Anachroniques

26/03/2023

Vérités révélées

CORENBLIT Rachel, Sortir du placard, Nathan, collection Court toujours, 56 p., 2022, 8€.

Le résumé :

Rita a dix-sept ans et décide d’avouer à son entourage qu’elle n’aime pas les garçons (1). Ses parents sont séparés, Rita en parle d’abord à sa maman qui prend assez bien cette nouvelle. Elle s’en veut seulement de ne pas l’avoir deviné avant. Son père est quant à lui un peu surpris, il pense que c’est « de sa faute » parce qu’il n’a pas été assez présent lorsque sa fille était petite… Son meilleur ami, Dimi, la comprend.

Lors d’un repas de famille avec ses grands-parents, sa tante, son oncle… le père de Rita décide d’annoncer à tout le monde que sa fille est homosexuelle pour montrer qu’il est à l’aise avec cette situation (sans en avertir sa fille au préalable…). Rita est très gênée mais heureusement personne dans sa famille ne la rejette même s’ils ne comprennent pas forcément. Ses grands-parents pensent que « c’est la mode »…

À la fin de l’histoire, Rita a son premier flirt avec une fille, lors d’une soirée d’anniversaire chez une copine.

Mon avis :

Ce Roman pour préadolescents et préadolescentes est assez court et très facile à lire. Les personnages sont assez attachants. Personne ne rejette Rita pour son homosexualité, en revanche certaines réactions révèlent une gêne : son père, notamment, qui veut montrer qu’il est à l’aise avec cette nouvelle mais qui se demande qui est responsable, sa grand-mère qui pense que c’est un « effet de mode » et s’inquiète un peu… Ce sont des réactions assez réalistes. J’aurais aimé en savoir plus sur ce qu’il se passe après la soirée d’anniversaire et sur la jeune femme que Rita a embrassé (on ne sait même pas son prénom). Au niveau de ses amis, on a seulement la réaction de Dimi, très positive, il l’accepte telle qu’elle est. J’aurais aimé avoir d’autres réactions.

Milena Geneste-Mas

(1) Au début de l’histoire, elle ne sait pas si elle est homosexuelle ou pas mais ce qui est sûr c’est qu’elle n’est pas attirée par les hommes.

 

Quella-Guyot, Didier, La Part des flammes, dessins Wyllow, Philéas, 2022, 136 p. 19€90

Cette bande dessinée est l’adaptation du roman de Gaëlle Nohant paru en 2015. Les salons mondains de la fin du dix-neuvième siècle, ceux-là mêmes que Proust épinglera dans son grand œuvre, sont campés avec plein d’intelligence. Les aristocrates, qui les peuplent, traînent leur inutilité sociale avec leur morgue, la haine du peuple, le mépris des bourgeois qu’ils courtisent pourtant, et une jalousie de classe rancunière. Menacée par la ruine, nombre de membres de cette noblesse recourt au « riche mariage », pour sauver les meubles, pour ne pas perdre la face. Les salons sont les espaces boursiers de paroles et d’échanges des corps, des cœurs réifiés. La bande dessinée nous fait pénétrer au cœur de ces « discours du loisir subventionné par la classe économique » (1).

La trame dramaturgique concentrée par l’adaptation a su conserver l’essentiel de la situation sociale de la classe aristocratique de la fin du dix-neuvième siècle, avec ses différentes stratégies d’inclusion sociale allant de la marginalisation ruineuse à l’intégration à la bourgeoisie financière. Le monde désœuvré des rentiers et des rentières est très bien rendu, ses liens avec l’univers ecclésiastique est souligné. Le snobisme des aristocrates s’enveloppe de religiosité, l’Église rendant service à ses protecteurs d’autrefois. C’est ainsi tout un monde de fausseté, où on se hausse sur les épaules d’aïeux illustres, où on calcule ses cousinages, où on fraye si besoin est avec la bourgeoisie en essor pour y trouver barrage à son effondrement, qui est ainsi représenté. Chez le bourgeois, le noble cherche la convertibilité de son capital symbolique -sa particule- en capital économique. Le mariage est alors un enjeu crucial dans l’échange projeté.

Les œuvres philanthropiques sont un symbole des collusions malsaines de l’aristocratie décadente et de l’ordre religieux en perte de légitimité. La bande dessinée donne à lire des péripéties d’une héroïne prise sous les soubresauts de cette classe qui consume ses derniers feux et qui aura à sortir des griffes de la congrégation religieuse en évitant celles de la dévoration financière de ses parents mêmes.

Philippe Geneste

(1) Zima, Pierre V., L’Ambivalence romanesque. Proust, Kafka, Musil, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, L’Harmattan, 2022, 393 p. - p.111

 

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En défense de la liberté d’expression

« Le spectacle Fille ou garçon ? (spectacle musical tout public à partir de 6 ans) créé à l’automne 2022 », à partir du livre paru aux éditions Hygée, est fréquemment la cible de groupuscules traditionnalistes (dont Civitas). C’est le droit à la création artistique et le droit à la liberté d’expression qui sont ainsi mis en cause. Le blog lisezjeunessepg assure les éditions Hygée et 709 Production de sa solidarité et de son soutien.

Rédigé à partir du communiqué reçu le 17/03/2023 de Marion Rouxin.

Aux éditions Hygée

BORDET-PETILLON Sophie, DONNADIEU-RIGOLE Hélène, Le cannabis et (pas) moi, l’essentiel pour m’informer et me protéger, illustrations Clémence LALLEMAND, Hygée éditions, 2022, 48 p. 13€90

Le livre consiste à déconstruire des « idées reçues » en ne se plaçant que du point de la loi, ce qui limite le propos, en lui interdisant une vision historique et anthropologique. En revanche, le livre s’appuie sur la réalité vécue par les collégiens et lycéens, auxquels le livre s’adresse prioritairement. Les élèves, les adolescents et adolescentes peuvent le lire seul ou bien le livre eut servir de support à discussion. La clarté du texte, les variations d’exposition des problématiques et questions, l’efficacité sobre des illustrations, tout concourt à voir figurer le livre dans les rayons des centres de documentation et d’information et les bibliothèques pour la jeunesse.

Commission lisezjeunesse

19/03/2023

De L'esclavage

D’aujourd’hui…

MÉLIN-LECOQ, Laurence, Délivrance, édition Le Muscadier, collection Rester Vivant, septembre 2022, 80 p., 11€50

De 2014 à 2021, le nombre d’enfants et d’adolescentes violées, droguées, séquestrées et soumises à la prostitution forcée a augmenté de 600% (1). Le trafic de jeunes êtres humains est désormais mondial, comme le prouve les atrocités révélées. En 2021, par exemple, un réseau international de proxénétisme fut démantelé. De toutes jeunes femmes et de filles à peine pubères venues, d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Europe de l’Est ont subi séquestrations, viols, prostitutions forcées dans le monde des pays riches. Dans leur propre pays, d’autres sont esclaves sous le joug sexuel de leurs compatriotes comme de celui d’étrangers argentés pratiquant le tourisme sexuel. De nombreux réseaux de mises en prostitutions et de traites, c’est-à-dire de ventes et d’achats d’êtres humains, dont un grand nombre d’enfants, avec séquestrations, viols, enrichissent une foultitude de proxénètes. Mais ces faits avérés ne sont qu’une partie visible et minime de l’iceberg de cet immense marché. Les ventes d’enfants, et d’adolescentes, les actes de barbarie, de mises en abattage et prostitution forcée, on le sait, sont toujours d’actualité.

Le roman de Laurence Mélin-Lecoq, Délivrance, s’inspire de cette réalité. Il donne voix à Jasmina, une adolescente de treize ans qui s’adresse, en un long monologue, à une femme inconnue mais à l’écoute attentive. C’est à travers une écriture émouvante et passionnée, que s’entend la voix de cette jeune nigériane à peine sortie de l’enfance, une voix vibrante de colère et de détresse ; c’est le cri et les pleurs souillés de honte, une honte gluante comme de la vase qui étouffe en elle, nous dit-elle, tout autre sentiment.

Cette honte, elle l’a ressentie une première fois devant les yeux baissés de sa mère au moment de ce marché ignoble où, pour un peu d’argent, son père l’a vendue. Profitant de l’extrême pauvreté de sa famille, deux hommes, sous prétexte d’un travail pour elle, ont emmené Jasmina. Travailler, la jeune fille connaît, elle n’est pas réticente à la tâche, ni à aider les siens. Elle est même rassurée de ne pas partir, comme le fit sa grande sœur à son âge, pour se marier avec un inconnu deux fois plus âgé qu’elle.

Mais, au bout du chemin, c’est l’outrage et non un travail qui attend Jasmina. C’est l’horreur d’être séquestrée, droguée, battue, violée, vendue comme esclave sexuelle. Elle devient la compagne de misère d’autres jeunes filles de 12 à 22 ans, enfermées comme elle, et comme elle, livrées à la prostitution. Dans cet enfer, elle se lie d’amitié avec Saïda et Fatima. Elle apprend avec elles à se détacher mentalement de ce que leur font subir les hommes… s’évader en écoutant des voix imaginaires qui viennent chanter dans sa tête, rêver d’un monde étrange en suivant les fissures du plafond. Mais toutes ces échappées seraient impossibles sans la drogue des proxénètes, qui les maintiennent ainsi sous leur joug, celui du pouvoir machiste et celui de l’argent. Tout au long du cheminement des pages, on a mal, on a honte, et on s’inquiète, qu’advient-il en cas de grossesse ?

Mais pourquoi ce titre en couleur lumineuse, Délivrance, pourquoi cette image, en couverture, où se détache sur une page très sombre un ventre de femme enceinte irradiant de beauté et dont l’arrondi parfait semble protéger toutes les promesses du monde ? Il faut lire ce roman, jusqu’au bout, jusqu’au dernier espoir, jusqu’au dernier rêve, jusque dans ces prisons glauques où des criminels s’enrichissent du vol des nouveau-nés des jeunes accouchées.

On le sait bien, ce n’est pas Yasmina, Saïda ni Fatima, ni nous les lectrices et lecteurs sensibles à l’empathie, que la honte doit submerger… Mais à ceux qui s’enrichissent du vol des enfants, de la traite d’êtres humains, de ceux qui s’assouvissent dans la prostitution… Honte à eux, à tous les esclavagistes, à leur monde indigne et pourri !

Merci à Laurence Mélin-Lecoq d’avoir donné voix à Yasmina, une voix qui ne peut qu’émouvoir et sensibiliser les jeunes lectrices et lecteurs à ces états de fait.

Annie Mas

(1) Lire Laurence, revue Casse-rôles hors-série « Prostitution », 2022, 82 p.

 

… à hier.

CORBEYRAN, BAMBUCK, BERLION, FAVRELLE, Pacotille l’enfant esclave. Tome 1 – De l’autre côté de l’océan, Jungle, 2022, 72 p. 14€95

Cette belle œuvre collective conjoint l’apport de la matière historique par Aurélie Bambuck journaliste et documentariste, la réalisation du scénario par Corbeyran, la mise en dessin par Olivier Berlion, enfin la mise en couleurs par Christian Favrelle. Si l’histoire est inventée, une pure fiction, ses éléments sont, en revanche historiquement avérés et soigneusement vérifiés. La bande dessinée qui se présente comme un récit rétrospectif par une grand-mère, arrachée du royaume du Kongo (chevauchant l’Angola, le Gabon et l’actuelle République Démocratique du Congo) à six ans. On est au dix-septième siècle, au moment du commerce triangulaire.

La force de l’album est de projeter une lumière lucide sur le rôle des « courtiers », ces africains qui collaborèrent aux razzias ; il fait découvrir aussi les « engagés », ces français qui, au début de la colonisation des Antilles par la France, appâtés par les promesses du pouvoir royal, rejoignirent la Martinique ou la Guadeloupe, vivant misérablement mais avec l’espoir d’obtenir au bout de trois ans un lopin de terre. Enfin, l’album intègre à l’histoire les caraïbéens, le peuple autochtone qui fut rapidement chassé de ses terres par l’appétit des colonisateurs.

Le tome I raconte donc l’histoire de Pacotille, se centrant sur le parcours de l’enfant devenu une marchandise de peu de valeur aux yeux des possédants usurpateurs. On assiste à une tentative de fuite d’un groupe d’esclaves, dont Pacotille. Trahi par un des siens, l’évasion se finira dans le sang, Pacotille réussissant à fuir grâce à un ami caraïbéen.

Les dessins sont réalistes, luxuriants en détails, transmettant par l’intermédiaire d’un geste, d’un regard, d’un cadrage des émotions au lecteur ou à la lectrice. L’exactitude documentaire, qui a présidé au travail de Berlion, renforce la teneur historique de l’album.

Un dossier pédagogique clôt l’ouvrage, donnant des pistes de réflexions et nombre d’informations utiles soit au jeune lectorat soit à l’enseignant qui peut travailler sur la bande dessinée du CM1 à la classe de cinquième.

Philippe Geneste

12/03/2023

Quand les stéréotypes sociaux mènent à des vies parallèles

LEHMANN Matthias, Une vie en parallèle, traduction de l’allemand Gaïa Maniquant-Rogozyk, Steinkis, 2022, 557 p. 28€

Cette bande dessinée en gris et blanc, jouant du sombre et de la lumière avec progressivité, raconte le cheminement d’existence de Karl King, dans l’après seconde guerre mondiale, en Allemagne. Cette histoire met en scène la transformation qui affecte les personnages et leurs comportements. Une vie en parallèle n’est pas l’histoire d’un homosexuel mais l’histoire du devenir homosexuel de Karl King. En effet, au fil des épisodes, on le voit en proie à l’intériorisation de normes nouvelles valant d’être respectées et suppléant à l’ordre machiste dominant. Après maints échecs Karl King arrive à assumer sa sexualité face aux autres, et c’est pour cela que nous parlons de l’histoire d’un devenir homosexuel. La relation à l’Autre ne peut se réaliser pleinement que dans la franchise du rapport interpersonnel. Mais pour cela, il faudra à Karl King se défaire de l’assujettissement aux normes comportementales socialement régnantes, normes qui le poussent à entretenir des rapports ambivalents, ambigus avec son entourage et ses proches. Et c’est dans la distance de l’Autre (sa fille qui avait rompu avec ses parents), dans la distanciation orchestrée de la lettre écrite à cette Autre que Karl va se ressaisir au sens où il va saisir ce qui lui échappe, en prendre conscience.

Matthias Lehmann use d’un art du décor et des avant-plans. Les cadrages actifs apportent le mouvement à des scènes qui voient le personnage principal souvent immobile. Le parti-pris de proposer des planches entières sans texte se conjugue avec un style graphique pictural au jeu d’à-plats gris, parfois ombrés, qui semblent diluer le trait pur. Le texte des dialogues est réalisé sans ornement mais avec précision, en harmonie avec la simplicité des jours vécus d’un travailleur en proie aux normes et valeurs d’une société patriarcale. Les personnages féminins, sont campés de même, dans la simplicité des vies ordinaires tiraillées par le besoin, l’aspiration au bonheur, et pareillement enfermées par l’ordre social. Si la domination machiste est évoquée, le lectorat est emporté par le flot de contradictions qui assaillent Karl, il partage les affres de ses désirs contrariés.

Le personnage se soucie de paraître ordinaire. Il cherche à se fondre dans la conformité des vies, mais se trouve embrigadé par l’idéologie patriarcale et son corrélat, le culte de la famille. Tous ses efforts pour vivre sans encombre se heurtent à sa vie intérieure et à ses aspirations pour une autre sexualité, pour d’autres formes de tendresse et de bonheur que celles édictées par l’ordre tant juridique que social bourgeois.

Servie par une composition rigoureuse, structurée sur un montage alterné entre planches du présent (années 1980) et planches rétrospectives, la narration est assurée par le personnage qui écrit à sa fille une lettre où il se dit. Et se disant, il s’avoue pleinement l’impasse dans laquelle il a maintenu son existence par conformisme, par peur du quand dira-t-on. Le livre est, d’une certaine façon, l’histoire de cette lettre, l’illustration de sa genèse. Il est aussi un regard tranchant porté sur les relations humaines, au-delà même de la question de l’homosexualité qui n’a cessé d’être punie et proscrite en Allemagne qu’en 1994.

Jusqu’à la dernière planche, que nous lisons symboliquement comme une liberté qui découle de la porte ouverte sur l’enfant attendue, sur le père disparu, le récit maintient une grande tension de lecture. Un chef d’œuvre.

Philippe Geneste

 

GAILLARD Aurelle, Ratures indélébiles, dessinée et mise en couleur par CAMILLE K., Jungle, 2022, 208 p. 16€95

L’histoire d’Aurelle Gaillard est de celles prises sur le vif, nourries par l’intelligence des situations, l’investissement sans faille dans la psychologie de l’adolescence, collant à la langue parlée des 12/15 ans, en épousant aussi les codes de la communication ordinaire. L’histoire est servie par un graphisme direct, très fanzine, principalement en plans rapprochés et moyens qui permettent aux jeunes lectrices et lecteurs d’entrer de plain-pied dans le récit.

Ratures indélébiles conte l’histoire de Juliette, une élève de quatrième au milieu de son cercle d’amies, de ses rêves d’amour, qu’elle confie à des réseaux sociaux. Sa mère, qui élève seule ses deux enfants, est très accaparée par son travail de nuit à l’hôpital. Puis, un jour, au gré des relations changeantes qui font et défont les amitiés, Juliette se retrouve seule, délaissée par sa meilleure amie. Victime de la jalousie et de la violence d’une nouvelle venue, bouc-émissaire de ses moqueries, elle est à son insu prise en photo dans les vestiaires, la poitrine nue. À sa grande honte, cette photo circule sur les réseaux sociaux avec nombre de commentaires orduriers ; la bande dessinée suit alors la descente aux enfers de l’adolescente. Exclue du groupe de sa classe, humiliée, violentée verbalement et parfois physiquement, Juliette se réfugie dans le mutisme et l’effacement de son être. Son regard autrefois rieur et vif s’est assombri de nuances tristes. Tout au fond de sa solitude, dans l’espace fermé de sa salle de bain, Juliette, de plus en plus souvent, tente d’effacer les outrages infligés par le groupe en se faisant elle-même plus mal encore, comme autant d’essais pour consoler son esprit meurtri en se blessant, en maltraitant son corps Ce n’est que lorsque sa mère, alertée par des résultats scolaires en chute libre, découvre que Juliette se scarifie que l’histoire prend une nouvelle tournure. Soutenue par elle et deux de ses copines extérieures à la classe, Juliette va affronter la honte et la transformer en leçon de vie pour surmonter la violence de ses harceleuses et harceleurs et s’en affranchir.

Les dessins de Camille K., si joliment habillés de mauve et de rose dont raffolent tant les toutes jeunes filles. Ces couleurs tendres et girly, épousent avec une grande fraîcheur l’histoire de Juliette, en ce début de quatrième où comme elle, nombre de lectrices n’ont pas encore eu leurs règles, où comme elle, on pense avoir une amie pour la vie, où comme elle on a des questions, des rêves, des pensées qui nous dépassent, où comme elle on peut être le jouet de médisance, de moquerie, et de violence.

Vraiment bien documenté sans pour autant contenir les travers du didactisme, la bande dessinée de chez Jungle est une réussite que tous les Centres de Documentation et d’Information auront à cœur de mettre à la disposition des collégiens comme les Bibliothèques l’intégreront avec intérêt dans leurs rayons. Les parents aussi offriront cet ouvrage, qu’ils liront eux-aussi avec le plus grand bénéfice tant la vie des préadolescentes et préadolescents est bien saisie et contée.

Annie Mas & Philippe Geneste

NB : sur le harcèlement, voir les chroniques de Milena Geneste Mas et Annie Mas (3/4/16 - 48/19 – 6/10/19 – 12/5/19 – 11/7/21)

 

GALLISSOT Romain, Le Petit Livre pour bien vivre avec les écrans, illustrations d’Océane MEKLEMBERG, Bayard, 2022, 40 p. 9€90

Le livre s’adresse aux enfants de 7 (à condition d’être accompagnés) à 13 ans, mais aussi aux parents. Le livre est axé sur la pratique de la communication avec le portable, entre copains et copines, entre enfants et parents. On y trouve des informations sur les pièges (vidéos ou publicités, vraies et fausses informations, comment contracte-t-on une addiction à l’écran etc.), des conseils pratiques (protection de sa vie privée ou intime, de son identité, sur son utilisation en société et dans la sphère privée, sur le rapport à l’environnement (partie faible du livre qui ne veut pas heurter ses lecteurs et lectrices sûrement). Deux chapitres s’essaient à la prospective et un lexique succinct clôt le volume. La commission a somme toute apprécié ce petit livre car il est très lisible, à dimension pratique.

Commission lisezjeunesse

07/03/2023

Trouvailles pour un éloge de la lecture


DOHERTY Kathleen, Le Machin trop bien, illustrations de Kristyna LITTEN, Bayard, 2022, 38 p. 11€90


Farfelu, fantaisiste, impertinent, drôle, « trop bien cet album » a dit Claire de la commission Lisez jeunesse. Des illustrations pleine page aux couleurs sombres -l’histoire se passe presque exclusivement de nuit- avec des éclairages artificiels motivés par les situations, foisonnent en détails pour accompagner un texte qui explore la richesse onomatopéique du langage verbal humain. Le héros est un ourson hyperactif, bien trop hyperactif pour Lapine, Blaireau ou Renard. Et quelle ingéniosité pour représenter l’Engin à Pédales, le Bidule à Poulie, le Truc à Roulettes, bref, le Machin Trop Bien. On admire Kristyna Litten ! Quant au texte, il est sobre, mais pas simpliste, enlevé, alternant narration et dialogues pour le plus grand bonheur des enfants à qui on le lit ou des enfants qui le lisent eux-mêmes.


CORNWALL Gaia, Vas-y Jabari ! traduction de l’américain par Christine Duchesne, éditions d2eux, 2022, 32 p. 18€

Voici un album qui fait l’éloge du bricolage, de l’invention enfantine, tout en prenant soin de ne pas méconnaître la réalité de la vie. Le héros, Jabari, un enfant noir de sept ou neuf ans, a décidé de créer un engin volant. Mais comment va-t-il voler ? Le livre est le patient cheminement de l’invention jusqu’à la trouvaille finale où Jabari aidé de sa toute petite sœur et de la complicité attentive de son papa, jubile. Entre temps, Jabari sera passé de l’exubérance à la joie, de la tristesse au désespoir, du découragement à l’espoir. Il aura su se défaire de son égoïsme pour partager sa quête avec sa petite sœur, il aura su demander quelques conseils que le père délivre mais parcimonieusement afin de ne pas empiéter sur le cheminement créatif de son fils. Le dessin de Gaia Cornwall est réaliste visant l’efficacité. Les personnages sont vus principalement en plan rapproché et en plan moyen, mais à chaque fois afin que les lecteurs prennent connaissance de l’expression des émotions de Jabari. L’humour ne manque pas et la commission lisez jeunesse a apprécié.

 

FOUQUET Isaure, Miko. Mila. Un jardin extraordinaire, éditions du ricochet 2022, 28 p. 10€


Ce petit album rectangulaire, format italien, surprend avec l’usage abondant de points blancs sur fond noir, les deux personnages s’opposant aussi selon le principe du Yin et du Yang, du noir et du blanc. L’album est didactique qui invite les enfants à trier les détritus. Isaure Fouquet emprunte à Dubuffet comme à Yayoi Kusama la figuration de sculptures formant certains des décors. La dominante géométrique du dessin tire l’album vers l’abstraction, aussi, on offrira préférentiellement le livre aux premiers lecteurs et premières lectrices, à partir de 7 ou 8 ans.

 

GOES Peter, Histoire des inventions, Milan, 2021, 80 p. 19€90 

Ce livre de grand format propose une fresque des inventions au cours du temps. Entre science préhistorique, anthropologie, ethnologie, géographie et histoire, le livre brosse un panorama intercontinental qui s’apparente à une histoire des civilisations, rappelant ainsi que parler des inventions, ce n’est pas comprendre un homme ou une femme, mais une époque qui en permet l’œuvre. L’auteur pousse jusqu’en 2009, intégrant ainsi la révolution numérique mais aussi les enjeux climatiques et de survie de la planète assassinée par un mode économique et un mode de vie des humains qui l’exploitent. Les illustrations sont foisonnantes, permettant à l’enfant de pérégriner sur les pages, sans ordre préétabli. Il peut aussi piocher au gré de ses intérêts dans telle ou telle période historique ou telle ou telle ère préhistorique. Il s’agit donc d’une encyclopédie visuelle dessinée en couleur à portée du jeune lectorat dès 8/9 ans.


Eloge de la lecture


KAARIO Victoria, Le Pire Noël de ma vie, illustrations Juliette BINET, éditions du ricochet, 2022, 48 p. 16€


La composition rigoureuse s’ancre sur six doubles-pages entre espoir d’un désir réalisé et déception pour les personnages. Les dessins de Juliette Binet alternent réalisme et abstraction, intensifiant la surprise du jeune lectorat de 4 à 10 ans qui saisit la dimension humoristique et s’y laisse porter dans l’attente de savoir où mènent ces juxtapositions de scènes.

La simplicité de la situation se complique toutefois lorsqu’après un récit sommaire, récapitulant les six scènes, intervient la mémoire des personnages enfantins. Eux aussi ont fêté Noël, eux aussi ont parfois pu être déçus par des cadeaux. Alors, quel thème privilégier dans cet album aux fins dessins : la déception ? Le dépassement de la déception ? L’attachement aux objets ? La préférence donnée à l’invention à partir de ce qu’on a ? Son désir ? La relation aux autres ? Le cadeau ? Le geste d’offrir ? À toi lectrice, à toi lecteur de le décider et bonne lecture…

Philippe Geneste& la commission Lisezjeunesse

 


28/02/2023

Sourire et voix de femmes noires insoumises

SIMARD Éric, illustrations de GOURRAT Carole La femme noire qui refusa de se soumettre, Rosa Parks, oskar éditeur, 2016, 57 pages.

Le narrateur de ce roman est bien inattendu : c’est le sourire d’une femme, Rosa Parks, qui va nous en révéler la vie. C’est ce sourire qui va accompagner la lecture, la rendant plus sensible, plus attirante aux pré-adolescentes ou pré-adolescents auxquels le livre est destiné. Cette touche de tendresse est soulignée par les illustrations de Carole Gourrat qui charment avec leur côté rétro, un peu années soixante.

Rosa Parks, est née le 4 février 1913 à Tuskegee, petit village d’un État du sud des USA, l’Alabama. Ses parents, sa famille, appartenait à la communauté Afro-américaine qui descendait des africains, hommes, femmes et enfants enlevés à leur pays. Après les traversées meurtrières de l’océan Atlantique, les survivants furent vendus comme esclaves à de riches exploiteurs blancs, venus coloniser les terres ancestrales des Amérindiens que l’armée américaine massacra. Avec une grande tristesse, le sourire de Rosa nous explique le rapt des Africains, leur traite, leur esclavage, qui dura plus de trois cent ans.

En 1865, une cinquantaine d’année avant la naissance de Rosa, fut déclarée l’abolition de l’esclavage et en 1868 les Afro-Américains devinrent officiellement citoyens américains… mais citoyens de seconde zone. En effet, dans les États du sud, le racisme contre les personnes de couleur persistait encore, violent, meurtrier. La ségrégation raciale, au profit de la population blanche, sévissait : par exemple, les enfants n’allaient pas dans les mêmes écoles, et celles des enfants blancs, payées aussi par les impôts de la communauté Afro-Américaine, offraient des conditions d’enseignement et de confort que ne possédaient pas les enfants de couleur qui, de plus, aidaient leurs familles aux travaux des champs. Ce racisme, cette ségrégation, Rosa les appréhenda dès sa petite enfance. Après la séparation de ses parents, elle vécut avec sa mère et son petit frère Sylvester chez ses grands-parents maternels. Ils vivaient là sous les menaces du Ku Klux Klan constitué d’extrémistes et racistes Blancs. Ce mouvement, très prolifique dans les États du Sud, était coupable d’exactions, de lynchages et de crimes contre les Noirs. Le sourire de Rosa nous raconte que, pourtant petite fille timide et de santé fragile, elle ne supportait pas l’arrogance et les humiliations de certains enfants Blancs. Ainsi défendit-elle avec courage son petit frère victime de leurs actes violents, et le fit au risque d’être lynchée, comme l’avait prévenue sa grand-mère.

Rosa, ayant grandi, partit poursuivre ses études dans la ville de Montgomery, ville principale de l’Alabama où elle se confronta aux mêmes exactions racistes. La ségrégation y était prégnante dans tous les lieux publics, même, nous dit notre narrateur ironique, dans les cimetières. Rosa était de plus en plus rebelle à cette situation injuste et humiliante. Elle fit face dès son adolescence à maintes exactions de la part de jeunes blancs. Ses études terminées, elle devint aide-soignante, couturière, secrétaire. Elle épousa à 19 ans Raymond Parks, militant pour les droits civiques des Afro-Américains. Ils partageaient les mêmes idées, recherchaient pareillement les moyens de libérer les personnes de couleur du racisme et de l’oppression exercés par le gouvernement et certains Blancs. Ainsi Rosa, ayant assisté en 1943 à une réunion de l’Association Nationale pour l’Avancement des Gens de Couleur, la NAACP, en devint la secrétaire bénévole. Pour ses activités militantes et pour son travail, elle empruntait, comme la majorité des Afro-Américains, les transports en commun. Or la ségrégation sévissait aussi dans les bus et les personnes de couleur devaient quitter les places de devant pour permettre à un Blanc de s’y asseoir à son arrivée. Certains conducteurs de bus, en chien de garde du racisme, étaient particulièrement virulents. Ainsi le fut, le premier décembre 1955, le conducteur qui menaça Rosa devant son refus de céder sa place à un Blanc. Le sourire de Rosa entendait son cœur battre comme au rythme d’un blues. Malgré la peur, l’humiliation, il s’épanouissait, reflet des voix si belles qui s’arrachaient de l’esclavage. Après maintes invectives et intimidations, ce chauffeur appela la police… Telle que, sur la page de couverture, on la voit dessinée par Carole Gourrat, Rosa encadrée par deux flics, fut arrêtée et conduite en prison pour ne pas avoir cédé sa place à un Blanc. Libérée sous caution, elle dut passer en jugement le lundi suivant ; ce procès la condamna à payer une amende très lourde. Cependant la communauté Afro-Américaine de Montgomery, révoltée par ces lois injustes et cette ségrégation humiliante, lui apporta, dès le début, son soutien indéfectible. Un jeune pasteur de 26 ans, Martin Luther King, suscita alors un mouvement de grande ampleur, constitué d’actions non-violentes. Ainsi le boycott des bus fut-il instauré.

Dès les premiers jours suivant l’arrestation de Rosa, la population Afro-américaine de Montgomery déserta les bus de la ville, et parcourut de nombreux kilomètres à pied, en vélo, pour aller au travail. Des taxis, au prix d’un trajet en bus, conduisirent tous les gens de couleur à leurs diverses destinations. Un grand mouvement de solidarité permit au boycott de perdurer, et trente mille personnes ont pu être transportées chaque jour, au grand dam des autorités blanches, de la police, des compagnies de bus et du grand commerce des Blancs fortunés. Ne pouvant vaincre ce soulèvement populaire, la Cour Suprême des USA, le 13 novembre 1956, mit fin à la ségrégation dans les transports en commun ; le 20 décembre 1956, à Montgomery, la communauté noire remonta dans les bus, après plus d’une année de boycott. Cependant nombre de personnes noires perdirent leur emploi et la répression fut rude. Certains Blancs extrémistes dynamitèrent des maisons, dont celle de Martin Luther King. Des personnes, dont Rosa, furent accusés d’avoir fomenté le mouvement.

Face aux menaces des Blancs, Rosa accompagnée de sa mère et de son mari, quitta Montgomery pour s’installer à Détroit, ville du nord des USA. Elle put continuer librement son militantisme pour la cause des Afro-Américains. Très proche des idées de Martin Luther King et de ses convictions sur le bienfondé de la non-violence, c’est avec une grande peine qu’elle apprit la mort de cet homme de paix, assassiné à l’âge de trente-huit ans, le 4 avril 1968. Tout le long de sa vie, jusqu’à son ultime vieillesse, le sourire de Rosa l’accompagna dans sa quête et ses actions pour un monde plus juste et plus humain.

L’ouvrage se termine par des documents explicatifs : une page de vocabulaire pouvant aider les jeunes lecteurs et lectrices de onze à treize ans à comprendre certains mots inconnus, page suivie d’une fresque historique de l’Antiquité à 2002, année de la mise en circulation de l’Euro, puis d’un petit documentaire sur les années 1950 et 1960 aux USA avec des présentations courtes de certains visages marquants de l’époque comme Martin Luther King, Malcom X, Ella Fitzgerald, Louis Armstrong.

Ce livre offre une lecture très émouvante et très claire de la vie de Rosa Parks qui lutta dans un esprit de non-violence, pour la dignité et les droits de la communauté Afro-Américaine, longtemps humiliée et agressée par l’oppression de Blancs racistes et jaloux de leurs pouvoirs et privilèges. Ce bel ouvrage est à recommander aux CDI des collèges, dans les bibliothèques ou les médiathèques. Il est à présenter et à offrir aux jeunes lectrices et jeunes lecteurs dès l’âge de onze ans.

 

SIMARD Éric, ROSA PARKS, la femme qui a changé l’Amérique, oskar éditeur, collection « Elles ont osé », 2020, 130 pages, 13, 95 €

Ce nouvel ouvrage tissé par la belle écriture d’Éric Simard, et consacré à Rosa Parks, offre par son érudition des connaissances très fournies sur la vie, l’engagement de non-violence, les luttes contre le racisme et contre l’oppression subis par les Afro-Américains de celle que l’on surnomma « Mère du mouvement des droits civiques ».

Nous apprenons ainsi les origines de Rosa Parks descendante, comme nombre de sa communauté, d’Africains enlevés à leur pays d’origine et soumis à l’esclavage par de riches colons de l’Amérique blanche… un trafic humain qui dura plus de trois siècles. Mais ses origines étaient faites aussi de métissage : par un aïeul très pauvre venu d’Europe et payant, toute sa vie, le lourd tribu de sa traversée de l’Atlantique au propriétaire qui l’exploitait, par une amérindienne devenue esclave, ou la relation d’un Blanc et d’une femme de couleur soumise à l’esclavage… Au temps de la naissance de Rosa, en 1913 et cinquante ans après l’abolition de l’esclavage aux USA, les relations sexuelles entre populations Noire et Blanche étaient interdites, passibles, seulement pour les Afro-Américains, de la peine de mort.

L’auteur nous explique très clairement comment la ségrégation et le racisme contre la communauté des gens de couleur ont perduré, malgré l’abolition de l’esclavage en 1865, malgré en 1868 et 1870 les quatorzième et quinzième amendements mettant en place les droits civiques, sous l’opposition les États du Sud qui conduisit en 1896 l’arrêt Plessis v. Ferguson favorisant la ségrégation raciale.

Sous la plume de l’auteur, la vie de Rosa Parks et la conquête des personnes de couleur contre l’oppression et le racisme au Sud des U.S.A sont étroitement mêlés. Tous ces évènement si joliment racontés par le sourire de Rosa dans le livre précédent – son enfance marquée par les crimes du Ku Klux Klan, l’injustice subie par les Noirs tout au long de leur vie, sa rencontre avec un jeune militant, son entrée dans la NAACP œuvrant pour la cause des Afro-Américains, son refus en 1955 de céder sa place de bus à un Blanc et de céder à l’injonction humiliante, le Boycott qui suivit le procès, le soutien de toute la population de couleur de Montgomery, son engagement pour la non-violence aux côtés de Martin Luther King, la violence de la répression qui s’ensuivit… –, l’auteur les met dans une perspective historique qui explique comment les prémisses de ce boycott fit craqueler les lois iniques. Il rend hommage à Claudette Colvin, Mary Louise Smith, Susie Mc Donald, Aurélia Browder, il rappelle le soulèvement de 1953 en Louisiane des Afro-Américains, tout cela sous l’oppression raciste d’une justice criminelle qui fit condamner, maintes fois, de jeunes Noirs malgré leur innocence clairement prouvée. Il dit aussi l’action militante de Rosa Parks tout au long de sa vie pour sauvegarder cette victoire si fragile, menacée aujourd’hui encore par des actions criminelles.

 

Le blog lisezjeunessepg du 15 septembre 2019 a présenté le livre d’Éric Simard, Rosa Parks, contre le racisme, s’adressant aux enfants de 8 à 10 ans. La narratrice est Rosa elle-même, Rosa petite fille puis Rosa jeune fille et Rosa militante, ce qui permet une identification ou un lien étroit pour les jeunes lecteurs et lectrices. Ainsi, Éric Simard, propose-t-il une trilogie biographique qui s’adresse à trois tranches d’âge différentes : à ce livre pour les 8/10 ans, s’ajoutent La femme Noire qui refusa de se soumettre, Rosa Parks pour les 11/13 ans, et Rosa Parks, la femme qui a changé l’Amérique destiné aux 14/16 ans. Mais pourquoi ne pas suivre le conseil des éditions oskar, d’ouvrages à lire de 8 à 111 ans.

Annie Mas

 

EHRET Marie-Florence, Angela Davis éternelle insoumise, oskar éditeur, 2022, 139 p. 12€95

Ouvrage remarquable que cette biographie destinée aux lectrices et lecteurs de l’adolescence jusqu’à l’âge sans fin. Marie-Florence Ehret réussit à romancer la vie d’Angela Davis (1944-) sans édulcorer ses engagements et, surtout, sans tomber dans les travaux de l’écriture émotive qui affadit tant de biographies de personnages engagés, de femmes militantes. Si l’ouvrage couvre sa vie des années d’enfance à aujourd’hui, elle se consacre surtout sur la fin des années soixante, le début des années soixante-dix et en particulier, l’année 1970.

Marie-Florence Ehret situe parfaitement la conception d’Angela Davis du combat en faveur des gens de couleur dans sa différence avec d’autres courants, alliés ou éloignés mais côtoyés. Elle met en lumière le lien fait par Angela Davis entre les combats antiraciste et féministe avec leur ancrage commun dans la lutte des classes. Le combat social subsume les autres combats, leur donne leur sens intégral. La force de la biographie est non pas de juxtaposer des prises de position d’Angela Davis en un le florilège des combats menés mais de mener à la compréhension des choix militants qui se sont imposés à elle par la réflexion sur les événements qui l’ont façonnée.

Ainsi, la biographie signée par Marie-Florence Ehret ouvre la réflexion, dépeignant avec précision l’anticommunisme viscéral de l’État américain, intrinsèquement lié à ses conceptions eugénistes et discriminatoires des minorités (gens de couleur, ouvriers et ouvrières syndicalistes, homosexuels etc.) allant jusqu’à la sélection reproductive à l’égard des « dysgéniques » « indésirables » qui constituent le socle du totalitarisme américain, un totalitarisme qui a été massivement exporté en Europe avec l’antisémitisme d’Henri Ford, dès le début du vingtième siècle… et dont on a pu mesurer les conséquences avec le fascisme et le nazisme (1)… En ce sens Angela Davis, éternelle insoumise apporte une contribution à qui veut comprendre le monde contemporain. De plus, le livre éclaire d’un jour historique et politique, le mouvement du Black Lives Matter constitué dès 2013, les émeutes qui ont suivi les assassinats par des policiers d’Eric Garner, de Georges Floyd etc. Permettre de comprendre le monde qui nous entoure, éclairer les faits et l’actualité, informer sur une personnalité publique, tout en racontant l’histoire d’une vie avec liberté dans l’écriture mais rigueur dans le contenu rapporté, voilà ce que réussit la belle biographie signée par Marie-Florence Ehret.

Philippe Geneste

(1) Sur ce socle issu de l’ère victorienne anglaise des États-Unis d’Amérique, se reporter à Tort, Patrick, Du Totalitarisme en Amérique. Comment les États-Unis ont instruit le nazisme, Paris, érès, 2022, 274 p.

 


19/02/2023

Réflexions littéraires sur le monde advenu et sur le monde qui vient

LE MAGUET Charline, Le Secret de Soro, Bayard, 2022, 48 p. 12€90

Un dessin stylisé. Deux personnages principaux, des petites musaraignes : Musa et Soro. Le minimalisme du dessin des figures animées côtoie la richesse du dessin entre réalisme et poésie graphique. Musa va être la confidente du secret de son amie Soro, victime de violences sexuelles de la part de son oncle. L’album qui s’adresse aux enfants dès 4 ans est un support de choix pour aborder une question lourde et pesante, une question marquée du sceau de l’inabordable, de l’imprononçable. Le Secret de Soro est ainsi une histoire autant qu’un livre qui ouvre la pensée à la nécessaire confidence. Dans l’album, le père de Musa figure la place aussi des adultes dans le dispositif de la réponse recherchée à la tragédie de Soro. Ce livre est à inscrire dans toute bibliothèque publique ou scolaire, c’est aussi un livre à offrir pour que s’engage la discussion sur un sujet tabou.

 

LABBE Brigitte, DUPONT-BEURRIER Pierre-François, Le Mensonge et la vérité, illustrations de Jacques Azam, Milan, 2022, 56 p. 9€50

Toujours aussi intéressante cette collection des goûters philo ! Cacher et livrer, voilà les deux opérations essentielles de tout menteur. Sa caractéristique est de diffuser des informations qu’il sait fausses et donc avec l’intention de tromper. Le mensonge est un performatif et le menteur est mu par une volonté précise. Les auteurs mettent alors l’enfant, le pré-adolescent, l’adolescent, devant la difficulté à définir ce qu’est une décision. Il s’agit de démêler le vrai du faux et surtout d’être en capacité de les démêler. Sans aucun moralisme, ils mènent le lectorat à l’idée que « mentir à quelqu’un c’est étouffer sa liberté ».

Dans un passage qui passionnera les enfants dès 9 ans, ils expliquent que le mensonge est aussi une modalité de s’évader, donc d’exercer sa liberté : « on s’invente une autre réalité qui vient cacher la vraie ». Mais poussant cette vérité maintes fois décrite par les psychologues de l’enfance, ils montrent les implications corporelles, mentales, logiques du mensonge. Le lectorat est donc appelé à la réflexion, surtout que le mensonge s’avère parfois nécessaire ou tout au moins préférable à la vérité. Le livre interroge aussi la distinction entre fiction et mensonge, car au fond, dans les deux cas, « nous voulons croire que ce faux est vrai ». A-t-on vraiment besoin « d’histoires inventées pour ouvrir les yeux sur le vrai monde. Comme si le faux aidait à voir vrai ? »

Abordant la question des fakenews, la plaçant dans la problématique générale du mensonge, les auteurs mettent en lien l’égoïsation (1). Le « je crois ce que je veux », le « à chacun son opinion », mènent droit à un monde où les individus vivent côte à côte, sans lien, sans liage possible, sans possibilité offerte de construire ensemble le monde.

(1) Sur ce terme voir l’analyse qu’en fait Jacob, André, Esquisse d’une Anthropo-logique, Paris, CNRS éditions, 2011, 239 p.)

 

BLITMAN Sophie, Dieu, illustratrice Annick MASSON, Milan, 2022, 32 p. 7€90

L’ouvrage destiné aux tout petits présente la position de l’athéisme, de l’agnosticisme et celle des croyants. Parmi les croyances, il parle des religions musulmane, catholique, judaïque, hindouiste, animiste. Quelques rites religieux sont présents, avec les emblèmes architecturaux. La laïcité est présentée notamment à travers l’école. Les ravages des religions par les guerres ne sont pas omis. On peut regretter que la religion soit rangée dans les traditions, que le livre ne soit pas ouvertement athée.

 

Mastragostino Matteo, Primo Levi, illustrations par Alessandro Ranghiasci, Steinkis, 2022, 119 p. 18€

Voici la réédition d’un ouvrage paru en 2017 (voir lisezjeunessepg du 18 février 2018). La réédition ajoute la colorisation des cases et une reliure rigide, sinon, elle est à l’identique de celle de 2017.

L’album est né de l’admiration de Matteo Mastragostino pour Primo Levi (1919-1987). Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une biographie, puisque l’auteur se concentre sur les années du fascisme, les premiers engagements de Primo Levi chez les partisans, puis sur l’expérience d’Auschwitz.

Le texte est nourri par une lecture attentive et scrupuleuse des écrits de l’écrivain. Les dessins de Ranghiasci entrent dans le détail des lieux décrits, s’attardent sur le collectif des prisonniers. Texte et images se liguent ainsi pour mettre en avant la relation humaine qui, chez Primo Levi est ce qui permet de croire encore au lendemain quand tout pousse à sombrer dans la nuit du temps.

Les jeunes lecteurs et lectrices verront s’ouvrir devant leurs yeux des scènes du camp de concentration, ils devront s’interroger sur les actes des uns et des autres, par eux-mêmes. Les auteurs sont ainsi fidèles à la méthode de Primo Levi.

La trame de l’histoire repose sur une intervention de Primo Levi devant les élèves d’une école primaire de Turin, quelques mois avant la mort de l’écrivain. Cette école est celle-là même qu’il a fréquentée étant enfant. Un album très riche et de belle facture graphique que la colorisation rapprochera un peu plus des jeunes lecteurs et des jeunes lectrices.

Philippe Geneste


12/02/2023

Images et poésies pour une philosophie tendre des sensibilités

ROBERT Emma, Quand tombe la pluie, illustratrice NICOLAZZI Camille, éditions Cipango, 2022, 32 p. 14€90

Le texte en vers libres mais volontiers rimé soit en rimes de fin de vers soit en rimes intérieures. Le bercement tendre et ouateux des assonances favorise une entrée apaisée dans la littérature de l’enfant très jeune ou bien plus âgé. Chaque illustration en double page est un paysage de pluie où l’ancrage réaliste se laisse subvertir par la rêverie surréelle, jouant des points de vue rapprochés ou bien généraux. Le coloriage et les dessins aux crayons de couleur et au bic est d’une technique que les enfants sentent de proximité ce qui les porte plus aisément dans l’univers onirique. Quand tombe la pluie pourrait être qualifié de successions de scènes de pluie, joyeuses ou étranges, incertaines ou réalistes, stylisées ou fantastiques, poétiques ou documentaires. L’intensité du jeu des couleurs, la douceur de la matité des pages renforcée par le grain du papier, font de ce livre presque carré, un livre presque contemplatif n’était le jeu des sons, et une fin d’histoire à dimension philosophique bien qu’à auteur d’enfant.

 

PIRET Raud, La Lettre du lac, éditions rouergue, 2022, 48 p. 16€

Le graphisme très maîtrisé joue de compositions naïves, clin d’œil à l’art enfantin. Cet éclatement de la composition des dessins sur les doubles pages impose au jeunes lectrices et lecteurs de parcourir l’espace du livre de gauche à droite, de droite à gauche, de haut en bas.

Les dessins des motifs évoqués dans le texte sont de pure invention, volontiers humoristiques. Les motifs éparpillés ne manquent pas d’interroger la raison de leur présence. Mais, peu à peu, c’est un espace imaginaire qui se constitue et qui fait sens. Les dessins privilégient aussi une animation des éléments terrestres mis au diapason des éléments du vivant animalier.

Peut alors commencer une histoire philosophique : le lac se languit de ne jamais rencontrer la mer. Une bouteille tombée dans le lac « au plus profond de la tristesse », devient l’adjuvant. Personnifié, le lac glisse un mot dans la bouteille, un mot de poésie libre, d’émotion tendre. Adviennent les péripéties du voyage de la bouteille transportant la lettre à la mer du lac. Défilent alors des paysages et des espaces aux motifs atomisés entre le cadre des pages ou des formes, jusqu’à ce que la mer soit en vue. Survient alors une complication de texte, la bouteille se brise sur un rocher et une vague emporte les mots à la mer. Ainsi chante désormais le poème, il chante l’harmonie trouvée des éléments inanimés et des êtres vivants.

Par la multiplicité des interprétations que sollicitent les doubles pages, par la fragilité des dessins au trait ou pointillistes, cet album proposera une multitude d’entrée en lecture pour les petits enfants à qui on le lira mais aussi pour les plus grands de 7/8 ans qui y plongent avec délice.

 

DAVID François, Larmes de rosée, peintures Chloé PINCE, CotCotCot éditions, 2022, 24 p. 10€90

Si la poésie se caractérise par un discours autotélique, si la poésie se dit d’elle-même en ce que les mots renvoient à eux-mêmes, alors la poésie ouvre les espaces des correspondances. Les larmes de chagrin, de contrariété, de déception, de tristesse, de culpabilité peuvent se dessiner en gouttes d’eau versant d’un arrosoir, elles sont similaires à l’eau comme un corps humain à la terre, comme un sentiment à une sensation, comme une jeune pousse à un jeune enfant.

La peinture livre ses continuités là où les identifications se cherchent. La peinture nourrit les mots par-delà, par-dessus le dessin, la peinture sortie des mots qu’elle colore pourtant. Larmes de rosée est peut-être un album-livret poétique de ces substitutions, le mot plonge ses racines sans qu’on y prenne gare tout au tréfonds de nous-même Quels mots ? Ceux du poète ? Oui, mais les mots de tous, les mots de toutes, la langue est à toutes et tous, la langue est le terreau des imaginations, l’espace commun des explorations. Mais la langue pousse en nous, en toi enfant, et tu en fais tes discours : tu joues des mots, les compose en salade et les paroles des autres, les mots des autres en sont la rosée qui les abreuve. Magnifiquement édité, touche originale de CotCotCot, l’album-livret accueille un texte poétique de prose picturale sensible et suggestive. Comme quoi l’innovation poétique n’a peut-être pas besoin de verser dans l’inaccessible, dans l’inintelligible. La plume de François David sait écrire pour ouvrir les mots non pour les enfermer, non pour les clore des mains autres qui se tendent vers eux.

 

La Fontaine Jean de, Fables, illustrées par Catherine Meurisse, Réunion des musées nationaux Grand Palais, 2022, 80 p. 19€90

L’interprétation graphique de Catherine Meurisse saisit le texte patrimonial des fables de Jean de La Fontaine par l’humour et la poésie que le fabuliste y tisse. Catherine Meurisse s’appuie, également, sur le socle narratif. Chaque image qui accompagne une fable raconte à sa manière la même histoire. Là est un intérêt sensible de l’ouvrage. On demandera à l’enfant, avec bénéfice intellectuel pour lui, de raconter ce qu’il voit et de rendre compte de ce qu’on lui a lu ou de ce qu’il a lu lui-même. Le livre, en effet, s’adresse à tous les âges.

Les fables proposées s’en tiennent principalement à celles habituellement soumises à la lecture enfantine. Que les animaux parlent et dialoguent, que les plantes mêmes soient affublées de caractères humains, rencontrent directement la conception enfantine, animiste et phénoméniste de la vie : « Dessiner est un métier d’adulte qui regarde toujours vers l’enfance. », écrit l’illustratrice dans le dossier de presse. Et pour sûr, l’anthropologisation des comportements des personnages animaliers libère la réalisation en images de métaphores joyeuses pour les jeunes lecteurs et lectrices. Ce sont des caractères qui sont ainsi soumis à la sagesse enfantine : orgueil, courage, ruse, narcissisme, poltronnerie, générosité, dédain, honte… l’illustratrice colle donc à la définition de la fable comme apologue illustrant un comportement selon un jugement de valeur.

On sent, dans nombre d’images de Catherine Meurisse, son goût pour les pointes satiriques dont La Fontaine a parsemé ses fables. Le dessin apporte au texte un souffle de vie renouvelé, en décalage, parfois, avec le conformisme civique et social de la morale du fabuliste, conformisme qui explique sa présence pérenne au sein de l’institution scolaire à travers les siècles.

Les fonds en aquarelle, en revanche, tamisent le trait d’ironie. Aussi, point de perversion de la fable, point de renversement du cours des histoires contées, juste des touches d’impertinence, de-ci de-là, comme des clins d’œil à l’enfance.

Philippe Geneste

05/02/2023

Du travail

Une caractéristique du secteur éditorial destiné à la jeunesse est le peu d’ouvrages qui traitent du travail, que ce soit au niveau des documentaires, des albums, des romans et récits, de la poésie ou du théâtre. C’est pourquoi, deux livres qui viennent de paraître doivent retenir l’attention.

 

DUMONTET Astrid, Le Travail, illustratrice Maud RIEMANN, Milan, 2022, 40 p. 8€90

La collection « Mes petites questions, vivre ensemble », dans lequel l’album documentaire paraît, s’adresse aux enfants des 7/8 ans mais vaut pour des enfants jusqu’à 9/11 ans, car dans cette tranche d’âge les petits lecteurs et petites lectrices liront seuls et seules le livre avec profit.

Cet ouvrage explique le lien entre travail, métier, salaire. Il explicite la notion de contrat de travail, ce qui est très rare, même s’il ne démontre pas en quoi ce contrat légitime une relation hiérarchique et de dépossession de la force de travail.

Un encart souligne l’intérêt qu’il y aurait à donner plus de pouvoirs aux salariés dans les entreprises. L’enfant lecteur prendra connaissance du Droit du Travail et du Salaire Minimum d’Interprofessionnel de Croissance. La question du télétravail est un peu développée.

Enfin, autre point positif, l’autrice et la dessinatrice ont pris garde de mettre en avant la question féminine dans les métiers et l’exercice du travail. La question de la retraite est bien expliquée comme le poids de l’argent qui gouverne les relations économiques et sociales.

Le premier mai fait l’objet d’un encart, mais le lectorat ne connaîtra pas la répression qui a marqué le 1/5/1886.

Et, de fait, des insatisfactions demeurent.

Nous l’avons vu, le contrat de travail n’est pas critiqué dans sa dissymétrie des contractants et contractantes ; en conséquence, le livre justifie la hiérarchie interne aux entreprises et administrations. L’ouvrage valorise le bénévolat, l’opposant au travail comme il oppose le travail professionnel au travail pour soi. Par-là, il s’interdit de traiter du travail invisible. La logique de la division entre travail et loisir pointe ici son nez et la division entre travail intellectuel et travail manuel est explicitement reproduite sans critique. Ainsi se dessine une dimension spatiale où l’extérieur relève de l’exercice d’un travail et la maison, l’intérieur du travail bénévole, le loisir, les activités dites libres. La notion de travailleur est extensible jusqu’au rentier, si bien que la philosophie du à chacun selon son travail recouvre de silence les inégalités sur lesquelles repose le travail exploité. Si les chômeurs et chômeuses sont évoqués, la pratique patronale des licenciements reste inconnue au lectorat. L’illusion du progrès technologique est entretenue

D’autre part, la dimension collective du travail est délaissée au profit du point de vue de l’individu. Le livre signale la question de l’orientation scolaire comme continue mais laisse dans l’ombre le travail non-rémunéré des stages en entreprises, le sous-paiement des travailleurs et travailleuses en alternance et en apprentissage.

Malgré les réserves faites ci-dessus, il faut louer l’existence d’un tel livre qui offre des présentations succinctes mais efficaces sur des sujets ignorés par le secteur du livre de jeunesse. De plus, L’album porte l’accent sur ce nœud essentiel de la vie sociale qu’est le travail, en montrant bien qu’il s’agit d’une question de relations. Un tel album se retrouvera utilement dans les médiathèques, dans les bibliothèques et CDI des écoles. Les pré-adolescents de 9 à 12 ans bénéficieront de sa lecture. Plus tôt, à l’âge de 7 ou 8 ans, il serait bon d’accompagner l’enfant dans sa lecture.

 

Paquelier, Bruno, Écrasé par le football, oskar, 2022, 75 p. 9€95.

Un jeune migrant indien, Arun, fuyant la misère de Pondichéry où il vivait avec sa mère et ses frère et sœur, se retrouve à Paris. Là, il est contacté par un membre d’une agence de recrutement, qui lui fait miroiter de l’argent et une vie meilleure, justement c’est ce qu’il souhaite. Il signe, sans le lire un contrat, et le voilà embarqué pour le Qatar. On est en 2019, le pays travaille depuis 2012 à faire surgir de terre bâtiments, stades, complexes hôteliers etc. pour accueillir la marée humaine footballistique.

Arun va découvrir les conditions de vie inhumaines dans lesquelles sont soumis des milliers de travailleurs comme lui. Il découvre à ses dépens l’arnaque dont il a été victime en comparant son état avec celui de compagnons d’infortune, eux-aussi en quête d’eldorado et qui se retrouvent prisonniers dans ce pays. Les prolétaires travaillent sous un soleil de plomb. Les pauses sont comptées, les revendications interdites, la surveillance généralisée, la violence patronale une sombre réalité.

Très bien documenté, le récit de Bruno Paquelier vaut témoignage sur le coût humain du divertissement planétaire footballistique. Bien qu’il s’agisse d’une fiction, et le style et la retenue dans l’élan littéraire font plutôt penser à un documentaire-fiction. Pour une fois, et c’est fait très rare en littérature de jeunesse, la thématique du travail est mise au centre de l’ouvrage. Les préadolescents et préadolescentes, auxquels s’adresse plus particulièrement Écrasé par le football, sont amenés à découvrir l’enjeu du contrat de travail, les malversations patronales, la réalité brute d’un régime autoritaire et l’exploitation jusqu’à la mort des migrants sur les chantiers. On le sait, ce sont des milliers de travailleurs qui sont morts pour que les foules internationales puissent se divertir.

Même si l’auteur tend à verser dans la réprobation morale plus qu’économique et sociale, son ouvrage donne des informations qui peuvent être une bonne base de réflexion et de discussions, avec les jeunes lecteurs et lectrices, sur la réalité internationale du travail. Par les quatre protagonistes principaux Ousmane le Malien, Arun, l’IndienMartin le Français, Robert le Congolais, le livre évoque les causes économiques ou sociales –pauvreté, guerre, trafic…– des migrations internationales. Il fait prendre conscience, en dépeignant l’organisation de l’importation de la main d’œuvre esclavagisée au Quatar, que le prolétariat est une réalité internationale où vit la misère, où sont subits de mauvais traitements. S’il existe bien une Organisation internationale du Travail, à quoi sert-elle d’autres qu’à faire des statistiques, peuvent se demander les lecteurs et lectrices. De plus, à travers les récits des quatre protagonistes, et les échanges (par téléphone, par SMS et lettres qui jamais n’atteignent leur destinataire), Écrasé par le football montre que la paupérisation qui frappe de nombreux pays d’où fuient nombre de travailleuses et travailleurs est de moins en moins déconnectée de la prolétarisation de leurs habitants. Le livre invite le jeune lectorat à prendre un point de vue international. La présence de Martin permet à l’auteur de réaliser cette jonction entre paupérisation et prolétarisation sans que le lectorat ne s’en abstraie, comme c’est généralement le cas dans les livres visant plus spécifiquement la thématique des droits de l’homme. À l’inverse, Écrasé par le football vient ancrer cette thématique dans les conditions de travail. C’est pourquoi aucune des ficelles habituelles aux ouvrages citoyennistes n’est reprise. Les protagonistes s’adressent bien aux personnalités et institutions internationales : mais leurs espoirs seront douchés. La fin tragique ne trouve une lueur minuscule que dans la prise de conscience de ce sur quoi toute vie s’appuie : le travail en tant que producteur des conditions d’existence. Le roman fait la preuve du développement inégal du capitalisme. Le sport est traversé, lui-même, par l’inégale répartition des richesses selon les pays. 

Bien sûr le livre est paru en octobre 2022, bien après le début du règne de l’exploitation capitaliste footballistique qatarie, mais il dévoile au jeune lectorat les dessous de l’attribution de la Coupe de monde de football au Qatar, désigne les responsabilités de la FIFA, du gouvernement français de l’ère Sarkozy, des dirigeants du football indélicats, président de la FIFA comme président de l’UEFA de l’époque.

Philippe Geneste

29/01/2023

Étrangetés humaines ou du sentiment de sympathie

VAN ALLSBURG, Chris, L’Étranger, éditions d2eux, 2022, 32 p. 17€

Travaillé au crayon de couleur, avec un soulignement des traits tendant à un effet de flou, les images réalistes, voire hyperréalistes laissent pénétrer en elles une part d’étrangeté et d’onirisme. Les couleurs sont nettement contrastées, sans brutalité ni agressivité. L’univers iconique rejoint ainsi le texte narratif centré sur un personnage à l’identité indécise, survenu dans la vie d’une famille de fermiers par hasard, accidentellement. Quel est cet étranger amnésique, semble-t-il, et si hors du monde commun ? Le schéma narratif de l’histoire est structuré autour de trois événements : l’accident, un été qui se pérennise, le départ de l’étranger de la ferme. L’histoire s’achève avec le cycle continué des saisons perturbées par ce que la venue de l’homme a instillé au bénéfice du fermier et de son épouse.

La curiosité des lecteurs et lectrices se portent sur l’origine de l’homme, sur ce qu’il pense. Cette curiosité demeurera une fois le conte achevé puisque l’étranger n’aura pas livré son secret et que c’est au jeune lecteur, à la jeune lectrice de poursuivre la quête du sens.

Sans rien dévoiler puisque l’inconnu ne se prête pas au dévoilement, l’album composé par Chris Van Allsburg s’articule autour de plusieurs problématiques. Il y a d’abord celle de l’hospitalité et donc son envers l’inhospitalité. Ensuite est posée celle de l’identité. L’album montre que l’identité n’est pas une caractéristique intérieure inhérente à la personne, mais qu’elle se construit dans le rapport interpersonnel et dans le rapport social. Par son silence et ses soudaines survenues et disparitions de l’univers des fermiers, l’étranger de l’histoire déjoue la thèse platonicienne qui identifie la personne à l’être : « un cercle, unique et solitaire, mais capable, en raison de son excellence, de vivre seul avec lui-même, sans avoir besoin de personne d’autre, et, en fait de connaissances et d’amis, se suffisant à lui-même »[1]. Vient aussi, suscitée par la lecture, la problématique de la curiosité. La curiosité est la manifestation d’un désir de connaissance : faire connaissance de quelque chose, de quelqu’un. Ce faisceau de problématiques mène les enfants à tenter de comprendre l’étranger, plus même à accueillir l’étrangeté. Le dénouement nous montre qu’un dialogue a été établi, que la vie meilleure s’y construit.

Magnificence des illustrations, ouverture large aux possibles des interprétations, sont une source d’élans contre l’individualisme régnant, contre l’enfermement identitaire sclérosant sans tomber dans l’écueil de l’atomisation des êtres selon leurs différences. L’Étranger n’invite-t-il pas les enfants à se lancer sur le sentier de couleurs d’une humanité nouvellement pensée, par eux pensée ?

 

FOSSETTE Danièle, Le Trésor de Malik, illustrations de Nathalie DUROUSSY, Cipango, 2022, 32 p. 16€

L’album est écrit dans une langue classique et les illustrations explicitent le texte, tout en l’ouvrant sur un univers peu connu sinon inconnu des enfants, l’imaginaire africain ou plutôt un des imaginaires de l’immense continent de l’Afrique. On le sait, les contes ont ceci de particulier qu’ils se rencontrent en des versions proches dans diverses civilisations, preuve de leur antécédence littéraire, de leur origine à chercher dans le mythe.

Danièle Fossette s’en est nourri pour écrire ce beau conte. Le thème pourrait être défini par : « l’argent ne fait pas le bonheur ». On va suivre un jeune berger que la sécheresse -actualité immédiat de ce texte- chasse de son village. Le père lui conseille de se raconter à la lune car, si celle-ci l’entend, elle le comblera d’or. Excité, l’enfant s’en va avec le troupeau de chèvres. On le suit dans diverses péripéties et épisodes selon le schéma traditionnel du genre. Mais mieux que de séduire la lune, l’enfant apprend à conter et c’est comme conteur que les villageois l’intégreront. L’enfant comprend alors que le bonheur est dans le rapport aux autres, à la vie collective, au respect des éléments naturels : « Je suis riche maintenant car ma parole est d’or. Reste au-dessus de moi et garde ton éclat pour guider mes pas » dit Malik à la lune.

Le Trésor de Malik raconte donc le devenir griot d’un enfant autant que le devenir humain de l’humanité. Les illustrations aux teintes profondes striées et nuancées, le dessin réaliste, la touche poétique des peintures chaudes de Nathalie Duroussy doivent sûrement à toute son enfance passée en Afrique.

 

BUSSONIÈRE Maguy, Mareva, bilingue français-tahitien, traduction de MANÏATEA, illustrations de Laura DOMINGUEZ, L’Harmattan jeunesse, 2022, 25 p. 10€

Ce conte tahitien se passe sur l’île de Raiatea, en Polynésie française, archipel de la Société. La facture en est classique : une enfant, Mareva, attend, anxieuse son père pêcheur, alors que la mer est démontée, que le vent souffle. L’enfant va trouver aide auprès de la raie Rahia. Le père sauvé, Mareva demande conseil à la tortue, animal sacré des maoris, pour que son père puisse reconstituer les filets de pêche qu’il a perdus. Puis, c’est par l’entraide entre les habitants de l’île que les filets sont tissés mais aussi partagés entre tous. La situation finale donne toute sa dimension au conte, l’histoire racontée du sauvetage du père entre dans les coutumes des îliens marquant la fusion définitive de la nature avec les humains. Mareva est aussi un éloge de la coopération et de l’entraide dans une société fondée sur la valeur d’usage. Aucune exploitation, sur Raiatea, ni entre les hommes ni entre les hommes et la nature. Le texte est donné en version bilingue, ce qui permet à l’enfant de comprendre la réalité du peuple des îles. Les illustrations de Laura Dominguez, naïves, intègrent des motifs de l’art maori, notamment la tortue et la tradition du tatouage.

Mareva est un bon livre à offrir pour élargir l’horizon culturel et intellectuel des jeunes enfants.

Philippe Geneste

 



[1] Platon dans Le Timée cité par Laplantine, François, « La logique identitaire et les étrangers. La “pensée du dehors“ et l’étrangeté », Prétentaine, n°9/10, avril 1998, pp.183-187 – p.183.

23/01/2023

Entretien avec Eva Barcelo-Hermant

BARCELO-HERMANT Eva, Contes de loups, contes d’ogres, contes de sorcières. La fabrique des méchants, L’Harmattan, 2022, 186 p. 19€50

Lisezjeunessepg : Pourquoi s’intéresser, aujourd’hui, à la figure du méchant des contes ?

Eva Barcelo-Hermant : Tout est parti d’une citation du réalisateur Alfred Hitchcock : « Meilleur est le méchant, meilleur est le film » (the more successful the villain, the more successful the picture en version originale que l’on retrouve aussi traduit de la façon suivante « Plus le méchant réussit, plus la photo a du succès »). Je me suis demandée comment ce conseil s’appliquait à un type d’histoires apparemment opposé aux films de suspense, le conte de fées. Plus j’y réfléchissais, plus il me semblait qu’effectivement, sans un méchant crédible, une histoire ne se tient pas, ou plutôt, elle est fade. Il lui manque quelque chose de fort, qui fait qu’on s’en souviendra par la suite.

Et pourtant, il y a quelque chose de complètement paradoxal à raconter à des enfants des histoires horribles avec des méchants vraiment effrayants. Quand on lit une histoire à un enfant, on a envie de passer un bon moment avec lui, pas de le traumatiser. De lui montrer que la vie est belle, pas qu’il y a du danger partout. C’est là qu’intervient la fin heureuse, pour promettre que tout ira bien, que l’on peut battre les méchants et que malgré les épreuves on peut se relever. Cette promesse d’espoir s’incarne souvent dans une formulette, comme le célèbre « ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Mais il en existe plein d’autres par exemple « Tous leurs soucis prirent alors fin, et ils vécurent ensemble dans une joie sans mélange » pour Hansel et Gretel chez les frères Grimm car ce n’est pas un conte sur le mariage mais un conte sur la famille. Elles jouent alors un rôle de clôture du conte, de façon symétrique aux formulettes qui l’ouvrent et dont la plus célèbre est celle de Charles Perrault, « Il était une fois... ».

Et plus je me penchais sur les figures de méchants et leur place dans les histoires pour enfants, plus je me rendais compte qu’ils sont en fait indispensables. C’est inattendu mais c’est vrai : sans méchant, il n’y a pas d’histoire. C’est ce personnage dont on veut se débarrasser qui pousse le héros vers son aventure et qui permet donc au conte d’exister.

Tout cela m’a donné l’impression qu’il y avait quelque chose à creuser dans notre rapport aux méchants et à l’enfance. Depuis les contes de Charles Perrault et les versions orales dont il s’est inspiré, les loups, ogres, sorcières et méchantes belles-mères ont bien changé. L’évolution de leur traitement dit quelque chose de notre société. D’ailleurs, entre le succès des adaptations Disney pour les enfants comme pour les adolescents, les questions de consentement et certains parents qui refusent d’en lire à leurs enfants, les contes de fées entrainent aujourd’hui encore des réactions très vives… dans lesquelles les méchants ne sont pas pour rien !

 

Lisezjeunessepg : Ogres, sorcières, loups, représentent-ils différents types de méchanceté ?  

Eva Barcelo-Hermant : Tout à fait. L’ogre est avant tout la figure de la force et de la puissance, mais cela ne va pas forcément de pair avec une grande intelligence ! Dans Le petit poucet c’est le plus petit garçon qui en vient à bout grâce à la ruse. En revanche, Barbe-bleue, que l’on peut considérer comme un ogre, est rusé et cela en fait un adversaire redoutable pour sa jeune épouse. Ce méchant représente quelqu’un de plus fort, plus grand, plus puissant que le héros ou l’héroïne, qui face à lui se sent petit, faible, isolé. Et pourtant, il lui faut tout de même l’affronter et puiser au plus profond de ses ressources pour triompher de lui.

La sorcière est une figure profondément féminine, les sorciers ont moins d’importance dans les contes. Elle est fourbe et cruelle. Mais pour l’héroïne et les petites filles, elle a aussi longtemps eu une fonction de contre-exemple, de repoussoir, un exemple de femme qui n’a pas réussi sa vie : vieille, seule, aigrie. Aujourd’hui les choses sont bien différentes. Mona Chollet a montré comment la sorcière est devenue une figure de puissance féminine. En littérature jeunesse il y a de nombreuses sorcières fortes et positives, à commencer par Hermione Granger. D’autres sont plutôt des figures humoristiques, comme Amandine Malabul de Jill Murphy ou Pélagie la sorcière de Paul Korky et Valérie Thomas.

Le loup est à la fois profondément animal et humain. Il y a quelque chose de complètement fou dans Le Petit chaperon rouge, jamais expliqué par les conteurs : la petite fille confond sa mère-grand avec une grosse bête poilue ! C’est la figure de l’agression par excellence, avec sa part imprévisible et sauvage, car nous ne pouvons jamais anticiper une rencontre avec un méchant. Enfin, c’est le seul des trois à réellement exister. Et dans les forêts françaises du temps de Perrault, il faisait bien des victimes : fin XVIIè, dans les pires moments, il a pu y avoir jusqu’à 1000 victimes en une année. Le loup, communément désigne aussi la part sauvage qu’il existe en chacun : « le loup est un loup pour l’homme » nous dit la sagesse populaire avec ce proverbe qui existait déjà dans l’Antiquité romaine. Dans les œuvres pour adolescents la figure du loup-garou est très populaire (la série Teen wolf, Twilight…) et représente alors la part de l’adolescent qui grandit, dans son corps comme dans sa tête, a envie de se découvrir et non plus d’écouter sagement ses parents et professeurs.

 

Lisezjeunessepg : Ne pensez-vous pas que le moteur des fictions contemporaines relevant du genre de l’heroïc fantasy (et de ses variantes) réactive, au fond, cette figure du méchant voire qu’elle l’exacerbe ?

Eva Barcelo-Hermant : Absolument. Que ce soit directement dans des réécritures de contes ou dans des romans qui en reprennent les motifs, comme Harry Potter ou Le Seigneur des anneaux, les thèmes et messages des contes de fées sont sans cesse repris, transformés et remis au goût du jour. Cela peut être un enfant abandonné ou délaissé qui va se trouver une véritable famille, une jeune fille qui veut faire sa place dans la société, un jeune homme qui veut se prouver, etc. Dans toutes ces histoires de changement et de transformation, car c’est là le cœur du conte de fée et c’est pour cela qu’il inspire autant, le méchant est toujours aussi présent… et terrifiant.

Dès notre plus jeune âge, nous sommes bien conscients que les méchants ne sont pas réservés aux histoires du soir et que nous trouverons d’autres épreuves à affronter sur notre route. Quand on regarde les contes de notre enfance avec un regard d’adulte, on se rend bien compte que les formes enfantines de nos peurs, ces terribles ogres, sorcières et grands méchants loups, ces prédateurs, peuvent encore fonctionner à tous les âges, dès que l’on met autre chose derrière eux.

Dans les récits de fantasy le méchant peut être doté de pouvoirs surnaturels et effrayants, ce qui va très bien avec l’ambiance merveilleuse du conte de fées. Neil Gaiman fait cela brillamment dans La Belle et le fuseau : il continue le conte de Blanche-neige et le mélange avec un autre conte, dans une atmosphère bien plus sombre car il s’adresse à des plus grands, avec une méchante dont les pouvoirs dépassent ceux des héroïnes. Mais il y a également des histoires tout à fait réalistes qui s’appuient dessus : il y a du Cendrillon dans des films comme Pretty woman ou My fair lady !

 

Lisezjeunessepg : Quelle évolution avez-vous constatée dans la figure du méchant entre les contes oraux traditionnels et la figure contemporaine qui en dérive (ou les figures contemporaines qui en dérivent) ?

Eva Barcelo-Hermant : Il y a de nombreuses évolutions, mais les plus marquantes sont au nombre de trois.

– Tout d’abord le méchant perd en force. On veut moins faire peur aux enfants en brandissant la figure d’un méchant qui viendrait les punir. Cela s’inscrit dans un changement plus général de l’éducation. Mais une histoire qui perd son méchant doit gagner en force ailleurs : cela peut être avec son humour, sa tendresse ou un enfant subversif comme dans Mademoiselle Sauve-qui-peut de l’album de Philippe Corentin dans lequel on en viendrait presque à plaindre le loup de faire face à cette petite fille.

– Ensuite le méchant peut devenir un ami. Cela donne lieu à de superbes albums comme Loulou de Grégoire Solotareff ou Le Déjeuner des loups de Geoffroy de Pennart, où proies et prédateurs, cochon, lapin et loup, deviennent amis. En faisant cela, ils dépassent les limites traditionnelles de leur espèce pour faire place à l’amitié ce qui laisse libère leur propre personnalité. Cet axe est très fort car cela revient à dépasser les attendus invisibles qui pèsent sur nous. Au lieu de dire « un loup voudra toujours manger un cochon », une histoire pourra alors signifier « un loup et un cochon peuvent parfois devenir amis ».

– Enfin le méchant qui raconte son histoire. Cela revient à donner la parole aux méchants et écouter leur version permet parfois de remettre les choses en perspective. Dans un album comme Matriochka de Sandra Nelson et Sébastien Pelon ou dans le dessin animé Kirikou de Michel Ocelot, on apprend la cause de la douleur des méchantes, une malédiction ou une épine empoisonnée, qui les ont toutes les deux transformées en sorcières mauvaises. Le fait de situer la souffrance, de lui montrer un début et une fin encourage l’empathie et permet de comprendre que la méchanceté vient des fois d’une souffrance non résolue. Ce qui n’excuse pas pour autant les mauvaises actions passées, mais permet au méchant de débuter le chemin pour se racheter.

C’est très populaire, notamment auprès des adolescents qui ont envie de raconter leurs propres histoires, indépendamment de celles qu’ils ont toujours écoutées. Mais plus largement cela illustre aussi un changement de société, où chacun veut donner sa version de l’histoire et où l’on reconnaît les souffrances de certaines personnes. Un bon révélateur de ça c’est l’intérêt de Disney pour les méchants : de plus en plus de films leur sont consacrés (Maleficient, Cruella…) mais aussi à travers les romans dans leur partenariat avec Hachette pour les collections Disney Villains et Twisted Tales.

Une chose très importante à souligner avec cette évolution, c’est qu’elle laisse alors la possibilité de s’identifier au méchant. Ils sont parfois plus accessibles que les héros et héroïnes, avec lesquels nous avons parfois quelques défauts ou travers en commun. Un méchant sympathique nous montre alors que ce n’est pas si grave de ne pas être parfait ! C’est ce que j’ai appelé le « paradoxe du petit bonhomme de pain d’épices ». Dans ce conte, un petit bonhomme de pain d’épices veut se sauver pour aller vivre sa vie pendant que divers personnages lui courent après pour le manger. Il est si rapide qu’il réussit à échapper à tout le monde, jusqu’à ce qu’un renard, pas plus rapide mais bien plus rusé, l’attrape et le dévore. D’abord j’ai évidemment pensé qu’un enfant allait s’identifier au petit bonhomme de pain d’épices, que tout le monde veut commander. Mais après réflexion j’ai réalisé qu’un enfant peut très bien préférer vouloir le renard, le seul personnage de l’histoire qui parvient à ses fins. Selon les histoires, les personnages, les moments, on peut préférer être le gentil ou le méchant.

 

Lisezjeunessepg : Vous dites qu’il vous semble important « de revenir à des versions écrites plus anciennes » des contes et de ne pas laisser de ceux-ci que l’image qu’en donnent les adaptations notamment animées, cinématographiques : pourquoi ? Et, par rapport à la question que vous adressez dans l’entretien, publié en annexe de votre livre, à Louise B. (« Est-ce que les évolutions de la société rendent les contes obsolètes ? »), votre réponse serait non ? 

Eva Barcelo-Hermant : Je suis convaincue que non. Il est vrai que certaines versions des contes du XVIè ou XVIIè siècle ne résonnent plus en des lecteurs contemporains car la société a beaucoup évolué. Mais justement, la force du conte c’est de présenter à la fois des motifs intemporels – la petite fille en rouge seule face au loup cela remonte au XIè siècle pour la plus ancienne trace écrite – qui sont repris et remis au goût du jour par des conteurs et auteurs contemporains. Cela fait que le conte s’adapte particulièrement bien aux envies et aux inquiétudes des lecteurs, quelle que soit l’époque.

Mais à côté de cela, il est important de ne pas perdre les anciennes versions, car elles contiennent toujours quelque chose de très fort et de très vrai. Je vois le conte comme une forme qui gagne en richesse à chaque fois qu’on lui ajoute une nouvelle version et ses interprétations. Il ne faut pas pour autant le réduire à une seule version mais au contraire les laisser cohabiter, se compléter et se contredire.

Les anciennes versions du Petit chaperon rouge et Barbe-bleue possèdent des fins très différentes des versions les plus connues mais absolument passionnantes. Aujourd'hui beaucoup de contes sont connus à travers les films Disney, qui ont apporté beaucoup de joie et de couleurs à ces histoires. Blanche-neige, par exemple, est plein de tendresse et de gaieté. Ce qui est dommage c’est de réduire une histoire aussi riche de sens et de significations acquis en voyageant à travers des siècles, des conteurs, des régions variées à une seule version. Les versions anciennes sont très belles aussi, il me semble que l’on en a besoin pour comprendre un autre aspect important de ce conte qui est que c’est aussi grâce à sa belle-mère (ou sa mère dans les plus anciennes versions des frères Grimm) que Blanche-neige devient l’héroïne de son histoire. C’est sa belle-mère qui la pousse à s’enfuir de la maison de son père, à se trouver un autre endroit et à y travailler de ses mains. Chez les nains elle apprend à tenir une maison et à travailler de ses mains, c’est à dire à aller vers une forme d’indépendance : elle pourrait travailler et gagner un salaire si elle en avait besoin. C’est sa belle-mère qui vient lui apporter un lacet pour son corset, puis un peigne, deux symboles de son passage de l’âge de petite fille à celui de femme adulte qui ont été retirés du dessin animé. Tout cela mérite d’être encore raconté !

Entretien réalisé en décembre 2022 et janvier 2023