Anachroniques

30/10/2022

"Petit pauvre"

Berteloot, René, Mélaine, Lyon, éditions de l’A.P.L.O., 2022, 289 p. (commande à l’Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière, chez Nathalie Berteloot, 14 bis rue des Noyers 69 005 Lyon, chèque de 22€+6€40 de port à l’ordre de l’A.P.L.O.)

Il faut louer le travail de l’APLO qui rend à nouveau disponible ce prenant récit d’enfance, écrit par un mineur, René Berteloot (1933-2020). Il faut d’autant plus louer cette réédition, qu’elle a corrigé les travers marchands de la précédente, qui présentait l’ouvrage comme des souvenirs d’un galibot, ce qu’il n’est pas ! La note de l’éditeur revient sur ce point. Il faut aussi se réjouir de cette édition car elle est précédée d’une préface importante de Paul Berteloot, le frère de l’auteur. Par la contextualisation biographique du récit et des informations apportées sur la genèse de l’écriture, cette préface permet une entrée de plain-pied dans l’histoire. Enfin, il faut louer cette réédition pour le travail éditorial portant sur un « glossaire explicitant les termes locaux, anciens ou peu usités ». Le jeune lectorat rentrera d’autant plus facilement dans l’histoire vivante de Mélaine. Les enseignants et enseignantes de français trouveront aussi dans ce volume un bon support d’étude pour le chapitre de leurs cours consacré à l’autobiographie. Les professeurs et professeures d’Histoire y trouveront un support de choix pour l’étude historique de la vie des mineurs du siècle dernier.

Mélaine transcende le genre de l’autobiographie pour offrir un roman de la mine. Les portraits abondent, portraits des figures familiales de l’écrivain, d’autres figures de voisinage, portraits de mineurs, de cadres aussi. Les personnages évoluent en traversant des scènes festives ou laborieuses de la vie collective ou familiale du peuple. Peu à peu l’univers de la mine s’anime, elle prend le lecteur. Parfois, les figures individuelles laissent la place au collectif des prolétaires et le récit au singulier ouvre les pages d’une mémoire calaisienne collective.

Pourquoi ce nom Mélaine ? Dans une étude sur Jean Robinet, Jérôme Radwan, qui évoque avec force érudition la part polonaise de René Berteloot, donne la clé : « Ce prénom breton devenu mixte, vient du grec “melanos” signifiant “brun, noir”, comme l’est le pays des mines et des corons qui en constituent le cadre. Mais c’est uniquement le dernier chapitre de ce roman autobiographique qui en justifie le sous-titre. En fait, il décrit comment sa soif de lectures dès son plus jeune âge, les rêves de son enfance et le soutien de ses instituteurs lui ont permis de devenir un bon collégien jusqu’à quatorze ans et demi ; contrairement à ses camarades que la mine a réquisitionnés avec ou sans leur Certificat d’Études Primaires. D’où leur tendance à le considérer comme un étranger. Toutefois, inévitablement, il “allait se livrer à la mine comme on se jette à l’eau, ne pouvant reculer” » (1).

Loin d’une littérature passéiste, Mélaine est un roman réaliste. Les conditions sociales sont révélées dans les actions des personnages. Le cheminement singulier de Mélaine prend valeur générale ; son enfance témoigne de celles des filles et fils du pays de la mine. Vérité du contenu, exactitude des détails, allégresse de la narration, tout concorde pour saluer cette édition attentive à la vérité du roman de René Berteloot.

Geneste Philippe

(1) Jérôme Radwan, « “Les sentes de ma vie… ou : qui est pour les siens et en quoi se distingue pour chacun de ses lecteurs le paysan français, Jean Robinet (1913-2010) », (à paraître). La citation de Berteloot, René, Mélaine, Lyon, éditions de l’A.P.L.O., 2022, p.276-277.

23/10/2022

Questions du jour et d’encore

GAUBERT Chrystel, Le Jardin de la mégère, illustrations de Sébastien BOSCUS, éditions Chant d’orties, 2022, 32 p. 16€

Voici un album au propos ambitieux tenu tant par l’histoire que par le travail pictural.

La luxuriance des décors magnifiés par le format à l’italienne prend une signification paradoxale. D’un côté, les couches déposées de peinture créent un effet lourd de matière souvent perturbée par du gris simulant la pollution et le mal-vivre agité et soumis à la vitesse. Ce sont les planches consacrées à la zone industrielle. D’un autre côté, un effet de matière, non plus lourde mais riche, aux couleurs gais et profondes, imite l’univers tranquille de la maison de la mégère, havre de nature au cœur d’une zone dénaturée.

À la dichotomie des lieux correspond deux formes d’écriture. D’une part, le brouhaha des inscriptions, signalisations, enseignes, affiches dont toute la zone industrielle et commerçante est traversée, figure la société de consommation. Comme des mots glapis, les noms des commerces et magasins, les traces vives du sociolecte publicitaire présentent un langage tronqué, un ahan linguistique sans rêve. D’autre part, le style du texte narratif emprunte au conte tout en s’en distanciant : « Il était une fois, il n’y a pas si longtemps » (p.1). L’autrice souligne ainsi qu’il s’agit d’un conte des temps modernes.

Cette opposition structurante aurait pu recouvrir l’histoire, mais Le Jardin de la mégère y a greffé une autre contradiction que développe la seconde partie de l’album. La vieille femme qui vit dans la maison est une mégère, clin d’œil à la marâtre des contes traditionnels. Elle vit seule, repliée sur ses avoirs et sa propriété, jalouse de ses productions qu’elle accumule en conserves. Or, les légumes souhaitent se libérer de l’enclos où les enferme l’ordre économique, des « pots hermétiques » où ils finissent leurs jours. Ils vont alors devoir affronter les obsessions « sécuritaires » de la propriétaire, qui, pour l’occasion, va même employer des produits toxiques afin de calmer les élans d’émancipation légumière et fruitière. L’instinct de propriétaire ira jusqu’à lui faire emmurer la maison et son jardin. 

La dernière page tournée, l’enfant lecteur ou lectrice comprend que le héros véritable de l’album n’est ni la zone industrielle, ni la mégère à la maison coincée au milieu des magasins et entrepôts, mais le jardin. L’album conte la révolte d’un jardin, un jardin libéré, un jardin d’abondance produisant des nourriture différenciées, variées, jamais standardisées, des produits naturels et non industriels. C’est la révolte des fruits et légumes contre leur uniformisation par les normes marchandes.

On pourrait donc caractériser Le Jardin de la mégère comme une éthopée critique de la société de consommation. Une éthopée portée tant par un travail graphique et pictural en harmonie mimétique avec l’histoire que par un texte à la composition soignée et scandé d’appels suscitant chez le jeune lectorat, réflexion et attention. Ajoutez à cela que si l’album s’adresse aux enfants petits, il aura toute sa place dans les bibliothèques des écoles primaires ainsi qu’au collège où les élèves de sixième se régaleront… et peut-être aussi les enseignants et enseignantes qui pourraient bien être tentés de le faire étudier à leurs classes.

 

KIM Hye-Eun, Le Crayon, CotCotCot éditions, 2022, 44 p. 17€

De la forêt à l’usine d’une industrie du bois jusqu’au magasin, et enfin au crayon de couleur dans la main d’une enfant, l’album raconte le processus de production de l’instrument dont se sert son autrice, Hye-Eun Kim.

La petite fille colorie des dessins d’arbres, elle les crée, les recrée, un tableau mis en abyme au sein de l’album explicite l’engendrement de l’art par sa primordialité interhumaine et de nature. Point de morale, point de didactisme, le bonheur de l’esthétisme de l’album repose entièrement sur le récit graphique. Aucun verbalisme non plus, chaque image porte des significations que l’adulte, lisant l’album avec l’enfant, l’aidera à déceler, l’invitera à exprimer.

Grâce au choix du récit graphique, Le Crayon se situe loin des albums où domine l’abstraction idéelle ou sentimentale. En effet, il y domine la matérialité vivante de ce qui en permet l’usage puis la matérialité vivante de l’imagination qu’il nourrit. Le dessin au crayon de couleur soulève la compréhension de la chaîne des opérations mise en jeu pour la réalisation de l’album. Fabrication socio-économique et création artistique s’articulent pour le plus grand bonheur des yeux et de l’activité d’interprétation.

La magnificence toute en simplicité des illustrations se donnent comme un hommage aux arbres. La petite fille qui dessine l’arbre arrive jusqu’à sa frondaison avant l’oiseau : c’est l’oiseau qui l’habite, c’est l’enfant qui l’écrit. C’est le trait de crayon, c’est le fil des couleurs, c’est l’histoire d’un objet dans l’utilisation pacifique de l’art offert aux passions enfantines pour les histoires et pour le dessin.

 

BOISSON Marie, La Visite, rouergue, 2022, 48 p. 15€

Sous prétexte d’une visite de maison, ce récit illustré interroge le jeune lectorat sur ce lieu où, bien souvent, mais ce n’est pas toujours le cas, se constitue un premier espace socialisé. L’album nous montre le propriétaire d’une maison, qui sous prétexte de la vendre, ne cherche que la confirmation de son incapacité à quitter sa maison, – c’est-à-dire son lieu de vie, parce qu’on ne quitte pas sa vie, on ne quitte pas ce qui constitue sa vie. Farfelu, drôle, humoristique en diable, l’album de Marie Boisson, avec ses illustrations oscillant de la référence aux fanzines à la poésie délicate, est le prétexte à la libération d’un univers imaginaire où le délire se substitue au rangement, où la liberté prend le pas sur l’ordre, où le hasard est préféré au convenu. Alors, au final, La Visite ne serait-il pas un album de réflexion sur l’espace en tant que lieu que l’on se crée ?

Philippe Geneste

16/10/2022

Pour une mémoire non commémorative

DAENINCKX Didier, La Prisonnière du Djebel, oskar éditeur, 2022, 73 p. 9€95 ; STREIFF Gérard, Ben Bella et la libération de l’Algérie, oskar éditeur, 2022, 74 p. 9€95 ; STREIFF Gérard, La Guerre d’Algérie. Discours et textes officiels, oskar éditeur, 2022, 92 p. 9€95 ;

Voici un triptyque à acquérir ensemble. Le premier est un roman du fin connaisseur de la Guerre d’Algérie qu’est Didier Daeninckx. À travers la relation complice entre un grand-père et son petit-fils, resurgit du passé enfoui une histoire qui a bouleversé la vie du vieil homme, à l’époque embrigadé dans l’armée française. Il paiera sa désobéissance aux ordres militaires par trois mois de trou puis cinq en première ligne dans les Aurès, au sein d’un bataillon disciplinaire. Cette guerre dont on taisait le nom, avait été décrétée par le pouvoir politique, à la quasi-unanimité des « représentants de la Nation » : la gauche et la droite confondues ont voté, le 16 mars 1956, les pouvoirs spéciaux en Algérie requis par le président du Conseil Guy Mollet). Le roman décrit des exactions de l’armée française, l’usage du napalm, de la torture

Le récit s’appuie sur le travail de désenfouissement de la mémoire douloureuse du personnage. De retour de la guerre, le grand-père s’était muré dans le silence. On sait que le silence post-traumatique est la norme, comme cela a été largement documenté par l’expérience des survivants des camps nazis.

Daeninckx aborde aussi la question des Européens, qui ont pris le parti de l’indépendance de l’Algérie contre l’oppression coloniale. Ici, le grand-père a sauvé une combattante indépendantiste, faite prisonnière et, de ce fait, vouée à l’exécution. La famille de cette jeune femme, originaire de Colmar, s’était installée en Algérie en 1870, après l’annexion de l’Alsace-Lorraine par la Prusse. Le récit apporte ainsi une réflexion peu souvent envisagée (1). Comme toujours chez Didier Daeninckx, la puissance de la composition, la rigueur du style, emportent les jeunes lecteurs dans l’histoire tout en les invitant à une réflexion d’ordre historique. Le titre est un clin d’œil au western américain -un genre vantant, dans sa quasi-totalité le colonialisme blanc et le génocide des peuples amérindiens.

Justement, sur le colonialisme français en Algérie, le jeune lectorat bénéficiera de la biographie de Ben Bella écrite par Gérard Streiff. S’il suit l’évolution politique de Ben Bella, jusqu’à la présidence de l’Algérie indépendante puis son exil, Gérard Streiff tente de rendre compte des contradictions internes du camp indépendantiste autant qu’il dépeint la condition économique et sociale du peuple arabe durant la colonisation. Le livre permet de voir comment la France s’est servie des peuples colonisés durant ses guerres, comment elle les a méprisés (pensons au 8 mai 1945, l’Europe libérée du nazisme et le même jour, des soulèvements arabes, pour leur libération, en Kabylie et dans le Constantinois, qui aboutiront à des milliers de morts sous la répression des autorités françaises. La biographie permet de replacer la révolution algérienne dans le contexte de libération des peuples (la Tunisie obtient son indépendance en 1955). Elle brosse les enjeux conflictuels entre les impérialismes (le français et l’américain en particulier). La biographie brosse très -trop ?- vite les premières années de l’Algérie indépendante avec Ben Bella comme président.

Appuyée sur La Guerre d’Algérie. Discours et textes officiels la lecture de la biographie romancée de Ben Bella et du récit de Daeninckx offre un panorama permettant au jeune lectorat de pouvoir partir s’informer davantage s’il le désire, avec de bonnes bases de compréhension. La Prisonnière du Djebel permet, en particulier, d’évoquer les mouvements de réfractaires, de déserteurs, d’insoumission et de désobéissance civile. Les trois livres montrent combien peu on en parle et combien cette guerre reste parmi les « thèmes honteux » du roman national français.

Philippe Geneste

(1) voir le travail réalisé à partir de témoignages par Bracco, Hélène, L’autre face, “Européens” en Algérie indépendante, éditions Paris-Méditerranée 1999, édition augmentée en 2012 aux éditions Non Lieu.

09/10/2022

Une brève vie en négritude

LÉON Christophe, Missié, illustré par Barroux, éditions d2eux, 2022, 83 p. 13€90

Le dernier roman de Christophe Léon repose sur l’exécution 16 juin 1944 à Columbia (USA) du jeune noir américain George Junius Stinney Jr.. Il avait 14 ans. La justice raciste l’accusait du meurtre de deux fillettes blanches, de bonnes familles. En 2014, la justice des USA reconnaissait l’innocence de l’enfant. Comme le dit le narrateur-personnage de Missié, « l’innocence est le pire des avocats ».

L’œuvre de Christophe Léon ne se donne pas pour un document ; le personnage historique prend un nouveau nom -Martin Julius Crow Jr.-, il n’est pas exécuté en 1944 mais en 1942. Cette distance permet à l’écrivain d’entrer pleinement dans la création et de traiter, littérairement, ce meurtre légal perpétré sans sourciller par la plus grande démocratie du monde et « toujours en guerre quelque part ». La narration est portée par une première personne, le « je » de Martin Julius Crow Jr. ; paradoxe temporel, il raconte, aujourd’hui, sa vie, depuis sa petite enfance jusqu’au jour de son exécution. Entre ce « je » et le registre de langue soutenu qui caractérise l’écriture, vient se souligner l’écart entre le point de vue subjectif inhérent à la voix de l’enfant noir narrateur (mort en 1942) et le style (du récit à la première personne paraissant en 2022). Par ce dispositif, Christophe Léon informe les lecteurs et lectrices que le livre n’est ni un témoignage ni un document. En revanche, les lecteurs épousent la voix de l’enfant, son point de vue, et partagent ses émotions. Missié s’inscrit, ainsi, entre le roman historique et les mémoires d’outre-tombe du narrateur personnage.

L’auteur prend soin de procéder par une figuration fine du personnage-narrateur, en évitant toute dissertation. Le personnage prend consistance intellectuelle, morale, psychologique et physique, durant le cours de la narration et des événements de l’histoire. La corporalité est omniprésente : coups de ceinturons reçus par Martin Julius à la maison, corps « détruit quand j’avais 13 ans », corps suppliciés des ancêtres noirs esclaves, corps mutilé et corps exploité du père ouvrier agricole, corps innervé par la peur (« Battre un noir n’avait rien d’anormal » dit le père à son fils), le bégaiement de sa petite sœur Minnie -bégaiement déclenché après avoir assisté au lynchage d’un jeune noir en pleine rue (« c’est ce jeune noir au sol, la face contre terre, la bouche ouverte, un flot de sang à la commissure des lèvres, qui lui a volé les mots. Ou plutôt qui les lui a tordus au point qu’ils sortaient de sa bouche en se cramponnant à sa chair »). En prison, l’enfant comprend : « J’expérimentais, mais cette fois d’une manière paroxystique, une réalité que j’avais toujours vécue. Mon corps ne m’appartenait pas ». D’ailleurs, Martin Julius perd son nom remplacé par un numéro d’écrou : 201547.

L’enfant a la vie rude et il sait très tôt, comme ses amis noirs, la fille Peg et le garçon Big Louis, que « pour nous les Négros, la règle c’est qu’il n’y en a pas » et que « le Grand Rêve Américain » se transforme, chaque jour, en Grand Cauchemar Américain. Et quand avec ses amis, Martin Julius va croiser l’unique héritière d’une famille de banquier Louise Frances et sa copine du même quartier bourgeois, Aly Dune, son avenir sera scellé parce qu’« on réécrit le récit de ma vie », celle d’un « animal » « inculte » et « maudit ». Les deux fillettes assassinées, la police et la justice l’accusent à l’aide d’aveux extorqués à Peg et Big Louis. Il sera jeté en prison, privé de voir sa famille, son procès durera deux heures puis il attendra dans le couloir de la mort, une exécution qu’il va vivre comme une résistance de tout le peuple noir à l’oppression raciste des blancs.

Son refus d’avouer est un acte de désobéissance à l’ordre de cette fausse justice, à cette fabrique des coupables qui organise la passivité des opprimés par la peur incessante : « j’avais l’obligation de préserver cette humanité qu’on m’interdisait ». La fin du roman devient allégorique bien que l’écriture ne varie pas, que le style sobre le demeure. Le refus (de s’accuser) devient l’acte suprême de rébellion, la négation de la supériorité de la classe des bourgeois, la négation du racisme : « à défaut de sauver mon corps, le préservais mon humanité », « Je n’étais pas un numéro (…) J’étais la chair et la mémoire vivante d’un peuple ». L’abondante illustration épouse cette fin. Le dessin au crayon avec estompage en noir et blanc de Barroux, avec des effets de gravure et une symbolique discrète de parodie burlesque contre le pouvoir blanc.

Missié peut être lu à partir de 10/11 ans. Son écriture vive, la forme de la confession, lui assurent une compréhension directe de la part des lectrices et lecteurs pris dans la tension tragique du récit.

Philippe Geneste

 

02/10/2022

Bande dessinée : création originale et deux types d’adaptation

COUËT Anne-Perrine, Báthory. La comtesse maudite, Steinkis, 2022, 168 p. 22€

La scénariste dessinatrice Anne-Perrine Couët retrace dans ce copieux ouvrage la vie de la comtesse hongroise Élisabeth Báthory (7/8/1560-25/8/1614). Issue de la noblesse, elle se trouve à la mort de son mari à la tête du château de Cachtice. Elle gère seule un patrimoine illustre et un vaste territoire. Mais qu’une femme détienne du pouvoir, voilà qui alimente les haines, les jalousies, tant du côté des nobles que du côté des religieux.

Très intelligemment composée, la bande dessinée commence au procès truqué qui mènera à la condamnation de la comtesse. Dès lors, un montage alterné nous fait connaître l’enfance puis la vie adulte d’Élisabeth Báthory, son mariage heureux, sa gestion rigoureuse, le soin établi à vaincre les épidémies qui ravagent la région et le pays.

Les planches relatant le procès des serviteurs nous font voir comment le pouvoir religieux et le pouvoir judiciaire s’appuient sur la crédulité populaire et les superstitions pour justifier le jugement, non sans avoir recours à la torture sur les prévenus.

Un dossier complémentaire relate « l’histoire derrière la légende » et donne les repères historiques qui permettent de suivre avec précision l’album. L’autrice a eu l’heur d’ajouter un portfolio qu’elle a utilisé pour ses illustrations. C’est du bel art, pour une bande dessinée historique passionnante.

 

BRRÉMAUD – PICAUD, Un Capitaine de quinze ans. Chapitre 2/2, d’après l’œuvre de Jules Vernes, chapitre 2/2, Vent d’Ouest, 2022, 48 p. 14€50

Dans notre blog du 24 avril 2022, nous écrivions de la fin du tome 1 « cette chute appelle un rebondissement qu’anticipe les dernières cases ». Le tome 2 répond en multipliant les péripéties de l’aventure. Celle-ci prend le pas sur l’approfondissement des sentiments qui animent les personnages. Les auteurs maîtrisent avec dextérité l’art du suspens et du rythme endiablé de la lecture. Un moteur de l’histoire est de savoir si Dick Sang et ses compagnons vont réussir à sauver le reste des rescapés du Pilgrim. La bande dessinée suit alors la piste du récit d’aventure. L’autre moteur de l’histoire est de sortir de l’énigme que présente le personnage Negoro depuis la réaction du chien Dingo dans le premier tome. Pourquoi voulait-il à tout prix aborder sur les côtes d’Afrique ? Que fuit-il ? La bande dessinée emprunte ainsi la piste du roman policier. Les auteurs de la bande dessinée respectent le choix, par Jules Verne, de la narration omnisciente, et les lecteurs ne trouveront les réponses qu’en même temps que les personnages. Ce sera d’ailleurs l’occasion d’un nouveau rebondissement, mais explicatif celui-ci, grâce à un récit rétrospectif conté par le journal de S. Vernon, un explorateur transportant de l’argent, tué par Négoro qui en était le guide. Vernon était aussi le maître de Dingo. Des épisodes de la BD s’éclairent alors. Brrémaud et Picaud comblent le jeune lectorat avec le personnage de Dingo, fidèle adjuvant des naufragés, meilleur anticipateur qu’eux du danger qui les guette avec la présence du cuisinier Negoro sur le Pilgrim, fidèle à la mémoire de son maître S. Vernon, vengeur aussi puisque c’est lui qui étranglera le coupable Negoro.

Mais le lecteur s’interrogera aussi sur le personnage central, le jeune Dick Sand. Révélé comme capitaine fiable lors du naufrage de la baleinière puis du Pilgrim (volume 1) Il reste un homme exceptionnel. En ce sens il est différent d’autres personnages qui tiennent lors des Voyages extraordinaires de Jules Verne un rôle comparable. Dick Sand s’intègre parfaitement dans la société et ses normes. Voici ce qu’écrivait Jules Verne dans une préface au livre Les Enfants du capitaine Grant, paru en feuilleton en 1865-1867[1] : « Dans le Capitaine de quinze ans, j’avais entrepris de montrer ce que peuvent la bravoure et l’intelligence d’un enfant aux prises avec les périls et les difficultés d’une responsabilité au-dessus de son âge ». Ce que la bande dessinée a retenu dans son second volet c’est surtout le visage de l’homme d’action révélé par deux naufrages.

Les deux volumes de Brrémaud et Picaud ont retenu du récit vernien des péripéties, les arrangeant parfois aux fins d’efficacité dramatique dans le transfert du genre romanesque à celui de la bande dessinée. On pourra donc proposer aux jeunes lectrices et lecteurs de lire le roman et de découvrir l’avenir qui s’y trace de Dick Sand.

 

RUNBERG-BRAHY-LOFE, Atom[ka], d’après Franck Thilliez, Philéas, 2022, 112 p. 18€90

Le réalisme des illustrations, la luxuriance des couleurs, la notoriété du romancier dont la bande dessinée est une adaptation, tout porte à se précipiter sur cet ouvrage, les yeux fermés… Or, le scénario de l’adaptation déçoit, triste mise au pas idéologique propre à cette année 2022 : faire d’Atom[ka], une œuvre anti-russe ! Le roman de Thilliez a pour centre névralgique le drame nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine donc. Le prétexte est tout trouvé pour transformer un roman qui met au cœur de l’intrigue la science physique et atomique en cheval de Troie contre la puissance satanique de la Russie. Toute la richesse du roman est perdue. Le scénariste a juste collecté des ressorts de l’intrigue policière, comme on décharne un corps pour en présenter le squelette.

Geneste Philippe



[1] Cité par Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, préface de M. Roethel, Paris, L’Harmattan, 1998, 152 p. – p.65

25/09/2022

Aurores lectrices, livres sonores. Lecture douceur, livres tissés. Sens et lecture sensitive

BILLET Marion, Mon premier livre des couleurs à toucher, Tourbillon, 2022, 6 p. 19€90

Magnifique ouvrage pour les tout-petits, réalisé en tissu, avec de la feutrine, du velours, du satin, du coton, de la matière à effet cuir. Les pages en tissus sont reliées entre elles, la lecture est douceur. Centrale dans sa fabrication, la matière ne l’est pas pour le contenu de l’ouvrage. En effet, comme l’indique le titre, il s’agit d’éveiller le tout-petit aux couleurs, par la vue, évidemment, et le toucher ; Le toucher vient à l’appui de la vue.

Les couleurs vont par deux, en général autour d’une couleur primaire, mais pas toujours : jaune/orange, bleu/vert, rouge/marron, rose/violet, et enfin noir/blanc avec gris. On incitera donc l’enfant à manipuler le livre-objet en s’appuyant sur les éléments sensoriels pour introduire le nom des couleurs, à la manière d’un imagier, mais d’un imagier tactile autant qu’interactif -au sens où l’enfant et l’adulte dialoguent atour des péripéties du vagabondage du geste de l’enfant sur le tissu et sur les matières.

Tout en tissu, le livre d’une grande douceur se prête aussi, image par image, page par page à se raconter une histoire en fonction des paysages et situations -très simples- figurés. Une vraie réussite, qui allie beauté et richesse d’explorations possibles avec l’enfant et par l’enfant.

 

BILLET Marion, Mes Animaux à attraper, Tourbillon, 2022, 6 p. 14€90

Il s’agit aussi d’un livre en tissu avec du papier crissant dans les éléments, ce qui ne manque pas d’intriguer l’enfant et donc de stimuler sa curiosité pour le conduire sur la voie de connaissances nouvelles grâce au dialogue avec l’adulte ou avec un autre enfant plus âgé. Chaque page présente des éléments qui dépassent (queue, oreilles, pattes) poussant le petit à manipuler la page et donc à joindre une action tactile voire gustative à la manipulation de mots. Chat, renard, toucan, cochon, lapin, poisson, crocodile, voilà qui fait du livre-tissu un imagier propice à l’acquisition du vocabulaire, même si, comme dans de nombreux imagiers, le mot réfère à une image et non à l’animal lui-même. C’est une nouvelle belle édition de Tourbillon pour les tout-petits.

 

LOUIS Catherine, Oh ! Colette, HongFei, 2022, 24 p. 9€90

Bien que l’éditeur destine l’ouvrage aux tout-petits jusqu’à deux ans, il serait mieux d’en faire profiter les enfants de 3 à 5 ans. En effet, le très efficace travail de linogravure de Catherine Louis, que nous avons déjà loué dans ces colonnes, propose des dessins (petits pois, carottes, banane, salade, citron, radis, pomme, cerises) en noir et blanc au service d’un propos sur les couleurs que dénonce l’écriture des mots de couleur (vert, orange, jaune, rouge). Mettre en correspondance le mot écrit et le dessin stylisé est mieux adapté aux enfants entrés dans la pensée intuitive qu’à des enfants de 0 à 2 ans.

À cet album de petit format (15 x 16 cm) fait suite l’excellent Hue ! avec le même bonheur de l’immédiateté de la lecture du dessin, la juste centration sur une question (ici les couleurs), le tout agrémenté d’un zeste d’humour lorsqu’apparaît le petit personnage qui donne son nom à l’album.

On lira avec l’enfant ce livre qu’il pourra tenir dans ses mains sans risque -les couvertures sont arrondies en leur bordure. C’est qu’un autre intérêt de l’ouvrage est de présenter, sur une double page, le légume ou le fruit selon deux points de vue, chacun remplissant une page : entier et coupé, planté et déterré, en botte ou seul. On comprend combien parler avec le petit l’aidera à se nourrir de toute la richesse du livre tout carton : plaisir cognitif, plaisir visuel et une belle réalisation éditoriale.

 

Dans l’Océan, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90 ; Dans La Jungle, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90

Ces deux ouvrages sont des imagiers commentés. Ils nécessitent l’accompagnement de l’enfant durant les premières lectures, afin d’étayer les interprétations enfantines des images et notamment des transformations. Parce qu’en effet, ces deux livres reposent sur un mécanisme judicieux qui souligne la figure représentée (pour Dans La Jungle : le caméléon, le paon, le lézard à collerette, la tortue, ; pour Dans L’Océan : le diodon, la baudroie, le poulpe, la raie).

Bien sûr, le choix des animaux, absents de l’univers enfantin, interroge. Comment l’enfant va-t-il s’approprier ces images ? N’est-ce pas pour lui l’équivalent d’animaux sortis d’une encyclopédie des animaux fantastiques ? Ne va-t-il pas voir et suivre des yeux les pages comme on entre et évolue dans un univers du merveilleux ? Nous pensons que c’est un grief que l’on peut faire aux deux ouvrages. Toutefois, le foisonnement sans complexité de l’illustration, les pages fortement cartonnées, les bous arrondis pour que l’enfant ne se blesse pas, tout cela invite les petites mains à la manipulation de l’objet livre.

De plus les deux livres convainquent par le procédé de fabrication sur lequel repose leur originalité. Un mécanisme de languette s’actionne dès qu’on tourne une page. Si bien que l’animal vu dans un cadre rond se métamorphose en un état de lui-même différent : le paon fait la roue, la tortue rentre dans sa carapace etc. Or, on sait combien il est difficile de faire accepter à des petits et tout-petits que même changé, même transformé, un animal, un objet demeure identique à lui-même. L’enfant de cet âge n’a pas encore atteint la conservation. Là, il peut se rendre compte que l’on parle toujours du même animal, même si l’image le présente sous un aspect différent.

 

Cache-cache sonore dans la ville, illustrateur Édouard MANCEAU, Tourbillon, 2022, 8 p. avec animation sonore intégrée 13€95 ; Cache-cache sonore dans la maison, illustrateur Édouard MANCEAU, Tourbillon, 2022, 8 p. avec animation sonore intégrée 13€95

Ces deux créations des éditions Tourbillon proposent au tout jeune lecteur ou à la toute jeune lectrice des situations surréalistes (des vaches installées sur un canapé et derrière ; un canard sous une table, un éléphant dans un bus etc.) et anthropomorphiques. Sur les pages fortement cartonnées, des languettes, des caches doivent être actionnés par l’enfant : un cri de l’animal ainsi découvert se fait alors entendre. Les deux volumes sont donc des imagiers onomatopéiques. C’est joyeux et on ne peut que recommander aux parents ou à un adulte d’accompagner l’enfant afin de donner sa pleine dimension éducative et instructive à ces petits livres très solides aux bouts arrondis et sans dommage à craindre en cas de choc. Une nouvelle collection est donc née qui allie l’audition et le toucher par la manipulation.

Philippe Geneste

18/09/2022

Jeux de mots petits ou gros, jeux de mains, jeux d’humains

DOUZOU Olivier, Bonjour, Veaux, vaches, cochons, illustrations de Frédérique BERTRAND, Rouergue éditeur, 2021, 40 p. 15€

Cet ouvrage de création de comptines est un petit répertoire des procédés stylistiques, des figures dont usent les poètes de comptines, les comptineurs et comptineuses. Qu’on en juge, le lecteur va pratiquer la paronymie, l’homophonie, le jeu de mots, l’anaphore à effet de refrain, le tautogramme absolu ou relatif. L’onomatopée, les assonances et allitérations aux mille et une combinaisons, les rimes et répétitions diverses, les consonances, les épanalepses, les vers et strophes anagrammatiquement suturés introduisent au chant, à la joie des sons. L’enfant va jouer avec la dissimilation de phonèmes, les métathèses, les apophonies, les échos sonores. Il va s’initier à la symétrie syntaxique, aux identités de structure qui versent le texte vers la ritournelle. Il va entrer dans le jeu de mots avec effet d’équivoque. Il va éprouver l’effet humoristique de l’hyperbate, s’approprier des expressions populaires déposées dans la mémoire collective, va être confronté à des intertextes du domaine de la chanson populaire,

Ajoutez à cela l’humour de situation dont use l’illustratrice, et vous obtenez une œuvre nonsensique qui égale celle de la littérature anglophone qui en a inventé la formule. Les doubles sens abondent surtout avec le support de l’image dont le fil directeur est de conforter la thématique animalière de chaque poème, conformément à l’annonce du titre : ours, dindon, hamster, truite, chat, paon, coq, poule, veaux, vaches cochons, canards, oursin, crevette, bigorneau, teckel, poney… c’est un voyage illustré, un joyeux désordre, que l’enfant va mener durant ces lectures. Son inconscient s’imprègnera de tous ces procédés que son discours va s’approprier. Voilà l’enjeu majeur, ancien et toujours actuel, de l’entrée des enfants dans la langue par la saveur des mots. C’est ce qui fera des comptines la propédeutique à chaque génération renouvelée de l’entrée du petit humain dans le lien social. Faut-il souligner que celui-ci est pétri de coopérations sonores et d’échos dialogiques, motivé par le plaisir et a liberté permise par le choix du non-sensisme.

 

CHAURAND Rémi, Ours et les gros mots, Bayard jeunesse, 2022, 56 p. 11€90

Le livre s’adresse aux enfants dès 3 ans, mais peut être lu jusqu’à 7 ans avec plaisir et bénéfice. C’est un album anthropomorphique dont le personnage principal est un ours humanisé. C’est, à notre avis, une erreur puisque la visée du livre est de travailler sur le langage et sur les « gros mots » : Cul cul !Gros caca !Gros gras gris kiki !Grosse gueule !Oui plein !Brouf ! – Vieille marmite !Petit prout !Gros truc pourri !

On le voit, on n’est pas dans le registre vulgaire, pas même dans les expressions salaces. Donc, l’intérêt du livre n’est pas dans une approche sociale du langage qui permettrait à l’enfant de distinguer les niveaux de langue. Il n’abordera pas, non plus, la norme sociale du langage familier. Certes, le livre en relève mais comme les gros mots y sont inventés, ils ne sont pas, par définition, employés autour de l’enfant. Alors, quel est l’intérêt de ce livre aux illustrations suggestives et à la mise en page toute en clarté ?

Le livre dédramatise le jugement des expressions familières ou des gros mots en faisant comprendre que leur usage est général. Il montre aussi que le gros mot procède d’une certaine utilité pour celui qui l’emploie. Enfin, justement parce qu’il s’agit de gros mots forgés pour l’édition du livre, on comprend qu’ils révèlent des pans de la personnalité de quelqu’un, raison, peut-être, de ne pas user de gros mots communs et d’en inventer. Ce serait une manière de retourner la critique initiale fait au livre de Rémi Chaumard pour en faire un manuel de créations personnelles des tous jeunes lecteurs et toutes jeunes lectrices.

 

JEAN Didier & ZAD, Une faim de loup, illustrations Anne DERENNE, Utopique, 2022, 20 p. 16€

Cet album est un album fripon, où un lapereau part chercher des fraises dans le jardin familial pour que sa maman lapine cuisine un gâteau. Seulement, trop gourmand, le lapereau mange d’autres fruits du verger. Quand il revient, il a oublié les fraises, et n’a plus faim. Une histoire humoristique fraîche, sensible et tendre. La mise en couleur et les dessins de Derenne avec le texte sur un aplat de couleur page de gauche et l’illustration semi-réaliste page de droite, participent de l’atmosphère douce et paisible que procure l’album. Sur les pages de gauche, le texte est accompagné d’un dessin présentant le signe manuel -donc en langue des signes française- du fruit évoqué dans la page correspondante de droite, sauf à la dernière double page où le signe est celui de [plus faim].

L’album s’adresse ainsi aux enfants, sourds ou entendants, indifféremment mais ingénieusement.

L’album est cartonné, ce qui évitera qu’il ne s’abîme. Généreux, il présente aussi, grâce à un QR code, la « démonstration vidéo de Carole Borry pour chacun des signes évoqués ». Un album complet, en quelque sorte, malicieux et drôle qui a enchanté la commission jeune de lisezjeunesse.

Philippe Geneste

NB Signalons pour les personnes intéressées par la langue des signes et curieuses de langage, la parution de la troisième édition revue et augmentée de Philippe Séro-Guillaume, Langue des signes, surdité et accès au langage, Chambéry, éditions CNFEDS-Université Savoie Mont Blanc, 2020, 302 p. + X p., 25€. Cette édition comporte un livret détachable de dix pages qui accompagne la première transcription alphabétique de la langue des signes fondée sur une analyse systématique du signe manuel. Philippe Séro-Guillaume donne ici pour la langue des signes ce que Troubetskoï a élaboré pour la langue orale. Le moins que l’on puisse dire est que ce travail scientifique, minutieux et essentiel (sans lui le dictionnaire de la langue des signes, dit dictionnaire le Fournier, n’aurait pas été aussi opératoire) n’a pas rencontré l’intérêt des médias, pas même de l’Éducation Nationale qui, pourtant, ne cesse de parler d’inclusion scolaire…

 

11/09/2022

Dans les rues de l'enfance

COMTOIS Céline, La Ruelle, illustrations de Geneviève DESPRÉS, éditions d2eux, 2022, 44 p. 15€

« Cric crac » et le conte commence, c’est-à-dire l’histoire que fait de sa vie la petite enfant, narratrice de cet album aux dessins colorés, parfois aquarellés ou aux effets aquarellés.

La seconde héroïne de l’album est la ruelle qu’imite le format italien. Les peintures figurent un décor où s’aventure Élodie qui, comme le jeune lectorat tournant la page, découvre une scène. L’album repose sur un dédoublement narratif : d’une part, suivant la narration à la première personne, le lecteur ou la lectrice épouse le point de vue d’Élodie, d’autre part, suivant les illustrations qui mettent en scène l’enfant, ils se retrouvent avec l’illustratrice omnisciente équivalente diégétique d’une narration à la troisième personne. Cette dualité crée une étrangeté dans la manière dont est menée l’histoire. Domine toujours, toutefois, le point de vue de l’enfant : le monde autour d’elle est animé, les cailloux habitent la ruelle, les fourmis vivent, le chien sait ce qu’il fait.

La troisième héroïne est Aimée, une petite voisine ayant nouvellement aménagé dans la ruelle. L’imitation des cris des animaux, l’imitation des uns et des autres, préludent à leur contrat d’amitié, sous le signe du fantasque et de la tendre impudence.

Élodie a les poches pleines de ses trouvailles, mais en plus, aujourd’hui, elle a trouvé l’amitié.

C’est un très bel album, très vif, plein d’humour, servi par des portraits d’enfants aux yeux scrutateurs, des portraits installant la présence des personnages, à travers qui l’éloge est fait de l’observation et de la curiosité. Et puis, afin de faciliter par le jeune lectorat l’appropriation de cette histoire, Élodie est laissée seule, le temps justement d’explorer la ruelle. Les parents c’est bien pour lire l’histoire, mais s’amuser seule et découvrir seule le monde, quel plaisir. « Cric crac »

 

POIRIER Nadine, La Case 144, Geneviève DESPRES, éditions d2eux, 2022, 32 p. 16€

« Pourquoi le ciel est-il si haut ?

Pour que les oiseaux ne se cognent pas la tête ».

Crayons de bois, pastel, acrylique, gouache, Geneviève Desprès installe un univers de transparence brumeuse, de superposition épousant le dédoublement des personnes, avec un jeu de papier calque, de traits précis sur du fond vague. Dans cette atmosphère s’installe La Case 144. Le fil conducteur est l’idée géographique d’une enfant, Lia, qui veut explorer la ville et ses parcs. Pour ne pas se perdre, là où le Petit Poucet égrenait les cailloux, Lia trace des cases d’un jeu de marelle. Le jeune lectorat parcourt ainsi la ville avec elle.

Là où elle doit tracer la case n°144, un homme est assis sur un carton. Un sans domicile fixe que l’enfant prend pour un génie des Mille et une nuits. D’ailleurs, c’est par la lecture par l’enfant d’un conte drolatique que commence leur relation, en plein milieu du trottoir. Pour l’enfant, c’est l’espoir que cet homme de rue en bon génie d’Orient fasse apparaître une boîte de craies pour qu’elle puisse continuer le tour de la ville ; pour l’homme assis, c’est l’écoute d’une vie à travers des mots poétiquement à rire. Chaque jour l’enfant et le vieil homme se retrouvent. Avec le froid disparaissent les illusions enfantines d’avoir affaire à un génie et le souffle de vie gelé par le temps. L’enfant alors trace, sur ce qui devait être la case 144, une maison qui entoure l’homme, au « 144 rue de la Marelle ».

Ce bel album tout en sobriété, des dessins comme du texte, propose une réflexion tant poétique que philosophique sur la rue, sur le trottoir, sur la misère, sur les personnes sans abri, sur la propriété aussi et sur l’art. Au gré des pages, ces thèmes s’entrecroisent, ouvrant larges les horizons de compréhension du monde aux enfants lecteurs. Qu’on lise l’album à l’enfant petit ou bien que les 7/9 ans lisent seuls l’album, la pérégrination de Lia se fait cheminement intérieur du sentiment de solidarité et d’humanité. Les mots y sont à leur place, fabricateurs de poésie et s’ils sont adressés avec compréhension à l’autre, accomplisseurs du présent de la vie.

Philippe Geneste

04/09/2022

Quand la plus faible intention devient impraticable…

AUBRY Florence, Salle de classe, Namur, 2021, 184 p. 7€

Cet excellent roman pour collégiens de la sixième à la troisième sera aussi lu avec intérêt par les lycéens, notamment en seconde, et au-delà. Si le sujet en est le harcèlement, l’intrigue présente cette particularité de se centrer sur une jeune professeure enthousiaste prenant son premier poste après des années à cravacher pour obtenir le concours du CAPES. Il ne fait pas de doute que l’autrice, professeure documentaliste, possède une solide connaissance du système éducatif et a su travailler avec excellence des témoignages et relations d’expérience. Le professeur chahuté (1) est, en effet, un sujet tabou dans l’éducation. L’intéressé lui-même évite de partager son expérience, car il sait que son administration ne le soutiendra pas ou que, si celle-ci se montre compréhensive, les échelons hiérarchiques supérieurs ne tolèreront pas qu’il ne « tienne pas sa classe ». Et c’est bien ce qui se passe pour l’héroïne du roman, Stella Godin, jeune professeure d’histoire-géographie.

Par cette situation, la fiction propose, d’une part, une vue panoramique de la représentation conventionnelle que se fait l’enseignant de sa fonction à partir de l’endoctrinement dans les Instituts Supérieurs du Professorat et de l’Éducation, et scrute, d’autre part, la représentation que se font les élèves de l’ordre scolaire et de ses fissures. Fort intelligemment, Florence Aubry a composé son récit chronologiquement, suivant une année scolaire, à partir d’une narration alternée : le narrateur omniscient conte à la troisième personne l’histoire de la jeune professeure qui officie devant la troisième A ; le personnage Manou, élève de cette classe, raconte à la première personne l’évolution de sa vie sentimentale, ses interrogations, ses révoltes, ses doutes. Ce dispositif permet bien sûr l’identification des jeunes lectrices ou jeunes lecteurs à Manou, suivant en cela un poncif de la littérature destinée aux adolescents et adolescentes. En revanche, la narration à la troisième personne pour les passages concernant l’enseignante Stella, imite la distance générationnelle et institutionnelle entre élève et professeur. Le croisement des deux modalités narratives produit un effet réaliste qui renforce le pouvoir de la fiction. Florence Aubry évite ainsi le didactisme et, telle une autrice naturaliste, elle met en place des personnages, dont le personnage collectif de la classe troisième A, et laisse jouer la logique du récit jusqu’au bout. Les lectrices, les lecteurs observent ce qui se passe et sont plongés dans la mécanique inexorable du chahut caractérisé (2) qui va broyer l’enseignante.

Par ailleurs, l’alternance de la narration permet de casser la tentation d’entrer dans le parti d’un personnage, Stella ou Manou, afin de maintenir le récit à distance critique. Ce dispositif permet à la fois d’éviter toute artificialité des identifications, si courante en littérature de jeunesse, et à la fois de laisser libre le lectorat de forger sa compréhension des mécanismes de harcèlement appliqués par une classe à un enseignant ou à une enseignante.

Enfin, en suivant les événements racontés par les deux narrations alternées, le jeune lectorat voit la tragédie prendre forme et il en saisit chaque étape de son accomplissement jusqu’au dénouement. La dynamique de la lecture se concentre davantage dans cette caractéristique que dans la fonction d’identification au personnage.

 

La grande réussite de Salle de classe est la présence centrale du personnage collectif de la troisième A. C’est une classe difficile, c’est-à-dire une classe où la négociation entre l’enseignante et les élèves, voire entre les élèves, se renégocie au jour le jour, d’heure en heure même, et parfois de manière explicite. Le chahut étant par définition une manifestation collective, chercher un ou une coupable est peine perdue. Or, pétrie d’individualisme et refoulant la réalité de groupe que sont les regroupements d’élèves par classes, l’institution scolaire est incapable de reconnaître cette nature collective. Salle de classe en apporte une illustration. Il est intéressant de remarquer que toutes les techniques de groupe élaborées en pédagogie Freinet mais aussi en pédagogie institutionnelle sont méconnues et combattues par l’ordre scolaire dominant. Or, cette dimension est essentielle pour comprendre la dynamique positive ou négative d’une classe, essentielle pour savoir que la résolution du chahut n’est pas de l’ordre de l’enseignement, ce que l’histoire de Stella démontre parfaitement.

Au cœur du chahut est le déni : déni de la violence institutionnelle par l’institution, déni des enseignants eux-mêmes (l’épisode du conseil de classe, relaté dans le livre, est plein de vérité), déni de l’hétérogénéité de la composition de la classe vite homogénéisée par les jugements des uns et des autres -rôle central dans le livre du personnage de Roderick-. C’est encore au crédit de ce roman de pousser le jeune lectorat à interroger l’attitude des élèves de la classe en termes de responsabilité individuelle et d’identité collective.

À la place du questionnement de ces dénis, l’institution, qui les entretient, fait peser, sur l’enseignante chahutée, un sentiment de culpabilité qui la fragilise d’autant plus qu’elle a pris comme argent comptant l’idéologie individualiste scolaire, qui isole chaque enseignant pour mieux masquer la dimension institutionnelle de l’éducation. Un exemple suffit ici : le respect est assimilé institutionnellement à être respecté, se faire respecter or ces deux expressions sont une mauvaise entrée dans le problème du chahut, parce qu’elles assimilent le respect à la discipline ! Stella Godin, fragilisée, va se marginaliser puis perdre pied dans une solitude mortifère. Elle sombrera mais le secret sera bien gardé, aucune vague ne secouera l’institution…

Philippe Geneste

(1) Pour une étude et une synthèse des études sur le chahut, nous renvoyons le lecteur et la lectrice au dictionnaire du chahut établi dans Geneste, Philippe, Le travail de l’école : contribution à une critique prolétarienne de l’éducation. Genèse de l’éducation hiérarchique, Chambéry, CNFEDS-Université Savoie Mont Blanc, 2017, 270 p. pp.186 à 195. – (2) ibid. pp.158/159.

 

28/08/2022

Pour une fin d’été gorgée d’images et de vertiges

DURLEY Natasha, Dans les airs, éditions amaterra, 2022, 32 p. 13€90

Tout ce qui est dans les airs, animaux, phénomènes naturels, créatures mythologiques ou de légendes, objets de la technologie humaine, fantôme et super-héroïne, astres et insectes, mais aussi ce qui est en contiguïté avec l’air (chapeau) ou bien qui appelle l’élément aérien par sa place sur le corps (le chapeau). Les seize feuilles cartonnées qui se présentent sous la forme d’un dépliant augure du jeu et de bien des manipulations par l’enfant. Sur chaque page un dessin peint plutôt stylisé est un bon support pour interroger l’enfant sur ce qu’il voit, ce que c’est comment ça s’appelle s’il en a déjà vu… Et l’expérimentation auprès de la commission lisez jeunesse a montré que le livre dépliant avait du succès avec les petits.

Avec son rabat aimanté, la couverture du livre se ferme comme un petit coffre à merveilles que l’on peut poser sur un rayon de livre ou bien transporter sans peur de l’abîmer car il est solide. L’air de rien, c’est un bon petit livre pour offrir grande joie aux petits et petites d’humains.

 

CAHEN Laurie, Toni DEMURO, L’Oiseau qui avait avalé une étoile, éditions Cipango, 2022, 40 p. 17€

La situation initiale, toute entière contenue dans le titre, qualifie le surréalisme de l’univers fictionnel dans lequel va pénétrer le jeune lectorat. Le dessin géométrisé de illustrations, le choix de couleurs mates disposées selon des contrastes adoucis, la physionomie des personnages (animaux et un humain) suggérant plus qu’elle ne la dessine la tristesse, l’utilisation de fonds tramés de couleurs -aplats noirs, pour des raisons évidentes, exclus-, introduisent l’enfant à une réflexion sur l’accueil et le rejet, sur l’altruisme et l’égoïsme, sur la nécessité de la relation à l’autre pour connaître le bonheur.

L’autrice use de la poésie comme d’un instrument philosophique. On pourrait compter dix-huit strophes, bien que, si les onze premières sont avérées, les sept dernières sont davantage des transpositions en vers d’une prose non versifiée. Or, cette césure entre vers et prose transposée en poésie correspond au passage de la genèse du malheur à la genèse du bonheur. La onzième strophe évoque la détresse de l’oiseau qui pleure « quelques / larmes scintillantes », la douzième sanctionne toute cette moitié du récit en préparant une solution à l’histoire et les six dernières proses mise en strophe déroulent la rencontre de l’autre jusqu’au dénouement.

Selon une trame de conte, l’éblouissement, qui accompagne l’avalement de l’étoile par l’oiseau, est suivi par sa transformation physique avant que le sentiment du malheur fasse son œuvre. Par l’intervention magique d’une larme et de la fleur qu’elle engendre, le récit prend un tour nouveau, inverse à la dramatisation de la première moitié. C’est grâce à l’union de la solitude de l’homme et de la solitude de l’oiseau que se réalise le voyage au bonheur. La persistance d’une tonalité mélancolique, et d’une tendre joie pour la dernière image qui est aussi celle de la couverture ne signifierait-elle pas, allégoriquement, que les êtres humains loin de s’approcher du bonheur parce que se rapprochant des autres œuvrent sans cesse à leur malheur en cultivant rejets, xénophobie et haine du pas pareil ?

 

HERRMANN Ève, Mémo des oiseaux, illustrations Roberta ROCCHI, Nathan, 2022, 60 cartes à jouer + un livret des règles du jeu et supplément documentaire16 p. 12€90

Pour toucher tous les âges, trois niveaux de jeu sont proposés. Le premier niveau consiste à apparier des cartes « oiseau » identiques. Le second niveau consiste à apparier une carte « oiseau » avec une carte « plume » correspondante. Le troisième niveau consiste à jouer avec les soixante cartes et à faire correspondre à la carte « plume » les deux cartes « oiseaux » identiques. Les cartes sont petites, manipulables par de petites mains. Les illustrations sont en couleur et de style naturaliste. Très vite, les enfants d’âges différents peuvent jouer entre eux, les petits sous la direction des plus grands. Le jeu entraîne à l’observation et, en même temps, fait découvrir vingt espèces d’oiseaux. Si l’enfant habite en campagne, il pourra aussi faire le rapprochement avec certains oiseaux du jardin. Une heureuse publication présentée sous la forme d’un coffret comme un jeu de société.

 

FAROTTO Andrea, La Vérité est comme un oiseau !, illustrations PIROLLI Anna, amaterra, 2022, 26 p., 14€90

Il s’agit d’une fable structurée par le trope de la comparaison. Le sujet en est le rapport entre la vérité et le mensonge. Le grand format met en valeur les images colorées et finement conçues pour créer des ambiances en lien direct avec la phrase du légendage qui court en bas de la double page. La comparaison rencontre ainsi une première étape de sensification (construction du sens) puisque l’image la concrétise visuellement.

Il faut attendre la fin de l’album pour comprendre qu’en fait, il s’agit d’un dialogue entre un père et son fils, le père cherchant à savoir qui a fait une bêtise… Si les vingt-et-deux premières pages semblent une leçon classique de morale portant à la dénonciation du mensonge et à l’approbation de la vérité, les quatre dernières sont un pied de nez à la fable. L’enfant accusera le chien, tournant la fable en contre-fable, en quelque sorte. Cette fin autorise une relecture plus libre de l’album et on ne manquera pas de solliciter l’enfant à pratiquer cette relecture. Par exemple, avec un petit non-lecteur, on lui demandera ce que l’image dit, donc ce qu’il voit sur l’image, l’amenant ensuite à comparer l’image avec le texte lui donnant légende. Cet aller-retour entre la comparaison de l’image avec le texte (lecture spontanée, conventionnelle) et la comparaison du texte avec l’image (lecture plus appropriée à l’enfant, permettant en tout cas de faire participer plus pleinement l’imaginaire enfantin à la construction du sens de chaque double page,) s’avère un excellent exercice de pensée. Nul doute, bien sûr, qu’il faille lire l’album avec l’enfant pour que toute sa richesse de lecture s’accomplisse.  

 

LOZANO Luciano, Tancho, traduit de l’espagnol par Sébastien Cordin, éditions des Éléphants, 2022, 48 p. 15€

« Le ciel nous parle de passages et de retours.

Nos migrateurs sont revenus.

(…)

Leurs ailes fragiles

Leurs chants et leurs secrets.

Maigres,

survivants,

affamés.

Gorgés d’images et de vertiges. »

Chantal Dupuy-Dunier, Mille grues de papier,

Paris, Flammarion, 2013, poème 403

 

Inspiré d’un séjour à Tokyo où l’auteur dit avoir « été étonné par le sens esthétique des Japonais », voici un album aux images épurées, qui se passe sur l’île d’Hokhaïdo. Le petit héros observe les grues, symboles de l’île, source d’inspiration pour le jeune Yoshitaka Ito. Sa passion est si forte, que les habitants l’appellent Tancho du surnom donné aux grues en japonais.

L’enfant observe et c’est l’occasion pour les enfants qui lisent l’album de suivre la danse des grues, d’observer à leur tour leurs mouvements, mais aussi les paysages tracés avec précision parsemé de taches floconneuses, puis se perdant au lointain embrumé.

Fait notoire, l’album présente l’enfant qui grandit, devient jeune homme, introduisant par là une dimension temporelle dont l’effet est d’ouvrir l’album à des lecteurs et lectrices plus âgés, jusqu’à la pré-adolescence ; Cette dimension temporelle est essentielle à l’histoire car les illustrations rendent compte de la diminution du nombre de grues.

Tancho va en nourrir deux, durant l’hiver et une relation s’installe offrande réciproque de la nature et de l’humanité. Dans les paysages gris aux arbrisseaux squelettiques tracés avec précision contrastant avec le lointain perdu sous un ciel opaque, les grues, l’hiver d’après, reviennent avec un oisillon. Tancho travaille la terre. Les grues profitent du grain conservé des récoltes.

Tancho vieillit. Il a une fille, Sadako, qui le remplacera auprès des grues. Sadako, du nom de cette enfant, Sadako Sasaki, irradiée lors du largage de la bombe américaine sur Hiroshima, qui confectionnait des grues, s’étant donné le but de mille grues en origami, pour ne pas mourir… Les grues rappellent donc aussi la barbarie de la guerre, car toute guerre est crime.

L’album de Luciano Lozano prend ainsi plusieurs dimensions : une belle histoire animalière, un hymne à la fidélité des sentiments, un chant pour la paix, pour la conciliation entre nature et humanité, un rappel de faits historiques Yoshitaka Ito a réellement vécu, tout comme Sadako Sasaki) où le symbolique a réussi à triompher malgré le fanatisme des militaires nucléocrates. Par la soule articulation de ces diverses dimensions, Luciano Lozano prose une fiction qui pourrait être dite documentaire, il lance les lecteurs au cœur d’une histoire où le désir de vie affronte la puissance de mort, où le réalisme illustratif trouve son accomplissement dans la suggestion poétique des paysages des marais de l’île d’Hokhaïdo.

Philippe Geneste