LEDU Stéphanie, Les Virus, illustrations de Jean-Baptiste DEHEEGER, Milan, 2021, 32 p. 7€60
Le
livre dit s’adresser aux enfants dès 4 ans, ce qui est largement impossible. En
revanche, c’est un très bon livre pour des enfants à partir de 7 ans. Nous
avons pu le vérifier auprès de la commission jeune de lisez jeunesse. Si des
milliards de virus existent, quelques-uns seulement sont dangereux pour les
humains, parce qu’ils sont pathogènes. Voilà qui d’emblée permet de réfléchir
sereinement à la question. On les rencontre dans l’air, l’eau, le corps.
Qu’est-ce qu’un virus ? Comment se propagent-ils ? Comment les
combattre ?
Le
métier de virologue est présenté, des instruments d’observation utilisés par
les scientifiques sont présents, la question de la vaccination est expliquée.
Une double page est consacrée à la covid-19, ce qui fait du livre de Stéphanie
Ledu et J-B Deheeger un ouvrage qui ne se soumet pas aux circonstances mais les
intègre pour un propos plus large. Le rhume sert de base à l’explicitation des
mécanismes d’une maladie provoquée par un virus.
Si
le livre comporte des explications scientifiques, notamment à travers les
notions de cellule, d’infection, de système de défense corporelle, il ne cesse
de renvoyer à des situations quotidiennes dans lesquelles l’enfant peut se
projeter.
VIDAL
Séverine, Ma Timidité, Marie LEGHIMA, Milan, 2021, 40 p. 12€
Cet
album est un récit de la timidité. On y suit une petite fille envahie au
quotidien par sa timidité. Celle-ci est représentée par un double dans le
texte, par une créature parasitaire sur l’image. Seule la petite fille parle,
commentant les événements illustrés pleine page avec un texte essaimé dans
l’espace pour imiter la comédie du sentiment et le tragique des situations. Son
désir d’aller vers les autres est sans cesse contrarié par un sentiment de
culpabilité, par une pensée dépréciatrice d’elle-même. L’album illustre ces
inhibitions qui empêchent l’accomplissement des processus de socialisation de
l’enfant. Là est l’intelligence de l’album, de savoir rester à hauteur des
enfants de 5 à 9 ans.
La
petite fille va peu à peu apprivoiser sa timidité, la tenir en laisse comme le
suggère la dernière image. Cette conquête, elle la fera seule, mais aussi avec
l’aide de camarades et de membres de son entourage. Grâce aux illustrations,
l’album accompagne d’humour le traitement de ce sentiment qui empêche l’enfant
de se réaliser et offre au jeune lectorat un tremplin fictionnel pour une
réflexion sur soi et sur les autres.
LUNA
Nikki, J’Aime Mon Corps, illustrations Julienne DAVIDAS, Bayard,
2021, 32 p. 10€90
Cet
album vient des Philippines. Il a été créé pour sensibiliser à leurs corps des
filles et des garçons de zones marginalisées ou soumises à des tensions sociales
violentes. Il s’adresse aux tout jeunes enfants à qui il doit être lu. Imagier
du corps, l’album repose sur la logique d’un enchaînement des images. Centré
sur le corps propre, l’album aborde la question du corps dans la relation
sociale. Il défend l’intégrité du corps : « j’essaie de protéger
mon corps », « mon corps est à moi », « rien
qu’à moi et je l’aime ».
Lu à
l’enfant, il sera un médiateur stimulant pour faire prendre conscience à
l’enfant de son corps et si le message central est abstraitement difficile
d’accès pour un petit enfant, en revanche il peut prendre appui sur la réalité
concrète vécue. C’est là que le dialogue avec l’enfant grâce à l’interaction
par la lecture trouve prise sur filles et garçons.
La
commission jeune de lisez jeunesse a plébiscité ce livre.
MARIN
Claire, Mon corps est-il bien à moi ? dessins d’ALFRED,
Gallimard, 2020, 48 p. 10€
Voici
un livre à diffuser amplement dans les CDI des lycées et collèges, dans les
bibliothèques qui accueillent des adolescents et des jeunes, tant le sujet est
sensible à ces âges et dans la société contemporaine occidentale. Le « corps
impose ses rythmes et ses aléas. En ce sens, il est l’expérience de la
contingence et d’une aliénation » (p.9). Convoquant Descartes (1) et Platon qui
séparent corps et esprit, l’autrice interroge leur dualisme à partir de ce que
peuvent ressentir des jeunes gens. Elle en vient ainsi à souligner que c’est
« par lui que la réalité extérieure nous est accessible et sensible » (p.15), que chacun,
chacune « est aussi [son] corps et tout ce dont il est capable » (p.14). Les pages, à
partir de Merleau-Ponty sur l’image de soi sont claires et riches, menant à
comprendre le corps à travers la relation aux autres. L’amour sera aussi
analysé sous le même angle : « Avec la sexualité (..), j’accède à
l’unité de mon corps, mais cette unité ne se joue pas seulement à la surface,
dans mon image corporelle, mais aussi dans la densité de ma chair, la
profondeur de ma sensibilité » (p.22) ; le plaisir sexuel tient à « cette
jouissance fugitive d’une continuité merveilleuse entre deux êtres » (p.24).
Puis
le petit volume explore le corps investi par la société. Pensons à des
expressions comme « il a tout de sa mère » ou « l’enfant
a les mêmes oreilles que toi » etc. L’idéologie familiale tend
à enfermer les corps dans la filiation pour figer une identité faisant du corps
« celui ou celle que les autres me forcent à être. Et c’est là que je
peux le percevoir comme mien ou comme étranger »
(p.29). Le corps se pare
ainsi de signes sociaux marqueurs de classe sociale, de groupe professionnel ou
de groupe de pair : le corps est « par excellence l’objet sur
lequel s’exercent avec force et violence les normes sociales, religieuses et
politiques » (p.36). L’exploitation
du corps d’autrui à des fins de profit s’explique ainsi, comme découle de ce
fait que « les domestiques, les femmes ou enfants » sont « des
corps sur lesquels on “empiète” ; ils font constamment l’objet de
violation (travail forcé, violences sexuelles…), comme s’ils étaient une
propriété, un instrument ou un butin de guerre » (p.38).
C’est
encore la société, son travail idéologique qui tend à essentialiser les
différences (couleur de la peau, orientation sexuelle…) avec toutes les dérives
politiques qu’une telle conception engendre. C’est une certaine science, aussi,
qui, à des fins transhumaniste, veut soumettre le corps aux impératifs d’une
perfection reproductive et d’une augmentation capacitaire de l’humain. Et pour
cela, elle emprunte la voie tracée de longue date de la marchandisation des
corps et de leur aliénation.
Philippe
Geneste
(1)
Les actes d’un colloque récent devrait intéresser les lycéens et étudiants en
philosophie : Jacob, André (sous la direction de), Descartes et nous,
Paris, Maisonneuve & Larose / Hémisphère éditions, 2021, 304 p. 15€