Anachroniques

22/09/2024

Du récit initiatique et du récit de reportage

Voici deux albums, le premier destiné aux enfants et dont la fiction s’appuie sur l’état des lieux de la mer, le second à lire à partir de la préadolescence puis tous les autres âges, qui traite de l’exploitation des animaux (trafic de l’ivoire) et de la condition de travail et de vie dans les mines en Afrique.

 

PAVLENKO Marie, Lila et le baiser des mers, illustrations de Baptiste PUAUD, Glénat jeunesse, 2024, 44 p. 15€90

Les illustrations de Baptiste Puaud se répartissent en deux types. Celles des pages de garde, naturalistes, donnent à voir des poissons avec leur nom en légende. Celles qui accompagnent le récit prennent les doubles pages, pleine page, en crayonné de couleurs multiples au dessin mi-réaliste mi-onirique. Même si les illustrations doublent le récit, leur fonction d’exploration de l’histoire en est renforcée auprès du jeune lectorat qu’il soit lecteur, lectrice, ou non (mais on privilégiera l’achat du livre pour les enfants sachant lire).

Le texte de Pauline Pavlenko est riche et ne manque pas de jouer sur l’intertextualité : le baiser des mers est un clin d’œil au baiser du réveil dans le conte classique, ici il s’agit d’un éveil de la conscience. Lila qui subit le drame d’un naufrage évoque, évidemment, La Petite Sirène ; la reine des mers est une pieuvre qui, lors de son apparition, peut suggérer la pieuvre des Travailleurs de la mer de Victor Hugo, celle de Vingt-Mille Lieues sous les mers de Jules Vernes, voire, en éloignement thématique, La Reine des Neiges. De la racine des contes, le récit reprend la phase rituelle d’initiation. La figure de l’héroïne humaine a pour fonction l’identification de la jeune lectrice ou du jeune lecteur afin de renforcer le message de l’histoire car, comme dans un conte classique, une morale est au rendez-vous.

Une morale ? Non, plutôt une prise de conscience du danger que courent les organismes vivants de la mer, les poissons, bien sûr, mais les végétaux et le fond des mers aussi. Lila et le baiser des mers est à sa manière un Voyage au centre de la terre médié par un voyage au centre des mers. L’héroïne devra plonger jusqu’au plus profond des crevasses géologiques des fonds des mers pour ensuite, guidée par la reine des mers, refaire surface et peupler sa conscience de l’état du monde réel du milieu aquatique sur la planète Terre : un album qui rejoue le thème du récit initiatique pour le plus grand bonheur des enfants dès 5/6 ans.  

Le livre bénéficie d’une postface de Claire Nouvian fondatrice de l’association Bloom qui se mobilise en faveur de l’océan.

 

CORBEYRAN/BRAQUELAIRE/BASTI, Speranza. D’or et d’ivoire, éditions philéas, 2024, 64 p., 16€90

Cette bande dessinée repose sur un scénario rigoureux. Elle est animée par une volonté explicative et cherche à éviter la chausse-trape des paralipses (omissions volontaires d’information au lecteur) dans les dialogues, des planches allusives ou elliptiques dans le dessin. Le travail des couleurs, des points de vue, des cadrages, tout concourt à la compréhension directe des fondements de l’intrigue. Ainsi, Speranza. D’or et d’ivoire est-il un album qui fait découvrir au jeune lectorat le journalisme d’investigation autant qu’il en est une défense et illustration.

Contrairement à de nombreuses bandes-dessinées assujetties à l’idéologie dominante, qui rejouent la guerre froide et masquent par des mots comme « guerre juste », « démocratie », « liberté », des menées impérialistes notoires, la fiction de Corbeyran, Braquelaire et Basti, aborde avec les nuances nécessaires au réalisme du reportage la question du trafic d’ivoire depuis l’Afrique vers l’Asie mais aussi celui de l’or des mines tanzaniennes. Surtout, le trio n’omet pas d’évoquer les conditions de travail des ouvriers, les conditions de vie des populations des régions minières. Enfin, et c’est aussi une caractéristique notoire de l’album, le trio des créateurs refusent le manichéisme de la culture de masse venue des USA qui transforme en super-héros ou super-héroïne des personnages qui perdent ainsi toute étoffe pour se recouvrir de l’irréalisme de la propagande. Certes, l’héroïne, Speranza, réussit sa mission, mais d’une part elle ne la réussit que parce qu’elle est membre d’un réseau de journalistes d’investigation et d’autre part, cette réussite n’est que partielle, car les pouvoirs institués qu’ils soient ceux de grandes entreprises, d’États, ou mafieux connaissent les strates d’écrans servant de boucliers de protection à leurs agissements contre l’humanité, contre le vivant, contre la nature pour accroître les profits et les capitaux de certains. Speranza. D’or et d’ivoire est un album qui procède au fondement de sa trame thématique d’un regard critique sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

Philippe Geneste

 

15/09/2024

Thèmes buissonniers pour la rentrée des classes

HASSAN Yael, La Vie selon Raf. Une rentrée dys sur dix, Tom Pousse, 2023, 155 p. 13€

Ce livre oscille entre paralittérature et littérature.

De la littérature, il emporte avec lui une composition rigoureuse, où s’organise un faisceau de faits saisis dans la réalité scolaire des collèges publics. Le milieu de la bourgeoisie moyenne inscrit le livre dans une tradition de la littérature de jeunesse qui tend à camper ses personnages sur le terrain socio-économique de sa cible lectorale. L’intrigue est professionnellement menée par l’autrice, ménageant, dans la diégèse, des temps d’intensité qui soutiennent l’attention de la lecture. La narration vise l’identification du lecteur ou de la lectrice aux héros ou héroïnes et pour se faire emprunte la première personne ici, un jeune garçon entrant en sixième.

Cette narration à la première personne rend le vraisemblable friable tant elle s’évertue, par la volonté paralittéraire, à livrer des informations documentaires. Celles-ci portent sur des troubles nécessitant un projet d’accompagnement du narrateur-personnage et sur des dispositifs de différenciation pédagogiques. Le narrateur-personnage est dyspraxique mais aussi TDAH (Troubles du Déficit de l’Attention avec Hyperactivité) et son ami, Alex, est HPI (Haut Potentiel Intellectuel) : or c’est le narrateur-personnage, élève en classe de sixième, qui explicite ces troubles… Le discours littéraire simule alors le discours officiel de la différenciation pédagogique, utilisant adroitement pour cela les interventions des parents, la description des comportements professoraux, mais il faut bien avouer que la littérarité ne résiste guère à l’informationnel.

L’exigence de l’édition (« accompagner les enfants en difficulté d’apprentissage et/ou en situation de handicap ») est de s’adresser aux préadolescents et préadolescentes dyslexiques par une police d’écriture adaptée, par le confort des interlignes, et en utilisant un papier mat. La visée de la collection est de rendre accessible aux collégiens ces questions au centre de l’école inclusive, « école d’excellence » « ouverte à tous » diraient les autorités de l’école. L’autrice nomme les troubles, ne joue pas avec les euphémismes et, en cela, s’inscrit avec pertinence dans la ligne éditoriale d’AdoDys. Moins convaincant, toutefois, est le choix de présenter des élèves brillants (Alex est fortiche en tout, Raf obtient les félicitations du conseil de classe, Shaïna est excellente en français), des professeurs, hommes et femmes, tout d’un bloc, soit tolérants soit intolérants, de reprendre le discours dominant de la différence sans l’interroger selon la multitude des cas de figure liée aux origines sociales des élèves.

La suite des aventures de Raf est parue en juillet 2024, sous le titre La Vie selon Raf. Des vacances dys sur dix, Tom Pousse, 2023, 168 p. 14€.

 

SIMARD Éric, L’Enrequin, Syros, collection mini Soon, 2023, 41 p. 4€

La collection Mini Soon s’adresse aux 8-11 ans. La série Les Humanimaux relève en partie de la science-fiction en ce qu’elle exploite les explorations génétiques sur les êtres vivants. Dans la série, les humains sont les cobayes d’expériences de croisement entre le patrimoine génétique humain et celui de certaines espèces animales. Mais l’aspect scientifique s’arrête à cette généralité. En effet, ce qui intéresse Éric Simard c’est pour chaque humanimal, créature mi-enfant mi-animale, explorer une émotion, un sentiment. Chaque personnage est ainsi campé comme un type. L’enrequin est par exemple une créature soumise à l’agressivité et à la violence. Le cadre de l’histoire est celui d’un Centre des Humains Génétiquement Modifiés organisé tel un établissement scolaire.

Toute l’intrigue repose sur l’interrogation concernant la fatalité des réactions qui animent l’individu. Dans le récit de L’Enrequin, c’est une relation amoureuse qui va permettre de dépasser l’atavisme biologique.

Éric Simard est un auteur généreux, qui croit à la culture et à la lecture pour sortir les cerveaux enfantins et adolescents des stéréotypies de raisonnement.

 

ESCOFFIER Michael, Poulain Poulet Poussin, illustrations d’Ella CHABON, éditions des éléphants, 2024, 20 p. 13€

Ce livre au format (16 x18 cm), aux bouts ronds est approprié à la lecture par des petites mains. Illustré par un dessin stylisé, légèrement vintage, de couleurs vives sur un papier glacé, il propose aux enfants dès deux ans, entourés de leurs parents une histoire allégorique. Poussin, aimerait bien s’élancer dans le monde, mais l’éducation très protectrice de papa Poulet le confine dans son poulailler. Vient un jour où Poulet dormant, Poussin s’échappe et suit Poulain. Il va faire l’apprentissage des dangers, faire l’expérience de l’entraide, et ainsi s’ouvrir à l’autre autant qu’au monde. C’est un Poussin transformé qui revient au bercail où Poulet s’égosillait…

Allégorique, cette histoire animalière est toute proche du conte.

Philippe Geneste


08/09/2024

Dans la trousse buissonnière du temps, les crayons de l’école

MIM et BAJON Benoît, Oups, c’est la rentrée !, illustrations de Coralie VALLAGEAS, Milan, 2024, 32 p. 9€90

Le livre appartient à la collection « Je lis tout haut », collection spécialement conçue pour la lecture à haute voix par les lecteurs débutants du Cours Préparatoire. C’est l’histoire du premier jour de la rentrée des classes, à travers une professeure des écoles qui arrive en retard dans sa classe. Les élèves l’attendent et lui font un accueil chaleureux. Des conseils simples, pas trop nombreux accompagnent le jeune lectorat pour organiser sa lecture à voix haute, une lecture qui s’adresse à lui-même, à ses parents, à ses copains et copines, et à sa classe. Avec son format semi-poche, ses pages en dépliants, les illustrations réalistes de Coralie Vallageas qui suivent scrupuleusement le texte, les situations pleines d’humour du livre intéresseront le lectorat débutant surtout s’il est accompagné par un adulte pour discuter des modalités de la lecture soit, au fond, des modalités propres à l’expression du sens du texte.

 

DIEUDONNÉ Cléa, Le Soleil et toi. Découvre le système solaire, L’Agrume, 2024, 64 p., 14€

Tout le bien dit du documentaire précédent de Cléa Dieudonné, La Lune et toi. Découvre la force d’attraction (lire le blog du 23 juin 2023), ne peut qu’être renouvelé pour cet ouvrage de découverte du système solaire proposée aux enfants de sept à onze ans.

Le livre suit avec tout l’humour du dessin, la naissance du soleil, celle des planètes. Le jeune lectorat est alors invité à entrer dans le système solaire avec ses planètes intérieures (Mercure, Vénus, Terre, Mars) et d’explorer la terre du point de vue toujours astronomique. Puis le livre passe en revue les planètes du dehors (Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune) avec une explication des planètes gazeuses. Enfin, l’ouvrage retourne au soleil.

Vulgarisation scientifique soignée, clarté des exposés que renforce le travail d’illustration, intelligence de l’adresse directe au jeune lecteur ou à la jeune lectrice, l’impliquant ainsi dans le sens à construire. Comme le précédent, ce livre fera le bonheur des enfants, les médiathécaires et bibliothécaires et documentalistes auront à cœur de le présenter à leurs jeunes lectrices et lecteurs.

 

L’HOMME Erik, Ils Viendront. 1 Ce que voient les yeux, illustrateur, DE MARTINO Marcello, Jungle, 2024, 56 p., 13€95

Canicule, théories irrationalistes sur le climat, complotisme, trafic d’organes ou exploitation des organes oculaires, science-fiction, récit d’anticipation biomédicale, S-F avec extra-terrestres, thriller et suspense, le scénario d’Erik L’Homme entrecroise ces différents thèmes en une intrigue structurée par l’action qui mène vers le récit d’aventure autant que le récit d’angoisse. La composition est si serrée que la lecture de l’histoire est haletante.

Pour tisser la diégèse, l’auteur a choisi des personnages marginaux, deux adolescents. L’un, Lukas, est un cycliste slamer adepte de l’école buissonnière, libre comme le souffle des mots ; l’autre, Elma, est une boxeuse bercée par le rythme de chants libérateurs. Les deux sont bien dans leur tête, bien dans leur peau, surtout quand ils sont ensemble. La bande dessinée s’introduit dans le besoin d’autonomie des jeunes de cet âge, ne détestant pas recourir à l’humour dont la fonction est d’éviter de dramatiser le cours des événements pour mieux embarquer le lectorat sur les chemins du genre du récit d’aventure.

Il faut dire que l’étrangeté des événements qui mettent à mal la sagacité de l’inspecteur Grayharm, déroute par un univers étrange qui porte lectrice ou lecteur à se fier aux images et au texte. En période rentrée des classes mais aussi de reprise du travail, rien de mieux qu’une telle fiction pour faire retomber la pression du travail de classe ou pour se libérer des soucis journaliers du boulot et autres entraves administratives de la vie. L’écriture slamée ébouriffe les neurones pendant que dessins et couleurs épousent l’agilité du scénario en ajoutant du mouvement, par exemple en variant les points de vue. Texte et illustration réunis, on entend presque la bande son de la pop culture des années mille-neuf-cent-quatre-vingt / mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix. Et, peut-être, est-ce la problématique de la perception qui se trouve au cœur du projet éditorial des auteurs L’Homme et De Martino. Vu l’entrecroisement des thèmes relevé au début de cet article, il est tentant de s’attendre à un récit mettant en scène une politique de la perception.

Philippe Geneste

01/09/2024

Progrès et regrès dans la civilisation

KANE Patrick, Humain 2.0 Des premières prothèses à l’humain augmenté, Samuel RODRIGUEZ, Milan, 2024, 64 p. 14€90

La bionique se définit par la mise en relation « d’un élément artificiel à un organisme vivant par le biais de l’électronique ». Les prothèses externes ou les prothèses par implant (membres bioniques, prothèse oculaire, implant cochléaire, implant oculaire, pacemaker, exosquelettes – testés notamment par les militaires –, puces électroniques implantables, implants neuronaux, implants cérébraux) sont des apports majeurs pour les personnes atteintes d’un handicap physique. Mais s’en servir pour établir des records serait aller contre l’humanisme de la recherche scientifique éthique et s’orienter en faveur du dernier cri du capitalisme high-tech et des milliardaires à la tête de la croisade transhumaniste.

Saisis de ce point de vue, les jeux paralympiques fournissent une illustration en gros plan de la merveille des avancées de la science et de l’utilisation mercantile de la science. En effet, les discours officiels et journalistiques dans leur majorité, associent l’idéologie de l’inclusion sociale à l’exploit bionique et donc au culte scientiste des sciences œuvrant à la conception transhumaniste de l’homme augmenté. Le livre montre « comment membres bioniques et dispositifs implantables fonctionnent à l’heure des jeux paralympiques ». C’est que la fonction idéologique du spectacle sportif n’est pas que de dériver l’attention des peuples loin des conditions de vie réelle, elle est aussi de promouvoir les principes de base du capitalisme : la concurrence, la hiérarchie entre les êtres, la compétition, la loi du plus fort et l’élimination des plus faibles. Se greffant sur ces principes, la fonction idéologique se diversifie en une apologie de la partie de la science étroitement dépendante du culte de la performance et de la ritournelle du progrès de l’individu humain. La création en 2016 du Cybathlon, présenté par Kane et Rodriguez, montre combien est centrale cette idéologie de la performance et du record. Les performances, la valorisation des records individuels sont utilisés par l’idéologie pour réguler les débats sur l’utilisation des sciences et, par conséquent, d’empêcher un discours critique du sport de se faire entendre en faveur d’un investissement de la science pour la santé pour tous. La critique du sport exprimerait sous forme d’alternative : sport ou santé. L’idéologie sportive, elle, se nourrit du slogan sport et santé. Alternative ou faux lien de causalité additive, dans les deux cas, la critique du sport appellerait une critique sociale de l’accès égal pour toutes et tous à la santé et donc aux progrès de la science. Cette critique sociale ne peut faire bon ménage avec l’élitisme et le dogme de la compétition comme principe privilégié des relations humaines.

Le livre aborde ce sujet d’une brûlante actualité en interrogeant le passage de l’avancée des recherches en matière de prothèses, de compensation de handicap, grâce aux progrès technologiques et bioniques, à la tentation de remplacer des membres ou des organes par des « prothèses plus performantes » et en développant les implants cérébraux dont les implants neuronaux déjà utilisés dans les yeux bioniques : « Aujourd’hui, les prothèses bioniques peuvent changer la vie : on peut équiper les yeux, les oreilles, les bras, les jambes, voire le corps entier ». Une humanité augmentée, le serait pour qui ? Elle le serait pour quoi ?

Comme l’écrivait Hugh Herr, « la frontière entre le biologique, l’humain et l’artificiel se brouille, devient floue », le corps se concevant alors « comme un matériau malléable qu’on pourrait transformer à volonté ».

 

JUSZEZAK Eric, Erectus, d’après Xavier Müller, éditions Philéas, 2024, 104 p., 19€90

Ce roman graphique d’anticipation ou pour mieux le dire avec les pionniers français, roman de merveilleux scientifique, imagine dans le présent ou un proche futur, un accident survenant dans un laboratoire de recherche médicale et scientifique. Pour tout lecteur, la proximité de l’épisode politico-pharmaceutique du COVID donne une épaisseur de vécu à ce qui n’est qu’un rêve de fiction. Le virus généré par les chercheurs suite à une erreur de manipulation et à un trafic d’animaux de laboratoires, provoque une régression évolutive. Au début, l’OMS tait que l’espèce humaine est aussi touchée. Puis, face à la propagation du virus, une course à la montre s’installe entre son expansion géographique et la recherche d’un antidote, entravée par des décisions politico-financières. Quel avenir pour une humanité en régression évolutive retournant au stade d’homo erectus ? Mais aussi, et c’est un intérêt majeur de l’adaptation bédé dessinée de Juszezak, quelle attitude doit adopter l’humanité non touchée par le virus vis-à-vis des humains régressifs ? Les parquer ? Les éduquer ? les éradiquer ?

Le scénario est extrêmement bien structuré, les dessins classiques mais riches en détails, en changement de points de vue, avec une maîtrise structurante de l’art dessiné, les couleurs (dues à Degreff) servent le propos réaliste de cette projection qui loin d’être futuriste propose plutôt un récit d’un présent hypothétique… Qu’un retour de l’homo sapiens à l’homo erectus ne soit pas imaginable, n’empêche pas la bande dessinée de Juszezak de soulever avec pertinence l’hypothèse d’un rebroussement de la civilisation : les conditions de sa réalisation aujourd’hui sont présentes, un monde troublé, en guerre et au capitalisme en sa énième crise, où les dirigeants nationaux, internationaux et transnationaux s’ingénient à faire l’autruche.

Philippe Geneste

25/08/2024

Fêlures d’enfances

Parole de voyou

PANDAZOPOULOS Isabelle, L’honneur de Zakarya, éditions Gallimard, collection Scripto 2022, 259 p., 13,50 €.

Sur la première page de couverture de ce roman, le visage troublant d’un adolescent sort de l’ombre, laissant deviner seulement la moitié de son visage, de son regard, de son sourire. C’est que Zakarya dont l’histoire est ici narrée, se ressent comme « la moitié d’un ». La partie sombre, cachée, de son être est façonnée par l’empreinte de son père-patron, juste un géniteur et aussi son bourreau, prodigue de violence et de coups qu’il lui assénait dès son plus jeune âge, lors de rares apparitions, faisant de lui, Zakarya, un enfant battu, un enfant bâtard. C’est que lors de ces entrevues, cet homme voulait être seul avec Yasmina qu’il employait dans son entreprise, Yasmina, la mère du petit.

Racontée avec de nombreux détours dans le temps, celui de l’enfance, de l’adolescence, de son passé proche et de retours vers son présent, avec ces échappées du temps où se mêlent l’empreinte des lieux, l’histoire de Zakarya se façonne, se précise. Ainsi enveloppée par la tendresse de Yasmina, apparait son enfance dans un petit village du Morvan, qui, malgré les coups et l’exclusion paternels, va rester dans son souvenir un endroit propice au rêve. Apparaît aussi le temps de la Villa Curial dans le dix-neuvième arrondissement de Paris où avec Yasmina ils se sont installés lors de son adolescence, un temps et un lieu d’exclusion et d’exil jusqu’à son entrée dans un club de boxe dont il va devenir un membre apprécié et prometteur. Vient aussi le temps de son présent mutilé, la prison et son procès – car il est bien question de procès dans le roman qu’encadrent trois parties intitulées : « juger », « prouver », « condamner »… Zakarya sera jugé en effet, et condamné sans que rien ne soit prouvé sur son implication dans le meurtre de Paco Moreno, un camarade du club de boxe, il sera jugé seulement sur des présomptions et sur le silence insolent qui répond au racisme, aux préjugés des témoignages et des juges.

L’autrice, selon ses mots, vient défendre « ceux qui cherchent leur place (…) quand elle ne leur est donnée ni par leur histoire de famille, ni par la société si prompte à rejeter ceux qui vacillent. ». Sont dénoncés le machisme, le racisme, l’état inhumain des prisons tout comme l’idéologie de la compétition, le poids des traditions et de la religion. Sont convoqués, dans cette filiation, de beaux portraits de femmes : Yasmina, femme qui a payé chèrement sa liberté, Léonie, l’avocate avec sa figure et ses défenses magistrales, Zoé et ses fêlures, Aïssatou sous l’emprise des traditions…

Mais pourquoi Zakaria reste-t-il silencieux alors qu’il lui serait si simple de contrer les témoignages qui le condamnent ?

C’est que, bien plus qu’un roman noir, et bien plus qu’un roman social si magistralement écrit, L’honneur de Zakarya laisse entendre la voix de certains jeunes gens que l’on dit « moins que rien », que l’on dit « moitié d’un », eux qui, pour un souffle, pour une promesse, ont donné leur parole de voyou, leur parole d’honneur.

Annie Mas

NB : sur Isabelle Pandazopoulos, lire les blogs des 5/06/2016, 16/10/2016, 27/10/2018, 17/10/2021, 12/06/2022, 14/11/2022, 17/03/2024.

 

Face au vertige des colères

TOUSSAINT Emmanuelle, Qui s’occupe de Martha ?, Illustrations CECILE, Utopique, 2024, 40 p. 18€

L’enfance maltraitée, l’enfance attristée par des conditions de vie en famille où s’immisce la violence, l’enfance où pouvoir pleurer se fait en cachette, l’enfance en proie à la colère, au vertige des déséquilibres en tout genre, voilà le sujet de l’album soumis par les éditions Utopique au lectorat aujourd’hui. Il est écrit par une professionnelle qui connaît bien les foyers de l’enfance, les foyers d’accueil, et le circuit des familles d’accueil. Son interprétation esthétique est confiée à une dessinatrice peintre qui s’est plongée dans l’enfance privilégient des couleurs tendres, multiples, riches, jamais agressives, liée aux ambiances suscitées par le texte au fil de l’histoire de la petite martre, au nom limpide, Martha, dont les parents se déchirent à la maison… Martha va être prise en charge par des adultes, séparée de sa famille pour pouvoir se développer cognitivement, affectivement, sans les dommages des situations dont l’excluent les problèmes parentaux mais qui pèsent sur sa scolarité, sa vie émotionnelle et sentimentale.

Ce bel album, efficace par rapport à son objectif, est réussi en ce qu’il n’est pas un documentaire masqué en fiction mais propose un récit à motif d’enfance maltraitée. Reste à savoir pourquoi l’autrice a privilégié le récit animalier à l’histoire d’une fillette humaine ? Il est probable que ce choix tient à la volonté de mettre une distance entre le récit et l’enfant lecteur afin de faciliter à ce dernier la prise de parole sur le propos de l’album.

Philippe Geneste

NB : Sur le sujet de l’enfance maltraitée, et la vie en foyer d’accueil, lire aussi le blog du 18 février 2024

 

18/08/2024

Rêves en souffrance, comme mutilés. Corps et cœurs vibrants comme terres dévastées

Mukantabana, Adélaïde, Apaiser la mémoire. Conversation avec mon frère Jean, préface de Bruce Clarke, L’Harmattan, 2023, 234 p. 21€50

« Émigrer–S’exiler…Les mots m’inquiètent. Je ne t’avoue pas ce désordre. » (p.182)

Ici même, le 3 avril 2020, l’analyse du premier livre d’Adélaïde Mukantabana (1) s’achevait par cette longue remarque : Lorsque la lecture de son récit nous brûle les yeux et que l’émotion submerge, on peut l’interrompre – mais sans quitter le livre – retrouver au hasard la beauté d’une phrase, la force d’une pensée, que, pour la richesse d’une nouvelle page, on avait délaissées. L’art d’écrire d’Adélaïde Mukantabana, le souffle vibrant de sa poésie, le charme de ses narrations ignorent l’artifice. Son exigence de vérité, de clarté, tend la main à notre détestation du mensonge. Sans elle, notre besoin de connaître, notre volonté de comprendre, seraient floués, trahis, et nos consciences resteraient embrouillées.

Apaiser la mémoire (…), poursuit la quête en maintien de lucidité de L’Innommable (…). Mais alors que cette première œuvre s’inscrivait tout entière dans l’Histoire, Apaiser la mémoire (…) opère un mouvement d’approche du terrain intime de la souffrance. Cette conversation avec le frère mort est aussi conversation de l’autrice avec ces lambeaux que l’on nomme souvenirs et que l’autrice rappelle autant qu’ils l’appellent afin de les tisser, à travers le territoire perdu au temps présent, en tapisserie de mémoire, en re-présentation, au sens littéral du mot, de la vie. En effet, si « les souvenirs deviennent au fil du temps, des armes secrètes que les hommes gardent quand ils ont été dépouillés de tout », ils restent, dans leur pluralité, isolés et ne permettent à la personne qu’une reconstitution discontinue du passé ; or, sortir du traumatisme et de l’horreur, exige le retissage seul à même de construire (et non pas reconstituer) dans le continu de la vie les éclats des événements qui la tronquent, la brisent. Ce à quoi aboutit ce retissage, c’est la mémoire qui comble les trouées d’entre les souvenirs, pour faire vivre au présent ce qu’on ne veut pas être perdu.

L’écriture se livre ici, non à un rentoilage, mais à un retissage des blessures et des gouffres du perdu. Pour la dentelière d’Apaiser la mémoire (…), l’oubli n’apparaît pas comme susceptible d’advenir ; en revanche, est exigé nécessaire de combattre son travail de sape qui déconstruit, effiloche, lacère et troue l’existence. Certains définissent l’oubli comme le travail ordinaire du temps qui passe. Apaiser la mémoire (…) tendrait plutôt à le nommer perte de lucidité car c’est en conservant le lien présent au frère aimé mort que l’autrice veut annihiler le travail de déchirure propre à l’oubli.

Apaiser la mémoire. Conversation avec mon frère Jean prend l’instrument de l’écriture pour refouler déchirement et déchirure. L’écriture rassemble, dans l’instant, la présence de la vie partagée, pour se réapproprier ce temps brisé par le génocide perpétré à l’encontre des Tutsi.

Une telle œuvre intérieure bute sur les modalités de son expression. C’est que devant la parole de la rescapée se dresse l’immense difficulté à rapporter une réalité endurée. Or cette parole rescapée confesse aussi la nécessité de sortir de l’univers fantomatique, toujours susceptible d’évanescence, pour inscrire au présent de l’expression la vérité de ceux qui ne sont plus. C’est pourquoi, sûrement, Apaiser la mémoire (…) semble hésiter dans le genre à adopter :

- Le livre débute par une lettre où on retrouve la veine vibrante de l’écriture qui nous avait marquée dans L’Innommable (…) ; on retrouve aussi l’amour des noms et l’exploration des nominations qui donne lieu, par exemple, à une longue dissertation sur le changement de nom de la mère.

- Le livre, à l’intérieur de ce genre, quitte la plume épistolaire pour laisser entrer la réflexion, des bribes d’essai, le journal du dehors, le journal intime, l’écrit autobiographique, le portrait. Ici, c’est la douloureuse évocation des noms d’état civil avec la dialectique entre eux et les surnoms ou sobriquets, qui vient défaire le moule générique initial pour laisser un temps place au genre du souvenir. Là, des traductions de témoignages, ailleurs encore une chanson funéraire. Et quand le texte intègre en son entier un poème d’amour devenu chant de la Résistance, ne nous dit-il pas que la continuité mémorielle est un lent travail de nouement de ce qui est vécu, de ce qui est maintenu présent malgré l’absence, de cette mosaïque pour laquelle se donne la vie et dont la myriade générique n’est peut-être que l’imitation en sa signification de douleur.

Apaiser la mémoire (…) accompagne les interventions d’Adélaïde Mukantabana auprès des lycéens, et cet accompagnement est aussi l’indice d’un agir par l’acte d’écriture. Non pas qu’Apaiser la mémoire (…) soit une action ayant immédiatement effet sur la scène publique, mais c’est en cela qu’écrire opère dans l’amont et dans l’aval :

- dans l’amont, écrire c’est, par la mémoire, construire une continuité d’existence, c’est, par la mémoire, rattacher au présent ce que les génocidaires ont cherché à éliminer de toute scène, individuelle évidemment, nationale, internationale (jeu des complicités), collective, publique ;

- dans l’aval, écrire c’est appréhender ce que soi-même on peut être dans l’après : l’après de la brisure, de la rupture, de la fosse creusée par les éliminateurs qui sont aussi des éradicateurs de mémoires et des usurpateurs de représentations, l’après de l’émigration, de la séparation, de la dépossession. Et là encore, la prégnance de la nomination survient : garder le nom pour garder la vie. Et n’est-ce pas, au fond, garder en vie la parole de celui qui n’est plus ? La voix d’Apaiser la mémoire (…) se teinte alors de cette autre voix qui elle-même en a appelé d’autres, elles aussi qui se sont tues mais qui adviennent à la mémoire réouverte d’Adélaïde Mukantabana.

Annie Mas & Philippe Geneste

(1) Mukantabana, Adélaïde, L’Innommable Agahomamunwa, un récit du génocide des Tutsi, préface de Bruce Clarke, L’Harmattan, 2016, 406 p. 29€.

11/08/2024

Mer, plage et climat : des vacances pour la réflexion

SAILLE Marie, Laisse de mer, CotCotCot, 2024, 104 p. 12€

Voici un guide de la laisse de mer, cette « bande de débris déposés au gré des marées sur les bords de mer. » Le livre explore ces débris, soit débris naturels soit déchets issus de l’activité humaine. Le livre alterne une page d’écriture autant informative qu’explicative et une planche photographique. Celle-ci est documentaire en ce qu’elle permet au lectorat d’identifier directement le débris présenté par le texte, mais elle introduit aussi une dimension esthétique magnifiée par le petit format, son dos carré cousu-collé, sa couverture souple à rabats, son papier mat, agréable au toucher.

Le livre est donc aussi bien un guide à emporter sur le rivage de l’océan pour l’explorer et il est une aubaine pour le plaisir de lire et s’instruire. Livre pratique, livre de photographie, livre d’écologie marine. Bien sûr, l’ouvrage n’est pas exhaustif, mais il est riche, sa composition ne portant à aucune déception. Après la définition du cordon dunaire, de l’estran et de la laisse de mer, vient la succession des chapitres exploratoires : plantes et algues, crustacés, mollusques, autres (coraux, cténaires, échinodermes, poissons, squelettes, arrêts, larves et plumes), déchets anthropiques, enfin dune de débris.

Ce petit volume est une invitation à interroger le monde environnant, l’activité humaine dont la sienne propre. C’est un livre autant de « sensibilisation à la protection des bords de mer » qu’un recueil de découvertes de l’environnement des rivages océaniques. Respectueux du lectorat, il est écrit avec clarté, débrouillant ainsi des problématiques écologiques en les ouvrant sur des questions d’économie et de société. Esthétique, par le travail de la photographie et de la mise en place et de la mise en page des planches, Laisse de mer ne cache pas son désir d’être lu indissociable du pour le lecteur ou la lectrice du plaisir de le lire.

 

PITON Emmanuelle, Plage interdite, illustrations par Éric HÉLIOT, Glénat jeunesse, 63 p. 11€95

Mi-bande dessinée, mi-documentaire, ce livre est d’une actualité évidente. Il traite des risques littoraux, notamment ceux de la façade Atlantique. Il y est question d’érosion côtière, du trait de côte, de dune, de laisse de mer, du GIEC, de ganivelle, d’oyat, de végétalisation des dunes, de marée verte, de mascaret, de polder, de salinisation des eaux souterraines, de sédiments, de submersion marine, de digue. La seconde partie du livre est conçue comme un cahier de vacances sur les sujets abordés dans la première partie, ce qui est l’occasion d’un approfondissement des connaissances exposées.

La première partie, quarante-sept pages, n’est pas un documentaire, mais une histoire à matière documentaire. Sa composition repose sur un jeu de voix narratives qui rend vivant le propos en y tissant, par-dessus, une histoire toute entière tournée vers le but informatif du livre. La narration emprunte la voie du journal de bord, du dialogue, des planches dessinées, des images, qui se succèdent et s’épaulent. Parfois des fiches techniques explicatives ou informatives sont introduites.

Le livre, qui reste documentaire malgré tout, est bien conçu et l’on en tirera beaucoup de connaissances. Ainsi les préadolescents des régions du littoral océanique, trouveront bien des explications à ce qu’ils peuvent observer chaque jour, chaque saison et chaque année. C’est un livre adapté pour les collégiens.

 

AMATA-DION Iris, Horizons climatiques. Rencontre avec 9 scientifiques du GIEC, dessins, Xavier HENRION, Glénat, 2024, 320 p., 25€

En 2024, chaque mois apporte son lot de record de destruction de la planète, à commencer par la chaleur en hausse comme jamais : « il n’a jamais fait aussi chaud en plus de cent mille ans » (1) dit Carlo Buontempo (directeur du Service européen Copernius concernant le changement climatique). Or le changement climatique est la cause de cette chaleur qui entraîne des famines, la raréfaction des terres cultivables, l’engloutissement prévisible de nombre d’îles aujourd’hui habitées. Cette bande dessinée est un documentaire volumineux sur le Groupe d’Expert Intercontinental sur l’Evolution du Climat (GIEC), créé fin des années 1980. Le scénario est simple mais efficace pour présenter la complexité du fonctionnement du GIEC, son activité, son financement, les modalités pratiques de ses études, et pour aborder son histoire. La narratrice-personnage rencontre neuf experts : Valérie Masson-Delmotte, Christophe Cassou, Roland Séférian, Hervé Douville, Wolfgang Cramer, Virginie Duvat, Céline Guivarch, Henri Waisman, Jean Jouzel. Le déroulement des entretiens et leur ordre permet une présentation claire de l’enjeu climatique car l’ouvrage ne se centre pas que sur l’organisme du GIEC et c’est tout l’intérêt de cet épais documentaire en bande dessinée.

Et ce d’autant plus que les inondations se multiplient en Asie, en Europe et dans le monde, que les incendies ravagent des territoires entiers, de France, de Grèce ou de Sibérie, que des chaleurs s’envolent vertigineusement (le fameux « dôme de chaleur ») avec les famines (populations sahéliennes et sub-sahéliennes, celles du nord-est africain) qui s’ensuivent. Donc, l’intérêt de l’ouvrage est indéniable. Toutefois, quand l’avenir de l’humanité est en cause, la seule communauté scientifique ne saurait être convoquée. Or, comme l’écrivait Stéphane Foucart, c’est un travers des rapports du GIEC de s’accumuler sans entraîner la rupture de l’inertie des gouvernements, des décideurs. Ceux-ci s’appuient sur le GIEC qu’ils financent pour se dédouaner de toute action réparatrice et surtout de toute réorientation économique et sociale dans la marche de leurs économies. En revanche, point de débat politique et on peut s’interroger : « la science a-t-elle été tout ce temps utilisée plus ou moins inconsciemment par le politique comme instrument d’une manœuvre dilatoire ? » (2). L’ouvrage d’Iris Amata-Dion et Xavier Henrion n’aborde pas la question. Elle est pourtant au cœur d’une réponse qui se dirait démocratique au changement climatique et à la destruction accélérée des espaces naturels, donc aussi de tout le milieu du vivant dont l’espèce humaine est une des composantes, celle qui organise la mort à venir par la catastrophe généralisée rendant la planète invivable.

Philippe Geneste

(1) cité par Garric, Audrey, « La terre en proie aux canicules et aux inondations », Le Monde, 17/07/2024 p.6.

(2) Foucart, Stéphane, « À quoi sert le GIEC ? », Le Monde 5 & 6 septembre 2021.

04/08/2024

L’action du dire contre lieux communs et stéréotypes

DAVID François, Je l’ai pas fait exprès, illustrations Sylvie SERPRIX, mØtus, 2024, 48 p. 16€

L’album présente cinq situations où une petite fille fait une bêtise et s’en trouvant désolée s’en excuse par la formule « Je l’ai pas fait exprès ». Les illustrations de Sylvie Serprix allient un certain réalisme stylisé et un surréalisme que Lewis Carroll ne désapprouverait pas. L’histoire en vient à se coller aux couleurs, les objets singent l’action en cause, le décor englobe la problématique et ses personnages. Les couleurs sur papier mat invitent à la réflexion, alliant le sombre au vif tranché. François David joue de l’humour pour faire adhérer le jeune lectorat à a réflexion de vie que chaque situation appelle. Il est aidé en cela par les dix pages sans texte où l’histoire se raconte en dessins et couleurs.

Le texte interroge la formule toute faite qui sert à Louise, l’enfant héroïne de l’album, soit de justification soit d’excuse soit de repentir. Et puis, comme il y a juxtaposition de situations, identiques en leur thématique, la perte de ces sens par la formule vient interroger l’acte verbal de l’excuse entrainant le jeune lectorat à discuter du vrai et du faux dans l’attitude de Louise, c’est-à-dire de la sincérité ou de l’insincérité de sa désolation intime. C’est que « Je l’ai pas fait exprès » n’est pas un acte d’excuse mais une formule conventionnelle voire une formule de politesse où la justification l’emporte sur l’excuse elle-même et où, en tout cas, l’excuse n’est pas obligatoirement accomplie.

On retrouve, ainsi, dans cet album, un fil directeur des écrits de François David, celui de la réflexion sur le langage proposée aux enfants dès les premières lectures. Ici, ce n’est pas par le moyen de la poésie mais par la mise en place de situations liées à une formule figée dont Sylvie Serprix dresse l’espace du jeu. Jouer avec un lieu commun pour en déjouer les pièges et prendre acte du pouvoir du langage et de sa capacité à nous faire agir par lui-même. Et s’interroger : la parole peut-elle nous dédouaner de nos actions ?

 

LEWIS JONES Huw, Blaireau a très faim, illustrateur Ben SANDERS, Milan, 2024, 32 p. 12€90

Ce bel album, rythmé par un jeu de douces couleurs très variées, avec une unité double-paginale, s’adresse aux enfants petits, petits et plus grands, plus grands. Il est gai, drôle, tendre. L’humour ressort de la gourmandise de blaireau, le personnage principal, bien soulignée par des taches de myrtilles sur son pelage. C’est un album allégorique. La trame narrative passe de la satisfaction égoïste du désir au remord et à la repentance pour s’ouvrir, en clausule au partage c’est-à-dire à la réconciliation. Allégorique, l’album l’est aussi en ce que la dynamique de l’histoire repose sur l’honnêteté envers soi-même et envers les autres.

Mais, Lewis Jones et de Sanders ne se contentent pas de mettre en scène des relations interpersonnelles. Ils intègrent la dimension sociale plus large, grâce au personnage du hibou dont le langage est une litanie de proverbes, sentences, maximes populaires. Toutes engagent à vivre par ses actions et dans le respect des autres donc par l’ouverture à l’autre.

Un tel album se lisant avec le petit enfant, le rôle de l’adulte pour initier ce dernier à la lecture est facilité par la composition iconique (et textuelle en fin d’album) : il s’agira de repérer une balle au sein des myrtilles, la fameuse balle perdue par un des personnages… Blaireau a très faim est donc un récit à énigme et l’adulte peut demander à l’enfant de repérer des indices, de mener son enquête… Au final, la naïveté de Blaireau le gourmand suscite toute la sympathie du petit ou du plus petit, du plus grand ou de l’encore plus grand, qui lisent.

 

BENOIST Cécile, Qui Sont les LGBT?, illustrations d’Élodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2024, 125 p. 13€

Les études universitaires sur le genre ne cessent de reconfigurer les analyses sur le rapport au corps, à la société, à la sexualité dans tous les domaines de la vie, qu’elle soit familiale, affective, cognitive, sociale, économique, morale, artistique, religieuse. L’hétérosexualité est encore la norme dans toutes les sociétés, mais des minorités luttent pour des droits nouveaux dont quelque uns, dans certains pays commencent à naître voire ont été intégrés dans les législations nationales. Partir de ce que la société désigne comme pratique érotique déviante, c’est pénétrer dans l’ordre idéologique hiérarchique qui est à la source des répressions pour assurer la domination d’un genre sur un autre, d’une doxa morale contre les pratiques jugées déviantes. De plus, on sait que les inégalités de genre ont un lien avéré avec les inégalités liées à la couleur de peau, mais aussi, et malgré ce que certaines des théorisations du genre affirment, qu’elles sont ancrées dans les inégalités de classes. Pour toutes ces raisons, le « livre-guide pour se repérer dans les couleurs de l’arc-en-ciel » proposé par les éditions du ricochet arrive à point nommé.

Il permettra aux adolescents et adolescentes et aussi aux jeunes en âge de pré-adolescence de mieux comprendre certains débats de société, de mieux entrer eux et elles-mêmes dans ces débats et d’y intervenir. Le livre de Cécile Benoist et d’Élodie Perrotin est un formidable instrument pour rompre nombre de stéréotypes, pour débusquer bien des discours figés et manipulateurs. La composition claire et le langage simple mais précis, sont un vecteur de lutte contre l’incompréhension source, souvent, de discriminations et de violences.

De plus, grâce à ses mises au point diverses empruntant à l’histoire des mouvements de libération des mœurs, Qui Sont les LGBT? permet au lectorat de se situer utilement, de se reconnaître dans les dénominations et d’acquérir une pensée ouverte aux cultures dont les cultures dominées. À l’heure où la question de la valorisation des valeurs familiales, du « réarmement démographique », de la protection des mineurs, de la défense des dogmes religieux, ne cessent de se développer dans des contextes nationaux les plus divers, sous des emprises soit d’États soit des Églises soit d’institutions idéologiques et culturelles, Qui Sont les LGBT? et le bienvenu ! Alors que des États légifèrent en faveur de la discrimination et de l’homophobie au nom des valeurs traditionnelles à préserver, la question des droits ouverte par le quatrième chapitre trouve une résonnance assourdissante dans l’actualité.

Philippe Geneste

28/07/2024

L’écriture poétique et le récit pour la jeunesse

JUBIEN Christophe, Sur La Pointe des pieds, illustrations Laurent PINABEL, mØtus, 2024, 64 p. 13€

Est-ce un album ? oui, une suite de textes mis en images raconte à chaque double page une histoire courte. Est-ce de la poésie ? Oui, chaque double page est écrite en forme de vers, le plus souvent, et si ce n’est pas le cas, c’est un effet incontestable de la mise en page ; et chaque poème s’inscrit sur un dessin poétique qui fouille l’imaginaire du trait comme le poète fouille l’imaginaire des lettres.

Trente doubles pages se succèdent ainsi, qui pourraient être lues dans un ordre autre que celui proposé. Chacune des doubles pages se concentre sur une problématique soit, dans l’ordre de la succession paginale : l’observation, l’imagination, l’empathie, l’impertinence, la contemplation, la surprise, la fantaisie, le conte, la rêverie, la correspondance en surréalisme, la poésie tendre, l’automne, le chant, l’éthologie, le fantastique, la scène, l’humour, l’énigme, la tendresse, la poésie sociale, le végétal et l’homme, le souvenir, l’étonnement, la sympathie, le rire tendre, la fable, l’attention à l’autre, le trajet, la création tendre… beaucoup de tendresse, donc, et beaucoup d’humour présent dans la tonalité quand il n’est pas problématique de la création.

Dix-huit doubles-pages sont écrites à la première personne, signe de poésie. Dix doubles-pages sont écrites à la troisième personne, signe d’album narratif. Une double-page est pilotée par un nous et une autre par un on d’où la première personne n’est pas totalement absente quand sa présence dans le nous est obligatoire. L’écriture est poétique, d’une poésie humoristique, parfois proche de Prévert, drôle et impertinente. Les dessins, avec peintures et collages, soulignent cet humour et ne se gênent pas pour interpréter le texte plus que l’illustrer. Les fantaisies graphiques dessinent des mots amoureux de l’imagination autant que les mots appellent en significations gourmandes des fantaisies scéniques.

L’ensemble pourrait être qualifié de fanzine poétique dans lequel on entre sur la pointe des pieds pour trouver au final le pied marin et ferme de la terre du poème. Un album en partage qui prodigue mots et images pour soigner le développement des imaginations enfantines ou préadolescentes et autres tous âges.

 

ALBON, Lucie, De Pierre en Galet, Utopique, 2024, 32 p. 18€

Quel bel album que ce livre grand format aux dessins à dominante géométrique, très épurés mais léger d’humour et touchant de sensibilité. Les couleurs vives sont évitées, accroissant le sentiment de calme que nécessite la lecture. Quatre séquences narratives composent le récit. Le héros est un petit caillou, une pierre, qui veut devenir galet. La première séquence décrit son désir, la seconde la réalisation du désir et ses effets, la troisième, l’adaptation à la métamorphose et la quatrième est le prétexte à un prolongement possible et laissé libre à l’imagination de l’enfant lecteur.

Le genre du merveilleux est choisi, avec des pierres bavardes et aux comportements anthropomorphes. La profusion des transformations à l’œuvre induit un plaisir du dessin que les pages de garde se gardent bien de masquer. Tout au contraire elles invitent l’enfant à s’amuser, lui aussi, à peindre des cailloux. La lecture avec l’enfant est aussi l’occasion d’aborder la géologie et la transformation des pierres en sable, le schéma narratif ayant lui-même esquissé ce devenir mais ne l’ayant pas exploité… Pierre Galet avait un autre destin…

On retrouve aussi, dans cet album quelques problématiques tenaces des éditions Utopiques, celle de la différence de l’acceptation de la différence mais aussi de l’intégration-adaptation, bref, de comment, parfois, mener sa vie.

 

CORAN Pierre, à tire-d’aile, illustrations Dina MELNIKOVA, CotCotCot éditions, 2024, 24 p.10€90

à tire-d’aile est une histoire, la narration d’une rencontre. Mais à tire-d’aile par la disposition sur la page des mots, des syntagmes, est immédiatement identifié comme une poésie. à tire-d’aile raconte donc une rencontre poétique entre un poète et une libellule. Mais la libellule prend sens aussi de personne, d’objet d’un désir, elle prend sens allégorique comme dans une fable de tout ce qui vient et doit savoir être accueilli :

« je sors,

je la libère et

elle se perd

du côté des nénuphars »

Les illustrations accompagnent le texte, en l’interprétant plus qu’en le redoublant. Les peintures sur papier mat sont une invitation à l’attention et au silence. C’est le silence de l’espace, des blancs sur la page. L’œuvre de Dina Melnikova alterne les lointains et l’enfouissement dans des gros plans insistant sur le multiple qui vibre en nous contre une identité une qui ne saurait pas prendre avec soi ce que l’autre apporte.

à tire-d’aile est un conte plus à lire qu’à dire, un conte où les peintures et l’écriture se mêlent d’autant mieux, qu’il se lit plus qu’il ne s’écoute. Aux traits du dessin, aux tracés des peintures, crayons de couleur, découpages, aux effets de trame par Dina Melnikova fait réponse la mise en page des mots par Pierre Coran. Les mots, sauf les premiers mots, se dessinent en noir sur blanc, comme si la peinture et l’écriture, par respect des significations qu’elles portent respectivement, demandaient à conserver leur autonomie d’expression pour dialoguer en toute égalité de représentation. Et de cette rencontre sourd un éloge de la fragilité et d’un éphémère à savoir repérer. Cette sensibilité n’est-elle pas d’ailleurs celle de la confection éditoriale propre à CotCotCot ?

Philippe Geneste

Note additive : Sur Pierre Coran, lire le blog du 19 septembre 2010.

21/07/2024

contre les menées de haine et d'asservissement des enfants et des peuples

CAUSSE-GIBEL Rolande, Les Enfants d’Izieu, illustrations Gilles Rapaport, éditionsd2eux, 2024, 80 p. 22€ : ROSEN Michael, Prendre la route. Poèmes sur la migration, illustré par Quentin Blake, traduction de l’anglais par Clémentine Beauvais, Gallimard jeunesse, 2024, 176 p. 18€90

Le texte de Causse-Gibel, illustré par Gilles Rapaport, avec des encres et pastels de noir et de blanc en leurs effacements de gris, fut écrit en 1989 à la suite du procès de Klaus Barbie, responsable de la déportation et de l’assassinat des enfants d’Izieu. L’autrice a repris son poème pour en créer une nouvelle version appuyée par l’œuvre graphique fantomatique et expressionniste de Gilles Rapaport. L’album conjoint le tragique et l’ordinaire de la vie dans la communauté d’enfants, l’historique et la réflexion à mener sur le matériau mémoriel. Aujourd’hui où, quatre-vingts ans après la déportation des enfants d’Izieu, l’État d’Israël a entrepris le massacre du peuple gazaoui, le retour du texte poignant de Rolande Causse-Gibel dans les librairies rappelle que la mémoire ne s’enferme pas dans les frontières – qu’elles soient territoriales, religieuses, patriotiques. Le racisme est racisme quel que soit l’objet discriminé par les racistes, les discriminateurs, fussent-ils des descendants d’un peuple victime de génocide. Les enfants d’Izieu ont perdu la vie à cause d’un régime politique, le nazisme, qui niait à un peuple son existence dans ce que ce régime considérait son territoire exclusif. La nausée qui naît de ce crime est nausée de tous les crimes d’enfants du monde massacrés pour des raisons similaires de propriété de la terre. Déjà en 1904, Élisée Reclus écrivait : « La patrie et son dérivé le patriotisme sont une déplorable survivance, le produit d’un égoïsme agressif ne pouvant aboutir qu’à la destruction, à la ruine des œuvres humaines et à l’extermination des hommes. (…) Historiquement, la patrie (…) fut toujours un domaine revendiqué en propriété exclusive, soit par un maître unique, soit par une bande de maîtres hiérarchisés, soit, comme de nos jours, par un syndicat de classes dirigeantes. (…) Le vaste monde nous appartient et nous appartenons au monde. À bas toutes ces bornes, symboles d’accaparement et de haine ! » (1).

Justement, le recueil poétique de Michael Rosen, dans la traduction attentive qu’en donne Clémentine Beauvais, permet d’approfondir ce lien entre moment mémoriel soutenant une création et moment actuel de son activité productrice. Le recueil se divise en quatre parties. Les trois premières concernent des émigrés juifs polonais à Londres et la découverte par le poète des trous béants dans son arbre généalogique. Partant à la recherche des figures ou branches manquantes Prendre la route se fait, à l’instar du livre de Rolande Causse-Gibel, œuvre mémorielle à support historique. La dernière partie du recueil met en lien l’expérience familiale relatée de la Shoah et la situation contemporaine des migrations. Car depuis son apparition sur terre, et comme l’écrit Michael Rosen, « la migration est le grand récit de l’espèce humaine » (p.6). Le migrant n’est pas l’étranger, il est l’humain de filiation multiséculaire. Les dessins et peintures de Quentin Blake rendent compte de l’univers de Michael Rosen ou le renforcent, le confortent. Quentin Blake représente des êtres silhouettés, souvent en décharnement d’encre ou de traits graphiques, dans des atmosphères chromatiques d’opacité oppressante, figurant des lointains inquiétants, où le proche et le lointain sont allégoriques de la situation des sédentaires et de celles ou ceux qui fuient les guerres, les massacres, les dictatures, la misère.

Le choix du vers libre pour rendre compte des migrations produites par des situations géopolitiques contraintes est un choix évidemment allégorique, c’est aussi celui de Rolande Causse-Gibel dans Les Enfants d’Izieu. Mais il y a plus. L’autrice et l’auteur empruntent la voie de la poésie narrative. Celle-ci permet de rendre compte au mieux de l’actualité en cela qu’elle inclut l’implication du poète ou de la poétesse dans son dire. La poésie porte alors sa charge mémorielle sur le terrain de l’écoute du réel présent, les mots sont des témoins et les poèmes regroupés recueillent la réalité vécue des migrations en cours. Dans la préface à Prendre la route, Michael Rosen écrit : « ce qui constitue notre “chez nous” ne devrait pas, il me semble, être déterminé par des frontières nationales » (p.9). Que ce soit par une composition rivée à la chronologie de la tragédie des enfants d’Izieu chez Rolande Causse-Gibel ou que ce soit le regard anthropologique faisant « Reprendre la route » (titre de la quatrième partie du recueil de Michael Rosen) au poète après l’évocation de la tragédie historique des persécutés juifs (objet de la troisième partie « Migrants en moi ») de la seconde guerre mondiale, la poésie narrative se caractérise par la version au présent des acquis mémoriels et réflexifs. Rolande Causse-Gibel écrit en quatrième de couverture de la réédition de son œuvre : « En 2024, la transmission de la mémoire des victimes de la Shoah n’est plus centrée sur le drame de leur déportation et de leur assassinat par les nazis. Les acteurs de la mémoire s’efforcent de redonner vie à tous ces enfants, ces femmes, ces hommes, martyrisés parce que nés juifs ». Le présent est ce qui donne consistance à la mémoire, sinon celle-ci se dilue dans le spectacle cérémoniel. Et la migration contemporaine provoquée par le chaos du monde contemporain, dont les multiples foyers de guerre sont le symptôme de sinistre anticipation, est bien un fait humain du présent. Puisse la « poésie migrante » participer, au moins, à la survivance de la conscience humaine cosmopolitique, internationaliste, et donner vigueur au combat de la non-violence des peuples du monde unis contre tous ces chefs politiques belliqueux et leurs marchands de canon profiteurs.

Philippe Geneste

(1) Reclus, Élisée, « Le Patriotisme est-il incompatible avec l’amour de l’humanité ? » La Revue, vol. 48, 15 janvier 1904, pp.169-170.