Anachroniques

24/04/2022

Dessine-moi un voyage

BRRÉMAUD – PICAUD, Un Capitaine de quinze ans, d’après l’œuvre de Jules Vernes, chapitre 1/2, Vent d’Ouest, 2022, 48 p. 14€50

En 1873, déjà, les baleiniers se plaignent de la raréfaction des mammifères marins. Arrivant à Auckland, le brick Pilgrim du capitaine Hull voit ses hommes d’équipage partir sur d’autres bateaux afin de trouver meilleurs salaires. L’armateur, James W. Weldon, propose à Hull de ramener sa femme et son fils Jack à San Francisco. Le capitaine reprend illico la mer, avec un équipage réduit, qui comprend le jeune et enthousiaste Dick Sand, jeune mousse très prometteur de quinze ans, né de parents inconnus et récupéré sur une plage près de New York -d’où son nom-. En route, le Pilgrim repêche des naufragés noirs américains, et leur chien, Dingo, qui grogne à la vue du cuisinier, un individu énigmatique et patibulaire. Un peu plus tard, le Pilgrim rencontre une baleine. Le capitaine fait mettre à l’eau une barque et, avec quelques hommes, ils se lancent à la chasse du cétacé. Mais la baleine protège un baleineau et les chasseurs sont engloutis par les eaux. C’est dès lors Dick Sand qui dirige le Pilgrim, sous les sarcasmes du cuisinier, un Portugais, Negoro. Ce dernier poursuit de noirs desseins. Pendant que le Pilgrim longe les côtes angolaises avant de prendre le large, il détourne le navire qui va s’échouer sur une plage de l’Angola, une colonie portugaise. On comprend alors que Negoro y a des complices, marchands d’esclaves. Sont fait prisonniers : madame Weldom et son fils, le cousin un peu huluberlu de M. Weldom, Benedict, par ailleurs naturaliste fasciné par Darwin, enfin Actéon un des naufragés recueillis.

Dick Sand, le chien Dingo, et trois des naufragés (Tom un vieil homme noir, Austin et Hercule, un ouvrier agricole, véritable force de la nature) ayant échoué à un autre endroit, assistent impuissants à la capture des autres passagers du Pilgrim. Ici prend fin le tome premier de l’adaptation en bande dessinée.

La présence du jeune héros, le canevas général du roman d’aventure à valeur historique, font du livre de Jules Verne un ouvrage particulièrement adapté au jeune lectorat. Dick Sand se voit investi d’une responsabilité au-dessus de son âge : diriger le bateau, une fois le capitaine disparu, puis sauver les naufragés prisonniers des marchands d’esclaves et escrocs.

Ce que ce premier tome d’Un Capitaine de quinze ans met en avant, c’est le naufrage : celui de la barque d’abord, celui du Pilgrim ensuite. Dans les deux cas, c’est l’appât du gain qui le provoque : le capitaine veut tuer la baleine parce que la pêche a été mauvaise ; Negoro fait échouer le Pilgrim parce qu’il veut rançonner l’armateur dont il détient la femme et l’enfant et en plus s’enrichir de la vente comme esclaves des autres passagers. Pour ce second naufrage à l’appât du gain s’ajoute une jalousie compulsive qui fait entrer des motifs d’ordre social et économique dans la cause du naufrage du Pilgrim.

Si la fonction du premier naufrage (celui de la barque, qui s’apparente à un accident de la chasse à la baleine) est de permettre à Dick Sand de s’affirmer en tant que capitaine, donc d’affirmer son autorité sur les membres adultes du navire, le second a pour fonction de relancer le récit vers un nouvel horizon de la fiction. Jules Verne croise alors le roman d’aventure exotique dont il « est le chef de file » (2) avec le roman judiciaire (on ne disait pas encore policier) : quelles sont les motivations de Negoro qui expliquent ses actes funestes ? Ce choix est à situer dans le contexte du roman feuilleton très en vogue dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle (Verne commence à publier des romans à partir de 1863, Un Capitaine de quinze ans paraît en feuilleton de 1873 à 1874 avant sa parution en volume en 1878)

Loin d’être anecdotique, le thème du naufrage s’étoffe d’une conception toute vernienne de la condition humaine.

On y retrouve cette préoccupation énoncée en ces termes dans Voyages et aventures du Capitaine Hatteras (1866) du même Jules Verne, une histoire de naufrage, aussi, où le docteur Clawbonny déclare : « Mes amis, il faut ici se soutenir et s’aimer ; nous représentons l’humanité toute entière sur ce bout de côte ; ne nous abandonnons donc pas à ces détestables passions qui harcèlent les sociétés (…) et laissons de côté des rivalités qui n’ont jamais raison d’être ».

Le tome 1 s’arrête, le lecteur attend la suite. C’est conforme à la parution première en feuilleton d’Un Capitaine de quinze ans. Brrémaud et Picaud se montrent expert en suspense et leur découpage du texte en épisodes, centrés « sur la diversité des épreuves que rencontrent les personnages » (3), s’il suit Jules Verne, l’adapte avec à propos à l’adaptation dessinée. Dans les deux cas, il s’agit de jouer sur la curiosité, et les rebondissements chargés d’attente pour les lecteurs. L’histoire se termine bien dans ce premier tome, lui donnant une parfaite unité. Mais cette chute appelle un rebondissement qu’anticipe les dernières cases. Vivement le tome 2.

Philippe Geneste

(1) Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, préface de M. Roethel, Paris, L’Harmattan, 1998, 152 p. – (2) Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, op.cit. p.87. – (3) Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, op.cit. p.24.

 

 

CYRANO DE BERGERAC (d’après), L’Autre monde ou les états et empires de la lune, adaptation et illustrations par Seb MAS, autoédition (sebastienmas@yahoo.fr, 2021,74 p. 19€

Les œuvres anciennes vivent de leurs relectures. Sébastien Mas propose une adaptation en bande dessinée de L’Autre monde ou les états et empires de la lune, connu aussi sous le titre Histoire comique des états et empires de la lune, écrit par Hector Savinien dit Cyrano de Bergerac (1619-1655). Livre d’aventure, premier voyage vers la lune de la fiction française, L’Autre monde… est aussi un récit science-fictionnel où l’auteur rend hommage à Copernic et Kléber, imaginant la rencontre du terrien avec des habitants de la lune mi-faunes mi-satires, des fusées à plusieurs étages. Il s’agit aussi d’une satire sociale du vieux monde et de la scolastique. Disciple de Cassandi, Cyrano de Bergerac aborde nombre de problèmes philosophiques de l’époque, dont celui de l’orgueil de l’espèce humaine qui croit que la nature n’a été créée que pour elle alors qu’elle en est une partie… Cyrano de Bergerac critique aussi le penchant guerrier de l’humanité, ses croyances en Dieu ou en l’immatérialité de l’âme…

Le dessin qui siérait à un fanzine colle à la « juvénile hardiesse de la pensée » de Cyrano autant qu’au titre, le choix de couleurs crues et en aplat pour les fonds renvoie au ton comique de l’original. L’aspect sommaire de la composition graphique des pages cherche visiblement à faciliter l’entrée de plain-pied dans le foisonnement d’inventions et de tons de l’œuvre originale, preuve que Sébastien Mas connaît le risque de dénaturation de toute adaptation, et celui de ne retenir qu’une intrigue là où l’auteur premier a créé tout un univers. En ce point, Sébastien Mas a réussi à rendre compte de l’atmosphère établie par Cyrano de Bergerac. Il a su restituer le plaisir qu’éprouvait Cyrano de Bergerac à s’appuyer sur des métaphores courantes et des expressions proverbiales qu’il prenait au pied de la lettre pour créer un décalage renversant au cœur d’un réalisme tout nouveau à l’époque. La scénarisation par Sébastien Mas de l’œuvre posthume publiée par Le Bret, l’ami de l’écrivain, offre une interprétation drôle autant que réflexive qui peut procurer l’envie d’aller découvrir le roman comique lui-même, à l’imagination créatrice si audacieuse.

Philippe Geneste

17/04/2022

Dans la force imaginante de deux classiques

MENOR Fabian, Derborence, d’après le roman de Charles-Ferdinand Ramuz, éditions Helvetiq, 2022, 128 p. 24€90

Magnifique roman graphique, réalisé par le dessinateur genevois Fabian Menor, publié par Helvetiq. Le volume initie une collection d’adaptation graphique des romans de Ramuz (1878-1947).

Derborence a été publié en 1934, à partir d’une catastrophe naturelle qui a eu lieu dans le Valais en 1714. Dans le roman, l’éboulement a englouti vingt bergers. Superstitions, rumeurs, commentaires, secouent le village. Puis un des bergers réapparaît… Mais l’homme, un jeune marié qui se prénomme Antoine, trop longtemps la proie des ténèbres va y retourner.

Menor réussit à rendre du style de Ramuz, la rencontre d’un fantastique poétique avec les sentiments existentiels qui remuent l’âme humaine. Menor s’appuie, aussi, sur le symbolisme de Ramuz qui lui fournit nombre d’images que le jeune dessinateur exploite avec brio dans une adaptation qui prouve un art du scénario incontestable. La verticalité de la montagne est ainsi travaillée par le dessin et la peinture, afin de créer un rapport d’âpreté conforme à l’atmosphère du roman.

Il est assez banal de dire que toute adaptation d’un classique tend à réduire l’œuvre à sa trame dramaturgique, aux événements qui la composent et, parfois, aux péripéties que la postérité a retenues pour en faire des symboles liés à la situation sociale. Mais, ici, de par le trait symboliste qui parcourt l’œuvre de Ramuz, l’adaptation de Menor échappe à cette réduction pour la transposer par l’interprétation des images de l’auteur suisse. Là où Menor se détache de Ramuz, c’est dans le traitement de la représentation du peuple, une représentation très précise fondée chez l’écrivain sur une approche discrète, sans emphase, des sentiments populaires nés au cours des relations avec les autres, des situations singulières de vie. Mais ce ne peut pas être un reproche car ce que l’écriture permet la bande dessinée ne le permet pas pareillement.

En revanche, Menor épouse le ton si particulier de Ramuz : le travail des images, des planches et des couleurs, jouant sur les masses de matière de son art, évoque le travail incessant de Ramuz pour rendre compte de la matérialité du monde physique ou des objets, le style épousant la rugosité farouche du milieu des vies décrites. De plus, Menor rend bien compte du thème central du roman : la réalité rétive à la volonté des humains et son corollaire, la résistance à la mort grâce à la communauté humaine de vie. L’adaptation dessinée de la fin de l’histoire est magistrale. On le sait, « dans l’univers tragique de Ramuz, l’amour entre l’homme et la femme est rarement salvateur » (1), mais Derborence fait exception. L’épouse d’Antoine, Thérèse, enceinte de son mari, décide contre toutes les recommandations, malgré toutes les interdictions posées par la tradition et la sagesse ancestrale qui régit la vie du village valaisan, d’aller chercher Antoine. Elle va, seule, affronter la malfaisance du milieu naturel semeur de mort, la montagne qui a aspiré en elle l’esprit d’Antoine. Rendue invincible par l’amour et le fruit secret de l’amour, Thérèse « ramène ce qui est vivant, du milieu de ce qui est mort ».

Grâce à l’œuvre de Fabian Menor, Derborence, cette veillée littéraire qui cherche à approcher la vérité d’une condition humaine tapie au profond de chacun et chacune, trouve son relai dans le neuvième art.

 

MARET Pascale, Casse-Noisette, illustrations HUARD Alexandra, Nathan, 2021, 32 p. 19€95

L’album, qui paraît sous l’égide de l’opéra national de Paris, reprend le conte d’Hoffmann (1776-1822) Casse-Noisette et le roi des rats (1816). Un soir de Noël chez le docteur Stahlbaum, les enfants se pressent au pied du sapin, fascinés par les cadeaux déposés par « un vieil homme à l’allure inquiétante », Drosselmeyer, parrain des enfants du docteur (Fritz et Clara autrement nommée Marie chez Hoffmann). Drosselmeyer est un fabricateur d’automates comme on en trouve dans les contes fantastiques. Il a apporté un château mécanique dans lequel dansent les habitants. Clara est attirée par un Casse-Noisette, soldat doux sinon mélancolique chez Hoffmann, mais ici laid et difforme. L’assemblée se moque du « pantin », seule Clara s’y attache. À minuit, « devenu vivant », Casse-Noisette se dresse à la tête d’une armée de soldats de plomb pour combattre celle du roi des rats.

L’album bifurque alors largement de l’intrigue initiale du récit d’Hoffmann pour rejoindre en grande partie l’opéra de Tchaïkowsky (un Casse-Noisette où Clara se nomme Chiarine). La bataille remportée, Casse-Noisette se transforme en prince charmant qui s’agenouille devant Clara pour lui demander d’être sa « bien-aimée. Tous deux vont parcourir le monde, jusqu’au palais des fées où Clara habillée en princesse « s’abandonna avec délice au bonheur de danser, d’aimer et d’être aimée ». La mère la réveille endormie dans le fauteuil, et Drosselmeyer déclare à l’enfant étonnée de son rêve que « si tu y crois (…) il se réalisera peut-être un jour ».

L’album de Maret et Huard, avec ses illustrations colorées en accord avec le bouquet musical imaginé par Tchaïkowsky, avec ses personnages dessinés de manière un peu désuète, rendant compte de l’atmosphère mélancolique présente chez Hoffmann, l’album donc ne rend qu’imparfaitement compte de la mise en abyme des histoires qui constitue la structure initiale du conte. C’est un choix, lié probablement à la contrainte éditoriale (le nombre de page) et dont l’effet est de mener le texte d’Hoffmann comme l’interprétation qu’en fit Tchaïkowsky vers la structure d’un conte classique épuré de péripéties, mais amplifiant des scènes de munificences.

Philippe Geneste

NB Pour les amoureux d’ETA Hoffmann, rappelons Casse-Noisette, traduit du texte allemand par Ralph Manheim et traduit de l’anglais par Jenny Ladoix, illustré par Roberto Innocenti, Gallimard jeunesse, 1996, 135 p.

 

10/04/2022

Parce qu’il y a de quoi en faire une montagne

SOULIMAN Ludovic, Qu’est-ce qu’il y a derrière la montagne ? illustrations de Didier ZAD, voix du conteur Ludovic SOULIMAN, voix chantée Danielle JEAN, instruments musicaux, composition enregistrement et mixage Didier JEAN, Utopique, 2022, 40 p. + CD 12mn47

Une histoire, un conte. Au centre le personnage d’une petite fille qui veut savoir ce qu’elle ne sait pas, qui veut comprendre ce qu’encore elle n’a jamais pris avec elle, qui veut connaître ce à quoi, encore elle n’est pas née. Une petite fille est confrontée à la peur, à SA peur. Pour la dompter, elle aimerait se réfugier auprès de sa maman, mais la peur, alors, demeure et se manifeste sitôt l’adulte partie. Alors, la petite fille va-t-elle appliquer la sagesse grand-paternelle : « Marilou, dans la vie, pour savoir, il faut parfois aller voir ».

Commence l’allégorie et la quête de l’enfant qui se lance dans l’ascension de la montagne qui se dresse au lointain de sa maison pour aller voir ce qui se cache derrière. L’inconnu effraie. Franchir le sommet c’est peut-être franchir la barrière qui ouvre ce qui s’apprend. Peu à peu la grosse peur se fait minuscule, Marilou peut vivre avec elle, sans s’en faire une montagne : « ce n’est pas qu’elle n’a plus jamais peur de rien, mais plus jamais elle n’a peur de tout ».

Les peintures (gouaches, pastels secs) de Zad toujours marquées de traits, le jeu des couleurs chaudes, l’habile alternance du sombre et du clair, le contraste sur chaque double page de l’illustration peinte et du dessin sans couleur autre que le trait, soulignent la dimension allégorique de l’album, les dessins signalant à l’enfant que sous l’épaisseur des sensations, des sentiments, des émotions, se trouve sa capacité propre à les produire, à les générer fût-ce malgré lui.

Lisant en écoutant le CD -approximativement le même texte et qui ajoute du chant et de la musique-, l’enfant peut suivre seul l’album ce qui l’autonomise dans la lecture, même si encore il ne sait pas lire. Bien sûr, l’accompagnement d’un adulte au début est recommandé et même indispensable pour inscrire pleinement la lecture dans l’échange, suivant en cela la nature dialogique de la langue.

Utopique propose là une belle création, très complète et respectueuse de la nature enfantine du jeune lectorat. Une réussite à offrir, à proposer les yeux grands ouverts, les oreilles aux aguets.

 

DONATI Sara, Père Montagne, rouergue, 2021, 42 p., 14€

Lu à des enfants de cinq ans ou bien donné en lecture autonome à des enfants de 8/9 ans, l’album de Sara Donati est tout pareillement apprécié par le jeune lectorat. Point de logique narrative fondée sur des enchaînements de péripéties articulées entre elles. Les faits arrivent, parce que, comme le pensent les petits enfants, ils doivent arriver. On ne saura pas avec exactitude si la jeune héroïne, Agathe, part en une expédition avec un groupe d’enfants en semi-autonomie ou si elle rejoint une colonie de vacances ou encore si elle effectue un voyage scolaire. On saura, en revanche, qu’Agathe est à la traîne, qu’elle n’apprécie pas cette sortie, qu’elle n’a pas d’empathie pour les autres enfants, qu’elle se met à part. Ce sont les seize premières pages qui s’achèvent sur la chute de la bougonne après qu’elle a lancé le « caillou ni trop petit ni trop gros » que lui a offert son père pour ce voyage. Désormais, le livre doit être tourné et on entre dans le monde de la nature car Agathe dialogue avec la montagne, un dialogue à distance, un dialogue fait de suggestions et d’une injonction, un dialogue pour ouvrir les yeux, pour regarder, pour faire attention. La montagne magique lui parle. La représentation graphique de celle-ci se fait anthropomorphique, Agathe s’y fond, les illustrations mimant cette transformation graduelle. Elle retrouve même le « caillou ni trop petit ni trop gros », une agate probablement et décide de revenir au camp retrouver le groupe. Durant cette parenthèse enchanteresse, la communion avec la nature a fait naître un désir de coopération avec les autres enfants. On est à la trentième page. Agathe raconte alors son aventure, les enfants l’écoutent. Puis ils partagent les tâches du soir avant d’aller se coucher : « Agathe se sent à sa juste place, ni trop petite ni trop grande, un peu comme son caillou ». Au fond, Père Montagne n’est-il pas une allégorie du grandissement articulée à l’intégration sociale ? Reste évidemment la question délicate : pourquoi père montagne et non pas mère montagne ?

 

BENSARD, Eva, Hokusai et le Fujisan, illustrations Danielle CATALLI, Amaterra éditions, 2022, 18 p. 17€90

Dans ce bel album de grand format, l’intertextualité repose sur les illustrations qui se livrent en imitation ou en transformation d’estampes de l’artiste japonais, Hokusai (1760-1849). La maîtrise de l’art pictural d’Hokusai, le vieux fou de dessin, porte, en particulier, sur la série du Mont Fuji, commencée en 1829 et dont les derniers tirages datent de 1832. L’ouvrage Les Cent Vues du Fuji paraît au printemps de 1934 incluant une courte autobiographie. L’intertexte pictural renvoie aussi au portrait du Daruma (un moine bouddhiste légendaire) peint sur près de deux-cent-cinquante mètres carrés. L’épure des motifs, la recherche harmonique des couleurs, l’effet onirique des paysages évoqués par le pinceau, œuvrent à une sorte d’abstraction sensitive qui introduit avec tact les lectrices et lecteurs au travail du peintre japonais. De plus, ce travail illustratif, par transformation de l’œuvre originelle pour en rendre compte et en donner l’image grandiose, captive le regard des jeunes lecteurs et lectrices.

Le point de vue narratif choisi sied, par ailleurs, avec à propos, à ce lectorat. C’est en effet, le Mont Fuji, lui-même, qui raconte l’histoire mise en images. Personnifier l’inanimé, prêter vie aux éléments du cosmos ou du réel, voilà une attitude enfantine bien connue redoublée ici par l’album. Une proximité s’instaure alors entre le livre et l’enfant, propice à son entrée dans la lecture.

L’ouvrage s’enrichit d’une riche biographie d’Hokusai, spécialement adaptée à la compréhension précise de l’album, ainsi que d’un glossaire des termes utilisés durant la narration. On aborde ici, le second aspect du livre, sa portée documentaire. L’album propose, finalement, une rencontre de l’enfant avec le peintre Hokusai, avec certaines de ses préoccupations d’artiste, en cherchant à le rendre contemporain grâce à l’écriture enthousiaste portée par une narration singulière. L’album, œuvre de fiction, s’ouvre en biographie d’artiste, à travers sa dimension de beau-livre.

Philipe Geneste

 

03/04/2022

Le risque contemporain du simulacre

« Toute la vérité

Rien que la vérité

Sauf la vérité » (p.48)

 « La vérité c’est le mensonge, l’esclavage c’est la liberté » / La leçon des Meurent De Faim (MDF)

DAVID, François, Menteurs !, calicot, 2021, 117 p. 9€50

En trente-trois tableaux reliés par une trame narrative suivie, François David emmène le jeune lectorat dans l’univers d’un futur dystopique où le langage revisite les faits pour créer de toute pièce une réalité nouvelle, traversée par un humanisme de façade. Ainsi va la Société Exemplaire (S.E.). Les femmes sont blondes aux yeux bleus, sauf quelques récalcitrantes… Menteurs ! est l’exploration du simulacre, si cher à Philip K. Dick : la population est manipulée par les déclarations d’un pouvoir qui retouche les images, banni le passé, réinitialise les archives. Pour se maintenir, les autorités usent aussi des écoles non mixtes.

Avec l’héroïne, Noémie Lipsit, on découvre le travail des programmes scolaires transmis par des « insigneuses ». On la suit chez elle, où ses parents et son arrière-grand-mère cultivent la mémoire du passé et sauvegardent, en les cachant, les livres, les livres d’histoire notamment. Car dans cet univers futuriste il n’y a plus de livres, juste des « vydylyvres », on ne fait plus de reliure on fait de la « tactyvyure ». L’image est partout, transmettant, en audiovisuel, la plupart des informations que chacun consulte sur « Vydysks »

Menteurs ! est une déclinaison narrative d’un axiome de la novlangue ou néo-parole inventée par Orwell : le mensonge c’est la vérité. Dans Menteurs ! le pouvoir assène « nous rappelons que la loi interdit de mentir, sous peine d’arrestation. Mort au mensonge ». Or, la réfection permanente des faits, la modification des images, la création des énoncés de vérité diffusés par les médias sont une négation de ce jugement d’interdit. Est mensonge pour le pouvoir ce qui n’est pas conforme à son discours. Le travail idéologique incessant avec sa bureaucratie de la surveillance de masse a pour but d’imposer les énoncés diffusés comme pensées se substituant en les annihilant aux pensées et jugements propres à chaque membre de la société.

L’axiome « Mort au mensonge » est indiscutable, il n’a pas à être prouvé : puisque le pouvoir l’édicte c’est qu’il est vrai. Les mots servent ainsi à défaire le réel de ses faits pour introduire à une société du dit falsifiant, une société fictive qui repose sur la croyance de ses membres au discours dominant.

Or, pour que la contestation ne trouve pas prise, le mieux pour le pouvoir est d’effacer le passé et de le réécrire. Grâce à son arrière-grand-mère, Noémie découvre que ce que l’école de la Société Éxemplaire présente comme des villages de vacances sont en réalité une révision des camps de concentration nazis dont l’existence est ainsi niée, comme niée est celle des chambres à gaz. Le roman se fait alors exploration du révisionnisme. Il s’agit d’un révisionnisme d’État. D’une part, les gouvernants ne sont désignés qu’à la troisième personne et au pluriel, ce qui en fait des entités impersonnelles (« ILS ») mais aussi inaccessibles, ce qu’induisent les majuscules.

La vérité pour le régime négationniste mis en scène est une vérité adaptée à un mode de gouvernement. Combattre cette vérité, comme le font Noémie et sa famille, revient à rétablir dans les esprits la réalité, soit entrer dans une lutte politique pour la vérité fondée sur des faits et non sur des axiomes. Orwell, à propos des commentaires sans fondement de la presse officielle sur la guerre d’Espagne écrivait : « Ce genre de chose m’effraie, car cela donne le sentiment que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de notre monde. Après tout, le risque est grand que ces mensonges, ou des mensonges semblables, finissent par tenir lieu de vérités historiques (…) De sorte que, pratiquement, le mensonge sera devenu vérité » (1) ; et il ajoutait : « Je sais qu’il est aujourd’hui à la mode d’affirmer que la plus grande partie de l’histoire officielle n’est de toute façon qu’un tissu de mensonges. Je suis prêt à croire que l’histoire est la plupart du temps inexacte et déformée, mais ce qui est particulier à notre temps, c’est que l’on renonce à l’idée même que l’histoire pourrait être écrite de façon véridique » (2) mais sur des faits.

Mensonge et révisionnisme étant au centre de l’évolution de la société actuelle, le livre de François David prend l’allure d’un roman d’intervention sociale auprès de la jeunesse. Judicieusement, l’auteur choisit une composition fragmentée : trente-trois chapitres composent le livre, soit un rythme de lecture très soutenu qui sied aux habitudes lectrices des pré-adolescents et adolescents d’aujourd’hui. Cette composition empêche aussi qu’un effet soporifique de leçons de morale ne s’installe.

Menteurs ! n’est pas dans la stigmatisation dont l’échec est avéré au regard des débats dans la société française contemporaine et du regain de vigueur des thèses d’extrême droite qui les traversent. Menteurs ! rappelle que le nazisme et ses supports collaborateurs n’a pas vraiment été vaincu ; il énonce par son intrigue que pour vaincre il faut enraciner une vérité dans les consciences et que cela nécessite, non pas des interdits, mais des arguments et des controverses. Le dernier chapitre, qui est d’ailleurs plus un épilogue, montre que le combat de Noémie, de ses parents et de l’arrière-grand-mère, ce combat qui les a menés à devenir des « MDF », des « Meurent de Faim », a rencontré un écho auprès des amies de Noémie. Menteurs ! serait alors une illustration de la lutte contre le sentiment d’impuissance qui pousse la population de cette dystopie à accepter ce qui est imposé.

Philippe Geneste

(1) Orwell, Georges, « Réflexions sur la guerre d’Espagne » dans Essais, articles, lettres, volume II (1940-1943), traduit de l’anglais par Anne Krief, Michel Pétris et James Semprun, Paris, éditions Ivrea – éditions de l’Encyclopédie des nuisance, 1996, pp.323-324 – (2) Ibid. p.324

 

27/03/2022

La fiction pour voir, pour découvrir, pour dire

À quoi sert la fiction ? Voici trois ouvrages, l’un destiné aux jeunes de 6 à 10 ans, les deux autres proposés aux préadolescents et adolescents, qui offrent chacun une réponse à cette question. Le premier roman chroniqué met en avant la fonction de la littérature pour la connaissance de soi et pour l’appréhension du réel ; le second est un roman historique sur un sujet peu traité de la Commune de Paris de 1871 : la cause animale -sujet qui peu à peu s’imposant dans les débats contemporains, offre à ce roman historique une dimension d’actualité ; le troisième, enfin, témoigne que l’album destiné au plus jeune lectorat peut permettre une connaissance de l’Histoire.

 

FAVARO, Patrice, Sombre, Calicot, 2022, 61 p. 9€

Sombre signe le retour à la littérature de fiction destinée à la jeunesse de Patrice Favaro. Ce bref roman intéressera à coup sûr bibliothèques et centres de documentation et d’information. En effet, l’intrigue est constituée sur le croisement de thématiques en vogue : le harcèlement, l’homophobie, l’affirmation de soi, le sentiment amoureux.

Ecrit à la première personne, il présente un écrivain revenant sur les lieux de son enfance, se remémorant un épisode douloureux puis formulant une fin d’espoir :

« Les souvenirs affluent puis s’évanouissent comme un mirage » (p.58)

« Le passé est passé et c’est beaucoup mieux comme ça » (p.58)

Les deux premiers chapitres font entrer le jeune lecteur ou la jeune lectrice dans un univers mental bouillonnant. Brisant la linéarité de la mise en page, un rythme dense est donné au récit. On regrettera que l’auteur ait préféré se conformer à l’introduction de thèmes qui font, certes, échos à l’actualité, que de poursuivre sur la lancée des deux premiers chapitres à proposer un roman tendu depuis une conscience tourmentée. Est-ce la volonté de s’inscrire pleinement dans la littérature jeunesse et donc d’en suivre les codes prescriptifs ? Est-ce essoufflement de l’intrigue ? Nous penchons pour la première préoccupation.

 

MORISSE Fred, Sauvons les animaux du zoo !, éditions chant d’orties - éditions Le bas du pavé, 2020, 159 p. 16€

La littérature est ce champ de culture où les faits anecdotiques pour l’Histoire officielle retrouve leur place parmi l’histoire réelle des peuples. Sauvons les animaux du zoo ! en est une illustration.

Durant le siège de Paris par les prussiens, en cet hiver 1870/1871, les riches mangent à leur faim, se nourrissant en viande au Jardin des Plantes où logent les animaux exotiques du zoo. Une bande de préadolescents d’un quartier populaire de la ville va visiter le zoo grâce au grand-père de l’une d’entre eux, ancien guide en ce lieu. Les pauvres crèvent la faim, les riches s’empiffrent, les animaux encagés, aussi, sont exploités par les riches. Alors sauvons les animaux, se disent-ils : voici la lutte des classes transposée sur le front animalier. Voilà l’histoire improbable que raconte ce livre en suivant une bande de copains dans Paris bombardé. Le 28 septembre 1871, l’armistice franco-prussienne est signé, Napoléon III vaincu cède la place à la République bourgeoise et c’est le début d’une autre histoire et d’une autre trahison du peuple.

Commission lisezjeunesse

 

VANDER ZEE Ruth, L’Histoire d’Erika, traduction de Christiane Duchesne, illustrations INNOCENTI Roberto, éditions d2eux éditions, 2021, 24 p. 15€

Il s’agit de la réédition d’un album paru en 2003, chez Milan, sous le titre L’Étoile d’Erika. L’album est fondé sur une histoire vraie : une jeune maman juive déportée lance son bébé, depuis le wagon qui l’amène au camp de Dachau et à la mort. Le bébé sera recueilli par un couple. L’autrice rencontrera, bien des années plus tard, la survivante qui lui raconte son histoire. L’album est donc écrit sous la forme d’une confidence irriguée des questions sans réponse eu égard aux parents, à la tempête des sentiments qui devait se bousculer dans leur tête en comprenant qu’ils allaient à la mort, aux derniers gestes envers leur fille qu’ils allaient tenter de sauver en la projetant hors du wagon lors d’un arrêt inopiné.

Ce texte touchant est magnifié par les illustrations hors normes de Roberto Innocenti. Comment rendre compte graphiquement du génocide et de la guerre ? Innocenti répond par l’épure. D’abord, dans les rares scènes où sont figurés les déportés et des soldats du régime nazi, l’illustrateur s’interdit de dessiner et peindre des visages (un seul est vu de profil et de loin, celui du futur père adoptif) et il privilégie le contexte : la voie ferrée, le berceau sur le quai de la gare après le départ du train de la mort, le quai, les rails, les traverses, les fils de fer barbelé, des clôtures, des wagons : « j’ai confié le caractère dramatique de cette histoire aux objets » dira-t-il à Rossana Dedola (1).

Toute l’histoire du voyage est de couleur sombre, entre gris et vert ni blanc ni noir mais aucune couleur autre, à l’exception de ce petit paquet rose lancé à la vie depuis le wagon funèbre. Les deux seules images en couleur sont, d’une part, la première image illustrative d’un texte qui redouble la description de l’endroit où Ruth Vander Zee a rencontré Erika, et d’autre part, celle de la double page où l’enfant grandie regarde passer un train alors que sa mère adoptive étend le linge ; aux abords d’un village habité par des gens du peuple.

L’album, L’Histoire d’Erika, est devenu un chef d’œuvre grâce à la précision des dessins, à la rigueur réfléchie des peintures, au choix des motifs de l’illustration. Ces choix renforcent le parti pris du genre de la confidence dont Ruth Vander Zee a fait le vecteur de cette histoire vraie, réussissant à la transgresser en un récit au message universel contre la barbarie nazie.

Philippe Geneste

(1) Dedola, Rossana, Le conte de ma vie. Entretiens avec Roberto Innocenti, Gallimard, 2015, 128 p. – p.102

 

 

20/03/2022

La bande dessinée dans quelques-uns de ses états

HUA Lin Xie, Sous les déchets… la musique, Steinkis, 2021, 133 p. 19€ ; Quatromme France, L’Orchestre de la favela, illustrations de Boscus Sébastien, Chant d’orties, 2018, 32 p. 16€

On se rappelle qu’en 2018, la commission lisezjeunesse (voir le blog du 3 novembre 2019) avait plébiscité l’album des éditions Chant d’orties, L’Orchestre de la favela : créé par France Quatromme et Sébastien Boscus. La Bande dessinée de chez Steinkis reprend la même histoire, une histoire vraie, qui a fait le tour du monde : dans un quartier pauvre -transformé ici en village- d’Asunción, la capitale du Paraguay, un musicien et un ami menuisier de génie, bricoleur créateur, initient des enfants pauvres à la musique. Sans argent, ils partent de la récupération de déchets divers dans la décharge toute proche pour fabriquer les instruments de musique. C’est ainsi que naît l’orchestre de la Favela. Vont s’y greffer tous les enfants promis autrement à la délinquance. Quand Quadromme et Boscus faisaient le pari de l’éclat des peintures, Hua Lin Xie choisit la sobriété sombre du marron et de ses nuances, imposant un univers triste, enfermant, quasi carcéral. C’est l’univers de la favela. Les dessins suivent les personnages en gros plans, plans rapprochés, plans moyens. Les vues panoramiques, vues générales ou très générales imposent le décor voire nous font sortir du village. Dans ce roman graphique, il n’y a pas de vagabondage du regard. Celui-ci reste au plus près des enfants et des instruments créés par Nicolás, le menuisier. La fin, conforme à l’histoire véridique, est euphorique puisque l’orchestre des enfants des favelas aux instruments inouïs va parcourir le Paraguay. Les enfants vont sortir du village et de la déchetterie pour découvrir le monde. La musique comme ouverture au monde et remède aux maux sociaux. Sous les déchets… la musique propose donc un roman graphique généreux qui se veut porteur d’un message universel.


 HEITZ Léo, Satchmo, jungle, collection « Ramdam », 2021, 184 p. 19€95

C’est le titre qui lance la nouvelle de chez Jungle. Satchmo, c’est le surnom de Louis Armstrong (1901-1971). La bande dessinée choisit de raconter la jeunesse du musicien, élevé par sa mère, que la misère a poussée à la prostitution ; il traîne dans les rues sombres de la Nouvelle-Orléans avec ses potes tout aussi désargentés. Le choix dominant du marron et de ses variantes, choix qui s’appuie sur l’usage du noir, installe le lectorat dans cet univers américain de la ségrégation. Ensemble, ils jouent dans les rues. Mais Satchmo aime aller écouter le King Joe jazz band qui se produit dans les clubs… en resquillant, évidemment, car l’enfant noir y est interdit d’entrée. En 1912, pour avoir tiré un coup de révolver en l’air lors d’une liesse populaire, il est arrêté et envoyé au Waif’sHome, un foyer d’enfants abandonnés. Il s’en évadera, mais sera repris. Incarcéré de nouveau, il subit un régime disciplinaire mais entre dans l’orchestre de la maison dirigé par Peter Davis. Quatre ans plus tard, il en sort, et protégé, conseillé par King Joe -nom romanesque de Joe Oliver, son jeu va s’aguerrir et King Joe va l’intégrer dans son groupe. La bande dessinée décrit comment le racisme écarte les noirs de l’enregistrement et de la diffusion de leur musique, comment les blancs les plagient et s’enrichissent sur ce forfait. La violence sociale, avant d’être physique, se lit, d’abord, dans le regard de l’autre, surtout si cet autre est dominant -cas des propriétaires des maisons de disques ou de cabarets. Satchmo en prend conscience et se radicalise, jusqu’à quitter l’orchestre de son mentor. Il signe alors avec un label détenu par la mafia italienne. Sa gloire est faite.

Léo Heitz cherche à scruter, par la fiction, le rapport que Satchmo entretient avec sa mère, alcoolique et sous la coupe d’un maquereau violent. Parce que l’enfance n’est pas obscurcie par l’aliénation oppressive et les stéréotypes idéologiques, parce qu’elle peut encore porter un regard naïf ou parce que ce regard sait s’imposer à elle, l’enfant est capable d’étonnement, d’enthousiasme et de scandale, d’effroi et de passion, toutes choses qui construisent l’humain et qui se nomme engagement devant la vie pour la construire. Le récit montre, en effet, la montée du sentiment de révolte chez l’enfant. Mais il dépeint, aussi, comment l’enfant grandissant, perd sa spontanéité initiale, pour prendre sur lui un rôle de protection vis-à-vis de la mère. Rôle qu’en aucun cas il ne peut tenir. Allant au bout de l’hypothèse de travail à la base de son œuvre, Léo Heitz rend compte de l’évolution de cette attitude : Satchmo en vient, une fois sa fortune en cours, à séquestrer la mère pour qu’elle ne retourne pas sur le trottoir, reproduisant inconsciemment, une situation maintes fois vécue. Mais la mère refuse l’aide du fils. Que doit faire ce dernier ? Sa place est-elle auprès d’elle ou bien doit-il vivre sa vie sans se soucier de ce que l’obstination maternelle provoque de déchéance pour elle-même ? Les enfants sont-ils les mieux placés pour s’occuper des parents devenus dépendants ? Ce qui se joue dans cette relation n’est-elle pas source de perversion risquant d’atteindre la situation du parent mais aussi l’état affectif de l’enfant ? Dans le récit, le suicide de la mère marque la rupture du drame et ouvre un dénouement où la musique devient la messagère de toutes ces interrogations.

Bien sûr, Léo Heitz s’est à tel point affranchi de la réalité biographique qu’il ne faut pas aller chercher dans le livre les détails de la vie de Louis Armstrong. En revanche, les personnages dessinés en souris et rats permettent une mise à distance de la réalité. Cette distance ouvre un espace réflexif dans lequel le lecteur, la lectrice vont pouvoir projeter leurs propres interrogations. Usant, par ailleurs, de l’imagerie du jazz, au courant de son histoire, Léo Heitz développe en fiction des scènes qu’il a pu lire dans l’autobiographie de Louis Armstrong. D’autre part, le mouvement, l’alternance des contre-plongées (privilégiées) et des plongées, l’emploi du champ / contre-champ, intègrent la thématique de la violence dans le récit, une violence qui, justement, comme toute violence raciste, commence dans le regard des autres. C’est pourquoi Satchmo est un magnifique récit sur le regard.

Philippe Geneste


Les Grandes Vacances. Des temps difficiles, Bd kids (Bayard), 2021, 53 p. 9€95

Un album historique qui raconte la vie sous l’occupation, sous un point de vue héroïsant d’une part et réaliste d’autre part. Huit pages documentaires permettent au jeune lectorat de mieux situer le contexte et d’entrer dans certains sujets tous présents dans le récit : l’école, les SS, le marché noir, notamment. La commission lisezjeunesse aime bien cette série qui fait toujours l’objet de nombreuses lectures.

Commission lisez jeunesse

 

DUCRET J.P., La liberté ou la mort. La Révolution russe en Ukraine. L’histoire de Makhno, éditions libertaires 2021, 205 p. 25€

Cet album magnifique de grand format raconte la résistance du peuple paysan ukrainien entre 1918 et 1924, contre les armées blanches de Denikine (et aussi Koltchak, Miller, Wrangel…) soutenues par les États impérialistes européens, contre les Allemands qui occupent l’Ukraine en 1918 et installent le pouvoir de leur fantoche Skoropadsky, contre les forces nationalistes d’extrême-droite dirigées par Petlouria, avec le soutien ambigu du pouvoir bolchevik et enfin, contre ce même pouvoir. Cette résistance est menée en grande partie par la Makhnovchtchina, avec à sa tête Makhno.

L’album est fondé sur un croisement de textes extraits des mémoires notamment de Emma Goldman, Alexandre Berkman, Nestor Makhno, Archinof, Mauricius, Marcel Body, tous témoins et, ou, acteurs des événements. La bande dessinée en noir et blanc privilégie les portraits, mêle les scènes, donne à lire des documents insérés dans la composition du volume, varie les cadres, cherchant toujours la distance de l’humour propre au genre du fanzine mais sans rien lâcher du sérieux de la transposition historique.

Nul doute que cet album a sa place dans les bibliothèques et centres de documentation et d’information destinés à la jeunesse préadolescente, adolescente et jeunes adultes.

Commission lisez jeunesse

13/03/2022

Enfance et Politique : pour comprendre d’autres possibles

Langlois Denis, La Politique expliquée aux enfants, éditions la déviation, 2022, 56 p. 15€

Denis Langlois avait publié aux éditions ouvrières L’Injustice racontée aux enfants, avec des illustrations de Françoise Boudignon, lorsque, en 1983, les éditions Les Lettres Libres publient La Politique expliquée aux enfants. L’auteur est un pionnier de ces livres qui notifient, dans leur titre argumentaire, le lectorat de l’enfance. Le travail de Denis Langlois relève de la filiation de la Bibliothèque du Travail (connue sous le nom de BT), initiée par Célestin Freinet, en 1932 ; elle s’adressait aux élèves et certains numéros étaient réalisés par des classes. La différence est que Denis Langlois empruntait le vecteur du secteur de la littérature jeunesse pour expliquer les déviations, les chausse-trapes de la question politique dans la société, et pour que s’engage une nouvelle démarche politique dans un avenir espéré. Denis Langlois explique : « Un jour en 1978, je me suis dit : les grandes personnes commencent par être des enfants. Pourquoi ne pas essayer de gagner du temps en parlant dès maintenant aux enfants de politique ? » Le livre eut un grand succès et les éditions étrangères se multiplièrent : Espagnole, Basque, Turque, Afghane, Coréenne, Italienne,

Le livre est la réédition commentée de la première parution aux éditions Les lettres Libres tenues à l’époque par le tout aussi libre Serge Livrozet. On y retrouve le texte, donc, mais aussi les dessins de Plantu et la même table des matières. Mais pour chaque chapitre, une introduction offre un pré-commentaire du dessin ou de la situation de l’époque, très simplement, très clairement. Puis, le texte reproduit, l’auteur intervient pour une actualisation sous la forme intelligente d’un dialogue avec le jeune lecteur, dialogue sur l’écrit comme sur le dessin de Plantu. Le livre s’interroge alors sur ce qui a changé en 40 ans, et ajoute une citation extraite du texte de 1983 pouvant servir de résumé au chapitre lu. Denis Langlois s’appuie, alors, sur les débats qu’il a pu avoir avec des classes, lors de rencontres en bibliothèque avec de jeunes lecteurs et lectrices. Cette intervention porte à la fois sur le texte initial de 1983 et sur les ajouts de l’édition 2017(SCUP en lien avec le site la-politique-expliquée-aux-enfants.fr) qui sont, à leur tour, reproduits comme des extraits de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (signée à New York le 20/11/1989). Le jeune lectorat ne s’y perd pas grâce à une mise en page distinctive des différentes natures des textes.

En cette période électorale où l’atmosphère médiatique pousse la population à l’identification à une personne, le livre tombe à pic qui souligne, sans prêchi-prêcha, avec modestie mais vigueur, que la liberté de penser c’est confronter des opinions, et que toute personnalisation du pouvoir est au fond une propédeutique à un pouvoir coercitif. Victor Hugo n’allait-il dans ce sens lorsqu’il écrivait dans Les Travailleurs de la mer : « Chacun est son souverain, non de par la loi, mais de par les mœurs » ? L’interprétation, en tout cas, est permise.

La prose de Denis Langlois invite les êtres humains à une désintoxication au commandement afin de faire obstacle aux volontés de pouvoir, d’emprise sociale et de l’industrie de l’armement. Toute guerre a pour racine la volonté de la domination, de l’accaparement de territoires ou de richesses, bref, toute guerre est intimement liée au désir de possession donc, aussi, à la propriété : « on se bat encore pour l’honneur, pour la gloire, pour le drapeau, pour la patrie, pour la religion. Parce qu’on se croit supérieur aux autres, parce qu’on ne supporte pas qu’ils soient différents de nous, parce qu’on souhaite les dominer », écrit Denis Langlois. La hiérarchisation des êtres se lit dans la hiérarchisation des fonctions sociales, des métiers, des salaires, des langages. La hiérarchisation c’est le révélateur légitimant de l’injustice. Elle fonde la compétition dont l’économie et le sport sont les deux propagandistes les plus acharnés. Contre la tyrannie de l’opinion dominante érigée en vérité, le principe à appliquer c’est de faire ce que l’on dit et de dire ce que l’on fait, le principe n’étant réel que si les deux orientations, celle du dire au faire et celle du faire au dire, sont effectivement présentes dans nos actions.

Le livre est porté par l’espoir que change « la manière dont les hommes vivent sur la Terre ». La vie en proximité est évoquée en ce qu’elle pourrait permettre à chacun et chacune de coopérer, hors toute hiérarchie des tâches, à la vie sociale et au combat contre les inégalités et les aspirants et aspirantes hiérarques. Pour autant, cet espoir ne peut trouver ancrage que s’il englobe la dimension internationale, car, comme l’exprime l’auteur, « aussi longtemps que ceux qui ont eu la chance de naître dans les pays riches se considéreront comme supérieurs, aucun progrès ne sera possible ». Mais là encore, pas de prêchi-prêcha. Le livre propose une pratique qui rejoint ce que Jean Piaget a maintes fois démontré à propos du jugement moral et du sentiment de justice chez l’enfant. Réfléchir est une activité rationnelle ; or celle-ci exige une décentration de l’enfant lui permettant de se mettre en position de se confronter à divers points de vue, à se décentrer de ses croyances sur le monde physique ou intellectif ou moral : « Le devoir d’un enfant suisse, ce n’est pas de se faire une mentalité planétaire ou mondiale qu’il plaquera tant bien que mal sur la sienne, c’est de situer son point de vue parmi les autres possibles et de comprendre le petit Allemand, le petit Français, etc., aussi bien que lui-même » (1). La prise en compte des points de vue différents, des centrations diverses, c’est ce que l’on nomme la coopération, et l’on voit ainsi que réfléchir sur la politique d’un point de vue pratique mène non pas à jongler avec des valeurs abstraites, mais à se décider pour entrer en action. Est-il besoin d’ajouter que ce point de vue est en accord avec la pensée enfantine. L’observation du jugement moral, celle de la notion de justice ou d’égalité, chez les enfants, nous montrent que chez eux, « le respect pour l’homme » -pour l’être humain dirait Denis Langlois-, se nourrissant dans la relation inter-personnelle, précède « le respect de la règle » (2).

Si, en matière de documentaire, un chef d’œuvre est un livre qui ne confond pas vulgarisation scientifique (ici sciences sociales, juridiques et politiques, sciences humaines) et simplification réductrice, clarté et platitude, esprit critique et passivité citoyenne ; si un chef d’œuvre se révèle par l’élégance d’une écriture fluide, au style apaisé et à la teneur explicite de la parole tenue ; si un chef d’œuvre est un livre capable de faire advenir à la conscience du jeune lectorat des problématiques qui interrogent les certitudes stéréotypées, si un chef d’œuvre place l’éthique au-dessus de la morale normative ; si un chef d’œuvre est capable de faire de la lutte contre l’injustice non pas un objet de consommation (3) mais un sujet de réflexion et d’action ; alors La Politique expliquée aux enfants est un chef d’œuvre. Il parle vraiment aux enfants, il dialogue avec eux, il leur est accessible et ne verse jamais dans la mièvrerie. Il n’invite pas les enfants de 9 à16 ans) à regarder la politique comme un objet de divertissement spéculatif, un plaisir de lecture documentaire parmi d’autres, il ne fait pas du documentaire pour enfants un objet de consommation, non, Denis Langlois redonne au documentaire une teneur socialement dynamique, celle de comprendre la politique comme une obligation de se décider. Enfin, le livre de Denis Langlois met en pratique une définition magnifique de la lecture : « En fait, ce ne sont pas les livres qui sont importants. Mais ce qu’on pense, ce qu’on rêve, ce qu’on fait après les avoir lus ».

Philippe Geneste

(1) Piaget, Jean, L’Education morale à l’école. De l’éducation du citoyen à l’éducation internationale. Choix de textes, notes, préface et postface, Constantin Xypas, Paris, Anthropos, 1997, 186 p. – p.67

(2) Piaget, Jean, Le Jugement moral chez l’enfant, Paris P.U.F., 1969, 330 p. (1ère édition, Alcan, 1932) – p.303.

(3) Selon une pensée aiguisée de Benjamin Walter, Essais sur Bertolt Brecht, traduit de l’allemand par Paul Laveau, Paris, Maspéro, 1969, 155 p. – p.121


06/03/2022

Ces mots qui disent…

CASTILLON Claire, Les Longueurs, Gallimard SCRIPTO, 2022, 183 p., 10€50

Voici un nouvel ouvrage pour la jeunesse de l’écrivaine Claire Castillon, autrice du chef d’œuvre qu’est le si émouvant et poétique River et du non moins sensible L’âge du fond des verres. Le titre du roman, Les Longueurs, paraît bien étrange ; l’image de la première page de couverture -une main adulte qui soulève la robe d’une petite fille, tandis qu’un personnage s’apprête à faire de l’escalade sur l’enfant devenue montagne, provoque pour le moins un profond malaise, malaise bien plus lourd encore quand se dessine, sur la quatrième page de couverture, le visage d’une enfant qui semble envoûtée, la tête penchée, les yeux fermés, comme pour se dissocier du réel, de cette main qui l’oblige.

Cette image d’enfant-marionnette, d’enfant manipulée, serait-elle celle d’Alice, lorsqu’elle était petite fille, déjà sous l’emprise d’un prédateur, surnommé Mondjo ? Alice est la narratrice, maintenant âgée de quinze ans. Son enfance brisée, ses rêves de petite fille souillés, son envoûtement, ses douleurs, sa détresse, sa solitude, ses heures tourmentées, l’emprise, l’enfermement, ces mots qu’elle n’ose dire à sa mère, elle nous les confie.

Alice avait sept ans lorsque son père les quitta, elle et sa mère, pour vivre en Amérique un nouvel amour, construire une autre famille. La petite fille ressentit cette rupture comme une déchirure, un abandon. L’enfant et sa mère tissèrent alors des liens encore plus sensibles, quasi fusionnels ; leur tendresse l’une pour l’autre bravant le chagrin, le code intime de leurs échanges -comme des pressions de mains- se passaient parfois de mots.

C’est lors de cette rupture qu’un vieil ami de sa mère, Mondjo, profitant tel un coucou de l’absence du père, s’installa petit à petit dans le cercle de leur nid. Mondjo seul moniteur, entraîneur et président d’un club d’escalade, initia la petite fille à ce sport, où elle excella. On comprend mieux maintenant le titre du roman, les longueurs - celles qui rythment le temps de l’escalade ; celles aussi qui symbolisent, sous nos yeux effarés, la séduction, puis l’emprise, la domination psychique et sexuelle du pédophile sur la petite fille, puis sur l’adolescente -, chaque « longueur » scandant, pour chaque âge, une nouvelle profanation. Les menstrues d’Alice, arrivant tardivement, à l’âge de quinze ans, provoquent la violence accrue de Mondjo qui l’humilie en tant que jeune fille en devenir. Alice n’est plus la poupée de ses fantasmes, nommée Anna dans ses délires, ni la petite princesse souillée à loisir, mais un être immonde à piétiner, un être avec ses parfums, ses sueurs, ses passions qui lui échappent… une femme.

Bientôt la forteresse qu’avait construite Mondjo autour du corps et de l’esprit d’Alice va se fissurer… et une amitié confidente faire exploser les murs du silence savamment bâtis. Alice, née de l’écriture brillante de Claire Castillon, laissera s’envoler Anna, mais avant, tout avant, comment les dira-t-elle, et les dira-t-elle pour être vraiment libre, les mots si brûlants de sa souffrance, de sa « désescalade » à celle qui lui est si proche et pourtant n’a rien su voir, sa mère…

Les longueurs, quel que soit l’âge de nos yeux, de notre cœur, de notre lecture, bouleverse notre empathie. Pour les enfants, adolescents, parents et tous ceux que la jeunesse interpelle, il est à présenter, à offrir, à faire lire.

Annie Mas

 

VERLAQUET Catherine, Le Processus, rouergue DOADO, 2021, 60 p., 9€

Le 23 février 2022, l’Assemblée Nationale a voté l’allongement du délai légal de l’IVG, intervention volontaire de grossesse, de douze à quatorze semaines (en Angleterre, ce délai est de vingt-quatre semaines). Cette loi permet aussi aux sage-femmes de pratiquer des interruptions volontaires de grossesse instrumentales et non plus seulement médicamenteuses. Cela mettra-t-il fin à l’obligation, pour de nombreuses femmes (entre trois mille et cinq mille par année), de partir se faire avorter à l’étranger ? Sachant que la « clause de conscience » concernant les médecins est maintenue ; sachant que depuis une dizaine d’années, cent trente centres de régulations de naissance ont fermé, que dans certaines régions de France les délais d’attente pour obtenir une consultation peuvent aller jusqu’à cinq semaines -empêchant de fait la pratique de l’IVG.

Le 17 janvier 1975, grâce à la mobilisation de nombreuses femmes, de féministes : celles qui, en 1971, ont signé le « Manifeste des 343 » où elles déclarèrent s’être faites avorter, l’avortement étant alors lourdement puni par la loi, celles aussi qui ont soutenu l’avocate Gisèle Halimi lors du procès de Bobigny, en 1972, où elle a défendu courageusement une jeune fille de seize ans, Marie Claire, sa mère et trois femmes qui l’aidèrent à avorter, la loi permettant la pratique de l’IVG fut votée (voir le blog du 17/10/2021). Si cette loi fut une victoire pour la cause des femmes, on savait que vivre une grossesse non désirée marquerait toujours une expérience difficile, tourmentée, et qu’aucun avortement ne peut être, comme le disent les anti-IVG, considéré « de confort ».

Claire, la jeune narratrice du roman de Catherine Verlaquet, Le Processus, est âgée de quinze ans. Il y a deux semaines de cela, elle a fait l’amour pour la première fois, et elle l’a fait avec Fabien, un adolescent de sa classe. Bien avant de s’aimer, ils se sont « aimantés », comme attirés l’un et l’autre tant par les harmonies jumelles qui font vibrer leur corps, que par leur même désir de connaissances et d’idéaux.

Mais Claire connaît bien ses rythmes, et s’inquiète dès le premier jour du retard de ses règles.

Le désarroi de la jeune fille - oui, l’on peut « tomber » enceinte dès la première fois -, sa solitude, son angoisse s’immiscent en nous, tandis que le souffle de sa voix, très proche, suscite de page en page, notre écoute sensible, notre empathie.

Ainsi, nous sommes avec elle dans une pharmacie qu’elle a choisie loin de chez elle, lorsqu’elle vient, honteuse, acheter un test de grossesse et que la vendeuse néglige toute discrétion, parlant haut, mettant Claire dans une grande confusion. Nous la sentons trembler, décachetant le test, et attendant, fébrile, le résultat.

Nous sommes tout près d’elle lorsque l’infirmière du lycée prend les rendez-vous nécessaires, lorsqu’elle lui procure un arrêt maladie de trois jours, lorsqu’elle l’informe des démarches à suivre, lorsqu’elle l’invite à se reposer tout un après midi sur le lit de l’infirmerie.

Nous avons mal pour elle devant les réactions négatives de Fabien quand elle lui annonce sa grossesse ; nous ressentons sa colère, sa déception, sa solitude face à l’égocentrisme et le manque de maturité de l’adolescent.

Nous voudrions la défendre par des mots bien sentis lorsqu’elle essuie la sécheresse de certains propos distillés comme des leçons de morale, inutiles et incongrues ; nous voudrions consoler sa peine devant les paroles dures de sa mère et son manque de compréhension ; nous voudrions soulager sa colère lors de la proposition indécente des parents de Fabien de garder l’enfant avec eux. Et surtout, nous ressentons tellement son angoisse dans la salle d’attente de la gynécologue et ce qui s’ensuit…

Tout au long de la lecture, nous partageons ses doutes, son chagrin et nous savons bien que la décision n’appartient qu’à elle. Mais au fur et à mesure que les pages sensibles du roman s’effeuillent, l’idée contenue au milieu du terme « Intervention Volontaire de Grossesse », cette idée d’où émane le mot « volonté », s’ébauche, s’élabore. Cette volonté, cette détermination, cette affirmation de son être, Claire, dans cette cruelle expérience, l’a fait grandir, épanouir en elle.

Ce roman magnifique est à lire à partir de treize ans.

Annie Mas

 

 

27/02/2022

Désir, heur et malheur de la rencontre

CAIRONI, Sophie, Petite Femme, CotCotCot éditions, 2022, 52 p. 13€90

Un chef d’œuvre que l’on hésite à classer dans les albums, préférant le ranger parmi les livres d’art. Un travail d’artiste exigeant simule un personnage, silhouette des réalités fantomatiques, glisse vers la poésie, se joue du dessin, nous plonge soudain dans la luxuriance de douces couleurs sur une forêt dense de motifs arboricoles ou sur des dessins voguant et volant, disséminés sur une page blanche. Dans cet univers imaginaire, irréel, les couleurs se miroitent en discrétion de tons. La suite des illustrations et le texte content une histoire onirique à la fois récit d’apprentissage et récit d’aventures intérieures. Couleurs, motifs, dessins radicalisent ce que dit le texte, requérant l’attention du jeune lectorat.

Le titre indique déjà la teneur du récit : de l’enfant (petite) à l’adulte (femme) soit un cheminement, un récit du devenir. L’article zéro du groupe nominal (« Petite femme ») rend concrète la présence du personnage, facilitant une relation d’identification de l’enfant lectrice. Les couleurs invitent à la contemplation, comme ce vert céladon apaisant, présent de page en page. Les tons vibrent. Par chuchotement d’évocations, les motifs se répondent. Souvent, le blanc visibilise le vide, rendant irréel le paysage qui s’anéantit en tant que thème d’ancrage de la représentation. C’est peu de dire que l’interprétation est à construire par le jeune lectorat, surtout que l’abstraction chromatique s’invite dans ces pages aériennes. Aussi, Petite femme devient-elle insaisissable.

Mais quel bonheur de lecture… Tout commence par une perte, un rêve perdu et le désir, pour le retrouver, de la quête d’un « ailleurs ». Ce lieu situé aux confins de l’imagination va devenir, au fil des pages, un « ici » où cosmos et humain se fondent en une complicité harmonieuse. Les couleurs douces, l’écriture sobre mais tendre nous font entrer dans un univers pastel aux effets aquarellés, un univers infini où voguent, voire s’entremêlent, terres et montagnes, vents et humains, fleurs et bois. Tout un univers organique s’offre, substituant aux correspondances verbales des articulations iconiques à valeurs suggestives. Le lecteur en vient à plonger sans plus de résistance dans ces diversions de sens qui mènent Petite femme au bonheur.

En effet, le voyage s’accomplit ; et le rêve se manifeste en la personne d’un animal. L’animal, c’est une image de l’Autre qui sort de l’ombre projetée de Petite femme. Cette ombre, elle-même, a pour substance la pérégrination suivie de Petite femme : sur le chemin, dans la forêt, avec la mer, auprès des plantes. L’inquiétude, l’insatisfaction d’une perte, se muent alors en bonheur. Le devenir de Petite femme s’accomplit. L’intégrité de sa personne se manifeste. Pourquoi ? Parce qu’une rencontre a eu lieu.

 

LEJONC Régis, Les Deux géants, illustrations de Martin JARRIE, HongFei, 2021, 44 p. 18€90

Régis Lejonc s’appuie sur le magico-phénoménisme de la pensée enfantine pour construire une histoire que certains diraient surréaliste, que d’autres qualifieraient de fable, mais que la forme versifiée rapproche aussi de la ritournelle. En effet, le retour régulier d’un même motif textuel, un quasi refrain, donne du rythme à une histoire centrée sur la marche de deux géants dont les pas expliqueraient que la terre tourne sur elle-même.

Les géants seraient donc comme des dieux immanents à l’ordre physique qui nous entoure. Leur position opposée sur l’extérieur du globe les empêche de se rencontrer puisque leurs pas s’effectuent à la même vitesse, en une synchronique féerie du mouvement. Martin Jarrie, qui illustre le texte de Régis Lejonc (1), a choisi des couleurs mates, un dessin stylisé, avec moult détails géométriques et une profusion de motifs. La luxuriance apparente se trouve maîtrisée par une invitation d’exploration des planches faite au jeune lectorat.

Le texte, qui occupe presqu’exclusivement la page en vis-à-vis de l’illustration, n’excède jamais sept vers. Il est formé à partir d’un vocabulaire précis, riche, mais accessible. Le rythme s’appuie sur des vers à la liberté relative, où les hexasyllabes dominent, à la fois pointant l’harmonie d’un monde et sa fragilité… Et pour cause, les cinq derniers poèmes racontent comment la marche du monde s’est enrayée le jour où les géants ont cessé de tourner dans le même sens pour que tout tourne rond.

La note positive de cet album est la proposition faite aux terriens de rester dans une même cosmologie. Jarrie représente les deux géants en un homme et en une femme soit une continuation de l’humanité. Pour autant, leur rencontre à la fin provoque le chaos et la panique. C’est une fin ouverte qui pose un enjeu tout contemporain pour les habitants de la planète.

On voit ainsi comment, la fantaisie nonsensique peut générer, par l’allégorie, une exploration poétique de l’enjeu majeur de notre temps, problématique de la planète terre sous la coupe des humains. La ritournelle, on le sait, renvoie au folklore enfantin. Et dans ce folklore, il est prêté un grand pouvoir aux mots que les enfants pensent transmissible à chaque personne… Puissent-ils être entendus en notre époque dévoreuse.

Philippe Geneste

(1) Lejonc avait publié ce même texte avec ses propres illustrations en 2001 aux éditions rouergue.

 

 

20/02/2022

Des récits généreux au cœur plein de rêves

GALING Ed., Henry, traduction Christiane Duchesne, illustrations d’Erin E STEAD, éditions d2eux, 2021, 32 p. 14€

Cet album est un récit autobiographique de la rencontre de l’auteur enfant avec le cheval du laitier. Les interprétations enfantines des réactions de l’animal projettent sur ce dernier des sentiments qui prennent forme de personnalité. En cela, l’album est particulièrement adapté pour les enfants de 3 à 5 ans, même s’il peut être lu à des plus jeunes. Le travail au crayonné et aux effets de pastel engagent l’imagination vers un univers onirique alors même que le dessin est réaliste et que les scènes rapportées le sont aussi. Les couleurs sobres estompent les traits du dessin jusqu’à créer un univers de douceur exquise non dépourvu d’un brin de nostalgie. Un album tout en tendresse est signé ici par Ed Garing (1917-2013) et l’illustratrice Erin E Stead.

 

MARICOURT, Thierry, L’Enfant, le libraire et le roi, illustrations de François PLACE, Rue du monde, 2021, 23 p. 4€50

Ce petit livre pourra être lu de 9 ans à 12 ans avec plaisir et intérêt. La composition en mise en abyme alterne l’histoire d’un petit garçon peu riche qui voudrait acheter des livres sans avoir tout l’argent nécessaire et l’histoire d’un roi, personnage de ces livres, qui se morfond dans la solitude. Une tierce personne va, dans un premier temps, retarder la rencontre de l’enfant et du roi puis la faciliter, c’est un libraire. Thierry Maricourt, qui tint la librairie Les Yeux ouverts à Amiens, au temps d’un autre siècle, fait de l’homme de métier un passeur de la littérature.

Ce petit livre, aux pages si douces qu’on les effleure à peine, aux images tendres d’un gris bleuté, qui font rêver, ce petit livre pour mains de petits, tient dans la poche, tout près du cœur. En première page, l’enfant semble si fragile sous le regard menaçant de l’homme qui le scrute et le soupçonne de vol. L’enfant a l’âge des jeunes lecteurs du roman, et c’est vrai qu’il ne possède pas l’argent nécessaire pour acheter les quatre tomes d’une histoire très troublante ; l’homme est gardien et possesseur des romans convoités, c’est le libraire, imposant et grave comme un adulte.

L’histoire qui attire tant est celle d’un roi, « le Roi du Lac gelé ». C’est en effet un vrai roi dessiné par François Place, avec une couronne et un grand manteau, qui tourne et tourne dans ses tourments tout autour d’un lac gelé, si seul, sans personne à qui confier toutes les histoires qui le portent, qui l’emportent dans ces paysages déserts. C’est un être sans cruauté, sans désir de blesser -pas comme la créature du docteur Frankenstein, née de la plume de Marie Shelley, misérable créature faite de pourriture humaine, et qui, délaissée par le docteur, méprisée, méprisable vint se venger de lui dans les plus septentrionales, les plus venteuses, les plus gelées régions du monde. Bien au contraire, le personnage du roman « Le Roi du Lac gelé », sous son apparence bonhomme, lui qui cherche sans cesse une âme amie pour l’écouter, pour lui parler, ne désire qu’un monde fait d’harmonie et légèreté. Mais bientôt, bientôt, une multitude de voix se mêlant au vent, lui font écho.

Dans la librairie, les deux personnages, le petit et le grand, ont fait connaissance, et finissent par se comprendre : l’adulte, qui n’est pas si méchant, offre à l’enfant les quatre tomes composant « Le Roi du Lac gelé ». Ces deux personnages, amoureux de lecture, se sont posés bien des questions. Comment adoucir ce pincement troublant, cette solitude qui revient, comme un sentiment de deuil, à la fin d’un roman ? Comment ne pas quitter des êtres si proches, de vrais amis, qu’un écrivain nous a donnés ? Et, comme pour l'enfant, si le dernier tome nous manque, imaginer la suite et tenter de l’écrire ?

Alors vite que l’enfant lecteur reprenne son histoire, un homme généreux, au cœur plein de rêves, et vêtu d’un grand manteau et d’une couronne d’or, écoute déjà sa voix, et l’attend.

Bien vite afin que les mots ne se troublent, que les crayons ne se cassent et que la glace ne fonde.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

VERRIER France Les Gens de Hölmölä et la lumière / Hölmöläiset Ja Valo, bilingue français-Finnois, traduction de Lea Lagerblom, illustrations de Solène LAFERRIERE, L’Harmattan, 2021, 24 p. 10€

Ce conte est la réécriture d’un conte traditionnel de Finlande. Il concerne l’habitation. Des villageois vivant sous des tentes en peau ont l’idée de bâtir des maisons de bois. Mais ils oublient les ouvertures. Le conte explique comment ils recueillent la lumière et la pénombre pour tenter de rendre leurs cabanes lumineuses, mais en vain. Un jeune homme malin, d’un autre village, leur suggère de créer des ouvertures. Ce qui fut fait, non sans difficulté. Le conte instruit donc la problématique de l’ombre et de la lumière, du vivant et du lumineux et décrit une recherche d’équilibre entre les deux.

Commission jeune de lisezjeunesse