sujet, l’ouvrage se replie sur le didactisme, évitant l’élan littéraire et la recherche de composition du récit. Quoiqu’il en soit, le sujet est trop peu abordé en littérature de jeunesse pour ne pas faire connaître cet ouvrage dont tous les centres de documentation et d’information et bibliothèques ouvertes à al jeunesse devraient se doter.
A Vol d’oiseau, illustré par Mayana Itoïz, Talents Hauts, 2012, 17 p. 11€70
Cet album, écrit collectivement par une classe de CP-CE1 de Monceaux-les-Maux, reprend le schéma général du classique de Selma Lagerlöf : des enfants, des adultes grimpent sur le dos d’un oiseau qui parcourt la terre recueillant la colère de ceux qui dénoncent les discriminations sexistes quotidiennes : dans les jeux, les professions, les activités de détente, les mœurs, les comportements. L’album est illustré avec poésie par Itoïz qui jouent des angles de vue, de la couleur, du courant pictural naïf, ouvrant ainsi un album didactique au merveilleux, c’est-à-dire créant à proprement parler le cadre générique de l’histoire contée.
Philippe Geneste

08/03/2014

Darwinisme, théorie de l’évolution, esthétique

De Pannafieu Jean-Baptiste, Histoires de squelettes, photographies de Griès Patrick Gallimard jeunesse – éd. Xavier Barbal, 2012, 35 p. 24€90
Ce bel ouvrage de grand format carré, comporte outre els 35 pages notés, de multiples rabats donnant parfois à lire des triples pages. Le propos est concentré sur al question scientifique de l’évolution. En ces temps où le créationnisme déferle aux USA et s’étend à travers le monde, où l’obscurantisme religieux rabat la science sous des jugements d’opinions individuelles, ce livre occupe une place centrale dans l’œuvre éducative de al littérature documentaire. Les illustrations (photographies en noir et blanc de squelettes) sont des photographies d’art. Cet imposant travail de Griès n’écrase pas l’intérêt des enfants grâce au jeu des rabats et d’un graphisme commun aux livres de jeunesse accompagnant le légendage clair, simple, varié dans la forme puisqu’on trouve un poème, des dialogues, des notices explicatives, des textes informatifs. Magnifiquement relié, l’ouvrage est une invitation au plaisir de feuilleter mais aussi une offrande scientifique.
On part de l’étude comparative des anatomies, avec des explications limpides pour faire comprendre aux enfants comment procède la science de l’évolution. On s’interroge alors sur la classification du vivant sans omettre les apports de la génétique, évidemment. La théorie de la sélection naturelle est expliquée, le concept d’évolution est exemplifié par l’hypothèse de la genèse de la chauve souris depuis l’ère mésozoïque jusqu’à aujourd’hui. Le débat entre Lamarck et Darwin sur l’origine du cou de la girafe est traité. On le voit, c’est par le détail, le singulier que De Pannafieu ouvre le lecteur à des questions générales soulevées par la théorie de l’évolution et en prouvant les fondements.
Les exemples choisis frappent le lecteur par les surprises qu’ils suscitent : quel est le cousin de la vache, le zèbre ou le dauphin ? De ces quatre primates –l’homme, le gorille femelle, le mandrill, le singe laineux– quels sont les parents les plus éloignés ? Pourquoi l’Australie est-elle le continent des marsupiaux ?
Cet ouvrage est un livre d’art par l’illustration un livre de science par le propos tenu, un livre pour al jeunesse par le soin éditorial didactique de la mise en page qui l’accomplit.

Les Dinosaures, Gallimard jeunesse, collection Mes grandes découvertes, 2013, 56 p. + 8 pages d’activités et 100 autocollants, 7€90   pour les 7/10 ans
L’ouvrage est excellent, si abondamment illustré qu’il semble que tout le texte n’est qu’une succession de légendes, alors que la composition repose sur des doubles pages savamment orchestrées. Définition, époque de la vie sur terre, anatomie et science des fossiles, mœurs, science évolutionniste où géologie et paléontologie se retrouvent ; ce livre est un régal, il fait de la science préhistorique une activité vivante, attirante. Il ancre, d’autre part, la vie dans le processus général de l’évolution invitant l’enfant à comprendre les hypothèses scientifiques.

Cruschiform, Trompe l’œil, Gallimard – Giboulées, 2013, 64 p. 19€50
Avec ses treize pages perforées, sa couverture fortement cartonnée et sa reliure renforcée, cet ouvrage de grand format est un livre inclassable que l’on pourrait dire beau livre ou bien documentaire naturaliste ou encore livre d’art.
De quoi s’agit-il ?
D’un livre de devinette : on colle son œil sur la perforation et l’on voit des ponts, des couleurs, et on tourne la page pour découvrir là l’œil d’un Chelmon poisson des océans Indiens et Pacifique, ici l’ocelle d’un papillon Junonia orithya, une chenille sphinx tête-de-mort, un siphonognathus attenuatus etc. Cruschiform, pseudonyme d’une créatrice qui œuvre aux confins de l’illustration, du graphisme et de la typographie (voir les pages de titre et de couverture) s’est appuyée pour cet album qi se donne comme un carnet d’exploratrice sur les planches de Linné, d’Ogilby, Pallas, Stâl, Cuvier, Schmidt, Pickard, Leach.
Magnifié par le grand format du livre (260 x 320), la teneur historique du propos sous-jacent des grands naturalistes des dix-huitième et dix-neuvième siècles vient donner consistance scientifique à un bestiaire fantastique transformant par un  graphisme dense mais retenu l’ouvrage en une œuvre de l’imaginaire. La recherche du minimalisme stylise les planches mais en même temps suscite l’art intrinsèque des grands ancêtres dessinateurs et peintres du réel et de al connaissance. N’est-ce pas un manifeste de l’art comme partie prenante du savoir humain seul apte à rendre compte de la condition de l’humain dans le monde ou construisant son univers propre de la représentation où il enclot nouvellement tout ce qui l’entoure et le constitue ?
Geneste Philippe

02/03/2014

spécificités de la biographie en littérature de jeunesse

La biographie en littérature jeunesse ne commence jamais par la fin, ce qui manifeste une volonté de narration dont seuls les documentaires biographiques s’abstraient et encore. Une conséquence est que la biographie pour la jeunesse table sur le talent de conteur de l’auteur capable de monter une histoire bien composée avec péripéties et rebondissements. Un Bertrand Solet en est un exemple. Mais cela n’est-il pas le propre du genre en France par opposition aux modalités de l’écriture biographique aux USA (1) ? Une autre différence est sa non-exhaustivité de la biographie. Elle relève davantage du récit de synthèse d’études déjà parues pour les adultes avec un parti pris pas toujours explicité mais réel. Le Louise Michel, une femme libre de Lucile Chastre (Oskar, 2011, 160 p.) en offre un spécimen de haute réussite : l’autrice a construit sa biographie autour de l’épisode de l’exil carcéral en Nouvelle Calédonie de Louise Michel et y a rattaché des questions clés qui ont rythmé sa vie jusqu'à sa mort. Mais là encore, les biographies traitées par les collections documentaires font souvent exception. Celle de Léonard de Vinci par de Panafieu le prouve.
Resterait à savoir si la littérature de jeunesse a suivi l’évolution du genre qu’on rencontre dans le secteur adulte, avec le tournant de 1989 et l’investissement des historiens. La réponse à cette question n’est pas très simple. Bien sûr, il y a toujours eu dans le secteur jeunesse des récits hagiographiques, que nous pourrions qualifier de parascolaires avant la lettre ; on peut aussi remonter aux récits de la vie exemplaire d’enfant des XVII et XVIIIème siècles (2). Mais il semble bien que l’intérêt pour le genre soit relativement récent, avec une dizaine d’années d’écart par rapport au regain remarqué dans la littérature générale. Outre ce décalage, notons qu’il est plus que douteux que les auteurs de biographies pour la jeunesse cherchent à décrire un contexte social à partir d’un « individu historiquement expliqué », pour reprendre les mots de Jacques Le Goff (3). Le développement du genre y doit davantage à une culture individualiste que cherche à diffuser le secteur jeunesse soumis à l’idéologie dominante.
Geneste Philippe
(1) Voir Julie Clarini, « Biographie de al biographie », Le Monde, 25/10/2013._ Escarpit, Denise, « La littérature documentaire » dans La littérature de jeunesse. Itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, p.340_ (3) Cité par Julie Clarini op. cit.
*
Solet Bertrand, Jean Moulin, héros de la Résistance, édition Oskar, 2013, 98 pages
L’auteur nous plonge au cœur de la Seconde Guerre Mondiale comme dans un roman.
Grâce au dossier documentaire placé à la fin du livre, il est possible d’avoir une vue d’ensemble sur les événements de la guerre et d’éclaircir si besoin certains épisodes de l’histoire en relation avec la résistance menée par Jean Moulin.
De manière palpitante, le livre retrace les luttes que Jean Moulin a menées pour la liberté. Au printemps 1940, à peine un mois après la déclaration de guerre, le camp allemand est déjà aux portes de la ville de Chartres. C’est une guerre « éclair », faisant fuir la population sous les bombardements.
Jean Moulin, jeune préfet à Chartres, doit faire face à l’afflux de réfugiés, mettre en place une nouvelle organisation tenant compte des coupures de téléphone, d’électricité et d’eau. Son premier combat fut de refuser de signer un document accusant les tirailleurs sénégalais d’avoir massacré la population, alors que la cause réelle était les bombardements commis par les allemands. Non sans dommages (torturé), Jean Moulin obtient gain de cause, mais révoqué de ses fonctions, a l’interdiction de quitter la France. Il entend l’appel à la Résistance du Général de Gaulle, le 18 juin 1940, depuis Londres.
Commencent alors ses actions rusées pour échapper à la surveillance des Allemands : obtention d’un passeport, voyage en train jusqu'à Lisbonne, puis en hydravion jusqu'à Londres.
Lors de sa rencontre avec le Général de Gaulle, il obtient son soutien et des moyens pour mettre en place la résistance sur le territoire français. Une liaison radio est établie en permanence entre la France et Londres. Lâché en parachute en France, il mène ses actions, prenant des risques.
Parmi les résistants un traite dénonce Jean Moulin. Il est à nouveau torturé par la Gestapo, mais cette fois il ne s’en sort pas. Cette biographie-roman historique est émouvante. Elle rend vivante L’Histoire !
Laurence Ballanger-Drumea

Honaker Michel, Beethowen, la symphonie du destin, éditions Rageot, 2013, 190 pages, 6€90
C'est avec beaucoup de compassion que l'on découvre dès le début le quotidien assez difficile du jeune Ludwig. Maltraité par son père afin de devenir un musicien brillant qui hériterait de sa place de musicien à la cour, le jeune talentueux ne se doute pas que son talent le portera des années plus tard jusqu'à Vienne et que sa renommée atteindra celle des géants tel Haydn et Mozart. Le livre raconte la vie du compositeur qui a bousculé les habitudes musicales de l'époque en ouvrant les portes au romantisme, dans l'Europe occidentale tourmentée de la fin du dix-hutième siècle. C'est une biographie très agréable à lire, qui nous fait vivre de l'intérieur des moments de la vie privée du génie tout en donnant un aperçu de l'histoire qui était aussi à un moment charnière. L'on accompagne donc le maestro sur plusieurs décennies, en apprenant les genèses des grands chefs-d’œuvre et surtout la triste vengeance du destin: la perte progressive mais irréversible de son audition.
Mircea Drumea

De Panafieu Jean Baptiste, Léonard de Vinci, Rêves et inventions, illustrations de Ludivine Stock, Milan, 2012, 52 p. 12€
Quel bel ouvrage que celui-ci. De Panafieu et Stock proposent un parcours en image de l’œuvre de l’artiste et scientifique italien. Ils privilégient le travail scientifique, celui d’ingénieur et d’inventeur de Léonard de Vinci, ce qui fait l’originalité de ce volume et le rend indispensable parmi l’ensemble des ouvrages qui l’évoquent en éditions pour la jeunesse. Le texte est aisé à lire, à partir de 10 ans. Les auteurs font état des schémas, des croquis, des figures consignés dans des carnets et dossiers par le créateur. En même temps, ils s’intéressent au rapport qu’entretient Léonard de Vinci avec la langue (il n’écrit pas en latin contrairement aux intellectuels de son temps, mais en toscan), ils donnent des éclairages sociologiques et historiques pour situer les préoccupations du personnage dont ils font la biographie scientifique.

Baussier Sylvie, Léonard de Vinci. Illustrations de Olivier Nadel et Xavier Mussat, Nathan, collection Questions, réponses 8/10 ans, 2012, 32 p. 6€
Le texte est très simple, le dossier assez complet même si un peu convenu. Le prix attrayant permettra de faire découvrir un artiste et un ingénieur, dans le contexte historique où il se meut. On offrira cet ouvrage aux enfants plus jeunes, 8/10 ans.
La proximité des couvertures des deux ouvrages, celle de l’iconographie hors illustration bien sûr, rendent les deux livres chroniqués concurrents. Il y a certes l’âge visé qui diffère.

Honaker Michel, Mozart, une petite musique de vie, Rageot, 2013, 220 p. 6€90
On suit le musicien de sa naissance à sa mort en traversant son œuvre. Divisé en vingt-quatre chapitres, d’une moyenne de neuf pages, il permet une lecture aisée. L’écriture est simple, directe et le livre ne présente aucune difficulté. Mais c’est aussi un défaut car la vie est racontée trop superficiellement, sans parti pris de l’auteur ce qui nuit à l’intérêt culturel que peut porter une biographie. Ceci étant, c’est un ouvrage à recommander à toute bibliothèque et centre de documentation notamment pour les enfants dès 11 ans.

G. Ph.

27/02/2014

théâtre et vision du monde

Prévert, A perte de vie, Gallimard, collection folio junior, collection théâtre, 2013 (1ère édition 2000), 117 p. (dont un petit carnet de mise en scène), 4€90

Pour les amateurs de spectacles et de travail scénique avec les enfants et les jeunes, la compagnie métamorphose s'est attachée cette année à une œuvre de Prévert intitulée : A perte de vie, regroupant la pièce du même titre ainsi que d'autres textes à jouer. Par leur structure adaptable et ludique, ainsi que leur contenu original, nous avons été séduits.
Autour des textes du poète, le jeune  découvre le monde adulte et le scénarise.
Les saynètes proposées permettent de sortir du « drame de la vie quotidienne » et embarquent le jeune acteur dans un monde fantaisiste et alternatif à la rigueur des lois du vivant... Ainsi la vie et la mort deviennent-elles des personnages à part entière ce qui permet leur mise en scène symbolique qui va les opposer aux personnages eux-mêmes qui sont marqués du sceau de leur fonction sociale qui les rigidifie.  Seuls quelques-uns se permettent le luxe de prénoms et de caractères imprévisibles, criblant de la couleur de leur joie de vivre et de leur vision du monde la grisaille du commun des mortels.
Nous avons l'opportunité, ici de jouer sur ces deux nuances, dans le costume des protagonistes (noir,  blanc et gris, pour les uns ; couleurs vives pour les autres). La mise en scène a souligné les  traits sociaux par le jeu des déplacements : automatisés par moment pour les premiers et fluidité extrême pour les seconds.
Le travail de mise en forme de la représentation, celui sur les  couleurs, le jeu de l’expression corporelle exacerbée, ont cristallisé scéniquement la critique des formats sociaux stéréotypés. Ce fut un des axes principaux autour duquel  nous avons œuvré avec notre groupe.
La réalisation théâtrale, en tant que matérialisation de la représentation, suscite la mise en œuvre de  l'esprit inventif et critique de  la vision sans concession que Prévert projette sur  notre monde. 

Daniel Millo
Compagnie Métamorphose

Nota bene : signalons la parution de Prévert Jacques, Le Bel Enfant, petit carnet de mise en scène de Denise Schröpfer, Gallimard jeunesse, collection théâtre, 2013 (1ère édition 1984), 160 p. 6€30. L’ouvrage rassemble sept petites pièces écrites : Fantômes, Le Bel enfant, Un drame à la cour, Un réveillon tragique, Bureau des objets perdus, Le Pauvre lion, Le Visiteur inattendu

30/12/2013

Temps et récit

Alors que s’achève cette année 2013, le dernier blog annonce le premier de 2014. Une réflexion sur le temps qui passe et sur le temps qui vient imprègne sur la littérature. C’est ce que propose le blog d’aujourd’hui, cent cinquante quatrième de lisezjeunessepg

Revault d’Allonnes Myriam, Raconter des histoires, raconter l’Histoire, dessins d’Aurore Callias, Giboulées-Gallimard, collection chouette penser !, 2013, 65p. 10€50
Dans cette collection où rares sont les volumes décevants, la directrice de chouette penser ! propose une œuvre d’une très riche teneur. Ici, la clarté des propos ne se dément jamais. Le pédagogue y trouvera de quoi amorcer des discussions avec les élèves. Par exemple : « une vie n’est pas seulement vécue, elle demande à être racontée pour qu’on puisse saisir sa continuité » (p.57). Ainsi, si vous travaillez l’autoportrait en classe, l’enjeu va être à la fois d’éviter l’essentialisme et aussi le zapping compulsif. C’est faire comprendre que raconter sa vie, c’est convoquer les autres, donc d’autres histoires. Il ne s’agit pas de cultiver un moi égoïste, mais un soi c’est-à-dire le support le plus intime parce que sa qualité de troisième personne convoque la part collective sur lequel tout individu développe sa propre existence. Le linguiste Gustave Guillaume l’a suffisamment montré pour ne pas trop développer ici.
Un autre exemple, pris au domaine de l’orientation scolaire, dispositif scolaire et professionnel du tri social par la sélection des compétences, nous montrera la centralité de la réflexion sur le temps pour la compréhension de notre quotidien. Partons de cette remarque : « Nous cherchons dans le passé ce qui peut encore y être trouvé et pas seulement ce qui a été perdu » (p.55). Nous cherchons dans le passé ce qui peut encore y être trouvé, cela signifie qu’il s’agit d’une construction de soi, que nous prenons la mesure du collectif qui nous constitue. Dit autrement, « l’identité narrative » « est une identité construite dans le changement » (p.55). A l’inverse, s’appuyer sur ce qui nous constituerait de toute éternité (thèse innéiste de l’individualisme bourgeois à la base de l’orientation scolaire), relèverait de la démarche commémorative. Il s’agit d’une reproduction à l’identique d’un narré pour le conserver intact. Au niveau individuel, c’est une affirmation du moi dans toute l’étroitesse d’une identité invariable (livret scolaire des compétences individuelles, grille de la pré-affectation multicritère en orientation, plate-forme des vocations de Pôle emploi etc.).
Le parent comme l’adolescent trouveront matière à réflexion avec les évocations de la psychogénèse. Quand il prononce avant et après, l’enfant ne met pas en ordre temporel les événements ; il organise le récit des événements à partir de l’intérieur de chacun d’eux. C’est d’ailleurs pour cela qu’il aime les mythes qui, eux, précèdent anthropologiquement l’histoire. Un événement n’existe que par rapport aux autres. C’est pourquoi il faut acquérir les schèmes de relations pour réaliser les événements en histoire c’est-à-dire articuler les événements entre eux. Avant de participer à une intrigue, chaque événement est un avènement, un relief qui interroge l’enfant, ce qui du monde vient à (à-ven-e-ment) l’enfant.
Pourquoi, comme l’a montré Piaget, le sujet construit-il le temps à partir des schèmes d’action et de leur mise en interaction avec la construction de l’espace, de la causalité et de l’objet permanent ? Parce que c’est le fondement de l’histoire, diront les anthropologues, le fondement de la mémoire diront les psychologues, la mémoire qui est reconstruction par le récit d’une action et d’un espace vécu lors d’une expérience singulière du sujet. L’histoire du récit, avant l’histoire discipline scientifique, reconstruit un commencement, un milieu et une fin, bref, établit une perspective (1) qui pourrait être l’autre nom de la mise en intrigue et qui définit l’événement. C’est pourquoi nous partons immanquablement du présent pour nous souvenir donc évoquer quelque chose d’absent comme pour anticiper c’est-à-dire raconter le futur soit une autre forme d’absence puisque fait encore non arrivé et qui peut-être n’arrivera jamais.
On en vient, alors à s’intéresser à l’énigme de cet acte de raconter. Le récit de l’historien prétend à la vérité ; le récit de fiction prétend au vraisemblable : qu’est-ce qui leur est commun ? C’est l’acte de raconter et pour ce faire d’utiliser le temps. Est-ce le même temps ? Non. Le conte procède par avant et après ; le récit historique de l’historien procède avec le temps chronologique. Dans le récit de l’historien, le temps est chronologique alors que dans le conte il s’agit d’une durée, exactement comme l’est le temps de l’enfant avant qu’il ait construit le temps de l’ordre chronologique. C’est que la capacité de raconter précède le récit mis en forme temporelle (2). Prenons l’enfant. Avec l’avant et l’après, l’enfant ne met pas les événements en ordre temporel. Il organise le récit des événements en se centrant sur chacun d’eux, pris de l’intérieur (leur durée). Seule l’acquisition des schèmes de relation permettra de réaliser les événements en histoire donc de les articuler et avec l’acquisition des formes verbales de les exprimer.
Le dernier volet de cette réflexion portera sur la mémoire collective, thème sensible aujourd’hui où se multiplient les commémorations et des journées mémoratives en tous genres. Myriam Revault d’Allonnes excelle sur ce sujet du choix des faits qu’une société réalise pour les porter à la dimension d’événements. L’Histoire comme discipline scientifique refuse de sélectionner les événements pour pouvoir ex-pliquer le passé par les faits qui le composent. Mais les discours sociaux ont, souvent, une autre approche de la question.
Pour eux, est événement ce qui est retenu, n’est pas événement ce qui est maintenu en oubli. Dans le premier cas, menace l’excès de passé qui vient paralyser l’intelligence et la pensée car il le fait peser comme un fardeau : « il existe donc des abus de mémoire » (p.47). Dans le second cas, menace le manque de mémoire par le refoulement de ce qui dérange. Ces deux cas sont des écueils qui reposent sur la volonté de ne pas mettre en relation les événements entre eux, or c’est cette relation qui fait du temps révolu un passé c’est-à-dire un temps rattaché à l’aujourd’hui, au présent. Le passé est une reconstruction sinon une construction faite de relations où s’ordonnent l’ordre temporel (événements dans leur succession). Mais c’est au présent que s’opère cette construction donc en lien avec les projets de celui qui pense, du groupe social qui pense, en lien, donc, avec « ce que nous avons l’intention de réaliser » (p.46).
Geneste Philippe
(1) Séro-Guillaume, Philippe, Langue des signes, surdité et accès au langage, seconde édition, Paris, Papyrus, 2011, 224 p. – pp.193/203
(2) sur ce lien entre l’anthropologique et le psychogénétique voir Hervé Barreau, La Construction de la notion de temps, tome 1 la genèse anthropologique de la notion, Paris, Université de Paris X, 1982, 423 p.

22/12/2013

L'inouï

Ainoya Yulki, Sato lapin et la lune, traduit du japonais par Nadia Porcar, Syros, 2012, 62 p. 12€50
L’ouvrage rassemble sept histoires de Sato lapin. Le principe est de partir d’une idée poétique retracée par un texte prosaïque, simple servi par une illustration suggestive, élargissant le propos du texte vers la source poétique de son inspiration. Le lecteur passe de trouvaille en trouvaille, traverse un monde merveilleux, où le surréel est enfoui dans le réel. Le personnage lui-même est un garçonnet déguisé en lapin plus qu’un lapin, ce qui ajoute à l’ambiguïté du texte. Si l’expression d’histoire poétique avait un sens, nous dirions qu’il s’agit d’un texte simple servi par une illustration futée qui fait advenir la source poétique d’une histoire imaginaire.

Herbauts, Anne, Je t’aime tellement que, Casterman, coll. « les Albums », 2012, 64 p. 18€50
« Je t’aime » est un performatif qui n’a de valeur que dans la situation de parole. Chacun des termes prend son sens de la personne qui l’énonce, de la personne pour qui il est énoncé, en un moment, en un lieu donné. On peut lire l’album comme une tentative poétique de cerner l’amour par les élans illustratifs, les essais de couleurs, les ébauches de formes. L’amour serait alors un chemin fragile vers l’autre, représenté ici par le lecteur, par la lectrice. L’amour ne serait pas un concept, mais un lien, un lien ténu, qui colorie notre monde, l’embellit, lui donne sens, l’exalte et le déprime, selon les circonstances. L’album convoque des stéréotypes, le cœur d’artichaut, l’amour en chaussettes, tu me rends fou, je suis fou de, mais il emprunte aussi, plus ubuesquement, la voie de l’illustration du naturaliste, de l’explorateur, et manie le collage, le minimalisme. Alors, l’amour serait-il ce qui rassemble, met ensemble, noue, coud sans rapiécer ? L’amour dit quelque chose de la beauté que chacun, chacune porte en lui, en elle, du jugement de beauté que nous portons sur els êtres et les choses. Qu’est-ce-ce, alors, un album d’amour, sinon un livre où courent, dans tous les sens les sentiments, où les nuages du ciel s’assemblent avec le grille-pain du buffet ? C’est que « dehors, des phrases trop longues / et des émois de jeunes filles s’éparpillent », à moins que l’album ne soit qu’un exercice de style « je t’aime tellement que… »

Lefèvre Mathieu, Catalogue de l’espace, illustré par Saarbach Marie et Paurd Clément, Giboulées – Gallimard jeunesse, 2013, 96 p. 20€
Voici un ouvrage quasi inclassable puisque le genre du catalogue est peu présent en littérature de jeunesse. Nous sommes en 30 042 et « le célèbre catalogue de l’espace spécialisé dans les ventes par correspondance fête ses 200 ans d’existence au service des voyageurs intergalactiques ». On y retrouve sa gamme civile, sa gamme militaire et la gamme scientifique, chacune augmentée de nouveautés exceptionnelles. Pour nous, lecteurs et lectrices de l’an 2013, cet album est une invitation à s’imaginer dans le futur car si la poésie l’emporte, l’érudition sous-jacente est solide. La fantaisie plastique, graphique et picturale rencontre la précision du texte descriptif, toujours et souvent explicatif. Enfin il faut louer l’invention des désignations des objets, véritable dictionnaire de néologismes futuristes à mettre entre toutes les mains des petits et petites d’hommes et de femmes. Un chef d’œuvre du futurisme en jeunesse que les adultes vont s’arracher !

Annocque Pierre, Dans mon oreille, illustrations d’Henri Galeron, MØtus, 2013, 72 p. 12€
L’ouvrage est un exercice anagrammatique. Afin de ne pas perdre l’enfant, les lettres en gras dans la première partie du texte explicitent le mot employé en fin de texte. Les illustrations d’Henri Galeron relèvent du registre surréaliste tant au niveau du dessin que de la peinture. Les textes d’Annocque sont simples. Ils se laissent porter par l’imaginaire des sons et des lettres. Surviennent alors des sens inouïs qui imposent une vision étrange des choses et des situations que les illustrations de Galeron viennent renforcer par leur interprétation de grande liberté.
A l’heure où les imaginaires enfantins sont hachés menus par l’impérialisme des images sur écran, à l’heure où les expériences en écriture des enfants montrent un étrécissement de l’exploration imaginaire du monde au profit de représentations autocentrées, ce genre d’ouvrage prend une dimension d’utilité humaine. Sortir de soi implique de s’ouvrir aux autres et s’ouvrir aux autres signifient permettre à son langage d’éclore à l’air libre de l’expérience.
C’est que l’anagramme permet une lecture souterraine du monde, des relations aux êtres et aux choses. Il permet l’accès, comme Henri Galeron le laisse paraître, à l’inconscient.
La règle de construction que s’est imposée Annocque l’amène souvent à proposer des aphorismes loufoques, des maximes décalées, des mots d’esprit incongrus, voire des calembours. Le sourire s’esquisse à cet humour sans emphase. C’est qu’on ne construit pas l’amour de la langue chez l’enfant à partir de règles et de lectures superficielles : il y faut la lenteur d’un moment de langue. Il n’y a point d’instantanéité pour que naisse l’amour des mots, il y faut une pratique, une expérience. Et justement, le livre d’Annocque et Galeron permet de faire cette expérience, en imposant, par le texte, une attention aux lettres qui le composent et en imposant, par l'image à rechercher, la relation que texte et illustration entretiennent.
Nous ne pouvons qu’espérer être entendu : Dans mon oreille est un ouvrage de déstéréotypage, un livre qui donne des ailes pour oser dire après s’être nourri d’un lire qui délivre les mots de leur sens unique. Un sens unique interdit toujours au moins un autre sens…  Dans mon oreille est un recueil poétique contre la censure et l’autocensure. C’est un recueil pour l’émancipation des mots et donc de soi.
Geneste Philippe

14/12/2013

Les ambivalences de la figure de l'ogre

Agnès Cathala et Julie Mercier, La vie parfaite du Maharadja, édition Milan, 40 p. 14€                  4/7 ans

Dès la couverture, le ton est donné : richesse et abondance. Une multitude d’ornements et de motifs décoratifs aux couleurs or, émeraude et rubis entourent le portrait d’un prince aux yeux noirs fixés sur le lecteur. Il est justement question de regard dans cette histoire : le regard sur soi-même, le regard des autres sur soi.
Dans un magnifique palais doré, vit un Maharadja. Bien qu’il ait tout ce dont il désire, il recherche encore une chose : la beauté et la perfection. Ne la trouvant ni chez lui, ni chez ses sujets, il  s’est résolu à ne plus jamais les voir, ni même croiser son regard dans un miroir.
A ses yeux, trois animaux  sauvages de la jungle, le boa, le crocodile et le tigre représentent la beauté qu’il recherche. Il les invite une fois par semaine, leur offrant de fabuleux repas afin de profiter de leur présence sans craindre de se faire manger. Mais un jour, ces animaux mettent au point une ruse pour le dévorer. Ils prennent l’apparence d’une femme, réunissant en elle tous les charmes de la jungle. Le prince en tombe aussitôt amoureux. Au moment où les animaux reprennent leur forme et veulent l’engloutir, le prince appelle au secours. Heureusement pour lui, ses serviteurs accourent et le sauvent.
Finalement, le prince prend conscience qu’il ne tenait pas compte de la vraie nature des êtres, se fiant juste aux apparences. Il se privait ainsi de vivre en compagnie de ses semblables.
La fin du livre se focalise sur le sort des animaux. De la sorte, il semble que la portée de l’histoire perde de sa clarté.
Laurence Ballanger-Druméa

Delalande, Arnaud, Philomène et les ogres, Gallimard jeunesse-Giboulées, 2011, 48 p. + 1 CD, 22€
Voilà une très belle œuvre qu’il serait dommage de ne pas mentionner dans ces chroniques. Plein d’humour, par le texte mais aussi par les illustrations à la fois ténébreuses et vivement colorées, Philomène et les ogres relit le mythe de l’ogre pour lui redonner toute l’ambivalence qui le caractérise. Pour ce faire, l’auteur part de la situation du Petit Chaperon rouge, puis va introduire de multiples références Baba Yaga, Hansel et Gretel, mais aussi les romans de la geste d’Arthur avec le royaume de Logre, la légende d’Orphée et bien sûr, l’immense Gargantua de Rabelais. Mais l’album et le récit audio-phonique qui l’accompagne ne vaut pas que pour cela car Delalande crée une histoire qui va jusqu’au renversement de la perception de l’ogre et des ogresses. En effet, si la petite fille est faite prisonnière, si elle court le danger d’être dévorée, elle devient elle-même ogresse et donc étrangère à son propre corps. La fin du récit se finit bien, mais sans châtiment. Seule la réconciliation du peuple des ogres et des villageois peut clore le chapitre des disparitions. Il faut donc dépasser la dichotomie stéréotypée du bien et du mal pour entrer dans la réciproque compréhension des mœurs qui ne vaut non pas par l’apologie du différentialisme mais par le respect de chacun des peuples.
Le cédérom audio-phonique est en lui-même une œuvre, avec la mise en musique par David Chaillou et le chœur Aposiopée composé de trente enfants. L’orchestre est dirigé par Natacha Bartosek. On a peur, on frémit, on ressent l’insouciance puis al liesse de la fête gargantuesque de la réconciliation finale. Un vrai chef d’œuvre d’érudition tout autant que d’émotion.
Geneste Philippe
Lallemand Orianne, Au secours ! Un ogre glouton, Nathan, 2013, 14 p. 24€90
Voici convoqués Le petit Poucet, Les Trois Petits cochons, dans une grande pagaille graphique amplifiée par la multitude s fenêtres qui s’ouvrent au cœur des pages, des manettes qui font tourner les visuels dans les miroirs aux alouettes de la lecture. Les jeunes lectrices et lecteurs sont invités à aider Valentine à délivrer ses six frères de l’appétit ogresque si nous osons le dire. Et bien sûr, il y arrivera… Les petits dès trois, quatre ans adorent ce type déjanté d’univers de fiction. La peur, entretenue par la laideur des figures et non par le choc des surprises, y est tenue à distance par l’humour et le dialogue de l’héroïne avec le tout jeune lectorat invité à la suivre au cœur de la tanière de l’ogre et de l’ogresse.
Geneste Philippe


08/12/2013

La musique des livres

Naïve musique, collection de Naïve jeunesse, publie des CD et des livres CD pour enfants à côté de Naïve livre qui publie, elle, uniquement des livres. Les livres, que nous chroniquons aujourd’hui, ouvrent une nouvelle collection. L’intérêt du livre audio-phonique est de rejouer la lecture à l’enfant qui, on le sait, est essentielle pour le développement de son imaginaire. Le ton, le phrasé de la personne qui lit, apporte des touches nouvelles qui viennent enrichir la puissance évocatrice de l’esprit enfantin. En même temps, c’est  une éducation à l’écoute et donc une activité de l’attention qui sont développées.
Dès sa création en 1998, naïve, maison d’artistes et producteur de musique généraliste, a acquis la maison de disques auvidis, dont le catalogue jeunesse, de qualité, s’adresse aux enfants âgés de 0 à 8 ans. On y trouve des chansons, des comptines, des berceuses, des musiques d’éveil corporel, des contes, des fables et des opéras… Depuis 2002 l’objectif est de publier des disques sources d’épanouissement, de jeu, de découverte ou de détente pour l’enfant. Zut, Vincent Malone, Abel, Enzo Enzo, Bernard Giraudeau, Pierre Perret, Muriel Bloch, Pascal Parisot, etc. comptent parmi les artistes de naïve jeunesse depuis plusieurs années. A partir de 2005, Naïve a développé des disques enrichis de livrets soignés.

Amaury de Crayencour et Domitillle (raconté par), L’Ours et le soleil, illustré par Anna Emilia Laitinen, arrangements musicaux Baptiste Thiry, naïve éditions, collection « musique », 2013, 32 p. + CD 35’, 20€
Voici un très beau livre doublé d’un CD audio-phonique et musical. Il s’agit d’une lecture interprétative de L’Ours qui avait pris le soleil de Paul-Jacques Bonzon. L’intelligence de l’histoire repose sur une croyance selon laquelle dans le grand nord l’ours capturerait le soleil durant son hibernation. Le récit cherche à dénoncer la fausseté de cette légende par l’histoire de deux enfants peu sages, qui partent, entraînés par le renard bleu, à la recherche du soleil. Si les illustrations de la finlandaise Laitinen joignent les atours de la peinture naïve et du réalisme classique des la littérature de jeunesse, l’accompagnement musical des paroles de Crayencour et Domitillle plonge le lectorat / auditoire au cœur des émotions ressenties par les jeunes héros.
On s’achemine ainsi vers un heureux dénouement à travers une poésie du thème jamais laissée de côté.

Fisseau Serena(raconté et chanté par), D’une île à l’autre, illustré par Muriel Kerba, musique Olivier  Prou, naïve éditions, collection « musique », 2013, 32 p. + CD 35’, 20€
Le récit est une quête du sommeil et des rêves à travers chants et berceuses intelligemment mis en musique par Olivier Prou influencé par le jazz et le jazz vocal notamment. Muriel Kerba alterne graphismes et peintures, centrés sur l’héroïne. Les huit chapitres de l’ouvrage sont huit entrées poétiques dans l’univers du sommeil par un enfant qui refuse le départ de la mère lors de l’endormissement. Serena Fisseau a cet effet inventé des histoires à dormir debout, ce qui explique la succession des récits jusqu’au tout dernier où l mère s’endort dans le rêve de l’enfant… On l’aura compris, la composition est travaillée, le texte assonant pour faire résonner la chanson par-dessus les thèmes musicaux qui en appellent aux îles du Pacifique. C’est très bel album –CD audio-phonique.
Geneste Philippe

01/12/2013

contes et récits pour construire le monde

TRAORE Fouma, Nandiman, le brave chasseur. Contes du Burkina Faso, L’Harmattan, 2013, 57 p. + CD
Voici six contes burkinabais écrits et dits par le conteur, compositeur interprète Fouma Traoré alias Foum Moboh, né dans un village de Samorogouan au Burkina Faso. Les contes africains sont très proches de la fable. Ils explicitent leur fonction morale en vue d’enseigner une sagesse de vie. L’ouvrage, ici, allie la transmission orale et la perpétuation écrite d’une mémoire ancestrale.
L’écoute du CD est évidemment plus importante pour l’entrée de l’enfant dans l’histoire que la lecture du texte qui peut venir en second. Dans les deux versions, écrite et orale, l’ouvrage est remarquable. Il fait entrer le jeune lectorat dans l’ambiance d’une veillée dont Fouma Traoré donne des précisions liées à sa vie dans la préface en hommage à Tiemoko Ousmane qu’il a écrit pour cette édition : « cette expérience, je la retente avec vous à travers ce livre-CD ». A la salutation du chaleureux conteur stipule que « là où j’ai pris ce conte, je l’ai posé là-bas ». Par la parole ce « là-bas », est aussi bien ici qu’en Afrique, en France qu’au Burkina Faso. Le conte, voyage principal, vecteur du dialogue entre les civilisations depuis le fond des temps, a besoin de ces relais auquel l'édition destinée à la jeunesse assure une vie régulière, parfois, comme ici avec excellence.

BLOCH Muriel, Le Vieux Cric Crac, illustrations d’Alexandra HUARD, Syros, collection Paroles de conteurs, 2013, 32 p. +Cd audio-phonique20’
La conteuse Muriel Bloch revient sur un des premiers contes qu’elle avait mis en bouche. Il s’agit au départ d’un texte du recueil de Grimm que les frères Grimm avaient repris intégralement de la version donnée en 1849 par Heinrich Georg Ehrentraut, « Le Vieux Rinkrank ».
Des distorsions ont été apportées par le temps du conte, et la montagne de verre s’est transformée en montagne de sel, la caverne où se retrouve prisonnière la princesse devient une maison sale au fond de la montagne ; la ritournelle du vieil habitant qui se cache pour thésauriser son or qui disait « Me voilà, ici, pauvre Rinkrank que je suis / sur mes dix-sept jambes / sur mon unique pied doré / Dame Mansrot, lave-moi mes plats (ou fais-moi mon lit ou ouvre-moi la porte) » devient « je suis le pauvre Cric Crac / debout dehors sur mes tibias / mes vieux tibias dix-sept fois longs / ouvre le porte nom de nom ». Le dénouement diffère : dans le conte de Grimm, Tinkrank meurt alors que dans la version de Bloch, il a la vie sauve ; dans le conte de Grimm, la fille se rend chez son père pour obtenir vengeance, alors que dans le conte de Bloch, le père est mort. Dans les deux versions, l’être de la montagne perd ses gains. Enfin, le titre diffère, Rinkrank devenant Cric Crac, bien sûr par volonté de traduction dirait Muriel Bloch, mais on peut penser qu’elle prétexte de l’origine onomatopéique de Rinkrank pour user de l’onomatopée française proche cric crac qui sert dans les pays francophones à introduire les histoires merveilleuses des contes. Il y a là une volonté de déborder l’origine européenne pour s’ouvrir au monde.
Si la montagne est une prison de verre, elle est le miroir de la prison du père la princesse qui refuse de marier sa fille et veut le garder pour lui. De plus, il s’agit d’un univers inconscient, celui de la mine d’or et autres minerais qui fait penser que Cric Crac pourrait être un nain, même si l’illustratrice en a fait un homme sauvage.
Les illustrations d’Alexandra Huard finissent de réinterpréter le conte de façon moderne. L’univers des couleurs sombres domine, mêlant le monde souterrain au monde sur terre. Les paysages sont tourmentés et fourmillent de traits vivaces qui annoncent un grouillement de vies invisibles. Huard établit une connivence entre la barbe de Cric Crac et les torrents de larmes du père après la disparition de sa fille. Or, il s’agit de deux figures masculines, adultes, d’un monde voué à passer dans le cycle des générations. L’interprétation de Bloch est intéressante en ce qu’elle pointe que « l’obsession de la possession matérielle peut être antinomique avec les responsabilités paternelles » (1). Le désir de possession de sa fille par le père serait ainsi assimilé au désir de possession d’or de Cric Crac. On comprend dès lors pourquoi il faut au père possessif disparaître pour que sa fille devienne femme. Quand à la figure masculine de l’amoureux, elle vaut par la simplicité de l’amour et la force des sentiments résistant au temps. La figure centrale reste, toutefois, celle de la princesse.
Une belle interprétation, tant visuelle, littéraire qu’audio-phonique, une très belle édition. Un livre à recommander.
Geneste Philippe
(1) Marc Girard, Les Contes de Grimm. Lecture psychanalytique, Paris, Imago, 1990, p.73
NB On rouvera une édition érudite du conte « Le Vieux Rinkrank » dans Les Frères Grimm, Contes pour les enfants et la maison, édités et traduits par Natacha Rimasson-Fertin, Paris, Corti, 2009, deux tomes 513 p. + 665 p. – tome 2 pp.456/458.