Anachroniques

28/11/2021

Débats de société et enjeux historiques

WOODSON Jacqueline, Un Petit Geste, illustrations de F.B. LEWIS, éditions d2eux, 2021, 32 p. 15€

Une nouvelle venue dans une école ; elle est mal habillée, les autres enfants la surnomment vite vieille affaire. L’enfant, Maya, va vers les autres, mais les autres la dédaignent, la repoussent, lui opposent un profond mépris.

L’album est raconté à la première personne. La narratrice est une des enfants qui rejettent Maya. Le lecteur, la lectrice entrent ainsi dans la logique du jugement moral qui condamne Maya à l’opprobre des élèves de la classe. La narratrice et ses copains et copines ont figé une norme sociale, l’ont érigée en critère intangible de jugement. Ils ne raisonnent pas, ils classent les êtres dans deux cases : les inclus et les exclus. Maya est une exclue, elle ne participe pas du cercle. Aucune empathie pour elle car les autres élèves de la classe sont incapables de se mettre à sa place, de prendre en compte son point de vue. Ainsi Maya est-elle étrangère, étrangère au groupe, rejetée de la communauté scolaire, de la communauté humaine. Il faudra un cours de l’enseignante sur la gentillesse pour faire naître un doute chez la narratrice. Mais ce sera trop tard. L’album vaut en ce qu’il déplie jusqu’au bout la logique de l’histoire et ne la perturbe pas par l’irruption du bon sentimentalisme qui parcourt tant de livres destinés à la jeunesse. Les peintures de l’illustrateur américain E.B. Lewis, à partir de photographies, nous semble-t-il, mettent en scène de faon réaliste l’histoire, avec un travail tout particulier sur le jeu des regards, l’alternance des points de vue (plongée, vue neutre et plus rarement contreplongée). Le jeu des couleurs, avec des zones aquarellées, ou à effet d’aquarelle, laissent advenir sur les pages des zones troubles, indistinctes, symboliques du trouble des sentiments qui assaillent la narratrice. La mise en illustrations de Maya parmi les élèves de la classe donne consistance au propos de l’autrice. Cette mise en scène permet notamment au jeune lectorat de comprendre l’incapacité des élèves à prendre en compte les intentions de la nouvelle qui ne cesse d’aller vers eux. Par une centration égoïste sur leur groupe, une sorte d’égocentrisme collectif ou mieux dit de sociocentrisme qui redouble leur égocentrisme individuel, les élèves restent fermés au regard nouveau sur le monde qu’apporte Maya. L’album interroge dès lors la socialisation de l’enfant en tant que capacité à sortir de la gangue des jugements moraux tout faits… C’est ainsi qu’il entre dans l’écoute et l’observation, afin de faire évoluer sa compréhension du monde. La dernière image de l’album qui sert aussi, en partie, à la couverture, montre la narratrice en pleine réflexion triste sur l’injustice qu’elle et ses camarades ont fait subir à Maya.

Ainsi, le texte et l’image se complètent-ils pour transcender la thématique de la gentillesse portée par l’autrice à travers le personnage de la maîtresse d’école, en exploration du jugement moral chez l’enfant. La compréhension affective s’appuie sur l’instrument de la réciprocité, acquis grâce au travail de décentration de l’être humain. En nos temps marqués par la haine cultivée à l’égard des migrants et insufflée par les plus hautes sphères de l’Etat, la leçon de l’album prend une dimension amplifiée qui l’inscrit dans le débat de société.

 

COHEN-JANCA, Irène, CHAMBON Edith, Nos Droits, leurs combats, Amnesty international – les éditions des éléphants, 2021, 88 p. 18€

Le titre étonne : il y en aurait donc mettant en extériorité ceux qui vivent sur des droits par rapport à d’autres qui les institueraient… Pourtant, une partie de l’histoire sociale est traversée de luttes pour l’obtention de droits dont les auteurs et autrices sont ceux et celles qui manifestent, ceux et celles qui se battent. Le combat social serait-il donc réservé à des individualités ? C’est en tout cas ce que suggère cet ouvrage qui de ce fait déçoit. L’excellente documentation nie les luttes populaires pour identifier toute conquête à un individu. L’abolition de l’esclavage à Schoelcher, le droit à l’école à Jules Ferry, le droit de vote des femmes à Louise Weiss, le droit aux congés payés à Léon Blum, le droit au logement à l’abbé Pierre, le droit à l’avortement à Simone Veil, l’abolition de la peine de mort à Robert Badinter, le droit de grève à Jean Jaurès ! Seul le droit de manifester échappe à l’individualisation ; en revanche, le droit d’aimer librement réussit à être projeté en une figure individuelle, Guy Hocquenghem -dont on peut penser qu’il n’aurait guère aimé cette récupération citoyenniste de son œuvre ! Bien sûr, le repérage historique, l’exemple en bande dessinée et les quelques notations sur aujourd’hui élargissent le propos ; mais il reste que c’est bien la volonté de projection par la personnalisation de chacun de ces droits qui structure le livre. Bien sûr, les références sont progressistes, mais uniquement tournées vers les puissants, les hommes et femmes politiques. Les classes populaires sont éliminées de l’Histoire officielle adressée aux enfants. Une fois de plus l’Histoire se passe sans elles. Il est vrai qu’alors il eût été délicat d’attribuer l’émancipation par l’instruction du peuple au propagandiste du colonialisme français qu’était Jules Ferry ; il eût été impossible de figurer Jean Jaurès en promoteur de la grève, ou d’attribuer à Blum et au gouvernement du front populaire les congés payés car il aurait justement fallu parler des prolétaires qui s’organisaient pour élaborer les cours en faveur de leur classe et les enseignements professionnels, et il aurait fallu aussi parler des travailleurs et travailleuses en grève bien avant que Jaurès n’arrive sur la scène publique…

En adoptant le procédé de la projection par personnalisation, les autrices maintiennent les esprits enfantins dans l’étroitesse chère à l’éducation morale et civique scolaire : des dates, des personnalités officielles font l’Histoire. Elles aboutissent ainsi à un ouvrage consensuel, bien-pensant, qui écarte de son chemin les mouvements sociaux réels, la lutte des classes. Mais n’est-ce pas aussi une des formes de la lutte de la classe bourgeoise pour écraser tout sentiment des enfants du peuple d’appartenir au peuple de ceux et celles que l’on veut réduire au silence ?

Philippe Geneste

21/11/2021

Quel choix pour l’aventure ?

BARFETY Elizabeth, 3 fois l’été, Milan, 2021, 244 p., 14,90 euros

Au début de notre histoire, la jeune Maëlle, 16 ans, vient de déménager. En effet, ses parents se sont séparés récemment parce que son père a rencontré une autre femme et ils attendent un bébé. Maëlle vit avec sa maman et essaie, vainement, de lui remonter le moral. Alors que l’été débute, ses copines partent en vacances et Maëlle commence à s’ennuyer dans cette ambiance familiale morose. Bon, il est vrai que notre histoire ne commence pas très bien, mais attendez un peu, promis, cela va vite s’arranger !

En effet, Maëlle est une jeune fille déterminée et n’a pas l’intention de se laisser abattre. Pour s’occuper, elle décide de se trouver un job. Elle est rapidement embauchée en tant qu’employée polyvalente au cinéma. Elle y rencontre Matt, son charmant collègue qui est également guitariste dans un groupe. En plus de ce travail, Maëlle aime réaliser des vidéos. En se servant des peluches de sa chambre en guise de personnages, elle fait des montages qu’elle poste sur une application dédiée nommée Vidéoz. Ses vidéos sont appréciées et visionnées par de nombreuses personnes. A la stupéfaction de Maëlle, Noah, la plus grande star de Vidéoz, aime ce qu’elle fait ! Cet acteur talentueux lui écrit souvent pour la conseiller et la complimenter.

Mais d’autres surprises vont venir toquer à la porte de Maëlle, ou plutôt à la fenêtre juste en face de la sienne. En effet, son jeune voisin, Léo, communique à la fenêtre avec elle par le biais de pancartes. Cet étrange et beau garçon est contre les technologies et n’a pas de téléphone portable. C’est donc par ce moyen que tous les deux discutent régulièrement, sans jamais parler en face à face.

Matt, de plus en plus complice avec Maëlle, décide de l’inviter à une soirée de remise de prix d’une radio. Pour le jeune homme, l’enjeu est important : si son groupe de musique remporte ce prix, cela pourrait leur apporter beaucoup de célébrité et lancer sa carrière de musicien.

Une heure après, Maëlle a des nouvelles de Noah : il lui propose de jouer dans un de ses futurs courts-métrages. Alors que Maëlle réfléchit à sa réponse, Léo affiche une pancarte pour l’inviter à une soirée sans technologie. Pouvoir discuter les yeux dans les yeux serait, en effet, un moyen plus efficace que des pancartes pour faire connaissance.

 

Cette jeune fille a de la chance, me direz-vous, elle a le choix entre trois invitations… Le problème, c’est que, bien sûr, les trois propositions tombent le même Samedi soir ! Maëlle va donc être obligée de choisir !

 

Et c’est là que vous, lecteurs, choisissez la fin que vous voulez : Maëlle va-t-elle partir au concert de Matt, ce collègue qu’elle apprécie ? Va-t-elle accepter l’offre de Noah, la star, qui représente une opportunité pour se faire connaître sur Vidéoz et, pourquoi pas, dans le monde du cinéma ? Mais peut-être préférez-vous que Maëlle accepte de rencontrer son mystérieux et atypique voisin Léo, qu’elle connaît peu mais dont elle apprécie le style original ?

 

Ce n’est vraiment pas évident de choisir… Vous pouvez aussi faire comme moi et lire les trois fins avant de choisir celle que vous préférez... Sachez seulement que, dans les trois, vous serez surpris. Maëlle va se réconcilier avec son père, avoir un coup de cœur pour sa petite sœur qui vient de naître et assister avec bonheur à la reconstruction de sa maman qui semble aller de mieux en mieux. Elle va avoir des nouvelles de sa meilleure amie et va, à chaque fois, réaliser des activités professionnelles dans différents domaines. Oui, mais avec qui va-t-elle rencontrer l’Amour ? Quelle fin est la meilleure ? Je vous laisse en décider...

Milena Geneste Mas

 

ARROUD-VIGNOD, Jean-Philippe, PLACE, François, Olympe de Roquedor, illustrations de François Place, Gallimard jeunesse, 2021, 304 p. 16€50

Deux belles plumes de la littérature de jeunesse qui s’unissent pour un roman de cape et d’épée à destination des pré-adolescents, voici une initiative qui attire l’attention. L’intrigue repose sur la volonté d’une héritière déchue de ses droits sur son château à les reconquérir. Elle va trouver deux complices parmi des marginaux de la société, un jeune déserteur de la marine hollandaise et un vieux soldat infirme. Les trois justiciers vont battre la campagne, multiplier les péripéties : duels, intrigues sombres, chevauchées débridées, rebondissements sans fin… Place et Arroud-Vignod construisent ainsi un roman d’aventure au rythme soutenu, aux personnages particulièrement bien campés, où les cœurs clairs et purs affrontent les âmes sombres et viles. A l’humanisme bon ton de la littérature de jeunesse, ils ajoutent un zeste de féminisme, un augment d’entraide, une interrogation sur l’amitié. L’humour est largement présent. 

Le personnage féminin évolue au cours du roman jusqu’à s’émanciper et de sa condition sociale et de sa condition de femme, elle va briser les contraintes de l’une et de l’autre. Elle entre alors en échos avec les préoccupations contemporaines s’échappant, du coup, des temps historiques où est situé le roman. Elle échappera à un mariage forcé, et règnera libre en son domaine reconquis.

On s’étonnera de ce retour au roman de cape et d’épée, mais n’est-ce pas la quintessence de l’aventure ? Arroud-Vignod, dans le dossier de presse le précise : « Ma jeunesse a été marquée par la lecture des Trois Mousquetaires, du Capitaine Fracasse, par Le Bossu et la série des Capitans au cinéma ». Magnifiquement édité sous une très belle jaquette en relief, parsemé d’illustrations en noir et blanc qui confortent une ambiance d’époque, le livre a plu aux pré-adolescents et aux adolescents de la commission lisez jeunesse qui ont souligné l’allégresse ressentie à sa lecture.

Commission lisez jeunesse et Ph. G.

 

14/11/2021

Se délecter à la fontaine des fables

LA FONTAINE Jean de, Fables, illustrées par Rébecca DAUTREMER, Réunion des Musées Nationaux Grand Palais, 2021, 80 p. 19€90

En ce quatre-centième anniversaire de la naissance de Jean de La Fontaine (1621-1695), la Réunion des Musées Nationaux Grand Palais, (la RMNGP), propose vingt-six fables sur les 240 du fabuliste. Elles sont illustrées par Rébecca Dautremer sur un format rectangulaire vertical 212x330. La Fontaine est un incontournable de l’école depuis plusieurs siècles.

Qui n’a pas récité une fable ? Qu’il soit convoqué pour l’explication de texte, l’analyse, le commentaire, la lecture à voix haute, l’imitation, La Fontaine est présent durant tout le cursus scolaire français de l’école élémentaire voire maternelle, à l’université. L’enseignement primaire et l’enseignement secondaire y puisent le plus et de manière permanente au cours des siècles, ses matières d’étude de la littérature. Au départ, utilisé comme traducteur de génie des auteurs anciens (le grec Esope, le latin Phèdre), et jusqu’en 1951, recommandé pour les fonctions illustrative et récréative de sa lecture, il va devenir à partir de 1852 l’auteur par excellence associé aux apprentissages scolaires de la lecture et de la littérature (1).

Aujourd’hui, encore, La Fontaine plaît aux enfants pour ses récits où les animaux dialoguent, prenant le ton du type humain que chacun, en général, incarne : le lion la puissance, le loup la cruauté, le singe l’hypocrisie, la fourmi le courage, la cigale l’insouciance. La Fontaine, à partir de 1868 où il publie les Fables choisies mises en vers qu’il étoffera au fil des années, revendique l’imitation d’Esope et de Phèdre. Toutefois, exerçant sa liberté d’écriture, il va développer une comédie humaine médiée par les bêtes.

Rébecca Dautremer se sert de cette réalité socio-culturelle et scolaire, retracée sommairement ci-dessus, pour introduire sur le texte des annotations explicatives, soit lexicales, soit culturelles, susceptibles d’aider le jeune lectorat -dès 8/9 ans- à comprendre la fable lue. Les dessins grossissent les traits représentatifs des animaux héros des fables, les modernisent par leur habillement, les humanisent par les gestes et les expressions. Pour chaque double-page où se joue une fable, l’illustratrice travaille les mouvements. Si bien que l’album est sans cesse animé, fait rire ou sourire, tandis que les commentaires manuscrits épars sur le texte font de ce dernier un texte désacralisé. Au jeune lectorat, dès lors, de s’en emparer. Et ce sera bonheur, nous vous l’assurons, car la commission lisez jeunesse en a fait son album de joie à chaque début de réunion…

(1) Voir Chervel, André, Les Auteurs français latins et grecs au programme de l’enseignement secondaire de 1800 à nos jours, Paris, INRP-Publication de la Sorbonne, 1986, 389 p. de

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1000 ans de fables. Jean de la Fontaine et autres fabulistes, choix et adaptation des textes Eve POURCEL, illustrations de Julie GUILLEM, Nicolas GALKOWSKI, Clémence POLLET, Julia SPIERS, Milan, 2021, 224 p. 14€50

Apologue en forme de récit allégorique, la fable est un genre très répandu dès l’Antiquité et qui a prospéré sans discontinuer jusqu’à aujourd’hui. Devenu un genre savant au seizième siècle, elle est devenue un genre populaire aujourd’hui à proximité du conte. C’est La Fontaine qui assura ce tournant vers une comédie humaine, en transformant les fables d’Esope, Phèdre et Pilpay, principalement. Au fil des siècles, d’autres auteurs ont pris appui sur les fables pour en créer de nouvelles. Entre filiation littéraire, histoire des idées, et interprétation contemporaine, le livre de chez Milan, rassemble plus de cent fables, à partir de quatorze fabulistes : La Fontaine, bien sûr, Esope, Phèdre, Pilpay, Abstémius, Avianus, Saadi, de Pergame, Krylov, Franc-Nohain, Mougenot, Florian, Lessing, Gellert. L’ouvrage s’adresse aussi bien aux pré-adolescents qu’aux enfants et aux tout petits à qui on lit des histoires. L’appareillage de lecture de la collection Mille ans permet de choisir la fable en fonction du moment grâce à une indication de l’âge minimal conseillé pour l’écouter, la durée moyenne de la lecture, les personnages principaux de l’histoire et les lieux où elle se déroule. Un index des fables en fonction de l’âge, un autre index en fonction du temps de la lecture, un index des personnages et un index des lieux rendent un service pratique aux lecteurs et lectrices. Enfin, un index permet de faire une lecture en fonction des auteurs. De plus, certaines des fables sont suivies d’une indication les mettant en relation avec d’autres fables du recueil

La compositrice du recueil a choisi de répartir les fables en quatre parties : Pour rire de soi, Quand autrui nous instruit, A malin, malin et demi, Quand il est bon d’être sage.

Toutes les fables ne sont pas originales, il y a de nombreuses adaptations, qu’on appréciera ou pas, mais qui ont toutes la marque d’une volonté de rendre accessibles aux jeunes et plus jeunes ces textes. C’est un choix pour élargir le champ culturel sans risquer une marginalisation de l’accès à la littérature. Le livre met en avant la persistance d’un genre à travers l’histoire, persistance partagée avec le conte dont la fable est d’ailleurs proche sinon issue selon certains exégètes. Il couvre principalement l’espace européen avec un peu la Perse ; c’est une limite du livre, mais aussi une unité. L’ouvrage met l’accent sur la fonction de leçon de sagesse ou de morale de la fable. On y trouve surtout des fables qui interrogent les comportements en société avec les sentiments afférents : mesquinerie, sympathie, haine, moquerie, mépris, malice, mensonge, courage, débrouillardise, prudence, persévérance, entraide, égoïsme. N’est-ce pas un clin d’œil à La Fontaine chez qui le héros est rare, afin d’inviter chacun à se connaître soi-même et à connaître la mécanique sociale ? N’est-ce pas du même coup un choix qui inscrit le bel ouvrage élaboré par Eve Pourcel au cœur de la littérature populaire ?

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Et que ce quatre centième anniversaire de la naissance de La Fontaine soit aussi l’occasion de redécouvrir l’excellente édition des fables de La Fontaine racontées par un montagnard haïtien et transcrites en vers créoles avec un CD audiophonique : SYLVAIN, Georges, Cric ? Crac ! présentation de Kathleen Gryssels avec un CD de fables lues par Mylène Wagram et la collaboration de Roger Little, L’Harmattan, 2011, 256 p. 28€ (toujours disponible). L’auteur écrivait, en 1899, pour « toutes ces victimes de la tyrannie des puissants ». Il expliquait aussi : « Entre tous nos congénères, entre toutes les nations du monde, un grand fait : la conquête de la liberté et de l’indépendance par un peuple d’esclaves, nous a, dès l’abord, comme marqués d’un trait particulier. De cet effort héroïque quelque chose subsiste encore dans notre langage et dans notre démarche, s’il faut en croire les psychologues, gens avisés »

Philippe Geneste

07/11/2021

Au corps à corps avec la vie

LEDU Stéphanie, Les Virus, illustrations de Jean-Baptiste DEHEEGER, Milan, 2021, 32 p. 7€60

Le livre dit s’adresser aux enfants dès 4 ans, ce qui est largement impossible. En revanche, c’est un très bon livre pour des enfants à partir de 7 ans. Nous avons pu le vérifier auprès de la commission jeune de lisez jeunesse. Si des milliards de virus existent, quelques-uns seulement sont dangereux pour les humains, parce qu’ils sont pathogènes. Voilà qui d’emblée permet de réfléchir sereinement à la question. On les rencontre dans l’air, l’eau, le corps. Qu’est-ce qu’un virus ? Comment se propagent-ils ? Comment les combattre ?

Le métier de virologue est présenté, des instruments d’observation utilisés par les scientifiques sont présents, la question de la vaccination est expliquée. Une double page est consacrée à la covid-19, ce qui fait du livre de Stéphanie Ledu et J-B Deheeger un ouvrage qui ne se soumet pas aux circonstances mais les intègre pour un propos plus large. Le rhume sert de base à l’explicitation des mécanismes d’une maladie provoquée par un virus.

Si le livre comporte des explications scientifiques, notamment à travers les notions de cellule, d’infection, de système de défense corporelle, il ne cesse de renvoyer à des situations quotidiennes dans lesquelles l’enfant peut se projeter.

 

VIDAL Séverine, Ma Timidité, Marie LEGHIMA, Milan, 2021, 40 p. 12€

Cet album est un récit de la timidité. On y suit une petite fille envahie au quotidien par sa timidité. Celle-ci est représentée par un double dans le texte, par une créature parasitaire sur l’image. Seule la petite fille parle, commentant les événements illustrés pleine page avec un texte essaimé dans l’espace pour imiter la comédie du sentiment et le tragique des situations. Son désir d’aller vers les autres est sans cesse contrarié par un sentiment de culpabilité, par une pensée dépréciatrice d’elle-même. L’album illustre ces inhibitions qui empêchent l’accomplissement des processus de socialisation de l’enfant. Là est l’intelligence de l’album, de savoir rester à hauteur des enfants de 5 à 9 ans.

La petite fille va peu à peu apprivoiser sa timidité, la tenir en laisse comme le suggère la dernière image. Cette conquête, elle la fera seule, mais aussi avec l’aide de camarades et de membres de son entourage. Grâce aux illustrations, l’album accompagne d’humour le traitement de ce sentiment qui empêche l’enfant de se réaliser et offre au jeune lectorat un tremplin fictionnel pour une réflexion sur soi et sur les autres.

 

LUNA Nikki, J’Aime Mon Corps, illustrations Julienne DAVIDAS, Bayard, 2021, 32 p. 10€90

Cet album vient des Philippines. Il a été créé pour sensibiliser à leurs corps des filles et des garçons de zones marginalisées ou soumises à des tensions sociales violentes. Il s’adresse aux tout jeunes enfants à qui il doit être lu. Imagier du corps, l’album repose sur la logique d’un enchaînement des images. Centré sur le corps propre, l’album aborde la question du corps dans la relation sociale. Il défend l’intégrité du corps : « j’essaie de protéger mon corps », « mon corps est à moi », « rien qu’à moi et je l’aime ».

Lu à l’enfant, il sera un médiateur stimulant pour faire prendre conscience à l’enfant de son corps et si le message central est abstraitement difficile d’accès pour un petit enfant, en revanche il peut prendre appui sur la réalité concrète vécue. C’est là que le dialogue avec l’enfant grâce à l’interaction par la lecture trouve prise sur filles et garçons.

La commission jeune de lisez jeunesse a plébiscité ce livre.

 

MARIN Claire, Mon corps est-il bien à moi ? dessins d’ALFRED, Gallimard, 2020, 48 p. 10€

Voici un livre à diffuser amplement dans les CDI des lycées et collèges, dans les bibliothèques qui accueillent des adolescents et des jeunes, tant le sujet est sensible à ces âges et dans la société contemporaine occidentale. Le « corps impose ses rythmes et ses aléas. En ce sens, il est l’expérience de la contingence et d’une aliénation » (p.9). Convoquant Descartes (1) et Platon qui séparent corps et esprit, l’autrice interroge leur dualisme à partir de ce que peuvent ressentir des jeunes gens. Elle en vient ainsi à souligner que c’est « par lui que la réalité extérieure nous est accessible et sensible » (p.15), que chacun, chacune « est aussi [son] corps et tout ce dont il est capable » (p.14). Les pages, à partir de Merleau-Ponty sur l’image de soi sont claires et riches, menant à comprendre le corps à travers la relation aux autres. L’amour sera aussi analysé sous le même angle : « Avec la sexualité (..), j’accède à l’unité de mon corps, mais cette unité ne se joue pas seulement à la surface, dans mon image corporelle, mais aussi dans la densité de ma chair, la profondeur de ma sensibilité » (p.22) ; le plaisir sexuel tient à « cette jouissance fugitive d’une continuité merveilleuse entre deux êtres » (p.24).

Puis le petit volume explore le corps investi par la société. Pensons à des expressions comme « il a tout de sa mère » ou « l’enfant a les mêmes oreilles que toi » etc. L’idéologie familiale tend à enfermer les corps dans la filiation pour figer une identité faisant du corps « celui ou celle que les autres me forcent à être. Et c’est là que je peux le percevoir comme mien ou comme étranger » (p.29). Le corps se pare ainsi de signes sociaux marqueurs de classe sociale, de groupe professionnel ou de groupe de pair : le corps est « par excellence l’objet sur lequel s’exercent avec force et violence les normes sociales, religieuses et politiques » (p.36). L’exploitation du corps d’autrui à des fins de profit s’explique ainsi, comme découle de ce fait que « les domestiques, les femmes ou enfants » sont « des corps sur lesquels on “empiète” ; ils font constamment l’objet de violation (travail forcé, violences sexuelles…), comme s’ils étaient une propriété, un instrument ou un butin de guerre » (p.38).

C’est encore la société, son travail idéologique qui tend à essentialiser les différences (couleur de la peau, orientation sexuelle…) avec toutes les dérives politiques qu’une telle conception engendre. C’est une certaine science, aussi, qui, à des fins transhumaniste, veut soumettre le corps aux impératifs d’une perfection reproductive et d’une augmentation capacitaire de l’humain. Et pour cela, elle emprunte la voie tracée de longue date de la marchandisation des corps et de leur aliénation.

Philippe Geneste

(1) Les actes d’un colloque récent devrait intéresser les lycéens et étudiants en philosophie : Jacob, André (sous la direction de), Descartes et nous, Paris, Maisonneuve & Larose / Hémisphère éditions, 2021, 304 p. 15€

31/10/2021

Pour une conscience enfantine des pierres

LISON-LEROY Françoise, Tous mes cailloux, dessins DECOSTER Raphaël, CotCotCot éditions, 2021, 44 p. 19€90

Quel soin apporté à l’édition de cet ouvrage ! L’éditrice, une nouvelle fois, met en valeur l’œuvre créatrice des auteurs. Elle donne toute sa dimension au travail de précision extrême de Raphaël Decoster accompagnant la poésie librement versifiée de Françoise Lison-Leroy. Le titre de cet album, au format d’un grand carnet de dessins, en livre le sujet.

Le carnet s’ouvre. La lectrice ou le lecteur entre dans une galerie de cailloux qui transfigure le réel en un imaginaire joyeux. La collection comprend : des cailloux baladins, des cailloux casse-cou, des cailloux musiciens, des cailloux polissons, des cailloux si costauds, des cailloux mariniers.

On approche et on s’éloigne des cailloux, mais dominent presqu’exclusivement les très gros plans, gros plans et plans rapprochés. Ce choix permet une sorte d’entrée dans le minéral, y figurant des mouvements par les traits, les stries. Presque tous les dessins sont en divers bleus et blancs, certains rouges ; une double page, qui présente la collection complète, joue sur ces deux couleurs. Les gros plans et très gros plans créent un effet d’abstraction, que retiennent à l’imaginaire les vers qui accompagnent presque chaque page.

Le retour du presque dans ce commentaire a son importance, car l’album récuse toute monotonie et, bien à l’inverse, se plaît à susciter l’étonnement du jeune lectorat sans rien compromettre de la rigueur mise à l’illustration. La richesse du jeu des traits enlumine les formes, par ailleurs sobres. Quant aux poèmes, le choix des heptasyllabes (20 vers dont deux disposés, chacun, à la manière d’une stichomythie) accentue cet effet de surprise et de gaité ; surtout que les octosyllabes (cinq vers dont un avec diérèse), qui brisent l’isométrie, ne créent pas de décalage important du rythme. Celui-ci est binaire pour les heptasyllabes (4/3 ou 3/4) comme pour les octosyllabes (4/4). Ces régularités apportent une sécurité de lecture à l’enfant à qui on lit le texte, ou à l’enfant qui lit, seul, le carnet. C’est un dispositif créatif de grande intelligence, car l’abstraction lyrique des dessins pourrait occasionner une distance d’incompréhension. A l’inverse, le tissage des composantes tant visuelles, graphiques qu’auditives de l’album, invitent à une familiarité créative explicitement exprimée par les deux derniers vers :

« A toi de faire ricocher

Tant de cailloux singuliers »

A la lectrice, au lecteur à devenir, à leur tour, collectionneuse ou collectionneur de cailloux. A eux de faire à leur guise un inventaire des pierres et, pourquoi pas, de tenter d’en dessiner les motifs apparents, les veines, les brisures, les traits….

« Un collectionneur de cailloux qui collecterait tous les cailloux de la terre voudrait tous les ramener chez lui : aucune pierre n’est indifférente à qui sait les comparer. Mais, à ce stade de passion, le collectionneur de cailloux prend rapidement conscience des limites de son univers domestique et accepte alors de se les remémorer au lieu de les rassembler » (1)

Contrairement à ce qu’écrit Henri Cueco à la fin de ce paragraphe, l’œuvre de Raphaël Decoster et Françoise Lison-Leroy invite l’enfant à recourir à l’imaginaire pour dessiner mentalement ce qu’il va voir dans le caillou. Raphaël Decoster insiste sur le mouvement qui sillonne la pierre inerte. Mais, dans le droit fil des deux derniers vers, ce mouvement figuré laisse voguer l’esprit enfantin en libre rappel de ses sensations et sentiments. S’ébauchera alors, -qui sait ?-, une philosophie enfantine de l’inerte, une pierre dialogale avec ses dessins. Lisant, mettant en pratique l’invitation faite à écrire et dessiner, mais aussi en revenant sur les pages, l’enfant pourrait bien se lier aux cailloux par une valeur affective née de la lecture même du carnet. Quand un livre s’ouvre, ce sont des possibles qui se proposent. Et le nouveau chef d’œuvre de chez CotCotCot en ouvre la perspective.

Philippe Geneste

(1) Cueco, Henri, Le Collectionneur de collections, Paris, le Seuil, 1995, 142 p. – p.19

24/10/2021

Environnements et animaux. Sur deux nouvelles collections et un livre

Pour les petits

Jardin, illustration Amandine LAPRUN, Nathan, 2021, 10 p. 8€90 ; Jungle, illustration Amandine Laprun, Nathan, 2021, 10 p. 8€90 ; Rivière, illustration Amandine LAPRUN, Nathan, 2021, 10 p. 8€90 ; Banquise, illustration Amandine Laprun, Nathan, 2021, 10 p. 8€90 ;

Voici les quatre premiers volumes d’une nouvelle collection : Les belles couleurs. L’ouvrage carré (17cm x 17cm) se présente comme un théâtre d’ombre. Les illustrations sont noires et les animaux et végétaux sont représentés par leurs silhouettes avec remplissage d’un aplat noir. L’enfant tire une languette et les images qui se trouvent dans un cadre bougent pour dévoiler la même image mais en couleur. Entre le noir et blanc et la couleur est ce geste de tirer. Une attente, une patience et une action sont requises pour entrer en contact avec une imitation du monde réel. Le travail illustratif d’Amandine Laprun est le pilier principal des ouvrages. Les doubles pages, comme les pages amovibles forment des tableaux de toute beauté. Plaisir de la vue, désir de connaître sont présents. Accompagné, l’enfant, dès tout petit, prend grand plaisir à découvrir et à écouter la nomination de ce qui est représenté. Ainsi, l’ouvrage devient un imagier, mais un imagier interactif, en quelque sorte. Soulignons l’intérêt majeur qu’un adulte lise le livre avec l’enfant, ou mieux le mène à la lecture du livre. Plaisir des images d’abord, chaque volume se fait ensuite plaisir des mots.

 

Pour les tout petits

DENEUX, Xavier, L’éléphant, Nathan, 2021, 10 p. 9€90 ; DENEUX, Xavier, La Girafe, Nathan, 2021, 10 p. 9€90 ; DENEUX, Xavier, Le Lapin, Nathan, 2021, 10 p. 9€90 ; DENEUX, Xavier, Le Chat, Nathan, 2021, 10 p. 9€90.

Cette nouvelle collection chez Nathan, se nomme Mes animaux à toucher. Dans chaque double page, les illustrations sont en effet, en relief, avec tissu. Destinée aux tout petits, elle invite l’enfant à s’approprier le livre par le toucher. Pendant que l’adulte commente à la manière d’un récit chaque double page, l’enchaînement de celles-ci propose de suivre un animal de sa naissance à l’âge adulte. Animaux domestiques ou animaux sauvages, c’est l’interaction entre l’enfant et l’adulte qui donne toute sa mesure aux volumes de la collection. Les bouts arrondis des couvertures et des pages, la solidité de la reliure, tout concourt à permettre à l’enfant de se familiariser avec le livre. Le sens de la lecture est imprimé par l’adulte qui tournera les pages, qui racontera en conséquence ce qui s’y passe, qui sollicitera l’enfant. L’information documentaire qui structure l’histoire vaut surtout par la relation adulte-enfant. Toutefois, mentionnons que l’information est un appui pour cette relation car elle porte en elle-même un sens narratif. Tout adulte y trouvera donc une ressource, ce qui est parfois bien agréable.

Et pour les petits encore

Louis, Catherine, Hue ! Colette, HongFei, 2021, 24 p. 9€90

Après le remarquable Les Mots sont des oiseaux chez HongFei (voir lisezjeunessepg du 7 février 2021), Catherine Louis exerce son travail au noir par la gravure, pour saisir un cochon et son petit, un cheval et un poulain, une poule et son poussin, un chat et son chaton, une vache et un veau, un mouton et un agneau, mais aussi la petite héroïne qui n’apparaît que dans la drôle avant-dernière double page puis la dernière : c’est Colette.

Tous, animaux et enfant sont représentés par une silhouette noire. L’effet cognitif sur les petits est de leur permettre de se concentrer sur les mots qui désignent les formes puis qui transcrivent les cris. Bien sûr, par la typographie, les petits identifient les onomatopées qui les amusent et qu’ils reproduisent avec l’adulte.

On pourrait dire que l’ouvrage est un imagier des onomatopées animales et de la désignation de leurs cris. Celle-ci est intégrée dans une phrase verbale simple. Le jeu sur les dimensions du graphisme des onomatopées et surtout le travail typographique, donne de l’animation aux pages qui se tournent. Et peu à peu, une petite histoire peut se raconter, surtout que l’antépénultième double page fait un clin d’œil au conte Les Musiciens de Brême. La musique est ici remplacée par les cris. Bien sûr, la lecture avec l’enfant interrogera ces cris : pourquoi ? Que signifie-t-il ? on demandera à l’enfant d’imaginer une scène à partir du langage de l’animal.

Ce n’est que les présentations faites, en quelque sorte, que Colette apparaît. Elle poursuit un chat en l’appelant par son onomatopée spécifique… mais le chat répond par un « Hue » blanc dans une bulle noire ! Facétieuse inconvenance désignatrice mais effet de rire assuré chez l’enfant lecteur. Intelligemment, Catherine Louis ne laisse pas le jeune lectorat sur ce couac de non concordance entre l’onomatopée et l’animal qui l’émet. La dernière double page est un retour à la normale, avec en prime un câlin annoncé entre Colette et le chaton qui ronronne.

Philippe Geneste


17/10/2021

« La force que donnent les convictions »

PANDAZOPOULOS Isabelle, Demandez-leur la lune, Gallimard Jeunesse, Scripto, 2020, 348 p. 12€50

Telle une magicienne qui ferait briller les mots comme autant de merveilles, Isabelle Pandazopoulos offre une écriture sensible à son roman Demandez-leur la lune, titre qui laisse deviner ce que va exprimer, plus tard, une jeune héroïne : demandez-leur, aux mots, de cueillir l’inatteignable, d’appréhender l’inconnu, de s’aventurer vers des sentiers cachés que les paroles défrichent… Une professeure isolée et déterminée, quatre élèves de seconde en défaillance scolaire et à la personnalité blessée offrent la trame de ce livre.

Elle s’appelle Agathe Fortin, elle est âgée d’une trentaine d’années, cette jeune professeure nouvelle venue dans un Lycée professionnel de province. Malgré le poids de sa hiérarchie qui juge ses méthodes non conformes, malgré les injonctions au respect du programme, la malveillance du proviseur à son encontre, malgré aussi les rumeurs qui se propagent contre elle et qui circulent du lycée au cercle des parents d’élèves, elle va instaurer, dans son cours de soutien à des élèves de seconde, un enseignement propice à leur épanouissement, lié tant à la confiance en soi, au travail en commun, qu’à l’écoute des autres Elle leur apprend ainsi à maîtriser le langage, à apprivoiser les mots qui leur faisaient peur, qui leur manquaient, qui stigmatisaient tous les échecs qu’on leur a collé à la peau. Elle veut aussi les préparer à un concours d’éloquence.

Agathe Fortin s’attache ainsi à balayer les poussières qui obstruaient la jeunesse et l’avenir des élèves de son groupe :

-Lilou que sa grande timidité empêche de parler, comme l’humiliation et l’ostracisme que subissent ses parents l’ont exclue du cycle scolaire général ;

-Samantha qui sous une apparence rebelle et pleine d’assurance cache sa souffrance : la bipolarité de sa mère, leurs conditions de vie sociale chaotiques ;

-Farouk, jeune immigré d’origine turque, au passé douloureux, menacé d’expulsion, que sa douceur rend tellement émouvant ;

-Bastien, né dans un cadre familial qu’il déteste avec sa mère pleine de préjugés et d’étroitesse d’esprit, son père qui en tant que patron, a licencié celui de Lilou.

Bien sûr il y a dans les marges du roman, les liens d’amitié et d’amour qui se tissent -comme le souffle d’un baiser qui sublime les couloirs austères du lycée où des jeunes se cherchent, se devinent, comme dans un jeu de cache-cache. A fleur de peau, de mots, l’amitié fissure les solitudes.

Durant une année scolaire, Agathe Fortin met ainsi un baume sur les blessures de la scolarité, de l’incompréhension familiale et de l’exclusion sociale. Mais elle le fait sans tricher, sans user de séduction facile, sans mensonge. Sa rigueur, son écoute, toute la richesse de son enseignement, vont permettre au groupe de s’affranchir de l’emprise familiale et sociale et d’éprouver, comme l’exprime Lilou, « la force que donnent les convictions » leur apportant courage et confiance en soi.

Bien parler, enseigne Agathe Fortin, c’est parler vrai, parler clair, avec son être, avec son corps, laisser venir du fond de soi les mots cachés, enfouis, alourdis par les tourments et les blessures. C’est écouter l’autre, l’aider à faire éclore ses pensées, à exprimer sa parole, c’est lui répondre, c’est permettre la richesse de l’échange.

Sans se tromper, et comme nous le pensons, ce n’est pas Agathe Fortin, née de la plume d’Isabelle Pandazopoulos, qui reniera la phrase de cette autre magicienne des mots, qui fut tant animée par « la force que donnent les convictions », Gisèle Halimi : « L’amour est une langue en soi ».

 

MORIN ROTUREAU Evelyne, Gisèle Halimi. Contre toutes les injustices, oskar, 2020, 148 p. 14€95

La collection « Elles ont osé » d’oskar éditeur présente plusieurs ouvrages narrant le parcours de vie de femmes passionnées, courageuses, engagées, comme celui de Sarah Bernhardt, Greta Thunberg, Dorothy Counts, Harriet Tubman, Rosa Parks, Amelia Earhart… Et aussi celui écrit par Evelyne Morin-Rotureau dans son livre Gisèle Halimi. Contre toutes les injustices où elle offre une trame biographique précise et claire de l’avocate.

S’inspirant, entre autres sources, des livres de Gisèle Halimi qu’elle invite à lire, usant de dialogues alertes et d’érudition (comme pour relater la plaidoirie du procès de Bobigny, par exemple), elle apporte connaissance et réflexion sur l’action et l’engagement de celle qui s’est nommée, dans le titre d’un de ses ouvrages, « avocate irrespectueuse ».

Zeiza Gisèle Elise Taïeb est née le 27 juillet 1927 en Tunisie, alors sous protectorat français depuis une cinquantaine d’année. L’autrice souligne combien, dès son enfance, Gisèle Halimi éprouva une profonde aversion envers le racisme, le colonialisme, l’emprise du machisme sur les filles et les femmes et comment elle se rebella. Tenant tête à sa mère, elle refusa, âgée d’une dizaine d’années, et par une grève de la faim, d’effectuer des tâches ménagères dont ses frères étaient exemptés. Adolescente elle refusa aussi, par deux fois, un mariage imposé. Le protectorat français, nous explique l’autrice, avait installé en Tunisie une société très hiérarchisée. D’origine juive, l’enfant subit le racisme et la maltraitance d’une enseignante dépitée de la réussite scolaire de cette élève qui n’était pas fille de colons. Mais Gisèle, ayant passé avec succès les épreuves d’un concours lui permettant d’obtenir des bourses, continua ses études. Le baccalauréat en poche en 1945, elle partit, avec la bénédiction de son père, suivre des études de philosophie et de droit à la Sorbonne.

Agée de 22 ans, devenue avocate, elle revint en Tunisie en 1949, se maria, défendit des syndicalistes et des proches d’Habib Bourguiba, qui militait alors contre le colonialisme.

L’année 1956 marque l’indépendance de la Tunisie et le divorce de Gisèle Halimi.

De retour à Paris avec ses deux petits garçons, elle rencontra des intellectuels dont l’écrivain Albert Camus, le philosophe Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir, philosophe, féministe, autrice du Deuxième Sexe. Ce livre fut une référence pour Gisèle Halimi comme pour un grand nombre de femmes. Mais, dès le début de la guerre d’Algérie en 1956 jusqu’aux accords d’Evian en 1962 qui marquèrent l’indépendance de l’Algérie, Gisèle Halimi fit de nombreux voyages entre Paris et l’Algérie pour assurer avec un grand courage, et souvent au risque de sa vie, plusieurs défenses de militants indépendantistes aux prises avec l’armée française et ses tortures musclées, inhumaines, et subissant la violence exacerbée de quelques pro-Algérie française ou colons extrémistes. L’autrice raconte ainsi, par exemple, comment Gisèle Halimi, avec son confrère Léo Matarasso, a assuré la défense de quarante-quatre algériens accusés à tort d’avoir tué un grand nombre d’enfants et d’adultes d’origine européenne : ce fut le procès connu sous le nom El Halia. Elle le fit au risque de sa liberté et de sa vie, sous « une foule haineuse, des crachats, menaces de mort ».

En 1960, Gisèle Halimi, avec l’aide de Simone de Beauvoir qui alerta l’opinion publique par ses écrits et ses relations -cercle d’intellectuels ou d’artistes, appel à d’anciennes résistantes contre le nazisme-, parvint à extrader une militante du FLN, Djamila Boupacha, de la prison de Barberousse, en Algérie, où la jeune femme de 22 ans fut torturée, violée par des militaires français puis assura sa défense en France.

En mars 1962, les Accords d’Evian mirent fin à la guerre entre la France et l’Algérie. S’ils signèrent l’indépendance de l’Algérie et permirent l’armistice libérant les prisonniers, comme Djamila Boupacha, ils mirent une chape de plomb sur les exactions et crimes de l’armée française contre la population algérienne et certains « justes » d’origine européenne comme le mathématicien Maurice Audin.

Dans son livre, Evelyne Morin-Rotureau souligne avec raison combien la défense de Djamila Boupacha relie l’engagement anticolonialiste et féministe de Gisèle Halimi.

En 1972 l’avortement était interdit. Gisèle Halimi défendit une jeune fille âgée de seize ans, Marie Claire, ainsi que sa mère Michèle Chevalier et trois de ses collègues qui aidèrent la jeune fille à avorter, alors qu’elle avait été dénoncée par son violeur : ce fut le procès de Bobigny qui eut un grand retentissement. L’avocate, avec brio, souligna qu’elle-même s’était affranchie de la loi contre l’IVG, et qu’elle avait signé en 1971 le « Manifeste des 343 » où 343 femmes déclarèrent s’être fait avorter. Marie Claire, sa mère et ses collègues furent acquittées. Le procès de Bobigny marqua le pas qui favorisa la loi du 17 janvier 1975 permettant la pratique de l’IVG.

Au mois de mai 1978 Gisèle Halimi plaida la cause de deux jeunes filles victimes de viol -l’une dut se faire avorter- par trois jeunes hommes, alors que durant le mois d’août 1974 elles campaient dans une calanque près de Marseille. Avec un machisme éhonté, ils firent venir d’autres voyous qui, sur le parvis du tribunal d’Aix-en-Provence, menacèrent, insultèrent l’avocate ainsi que des féministes venues en soutien, cela grâce à la passivité complice des forces de l’ordre. Gisèle Halimi sut déjouer la plaidoirie fallacieuse de Maître Collard, avocat des violeurs. A l’issue du procès, le principal accusé fut condamné à une peine de six ans de prison, les deux autres à quatre ans de prison. Gisèle Halimi défendra d’autres victimes de viol. Mais, malgré aussi la proposition de loi de la sénatrice Brigitte Gros, en 1980, définissant le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature que ce soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise » et entraînant une peine de quinze ans de prison, on estime, nous dit l’autrice, qu’en 2020 seulement 10% de femmes victimes de viol ont porté plainte.

« Avocate irrespectueuse », mais aussi, comme le démontre Evelyne Morin-Rotureau dans ce livre, avocate courageuse, avocate engagée : on ne l’est pas à sa naissance, on le devient. Mais aussi avocate déterminée, arrimée à la défense de sa cause, cherchant le mot juste, percutant, choisissant, comme pour le procès de Bobigny ou celui d’Aix-en Provence, des personnalités et des témoins favorables à la réussite de ses plaidoiries… Petite fille indocile, comme elle s’est dépeinte dans le livre dédié à son père Le lait de l’oranger, Gisèle jetait en cachette le lait qu’elle refusait de boire au creux de l’oranger de son jardin. Mais elle comprit bien vite que cette nourriture liquide n’aidait pas l’arbre à grandir. Plus tard, jeune avocate en Tunisie, elle comprit encore que l’emphatique plaidoirie, dont elle avait usé pour défendre un jeune client, n’avait pas aidé sa cause, pas plus que n’avait servi la cause de Maria, jeune femme victime de la jalousie de son mari violent, une trop grande assurance. Elle raconte le drame de Maria, avec beaucoup d’émotion et d’honnêteté, à la fin de son livre Avocate irrespectueuse.

Ainsi Gisèle Halimi se voulut avocate clairvoyante, lucide, réfléchie. Mais aussi avocate digne, et d’une grande vivacité d’esprit, elle qui récemment divorcée, rencontrant le général De Gaulle pour obtenir la grâce des deux derniers condamnés du procès El Haria, répliqua à la question machiste du général -question, éculée, maintes fois posée aux femmes :

« -Madame ou… Mademoiselle ?

-Appelez-moi Maître, Monsieur le Président ».

Gisèle Halimi tenait à se présenter comme avocate et non avocat, elle qui fit dans un grand nombre de ses plaidoiries le combat pour la cause des femmes et de sa vie sociale le témoignage de la sororité et du féminisme. Cette grande dame connut son dernier souffle le 28 mai 2020, à l’aube de ses quatre-vingt-quatorze ans… C’est le chant des militantes que le Mouvement de Libération des Femmes créa en 1971 qui l’accompagna lors de la cérémonie des adieux qui lui fut consacrée.

S’il existe des livres dont la lecture provoque réflexion et débats d’idées, s’il en est qui offrent connaissance et épanouissement, ou permettent témoignages et réponses à qui recherche le sens d’une vie, comment la consacrer à un idéal, l’ouvrage d’Évelyne Morin-Rotureau Gisèle Halimi, Contre toutes les injustices est de ceux-là. Il est à lire dès douze ans et sans limite d’âge.

Mas Annie

 

10/10/2021

Construire un monde de réalité vivante

ANCION, Nicolas, J’Arrête quand je veux !, Mijade, 2020, 216 p.

Le roman dépeint le passage de l’attirance pour le jeu vidéo auquel on joue avec les copains à un processus aliénant dont on ne peut s’extraire. Théo est un jeune lycéen doué en informatique. C’est aussi un fan de jeux vidéo, et fin connaisseur de leur historique -dont le fameux jeu Pong, sorti en 1972 chez Atari, que l’auteur attribue à tort à Steve Jobs et Seve Wozniak, alors que c’est Nolan Bushnell qui l’a créé, selon Wikipédia.

Après sa découverte du jeu multijoueur en ligne Land of the living dead, jeu réservé aux adultes mais auquel il a su se procurer l’accès, Théo va changer de comportement. Il doit choisir un héros parmi une liste d’espèces : ce sera un zombi. C’est un jeu en ligne en temps réel et s’il passe une semaine sans jouer, son personnage meurt. Il n’y a pas de sauvegarde possible, le jeu est donc non-stop et il faut mettre son héros à l’abri si on doit se déconnecter, sans certitude, toutefois, qu’il ne soit pas débusqué par un autre joueur. Théo y joue avec pour console une Death 365. Pour l’adolescent, le jeu est plus fort encore que House of the dead. Il le décrit ainsi à ses amis Mathieu et SÒn :

« C’est super tripant (..) T’es dedans à fonds. Il faut vraiment que je vous parraine (…)

-Je ne sais pas, murmure Mathieu (…) Je n’ai pas trop envie de me faire bouffer comme toi.

-Je ne me fais pas bouffer (…) Je m’amuse trop, c’est tout. Si tu étais dans le jeu, tu comprendrais ». Et plus loin il explique : « Tu joues dans un univers qui existe tout le temps, même quand tu n’es pas connecté » ; « ce n’est plus un simple jeu. Je prends mon pied. J’ai créé une autre version de moi qui peut faire tout ce que je désire » ; « j’étais très bien dans mon monde ».

Pendant toute la première partie du livre, le lecteur plonge dans l’univers de Théo, le suit dans ses ruses, jouant de la situation familiale de ses parents séparés, trompant la vigilance des adultes, versant progressivement dans le mensonge. Peu à peu, l’adolescent va perdre le sommeil. 0n entre alors dans la seconde partie du livre, plus convenue car plus didactique. Les deux amis de Théo vont le persuader, non sans le forcer, à arrêter de jouer afin de revenir au lycée et renouer avec ses relations. C’est que Théo a coupé les ponts avec tout le monde et finit par se mentir à lui-même. Si l’adulte a suffisamment unifié sa structuration psychique pour s’adonner à un jeu sans se trouver emporté par lui, l’enfant, l’adolescent, ne sont qu’insuffisamment construits cognitivement pour maitriser l’intérêt qu’ils ont à l’égard du jeu. Au fond, Théo manque trop d’autonomie pour pouvoir s’arrêter quand il veut. L’hétéronomie de l’intérêt suscité aspire son adhésion sans qu’il puisse ou sache s’y soustraire ou objectiver. Aussi peut-on dire que ce ne sont pas « les jeux qui exagèrent, ce sont les gens qui jouent ».

La composition binaire du roman assure un rythme de lecture haletant. Ce dernier est renforcé par la brièveté des 47 chapitres. L’auteur use de la proximité des titres pour créer un univers réaliste. Ainsi, le jeu Land of the living dead approche dans sa désignation Land of the dead: Road to Fiddler's Green qui est paru en 2005. De même, House of the dead est un film de 2003 et The House of the dead est un jeu d'arcade des années 90. De même, si la console Death 365 est une invention, elle tire probablement son nom de la Xbox 365. Le style en langage courant mais soigné renforce cet effet réaliste et facilite aussi l’entrée du jeune lectorat dans la littérature. La seconde partie, toutefois, fait tomber l’intérêt de la fiction car l’enchaînement des épisodes est sans surprise. C’est le travers du choix du didactisme, cette composante pour autant identificatoire de la majorité des romans destinés à la jeunesse.

 

DAMASIO, Alain, Scarlett et Novak, Rageot, 2021, 62 p. 4€90

Alain Damasio, écrivain majeur de la science-fiction mondiale, scrute à travers ses fictions l’œuvre de la technologie sur les sociétés contemporaines. Ses récits amorcent souvent les convergences entre une critique de la technologie et un anticapitalisme non technophobe, nourri d’écologie, ce qu’il nomme une société émancipée mettant en œuvre un « art de vivre technologique ».

Scarlett et Novak est le premier livre qu’il écrit à destination de la jeunesse. On y retrouve un style nerveux, rythmé par la pulsation endiablée des actions. Mais tout ce qui se passe reste traversé par des points d’arrêt entraînant, chez le lecteur, la réflexion.

Ici, dans un futur peu exotique pour le lecteur, Novak, est un jeune poursuivi par deux voleurs de brightphone, version science-fictionnelle du smartphone. Son brightphone est une intelligence artificielle, nommée Scarlett, un double féminin du garçon qui y puise « le bonheur qu’il avait à l’entendre parler, égayer sa vie, soutenir pas à pas, à chaque moment de la journée, son existence solo » (p.50). Scarlette communique sans cesse avec son propriétaire ; il est aussi son passe-social d’identification permanente. En outre, l’instrument numérique renseigne Novak sur les autres, les identifie, comme il identifie les routes, les destinations, comme il répertorie et rappelle les courses à faire, les démarches à accomplir dans la journée.

Novak sera agressé, dépouillé et, pendant un temps, sans étai technologique pour se raccrocher et décider de quoi faire : « Novak voudrait (…) être relié, à nouveau, quelques secondes, appartenir à ce monde qui s’écarte de lui » (p.42). Novak veut revenir « dans la civilisation » (p.42).

Ce bref roman, n’aboutit pas à une vision technophobe. Toutefois, il a trouvé un désir fondateur de la condition humaine : « Il avait envie que ça lui échappe » (p.54). Il reprend goût à la balade, à l’errance dans la ville c’est-à-dire à la promenade sans but, à la gratuité de l’acte même de marcher. Jusque-là, en effet, « il était à l’aise sur une carte, pas sur un territoire » (p.47). La technologie qui le guidait, jusqu’alors, le privait en fait du travail de mémoire dont Alain Damasio dit dans un entretien « on ne peut pas penser ou créer sans mémoriser » (1).

Scarlett et Novak est un récit techno-critique « ce qui ne veut pas dire technophobe » (2) -d’ailleurs, Novak va récupérer un brightphone-. Le récit mène à une réflexion sur le contrôle, par l’individu, de son environnement. Il met un bémol sur la « techneuphorie ». A la fin, Novak n’est-il pas en marche vers une intégration d’une culture numérique contre-addictive, qui serait au service de l’humain au lieu de l’asservir ? On pourrait lire alors ce bref roman comme une invitation à construire une « culture du vivant » (3).

Philippe Geneste

(1) Entretien paru dans Le Monde 5 juin 2021 p.30. (2) Ibid. (3) Ibid.

 

03/10/2021

Le conte en reconnaissance de l’autre et des peuples du monde

 « Que nous soyons différents les uns des autres, c’est là, certes, un grand bien et la constitution de la vérité, loin d’exiger l’uniformisation des points de vue divers, suppose au contraire la coordination entre perspectives distinctes »

Jean Piaget, introduction psychologique à l’éducation internationale, 1931

FONTAINE Pascale (réunis par), Contes de Nouvelle Zélande, illustrations d’Emile GEANT, traduction et adaptation de Nathalie De Biasi et Pascale Fontaine, Cipango, 2021, 95 p. 16€50 ; FONTAINE Pascale (réunis par), Contes du Brésil, illustrations de Daniela CYTRYN, diverses traductrices et traducteurs, Cipango, 2021, 95 p. 16€50

Voici les deux dernières parutions de la collection Tam Tam de chez Cipango, une collection remarquable par le soin apporté aux illustrations, à l’appareillage critique à hauteur d’enfant, à l’écriture. La fréquentation des contes est une des meilleures entrées pour une éducation internationale des enfants.

D’abord, l’enfant découvre des civilisations nouvelles. Contes de Nouvelle Zélande, par exemple, suscite la curiosité par les choix opérés de Pascale Fontaine dans le corpus de contes Maori : La légende du Kiwi, Niwareka ou l’origine du tatouage en spirale, mettent l’enfant en présence de réalités qu’il croit connaître et dont il va découvrir la dimension originelle, élargissant ainsi son horizon civilisationnel. Dans Contes du Brésil jouent le même rôle Boto le dauphin, L’Origine du Manioc. Ces contes sont comme des passerelles entre la culture de l’enfant et ces cultures lointaines, ils soulignent les entrecroisements civilisationnels et la commune réalité profonde de la condition humaine, par-delà l’Histoire et les différenciations du développement des peuples en son cours.

De par cet effet de reconnaissance, les contes du monde ouvrent l’enfant aux sentiments de solidarité et de justice et viennent participer à leur développement psychologique. Le conte brésilien La Fuite du vieil Aayi interroge l’enfant sur l’assujettissement d’êtres humains par d’autres et suscite ainsi un regard critique sur la notion de règle imposée de l’extérieur, contraignante et qui se manifeste dans le comportement d’obéissance. Contre ce cours des choses, le récit développe la construction par les esclaves de règles de solidarité interne c’est-à-dire par eux édifiées. Le conte confronte donc le respect unilatéral (comme l’appelait Piaget avec Pierre Bovet) * et le respect mutuel ou réciproque.

Chaque volume est, par ailleurs, un dépaysement géographique et humain auquel contribuent les œuvres d’illustrations d’Emilie Géant et Daniela Cytryn. Chacun possède des pages documentaires sur le pays concerné et les régions traversées ainsi que sur les mœurs. Très intelligemment, ces documentaires sont répartis à la fin de groupements de contes recoupant une thématique commune. Ainsi, les explications viennent plus sûrement éclairer le sens des textes que leur présence en bloc, soit en fin de volume soit en milieu d’ouvrage, comme c’est souvent le cas. Ainsi, aussi, il n’y a aucune monotonie car les pages informatives, historiques ou explicatives touchent des sujets divers selon les livres. Par exemple, Contes de Nouvelle-Zélande instruit sur le peuplement des îles, sur des traits de la végétation et de la faune, sur l’art de la sculpture, sur la géothermie et le volcanisme, sur l’art du tatouage, sur l’organisation des villages et la vie qui s’y mène, alors que Contes du Brésil instruit sur les richesses naturelles du pays, sur la culture indigène, sur la culture afro-brésilienne (dont l’esclavage), sur les fêtes populaires et les personnages folkloriques. On le voit, nulle standardisation des pages documentaires, mais au contraire une complémentarité intelligente entre les fiction et réalité physique, historique, humaine.

Grâce à la lecture, la grande notion de solidarité est rendue sensible aux enfants. Ces contes montrent comment des peuples lointains s’y sont pris pour répondre au chaos des intérêts de leurs membres, comment aussi la notion de justice se relie à la dignité des personnes. Ces contes donnent encore le goût au jeune lectorat pour la découverte d’autres modes de vie, d’autres préoccupations sociales et individuelles. Ainsi l’égocentrisme cultivé par nos sociétés individualistes et consuméristes peut être transformé en objectivité au sens de reconnaissance des autres comme pareillement humains. Contre le racisme, contre le nationalisme, pour un esprit ouvert par réciprocité morale et intellectuelle à une perspective d’ensemble, le travail enfantin de lecture des contes publiés par Cipango apporte une contribution soignée. Dans chaque volume, un lexique récapitule les mots autochtones rencontrés ou utilisés dans les documentaires, parachevant l’intérêt de cette collection pour le sentiment de solidarité internationale ainsi nourri.

Philippe Geneste

*Piaget, Jean, Le Jugement moral chez l’enfant, Paris, PUF, 1969, 330 p. (1ère éd. 1932) et Piaget, Jean, L’Education morale à l’école. De l’éducation du citoyen à l’éducation internationale, choix de textes, notes, préface et postface de Constantin Xypas, Paris, Anthropos, 1997, 186 p.

 

 

26/09/2021

S’ouvrir à l’imprévu, accueillir l’inconnu

Promenade sous la terre, illustré par Emiri HAYASHI, Nathan, 2021, 10 p. 9€90

Illustrations en reliefs légers, des tirettes adaptées aux petits doigts, des couvertures aux tranches arrondies, des pages fortement cartonnées, un dessin fourmillant, avec des contours en enluminures brillantes. L’objet du livre : faire prendre conscience des animaux qui vivent sous les pieds du petit d’homme et de femme. L’enfant y découvre la taupe, bien sûr, les souris, le blaireau, les lapins, les fourmis, le renard. L’album privilégie les animaux et leurs petits, ce qui fait de la balade souterraine une promenade tendre.

 GLORIA Hélène, Doubles-croches et crochet du droit, illustrations Julie BOUVOT, Utopique, 2020, 48 p. 10€

Un jeune trompettiste nous raconte son enfance au Caire, sa rencontre avec une enfant Issa qui avait son âge, dix ans. Mais la petite fille se faisait passer pour un garçon afin de pratiquer la boxe, ce que le narrateur va découvrir, par hasard. Entre ainsi la question de la condition de la femme en Égypte. Le récit choisit un dénouement euphorique, dans sa volonté d’insuffler aux enfants un goût pour l’avenir et une attention toute particulière à l’imprévu.

 BOUXOM Sophie, Mon Livre à malaxer – Le chemin de lapin, Bayard, 2021, 2 p. 12€90

Voici un livre en tissu. L’enfant doit aider le héros, le petit lapin à rejoindre un tas de carottes. Il le fait en manipulant un galet de bois qui représente l’animal. Sur le tissu se dessine un labyrinthe, de-ci de-là, des fenêtres en acétate permettent de jouer à cache-cache avec le galet. L’enfant doit aider le petit lapin à rejoindre le potager et pour se frayer un chemin, il doit malaxer le tissu. C’est un livre-jeu qui plaît beaucoup aux tout petits.

Commission lisez jeunesse

 CHOUX Nathalie, Le chemin des animaux et leur repas, Tourbillon, 2021, 10 p. 13€90

Dès 1 an, l’enfant avec l’adulte fera son miel de ce livre sonore. Le sujet, la nourriture, est familier à l’enfant ; juste est-il transposé aux animaux domestiques ou sauvages, proches et lointains, donc. Par une touche l’enfant peut écouter l’énoncé de la quête de l’animal. Se mettant dans sa position, il peut alors choisir avec son doigt un des chemins qui va mener la bête à la pitance convoitée. Si c’est le bon chemin, un bruit est émis. On a donc un accompagnement du geste par le son en cas de pertinence du raisonnement.

De plus, l’ouvrage sert tout autant d’imagier puisque l’enfant doit scruter les images, identifier les figures des différents objets ou éléments naturels qui se trouvent au bout de chacun des chemins qui sont proposés par l’énigme. Il y a donc possibilité d’une recherche active de vocabulaire par le jeu du traçage avec le doigt. L’interaction entre la consigne orale et l’action à mener se double de l’identification visuelle des images simples stylisées aux couleurs vives. La lecture accompagnée par un adulte permet de donner toute son efficience à l’imagier ainsi traversé par les actions enfantines. Tourbillon signe là un livre sonore très pédagogique. Ph.G.

 Deneux Xavier, Les émotions, Milan, collection les imagiers gigognes, 2019, 16 p. 12€50

Voici un ouvrage très créatif qui s’adresse aux enfants à partir de 2 ans. La lecture doit en être accompagnée par l’adulte pour que l’enfant bénéficie de la puissance efficiente de l’album. Les émotions sont créées en creux et en relief. Le plein et le creux sont les vecteurs de l’accès aux émotions que l’adulte lecteur viendra à définir par des situations imaginaires, pour beaucoup animalières. Ce choix du pleine t du creux signifie aussi que c’est par le toucher que l’auteur veut faire aborder la thématique des émotions aux tout petits. Et c’est réussi. L’album enthousiasme. Les expérimentations avec des tout-petits de la commission lisez jeunesse le prouvent. Le prix peut paraître élevé, mais c’est un format carré confortable (180mmx180mm), les pages sont fortement cartonnées, ce que nécessitent par ailleurs les illustrations en relief ou creusées dans la page. Sont abordés dans l’ordre : la joie, la tristesse, le courage, la peur, le calme, la colère, l’ennui, la surprise. On peut lire en suivant l’ordre des pages mais on peut tout aussi bien feuilleter l’ouvrage en fonction des réalités de la vie de l’enfant. Ph.G.

 Zucchelli-Romer Claire, Les émotions au bout des doigts, Milan, 2019, 26 p ; 13€90

Câlin, chatouilles, colère, agacement, ordre, tristesse, joie, peur, ennui, énervement, sont les émotions traitées par ce petit ouvrage. L’enfant est invité à suivre des traits creusés dans les pages pendant que l’adulte prononce onomatopées ou des interjections. Le dessin –ils sont tous géométriques- figure l’émotion en lien avec la couleur de la double page qui le contient. Cette approche sensorielle des émotions peut ne pas convaincre, en revanche, ce qui convainc c’est le dialogue suscité par la composition du livre et qui, immanquablement, rapproche l’enfant et l’adulte par une complicité de jeu à partir du livre et avec le livre. Ph.G.