Anachroniques

26/06/2022

Petit panorama du personnage en littérature de jeunesse

ARROU-VIGNOD Patricia et Jean-Philippe, Héros, 40 personnages de roman, illustrations d’Andrew LYONS, Gallimard jeunesse, collection Bam !, 2021, 42 p. 12€50

En 2012, Gallimard jeunesse avait déjà fait paraître, sous les plumes de Anne Blanchard, Jean-Bernard Pouy, Francis Mizio et Serge Bloch, L’encyclopédie des héros, icônes et autres demi-dieux, qui en 124 pages explicitaient les origines, le contexte culturel qui avaient vu naître les figures choisies, à la découverte des actions qui leur valent d’être restés dans la mémoire collective. Le livre de P. et J-P. Arrou-Vignod est différent. Il ne concerne que les héros de la littérature depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, de Gilgamesh à Tobie Lolness, de Renart jusqu’à Lyra, de Don Quichotte jusqu’à Croc-Blanc, de Jane Eyre à Nils Holgersson etc. Chacun de ces vingt personnages est présenté en une double page par sa carte d’identité, un argument de sa présence dans le roman qu’il traverse, une contextualisation de l’histoire, une brève citation, et une image du héros ou de l’héroïne commentée avec pour légende une caractéristique mise en valeur.

L’ouvrage de format de poche propose ainsi un portrait qui invite le jeune lectorat à se plonger dans le livre racontant l’histoire de ces êtres imaginaires. Les personnages en effet « sont nos véhicules ; c’est grâce à eux que nous entrons dans un récit » (1). C’est que le héros qui entre dans la vie des lecteurs, celui ou celle qui inscrit ses pas dans la mémoire d’un peuple ou de différents peuples, est un être imaginaire qui a pris une consistance littéraire telle qu’elle se transforme en consistance sociale. Le personnage, qui assume une fonction précise dans le récit qui le soutient en vient à sortir de cette fonction soit par l’identification à son image du jeune lectorat, soit parce que, tel Cosette, il est transcendé par les sentiments qu’il provoque, sentiments qui se muent parfois en valeur sociale de tout un peuple, d’une classe sociale ou d’un groupe. C’est pourquoi les héros sont des vecteurs de représentations sociales. Ils peuplent les mythes et les légendes ; les religions se sont ingéniées à en créer pour enrôler les populations.

La lecture de Héros… mène à distinguer le héros ou l’héroïne et le personnage. Les deux premiers se situent en dehors de l’humanité commune, alors que les seconds lui appartiennent ; les deux premiers s’identifient à un système de valeurs (voir les super héros des films de la culture de masse produits par l’industrie américaine du divertissement), alors que les seconds, parfois, peuvent déborder leur fonction dans le récit tout en s’abstrayant du système de valeurs dominant. Or, si on tient compte de cette distinction, la lecture du livre montre que les héros de l’antiquité et, en partie, du Moyen âge, comme ceux de la fin du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle sont hors du commun, alors que la littérature de jeunesse à partir des années 1960/1970 a révélé des personnages. Bien sûr, cette remarque est fragile car il faudrait élargir le corpus et vérifier aussi l’hypothèse qui la fonde de la différence entre héros/héroïne et personnage. Toutefois, Jean-Philippe et Patricia Arrou-Vignot sont suffisamment instruits de cette littérature et de son historique pour qu’on puisse prendre au sérieux leur livre, au-delà de l’intérêt immédiat pour le jeune lectorat.

Philippe Geneste

(1) Arrou-Vignod Jean-Philippe, Vous écrivez ? Le roman de l’écriture, Gallimard, 2017, p.68 (voir le blog du 6 mai 2018

 

Le NEOUANIC Lionel, Je suis un personnage !, rouergue, 2021, 240 p. 17€

240 pages, 116 entrées, pour instruire le lectorat sur la notion de personnage. Tout commence par savoir ce qu’est un personnage, et savoir qui n’en est pas un. On va parler de héros ou d’héroïne, certes, mais aussi des personnages secondaires, des faire-valoir, des personnages de passage. On va évoquer des personnages connus mais aussi une foule d’inconnus.

Le Néouanic interroge ainsi de nombreuses situations qu’il invente ou qu’il évoque, avec une profusion de dessins humoristiques type fanzines et comics. C’est drôle, et le livre peut se lire comme de mini-biographies de personnages d’un univers nonsensique, ubuesque ou surréaliste. On y croise, évidemment, les personnages symboles de telle ou telle émotion, des comportements, des objets, des animaux, des humains, des éléments du cosmos… On y croise, aussi, des personnages à la vie intérieure chargée.

Bref, le livre de Lionel Le Néouanic fait feu de tout bois. Sa lecture peut être jubilatoire ; mais qu’en retire le jeune lectorat ? Est-il fait pour lui, au fond, ou bien pour des animateurs ou animatrices d’ateliers littéraires, des enseignants ? Le livre peut inciter à prendre la plume, ou tout simplement à se créer son propre personnage : « Toi, moi, nous… Tous, pouvons être personnages » en toute empathie…

Philippe Geneste & Annie Mas

 

FERRETTI DE BLONAY Francesca, Ulysse, l’odyssée des mers, illustrations OYEMATHIAS, Nathan, 2021, 12 p. 9€95

Suivant l’épopée attribuée à Homère dans L’Odyssée, le livre dépliant propose à un plus jeune lectorat la carte légendée qui suit le périple du héros roi d’Ithaque. Nous sommes en Grèce en 1200 avant Jésus-Christ. Ce livre est un riche document, varié, où on trouve des informations sur les dangers de la navigation, sur la science de la cartographie, sur l’apport de l’archéologie à la connaissance de la ville de Troie, sur Homère, avec un résumé de L’Odyssée. Un livre apprécié par la commission

Commission lisez jeunesse

19/06/2022

Deux albums, deux contes, pour l’harmonie à construire entre nature et humanité

EL FATHI Mickaël, Grand Chien, Cipango, 2021, 36 p. 16€

L’album plonge le jeune lectorat -lecteur ou non lecteur, les deux apprécieront l’œuvre- dans une légende Sioux, Lakota plus précisément dit. Pour ce peuple les chevaux, ou Grand chien, occupent une place centrale.

La légende contée par El Fathi, raconte comment le cheval est devenu une caractéristique identitaire du peuple. Les dessins ou images peintes donnent l’illusion d’être faits au crayon de couleur. Ce choix plastique crée une proximité avec le lectorat. Les chevaux et les rares figures humaines tendent à s’échapper du trait, signifiant la liberté symbolisée par ces animaux et par le mustang héros véritable du conte. Le rouge, le jaune et le blanc dominent, ce sont trois des quatre couleurs sacrées des indiens Lakotas. El Fathi, comme à son habitude, manie l’instrument numérique aussi bien que les techniques classiques de l’illustration. Ici, il œuvre à un rapprochement avec les enfants afin de mieux faire partager l’histoire par l’émotion, et non par la conceptualisation. Le pari est réussi.

À la fin de l’ouvrage, Maurice Rebeix contextualise la légende adaptée par El Fathi. Il explique la centralité du cheval au sein des coutumes, du mode de vie et des croyances des Lakotas. Ses explications et le travail fictionnel tant imagé que textuel de Mikhaël El Fathi présentent un univers d’harmonie entre l’humain, les animaux, la terre et les éléments naturels. L’album peut alors se lire comme une propédeutique à la philosophie des indiens Lakotas.

 

CURCHOD Ronald, La Main, rouergue, 2021, 48 p. 16€

Cette histoire est une version novatrice du thème ancien de la main coupée, une variante de la fille sans mains des contes africains (1), que l’on trouve aussi chez les frères Grimm (2). Ronald Curchod articule le thème avec celui de la forêt profonde, lieu des dangers, lieu des mystères, lieu de la régénération. Les illustrations sont essentielles tant elles assurent l’entrée du lectorat dans l’imaginaire. On y distingue les traces d’un art de la gravure structurant les compositions où domine la verticalité et un jeu sur la perspective qui met au lointain les lieux et les actes, obligeant le lectorat à fouiller l’image avec patience pour en sonder -le mot est approprié- la signification en rapport avec la fiction. Les effets aquarellés enrobent de flou les traits introduisant un onirisme fantastique qui n’est pas sans entrer en correspondance avec les contes du romantisme allemand. Sur de multiples parties de planches parfois sur une planche entière, le jeu des traits donne une vie organique au paysage, redoublant alors le travail fouillé sur l’instance narrative que nous analysons plus loin.

L’histoire est celle d’un marionnettiste qui va, traversant forêt et lac gelé, de village en village poser son théâtre de bois et ses deux poupées de chiffon qui « content l’histoire d’une jeune fille et d’un diable ». Un jour, le marionnettiste sauve un ours qui allait se noyer dans un lac gelé dont la glace avait rompu sous son poids. Ce geste va entraîner la perte de la main salvatrice qui, gelée, se détache du bras. L’homme se réfugie dans la forêt, trouve refuge dans une cabane de bûcheron, mais, dans l’impossibilité de travailler, « il a faim ».

Durant son sommeil vient un ours qui se penche sur lui et qui lui fait offrande, la tenant dans ses mains -« ce nid de peu, de griffes et de poils »- une fée, « une jeune femme petite petite à peine plus grande qu’un carafon ». Le théâtre pour marionnette peut alors repartir en représentations, la main de l’homme animera la poupée du diable, la fée jouera le rôle de l’être pur.

Les illustrations, tout au long du parcours, rappellent au lectorat la présence fantasmatique des ours protecteurs du marionnettiste. La forêt profonde est ambivalente : protectrice, on l’a vu, mais aussi mystérieuse et troublante, le diable déclare d’ailleurs « la forêt transpire le secret et le mensonge ». Or, ce qui se joue sur le théâtre de marionnette est un vrai combat entre la pureté et la fausseté, entre le Bien et le Mal ; mais pas seulement : ce qui se joue c’est l’harmonie à construire entre la nature (la forêt en est le symbole) et l’humanité. Le marionnettiste a fait le sacrifice de la main qui trouve comblement dans le jeu de la fée. Peut alors se jouer la représentation de la vie. Pour ce faire le conte structure un espace, celui de l’imaginaire, dans lequel peut se construire un autre rapport à la nature, grâce auquel peut être déjoué l’arrogance du diable, figure de la domination et du pouvoir.

Ce que défend, au fond, le conte, c’est la nécessaire reprise humaine, par l’humanité, de son parcours dans la nature, une reprise vers une sympathie cultivée envers tous les êtres vivants et un ancrage solidaire des paysages qui l’accueillent, et qu’il traverse. Ce qui se joue, c’est le triomphe de l’humain sur l’in-humain, de l’actif sur le passif dont la relation interpersonnelle entre l’homme et l’ours est la marque. Rouge, la cité soumise à l’enfer que raconte le travail illustratif, sera vaincue dans le théâtre des marionnettes et le soleil se lève sur la dernière page de garde, à travers la forêt des branches et des troncs, les oiseaux tête-bêche en attente. La défaite du Malin ouvre une ère nouvelle. Ce conte est-il celui d’un espoir mis dans l’humanité pour combattre ses aliénations liées à son renoncement à vivre avec la nature ? On peut le penser quand on étudie la problématique du respect qui traverse la question de la voix narrative.

Pour porter cette interprétation, l’album repose sur un travail approfondi de la narration. Au début et à la fin, c’est la forêt qui est la narratrice, qui nous fait part de ses sensations et de ses observations. Puis, insensiblement, une instance narrative impersonnelle se substitue à celle-ci, épousant le point de vue du chemin menant au village, un point de vue omniscient classique pour conter l’événement féérique. Il est temps pour la forêt de reprendre les commandes de la narration, d’abord observatrice puis assimilatrice. À la fin de l’album, la narration rassemble en son sein la totalité du conte, assimilant les hommes, les bêtes, les lieux, dressant l’espace imaginaire des représentations comme espace vital du renouveau de la vie.

Le travail sur l’instance narrative œuvre à l’harmonie interactive du végétal, de l’humain, de l’animal, du réel et du surréel, de l’urbain et de la nature. Le conte est une promesse d’harmonie douce dont l’acquisition (et non la conquête) dépend de l’incessante pérégrination du marionnettiste de village en village, de ville en ville. Le personnage traverse les mystères de la forêt dense qui le recueille puis l’accueille et l’appelle. Il s’y ressource, il en sort, il y entre.

La Main est un chef d’œuvre à offrir, à faire lire, à étudier en classe, un chef d’œuvre qui soulève la problématique de la lecture en tant que jouissance dans la libération de l’imaginaire c’est-à-dire par l’élargissement de son espace. L’outil ? La patience humaine de la construction représentationnelle.

Philippe Geneste

(1) Ruelland Suzanne, La Fille sans mains. Analyse de dix-neuf versions africaines du conte type 706, Bibliothèque de la SELAF, 39-40, Paris, 4ème trimestre 1973, 209 p. - (2) il s’agit du conte des frères Grimm, recueillis de deux récits de Hesse et trois de la région de Paderborn, au début du XIXème siècle, La jeune fille sans mains. Voir Grimm, Contes pour les enfants de la maison, édités et traduits par Natacha Rimasson-Fertin, volume 1, Paris, Corti, 513 p. – pp.186-193.

 

12/06/2022

D’Athéna aux Poupées Savantes


PANDAZOPOULOS Isabelle, Athéna, la combative, illustré par GAZHOLE, Gallimard jeunesse, 2021, 112 p. 9€90

Avec une grande érudition et sa belle écriture, ici, de conteuse, Isabelle Pandazopoulos a fait de l’histoire d’Athéna, déesse de l’intelligence et de la justice, un roman passionnant.

Comme nous l’indique le chapitre premier, « Une fille pas si sage », Athéna ne fut pas toujours cette figure mythique, impressionnante de raison, que l’Antiquité nous a transmise, mais une fillette impatiente, fébrile et qui n’aimait pas dormir, tant les heures de sommeil étaient pour elle des heures perdues. Elle a vécu son enfance auprès du roi des dieux, Zeus, son père, qui l’adorait, mais dut subir les affres de la jalousie de sa belle-mère Héra et de la cruauté son frère Arès, soutenu par le dieu Poséidon.

Comme nous le raconte l’autrice, Athéna, toute jeune encore, tissa lors de ses nuits d’insomnie une magnifique toile à l’image de son père. Celle -ci fut présentée au banquet des dieux, où selon la coutume, un aède accompagné d’une lyre devait charmer l’assistance par ses poèmes chantés. Héra, pensant nuire à sa belle-fille, avait choisi le jeune poète Talaos car elle le savait inexpérimenté. Mais celui-ci chanta magnifiquement la rencontre de Zeus et de Métis. Sa poésie révéla le rôle de la jeune femme, qui connaissait la science des plantes et leur pouvoir, dans la délivrance des enfants de Cronos dévorés par leur père ; Cronos vaincu, Zeus devint le maître de l’Olympe. Athéna apprit ainsi le secret de sa naissance et ce que devint sa mère, cette femme érudite et généreuse, qui resta vivante dans le cœur et l’esprit de Zeus.

Mais plus tard Athéna, toute jeune déesse encore, ne sut déjouer le piège tendu par Arès qui distilla en elle les poisons de la jalousie. Arachné, qui se mesura à elle, en souffrit. Longtemps Athéna regretta sa cruauté envers cette tisserande de talent qu’elle réduisit à une bête hideuse, haïe, tissant des toiles répugnantes au fin fond de caches lugubres.

Mais Athéna retrouva son aura d’intelligence et de justice en apportant son aide et sa protection à des héros grecs, tel Hercule ou Ulysse.

Elle sut enfin, à l’apogée de sa maturité, vaincre le puissant Poséidon qui voulait se rendre maître d’Ithaque. En apportant simplement un rameau d’olivier qu’elle avait protégé, en offrant ce symbole de postérité et de paix à la ville d’Athènes, elle fut acclamée par une foule de femmes, d’enfants, de jeunes gens qui voulaient se détourner irrémédiablement de l’esprit guerrier et conquérant qui n’engendre que malheurs et désastres.

Ce roman captivant et au si beau message est à lire à partir de l’entrée en sixième, jusqu’à bien au-delà.

Annie Mas

 

TENOR, Arthur, Les poupées savantes, Le Muscadier, 2022, 188 p., 13€50

Lili Cormier, de son vrai nom Lilibellule, est une adolescente de quatorze ans qui vit avec ses parents, sa petite sœur… Et en 2039 ! Tout est normal, excepté un détail : ce sont à présent des robots humanoïdes qui servent de domestiques aux humains. Les parents de Lili sont très à l’aise avec les robots. Son père en a même fait son métier puisqu’il est ingénieur en robotique. Tout le contraire de Cléon, un copain de Lili qui se méfie un peu de ces machines androïdes. Il est presque un « humanilove », un anti-robot, même s’il n’irait pas jusqu’à en abîmer un.

Le jour de ses quinze ans, les parents de Lili lui offrent le robot dernier cri du moment : une poupée G III, rien que pour elle ! Ils sont très fiers de ce beau (et très cher) cadeau. Mais, face à cette onéreuse surprise, Lili reste sans voix, troublée par ce nouveau robot… qui a été conçu à son image ! Cependant, pour faire plaisir à ses parents, elle accepte cette nouvelle domestique qu’elle nomme, un peu froidement, « L-Poupée ».

Peu de temps après son anniversaire, Lili est hospitalisée à cause d’un accident de voiture. Ses parents décident alors d’envoyer son robot au collège pour suivre les cours à sa place. Quelle stupéfaction pour ses camarades de classe ! Connectée à sa poupée, Lili peut assister aux cours et discuter avec eux. Mais après l’école, alors qu’il n’y a plus personne dans les rues, L-Poupée se fait kidnapper ! Lili rejoint ses parents qui paniquent : en effet, le père de Lili a illégalement amélioré la machine, afin qu’elle soit plus forte et assure la sécurité de sa fille ! Il ne faudrait pas que cela se sache et qu’il ait des soucis ! Avec ses parents et Cléon, ils décident d’enquêter pour la retrouver. Le papa de Lili surprend alors tout le monde en amenant Gaspard, un prototype de robot-soldat très bien entraîné. Ils acceptent que Cléon soit aux commandes pour diriger ce « Terminator ».

Vont-ils réussir à sauver L-Poupée ?

Mon avis

J’ai bien aimé ce livre qui se lit assez facilement. Il est léger et empli d’humour. J’ai, par exemple, bien aimé la rumeur au collège de la mort de Lili, qui s’avère bien sûr complètement fausse. En même temps, ce roman fait réfléchir. Il est, en effet, déconcertant d’avoir un robot qui soit une réplique de soi-même physiquement, une sorte de double. On peut se demander pourquoi les parents de Lili ont voulu lui offrir une jumelle mécanique. D’ailleurs, à la fin du livre, la nouvelle domestique de Lili est aussi une machine moderne mais très différente physiquement de l’adolescente.

Il est vrai que le sauvetage de L-Poupée à la fin de l’histoire n’est pas très crédible. En effet, le père de Lili n’a aucune raison de faire confiance à Cléon, cet adolescent qu’il ne connaît pas et, surtout, d’accepter qu’il pilote Gaspard, ce qui est très dangereux ! Cléon est un amateur alors qu’il faudrait un spécialiste, ou quelqu’un de très entraîné, pour piloter cette machine tueuse (d’ailleurs il manque tuer un enfant par accident). Mais cela ne m’a finalement pas dérangée, j’ai trouvé ça assez drôle.

Sinon, j’ai trouvé l’histoire d’amour entre Lili et Cléon assez mignonne.

Milena Geneste-Mas

 

05/06/2022

Le conte « pour apporter sens et poésie »

LAM Chi-Lan, Cent contes et légendes du Viet-Nam. Recueil commenté, L’Harmattan, 2022, 376 p. 29€

Voici un livre important et qui traite d’un sujet rarement présent dans la littérature de jeunesse ; il faut dire à ce sujet, d’ailleurs, combien la littérature de jeunesse présente un maillon crucial dans la transmission de ce que l’on qualifie quelque peu dédaigneusement de folklorique. Sous cette appellation, pourtant se cachent les traditions populaires, les éléments littéraires propres à une culture irriguant le peuple d’un paysan, d’une région, d’une civilisation sans discernement de nations. Rien que pour cela, déjà, on saisit l’importance du livre, surtout que la plupart des contes présents dans ce volume sont traduits pour la première fois. Mais il y a plus encore : les textes sont suivis d’un commentaire de l’autrice qui permet de vraiment comprendre chaque fiction en pénétrant dans la culture vietnamienne. Autre atout de l’ouvrage : il s’adresse aux adultes qui veulent accompagner les enfants dans le voyage imaginaire, il s’adresse aux chercheurs -notamment aux anthropologues, ethnologues, psychologues-. Il s’adresse aussi aux préadolescents et adolescents à qui on aura soin de présenter comment se servir de l’ouvrage. En effet, des préadolescents peuvent se plonger dans la lecture des textes d’eux-mêmes.

Résumer une telle somme est difficile, alors nous avons réalisé avec l’autrice un entretien que les lecteurs trouveront ci-dessous.

 

Entretien avec LAM Chi-Lan

Lisezjeunessepg : Il y a plusieurs « groupes ethniques » au Viet-Nam. Vous avez privilégié les contes des peuples Viet, pourquoi ce choix ?

LAM Chi-Lan : Le peuple vietnamien est en majorité composé des Kinh, habitants des plaines (90 %) et d'une cinquantaine de peuples ethniques répartis sur les Hauts-Plateaux. Ce recueil privilégie les contes et légendes intimement liés de cette majorité Kinh, très attachée à sa littérature orale dont est issu ce patrimoine retranscrit au cours des siècles, d'abord en écriture idéographique nôm, puis en écriture latine quôc ngu


Lisezjeunessepg : En quoi les contes du Viet-Nam se distinguent-ils de ceux des autres civilisations et continents ? Parce qu’il y a beaucoup de similitude, non ?

LAM Chi-Lan : Le Viet Nam est proche de la Chine et de l’Inde, d'où l'influence des trois courants philosophiques et religieux du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme qui se sont greffés sur un fond de coutumes anciennes tournant autour de la culture du riz. Les contes et légendes du Viet Nam reflètent la dure condition paysanne d’un peuple fortement attaché à sa terre nourricière et désireux de la défendre et la servir ; la primauté du collectif sur l’individu, le respect des aînés et du culte des ancêtres ; la place de la femme soumise en apparence mais acteur majeur du commerce de détail et pilier de la famille. Autre caractéristique : la poésie des thèmes merveilleux portés par la notion de dette et de destin ainsi que l'usage d'un mode de versification spécifique propre aux chansons populaires et locutions proverbiales qui émaillent la trame des contes et légendes du Viet Nam.


Lisezjeunessepg : Pouvez-vous nous parler de votre travail de collectes de contes sur le thème de l’enfant et nous dire pourquoi ce thème ?

LAM Chi-Lan : Mon intérêt pour le thème de l'enfance est venu en partant du thème de la maternité, lorsque fraîchement diplômée en psychologie j'ai été sollicitée pour proposer des formations au personnel soignant des Hôpitaux de Paris confronté à l'arrivée des réfugiés du sud-est asiatique (les premiers "boat people" des années 70-80), avec une forte présence de femmes en âge de procréer. De fil en aiguille j'ai constitué un riche fonds documentaire de chants enfantins, de comptines et bien sûr de contes et légendes dont le potentiel éducatif est évident. Trois ouvrages, tous édités chez l'Harmattan, en sont le fruit (1). Le confinement covid m'a permis de peaufiner ce quatrième dont le sujet me trottait dans la tête depuis mon départ à la retraite en 2016 et l'entrée simultanée dans une nouvelle identité de grand-mère soucieuse de transmettre quelque chose de précieux à sa descendance...


Lisezjeunessepg : Aujourd’hui, quel rapport le peuple vietnamien entretient-il avec ses contes et ses légendes ? Les contes restent-ils vivaces ?

LAM Chi-Lan : Le peuple vietnamien entretient un rapport très vivace, d'une part avec les contes pour inculquer et transmettre des valeurs morales, et d'autre part avec les légendes historiques pour entretenir le sentiment de fierté nationale d'indépendance conquise contre la Chine. Des contes sont édités tels quels, circulent sur internet, servent de trame à des films ou pièces de théâtre... 

Dans ce présent recueil, beaucoup sont traduits en français pour la première fois. La valeur ajoutée est le commentaire qui les accompagne et fait le lien avec les traditions, l'Histoire du pays et sa littérature orale et écrite. 

Entretien réalisé en mai 2022

(1) La Mère et l’enfant dans le Viêt-Nam d’autrefois, Paris, l’Harmattan, deuxième édition revue et mise à jour, 2008, 360 p. ; Chants et jeux traditionnels de l’enfance au Viêt-Nam, Paris, l’Harmattan, 2002, 366 p. ; Contes du Viêt-Nam. Enfance et tradition orale, Paris, l’Harmattan, 2007, 258 p.

 


29/05/2022

La violence de la société contre les femmes, contre les ouvrières et ouvriers

Deux ouvrages composeront le blog de ce jour, tant ils sont exemplaires de l’univers de violence qui règne dans nos sociétés aseptisées où les discours officiels se jouent de la réalité des faits en la maquillant. C’est le propre de la littérature de plonger en-deçà du voilement circonstancié et de faire voir, sentir, ressentir le dessous de la carte sociale conventionnellement dessinées.

 

CARLE Benjamin, Sortie d’usine. Les GM&S, la désindustrialisation et moi, dessin David LOPEZ, Steinkis, 2021, 124 p. 18€

La bande dessinée sera lue avec un immense bénéfice, tant émotionnel et cognitif qu’économique et social. Les adolescents et jeunes adultes seront ainsi instruits sur le système des ventes et reventes des entreprises autant que sur les effets délétères de la sous-traitance. GM&S, installée à La Souterraine dans la Creuse, est le neuvième nom de la même entreprise avant son ultime passage en GMD : SOCOMEC (1963), SER (1991), ARIES (1996), WAGON (1998), SONAS (2006), HALBERG (2009, deux mois seulement !), ALTIA (2009), TRANSATLANTIC (2014), GM&S (2015), GMD (2017).

Si l’opinion publique a retenu le nom de GM&S c’est parce qu’à partir de 2016, les travailleurs sont entrés en lutte, avec un comité de grève, en menaçant en 2017 de faire sauter l’usine. GM&S menaçait de fermer. Or GM&S était encore en 2016 le deuxième employeur privé de la Creuse, donc autour des salariés, toute la population, ou presque, faisait corps. Grâce à cette lutte, GMD va racheter GM&S mais licencier 157 salariés et n’en garder que 120. La lutte continuera pour le travail comme bien collectif contre les spécialistes des reprises devant les tribunaux, les actionnaires et patrons en tous genres qui une fois rassasiés mettent définitivement la clé sous la porte. La litanie des reprises montre combien les changements de nom se précipitent de plus en plus.

Si la bande dessinée se montre solidaire des travailleurs et de leurs proches en lutte, c’est parce qu’elle permet de comprendre le système lucratif pour les patrons de la destruction progressive des boîtes de sous-traitance. Mettre au chômage les producteurs et productrices et accélérer les remontées de dividendes. Le livre détaille les étapes de ce triple processus de reprise, redressement, liquidation, pour que le lectorat comprenne aisément :

1- assèchement des investissements ;

2- empêcher la diversification afin d’enfermer le site industriel dans une dépendance qui ne peut que lui nuire ;

3- les repreneurs s’avèrent ne pas avoir les fonds pour investir ; les machines, le matériel n’est pas modernisé, l’usine peu à peu devient obsolète (obsolescence programmée par les repreneurs en vue de la fermer)

4- donc asséchage de la trésorerie ;

5- ces mêmes repreneurs pompent les financements publics (État via, par exemple, les crédits d’impôts, région, autres collectivités territoriales)

6- les donneurs d’ordre (dans le cas de GM&S qui produit des pièces pour Renault et Peugeot) réduisent leurs commandes pour acheter ailleurs dans des entreprises délocalisées. Par exemple, en 2014, après un plan social l’usine de la Souterraine passe à GM&S et devient sous-traitant pour PSA des pièces du Citroën Cactus.

L’œuvre dessinée montre aussi comment la solidarité est une longue construction, il en montre aussi les ressorts :

« être ensemble pour ne surtout pas être seul face à des éléments qu’on ne maîtrise pas. Car quel poids ont des métallos de la Creuse face à un phénomène qui touche la France depuis si longtemps ? » »

Mais cette bande dessinée n’est pas un documentaire, elle est un récit sur un fait économique et social, grâce aux dessins et couleurs tout en tension de David Lopez et à la simple mais belle écriture de Benjamin Carle mise au service d’une composition d’une efficacité redoutable. L’ouvrage raconte le déroulement du travail journalistique et documentariste effectué par Benjamin Carle pour rendre compte de la lutte des ouvriers et de l’attitude des pouvoirs publics et du patronat :

« Avec le temps, on n’est plus très surpris ni choqués par la fin des histoires industrielles. Faut dire que lorsque les infos nous arrivent, on n’a jamais tous les éléments pour comprendre, on manque de contexte et la fin paraît tellement inéluctable qu’elle en devient presque acceptable. Pour raconter l’histoire des GM&S, je vais essayer de comprendre comment on en est arrivé là, et revenir aux racines du problème, peut-être que ça nous permettra de changer de point de vue »

En effet, si le ministère de l’Économie vous dit que « les territoires hors-métropoles touchés par la désindustrialisation ont subi des baisses de plus de 30% d’emplois dans les dernières décennies », si on vous dit qu’en 2017 le secteur tertiaire représente 75,9%des emplois contre 42% en 1962, le secteur secondaire (industrie manufacturière) 20,3% contre 37% en 1962, il faut réfléchir pour ne pas se dire que la fermeture des usines des secteurs de la production est une tendance inévitable… Bien sûr, si plutôt que de suivre ce raisonnement unilatéral, on prend en compte les 800 000 emplois ouvriers de la logistique, si on prend en considération les fameux auto-entrepreneurs des plateformes (Uber, Deliceroo etc.) qui se battent pour obtenir des contrats de salariés, si on a à l’esprit les micro-travailleurs de Google, Amazon, Facebook etc., si on sait se rappeler des emplois jugés essentiels durant la pandémie, si on comprend que les emplois « disparus » existent toujours, mais ailleurs, en Roumanie, au Maroc, en Asie… donc que les ouvriers et ouvrières, les travailleurs et travailleuses sont toujours là au fondement de ce monde qui les méprise pourtant, si on fait l’effort de comprendre, alors, on ne va plus regarder ces chiffres nationaux voulant nous faire croire que tout le monde est de la classe moyenne ! On va observer la réalité du monde des producteurs et des créateurs de richesse. Oui, « la part de l’industrie dans le PIB » est bien passée de29,6% en 1963 (date de fondation de la Socomec) à 12% aujourd’hui, oui en 1993 le secteur automobile employait à peu près 280 000 personnes, en 2020 il en emploie autour de 152 000 mais d’autres secteurs se sont développés employant une main d’œuvre pareillement exploitée (dans la logistique par exemple).

Dès lors les mots répétés comme un mantra par les médias officiels et le patronat mais aussi les gouvernements, ces mots de désindustrialisation, délocalisation, tertiarisation, mondialisation, prennent sens, prennent corps, parce qu’ils sont concrétisés par les luttes des travailleuses et travailleurs, par des réalités de vie, par des existences qui résistent à leur liquidation sociale et refusent l’ardoise magique du langage managérial.

Comme les exemples de liquidation d’entreprises ne cessent de se multiplier ces dernières années et derniers mois, que les donneurs d’ordre placent des professionnels de la liquidation d’entreprises à la tête de boîte, avec la complicité des pouvoirs publics, pour ensuite les fermer et avoir les mains libres d’aller produire dans des pays où l’exploitation est plus sauvage, bref, comme l’actualité résonne de manière aiguë avec ce qui est l’objet du récit de Carle et Lopez, leur bande dessinée acquiert une valeur d’explication valant salubrité publique.

 

RUGANI Nastasia, Je Serai Vivante, Gallimard, collection Scripto, 2021, 128 p. 9€

Une adolescente de 17 ans est victime d’un viol. La douleur, la honte, la crainte des réactions familiales, l’effroi de rendre public son corps outragé, l’empêchent de dire le viol. Celui-ci chemine en elle, partie prenante de son corps de son esprit. Au bout de trois mois, elle trouve la ressource de confier sa détresse, de dénoncer le violeur. C’est là, devant un commissaire de police, qu’on la trouve. Le roman ne quittera pas cette position de confidence, une confidence qui va s’avérer impossible. L’adolescente va succomber aux interrogations, aux répétitions verbales de la scène du viol. Le lecteur, la lectrice entrent dans son esprit, deviennent les vrais confidents. Ils voient le mur social s’ériger comme une barrière infranchissable : « tu aurais dû aller à l’hôpital », « garder tes sous-vêtements », « porter plainte » « juste après », « tu n’aurais pas dû te doucher », « c’est avant ou après avoir bloqué ton bras au-dessus de ta tête ? Tu as dit avant tout à l’heure », « n’omets aucun détail », « Tu n’avais pas envie de lui ? Pas même un tout petit peu ? », ne serait-ce pas « une main baladeuse », « une blague qui va trop loin », « une taquinerie entre copains », « Tu as 17 ans, ce n’était pas plutôt une première fois maladroite ? », « Il n’y avait personne dans le parc ? », « Tu aurais dû crier » … C’est confrontée à l’asphalte lisse du discours social convenu que la voix narrative fouisse, cherchant à reprendre possession d’un corps blessé, courbé, penché. L’esprit et le corps ne se dissocient pas, la honte, la peur, sont réactivées en permanence par les sensations corporelles qui subsistent, qui vivent, qui rappellent, ramènent au lieu du crime, à cet unique moment.

Là est peut-être la force du récit de Nastasia Rugani. La narratrice-personnage exprime l’arrêt du temps, son discours en représente la prégnance : « Le temps est d’une inutilité telle qu’il n’existe plus ». Ce qui existe c’est l’itération du moment du crime que l’interrogatoire exacerbe alors que la narratrice cherche à sortir du lieu-dit pour prendre pied dans le présent. La répétition contrevient à toute durée et ce qui est répété devient perpétuel. L’itération fixe le personnage à l’instant du viol, impose cet arrêt du temps comme arrêt de vie – arrêt de mort donc. L’itération refoule toute mémoire, parce que la mémoire exige le temps de son élaboration, une durée mentale. Avec l’itération il ne subsiste que l’instant figé dans son étroitesse d’une durée anéantie. Or, toute vitalité cérébrale exige d’opérer des hiérarchisations dans les expériences ; pour penser activement, il faut pouvoir mémoriser et oublier, cet envers de la mémoire. Si tout ramène à un instant figé, alors rien ne peut se frayer un chemin par en dessous, point de sous-venir. N’est-ce pas cet arrêt de toute autonomie de la pensée qui chosifie la personne, la renvoyant mécaniquement à un instant pré-programmé ? Or, n’est-ce pas aussi l’anéantissement du désir ? En effet, cette énergie propre à se tourner vers autrui se trouve alors détournée, dévoyée, oui, anéantie.

L’impossibilité de s’inscrire dans une durée, de ne pas revenir au moment du crime, dit le pouvoir d’anéantissement du viol. Le viol empêche l’esprit d’élaborer autre chose, il fait perdre à la narratrice le pouvoir « d’imaginer car je sais ce qui est inimaginable ». Anéantissement du temps et anéantissement d’une traversée symbolique de la vie vont de pair. C’est que l’être humain est un être temporel. Le récit va servir d’auto-confidence, en quelque sorte, et la narratrice retrouvera confiance en elle, c’est-à-dire capacité de se fier à elle-même toute défiance dépassée : « Un jour, sans un soubresaut de honte, je serai à l’aube de moi-même / (…) / J’écrirai le vrai de mon viol, / Et je serai vivante »

Philippe Geneste

 

22/05/2022

Une littérature de connaissances

Momota Satomi, Tsuchiya Ken, Les Dinosaures en manga, Bayard jeunesse, 2020, 175 p. 12€90

« Biku, un garçon qui n’aime pas trop l’école, Kiarara, plutôt portée sur l’univers kawaï, et Ginga, un garçon assez dynamique » sont embarqués dans un voyage à travers le temps qui les mène à l’ère des dinosaures. Les personnages humains sont aidés d’Heliki, une créature extra-terrestre qui visite la Terre. L’exploration prend place dans le cadre du club de sciences animé par la professeure Nadeshiko. Les chapitres correspondent à la découverte de certains groupes d’êtres vivants du mésozoïque, à commencer par les mosasaures et ammonites (reptiles marins et céphalopodes du crétacé), à celle des dinosaures (sauropodes et dinosaures géants, ptérosaures, tyrannosaures, les dinosaures à plumes), qui se taillent la part du lion si on ose dire, à l’étude des fossiles, base de l’analyse scientifique de cette ère. Concernant l’explication de l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années, l’interprétation penche pour le catastrophisme, une chute de météorite qui aurait anéanti en un jour toute cette faune géante. Il est peu compréhensible que les auteurs n’aient pas produit devant le jeune lectorat l’ensemble des hypothèses dont débat la communauté scientifique.

Des notes de bas de page au cours du récit d’aventure et des doubles pages informatives et explicatives favorisent la curiosité juvénile. Le vecteur du manga attire, on le sait, le jeune lectorat qui peut se plonger dans cet ouvrage dès 9 ans et jusqu’à 14 ans.

 

DAUGEY Fleur, Les P’tits Dormeurs, illustration Chloé du COLOMBIER, éditions du ricochet, 2021, 28 p. 9€50

Formidable éditeur que Ricochet qui propose aux petits enfants -4/8 ans- un documentaire sur l’hibernation. Comme pour cet âge-là, il serait contre-indiqué de viser trop de précisions, les autrices ont choisi de suivre les marmottes, l’écureuil, le loir et le hérisson. L’avantage est qu’il existe des enfants qui peuvent en avoir fait la connaissance dans leur environnement. On suit les protagonistes dessinés avec malice et sensibilité de l’été au printemps. Et bien sûr, on découvre les secrets de l’hibernation, secrets bien gardés puisque par définition, les hibernants sont invisibles. Sur ce socle de connaissances les autrices élargissent leur propos à d’autres animaux, afin de faire comprendre la différence entre hivernation et hibernation. Le livre de format carré aux coins arrondis et à la couverture douce sera aisément tenu par les petites mains.

 

DAUGEY Fleur, Les P’tits Escargots, illustration Chloé du COLOMBIER, éditions du ricochet, 2021, 28 p. 9€50

Merveilleux petit ouvrage qui fait l’éloge de la paresse astucieuse. L’enfant peut retrouver dans sa vie quotidienne les situations dans lesquelles apparaissent, dans les images, les petits gastéropodes. Il comprendra pourquoi l’escargot peut tenir sur des tiges sans tomber, comment il se reproduit, lui chez qui la recherche d’un partenaire est d’une facilité déroutante puisque l’escargot est à la fois mâle et femelle. Il découvrira les prédateurs pour ce pauvre animal, mais aussi l’ingéniosité de sa coquille et l’éventail des fonctions qu’elle assure. Il sera sensibilisé à l’existence de plusieurs espèces et terminera le livre en s’étonnant du grand sommeil hivernal de l’animal, qui se prolonge jusqu’au printemps à l’intérieur de la coquille bouchée par une couche de bave durcie. 

 

DAUGEY Fleur, VANVOLSEM Emilie, Mystères et toiles d’araignée. Les aranéides, éditions du ricochet, 2021, 34 p. 13€50

Encore un album où l’érudition fait voyager et se tourner vers la nature, ses coins, jusque dans les recoins de la maison. D’abord, l’œuvre de connaissance emporte l’adhésion. Connaître c’est tromper les préjugés : les araignées ne piquent pas, ce ne sont pas des insectes, elles sont utiles. De tels faits mènent à interroger la répulsion parfois ressentie, sa source, sa pertinence.

Et puis, connaître, c’est découvrir : le pouvoir de mimétisme des araignées qui prennent forme et apparence à la perfection d’autres animaux ; les parades nuptiales et leur lot de surprises et de cruauté, avec des rapports mâles/femelles souvent inversés, la femelle décidant ; le sacrifice de la mère pour nourrir ses petits ; l’argyronète, cette araignée qui vit sous l’eau dans une bulle ; et plein d’autres merveilles. Enfin, il y a ces développements sur la toile avec les perspectives qu’elle présente pour la technologie de pointe. Alors, oui ce livre peut être lu comme une réhabilitation savante de l’araignée, une invitation à vivre avec, en les observant sans les détruire. Un grand livre de cet éditeur soucieux d’une science ouverte.

 

BARTHERE Sarah, Antoni Gaudi , illustrations de Claire DE GASTOLD, Milan, 2021, 40 p. 8€50

Tout commence le 25 juin 1852, puisque naît Antoni Gaudi, qui se destinera plus tard à poursuivre des études d’architecte. Il en obtiendra le diplôme en 1878. On suit ainsi Gaudi au fil des années depuis la maison Vicens bâtie entre 1883 et 1888 jusqu’à la construction du Capricho, de la conception d’un domaine équestre à celle du palais d’Eusebi sis à Barcelone, du palais épiscopal d’Astorga à la Torre Bellesguard, du parc Güellà la Casa BatillÓ, de la maison Milà à la Sagrada Familia et sans compter les travaux d’art décoratif, d’art du meuble et pour la céramique. L’ouvrage est clair, abondamment illustré, didactique mais vivant. L’enfant en sort plus instruit.

 

LABBE Brigitte, Dupont-Beurrier P-F, Les artistes et le monde, illustrations de Jacques AZAM, Milan, 2020, 56 p. 8€90

On ne présente plus la collection Les goûters philo tant elle a convaincu le jeune lectorat auquel elle s’adresse et qui nous semble devoir être plus spécifiquement celui de fin d’école primaire et de collège. L’ouvrage s’attache à montrer que l’utile n’est pas ce qui donne seul le sens à la vie. L’art n’est pas lié à une fonction mais à l’humaine condition. Il est lié au plaisir, à l’évasion, à la connaissance de soi, à un approfondissement de la compréhension de notre expérience, à la connaissance critique du monde. L’art interroge et stimule les questionnements du sujet. L’art combat le repli sur soi et l’artiste est un être ouvert au monde et aux autres. L’art nous ouvre en imposant une temporalité alentie, car il faut prendre le temps, accepter de ne pas directement comprendre, donc il nous invite à reprendre les choses. Dans un monde de la vitesse et de l’urgence, l’art mène à une transformation de l’appréhension du temps… à qui le prend.

Philippe Geneste

15/05/2022

Des journaux de jeunesse et un conte de non-violence pour la paix

JOIRE François & DARWICHE Jihad, Lara et l’ogresse, bilingue français-arabe, L’Harmattan, 2021, 52 p. 12€

Ce conte est une allégorie pour la paix. Il raconte le lien affectif qui unit une grand-mère et sa petite-fille. La parole s’entremet entre le réel assombri par la guerre incessante qui dirige une région non géographiquement déterminée et le désir de vivre entre humains sans violence. Si la grand-mère raconte un conte à l’enfant pour lui insuffler l’espoir d’une fin de la guerre ogresse dévoreuse, elle lui inculque aussi le travail de la terre comme rapport essentiel des hommes avec la vie.

Quelle relation à la vie pour des enfants qui ne connaissent que la guerre ? Pour des enfants chez qui la peur a remplacé la projection de vivre. Les contes dénouent la peur, ils sont maîtres en la matière ; les contes donnent l’appétit de vivre chez tous les enfants du monde, c’est là leur force évocatoire. Mais pour aboutir il leur faudrait moduler l’action d’une génération sur la suivante et réciproquement ; il leur faudrait donc nouer un lien de continuation entre les générations.

Lara et l’ogresse n’est pas un conte expiatoire mais un conte de la conscience en responsabilité. L’envie de vivre et d’échapper à la dépression traumatique transmise par la grand-mère à sa petite fille se mue en sa réciproque quand la petite-fille, usant de même du conte et du rapport à la terre, réamorce le goût de vivre de sa grand-mère. Or, si ceci peut trouver réalisation, cela signifie le passage de la violence à la non-violence, au niveau de la société comme au niveau immanent de l’individu. Cette interprétation se construit au fil de l’album, bellement illustré en gris et blanc, et au cœur de l’entrecroisement des générations. Ici aucun stéréotype social contemporain n’a prise, ni la régression à l’ordre gérontocratique ni le jeunisme illusoire. La non-violence, comme moteur de l’avenir humain, se nourrit trop du développement des consciences sur la base de la leçon de choses dont les guerres imprègnent le monde contemporain. L’album illustrerait alors une solidarité qui vaut responsabilisation intensifiée.

Philippe Geneste

 

Livre, Culture, édition, média, panorama, histoire, analyse et réflexion

 

GOUREVITCH Jean-Paul, Panorama illustré des journaux de jeunesse. 1770-2020, Paris, SPM, 2022, 294 p. 30€

Ce livre est une somme, un travail fouillé, instruit, précis et très agréable à lire. C’est un livre à posséder pour tout centre de documentation et d’information et toute bibliothèque, c’est un livre utile pour tous les professionnels qui ont affaire à la littérature de jeunesse. Cette somme est à la fois utile, informative mais aussi explicative. Qui ne se passionnera pas pour la lecture du sous-chapitre concernant « la déferlante manga » ? Qui ne trouvera pas de repères utiles pour s’orienter dans la jungle des éditeurs de presse pour enfants et adolescents ? En quoi la prépondérance du numérique va-t-elle peser sur l’évolution de la presse à destination de la jeunesse ? Même le lecteur ayant une interrogation spécifique trouvera son compte dans cet ouvrage grâce à la table des illustrations qui permet de repérer assez vite tel ou tel titre, contemporain ou ancien,

L’auteur n’hésite pas à laisser ouvertes certaines questions, comme celles, par exemple, liées à l’origine des « journaux de jeunesse ».

On a bien sûr l’immense plaisir de suivre le fil historique des trois grandes catégories de supports de presse à destination de la jeunesse qui sont en place aujourd’hui : la presse d’éveil jusqu’à 6 ans ; la presse pour enfants sachant lire donc de 7 à 11 ans ; enfin la presse junior de 12 à 16 ans.

L’auteur montre que « les journaux de jeunesse ne peuvent s’abstraire du contexte éducatif, économique et social de leur production et de leur commercialisation ». Et de tout cela, pour les différentes époques, l’auteur nous parle. La bibliographie conséquente peut permettre aussi aux lecteurs et lectrices d’entrer plus avant dans la connaissance recherchée.

Bref, ce livre que l’on peut lire pour suivre chronologiquement les préoccupations sociales à l’égard de la jeunesse peut aussi bien être consulté de manière ponctuelle, en fonction d’une recherche précise à faire. Livre de référence, il s’imposera dans bien des bibliothèques publiques ou privées.

Philippe Geneste

08/05/2022

Corps en miettes

DEROIN Christine, CHAUVIERE Célia, Dévorer sans faim, avec la participation d’Alain Dervaux, le muscadier, 2021, 95 p., 12€50

Pour décrire, expliquer la détresse éprouvée par des personnes vivant des expériences de troubles alimentaires, les autrices Deroin Christine et Chauvière Célia accompagnent leur ouvrage de la participation du psychiatre Alain Dervaux qui clôt, sous la rubrique « le mot du psy » chaque chapitre, appelé ici épisode, par des explications claires. Ainsi à la fiction –une jeune étudiante en psychologie, nommée Margaux, effectuant un stage en clinique psychiatrique auprès de jeunes patients souffrant de boulimie, et aux lettres non signées, très émouvantes, glissées après chaque séance sous la porte de la psychologue référente, Agnès–, s’ajoutent les enseignements de plus en plus approfondis du médecin.

Margaux, durant ce stage, accompagne donc Agnès, la psychologue, dans son travail auprès de trois adolescentes et d’un adolescent dont l’âge varie entre quinze à dix-sept ans. Nous voyons ce travail s’effectuer dans des séances de paroles qui tentent à aider les jeunes patients à s’exprimer, à s’écouter les uns les autres afin de s’aider et mieux se comprendre, et sortir d’eux-mêmes, par des échanges de paroles, la détresse qui les ronge, l’expurger. Les séances ne se déroulent pas de façon sereine, mêlant violence et ironie, parfois le déni s’invite ou bien c’est la moquerie, contre l’une d’entre eux, qui s’insinue. Nina, en surpoids, ne se fait pas vomir. Le dégoût qu’elle éprouve d’elle-même que lui renvoient les sarcasmes et insultes de ses pairs est apparu au CM2 où son enseignante l’humiliait quotidiennement et répétait ses doutes quant à la capacité de compréhension de l’enfant. Nina se sent depuis sale et si peu digne d’intérêt, cherchant à se faire oublier, ce que l’apparence de son corps dément. À l’autre bout du mal être, Marine, apprêtée comme un top model, cache sous une apparence frivole, les heures à ingurgiter, sans pouvoir s’arrêter, des monceaux de nourriture qu’elle se fait vomir, jusqu’au dégoût. Combler en mangeant le vide qui la submerge jusqu’au vertige, le rejeter en gerbant. Mais Marine ne veut donner comme explication que le désir de rester mince, de parfaire à la mode. Adrien, qui se dit « addict à la bouffe et au sport » sauvegarde la beauté de son corps par des vomissements et laxatifs. Léonore, elle, cache sous une apparence filiforme la détresse, le mal-être d’une jeune-fille marquée par son enfance solitaire et harcelée. Les paroles heurtées, parfois agressives ou violentes des quatre jeunes patients sont magnifiées par les très belles lettres glissées sous la porte, témoignant de leur perte d’identité, du vide existentiel qui les enlise, de leur angoisse face à la vie et à leur avenir, de la souffrance provoquée par le manque et le désir d’amour qui les envahissent, insatiables.

Ce roman se termine magnifiquement par le témoignage si émouvant de Célia Chauvière qui fut, elle aussi, très éprouvée par ce drame du corps et de l’esprit.

Il faut lire ce bel ouvrage, pour comprendre et pour se comprendre et écouter son corps, enfin.

 

LOYER Anne, GRIOT Anna, La boule au cœur, éditions Kilowatt, collection Les Kapoches, 2022, 39 p., 7€80.

Le roman, La boule au cœur, où les illustrations en douces volutes d’Anna Griot épousent si bien l’écriture tendre et sensible, à l’expression juste, d’Anne Loyer, offre le témoignage des tourments d’une petite fille. Elina raconte en effet pourquoi le soleil du mois d’Août ne lui apporte plus de joie, dans ce lieu estival où depuis toute petite elle passe de belles vacances, avec sa maman, au bord de la mer. Elle voudrait maintenant se cacher, et cacher celle au cœur généreux, et aux formes si pleines, trop pleines, celle qui attire sur la plage des propos indécents, des regards cruels, sa mère.

Elle nous raconte pourquoi l’année précédente, elle a détruit avec des larmes de chagrin, de rage, le beau château de sable construit avec ses amis qu’elle retrouve tous les ans, depuis leur petite enfance, Robin et Zélia : deux arrogants, méprisants, nommés Maxence et Betty, s’étaient incrustés, et de leurs propos vulgaires, blessants, s’étaient moqué de la femme aux rondeurs jugées indécentes, inaptes aux critères de la mode, cette femme si proche d’Elina et dont la belle présence, sans honte aucune, irradiait les lumières du soleil.

Elina nous raconte comment, cette année, avec Robin et Zélia, elle les a fait fuir, ces deux arrogants, méprisants qui revenaient la harceler et se moquer de sa mère.

Elina, qui ne dit pas son âge, a celui où une petite fille va devenir, on le devine, une jeune fille, où les transformations de son corps peuvent amener de l’inquiétude, de l’angoisse. En lui faisant de ses bras la douceur d’un nid, sa mère, qui a compris l’enjeu, offrira peut-être autre chose que l’incitation à la gourmandise, mais aussi un chemin, une ligne de conduite, se jouant des pensées étriquées, formatées, rabougries… mais toujours en se souvenant que comme l’exprime ce roman, la vie se niche en son commencement dans des volutes tendres.

Annie Mas

02/05/2022

Floraisons amoureuses et fleurs de curiosités

DOMERGUE Agnès & LINDER Valérie, Idylle, CotCotCot, 2021, 58 p. 17€50

« Il a une île / Elle a deux ailes », première strophe pour débuter ce récit en vers aux magnifiques illustrations réalisées à l’aquarelle et aux crayons de couleur. Il est un poisson, Elle est un oiseau, Il et Elle s’aimeront tendrement si la géographie des lieux trouve à lier d’harmonie ciel, terre et mer, si le temps permet aux temps des rencontres de se tresser.

Le récit poétique offre une version sensible au temps de la connaissance. L’histoire met en scène les éléments, des personnages animaliers à l’exclusion de tout humain. C’est une histoire d’amour en milieu champêtre ; c’est une idylle.

Sur chaque double page ou presque, une strophe comme autant de courts poèmes liés entre eux par le fil narratif du thème amoureux. Tous les vers s’entremêlent délicatement par paronomases qui s’enchaînent tendrement. Les échos des sons sont autant d’espérance d’un retour de la lune, qui unissait deux êtres avant d’être emportée par le gros temps. Le refrain est rappel, résistance à l’immédiat, engagement vers du nouveau. Le récit poétique se renouvelle alors, en formes de vers, en choix d’assonances et d’allitérations. Dans cette poésie amoureuse d’un genre singulier, on n’offre pas son cœur, on partage un amour, on cultive une rencontre. Ni séduction, ni galanterie, seule ne vaut que l’harmoniedevrait-on dire concordance ? correspondance ? entente ? – des êtres qui naissent à eux-mêmes à travers un amour à dimension cosmique ou en tout cas validé par la conjonction des éléments du cosmos.

Ici point de déclaration personnelle à l’aimé, car l’amour se tisse de part et d’autre dans l’unicité du sentiment. Ici point de sentiments cachés, juste la sincérité de l’émotion née en situation. Aussi, la texture lyrique est paisible, même si on sent l’agitation sourde des sentiments ou bien le grondement coloré du temps incertain. Dans cette idylle cosmique où ciel et terre, comme ciel et mer, se confondent, les deux personnages s’aimeront… Et la fin de l’histoire annonce « près du hêtre » « un petit être » qui, « peut-être », « va naître » : « Il ou Elle » ?

Nous lisons cette fin comme une clé. S’il y a mise en abyme, n’est-ce pas parce que les éléments et le vivant sont en symbiose ? Idylle, un hymne à l’amour ? « Aimons-nous ! aimons-nous ! / La chanson la plus charmante / Est la chanson des amours » écrivait Victor Hugo dans le deuxième livre des Contemplations. Quand le sentiment par excellence de la condition humaine rencontre l’univers, la poésie cosmique se joue de la personnification pour se concentrer sur l’élan lyrique… Idylle, deux syllabes : dialogue, schème premier de la relation, dont le récit poétique d’Agnès Domergue fait une rencontre. Le choix de la paronomase insinue l’approximation de ce qui s’appelle, l’incertitude de ce qui se répète et donc pose et l’un et l’autre en pleine intégrité et pourtant en aperture d’identité. Quant aux lecteurs, fermant le bel objet cousu au papier souple bien qu’épais, aux couleurs lumineuses bien que mates, l’amour se livre, à elles et à eux, surprise de la vie.

 

PENDZIWOL Jean E., J’ai trouvé l’espoir dans un cerisier, illustrations Nathalie DION, éditions d2eux, 2022, 34 p. 16€50

À la fois traversée des saisons et grandissement d’un enfant, l’album d’apprentissage déplie sur son format italien le cheminement vers soi propre au développement psychologique.

Les illustrations foisonnent en grattages, pointillés ou plutôt floconnements, entrelacs de traits, soulignant la plénitude des expériences réalisées par la petite fille en compagnie de son chat. La pâleur des couleurs sous-jacentes invite à la rêverie, fait entrer dans un songe d’évanescences, soutenus par une progression des sentiments sur le fond tramé de jeux surréalistes. Le floconnement des tâches, des pointillés, ne viennent toutefois jamais flouter le dessin. L’album est celui d’un apprentissage dans l’équilibre, dans la quiétude de l’observation et du jeu, dans l’apaisement. L’espace ne se perd pas et demeure de bout en bout commensurable à l’enfant. Dans J’ai trouvé l’espoir dans un cerisier, un conte a lieu, un conte se raconte.

Les couleurs douces sourdes accueillent le vagabondage dans des tons flottants d’où naissent des pensées c’est-à-dire des interrogations enfantines face au réel. Remarquons le choix d’intelligence d’avoir évité les couleurs pures et vives, les aplats comme les contrastes hardis qui plaisent spontanément, on le sait, aux enfants. Ce décalage produit un album discret aux paroles perlées hissées des profondeurs de l’enfant. L’art grâcieux quasi désuet de Nathalie Dion fait merveille pour qui écoute l’enfance au monde.

Cet album de haute douceur invite le jeune humain à s’en remettre à la nature pour son grandissement personnel, au cerisier, au cerisier qui sait.

Philippe Geneste

24/04/2022

Dessine-moi un voyage

BRRÉMAUD – PICAUD, Un Capitaine de quinze ans, d’après l’œuvre de Jules Vernes, chapitre 1/2, Vent d’Ouest, 2022, 48 p. 14€50

En 1873, déjà, les baleiniers se plaignent de la raréfaction des mammifères marins. Arrivant à Auckland, le brick Pilgrim du capitaine Hull voit ses hommes d’équipage partir sur d’autres bateaux afin de trouver meilleurs salaires. L’armateur, James W. Weldon, propose à Hull de ramener sa femme et son fils Jack à San Francisco. Le capitaine reprend illico la mer, avec un équipage réduit, qui comprend le jeune et enthousiaste Dick Sand, jeune mousse très prometteur de quinze ans, né de parents inconnus et récupéré sur une plage près de New York -d’où son nom-. En route, le Pilgrim repêche des naufragés noirs américains, et leur chien, Dingo, qui grogne à la vue du cuisinier, un individu énigmatique et patibulaire. Un peu plus tard, le Pilgrim rencontre une baleine. Le capitaine fait mettre à l’eau une barque et, avec quelques hommes, ils se lancent à la chasse du cétacé. Mais la baleine protège un baleineau et les chasseurs sont engloutis par les eaux. C’est dès lors Dick Sand qui dirige le Pilgrim, sous les sarcasmes du cuisinier, un Portugais, Negoro. Ce dernier poursuit de noirs desseins. Pendant que le Pilgrim longe les côtes angolaises avant de prendre le large, il détourne le navire qui va s’échouer sur une plage de l’Angola, une colonie portugaise. On comprend alors que Negoro y a des complices, marchands d’esclaves. Sont fait prisonniers : madame Weldom et son fils, le cousin un peu huluberlu de M. Weldom, Benedict, par ailleurs naturaliste fasciné par Darwin, enfin Actéon un des naufragés recueillis.

Dick Sand, le chien Dingo, et trois des naufragés (Tom un vieil homme noir, Austin et Hercule, un ouvrier agricole, véritable force de la nature) ayant échoué à un autre endroit, assistent impuissants à la capture des autres passagers du Pilgrim. Ici prend fin le tome premier de l’adaptation en bande dessinée.

La présence du jeune héros, le canevas général du roman d’aventure à valeur historique, font du livre de Jules Verne un ouvrage particulièrement adapté au jeune lectorat. Dick Sand se voit investi d’une responsabilité au-dessus de son âge : diriger le bateau, une fois le capitaine disparu, puis sauver les naufragés prisonniers des marchands d’esclaves et escrocs.

Ce que ce premier tome d’Un Capitaine de quinze ans met en avant, c’est le naufrage : celui de la barque d’abord, celui du Pilgrim ensuite. Dans les deux cas, c’est l’appât du gain qui le provoque : le capitaine veut tuer la baleine parce que la pêche a été mauvaise ; Negoro fait échouer le Pilgrim parce qu’il veut rançonner l’armateur dont il détient la femme et l’enfant et en plus s’enrichir de la vente comme esclaves des autres passagers. Pour ce second naufrage à l’appât du gain s’ajoute une jalousie compulsive qui fait entrer des motifs d’ordre social et économique dans la cause du naufrage du Pilgrim.

Si la fonction du premier naufrage (celui de la barque, qui s’apparente à un accident de la chasse à la baleine) est de permettre à Dick Sand de s’affirmer en tant que capitaine, donc d’affirmer son autorité sur les membres adultes du navire, le second a pour fonction de relancer le récit vers un nouvel horizon de la fiction. Jules Verne croise alors le roman d’aventure exotique dont il « est le chef de file » (2) avec le roman judiciaire (on ne disait pas encore policier) : quelles sont les motivations de Negoro qui expliquent ses actes funestes ? Ce choix est à situer dans le contexte du roman feuilleton très en vogue dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle (Verne commence à publier des romans à partir de 1863, Un Capitaine de quinze ans paraît en feuilleton de 1873 à 1874 avant sa parution en volume en 1878)

Loin d’être anecdotique, le thème du naufrage s’étoffe d’une conception toute vernienne de la condition humaine.

On y retrouve cette préoccupation énoncée en ces termes dans Voyages et aventures du Capitaine Hatteras (1866) du même Jules Verne, une histoire de naufrage, aussi, où le docteur Clawbonny déclare : « Mes amis, il faut ici se soutenir et s’aimer ; nous représentons l’humanité toute entière sur ce bout de côte ; ne nous abandonnons donc pas à ces détestables passions qui harcèlent les sociétés (…) et laissons de côté des rivalités qui n’ont jamais raison d’être ».

Le tome 1 s’arrête, le lecteur attend la suite. C’est conforme à la parution première en feuilleton d’Un Capitaine de quinze ans. Brrémaud et Picaud se montrent expert en suspense et leur découpage du texte en épisodes, centrés « sur la diversité des épreuves que rencontrent les personnages » (3), s’il suit Jules Verne, l’adapte avec à propos à l’adaptation dessinée. Dans les deux cas, il s’agit de jouer sur la curiosité, et les rebondissements chargés d’attente pour les lecteurs. L’histoire se termine bien dans ce premier tome, lui donnant une parfaite unité. Mais cette chute appelle un rebondissement qu’anticipe les dernières cases. Vivement le tome 2.

Philippe Geneste

(1) Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, préface de M. Roethel, Paris, L’Harmattan, 1998, 152 p. – (2) Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, op.cit. p.87. – (3) Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, op.cit. p.24.

 

 

CYRANO DE BERGERAC (d’après), L’Autre monde ou les états et empires de la lune, adaptation et illustrations par Seb MAS, autoédition (sebastienmas@yahoo.fr, 2021,74 p. 19€

Les œuvres anciennes vivent de leurs relectures. Sébastien Mas propose une adaptation en bande dessinée de L’Autre monde ou les états et empires de la lune, connu aussi sous le titre Histoire comique des états et empires de la lune, écrit par Hector Savinien dit Cyrano de Bergerac (1619-1655). Livre d’aventure, premier voyage vers la lune de la fiction française, L’Autre monde… est aussi un récit science-fictionnel où l’auteur rend hommage à Copernic et Kléber, imaginant la rencontre du terrien avec des habitants de la lune mi-faunes mi-satires, des fusées à plusieurs étages. Il s’agit aussi d’une satire sociale du vieux monde et de la scolastique. Disciple de Cassandi, Cyrano de Bergerac aborde nombre de problèmes philosophiques de l’époque, dont celui de l’orgueil de l’espèce humaine qui croit que la nature n’a été créée que pour elle alors qu’elle en est une partie… Cyrano de Bergerac critique aussi le penchant guerrier de l’humanité, ses croyances en Dieu ou en l’immatérialité de l’âme…

Le dessin qui siérait à un fanzine colle à la « juvénile hardiesse de la pensée » de Cyrano autant qu’au titre, le choix de couleurs crues et en aplat pour les fonds renvoie au ton comique de l’original. L’aspect sommaire de la composition graphique des pages cherche visiblement à faciliter l’entrée de plain-pied dans le foisonnement d’inventions et de tons de l’œuvre originale, preuve que Sébastien Mas connaît le risque de dénaturation de toute adaptation, et celui de ne retenir qu’une intrigue là où l’auteur premier a créé tout un univers. En ce point, Sébastien Mas a réussi à rendre compte de l’atmosphère établie par Cyrano de Bergerac. Il a su restituer le plaisir qu’éprouvait Cyrano de Bergerac à s’appuyer sur des métaphores courantes et des expressions proverbiales qu’il prenait au pied de la lettre pour créer un décalage renversant au cœur d’un réalisme tout nouveau à l’époque. La scénarisation par Sébastien Mas de l’œuvre posthume publiée par Le Bret, l’ami de l’écrivain, offre une interprétation drôle autant que réflexive qui peut procurer l’envie d’aller découvrir le roman comique lui-même, à l’imagination créatrice si audacieuse.

Philippe Geneste