Anachroniques

28/01/2024

Portraits en voyelles

ZUCCHELLI-ROMER Claire, DARGENT Nathalie, Oh, elle parle ! Quand les femmes sortent des tableaux, éditions Milan, 2023, 64 pages, 18€

Les deux autrices de Oh, elle parle, Claire Zucchelli-Omer autrice illustratrice et Nathalie Dargent, autrice historienne ont tissé leurs talents pour concevoir et créer ce magnifique ouvrage. Quel est leur but, leur désir, sinon de donner vie, donner la parole à des jeunes filles, à des femmes qui furent modèles dans des tableaux célèbres de l’Antiquité, de la Renaissance et de nos jours. C’est ainsi que douze visages féminins que l’on ne connaissait que silencieux à travers le Temps et l’Art se présentent à nous et se racontent.

Dédié aux enfants dès huit ans, on le découvre sous une belle couverture cartonnée, turquoise. Les petites mains seront ravies d’en soulever la première page, soulever le profil ciselé avec une grande finesse par Claire Zucchelli-Omeret, découvrir le portrait si connu pour l’harmonie de ses traits, pour sa douceur, son incitation à la tendresse et au rêve que fit Sandro Botticelli de Simonetta dans son tableau La naissance de Vénus. Comme pour les autres modèles choisis par les autrices, le profil ciselé se trouve en page de droite et le portrait se dévoile, avec le nom du peintre et celui du tableau, lorsque cette page est soulevée, tandis qu’en vis à vis, en page de gauche, Nathalie Dargent, par ses textes férus de sensibilité et d’érudition laisse parler le modèle féminin, le laisse raconter sa vie, son histoire, ses désirs d’émancipation… Quand le nom des modèles est inconnu, Nathalie Dargent leur offre une identité, une existence en s’inspirant d’évènements historiques et d’expériences sensibles.

Mais il est temps de laisser aux enfants comme aux plus grands le plaisir de découvrir cet ouvrage si original, propice à les sensibiliser à l’art et à la lecture/écriture en empathie.

Annie Mas

 

SPUCCHES Paulina, Brontëana, Steinkis, 2023, 216 p. 25€

Avec Paulina Spucches, autrice déjà d’une biographie audacieuse, Vivian Maïer (1), chez le même éditeur en 2021, l’art pictural, la recherche des cadrages et des points de vue, entrent dans la narration de la vie de la troisième plume des sœurs Brontë, Anne. Si Emily (1818-1848) avec Les Hauts de Hurlevent et Charlotte (1816-1855) avec Jane Eyre sont très connues, Anna (1820-1849) est oubliée, rarement citée dans les Histoires courantes de la littérature anglaise, malgré ses deux romans Agnes Grey et, surtout, Le Locataire de Wildfelt Hall. Comme elle l’avait fait pour Vivian Maïer, Paulina Spucches ne vise pas tant la vérité biographique que la vérité psycho-biographique de l’écrivaine, héroïne de Brontëana.

Revit dans des planches impressionnantes par la peinture, la composition et les tonalités, cette première moitié du dix-neuvième siècle dans les landes britanniques, au sein d’une famille unie dont le père est un pasteur anglican affecté pour une bonne partie de sa carrière dans un presbytère à Haworth. La mort rôde sur cette famille, dont la mère meurt en 1821, les deux filles aînées, meurent en 1825 âgées respectivement de 11 et 12 ans. Anne, Emily et Charlotte avec leur frère Branwell jouent très jeunes à inventer des sagas dont on connaît Légendes d’Angria. On suit les filles, à la sensibilité exacerbée par la création littéraire collective et individuelle (le clan Brontë écrit aussi des poèmes) dans leurs études, puis en tant qu’enseignantes ou gouvernantes et la bande dessinée insiste sur leur retour régulier au gîte familial. Emily, Charlotte et Anne vont prendre un pseudonyme masculin afin de réussir à publier leurs créations romanesques. Naissent ainsi Ellis, Currer et Acton Bell, trois frères écrivains…

Paulina Spucches fouille la volonté créatrice d’Anne, les sources de ses romans, notamment celles qui président au second, Le Locataire de Wildfelt Hall. La peinture, lourde de matière, de Paulina Spucches, rend compte des révoltes intimes, des réactions courageuses, des tiraillements intérieurs d’une jeune femme qui cherche une reconnaissance sociale en tant que femme, qui se sent brimé dans ses élans créatifs par l’étroitesse de la morale de la société anglaise. Les couleurs profondes organisées sur la triade des fondamentales (rouge, jaune, bleu) sont subjectives autant que suggestives et non imitatives. Elles sont apposées sur des paysages figuratifs ou, plus rarement, sur des intérieurs orchestrés par une luminosité dramatisante. Ces peintures aspirent le lectorat vers un léger trouble qui est visualisation libre d’un mystère.

Ce fort volume fait découvrir au lectorat une modernité d’Anne Brontë dont les écrits effrayaient les convenances autant qu’elle heurtait l’immense majorité d’un milieu de lettrés dominé par la gent masculine.

Pour parfaire le bonheur de cette lecture, Paulina Spucches a inclus une relation de voyage sur les terres des sœurs Brontë, une chronologie fouillée de leur vie, des travaux préparatoires quelques reproductions de dessins d’Anne Brontë… Brontëana est un trésor rapporté sur el rayonnage de la bibliothèque par l’imaginative et talentueuse Paulina Spucches.

Philippe Geneste

(1) SPUCCHES Paulina, Vivian Maier. A la surface d’un miroir, Steinkis, 2021, 140 p. Lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 9 janvier 2022.

 

21/01/2024

L’enfance face à l’ennui et au rythme de vie

MONCHOUX Céline, Léonie s’ennuie, illustrations ZAD, Utopique, 2023, 26 p. 11€

Voici un bel album illustré de riches images colorées. Le choix des plans moyens pour la narration iconique apporte une grande douceur d’équilibre, bien apte à séduire les enfants lectrices ou lecteurs. Le texte, intelligemment composé, traite du caractère de l’ennui.

Trois étapes scandent l’histoire.

La première, correspondant à la situation initiale, voit une petite fille, Léonie, devant la télévision, fascinée par le divertissement programmé, passive et pourtant croyant faire quelque chose par le temps figé des émissions.

L’intervention de la mère qui éteint la télévision est l’élément perturbateur qui déclenche colère et ennui. La narratrice et son compère illustrateur explorent alors le sentiment d’une monotonie de l’existence qui envahit la petite fille. Le temps n’est plus que temps à tuer dans une rage de plaisir à rien : « Elle [la petite fille] ne sait pas quoi faire de tout cet ennui ».

S’ouvre alors la troisième étape. Léonie vagabonde dans le monde, dehors et ne tourne plus son énergie vers elle-même mais vers le milieu qui l’entoure… et qu’elle découvre. C’est par l’observation de ce qui se passe autour d’elle et notamment dehors, qu’elle apprend l’art, non pas du divertissement, mais de la distraction. Elle prend son temps, conquérant de nouveaux plaisirs, découvrant la joie.

 

GRANIER-DEFERRE Karine, Rien, Rien, Rien, illustrations Itzumi MATTEI-CAZALIS, A2MIMO, 2023, 32 p. 17€

Ce récit animalier met en scène le refus de son anniversaire par une petite renarde, qui se nomme, elle aussi, Léonie. Jeux de mots, de syntagmes et de phrases, exposent le drame des parents à la recherche d’une solution, car ils souhaitent quand même faire plaisir à leur fille. Mais comment offrir Rien ? Léonie se demande bien ce que c’est que ce rien quand les parents l’amènent dans une clairière où il n’y a rien.

Les traits graphiques, les couleurs, à l’encre, au numérique et au crayon de couleur, portés par la capacité d’observation et d’attention de la petite Léonie, suscitent alors l’éblouissement. Ce qui jusque-là était inaperçu se dévoile, ce qui était minuscule apparaît, ce que l’ouïe ne percevait pas se distingue soudain. L’univers inconnu où on ne voyait rien, où on n’entendait rien, se peuple de tout un tas de choses, plantes et animaux.

Rien, Rien, Rien est, pour l’enfant, une invitation à scruter l’environnement, le milieu, ce qui l’entoure.

 

CHAZERAND Émilie, Vite, vite !, Sandra de la PRADA, Milan, 2023, 40 p. 12€90

Cet album, plus qu’une histoire, pourrait être considéré comme un documentaire. La juxtaposition des scènes comme procédé de montage prend sens. Les parents de l’héroïne sont des gens pressés, stressés, ils écrasent les moments de transition pour imposer l’impératif des urgences qui se succèdent dans leur emploi du temps.

Les dix-huit premières pages exposent les effets sur une enfant d’une société gouvernée par l’urgence. De plus, à force de gagner du temps pour répondre à la tyrannie de l’urgence les parents oublient d’accompagner le grandissement de leur enfant. Puis viennent quatre pages de prise de conscience des parents sur la vie qu’ils mènent et imposent. Suivent alors dix-huit autres pages où sont narrées des situations paisibles, où les parents sont attentifs au développement de leur enfant, où l’enfant se délecte du temps commun. Durant cette troisième partie, le désir personnel s’exprime, l’enfant se sent libre, c’est-à-dire libéré du temps imposé.

La dernière réplique (« Alors on les mange “vite, vite !” et c’est terminé ») sonne comme une alarme. La perspective de vie paisible semble se refermer, sans certitude d’être poursuivie. Le rapport au temps est une lutte de chaque instant, un enfant grandit mal à flux tendu et, à vivre pressés, des parents s’absentent de la relation affective. La tyrannie de l’urgence menace de reprendre sa mainmise sur la vie. Ce serait, alors, la liberté dans la vie autant que l’intensité de la vie qui se verraient à nouveau écrasées.

On ne peut qu’espérer que cet album soit lu, et soit lu avec les enfants, pour que, dans les limites de son espace d’action, soit interrogé le rythme de vie de notre « société malade du temps » (1).

Philippe Geneste

(1) Aubert, Nicole, Le Culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Flammarion, 2004, 376 p.

14/01/2024

Colette ou l’écriture en volupté

« Elle est devenue cette écrivaine hors du commun, étrangère à tous les “ismes” de son époque, celle qui va donner naissance à l’autofiction moderne, avec ses mensonges »

Marie-Florence Ehret Colette la scandaleuse, oskar édition, 2023, p.72.

 

Alors que vient de paraître de Marie-Florence Ehret Colette la scandaleuse, oskar édition, 2023, 183 p. 18€95. Les membres de Lisezjeunesse.pg se sont entretenus avec l’animatrice du blog Annie Mas :

 Lisezjeunessepg : En 1900 Claudine à l’école est un grand succès. Le livre est signé Willy, qui est le pseudonyme d’Henry Gauthier-Villars dont les productions sont le fait d’un atelier. L’autrice du livre, cette fois-ci, est Sidonie-Gabrielle née Colette (nom de famille de son père). Il est entendu, dans la critique littéraire, que Claudine soit un personnage typique, mais de quoi ?

Annie Mas : Henry Gauthier-Villars employait des personnes pour écrire ses chroniques d’art, de littérature et ses ouvrages. Concernant le livre Claudine à l’école c’est différent parce que c’est un roman écrit par sa jeune épousée, âgée d’une vingtaine d’années, Sidonie-Gabrielle Colette (28 janvier 1873-3 août 1954). Il lui avait demandé d’écrire des souvenirs et Colette lui a remis ses feuillets. Ils ont dormi quelques temps dans un tiroir, puis Willy, les redécouvrant, les a publiés sous son nom…

Claudine est une jeune fille qui s’est élevée comme une sauvageonne, adorant la nature. Elle a acquis, mêlé d’une belle insolence, un sens critique très aiguisé de la société et donc de l’école.

 

Lisezjeunessepg : Gigi raconte comment une fillette élevée pour être une femme entretenue échappe au destin social que la société lui avait tracé. Gigi illustre-t-il un féminisme de l’autrice ?

Annie Mas : ce roman a été écrit durant la seconde guerre mondiale et s’inspire du monde des « demi-mondaines » du début de XX° siècle, durant ces années où Colette fréquentait les salons, sous la férule de son mari Willy. Peut-être a-telle tenté d’échapper, par l’écriture du roman, à ce présent guerrier pour s’inspirer d’un passé plus léger. Gigi, le personnage principal, arrive à déjouer, à force de volonté et de conviction, de pureté aussi, le marché putride où on voulait moisir son avenir. D’autres textes et romans de l’écrivaine peuvent témoigner du « féminisme de l’autrice ». Cependant Colette ne se voulait pas d’un féminisme politique. C’est dans son œuvre qu’elle prône l’émancipation des femmes. Son écriture est celle de la sensualité, du plaisir de vivre, du désir de s’échapper de toutes les convenances sociales et des préjugés.

 

Lisezjeunessepg : Ce n’est qu’en 1923 que paraît un livre signé du seul nom de Colette...

Annie Mas : Oui, c’est Le Blé en herbe. Ce roman dépeint l’initiation amoureuse d’un adolescent de seize ans par une femme plus âgée. Aux dernières pages, l’acte d’amour entre cet adolescent et la jeune fille amoureuse de lui, laisse cette dernière en grande déception.

 

Lisezjeunessepg : Colette a été danseuse, publicitaire, directrice d’un institut de beauté, journaliste, actrice, mime, écrivaine etc. Comment comprendre cette profusion de métiers alors qu’elle aurait pu vivre de sa seule plume ? Est-ce à dire que la littérature ne peut suffire à la vie ?

Annie Mas : N’oublions pas que Colette exerça aussi, auprès de soldats blessés en hôpital, les fonctions de soignante durant la première Guerre Mondiale, ce dont elle témoigne dans son ouvrage Les Heures Longues. Pour elle, la littérature était subordonnée à la vie, et non l’inverse. Et même quand elle ne publiait pas de livre, elle continuait à écrire. Son enfance, sa vie d’adulte, ses expériences sentimentales, ses diverses professions et son œuvre sont mêlées. Mime, actrice, danseuse, forment ainsi la matière du roman La Vagabonde. Elle fut souvent désargentée, et c’est pour cela, aussi, qu’elle a tenté des expériences professionnelles, comme celle de directrice d’un salon de beauté. Colette a parfois glissé qu’elle avait « plus de goût » pour la musique que pour la littérature. D’ailleurs certaines de ses œuvres ont été accompagnées de musique.

 

Lisezjeunessepg : Qu’est-ce qui préserve l’œuvre de Colette du vieillissement ?

Annie Mas : La vivacité de son écriture, sa poésie, et sa liberté d’expression. La générosité de son écriture aussi, qui nous permet d’entrer comme dans un jardin intime pour lire un de ses romans au parfum d’herbes sauvages, auquel se mêle parfois, dans certains écrits, une odeur de soufre.

 

Lisezjeunessepg : Quand on parle du travail d’écriture de Colette, on le caractérise, en général d’écriture féminine. Pourquoi ce qualificatif est-il si souvent employé à son égard ?

Annie Mas : Peut-être parce que l’écriture de Colette est d’une beauté charnelle dans son phrasé au rythme envoutant. Les évocations de la nature, des sentiments, sont parfois douces, parfois violentes, sensibles aux volutes et aux mouvements (rappelant peut-être son goût pour la musique et pour la danse) … mais est-ce l’apanage de l’écriture féminine ?

 

Lisezjeunessepg : Est-ce exagéré de prétendre que Colette a introduit la question du genre dans la littérature française ?

Annie Mas : Colette a vécu avec Missy qui était transgenre. Elle a eu diverses relations amoureuses avec des hommes et avec des femmes. Mais si elle s’inspire de ses expériences et de sa condition de femme, elle n’a pas introduit la question du genre. En revanche, cette question traverse son œuvre pour les lectrices et lecteurs d’aujourd’hui. 

 

Lisezjeunessepg : Quelle est la place de la mère dans l’œuvre de Colette ? Qu’en est-il, chez elle, du monde de l’enfance ? Et que peut-on dire du rapport aux animaux ?

Annie Mas : Le visage de sa mère, Sido, est très prégnant dans ses romans. Colette a transfiguré et magnifié celle qui a illuminé son jeune âge.

Si on ne peut oublier le magnifique L’enfant et les Sortilèges, qui lors de son adaptation au théâtre, fut mis en musique par Ravel, elle a surtout écrit sur l’adolescence ou sur l’enfance qui grandit : Le Blé en herbe, Claudine à l’école. Quant au rapport aux animaux, il est très important dans son œuvre (Le Dialogue des bêtes, le si troublant La Chatte, etc.) comme dans sa vie.

 

Lisezjeunessepg : Quel livre conseillez-vous à nos lectrices et lecteurs ?

Annie Mas : Les Heures Longues, Sido, La Vagabonde, La retraite sentimentale, Journal à Rebours. J’avais commencé à lire Colette vers onze douze ans avec Claudine à l’école que ma grand-mère possédait dans sa bibliothèque (réservée aux adultes). La fraîcheur du texte, son impertinence et l’irrévérence du style et du propos m’avaient conquise.

Mais l’on ne saurait trop recommander aux jeunes lectrices et lecteurs intéressés par l’œuvre romanesque de l’écrivaine de lire Colette la scandaleuse de Marie-Florence Ehret qui nous offre, par une écriture très vivante et très limpide, tout comme avec une érudition fournie, ce bel ouvrage sur la vie et l’œuvre de Colette.

Marie-Florence Ehret cite souvent Colette. Comme ainsi, ce passage venu de l’ouvrage Journal à Rebours : « Née d’une famille sans fortune, je n’avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main, et qu’en échange des pages que j’avais écrites on me donna un peu d’argent, je compris qu’il me faudrait chaque jour, lentement, patiemment, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. Un jeune lecteur, une jeune lectrice n’ont pas besoin d’en savoir davantage sur un écrivain caché, casanier et sage, derrière son roman voluptueux

Entretien réalisé en décembre 2023 et janvier 2024.

 


07/01/2024

Du nuage et du poème, pour un chant de l’humain lien

Massot Jean-Louis, Entre deux nuages, linogravures d’Olivia HB, éditions bleu d’encre, 2023, 80 p. 16 €

Avec Jean-Louis Massot, il faut savoir prendre son temps, surtout ne pas se laisser aller à l’évidence dans laquelle attire son écriture. La simplicité, la convivialité sont des permanences de l’écriture d’un poète qui s’adresse à ses lectrices et à ses lecteurs, qui les appelle et les invite avec un grand souci de ne pas les heurter, de ne pas les brusquer, de ne pas jouer à l’obscurité si courante dans la poésie contemporaine. Jean-Louis Massot, aimerait-on dire, veut être compris tout en ne faisant pas de concession au langage en proie à l’imaginaire. Il y a là un équilibre qui caractérise bien sa poésie. Entre deux nuages le confirme.

Un exemple : le recueil fourmille de mots peu usités, mais qui ne sont pas des néologismes : chapechuter, cabalette, solacier, déchaler, fringuer, brunette, murin, s’anordir, fouteau, tieulet, se dodiner, lenticulaire, astérie, moitir, fatuaire, menterie, ghazel, serfouir, toupiller, danser la carole, chévir de, s’abonnir, s’éventiller, s’oudrir, se musser, se panader, un frelampier, la dandinette, canceler… D’archaïsmes en termes spécialisés, de régionalismes en résurrection de mots enfouis dans l’inconscient lexical de la langue française, Jean-Louis Massot nous emmène au pays des nuages dont il est un joyeux connaisseur depuis son précédent recueil Nuages de saison (1). Et comme dans ce dernier, Entre deux nuages, fait dialoguer le texte du poète et une œuvre plastique. Il s’agit, ici de nombreuses linogravures d’Olivia HB qui font du nuage une sorte d’obsession figurative imprimant chaque scène, chaque acte, chaque objet convoqués d’après tel ou tel poème. Le dialogue qui s’installe avec la figuration imaginaire de la linogravure où tous les nuages sont rouges, instaure l’objet du recueil en problème d’écriture à résoudre. Quant aux poèmes, ils offrent des solutions qui posent à leur tour la question de comment parler des nuages qu’ils soient : Altostratus, Arcus, Castellanus, Cirrostratus, l’énigmatique Cotras, Cumulonimbus, Cumulus, Cumulus humilis, Fibratus, Flocus, Lacunosus, Nimbostratus, Pyrocumulus, Stratiformis, Stratocumulus, Virgas.

Durant ce voyage dans les airs, braqués sur ce qui s’y forme et s’y enforme, les yeux oublient le regard pour laisser pénétrer chez les lecteurs et lectrices la sensation du milieu qui les entoure. Les linogravures sont là pour rappeler tout un chacun à l’expérience ordinaire du monde. Le poète parle aux nuages, s’entretient avec eux, nous entretient de ses conversations avec ces mastodontes de l’éphémère et du versatile.    

Nuages de saison portait à s’interroger sur la destination des nuages, sur le rapport entretenu entre le poème et le nuage, sur l’autonomie que leur désignation tend à assurer quand, au fond, elle n’est que l’œuvre nominative des hommes. Entre deux nuages apporte quelques réponses et ouvre de nouvelles questions :

- Si le poème va vers ses lecteurs et lectrices, le nuage va sans destination précise. Mais ce qui rassemble le poème et le nuage c’est que tous deux font des « pas » (p.22) occupant ainsi un espace. Ils se configurent dans le ciel ou sur la page. Et l’un et l’autre semblent libres, libre de droit au marché pour le poème libre de mouvement pour l’autre dont l’adjuvant, le vent, est son compère. Mais s’il n’y a pas de destination précise, n’est-ce pas que compte préférentiellement l’entre deux ? Le poème serait ainsi incident à la relation entretenue aux mots par le poète et celle qui le lie au lectorat.

- La liberté intrinsèque du poème vient de ce que le poète ne l’écrit pas pour faire une déclaration. Le poème avance mot à mot en attente de ce que les mots font advenir, comme les nuages vont en attente d’un devenir de pluie, de soleil, de vent, de tornade, de calme souverain. Que signifierait écrire sinon être en attente du chant qu’Entre deux nuages convoque maintes fois à travers les oiseaux omniprésents dans ce recueil empli de voix qui trissent, zinzinulent, jacassent, craillent, grisollent ? Les oiseaux, seuls peuvent aller à la rencontre des nuages et leurs chants est peut-être l’écho du silence des passages nuageux dans le ciel observé.

- Les nuages, par leur jeu, combattent l’ennui du bleu du ciel comme les assonances et harmonies vocales du poème cherchent au cœur du langage la puissance expressive par laquelle les humains ont pu, su et voulu se lier. La poésie combat « la misère de mots » (p.19), elle écoute passer le nuage et entend venir le chant ; elle nomme (p.51), c’est peut-être toujours sa fonction ordinaire. Dans le foisonnement inouï des dénominations des nuages, le poète cherche des liens, établit des relations entre ce qu’elles désignent dans la nature et dans la pensée humaine. C’est un dialogue à continuer, à entretenir, comme on entretient un feu, comme Olivia HB et Jean-Louis Massot s’y emploient dans ce tête-à-tête ouvert aux quatre vents de la signification.

Quand Jean-Louis Massot fait œuvre de poésie cosmique, il nous propose d’entrer dans les mots, de renouer avec les mots inhabituels. La scène nuageuse est anthropomorphique, certes. Mais elle est aussi libératrice et le choix de formes et de compositions diverses des quatre-vingts poèmes en est la preuve. Mais il y a sûrement plus. Quand le nuage passe vient le poème. Quand le poème est écrit, survient la gravure. Ni le nuage, ni le poème, ni la linogravure ne sont la source, mais ensemble ils savent se ressourcer. Ce n’est pas un hasard si les différentes catégories de nuages suscitent des formes verbales créatives différentes. C’est une correspondance si savoureuse que la lenteur et le voyage soient communs aux nuages, aux poèmes et à la gravure qui s’offre avec eux pour en établir la partition !

Philippe Geneste

Note

(1) Massot Jean-Louis, Nuages de saison, photographies Olivia H.B., éditions bleu d’encre, 2017, 67 p. 12€

29/12/2023

Le livre comme art du cadeau

J’ai l’air, Réunion des musées nationaux – Grand Palais/Musée du Louvre, 2023, 32 p. 11€90 ; J’entends, Réunion des musées nationaux – Grand Palais/Musée du Louvre, 2023, 32 p. 11€90 ; J’ai peur, Réunion des musées nationaux – Grand Palais/Musée du Louvre, 2023, 32 p. 11€90

On louera une nouvelle fois ces initiatives éditoriales des éditions Rmn-GP qui associe un tableau ou le détail d’un tableau avec un sens (J’entends), une émotion (J’ai peur), une observation du visage (J’ai l’air). C’est d’abord une propédeutique au regard qui est proposé aux enfants. Mais ce regard est sollicité dans son activité de connaissance de ce qui est regardé. Les expressions s’appuient sur un lexique au registre simple puis progressivement plus difficile.

Documentaire sur l’art, chaque ouvrage propose quinze œuvres à découvrir. À chacune est associée un discours bref, introduisant à l’adjectivation (J’ai l’air), au récit à peine entamé (J’entends), à l’infinitif ou au complément de nom (J’ai peur). De ce fait, ces ouvrages relèvent du genre de l’imagier. Mais ici, l’imagination de l’enfant est sollicitée au-delà de son activité cognitive, vers son activité affective.

Proposant des livres à la fois imagiers, documentaires d’art, livres de premières découvertes, la collection L’art à tout petit pas enchante.

 

GALLISSOT Romain, Le Street art, illustratrice Maud RIEMANN, Milan, 2023, 40 p. 8€90

« Vivre, c’est de la bombe »

Miss Tic

Tout part de la trace laissée pour d’autres, exposée sur l’espace public. En 1970, aux USA, des personnes au chômage apposent leur signature (tag) sur les murs de leur ville. Certains graffeurs se regroupent. Les années 1980 voient l’expansion du mouvement qui renouvelle le graffiti. C’est à cette époque que Keith Haring se fait connaître. En France, les graffeurs utilisent le pochoir (Blek le rat, plus tard Miss’tik). La photographie fait son apparition parmi, les graffeurs durant les années 2000 avec notamment JR qui colle les portraits de personnes de la rue ou de populations déshéritées sur les murs.

Le volume présente quelques figures dont Miss Tic, JonOne, Bordallo II, Alëxone, Clet, Os Gêmeos, El Seed, Vinie, Bansky, Invader. L’ouvrage montre aussi le paradoxe d’un art de la rue quand il est pris par le code du marché de l’art, quand il est soumis à une démarche muséale tout en continuant à intervenir pour des causes sociales.

Si un tel ouvrage se trouvera dans toutes les bibliothèques et médiathèques, il est aussi un livre cadeau des plus pertinent, avec une présentation rutilante sur papier glacé.

 

LLENAS Anna, Le Vide, Glénat jeunesse, 2023, 80 p. 18€90

« Le gouffre dans lequel tu te pousses est en toi »

dit le sphinx à Œdipe dans Œdipe roi de Pasolini.

Réalisé avec du carton, selon la technique du collage et du montage des figurines créées en tableaux représentant des scènes à interpréter. Un texte très bref, oriente l’interprétation. L’album invite le lectorat au commentaire.

La force de l’ouvrage est de parler du malaise, du mal être, de cette sensation de « vide », ce sentiment de trou creusé dans sa vie où disparaît le bonheur d’être au monde. Toute l’intrigue va reposer sur l’accès à la compensation, c’est-à-dire à l’élaboration du processus mental et somatique menant à la compensation. Combler le vide en évitant les déviations maladives comme la boulimie ; boucher les trous, en évitant la frénésie consumériste de l’appropriation (achat) d’objets. Combler le vide, boucher les trous, donc, mais sans se perdre dans le vertige.

Une première étape va être de mettre des mots sur les sentiments, sur les couleurs, sur la musique et ainsi en venir à créer un autre monde, un monde à soi. Alors commence la recherche d’un fil où se dévide la vie. Suivre le fil n’est pas combler le vide, car la personne n’a pas à être colmatée comme un mur offert aux intempéries ; suivre le fil, c’est s’attacher, trouver une attache au monde aux autres, et ainsi, par l’attachement se découvrir soi.

Combler le vide, boucher les trous, ne sont pas des solutions puisque la vie est faite de désirs, que les désirs s’appuient sur le manque, et que le manque est une des formes du vide.

Avec cet album de grand format, bellement édité, Anna Llenas propose, aux enfants, une matière de fiction qui suit certains préceptes souples de l’art-thérapie. L’ouvrage permet à la jeune lectrice, au jeune lecteur, de réfléchir avec simplicité sur lui-même, sur ses sentiments maussades, sur la tristesse ou la déprime. Une belle réussite plébiscitée par la commission lisezjeunesse. Dans le vide, par syncope, découvre la vie, semble dire aux lectrices et lecteurs le personnage de l’histoire, la petite Julia.

 

PICHON Camille, L’Alphabet s’amuse, Milan, 2023, 26 p. 25€

Voici un livre qui pourrait servir de manuel, au sens littéral du terme, d’apprentissage complémentaire et ludique de l’alphabet. Chaque page, fort épaisse, demande la manipulation d’une languette (parfois deux) dont une flèche indique l’orientation (pousser, tourner, tirer. Actionner la languette fait pivoter un trait noir qui, en se jointant à un autre trait noir immobile vient dessiner une lettre. Ces traits sont surimposés sur un dessin aux couleurs douces bien que vives venant magnifier un dessin stylisé mais point abstrait. La lettre constituée par la manipulation de l’enfant, est l’initiale d’un mot qu’il s’agit de deviner grâce à l’illustration. Vingt-six mots sont ainsi à découvrir, qui sortent du milieu quotidien où évolue l’enfant. C’est pourquoi, cet abécédaire pourra être lu avec l’enfant dès 4 ans mais aussi encore, seul, par l’enfant de 6 ou 7 ans. L’enrichissement de son vocabulaire est une des fonctions des choix de l’autrice.

Contrairement aux abécédaires classiques, les lettres ne sont pas données dans l’ordre alphabétique : l’alphabet s’amuse… C’est aussi une invitation, pour l’enfant en âge de lire de retrouver l’ordre alphabétique en regardant se former chaque lettre sous l’effet de sa manipulation des languettes par l’enfant.

 

HÉDELIN Pascale, Le Grand Livre animé du vivant, illustré par Didier BALICEVIC, Milan, 2023, 26 p. 22€90

Dix doubles pages, toutes animées avec languette, rabat, roue, flap, glissière, accordéon ou pop-up, soit plus de cinquante animations font le tour du vivant pour des enfants de 4 à 9 ans. Y sont traités : la formation de la planète terre ; l’évolution des organismes vivants, soit une histoire de la vie sur terre ; la vie dans les jardins ; les mécanismes généraux du vivant et la différence avec le non-vivant, l’inanimé ; les différentes modalités de la naissance des êtres vivants ; leur développement au cours de la durée de leur vie ; le cycle de l’alimentation qui participe à l’équilibre nécessaire de la vie sur terre ; le langage des êtres vivants ; les cohabitations ; l’adaptation au milieu dont la ville. Le livre est d’une grande richesse explicative, d’une grande clarté. Il est informatif, s’appuyant sur une illustration précise bien que foisonnante. C’est une grande réussite, un livre à offrir avec la certitude de plaire aux enfants.

 

GOLDSAITO Katrina, Le Son du silence, Julia KUO, HongFei, 2023, 40 p. 16€50

Yoshio est un enfant dont on va suivre la pérégrination dans la ville de Tokyo. À peine sorti de chez lui, il est frappé par tous les bruits qui l’entourent et chaque page, chaque double page, rend compte par l’illustration et le texte de cette moisson d’onomatopées. Lorsqu’il rencontre une musicienne de koto, « musicienne du silence » (1), le voyage de Yoshio va prendre un tout autre tour, philosophique ou expérienciel, selon l’interprétation qui sera faite de la suite de l’album. L’enfant s’enquiert auprès de la musicienne du plus beau son et elle lui répond que c’est le « ma » c’est-à-dire le son du silence.

Mais où trouver le « ma » ? Les doubles pages d’images sont une indication, puisque l’image est muette, mais le lecteur de ses lèvres prononce ne serait-ce qu’intérieurement – on parle, étrangement, de lecture silencieuse – des sons… Comment, dès lors, ne pas voir le livre comme un manifeste de la lecture indécise ? De fiat, nous sommes, avec Yoshio, indécis dans notre lecture. De la pelote des situations dessinées et peintes avec réalisme, on tire certes tel fil d’une pelote notionnelle, mais c’est, une fois tournée la page, avec Yoshio entrant dans une autre situation, un autre fil sémantique que nous tirons et investie une nouvelle page. Le sens du silence échappe et s’échappe au fur et à mesure du voyage de l’enfant.

Si toute lecture est motivée par une recherche de sens, alors s’y enracine bien le passage par le silence. La désignation du silence matérialise un vide entre deux entités, un entre qui relie, met en relation. Le silence prend consistance quand Yoshio prend conscience de la durée entre émission et extinction de chaque bruit, quand il prend conscience de la relation qui les unit dans l’expérience pérégrinatrice que les tableaux imagés de Julia Kuo traduisent. Pour pleinement se verser dans le monde Yoshio saisit les interstices nichés dans ce qu’il ne percevait, jusque-là, que comme un discontinu sonore. Or, l’entre ou vide relève d’une audition coïncidente des sons entre eux soit une relation qui dissout le discontinu. Alors, il donne sens au monde qui l’entoure grâce à la liaison, à la relation, au « ma », au silence et à la conscience du silence. Le silence n’est d’aucun art en particulier, mais de tous, ce qui renforce la capacité de qui l’atteint, le comprend, d’entrer plus pleinement dans le monde.

Le Son du silence est un album poétique, une réflexion philosophique, tout en restant un album pour enfant qui l’invite à l’attention.

Philippe Geneste

(1) vers extrait du poème Sainte de Stéphane Mallarmé. On pense aussi à ce syntagme du poème en prose Le Démon de l’analogie : « Je fis des pas dans la rue et reconnus en le son nul la corde tendue de l’instrument de musique »

22/12/2023

Arpenter le monde pour une nouvelle ère

WANGGEN Willy, Fjord, HongFei, 2023, 48 p. 17€20

Fjord est un récit animalier, une fable, dont le narrateur principal est un oiseau, Catmarin. Il harangue mouette, cormoran, guillemot pour les inciter à regarder autour d’eux et déceler dans leur paysage habituel le grand livre de la vie. Chaque image est décrite par le texte qui repose sur l’analogie. Le discours de Catmarin invite donc à entrer dans le livre, dont l’album décline les composantes, et auquel le nom même de l’édition (HongFei) renvoie : « Su Dongo [poète chinois du XIe siècle] (…) comparait la vie à un “grand oiseau en vol”. L’oiseau s’envolant librement à l’est et à l’ouest, laisse des empreintes auxquelles le regard de ceux qui les rencontrent donne sens ». On peut donc caractériser Fjord comme une mise en abyme du livre pour mieux parler de l’attention nécessaire que demande la nature.

Le ton sombre des images, la famille des bruns et gris, forment les deux procédés utilisés par Willy Wanggen pour sortir de la perception ordinaire des choses et du monde ; Les illustrations refusent l’emphase, revendiquent la modestie de l’observation, ce dont rend compte la matité des pages et la couleur ainsi rendue profonde. Les lignes qui sont présentes sont autant de soutiens à la composition des doubles pages. La peinture et les collages laissent des traces graphiques où se fondent des signes entre symboles et libres idéogrammes.

Ce très bel album invite le jeune lectorat à sortir de la perception ordinaire des choses, de la traquer, même, pour outrepasser les impressions qu’elle laisse dans l’esprit.

 

CHAKANETSA Kim, Africana une histoire du continent africain, traduit de l’anglais par Laurence Gravier, illustrations de Mayowa ALABI, Milan, 2023, 96 p. 22€

L’ouvrage de grand format à la couverture magnifique, illustré avec sensibilité mais aussi avec une grande attention portée au texte, siège bien sûr dans le rayon des livres à offrir. Après une présentation générale du continent africain, le livre est divisé en cinq parties : l’Afrique du Nord, l’Afrique Orientale, l’Afrique Centrale, l’Afrique Occidentale, et enfin l’Afrique Australe. Pour chacune de ces grandes régions, cinq chapitres d’études portent sur : la chronologie, soit à proprement parler l’histoire ; les peuples et les cultures présentes, ce qui a entraîné des choix, évidemment, vu la richesse humaine et culturelle ; la vie sauvage et les paysages ; les artisans du changement et les célébrités ; enfin des instantanés qui portent sur la musique ou tout autre fait susceptible de reconnaissance par le jeune lectorat.

Le livre s’adresse aux enfants dès 9 ans et jusqu’à 13 ans. La commission jeunesse du blog, a choisi, unanime, la partie historique comme la plus intéressante. Ses membres, enfants comme préadolescents, ont tous trouvé que cette partie historique développée pour chaque grande région leur avait apporté des connaissances dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Le choix de Kim Chakanetsa consistant à parsemer l’ouvrage de choses attendues et de connaissances moins connues est un choix équilibré. Les parties « instantanés », « artisans du changement et célébrités » mettent en avant des personnalités qui sont susceptibles d’être connues par le jeune lectorat.

L’intérêt de l’ouvrage est de présenter l’Afrique moderne, celle du temps présent. Manque, toutefois, de ne pas faire état des guerres, des conséquences de l’exploitation des ressources naturelles par les différents impérialismes. Par exemple, la France n’est même pas citée dans le paragraphe qui évoque le génocide du Rwanda… Mais on pourrait multiplier les exemples. Cette pseudo-neutralité n’en est, évidemment, pas une. Elle omet de relier la marche de l’Afrique avec celle du reste du monde, ce qui réduit la compréhension possible de la réalité africaine, de ses régions et de ses cinquante-cinq pays.

Cette réserve faite, les livres documentaire, sur les peuples et la vie dans l’Afrique contemporaine étant fort rares, Africana, par sa dimension encyclopédique bien adaptée au lectorat visé, retiendra sans nul doute, parmi les beaux livres, l’attention.

 

GRUNDMANN Emmanuelle, Le Baïkal, lac des extrêmes, illustrations de Catherine CORDASCO, éditions du ricochet, 2023, 77 p. 17€

Le livre s’adresse aux enfants et préadolescents. Il est d’une édition soignée, avec signet et reliure cartonnée. Les illustrations réalistes ne manquent pas de poésie et soutiennent une érudition du texte clairement dispensée. La lecture suivie en est rythmée par des extraits de contes et de légendes. Cet ouvrage a émerveillé la commission lisezjeunesse car la richesse humaine et naturelle du lac est inouïe. Le livre emprunte les genres de l’écrit naturaliste, de l’écrit géographique, ethnologique, historique, géologique, scientifique (dont la limnologie), économique, géostratégique, écologique enfin…

Beauté du livre, intelligence du propos, sérieux de l’érudition, pluralité des centres d’intérêts touchés : un livre cadeau par excellence.

 

AHLLSBURG Chris Van, La Pierre Maléfique, éditions d2eux, 2023, 32 p. 20€

Chris Van Ahllsburg est un des grands noms de la littérature de jeunesse américaine. Cet album édité par d2eux date en fait de 1985. Mais, comme la plupart de l’œuvre pour la jeunesse de l’auteur, il n’a rien de daté. Le ton est celui du récit d’aventure et d’exploration maritime. Le genre est le journal de bord du capitaine du bateau Rita Anne. Le vraisemblable repose sur la présentation du journal de Randall Ethan Hope sous forme d’extraits. Les doubles pages aux crayons de couleur sont réalistes et les dessins s’ouvrent toujours sur des perspectives qui appellent ce qui vient.

Mais, comme toujours chez Chris van Ahllsburg, survient au milieu du réalisme un élément d’étrangeté inquiétante, un au-delà du réel qui en est peut-être un en-deçà. Le Rita Anne aborde une île non notée sur les cartes maritimes.

Commence le récit bref de l’exploration de l’île, de l’inconnu donc, et la trouvaille étonnante d’une pierre lumineuse. Celle-ci est si étonnante que les explorateurs la ramènent sur le bateau. L’équipage fasciné va se transformer, La Pierre maléfique devenant alors un récit de la métamorphose dont le narrateur seul échappe à la « malédiction ». Quelle malédiction ? Une régression animale de l’homme qui mènera le Rita Anne à sa perte. Le capitaine Randall Ethan Hope, ayant seul conservé la raison va, sur l’épave du Rita Anne rétablir la quiétude. Pour ce faire, il jouera de la musique et lira des histoires. L’équipage, alors, regagne son humanité après, toutefois, le sabordage du voilier et de sa cargaison maudite. La fin de l’album est donc un retour à un état d’équilibre confondu, semble-t-il, à un état de normalité. Toutefois, les hommes de l’équipage semblent conserver un « quelque chose » de leur régression temporaire… L’album est donc un récit d’aventure fantastique, dessiné avec un réalisme surréel, et qui interroge l’exploration comme emprise portée sur une terre du bout du monde. Il explore l’invisible comme les personnages explorent l’île mystérieuse et il interroge, plus que ce qu’on trouve durant l’exploration, ce qu’on en fait et, au-delà ou en-deçà pourquoi on y est poussé ?

 

COSNEAU, Olivia, Curieux comme une fouine, éditions Lagrume, 2023, 18 p. 14€90

Cet album tout en carton, avec ses flaps qui cachent les solutions des expressions laissées en suspension dans la page de gauche, est à la fois un plaisir de lecture avéré pour les petits et aussi une propédeutique aux expressions toutes faites dont use le langage commun. L’enfant découvrira ainsi : marcher comme un canard, être fort comme un taureau, être têtu comme une mule, être gai comme un pinson, manger comme un cochon, être fier comme un paon, être myope comme une taupe, être doux comme un agneau. Les illustrations de couleurs vives avec des aplats sont apposées sur des dessins tendant au géométrisme mais non sans fantaisies diverses. C’est donc un album didactique, si l’on veut, mais sans didactisme, juste une exploration du discours des expressions figées – figées pour l’adulte, mais pas pour l’enfant qui ne les connaît pas. L’adulte, accompagnant l’enfant dans la lecture de Curieux comme une fouine, pourra donc l’inciter à deviner l’animal désigné par l’attribut caché de la proposition. Il y a là une mine d’échanges et de découvertes pour l’enfant, mais aussi pour l’adulte attentif à la pensée et au langage des petits. Or celui-ci éblouit si peu qu’on l’écoute en accueil.

 

FRIOT Bernard, PAILLUSSON Aurore, Balade en Fromagie, illustrée par Thomas BAAS et Charlotte FRÉREAU, Milan, 2023, 96 p., 20€90

Voici une somme, un ouvrage explicatif autant qu’informatif, qui s’adresse aux enfants à partir d’une dizaine d’années. L’allégresse du style de Bernard Friot et la connaissance de la fromagère Aurore Paillusson, s’allient à merveille avec les illustrations drôles et aussi précises de Thomas Baas et Charlotte Fréreau. Tout est clair dans cet ouvrage. Le plan : Histoire du fromage, Lait cru ou pasteurisé ?, Fabrication du fromage, Économie et écologie, Manger du fromage, Fromage et santé, Les mots du fromage. Chacune de ces sept parties est divisée en plusieurs chapitres. Au fil des pages, la jeune lectrice, le jeune lecteur sont sollicités à observer par eux-mêmes certaines indications sur les emballages ; des recettes à faire sont proposées.

Surtout, l’enfant va retrouver certaines choses qu’il croit déjà connaître et s’apercevoir que l’observation superficielle d’une chose n’équivaut pas à la connaissance de ladite chose. La présence de la littérature apporte une respiration qui sied à l’appropriation des informations pointues. De plus, une bande dessinée s’intègre dans chacune des parties, non pour redoubler l’information, mais pour présenter des fermiers et autres professionnels de la chaîne fromagère, toujours choisis dans le cadre non industriel de l’agriculture. Le livre est donc aussi une introduction à la connaissance des enjeux écologiques.

Philippe Geneste


17/12/2023

L’offrande des histoires

Commençons l’offrande, que nous font les histoires, par un récit graphique :

GURIDI, Ö, CotCotCot éditions, 2023, 40 p. 15€50

Un récit sans parole qui s’adresse aux petits, aux moins petits, au tout jeune lectorat et, magie du récit graphique, maintes fois soulignée sur le blog lisezjeunessepg, qui se lit avec délice à tous les âges… Lire Ö revient à laisser vagabonder son interprétation, à susciter sa compréhension.

Une ourse ou un ours, contre sa nature, choisit de ne pas hiberner et de voyager. L’appel du voyage, la tentation du monde à connaître pour y puiser des savoirs. La démarche exige une déambulation solitaire afin d’étendre un espace de recueillement propice à la cueillette du nouveau, de l’inconnu. Mais elle exige aussi et avec une nécessité insistante, des rencontres, car tout savoir est une rencontre née de l’attention portée à ce qui nous entoure.

Or, être attentif récuse la passivité. L’attention fait ouvrir l’œil, suggère l’expérimentation et l’action. Dès lors, rien ne différencie plus l’attention de l’imagination. Créer des images, jouer des analogies, s’appuient sur l’attention portée au pensé, au perçu, au regardé, au senti. 

Reprendre le voyage, identifier le différent, s’identifier au vivant, s’émerveiller, se laisser. Le monde devient un miroir sur lequel glisse la curiosité qui, alors, dessine, construit des savoirs jusque-là à soi, inconnus. La conscience peut naître. Ö l’expérimente quand elle ramasse les déchets déposés sur le chemin du voyage, miroir d’une humanité âpre aux gains et individualiste.

Curiosité, voyage, rencontre, attention, faire attention, se connaître soi-même, conscience du monde, conscience de soi, : il est temps pour Ö de regagner la forêt.

 

BIESEN Koen van, Fermez la porte !, éditions Obriart, 2023, 36 p. 18€

L’album installe l’enfant, à qui on peut lire l’histoire dès trois ans mais qui s’en régalera en lecture autonome à un âge un peu plus avancé, dans une brasserie Bouledogue. Les personnages sont donc des chiens, deux chiens exactement, un grand et un petit, chacun assis, l’un lisant le journal Niche Matin et l’autre plongé dans l’écran de son ordinateur. Chaque fois que le lecteur ou la lectrice tourne la page, un vent se lève dans l’image et c’est toute l’histoire dérisoire, nonsensique et ubuesque qui se dévide… Mais qui a ouvert la porte ? Celui qui ouvre le livre et tourne les pages. Les deux personnages anti-héros de l’album vont connaître l’inondation, l’afflux d’animaux du zoo libérés par inadvertance et qui viennent se réfugier dans les locaux de la brasserie. L’imagerie est foisonnante, truculente, dynamique jusqu’à ce qu’enfin, l’ultime page tournée, la porte soit refermée…

Cet album d’humour allie l’absurde à l’énigme, suscite l’observation fine des pages pour saisir les variantes de détail dans le décor d’un lieu inchangé du début à la fin de l’histoire. Simple histoire, en apparence en son début, il devient une interaction entre les deux personnages principaux et le jeune lectorat. À peine refermé, l’enfant réouvre l’album pour recommencer l’histoire et trouver solution à l’énigme ou alors, s’il a trouvé celle-ci, juste pour le plaisir à rejouer sur la scène d’un imaginaire gouailleur souligné de traits de couleurs et de dessins à l’esprit farceur.

 

VIDAL Séverine, Le Bateau rêve, Illustrations de Julien ARNAL, Gallimard jeunesse, 2023, 26 p. 15€90

Le double sens du titre, un bateau qui relève du rêve ou bien un bateau qui rêve, introduit à la magnificence de l’univers de cet album d’aventures. Deux personnages d’un récit animalier partent suivre des poissons qui voguent dans le ciel, chaque nuit. Le cosmos est ainsi transformé en un immense aquarium. Idriss l’ours et Simona sa copine, construisent une machine à monter au pays des rêves. Chaque double page gaiement colorée est foisonnante de détails que l’enfant va scruter tant le dessin et le texte sont suggestifs. Durant le voyage de l’arche aux songes, l’œil de l’enfant vagabonde. L’album suscite la curiosité, fait l’éloge de la douceur, investit la convivialité sororale et fraternelle.

Le blog lisezjeunessepg l’a déjà développé, l’album de jeunesse est un genre où vit l’esthétique surréaliste. Peut-on poursuivre ses rêves ? Comment se diriger au pays des rêves ? Le Bateau rêve naît du sommeil d’Idriss, parce qu’il se réveille en pleine nuit et voit les poissons passer dans le ciel. Attiré par ce pays sans entrave, les deux voyageurs vont faire l’expérience de la solitude du rêve, vont rencontrer des bribes de leur passé, vont interroger le réel en regard du vécu. Au bout de leur périple, ils n’auront eu aucune réponse à leurs questions, mais l’autrice et l’illustrateur invitent l’enfant lectrice ou lecteur à poursuivre son propre questionnement, en prenant au sérieux son imaginaire, mais aussi les autres et la vie quotidienne. Au fond, Le Bateau rêve invite à ne pas hiérarchiser ses expériences, à toutes les scruter, les investir d’affection et de sens. Le perçu est de l’aperçu, le réel vaut pour l’irréel auquel on le confronte.

L’album présente cet avantage d’expliciter le risque déceptif d’une course aux songes mais d’appeler l’enfant à s’autoriser de cette quête du vertige. Les images de Julien Arnal concourent à la légitimation d’une telle quête que le texte de Séverine Vidal rend rassurante en assurant au tout jeune lectorat un retour sur terre et sur soi. La recherche du pays du rêve est déliée de toute obligation de trouver le rêve puisque le lecteur, en appui sur les personnages Idriss et Simona, y trouve le plaisir. On a le droit d’aller chercher les rêves et surtout d’en parler afin de les rendre à la pleine réalité qui nous constitue. Cela a toujours existé de disposer des mots pour rendre compte d’une réalité vécue. Avec Le Bateau rêve l’enfance se fiance aux signes des songes pour faire sens de sa vie. L’autrice et l’illustrateur – insciemment ? – configurent une naissance à la vie mentale par la conjugaison de l’écrit et de l’image. Ils murmurent à l’enfant qui lit la prudence à voyager vers son imaginaire pour conserver sensationnel ce nouveau quotidien à vivre.

Car en effet, l’album devient une expérience de lecture et comme telle un élément du réel. La lecture ajoute des représentations sans ancrage référentiel au foisonnement de la vie, viennent l’enrichir. L’album est une invitation à rêver le monde, à se plonger dans les énigmes. Entre sommeil expérimenté et expérience ensommeillée, Le Bateau rêve s’impose en cette fin d’année comme un album… de rêve pour petits et plus grands.   

 

ALPHEN Jean-Claude, Chaperon rouge, traduit du portugais par Christiane Duchesne, éditions d2eux, 2023, 48 p. 17€

Dans le long catalogue des adaptations du conte populaire du Petit Chaperon rouge, celle de Jean-Claude Alphen restera. En effet, l’album est symbolique des évolutions en cours sur les figures traditionnelles peuplant le monde des contes.

D’une part, est confirmée le recours à l’intertextualité, comme une donnée de la lecture qui s’adresse au jeune lectorat. L’intertexte est présent par l’imagerie de l’album qui disperse des motifs propres au conte connu. Les dessins aquarellés ou à l’encre sont sans fond autre que le blanc de la page, ce qui les isole les uns des autres. Ils sont dépouillés et les traits à l’encre du dessin, par exemple, suffisent à suggérer la frondaison. Ce dépouillement du dessin accentue la part active demandée au jeune lectorat dans l’édification de l’histoire.

Mais si l’intertextualité est nécessitée, c’est aussi parce que l’attrait de l’album repose sur la modification des situations connues. La petite fille, toute de rouge vêtue, n’apporte pas une galette à sa grand-mère mais les ingrédients pour réaliser un gâteau car la grand-mère est une excellente cuisinière. La petite fille au chaperon s’ennuie et elle prend la promenade comme une aubaine : traverser la forêt donne donc de l’intérêt à sa vie. Le loup, qui habite bien la forêt, n’est pas étranger à l’enfant. Le Petit Chaperon le connaît et quand elle le rencontre, elle blague avec lui. La peur n’est donc pas présente, sinon du côté du lectorat qui s’attend à la dévoration finale… Surtout, dans son panier, au contenu destiné à la grand-mère, se trouve un livre, le livre du Le Petit Chaperon rouge. Et, selon une mise en abyme judicieuse, la petite fille lit l’histoire, sous une forme de récit sommaire, au loup. Quand celui-ci apprend que son espèce est désignée comme cruelle et dévoratrice, il se récrie. La petite fille lui explique, alors, qu’il ne s’agit que d’une histoire, et ils décident, ensemble, de changer la fin de l’histoire, afin de la conformer à la mentalité contemporaine (1). Mais ceci, tout en gardant le ressort du méchant, en abyme donc, pour que vive l’histoire dédoublée. Eva Barcelo-Hermant nous disait : « plus je me penchais sur les figures de méchants et leur place dans les histoires pour enfants, plus je me rendais compte qu’ils sont en fait indispensables. C’est inattendu mais c’est vrai : sans méchant, il n’y a pas d’histoire. C’est ce personnage dont on veut se débarrasser qui pousse le héros vers son aventure et qui permet donc au conte d’exister ».

Les constats de l’analyse d’Eva Barcelo-Hermant se trouvent confirmés par le Chaperon rouge de Jean-Claude Alphen : non seulement le personnage figurant, traditionnellement le méchant perd en force, mais il devient, ici, un ami complice de l’enfant. De plus, le méchant explicite sa transformation et clame l’inique condition qui lui est faite de le figer sur un rôle sans distinction évolutive. Se trouve également confirmée cette observation d’Eva Barcelo-Hermant : « Mais plus largement cela illustre aussi un changement de société, où chacun veut donner sa version de l’histoire et où l’on reconnaît les souffrances de certaines personnes. »

En conjuguant l’ancienne version du conte et sa propre adaptation, Jean-Claude Alphen réunit les deux intérêts majeurs de la littérature des contes pour les enfants. Cette cohabitation lui permet de laisser libre le jeune lecteur ou la jeune lectrice dans ses choix de l’histoire à retenir et valoriser. La richesse du conte est décuplée, l’histoire littéraire convoquée, l’imagination juvénile sollicitée au poste de commande de la compréhension. Les stéréotypes sont bouleversés ou en tout cas interrogés. Et il y aurait bien d’autres pistes à explorer. Par exemple, la mère n’est présente qu’en voix off. Ses propos sont transcrits en écriture noire comme ceux du loup, alors que ceux de la petite fille sont transcrits à l’encre rouge. Oui, Chaperon rouge est d’une richesse inouïe, sa lecture sollicitant la relecture, à l’infini, selon le procédé de la mise en abyme qui préside à sa composition.

Philippe Geneste

(1) lire, sur le blog du 23 janvier 2023, l’entretien que nous a accordé Eva Barcelo-Hermant autrice de l’excellent Contes de loup, contes d’ogres, contes de sorcières. La fabrique des méchants, L’Harmattan, 2022, 186 p. 19€50.


10/12/2023

Au gré des contes et de la poésie

MAPI, Au Gré du vent, illustrations d’Emanuele BENETTI, A2nimo, 2023, 32 p., 16€ ; COULIOU Chantal, Pour Apprivoiser le vent, encres d’Annie Bouthémy, S’Éditions, 2008, 32 p., 11€50.

Des images qui pensent à l’enfant qui lit, des couleurs réservées au jaune et vert, insérées dans les variantes de gris, jouant de touches noires et de surfaces d’un blanc cassé, pour des scènes réalistes aux figures humaines un peu surdimensionnées versant l’histoire vers le fantastique ou l’étrange : voilà ce qui frappe pour qui ouvre, pour la première fois, l’album de Mapi et Benetti.

La drôlerie de l’humanité mise en scène la loufoquerie toute institutionnelle des décisions prises par la communauté villageoise au cœur de l’intrigue, installent l’humour au poste de commande de la lecture : un album qui nie le sérieux, qui en appelle déjà à vivre au monde en recherchant la simplicité des sentiments. La simplicité, c’est aussi un trait de la création tant textuelle que graphique : surtout ne pas perdre l’enfant, le guider sans tout lui dire, comme dans cette belle page 6 où une subtile mise en abyme imagée permet de savoir que les habitants construisent un mur de bois autour du village.

La problématique ? qu’est-ce qu’une vie paisible ? Dit autrement ? Les habitudes, les rites, les coutumes, sont-elles garantes de la paisibilité de sa présence au monde ou alors ne font-elles que garantir une paix sociale armée, emmurée dans des certitudes ?

L’élément perturbateur par qui s’ouvre le questionnement enfantin ? Le vent. Le vent de la plaine, mystérieux puisqu’on ne sait d’où il vient, qui porte la saison de l’hiver, la froidure et la tempête. Le vent, c’est, symboliquement, le flux migratoire de la nature, c’est le vecteur de l’inconnu, du nouveau, de l’inhabituel. Une lecture allégorique fera d’Au Gré du vent un récit de l’actualité brûlante. Un conte moral ? Non, car la dernière parole du maire voulant protéger ses concitoyens des parfums et des senteurs, des odeurs migratoires qui embaument et circulent à travers le village, relance la question de la maîtrise humaine des phénomènes naturels avec sa conséquence sur les modalités de vie communale. Au Gré du vent est un livre ouvert de l’enfant.

 Avec Au Gré du vent on offrira avec profit à l’enfant le recueil poétique de Chantal Couliou avec les encres d’Annie Bouthémy : Pour Apprivoiser le vent publié par S’ÉditionsQu’est-ce que la poésie peut nous dire du vent ? Chantal Couliou propose à l’enfant d’être attentif, de regarder

« sur les murs

et déchiffrer ses rébus

pour apprivoiser le vent ».

Les encres d’Annie Bouthémy entrent alors en jeu pour accompagner la lecture et redoubler l’attention enfantine. Entre trait naturaliste, réaliste, les encres entrouvrent surtout la porte qui fait entrer au pays d’un imaginaire de délicatesse et de subtils songes poétiques. Le vent circule, comme les mots de la poétesse, entre les épis du blé « assoupis », il « s’attarde sur les tilleuls », et son bavardage s’inscrit en lettres de douceurs sur la page blanche du poème silencieux.

La poésie pour enfants rejoint ici la parole originelle de l’évocation, du chant, elle est « passage » et « souffle », passage d’un souffle aux encres grises. Savoir écouter, aussi, conte Chantal Couliou à l’enfant. Car le texte multiplie les approches de la parole, de « l’étourdissement » au « bavardage », de la saison qui « s’époumone » à l’assoupissement des blés, du « babillage » au « souffle », du « balbutiement » à la « voix », du « monologue » au « chant ».

Pour Apprivoiser le vent est une propédeutique à déchiffrer le mouvement des notes qui parcourent le silence de la nature par la cueillaison nouvelle – le recueillement – de la lecture.

 

COMPAGNONE Maria Rosaria, La Petite Souris et la fée des dents, illustrations de Giulia PINTUS, éditions mØtus, 2023, 40 p. 15€50

Cet album reprend la légende de la petite souris qui reprend la dent tombée en échange d’une pièce, dans la nuit, au cours du sommeil de l’enfant. Maria Rosaria Compagnone a la malicieuse idée d’une enfant rusée qui va mettre en concurrence la petite souris et une fée, inventée pour la cause de l’album… Pour recevoir ainsi deux pièces pour une seule dent, l’enfant met en concurrence la petite souris et la fée. Mais voilà, au pays des merveilles, la loi organique du marché et du profit ne marche pas. L’imaginaire humain l’éconduit… Les dessins sont d’une tendre ironie, tendant au réalisme, avec des couleurs mates évitant le vif et l’agressif. En sa fin l’écrivaine et l’illustratrice tendent au conte moraliste, un conte gai d’une allégresse toute enfantine.

 

CLEMENT Claude, Krakonoche, illustrations de Magalie DULAIN, Éditions des Éléphants, 2023, 32 p. 15€

Claude Clément, dont on ne présente plus l’œuvre, propose une adaptation d’un récit du folklore tchèque. Krakonoche y est un géant effrayant « destiné à faire peur aux enfants turbulents ». Comme souvent dans les contes, une figure peut rassembler en elle son inverse, soit ici, non plus un être générant la peur mais un être apportant réconfort et réparant l’injustice. C’est le choix de Claude Clément qui raconte l’histoire d’une fillette privée de mère et de père, vivant chez sa grand-mère, tisseuse de laine extraite des moutons dont elle s’occupe au cœur de la montagne de Bohême. Ce travail harassant va être troublé le jour où avec sa petite fille Milena, elle va prendre du bon temps dans la neige fraîche, épaisse, en faisant de la luge. De ce contretemps, va pâtir le tissage de carrés de tissu en nombre insuffisant pour les vendre au marché où Milena arrivera, qui plus est, en retard. Heureusement, sur le chemin du retour, la petite fille offrira l’hospitalité à un grand vieillard inconnu afin qu’il ne passe pas la nuit de noël seul. Ce géant est Krakonoche qui remplira le petit chalet de la grand-mère de bienfaits. Krakonoche est un conte sur l’hospitalité dont la teneur est toute empreinte d’actualité en ces jours où la question éternelle des migrations humaines recueille tant de réponses négatives, exclusives et dépréciatives de la figure de l’autre. Conte de noël et conte d’actualité, ainsi peut-on lire Krakonoche.

 

KORMANN, Denis, Mon Grand Livre de contes et légendes suisses. Livre III : il était une fois des hommes et des femmes, Helvetiq, 2023, 112 p. 25€

Ce livre de grand format est un magnifique objet avec des peintures époustouflantes, parfois d’une poésie onirique et rude, parfois proche du trait classique de l’illustration réaliste pour enfant, mais toujours les deux emmêlés. Ce troisième livre du conteur, adaptateur de textes anciens et de légendes, met en scène des êtres humains dans des situations fantastiques ou relevant du merveilleux. Nul doute que Denis Kormann soit un admirateur de Charles-Ferdinand Ramuz, en effet, dans tous ces textes, le paysage tient un rôle important, façonnant les comportements de bien des personnages.

Sept contes composent le livre : La source perdue, conte du Haut-Valaisan ; Le Roi et l’ours qui conte l’origine du nom de la ville Berne ; La Vieille Schmidja, conte du Valais qui met en scène le glacier d’Aletsch ; Les Corbeaux de Saint Meinrad, conte du pays de Schwytz, histoire légendaire d’un ermite ; La Mort de Guillaume Tell, conte du canton d’Uri ; La ruse des femmes de gruyères, conte de Fribourg où les femmes sont les héroïnes d’une histoire de guerre ; enfin, Le Ranz des vaches, un très beau conte qui se déroule entre et l’Oberland bernois et les verts pâturages de la Gruyère fribourgeoise.

On ne redira jamais assez le rôle central que joue la littérature destinée à la jeunesse dans le maintien de la littérature populaire des contes et légendes comme littérature vivante. Grâce à elle, une jonction est entretenue entre le témoignage du passé transmis par des fictions – ce que d’aucuns nommeraient les racines culturelles –, et la vie culturelle contemporaine à travers le besoin intemporel de récit, mais aussi le besoin enfantin de vivre des histoires. Denis Kormann sait inscrire dans la vie des paysages, des lieux, des gens une tradition de contes riches et variés. Comme le disait Henry Poulaille, « Le folklore, ce n’est pas les meubles rustiques, les coiffes, les rouets, mais bien plutôt les contes, les chansons, les images populaires, les légendes, les croyances, et, à travers eux, la vie vraie du passé » (1). Offrir ce livre, c’est, au fond, faire sa place à la vie de l’esprit et laisser enfants et adultes gambader dans l’imaginaire ressourcé.

Philippe Geneste

(1) Poulaille, Henry, « Folklore », Le Peuple, n° 6088, 22 sept. 1937, p. 4, cité par Morel, Jean-Paul, « Henry Poulaille : pour un folklore vivant aux racines du peuple » dans Fabre, Daniel et Laurière, Christine (sous la direction de), Arnold Van Gennep. Du folklore à l'ethnographie, actes du Colloque Van Gennep, qui s’est tenu à l’EHESS, Paris,19-21 octobre 2011, Paris, Éditions du CTHS, 2018, pp. 289-311 – p.293.