Anachroniques

07/11/2021

Au corps à corps avec la vie

LEDU Stéphanie, Les Virus, illustrations de Jean-Baptiste DEHEEGER, Milan, 2021, 32 p. 7€60

Le livre dit s’adresser aux enfants dès 4 ans, ce qui est largement impossible. En revanche, c’est un très bon livre pour des enfants à partir de 7 ans. Nous avons pu le vérifier auprès de la commission jeune de lisez jeunesse. Si des milliards de virus existent, quelques-uns seulement sont dangereux pour les humains, parce qu’ils sont pathogènes. Voilà qui d’emblée permet de réfléchir sereinement à la question. On les rencontre dans l’air, l’eau, le corps. Qu’est-ce qu’un virus ? Comment se propagent-ils ? Comment les combattre ?

Le métier de virologue est présenté, des instruments d’observation utilisés par les scientifiques sont présents, la question de la vaccination est expliquée. Une double page est consacrée à la covid-19, ce qui fait du livre de Stéphanie Ledu et J-B Deheeger un ouvrage qui ne se soumet pas aux circonstances mais les intègre pour un propos plus large. Le rhume sert de base à l’explicitation des mécanismes d’une maladie provoquée par un virus.

Si le livre comporte des explications scientifiques, notamment à travers les notions de cellule, d’infection, de système de défense corporelle, il ne cesse de renvoyer à des situations quotidiennes dans lesquelles l’enfant peut se projeter.

 

VIDAL Séverine, Ma Timidité, Marie LEGHIMA, Milan, 2021, 40 p. 12€

Cet album est un récit de la timidité. On y suit une petite fille envahie au quotidien par sa timidité. Celle-ci est représentée par un double dans le texte, par une créature parasitaire sur l’image. Seule la petite fille parle, commentant les événements illustrés pleine page avec un texte essaimé dans l’espace pour imiter la comédie du sentiment et le tragique des situations. Son désir d’aller vers les autres est sans cesse contrarié par un sentiment de culpabilité, par une pensée dépréciatrice d’elle-même. L’album illustre ces inhibitions qui empêchent l’accomplissement des processus de socialisation de l’enfant. Là est l’intelligence de l’album, de savoir rester à hauteur des enfants de 5 à 9 ans.

La petite fille va peu à peu apprivoiser sa timidité, la tenir en laisse comme le suggère la dernière image. Cette conquête, elle la fera seule, mais aussi avec l’aide de camarades et de membres de son entourage. Grâce aux illustrations, l’album accompagne d’humour le traitement de ce sentiment qui empêche l’enfant de se réaliser et offre au jeune lectorat un tremplin fictionnel pour une réflexion sur soi et sur les autres.

 

LUNA Nikki, J’Aime Mon Corps, illustrations Julienne DAVIDAS, Bayard, 2021, 32 p. 10€90

Cet album vient des Philippines. Il a été créé pour sensibiliser à leurs corps des filles et des garçons de zones marginalisées ou soumises à des tensions sociales violentes. Il s’adresse aux tout jeunes enfants à qui il doit être lu. Imagier du corps, l’album repose sur la logique d’un enchaînement des images. Centré sur le corps propre, l’album aborde la question du corps dans la relation sociale. Il défend l’intégrité du corps : « j’essaie de protéger mon corps », « mon corps est à moi », « rien qu’à moi et je l’aime ».

Lu à l’enfant, il sera un médiateur stimulant pour faire prendre conscience à l’enfant de son corps et si le message central est abstraitement difficile d’accès pour un petit enfant, en revanche il peut prendre appui sur la réalité concrète vécue. C’est là que le dialogue avec l’enfant grâce à l’interaction par la lecture trouve prise sur filles et garçons.

La commission jeune de lisez jeunesse a plébiscité ce livre.

 

MARIN Claire, Mon corps est-il bien à moi ? dessins d’ALFRED, Gallimard, 2020, 48 p. 10€

Voici un livre à diffuser amplement dans les CDI des lycées et collèges, dans les bibliothèques qui accueillent des adolescents et des jeunes, tant le sujet est sensible à ces âges et dans la société contemporaine occidentale. Le « corps impose ses rythmes et ses aléas. En ce sens, il est l’expérience de la contingence et d’une aliénation » (p.9). Convoquant Descartes (1) et Platon qui séparent corps et esprit, l’autrice interroge leur dualisme à partir de ce que peuvent ressentir des jeunes gens. Elle en vient ainsi à souligner que c’est « par lui que la réalité extérieure nous est accessible et sensible » (p.15), que chacun, chacune « est aussi [son] corps et tout ce dont il est capable » (p.14). Les pages, à partir de Merleau-Ponty sur l’image de soi sont claires et riches, menant à comprendre le corps à travers la relation aux autres. L’amour sera aussi analysé sous le même angle : « Avec la sexualité (..), j’accède à l’unité de mon corps, mais cette unité ne se joue pas seulement à la surface, dans mon image corporelle, mais aussi dans la densité de ma chair, la profondeur de ma sensibilité » (p.22) ; le plaisir sexuel tient à « cette jouissance fugitive d’une continuité merveilleuse entre deux êtres » (p.24).

Puis le petit volume explore le corps investi par la société. Pensons à des expressions comme « il a tout de sa mère » ou « l’enfant a les mêmes oreilles que toi » etc. L’idéologie familiale tend à enfermer les corps dans la filiation pour figer une identité faisant du corps « celui ou celle que les autres me forcent à être. Et c’est là que je peux le percevoir comme mien ou comme étranger » (p.29). Le corps se pare ainsi de signes sociaux marqueurs de classe sociale, de groupe professionnel ou de groupe de pair : le corps est « par excellence l’objet sur lequel s’exercent avec force et violence les normes sociales, religieuses et politiques » (p.36). L’exploitation du corps d’autrui à des fins de profit s’explique ainsi, comme découle de ce fait que « les domestiques, les femmes ou enfants » sont « des corps sur lesquels on “empiète” ; ils font constamment l’objet de violation (travail forcé, violences sexuelles…), comme s’ils étaient une propriété, un instrument ou un butin de guerre » (p.38).

C’est encore la société, son travail idéologique qui tend à essentialiser les différences (couleur de la peau, orientation sexuelle…) avec toutes les dérives politiques qu’une telle conception engendre. C’est une certaine science, aussi, qui, à des fins transhumaniste, veut soumettre le corps aux impératifs d’une perfection reproductive et d’une augmentation capacitaire de l’humain. Et pour cela, elle emprunte la voie tracée de longue date de la marchandisation des corps et de leur aliénation.

Philippe Geneste

(1) Les actes d’un colloque récent devrait intéresser les lycéens et étudiants en philosophie : Jacob, André (sous la direction de), Descartes et nous, Paris, Maisonneuve & Larose / Hémisphère éditions, 2021, 304 p. 15€

31/10/2021

Pour une conscience enfantine des pierres

LISON-LEROY Françoise, Tous mes cailloux, dessins DECOSTER Raphaël, CotCotCot éditions, 2021, 44 p. 19€90

Quel soin apporté à l’édition de cet ouvrage ! L’éditrice, une nouvelle fois, met en valeur l’œuvre créatrice des auteurs. Elle donne toute sa dimension au travail de précision extrême de Raphaël Decoster accompagnant la poésie librement versifiée de Françoise Lison-Leroy. Le titre de cet album, au format d’un grand carnet de dessins, en livre le sujet.

Le carnet s’ouvre. La lectrice ou le lecteur entre dans une galerie de cailloux qui transfigure le réel en un imaginaire joyeux. La collection comprend : des cailloux baladins, des cailloux casse-cou, des cailloux musiciens, des cailloux polissons, des cailloux si costauds, des cailloux mariniers.

On approche et on s’éloigne des cailloux, mais dominent presqu’exclusivement les très gros plans, gros plans et plans rapprochés. Ce choix permet une sorte d’entrée dans le minéral, y figurant des mouvements par les traits, les stries. Presque tous les dessins sont en divers bleus et blancs, certains rouges ; une double page, qui présente la collection complète, joue sur ces deux couleurs. Les gros plans et très gros plans créent un effet d’abstraction, que retiennent à l’imaginaire les vers qui accompagnent presque chaque page.

Le retour du presque dans ce commentaire a son importance, car l’album récuse toute monotonie et, bien à l’inverse, se plaît à susciter l’étonnement du jeune lectorat sans rien compromettre de la rigueur mise à l’illustration. La richesse du jeu des traits enlumine les formes, par ailleurs sobres. Quant aux poèmes, le choix des heptasyllabes (20 vers dont deux disposés, chacun, à la manière d’une stichomythie) accentue cet effet de surprise et de gaité ; surtout que les octosyllabes (cinq vers dont un avec diérèse), qui brisent l’isométrie, ne créent pas de décalage important du rythme. Celui-ci est binaire pour les heptasyllabes (4/3 ou 3/4) comme pour les octosyllabes (4/4). Ces régularités apportent une sécurité de lecture à l’enfant à qui on lit le texte, ou à l’enfant qui lit, seul, le carnet. C’est un dispositif créatif de grande intelligence, car l’abstraction lyrique des dessins pourrait occasionner une distance d’incompréhension. A l’inverse, le tissage des composantes tant visuelles, graphiques qu’auditives de l’album, invitent à une familiarité créative explicitement exprimée par les deux derniers vers :

« A toi de faire ricocher

Tant de cailloux singuliers »

A la lectrice, au lecteur à devenir, à leur tour, collectionneuse ou collectionneur de cailloux. A eux de faire à leur guise un inventaire des pierres et, pourquoi pas, de tenter d’en dessiner les motifs apparents, les veines, les brisures, les traits….

« Un collectionneur de cailloux qui collecterait tous les cailloux de la terre voudrait tous les ramener chez lui : aucune pierre n’est indifférente à qui sait les comparer. Mais, à ce stade de passion, le collectionneur de cailloux prend rapidement conscience des limites de son univers domestique et accepte alors de se les remémorer au lieu de les rassembler » (1)

Contrairement à ce qu’écrit Henri Cueco à la fin de ce paragraphe, l’œuvre de Raphaël Decoster et Françoise Lison-Leroy invite l’enfant à recourir à l’imaginaire pour dessiner mentalement ce qu’il va voir dans le caillou. Raphaël Decoster insiste sur le mouvement qui sillonne la pierre inerte. Mais, dans le droit fil des deux derniers vers, ce mouvement figuré laisse voguer l’esprit enfantin en libre rappel de ses sensations et sentiments. S’ébauchera alors, -qui sait ?-, une philosophie enfantine de l’inerte, une pierre dialogale avec ses dessins. Lisant, mettant en pratique l’invitation faite à écrire et dessiner, mais aussi en revenant sur les pages, l’enfant pourrait bien se lier aux cailloux par une valeur affective née de la lecture même du carnet. Quand un livre s’ouvre, ce sont des possibles qui se proposent. Et le nouveau chef d’œuvre de chez CotCotCot en ouvre la perspective.

Philippe Geneste

(1) Cueco, Henri, Le Collectionneur de collections, Paris, le Seuil, 1995, 142 p. – p.19

24/10/2021

Environnements et animaux. Sur deux nouvelles collections et un livre

Pour les petits

Jardin, illustration Amandine LAPRUN, Nathan, 2021, 10 p. 8€90 ; Jungle, illustration Amandine Laprun, Nathan, 2021, 10 p. 8€90 ; Rivière, illustration Amandine LAPRUN, Nathan, 2021, 10 p. 8€90 ; Banquise, illustration Amandine Laprun, Nathan, 2021, 10 p. 8€90 ;

Voici les quatre premiers volumes d’une nouvelle collection : Les belles couleurs. L’ouvrage carré (17cm x 17cm) se présente comme un théâtre d’ombre. Les illustrations sont noires et les animaux et végétaux sont représentés par leurs silhouettes avec remplissage d’un aplat noir. L’enfant tire une languette et les images qui se trouvent dans un cadre bougent pour dévoiler la même image mais en couleur. Entre le noir et blanc et la couleur est ce geste de tirer. Une attente, une patience et une action sont requises pour entrer en contact avec une imitation du monde réel. Le travail illustratif d’Amandine Laprun est le pilier principal des ouvrages. Les doubles pages, comme les pages amovibles forment des tableaux de toute beauté. Plaisir de la vue, désir de connaître sont présents. Accompagné, l’enfant, dès tout petit, prend grand plaisir à découvrir et à écouter la nomination de ce qui est représenté. Ainsi, l’ouvrage devient un imagier, mais un imagier interactif, en quelque sorte. Soulignons l’intérêt majeur qu’un adulte lise le livre avec l’enfant, ou mieux le mène à la lecture du livre. Plaisir des images d’abord, chaque volume se fait ensuite plaisir des mots.

 

Pour les tout petits

DENEUX, Xavier, L’éléphant, Nathan, 2021, 10 p. 9€90 ; DENEUX, Xavier, La Girafe, Nathan, 2021, 10 p. 9€90 ; DENEUX, Xavier, Le Lapin, Nathan, 2021, 10 p. 9€90 ; DENEUX, Xavier, Le Chat, Nathan, 2021, 10 p. 9€90.

Cette nouvelle collection chez Nathan, se nomme Mes animaux à toucher. Dans chaque double page, les illustrations sont en effet, en relief, avec tissu. Destinée aux tout petits, elle invite l’enfant à s’approprier le livre par le toucher. Pendant que l’adulte commente à la manière d’un récit chaque double page, l’enchaînement de celles-ci propose de suivre un animal de sa naissance à l’âge adulte. Animaux domestiques ou animaux sauvages, c’est l’interaction entre l’enfant et l’adulte qui donne toute sa mesure aux volumes de la collection. Les bouts arrondis des couvertures et des pages, la solidité de la reliure, tout concourt à permettre à l’enfant de se familiariser avec le livre. Le sens de la lecture est imprimé par l’adulte qui tournera les pages, qui racontera en conséquence ce qui s’y passe, qui sollicitera l’enfant. L’information documentaire qui structure l’histoire vaut surtout par la relation adulte-enfant. Toutefois, mentionnons que l’information est un appui pour cette relation car elle porte en elle-même un sens narratif. Tout adulte y trouvera donc une ressource, ce qui est parfois bien agréable.

Et pour les petits encore

Louis, Catherine, Hue ! Colette, HongFei, 2021, 24 p. 9€90

Après le remarquable Les Mots sont des oiseaux chez HongFei (voir lisezjeunessepg du 7 février 2021), Catherine Louis exerce son travail au noir par la gravure, pour saisir un cochon et son petit, un cheval et un poulain, une poule et son poussin, un chat et son chaton, une vache et un veau, un mouton et un agneau, mais aussi la petite héroïne qui n’apparaît que dans la drôle avant-dernière double page puis la dernière : c’est Colette.

Tous, animaux et enfant sont représentés par une silhouette noire. L’effet cognitif sur les petits est de leur permettre de se concentrer sur les mots qui désignent les formes puis qui transcrivent les cris. Bien sûr, par la typographie, les petits identifient les onomatopées qui les amusent et qu’ils reproduisent avec l’adulte.

On pourrait dire que l’ouvrage est un imagier des onomatopées animales et de la désignation de leurs cris. Celle-ci est intégrée dans une phrase verbale simple. Le jeu sur les dimensions du graphisme des onomatopées et surtout le travail typographique, donne de l’animation aux pages qui se tournent. Et peu à peu, une petite histoire peut se raconter, surtout que l’antépénultième double page fait un clin d’œil au conte Les Musiciens de Brême. La musique est ici remplacée par les cris. Bien sûr, la lecture avec l’enfant interrogera ces cris : pourquoi ? Que signifie-t-il ? on demandera à l’enfant d’imaginer une scène à partir du langage de l’animal.

Ce n’est que les présentations faites, en quelque sorte, que Colette apparaît. Elle poursuit un chat en l’appelant par son onomatopée spécifique… mais le chat répond par un « Hue » blanc dans une bulle noire ! Facétieuse inconvenance désignatrice mais effet de rire assuré chez l’enfant lecteur. Intelligemment, Catherine Louis ne laisse pas le jeune lectorat sur ce couac de non concordance entre l’onomatopée et l’animal qui l’émet. La dernière double page est un retour à la normale, avec en prime un câlin annoncé entre Colette et le chaton qui ronronne.

Philippe Geneste


17/10/2021

« La force que donnent les convictions »

PANDAZOPOULOS Isabelle, Demandez-leur la lune, Gallimard Jeunesse, Scripto, 2020, 348 p. 12€50

Telle une magicienne qui ferait briller les mots comme autant de merveilles, Isabelle Pandazopoulos offre une écriture sensible à son roman Demandez-leur la lune, titre qui laisse deviner ce que va exprimer, plus tard, une jeune héroïne : demandez-leur, aux mots, de cueillir l’inatteignable, d’appréhender l’inconnu, de s’aventurer vers des sentiers cachés que les paroles défrichent… Une professeure isolée et déterminée, quatre élèves de seconde en défaillance scolaire et à la personnalité blessée offrent la trame de ce livre.

Elle s’appelle Agathe Fortin, elle est âgée d’une trentaine d’années, cette jeune professeure nouvelle venue dans un Lycée professionnel de province. Malgré le poids de sa hiérarchie qui juge ses méthodes non conformes, malgré les injonctions au respect du programme, la malveillance du proviseur à son encontre, malgré aussi les rumeurs qui se propagent contre elle et qui circulent du lycée au cercle des parents d’élèves, elle va instaurer, dans son cours de soutien à des élèves de seconde, un enseignement propice à leur épanouissement, lié tant à la confiance en soi, au travail en commun, qu’à l’écoute des autres Elle leur apprend ainsi à maîtriser le langage, à apprivoiser les mots qui leur faisaient peur, qui leur manquaient, qui stigmatisaient tous les échecs qu’on leur a collé à la peau. Elle veut aussi les préparer à un concours d’éloquence.

Agathe Fortin s’attache ainsi à balayer les poussières qui obstruaient la jeunesse et l’avenir des élèves de son groupe :

-Lilou que sa grande timidité empêche de parler, comme l’humiliation et l’ostracisme que subissent ses parents l’ont exclue du cycle scolaire général ;

-Samantha qui sous une apparence rebelle et pleine d’assurance cache sa souffrance : la bipolarité de sa mère, leurs conditions de vie sociale chaotiques ;

-Farouk, jeune immigré d’origine turque, au passé douloureux, menacé d’expulsion, que sa douceur rend tellement émouvant ;

-Bastien, né dans un cadre familial qu’il déteste avec sa mère pleine de préjugés et d’étroitesse d’esprit, son père qui en tant que patron, a licencié celui de Lilou.

Bien sûr il y a dans les marges du roman, les liens d’amitié et d’amour qui se tissent -comme le souffle d’un baiser qui sublime les couloirs austères du lycée où des jeunes se cherchent, se devinent, comme dans un jeu de cache-cache. A fleur de peau, de mots, l’amitié fissure les solitudes.

Durant une année scolaire, Agathe Fortin met ainsi un baume sur les blessures de la scolarité, de l’incompréhension familiale et de l’exclusion sociale. Mais elle le fait sans tricher, sans user de séduction facile, sans mensonge. Sa rigueur, son écoute, toute la richesse de son enseignement, vont permettre au groupe de s’affranchir de l’emprise familiale et sociale et d’éprouver, comme l’exprime Lilou, « la force que donnent les convictions » leur apportant courage et confiance en soi.

Bien parler, enseigne Agathe Fortin, c’est parler vrai, parler clair, avec son être, avec son corps, laisser venir du fond de soi les mots cachés, enfouis, alourdis par les tourments et les blessures. C’est écouter l’autre, l’aider à faire éclore ses pensées, à exprimer sa parole, c’est lui répondre, c’est permettre la richesse de l’échange.

Sans se tromper, et comme nous le pensons, ce n’est pas Agathe Fortin, née de la plume d’Isabelle Pandazopoulos, qui reniera la phrase de cette autre magicienne des mots, qui fut tant animée par « la force que donnent les convictions », Gisèle Halimi : « L’amour est une langue en soi ».

 

MORIN ROTUREAU Evelyne, Gisèle Halimi. Contre toutes les injustices, oskar, 2020, 148 p. 14€95

La collection « Elles ont osé » d’oskar éditeur présente plusieurs ouvrages narrant le parcours de vie de femmes passionnées, courageuses, engagées, comme celui de Sarah Bernhardt, Greta Thunberg, Dorothy Counts, Harriet Tubman, Rosa Parks, Amelia Earhart… Et aussi celui écrit par Evelyne Morin-Rotureau dans son livre Gisèle Halimi. Contre toutes les injustices où elle offre une trame biographique précise et claire de l’avocate.

S’inspirant, entre autres sources, des livres de Gisèle Halimi qu’elle invite à lire, usant de dialogues alertes et d’érudition (comme pour relater la plaidoirie du procès de Bobigny, par exemple), elle apporte connaissance et réflexion sur l’action et l’engagement de celle qui s’est nommée, dans le titre d’un de ses ouvrages, « avocate irrespectueuse ».

Zeiza Gisèle Elise Taïeb est née le 27 juillet 1927 en Tunisie, alors sous protectorat français depuis une cinquantaine d’année. L’autrice souligne combien, dès son enfance, Gisèle Halimi éprouva une profonde aversion envers le racisme, le colonialisme, l’emprise du machisme sur les filles et les femmes et comment elle se rebella. Tenant tête à sa mère, elle refusa, âgée d’une dizaine d’années, et par une grève de la faim, d’effectuer des tâches ménagères dont ses frères étaient exemptés. Adolescente elle refusa aussi, par deux fois, un mariage imposé. Le protectorat français, nous explique l’autrice, avait installé en Tunisie une société très hiérarchisée. D’origine juive, l’enfant subit le racisme et la maltraitance d’une enseignante dépitée de la réussite scolaire de cette élève qui n’était pas fille de colons. Mais Gisèle, ayant passé avec succès les épreuves d’un concours lui permettant d’obtenir des bourses, continua ses études. Le baccalauréat en poche en 1945, elle partit, avec la bénédiction de son père, suivre des études de philosophie et de droit à la Sorbonne.

Agée de 22 ans, devenue avocate, elle revint en Tunisie en 1949, se maria, défendit des syndicalistes et des proches d’Habib Bourguiba, qui militait alors contre le colonialisme.

L’année 1956 marque l’indépendance de la Tunisie et le divorce de Gisèle Halimi.

De retour à Paris avec ses deux petits garçons, elle rencontra des intellectuels dont l’écrivain Albert Camus, le philosophe Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir, philosophe, féministe, autrice du Deuxième Sexe. Ce livre fut une référence pour Gisèle Halimi comme pour un grand nombre de femmes. Mais, dès le début de la guerre d’Algérie en 1956 jusqu’aux accords d’Evian en 1962 qui marquèrent l’indépendance de l’Algérie, Gisèle Halimi fit de nombreux voyages entre Paris et l’Algérie pour assurer avec un grand courage, et souvent au risque de sa vie, plusieurs défenses de militants indépendantistes aux prises avec l’armée française et ses tortures musclées, inhumaines, et subissant la violence exacerbée de quelques pro-Algérie française ou colons extrémistes. L’autrice raconte ainsi, par exemple, comment Gisèle Halimi, avec son confrère Léo Matarasso, a assuré la défense de quarante-quatre algériens accusés à tort d’avoir tué un grand nombre d’enfants et d’adultes d’origine européenne : ce fut le procès connu sous le nom El Halia. Elle le fit au risque de sa liberté et de sa vie, sous « une foule haineuse, des crachats, menaces de mort ».

En 1960, Gisèle Halimi, avec l’aide de Simone de Beauvoir qui alerta l’opinion publique par ses écrits et ses relations -cercle d’intellectuels ou d’artistes, appel à d’anciennes résistantes contre le nazisme-, parvint à extrader une militante du FLN, Djamila Boupacha, de la prison de Barberousse, en Algérie, où la jeune femme de 22 ans fut torturée, violée par des militaires français puis assura sa défense en France.

En mars 1962, les Accords d’Evian mirent fin à la guerre entre la France et l’Algérie. S’ils signèrent l’indépendance de l’Algérie et permirent l’armistice libérant les prisonniers, comme Djamila Boupacha, ils mirent une chape de plomb sur les exactions et crimes de l’armée française contre la population algérienne et certains « justes » d’origine européenne comme le mathématicien Maurice Audin.

Dans son livre, Evelyne Morin-Rotureau souligne avec raison combien la défense de Djamila Boupacha relie l’engagement anticolonialiste et féministe de Gisèle Halimi.

En 1972 l’avortement était interdit. Gisèle Halimi défendit une jeune fille âgée de seize ans, Marie Claire, ainsi que sa mère Michèle Chevalier et trois de ses collègues qui aidèrent la jeune fille à avorter, alors qu’elle avait été dénoncée par son violeur : ce fut le procès de Bobigny qui eut un grand retentissement. L’avocate, avec brio, souligna qu’elle-même s’était affranchie de la loi contre l’IVG, et qu’elle avait signé en 1971 le « Manifeste des 343 » où 343 femmes déclarèrent s’être fait avorter. Marie Claire, sa mère et ses collègues furent acquittées. Le procès de Bobigny marqua le pas qui favorisa la loi du 17 janvier 1975 permettant la pratique de l’IVG.

Au mois de mai 1978 Gisèle Halimi plaida la cause de deux jeunes filles victimes de viol -l’une dut se faire avorter- par trois jeunes hommes, alors que durant le mois d’août 1974 elles campaient dans une calanque près de Marseille. Avec un machisme éhonté, ils firent venir d’autres voyous qui, sur le parvis du tribunal d’Aix-en-Provence, menacèrent, insultèrent l’avocate ainsi que des féministes venues en soutien, cela grâce à la passivité complice des forces de l’ordre. Gisèle Halimi sut déjouer la plaidoirie fallacieuse de Maître Collard, avocat des violeurs. A l’issue du procès, le principal accusé fut condamné à une peine de six ans de prison, les deux autres à quatre ans de prison. Gisèle Halimi défendra d’autres victimes de viol. Mais, malgré aussi la proposition de loi de la sénatrice Brigitte Gros, en 1980, définissant le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature que ce soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise » et entraînant une peine de quinze ans de prison, on estime, nous dit l’autrice, qu’en 2020 seulement 10% de femmes victimes de viol ont porté plainte.

« Avocate irrespectueuse », mais aussi, comme le démontre Evelyne Morin-Rotureau dans ce livre, avocate courageuse, avocate engagée : on ne l’est pas à sa naissance, on le devient. Mais aussi avocate déterminée, arrimée à la défense de sa cause, cherchant le mot juste, percutant, choisissant, comme pour le procès de Bobigny ou celui d’Aix-en Provence, des personnalités et des témoins favorables à la réussite de ses plaidoiries… Petite fille indocile, comme elle s’est dépeinte dans le livre dédié à son père Le lait de l’oranger, Gisèle jetait en cachette le lait qu’elle refusait de boire au creux de l’oranger de son jardin. Mais elle comprit bien vite que cette nourriture liquide n’aidait pas l’arbre à grandir. Plus tard, jeune avocate en Tunisie, elle comprit encore que l’emphatique plaidoirie, dont elle avait usé pour défendre un jeune client, n’avait pas aidé sa cause, pas plus que n’avait servi la cause de Maria, jeune femme victime de la jalousie de son mari violent, une trop grande assurance. Elle raconte le drame de Maria, avec beaucoup d’émotion et d’honnêteté, à la fin de son livre Avocate irrespectueuse.

Ainsi Gisèle Halimi se voulut avocate clairvoyante, lucide, réfléchie. Mais aussi avocate digne, et d’une grande vivacité d’esprit, elle qui récemment divorcée, rencontrant le général De Gaulle pour obtenir la grâce des deux derniers condamnés du procès El Haria, répliqua à la question machiste du général -question, éculée, maintes fois posée aux femmes :

« -Madame ou… Mademoiselle ?

-Appelez-moi Maître, Monsieur le Président ».

Gisèle Halimi tenait à se présenter comme avocate et non avocat, elle qui fit dans un grand nombre de ses plaidoiries le combat pour la cause des femmes et de sa vie sociale le témoignage de la sororité et du féminisme. Cette grande dame connut son dernier souffle le 28 mai 2020, à l’aube de ses quatre-vingt-quatorze ans… C’est le chant des militantes que le Mouvement de Libération des Femmes créa en 1971 qui l’accompagna lors de la cérémonie des adieux qui lui fut consacrée.

S’il existe des livres dont la lecture provoque réflexion et débats d’idées, s’il en est qui offrent connaissance et épanouissement, ou permettent témoignages et réponses à qui recherche le sens d’une vie, comment la consacrer à un idéal, l’ouvrage d’Évelyne Morin-Rotureau Gisèle Halimi, Contre toutes les injustices est de ceux-là. Il est à lire dès douze ans et sans limite d’âge.

Mas Annie

 

10/10/2021

Construire un monde de réalité vivante

ANCION, Nicolas, J’Arrête quand je veux !, Mijade, 2020, 216 p.

Le roman dépeint le passage de l’attirance pour le jeu vidéo auquel on joue avec les copains à un processus aliénant dont on ne peut s’extraire. Théo est un jeune lycéen doué en informatique. C’est aussi un fan de jeux vidéo, et fin connaisseur de leur historique -dont le fameux jeu Pong, sorti en 1972 chez Atari, que l’auteur attribue à tort à Steve Jobs et Seve Wozniak, alors que c’est Nolan Bushnell qui l’a créé, selon Wikipédia.

Après sa découverte du jeu multijoueur en ligne Land of the living dead, jeu réservé aux adultes mais auquel il a su se procurer l’accès, Théo va changer de comportement. Il doit choisir un héros parmi une liste d’espèces : ce sera un zombi. C’est un jeu en ligne en temps réel et s’il passe une semaine sans jouer, son personnage meurt. Il n’y a pas de sauvegarde possible, le jeu est donc non-stop et il faut mettre son héros à l’abri si on doit se déconnecter, sans certitude, toutefois, qu’il ne soit pas débusqué par un autre joueur. Théo y joue avec pour console une Death 365. Pour l’adolescent, le jeu est plus fort encore que House of the dead. Il le décrit ainsi à ses amis Mathieu et SÒn :

« C’est super tripant (..) T’es dedans à fonds. Il faut vraiment que je vous parraine (…)

-Je ne sais pas, murmure Mathieu (…) Je n’ai pas trop envie de me faire bouffer comme toi.

-Je ne me fais pas bouffer (…) Je m’amuse trop, c’est tout. Si tu étais dans le jeu, tu comprendrais ». Et plus loin il explique : « Tu joues dans un univers qui existe tout le temps, même quand tu n’es pas connecté » ; « ce n’est plus un simple jeu. Je prends mon pied. J’ai créé une autre version de moi qui peut faire tout ce que je désire » ; « j’étais très bien dans mon monde ».

Pendant toute la première partie du livre, le lecteur plonge dans l’univers de Théo, le suit dans ses ruses, jouant de la situation familiale de ses parents séparés, trompant la vigilance des adultes, versant progressivement dans le mensonge. Peu à peu, l’adolescent va perdre le sommeil. 0n entre alors dans la seconde partie du livre, plus convenue car plus didactique. Les deux amis de Théo vont le persuader, non sans le forcer, à arrêter de jouer afin de revenir au lycée et renouer avec ses relations. C’est que Théo a coupé les ponts avec tout le monde et finit par se mentir à lui-même. Si l’adulte a suffisamment unifié sa structuration psychique pour s’adonner à un jeu sans se trouver emporté par lui, l’enfant, l’adolescent, ne sont qu’insuffisamment construits cognitivement pour maitriser l’intérêt qu’ils ont à l’égard du jeu. Au fond, Théo manque trop d’autonomie pour pouvoir s’arrêter quand il veut. L’hétéronomie de l’intérêt suscité aspire son adhésion sans qu’il puisse ou sache s’y soustraire ou objectiver. Aussi peut-on dire que ce ne sont pas « les jeux qui exagèrent, ce sont les gens qui jouent ».

La composition binaire du roman assure un rythme de lecture haletant. Ce dernier est renforcé par la brièveté des 47 chapitres. L’auteur use de la proximité des titres pour créer un univers réaliste. Ainsi, le jeu Land of the living dead approche dans sa désignation Land of the dead: Road to Fiddler's Green qui est paru en 2005. De même, House of the dead est un film de 2003 et The House of the dead est un jeu d'arcade des années 90. De même, si la console Death 365 est une invention, elle tire probablement son nom de la Xbox 365. Le style en langage courant mais soigné renforce cet effet réaliste et facilite aussi l’entrée du jeune lectorat dans la littérature. La seconde partie, toutefois, fait tomber l’intérêt de la fiction car l’enchaînement des épisodes est sans surprise. C’est le travers du choix du didactisme, cette composante pour autant identificatoire de la majorité des romans destinés à la jeunesse.

 

DAMASIO, Alain, Scarlett et Novak, Rageot, 2021, 62 p. 4€90

Alain Damasio, écrivain majeur de la science-fiction mondiale, scrute à travers ses fictions l’œuvre de la technologie sur les sociétés contemporaines. Ses récits amorcent souvent les convergences entre une critique de la technologie et un anticapitalisme non technophobe, nourri d’écologie, ce qu’il nomme une société émancipée mettant en œuvre un « art de vivre technologique ».

Scarlett et Novak est le premier livre qu’il écrit à destination de la jeunesse. On y retrouve un style nerveux, rythmé par la pulsation endiablée des actions. Mais tout ce qui se passe reste traversé par des points d’arrêt entraînant, chez le lecteur, la réflexion.

Ici, dans un futur peu exotique pour le lecteur, Novak, est un jeune poursuivi par deux voleurs de brightphone, version science-fictionnelle du smartphone. Son brightphone est une intelligence artificielle, nommée Scarlett, un double féminin du garçon qui y puise « le bonheur qu’il avait à l’entendre parler, égayer sa vie, soutenir pas à pas, à chaque moment de la journée, son existence solo » (p.50). Scarlette communique sans cesse avec son propriétaire ; il est aussi son passe-social d’identification permanente. En outre, l’instrument numérique renseigne Novak sur les autres, les identifie, comme il identifie les routes, les destinations, comme il répertorie et rappelle les courses à faire, les démarches à accomplir dans la journée.

Novak sera agressé, dépouillé et, pendant un temps, sans étai technologique pour se raccrocher et décider de quoi faire : « Novak voudrait (…) être relié, à nouveau, quelques secondes, appartenir à ce monde qui s’écarte de lui » (p.42). Novak veut revenir « dans la civilisation » (p.42).

Ce bref roman, n’aboutit pas à une vision technophobe. Toutefois, il a trouvé un désir fondateur de la condition humaine : « Il avait envie que ça lui échappe » (p.54). Il reprend goût à la balade, à l’errance dans la ville c’est-à-dire à la promenade sans but, à la gratuité de l’acte même de marcher. Jusque-là, en effet, « il était à l’aise sur une carte, pas sur un territoire » (p.47). La technologie qui le guidait, jusqu’alors, le privait en fait du travail de mémoire dont Alain Damasio dit dans un entretien « on ne peut pas penser ou créer sans mémoriser » (1).

Scarlett et Novak est un récit techno-critique « ce qui ne veut pas dire technophobe » (2) -d’ailleurs, Novak va récupérer un brightphone-. Le récit mène à une réflexion sur le contrôle, par l’individu, de son environnement. Il met un bémol sur la « techneuphorie ». A la fin, Novak n’est-il pas en marche vers une intégration d’une culture numérique contre-addictive, qui serait au service de l’humain au lieu de l’asservir ? On pourrait lire alors ce bref roman comme une invitation à construire une « culture du vivant » (3).

Philippe Geneste

(1) Entretien paru dans Le Monde 5 juin 2021 p.30. (2) Ibid. (3) Ibid.

 

03/10/2021

Le conte en reconnaissance de l’autre et des peuples du monde

 « Que nous soyons différents les uns des autres, c’est là, certes, un grand bien et la constitution de la vérité, loin d’exiger l’uniformisation des points de vue divers, suppose au contraire la coordination entre perspectives distinctes »

Jean Piaget, introduction psychologique à l’éducation internationale, 1931

FONTAINE Pascale (réunis par), Contes de Nouvelle Zélande, illustrations d’Emile GEANT, traduction et adaptation de Nathalie De Biasi et Pascale Fontaine, Cipango, 2021, 95 p. 16€50 ; FONTAINE Pascale (réunis par), Contes du Brésil, illustrations de Daniela CYTRYN, diverses traductrices et traducteurs, Cipango, 2021, 95 p. 16€50

Voici les deux dernières parutions de la collection Tam Tam de chez Cipango, une collection remarquable par le soin apporté aux illustrations, à l’appareillage critique à hauteur d’enfant, à l’écriture. La fréquentation des contes est une des meilleures entrées pour une éducation internationale des enfants.

D’abord, l’enfant découvre des civilisations nouvelles. Contes de Nouvelle Zélande, par exemple, suscite la curiosité par les choix opérés de Pascale Fontaine dans le corpus de contes Maori : La légende du Kiwi, Niwareka ou l’origine du tatouage en spirale, mettent l’enfant en présence de réalités qu’il croit connaître et dont il va découvrir la dimension originelle, élargissant ainsi son horizon civilisationnel. Dans Contes du Brésil jouent le même rôle Boto le dauphin, L’Origine du Manioc. Ces contes sont comme des passerelles entre la culture de l’enfant et ces cultures lointaines, ils soulignent les entrecroisements civilisationnels et la commune réalité profonde de la condition humaine, par-delà l’Histoire et les différenciations du développement des peuples en son cours.

De par cet effet de reconnaissance, les contes du monde ouvrent l’enfant aux sentiments de solidarité et de justice et viennent participer à leur développement psychologique. Le conte brésilien La Fuite du vieil Aayi interroge l’enfant sur l’assujettissement d’êtres humains par d’autres et suscite ainsi un regard critique sur la notion de règle imposée de l’extérieur, contraignante et qui se manifeste dans le comportement d’obéissance. Contre ce cours des choses, le récit développe la construction par les esclaves de règles de solidarité interne c’est-à-dire par eux édifiées. Le conte confronte donc le respect unilatéral (comme l’appelait Piaget avec Pierre Bovet) * et le respect mutuel ou réciproque.

Chaque volume est, par ailleurs, un dépaysement géographique et humain auquel contribuent les œuvres d’illustrations d’Emilie Géant et Daniela Cytryn. Chacun possède des pages documentaires sur le pays concerné et les régions traversées ainsi que sur les mœurs. Très intelligemment, ces documentaires sont répartis à la fin de groupements de contes recoupant une thématique commune. Ainsi, les explications viennent plus sûrement éclairer le sens des textes que leur présence en bloc, soit en fin de volume soit en milieu d’ouvrage, comme c’est souvent le cas. Ainsi, aussi, il n’y a aucune monotonie car les pages informatives, historiques ou explicatives touchent des sujets divers selon les livres. Par exemple, Contes de Nouvelle-Zélande instruit sur le peuplement des îles, sur des traits de la végétation et de la faune, sur l’art de la sculpture, sur la géothermie et le volcanisme, sur l’art du tatouage, sur l’organisation des villages et la vie qui s’y mène, alors que Contes du Brésil instruit sur les richesses naturelles du pays, sur la culture indigène, sur la culture afro-brésilienne (dont l’esclavage), sur les fêtes populaires et les personnages folkloriques. On le voit, nulle standardisation des pages documentaires, mais au contraire une complémentarité intelligente entre les fiction et réalité physique, historique, humaine.

Grâce à la lecture, la grande notion de solidarité est rendue sensible aux enfants. Ces contes montrent comment des peuples lointains s’y sont pris pour répondre au chaos des intérêts de leurs membres, comment aussi la notion de justice se relie à la dignité des personnes. Ces contes donnent encore le goût au jeune lectorat pour la découverte d’autres modes de vie, d’autres préoccupations sociales et individuelles. Ainsi l’égocentrisme cultivé par nos sociétés individualistes et consuméristes peut être transformé en objectivité au sens de reconnaissance des autres comme pareillement humains. Contre le racisme, contre le nationalisme, pour un esprit ouvert par réciprocité morale et intellectuelle à une perspective d’ensemble, le travail enfantin de lecture des contes publiés par Cipango apporte une contribution soignée. Dans chaque volume, un lexique récapitule les mots autochtones rencontrés ou utilisés dans les documentaires, parachevant l’intérêt de cette collection pour le sentiment de solidarité internationale ainsi nourri.

Philippe Geneste

*Piaget, Jean, Le Jugement moral chez l’enfant, Paris, PUF, 1969, 330 p. (1ère éd. 1932) et Piaget, Jean, L’Education morale à l’école. De l’éducation du citoyen à l’éducation internationale, choix de textes, notes, préface et postface de Constantin Xypas, Paris, Anthropos, 1997, 186 p.

 

 

26/09/2021

S’ouvrir à l’imprévu, accueillir l’inconnu

Promenade sous la terre, illustré par Emiri HAYASHI, Nathan, 2021, 10 p. 9€90

Illustrations en reliefs légers, des tirettes adaptées aux petits doigts, des couvertures aux tranches arrondies, des pages fortement cartonnées, un dessin fourmillant, avec des contours en enluminures brillantes. L’objet du livre : faire prendre conscience des animaux qui vivent sous les pieds du petit d’homme et de femme. L’enfant y découvre la taupe, bien sûr, les souris, le blaireau, les lapins, les fourmis, le renard. L’album privilégie les animaux et leurs petits, ce qui fait de la balade souterraine une promenade tendre.

 GLORIA Hélène, Doubles-croches et crochet du droit, illustrations Julie BOUVOT, Utopique, 2020, 48 p. 10€

Un jeune trompettiste nous raconte son enfance au Caire, sa rencontre avec une enfant Issa qui avait son âge, dix ans. Mais la petite fille se faisait passer pour un garçon afin de pratiquer la boxe, ce que le narrateur va découvrir, par hasard. Entre ainsi la question de la condition de la femme en Égypte. Le récit choisit un dénouement euphorique, dans sa volonté d’insuffler aux enfants un goût pour l’avenir et une attention toute particulière à l’imprévu.

 BOUXOM Sophie, Mon Livre à malaxer – Le chemin de lapin, Bayard, 2021, 2 p. 12€90

Voici un livre en tissu. L’enfant doit aider le héros, le petit lapin à rejoindre un tas de carottes. Il le fait en manipulant un galet de bois qui représente l’animal. Sur le tissu se dessine un labyrinthe, de-ci de-là, des fenêtres en acétate permettent de jouer à cache-cache avec le galet. L’enfant doit aider le petit lapin à rejoindre le potager et pour se frayer un chemin, il doit malaxer le tissu. C’est un livre-jeu qui plaît beaucoup aux tout petits.

Commission lisez jeunesse

 CHOUX Nathalie, Le chemin des animaux et leur repas, Tourbillon, 2021, 10 p. 13€90

Dès 1 an, l’enfant avec l’adulte fera son miel de ce livre sonore. Le sujet, la nourriture, est familier à l’enfant ; juste est-il transposé aux animaux domestiques ou sauvages, proches et lointains, donc. Par une touche l’enfant peut écouter l’énoncé de la quête de l’animal. Se mettant dans sa position, il peut alors choisir avec son doigt un des chemins qui va mener la bête à la pitance convoitée. Si c’est le bon chemin, un bruit est émis. On a donc un accompagnement du geste par le son en cas de pertinence du raisonnement.

De plus, l’ouvrage sert tout autant d’imagier puisque l’enfant doit scruter les images, identifier les figures des différents objets ou éléments naturels qui se trouvent au bout de chacun des chemins qui sont proposés par l’énigme. Il y a donc possibilité d’une recherche active de vocabulaire par le jeu du traçage avec le doigt. L’interaction entre la consigne orale et l’action à mener se double de l’identification visuelle des images simples stylisées aux couleurs vives. La lecture accompagnée par un adulte permet de donner toute son efficience à l’imagier ainsi traversé par les actions enfantines. Tourbillon signe là un livre sonore très pédagogique. Ph.G.

 Deneux Xavier, Les émotions, Milan, collection les imagiers gigognes, 2019, 16 p. 12€50

Voici un ouvrage très créatif qui s’adresse aux enfants à partir de 2 ans. La lecture doit en être accompagnée par l’adulte pour que l’enfant bénéficie de la puissance efficiente de l’album. Les émotions sont créées en creux et en relief. Le plein et le creux sont les vecteurs de l’accès aux émotions que l’adulte lecteur viendra à définir par des situations imaginaires, pour beaucoup animalières. Ce choix du pleine t du creux signifie aussi que c’est par le toucher que l’auteur veut faire aborder la thématique des émotions aux tout petits. Et c’est réussi. L’album enthousiasme. Les expérimentations avec des tout-petits de la commission lisez jeunesse le prouvent. Le prix peut paraître élevé, mais c’est un format carré confortable (180mmx180mm), les pages sont fortement cartonnées, ce que nécessitent par ailleurs les illustrations en relief ou creusées dans la page. Sont abordés dans l’ordre : la joie, la tristesse, le courage, la peur, le calme, la colère, l’ennui, la surprise. On peut lire en suivant l’ordre des pages mais on peut tout aussi bien feuilleter l’ouvrage en fonction des réalités de la vie de l’enfant. Ph.G.

 Zucchelli-Romer Claire, Les émotions au bout des doigts, Milan, 2019, 26 p ; 13€90

Câlin, chatouilles, colère, agacement, ordre, tristesse, joie, peur, ennui, énervement, sont les émotions traitées par ce petit ouvrage. L’enfant est invité à suivre des traits creusés dans les pages pendant que l’adulte prononce onomatopées ou des interjections. Le dessin –ils sont tous géométriques- figure l’émotion en lien avec la couleur de la double page qui le contient. Cette approche sensorielle des émotions peut ne pas convaincre, en revanche, ce qui convainc c’est le dialogue suscité par la composition du livre et qui, immanquablement, rapproche l’enfant et l’adulte par une complicité de jeu à partir du livre et avec le livre. Ph.G.

 

19/09/2021

De la vie quotidienne

GALLISSOT Romain, Le Numérique pas bête pour les 7 à 107 ans, illustrations Pascal LEMAITRE, Bayard jeunesse, 2021, 72 p. 14€90

Un ouvrage de grand format, solidement charpenté autour de 42 chapitres qui sont autant de questions actuelles et pratiques liées à l’usage du numérique. S’y ajoutent un index et un glossaire des plus utiles. Le niveau du discours est simple, les termes techniques sont explicités. Intelligemment, l’auteur replace le numérique contemporain dans son histoire et les inventions qui la traversent. Les protagonistes célèbres de Al Khwârizmi, Ada Lovelace à Edouard Snowden, Mark Zuckerberg, de Grace Hopper, Bill Gates Margaret Hamilton, Douglas Egelbart, etc., sont présentés. La question des mœurs bousculés par le numérique est traitée, le fonctionnement des ordinateurs est décortiqué de manière didactique, la question de l’intelligence des machines fait l’objet de plusieurs interventions, la robotique est analysée avec une présentation des fantasmes qu’elle suscite. Le côté fonctionnel des réseaux sociaux est détaillé, dont l’aspect économique qui est abordé. Fake news, réalité virtuelle, émojis, jeux vidéo, objets connectés font l’objet d’entrées explicatives en lien avec leur usage, ce qui intéresse au premier chef les jeunes lecteurs. La question de la pollution engendrée par l’usage du numérique très gourmand en énergie et terres rares est aussi présentée.

Voici donc un livre charpenté, instruit, qui propose une approche encyclopédique fonctionnelle avec didactisme. Les illustrations très fanzines de Pascal Lemaître apportent humour et légèreté qui aident le jeune lectorat. Le monde du Web est sinon décrypté -il y a toujours des questions laissées en suspens- du moins largement explicité, les comportements face au numérique sont analysés et commentés. C’est un livre qui a été dévoré par nombre des membres de la commission lisez jeunesse qui s’y sont retrouvés, y ont trouvé aussi des réponses à des interrogations sur les propos sociaux et adultes tenus sur le numérique.

La commission lisez Jeunesse et Ph.G.

 

MORO Marie Rose, Quand ça va. Quand ça va pas. Leur(s) famille(s) expliquée(s) aux enfants et aux parents, illustré par Laure MONLOUBOU, Glénat, 2021, 62 p.

Cet ouvrage est un énième livre sur la famille, un livre qui ne déroge pas à l’approche teintée de psychanalyse et socialement favorable à l’institution sociale qu’elle représente. Même dans les crises, la famille est un repère, nous explique-t-on au long du livre et, s’il lui arrive de se défaire, elle se reconstruit : « les familles ne sont pas un problème mais une solution ». La littérature destinée à la jeunesse n’interroge jamais l’institution familiale, sauf dans les contes et dans quelques rares fictions. Toutefois, il n’échappera pas aux lecteurs que le livre parle des familles, ce qui signifie qu’il va aborder les différentes configurations familiales y compris celles à familles multiples. De ce point de vue, et même s’il n’est pas critique sur la famille, Quand ça va… fait un pas vers l’objectivité qu’il serait une erreur de ne pas souligner.

Le livre de Moro commence par une définition large de la famille suivie d’un historique aussi passionnant que clair, pointant l’importance de la condition des femmes dans la redéfinition en cours de la famille. Les fonctions au sein de la famille sont précisément analysées dans les manières diverses de les exercer.

Le livre introduit les enfants et préadolescents -mais des adolescents peuvent consulter ce livre avec bénéfice- à des questions intéressantes comme par exemple : qu’est-ce que faire famille ?

Le livre est aussi ancré dans la réalité contemporaine et s’appuie sur de vraies interrogations d’enfants. Il aborde bien sûr la question de la conception etc.

Cet ouvrage est certes un livre documentaire, mais aussi un livre pratique. Son format d’album de BD facilite l’accès aux informations qui toutes visent à susciter la réflexion ou la discussion. Si le lecteur est un enfant, l’adulte pourra lire parfois avec lui tel ou tel chapitre ; Préadolescent ou adolescent, il le lira seul sans difficulté même si le propos est dense.

 

CODINA Conce, Memento MORI, illustrations d’Aurore PETIT, rouergue, 2021, 40 p. 15€

Conce Codina et Aurore Petit affrontent en direction des enfants un sujet difficile, mais pourtant inséparable du quotidien de la vie, celui de la mort. Couleurs en aplats, vives, dessins stylisés sur un fond de réalisme, multiplicité des détails répartis sur les pages ou doubles pages, l’ouvrage cherche à conserver l’attention du lecteur ou de la lectrice dès 6/7 ans jusqu’à 9/10 ans. L’autrice est partie de questions proches du langage enfantin et y répond. Chaque double page repose sur ce procédé avec des illustrations en commentaire de façon directe ou indirecte. Comment écrire à hauteur d’enfant sur ce sujet ? Conce Codina explore le registre de la simplicité sans s’interdire d’occuper le discours métaphorique. Dans ce dernier cas, Aurore Petit vient en renfort, très nettement afin de guider l’enfant dans l’interprétation. Le livre se finit, dans la logique de son propos, sur le mot « Vivre » car « on ne peut pas tuer la mort, on ne peut pas tuer la vie. Les individus meurent, mais la vie continue, car rien ne s’arrête vraiment. Comme dans la nature, tout se transforme ». Telle est l’écho, dans le texte de l’album, au titre Memento MORI qui signifie « souviens-toi que tu es mortel ». Les illustrations suivent ce travail d’écho puisque dans chacune d’elles, une ombre, un aplat noir, un détail sombre viennent signifier la mort au sein des vives couleurs.

Philippe Geneste

 

12/09/2021

L’espace du livre à la conquête du ciel

Mon Encyclopédie du ciel et de l’espace, Gallimard jeunesse, coll. Mes grandes découvertes, 2020, 136 p. 15€90

Un prix modique pour ce magnifique volume érudit et de composition éditoriale assurée. Les enfants de 6 à 9 ans, et seuls de 9 à 13 ans enrichiront leurs connaissances du ciel. Qu’est-ce que l’espace est le premier chapitre qui traite donc d’astronomie. L’exploration de l’espace mêle savamment les questions propres à l’exploration et des informations, parfois explicatives de certaines étoiles, de Mars, de la lune. Puis retour à l’astronomie avec un chapitre sur le système solaire, qui détaille les planètes selon les dernières connaissances, et un autre qui traite des comètes, des astéroïdes et des météorites. La commission lisez jeunesse s’est passionnée pour ce chapitre. Viennent ensuite l’univers et ses secrets avant un chapitre pratique d’observation du ciel. Mais même dans ces pages, la connaissance encyclopédique intervient au détour des conseils. Á la fin du livre, huit pages interrogent le lecteur ou la lectrice sur les connaissances rencontrées. Ajoutez à cela un glossaire et un index, une iconographie avenante, dense en informations mais aérée dans la mise en page et vous aurez un livre à offrir car Mon encyclopédie du ciel et de l’espace est à la fois un riche documentaire et un beau livre.

 

NICOT Fabrice, Pourquoi La Conquête spatiale ? Ricochet, 2021, 128 p. 12€

Cet ouvrage s’adresse aux préadolescents et adolescents. L’information y est précise, les explications nombreuses. Le livre se compose en neuf parties dont cinq chapitres thématiques : Les satellites relient le monde, Scruter la terre depuis l’espace, Le système solaire quelle aventure !, La guerre dans l’espace ?, Les innovations de la conquête spatiale. A ces chapitres s’ajoutent une introduction et une conclusion, un lexique d’une grande utilité et des pistes pour aller plus loin. L’ouvrage explique avec moult précisions et de manière claire. Pour accrocher le jeune lectorat, il relie les sujets aux préoccupations et mœurs contemporaines. Le jeune comprend alors que ces objets dont il se sert, ordinateurs, smartphones, nécessitent les techniques décrites. Il en apprend l’origine et en suit l’histoire. Le livre se fait alors livre d’économie ou de géopolitique. Il s’appuie sur le rôle des satellites pour l’étude de la Terre, du changement climatique etc., et pour introduire le jeune lectorat à des commentaires spécialisés bien qu’écrits sobrement. Atmosphère, effet de serre, deviennent des sujets limpides. Le système solaire est détaillé, mais en lien avec des découvertes toutes récentes et l’actualité astronomique comme la mission dans lesquelles est engagé l’astronaute Thomas Pesquet 

Mais il n’en reste pas à une scrupuleuse information et à des explications éclairantes. Le livre interroge aussi le rapport des hommes à l’espace. Il n’évite pas, par exemple, le sujet de la conquête spatiale qui recouvrirait une colonisation spatiale. C’est l’occasion de parler des fusées, de leur fonctionnement, de leur effet pollueur, mais aussi de la guerre dans l’espace. Là encore, la géopolitique s’invite. Le livre montre comment la neutralité de l’espace (l’espace appartient à tous) est remise en cause. Enfin, le livre regorge de ponts lancés avec la littérature et l’histoire. Les auteurs de science-fiction apparaissent, les scientifiques et ingénieurs sont présents… S’il nous parle de Mars, le livre revient sur la représentation historique des martiens.

Alors oui, Pourquoi La Conquête spatiale est une somme à prix correct. Une encyclopédie moderne de l’espace en connexion avec les problématiques contemporaines tant techniques, scientifiques qu’humaines et politiques. Il sera une référence pour les passionnés, mais sa lecture aisée l’ouvrira à tous les curieux et à toutes les curieuses. Un livre que tout centre de documentation, toute bibliothèque d’école ou de municipalité choisiront de se procurer.

 

YOSHINO Emiko, TAKAYAMA, Katsuhiho, L’Univers en manga, Bayard jeunesse, 2020, 157 p. 12€90

L’ouvrage commence comme un récit de science-fiction, avec Star Wars pour référence. Chaque événement fait l’objet d’une note de bas de page qui explique le pourquoi du phénomène narré. Pour les besoins du sujet, des extraterrestres sont introduits dans la narration, relançant l’exploration du héros et de l’héroïne. Certaines pages sont consacrées à un exposé informatif ou explicatif. Les inventions techniques des hommes pour observer l’univers sont aussi présentes et explicitées.

Là est l’originalité de la conception du livre : s’appuyer sur le besoin d’évasion des lecteurs et lectrices pour les documenter sur l’univers : « Le soleil un astre qui brûle » ; « la terre berceau de l’humanité », « Voyage vers la lune », explorations de diverses planètes du système solaire, « La naissance des astres », « Les trous noirs », « La voie lactée », « la naissance de l’univers », puis la fin du voyage avec la séparation d’avec l’ami extraterrestre, compagnons des explorations des deux héros. Les curieux et curieuses s’arrêteront sans nul doute sur ces pages exclusivement documentaires, d’autres suivront le voyage d’exploration comme on suit une aventure. Mais même ces derniers apprendront bien des choses au détour des notes. Dès 9 ans, certains enfants se régaleront mais le livre peut être proposé aux enfants de 12 à14 ans tant il est foisonnant de savoirs.

La commission lisez jeunesse

05/09/2021

Dans l’album des récits humains, deux aventures au gré du vent

FOMBELLE, Timothée de, Esther Andersen, illustré par Irène Bonacina, Gallimard jeunesse, 2021, 72 p. 24€90

Cet album de grand format italien est animé de bout en bout par une écriture poétique, avec des images qui se forment dans l’agencement des mots, dans le détournement de groupes verbaux communs qui viennent se fondre ensuite dans une illustration minimaliste d’Irène Bonacina, porteuse d’humour et de haute sensibilité. C’est à celle-ci qu’est dévolue la représentation de l’évolution des sentiments du jeune garçon.

Timothée de Fombelle choisit un de ces moments de l’enfance où le sujet fait l’épreuve de la liberté. Ici, le garçon part en vacances rejoindre son oncle Angelo, personnage solitaire, récupérateur de toutes choses, recycleur des objets délaissés, grand cuisinier de nouilles. Cet oncle, on ne l’approche que par les paroles directes insérées dans le récit de l’enfant qui raconte à la première personne. Dit autrement, cet oncle est une figure symbolique du récit puisqu’il est connu pour sa propension à raconter des histoires à son neveu. De ce personnage émane de la douceur, une volonté d’accueil splendide à l’égard du trouble de l’enfant. Il agit avec une discrétion, un tact où s’inscrit tout ce que l’humanité pourrait être. Quant au héros, il passe des vacances à sillonner la contrée avec son vélo jusqu’au jour où, s’enhardissant sur une route inconnue, il va découvrir la mer dont il ignorait jusqu’à présent l’existence, si près de la maison de l’oncle. Et, à la mer, comme une vision, il va rencontrer Esther Andersen, pour un conte d’amour tendre.

Les images d’Irène Bonacina développent en aquarelles le sentiment qui grandit dans l’âme des deux enfants. Le pouvoir de l’image est tel que le garçon ne dort plus, il est tel que les enfants vont construire -il n’y a pas d’autre mot- une nouvelle rencontre. La fin de l’été adviendra avec la sûre promesse de se retrouver aux vacances prochaines. Minuscule au milieu des larges pages, le texte procède d’un jeu typographique qui laisse en relief la survenance des silhouettes de l’héroïne et du héros. Celles-ci se fondent à leur tour dans le paysage. Et le paysage les attire, les englobe et les enfants s’y glissent, s’y déplacent, à la manière du sentiment amoureux qui les envahit.

Timothée de Fombelle et Irène Bonacina convoquent dans ce conte le thème du voyage, parce qu’il éloigne les convenances. Si l’oncle Angelo cristallise l’humour, c’est parce qu’il est faiseur d’histoires. Quant à l’amour naissant, il irradie progressivement l’album, parce que s’y accomplit au plus haut degré la socialisation des enfants. L’album caractérise ainsi la liberté : une conjugaison de ces trois thèmes, un exercice de l’attachement par la hardiesse d’aller vers l’inconnu. La bifurcation emporte le jeune garçon vers un rehaussement de ses représentations sur le fond des histoires de l’oncle, symboles de la nécessité première du récit pour faire sa vie.

 

BICKFORD-SMITH, Coralie, La Chanson de l’arbre, Gallimard jeunesse, 2021, 62 p. 15€

Dès la couverture au papier granuleux, couverture souple pour un album épais, la poésie s’invite.

Et puis, l’enfant ouvre le livre. La magnificence des illustrations le captive. Avant même toute entrée dans l’histoire, il entre dans les images, fouille du regard au cœur de la frondaison et des branchages d’un arbre rendu magique par le foisonnement des détails et des couleurs. On dirait que chaque double page est la parcelle d’une tenture représentant un arbre de vie, tout mysticisme mis part.

Puis l’enfant reprend le livre au début et commence à lire l’histoire, celle d’un oiseau rouge, un oiseau curieux, jaloux de sa liberté, intrépide par réflexion.

L’enfant s’identifie-t-il à l’oiseau ? Oui, sûrement, car cet oiseau parti du bas de l’arbre va, peu à peu, suivre un chemin ascendant, pour découvrir le monde intérieur du végétal mais aussi profiter des bienfaits de l’hospitalité du logeur branchu et feuillu. La tentation est forte de rester dans ce cocon, mais les saisons tournent et « il faut partir lui chantait le vent… ». L’oiseau ne veut pas laisser son ami et contemple la beauté du paysage vu du plus haut. Alors son chant s’élève, un chant qui dit que le cycle de la nature assure à l’arbre la compagnie de tout l’écosystème dont il est partie prenante. L’oiseau comprend que son aventure intérieure doit faire place à une autre aventure, au dehors, au gré du vent. Il est enfin prêt, son amitié avec l’arbre enracinée en son cœur, à rapporter plus tard le racontage de ses pérégrinations à l’ami amant des nuages.

Quant à l’identification de l’enfant avec l’oiseau rouge, elle est transmission d’un fait incontournable : chaque être vivant, chaque animal, dont les êtres humains, dépend de l’environnement auquel aussi il participe. La Chanson de l’arbre est à la fois un poème, une ode à la nature, et l’allégorie d’un enjeu immédiat de l’espèce humaine. Un beau livre, un livre généreux, foisonnant de couleurs, de traits et de sensibilité.

Philippe Geneste