Voici deux albums, le premier destiné aux enfants et dont la fiction s’appuie sur l’état des lieux de la mer, le second à lire à partir de la préadolescence puis tous les autres âges, qui traite de l’exploitation des animaux (trafic de l’ivoire) et de la condition de travail et de vie dans les mines en Afrique.
PAVLENKO
Marie, Lila et le baiser des mers, illustrations de Baptiste
PUAUD, Glénat jeunesse, 2024, 44 p. 15€90
Les illustrations
de Baptiste Puaud se répartissent en deux types. Celles des pages de garde,
naturalistes, donnent à voir des poissons avec leur nom en légende. Celles qui
accompagnent le récit prennent les doubles pages, pleine page, en crayonné de
couleurs multiples au dessin mi-réaliste mi-onirique. Même si les illustrations
doublent le récit, leur fonction d’exploration de l’histoire en est renforcée
auprès du jeune lectorat qu’il soit lecteur, lectrice, ou non (mais on
privilégiera l’achat du livre pour les enfants sachant lire).
Le
texte de Pauline Pavlenko est riche et ne manque pas de jouer sur
l’intertextualité : le baiser des mers est un clin d’œil au baiser du
réveil dans le conte classique, ici il s’agit d’un éveil de la conscience. Lila
qui subit le drame d’un naufrage évoque, évidemment, La Petite Sirène ;
la reine des mers est une pieuvre qui, lors de son apparition, peut suggérer la
pieuvre des Travailleurs de la mer de Victor Hugo, celle de Vingt-Mille
Lieues sous les mers de Jules Vernes, voire, en éloignement thématique,
La Reine des Neiges. De la racine des contes, le récit reprend la
phase rituelle d’initiation. La figure de l’héroïne humaine a pour fonction
l’identification de la jeune lectrice ou du jeune lecteur afin de renforcer le
message de l’histoire car, comme dans un conte classique, une morale est au
rendez-vous.
Une
morale ? Non, plutôt une prise de conscience du danger que courent les
organismes vivants de la mer, les poissons, bien sûr, mais les végétaux et le
fond des mers aussi. Lila et le baiser des mers est à sa manière
un Voyage au centre de la terre médié par un voyage au centre des
mers. L’héroïne devra plonger jusqu’au plus profond des crevasses géologiques
des fonds des mers pour ensuite, guidée par la reine des mers, refaire surface
et peupler sa conscience de l’état du monde réel du milieu aquatique sur la
planète Terre : un album qui rejoue le thème du récit initiatique pour le
plus grand bonheur des enfants dès 5/6 ans.
Le
livre bénéficie d’une postface de Claire Nouvian fondatrice de l’association
Bloom qui se mobilise en faveur de l’océan.
CORBEYRAN/BRAQUELAIRE/BASTI,
Speranza. D’or et d’ivoire, éditions philéas, 2024, 64 p.,
16€90
Cette
bande dessinée repose sur un scénario rigoureux. Elle est animée par une
volonté explicative et cherche à éviter la chausse-trape des paralipses (omissions
volontaires d’information au lecteur) dans les dialogues, des planches
allusives ou elliptiques dans le dessin. Le travail des couleurs, des points de
vue, des cadrages, tout concourt à la compréhension directe des fondements de
l’intrigue. Ainsi, Speranza. D’or et d’ivoire est-il un album qui
fait découvrir au jeune lectorat le journalisme d’investigation autant qu’il en
est une défense et illustration.
Contrairement
à de nombreuses bandes-dessinées assujetties à l’idéologie dominante, qui
rejouent la guerre froide et masquent par des mots comme « guerre juste »,
« démocratie », « liberté », des menées
impérialistes notoires, la fiction de Corbeyran, Braquelaire et Basti, aborde
avec les nuances nécessaires au réalisme du reportage la question du trafic
d’ivoire depuis l’Afrique vers l’Asie mais aussi celui de l’or des mines
tanzaniennes. Surtout, le trio n’omet pas d’évoquer les conditions de travail
des ouvriers, les conditions de vie des populations des régions minières.
Enfin, et c’est aussi une caractéristique notoire de l’album, le trio des
créateurs refusent le manichéisme de la culture de masse venue des USA qui
transforme en super-héros ou super-héroïne des personnages qui perdent ainsi
toute étoffe pour se recouvrir de l’irréalisme de la propagande. Certes,
l’héroïne, Speranza, réussit sa mission, mais d’une part elle ne la réussit que
parce qu’elle est membre d’un réseau de journalistes d’investigation et d’autre
part, cette réussite n’est que partielle, car les pouvoirs institués qu’ils
soient ceux de grandes entreprises, d’États, ou mafieux connaissent les strates
d’écrans servant de boucliers de protection à leurs agissements contre
l’humanité, contre le vivant, contre la nature pour accroître les profits et les
capitaux de certains. Speranza. D’or et d’ivoire est un album qui
procède au fondement de sa trame thématique d’un regard critique sur
l’exploitation de l’homme par l’homme.
Philippe
Geneste