Anachroniques

29/08/2021

Futur d’histoires proches : entre désir et désespoir

GUIOT Denis (dirigé par), Renaissances. Six histoires réinventent le monde, textes de Nadia COSTE, Florence HINCKEL, Christophe LAMBERT, Yves GREVET, Nathalie STRAGIER, Jérôme LEROY, Syros-Cité des sciences et industrie, 2021, 329 p. 14€95

Ce volume est un accompagnement à l’exposition Renaissances, qui a ouvert le 15 juin dernier, et se tiendra jusqu’au 22 mars 2022, à la Cité des sciences et de l’industrie. L’exposition rappelle la publication en 1972 du rapport du Club de Rome qui prévenait de la catastrophe écologique et humaine à venir si la croissance économique fondée sur le profit se poursuivait.

Cette exposition cherchait à s’ouvrir au jeune public et c’est par la littérature qu’elle a choisi de le faire. A partir du sujet de l’exposition à savoir la crise écologique avec sa cohorte d’inégalités sociales, pollution, épidémies, « dérèglement des écosystèmes vivants, changement climatique, surconsommation des ressources » etc., il a été proposé à six écrivains d’approfondir six thèmes : l’alimentation, la santé, l’éducation, l’énergie, la communication et le vivre ensemble. Les histoires, situées dans un futur proche, partent d’un monde qui s’est effondré et chaque auteur scrute un devenir imaginaire de l’humanité. L’ouvrage fait écho au Manifeste du collectif d’auteurs et autrices de science-fiction, Zanzibar (1) : l’espace des imaginaires pour « se rencontrer, penser et commencer à désincarcérer le futur ». Une des nouvelles d’ailleurs, La Fresque de Christophe Lambert s’inscrit directement dans cette perspective.

Un intérêt tout particulier du livre est qu’il propose des textes qui ont une portée politique qui déborde l’humanisme ambiant et somme toute hypocrisie pour se donner bonne conscience faisant florès aujourd’hui jusqu’au sommet de l’Etat. Meurtre dans la douceur, en particulier propose une variation littéraire d’un texte de Jean-Jacques Rousseau : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : “Ceci est à moi” et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : “Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne !” » (2). Jérôme Leroy embarque le lectorat au cœur d’une intrigue policière au sein d’une communauté communiste d’où la violence est bannie et où l’altruisme et le sentiment de solidarité intérieure aux êtres s’épanouissent, jusqu’au jour où…

Que ce soit cette nouvelle, La Ferme au chapeau vert de Françoise Hinckel, Cueilleurs de vent d’Yves Grevet, Solange à Paris de Nadia Coste, La Fin du monde de Nathalie Stragier, La Fresque de Jérôme Lambert, tous les récits abordent une ou plusieurs des questions que soulève Roland Leboucq, dans sa postface : « Sur quelles bases [les personnages] construisent-ils les moyens d’atteindre une situation soutenable et de garder une planète habitable ? Comment s’organise la vie collective ? Quelle place y tiennent les techniques ? Y a-t-il des fictions sur l’avenir planétaire qui n’annulent pas les chances d’un avenir meilleur ? ». Faire connaître ce livre au jeune lectorat c’est les inviter à cheminer dans leur réflexion, pour l’aujourd’hui de leur vie et pour celle, demain, de la vie de l’humanité.

Les jeunes pré-adolescents et adolescents trouveront dans ces histoires matière à interroger leur quotidien, et, pourquoi pas, pour jeter un autre regard sur la tyrannie de l’urgence, de l’immédiateté. Les nouvelles rassemblées montrent aussi combien le genre de la science-fiction évolue en regard du présent. On ne trouve pas, ici, de présentation positive du progrès, ni une fascination de la technique. A la science dure se substitue dans ce recueil le recours aux sciences humaines, peut-être senties mieux aptes à susciter la réflexion chez les jeunes lecteurs et lectrices. Souhaitons que le choix d’avenir au centre de la nouvelle de Nathalie Stragier puisse effectivement subsister dans les années qui viennent : le choix de la civilisation par le progrès humain et social contre le choix de la barbarie par le progrès industriel et l’aveuglement techno-scientifique.

Philippe Geneste

(1) clin d’œil au roman de John Brunner Tous à Zanzibar. - (2) Rousseau, Jean-Jacques, Discours sur les fondements et ‘origine de l’inégalité parmi les hommes (1755).

22/08/2021

La vie, le sport, au révélateur des couleurs

HASSAN, Yaël, Poing levé, le muscadier, 2021, 169 p. 13€50

La collection rester vivant s’enrichit d’un nouveau titre du plus haut intérêt. Une composition particulièrement travaillée donne toute sa force littéraire au roman. Chaque chapitre porte pour titre une date (on passe ainsi du 20 mai 2020 au 22 juin 2020) et un résumé sommaire d’un titre du journal télévisé de France 2. Cette chronologie croise les émeutes provoquées par la mort à Minneapolis (USA) de George Floyd asphyxié sous le poids du policier Derek Chavin et les manifestations en France pour dénoncer la mort d’Adama Traoré. Le point commun : violences policières et racisme.

A ce dispositif chronologique se subordonne des extraits de l’autobiographie de Tommie Smith telle que lue et rapportée par deux adolescents qui la consultent pour un exposé de français. Les extraits mènent de la ségrégation raciale en vigueur aux USA dans les années 1950/1960 jusqu’aux Jeux Olympiques de Mexico où Tommie Smith remporta une médaille d’or et monta sur le podium comme son ami John Carlos arrivé troisième, en chaussettes noire et arborant un poing levé ganté de noir alors que résonnait l’hymne américain. Cette protestation contre le racisme de la plus grande puissance du monde coûta cher à ses auteurs, comme d’ailleurs à l’australien Peter Norman qui portait le badge de l’OPHR (Olympic Project for Human Right initié par Harry Edwards et Tommie Smith) en soutien.

L’évocation de la vie de Tommie Smith est motivée par le travail scolaire mentionné alors que les élèves et leur professeur vivent sous le régime du confinement.

Ces trois strates narratives, -la première relevant du sommaire, la seconde du récit biographique, la troisième de la narration mettant en cause les relations entre des adolescents et préadolescents, une narration mêlant le genre romanesque à la communication de SMS et à l’écriture saisie sur le net- convergent jusqu’à se fondre donnant unité à la scène finale du roman.

Comme souvent en littérature de jeunesse, le récit historique est l’occasion d’un récit d’apprentissage, sauf qu’ici, de par la composition, celui-ci n’efface pas les données historiques sur le mouvement de libération des noirs américains. Junior, le jeune héros noir, va se politiser au cours de l’histoire et de l’avancée de son exposé. L’auteur tisse sur ce fil une histoire d’amour adolescente, qui elle aussi vient alimenter la thématique du racisme et de la lutte antiraciste. Ainsi, tout en se coulant dans le récit pour la jeunesse, l’auteur apporte une argumentation instruite qui donne étoffe à l’histoire autant qu’elle suscite réflexions : Tommie Smith, George Floyd, Adama Traoré, même combat ?

 

LAM Kei, Les saveurs du béton, Steinkis, 2021, 215 p. 20€

L’autrice de Banana Girl (Steinkis, 2017) poursuit son autobiographie d’une jeune immigrée venant de Chine avec ses parents. On la suit, pré-adolescente, s’installant en banlieue parisienne, dans une cité d’immeubles. C’est l’occasion d’instruire le jeune lectorat sur l’urbanisme, la ghettoïsation des populations selon les critères de richesse et de pays d’origine. Grâce aux dessins, on rentre dans ces lieux à bien des égards clos sur eux-mêmes, la narration y déjoue certains stéréotypes sociaux et le récit personnel fait ressentir le poids d’un racisme ordinaire.

La vie de famille est l’occasion de revenir sur les stéréotypes de la répartition des tâches entre mari et femme. Comme tout est vu à travers le regard de la préadolescente, il se dégage de l’ouvrage une grande fraîcheur : fraîcheur de ton, fraîcheur des thèmes. Profondément social, ce roman graphique destiné spécialement à la jeunesse, évite toutes les chausse-trapes du récit à thèse. Aucune lourdeur ici, alors que la découverte de l’immigration chinoise n’est pas chose courante en littérature de jeunesse, voire en littérature tout court.

Philippe Geneste

15/08/2021

La comptine, un jeu d’enfant…

DENEUX Xavier, Une Poule sur un mur, Milan, 2020, 10 p. 9€9o

La comptine présente l’intérêt d’un texte simple, à la puissance créative contenue dans le procédé de mise en texte. Lisons l’album :

On entre dans une comptine en vers heptasyllabiques (sauf un octosyllabe, changé du texte original, on ne sait pourquoi), avec assonances et allitérations pour marquer le rythme. L’amusement avec les sons, avec le souffle des mots, s’entremêle au choix rare de l’impair, comme pour souligner l’incongruité de la situation. Le chant est traversé d’humour, avec la répétition pour vecteur principal. C’est la répétition qui gouverne aussi le rapport de l’image au texte.

Á la formulette chantonnée s’adjoint un plaisir tactile offert à l’enfant par les pages cartonnées en relief. On suit la petite poule dans ses péripéties un peu ubuesques, dessinée à la manière d’un poussin à crête ; l’enfant accroche les pages, suit du doigt l’animal, soit en relief soit en creux. La lecture est sensorielle, auditive, visuelle, tactile. L’auteur use de l’aplat de couleurs vives mais pas criantes. Le matériau de fabrication de l’ouvrage est doux ; le livre est solide, réellement fait pour être manipulé sans risque par l’enfant.

On est toujours frappé de voir combien les enfants suivent le fil narratif quasi non-sensique de la comptine, ce qui laisse bien supposer que l’imaginaire enfantin procède, grâce à l’interaction avec l’autre, ici l’adulte, selon un schème du récit sous-jacent au langage et à l’agencement des mots dans une phrase, et ce quelle que soit la langue en cours d’acquisition. 

Une Poule sur un mur présente cette particularité que la chute finale n’en est pas une. Elle appelle plutôt la continuation de la même comptine par répétition simple ; un jeu d’enfant…

 

SANCHIS Lisa, Un Petit Cochon pendu au plafond, Tourbillon, 2020, 2p. 16€

La célèbre comptine est écrite sur un livre en tissu illustré. Le matériau permet de manipuler le livre, de rendre sensible le rythme, tout en jouant avec l’enfant en le poussant, par répétition et induction, à mémoriser la comptine. Un côté du livre tissu est un cochon rose très doux ; l’autre côté comporte le texte et les images avec des flaps, du papier crissant, des cordelettes qui annoncent des surprises, un élément sonore.

Permettons-nous de souligner l’importance pour l’enfant de s’approprier la comptine sans que l’adulte ne montre qu’il la connaît. L’enfant doit faire de la comptine son affaire, car au cours des âges, elle est devenue une affaire d’enfants. Il est donc essentiel de solliciter l’enfant pour qu’il dise la comptine, pour qu’il la scande. Tout ce qui ressemblerait à un rituel de langage serait le bienvenu car ce serait valoriser l’intériorisation par l’enfant d’un genre de discours nouveau, qui viendrait enrichir ceux déjà construits par lui.

L’enfant, alors, use de la comptine comme d’un élément de son monde. Autrement dit, il intègre à son monde le genre de la formulette. Or, la formulette est une invitation à jouer avec le langage. Ce qu’il s’approprie ici peut demain devenir un schème discursif qu’il appliquera à l’expression de ses actes ou en accompagnement de ses actes. Le support en tissu amplifie la dimension fantaisiste de la formulette et de la diction, la matérialise grâce à la manipulation. En attendant de jouer avec ses camarades à partir d’une formulette, l’enfant s’en imprègne dans son rapport à l’adulte et par l’interaction au livre. Cette dernière est, elle-même, une propédeutique à la lecture des livres futurs, une première phase concrète, matérielle d’introduction au livre.

Philippe Geneste

08/08/2021

L'humanité dans l'aveuglement de sa chute

CUENCA Catherine, La Petite Fleur d’Hiroshima, oskar, 2020, 108 p. 10€95

« Le ciel est d’un bleu aussi pur que mes pensées (…)

Un avion vient d’apparaître (…)

Il se déplace lentement au-dessus de la ville, tel un oiseau majestueux.

(…) Au fond, ce n’est peut-être qu’une vision ».

Voici un excellent roman historique, à structure polyphonique et qui suit une trame chronologique : les 10 jours qui mènent à Hiroshima. Les narrateurs sont : un soldat américain d’origine japonaise, engagé en Birmanie dans le 442e Regimental Combat Team - bataillon mis sur pied en 1943, composé principalement de nippo-américains. Il échange une correspondance avec son frère tandis qu’une enfant d’Hiroshima le fait avec son frère kamikaze ; un narrateur omniscient, voix des épilogues dont deux uchroniques, raconte surtout la vie du 442e RCT. La seule faiblesse du livre est dans la discordance entre la composition alternant les points de vue et un style uniforme qui n’arrive pas à incarner la polyphonie structurante du récit.

L’entrecroisement des récits épistolaires permettent de décrire la condition des Nisei, nom par lequel sont désignés les enfants de la première génération d’immigrés japonais aux USA. Ils sont soumis à la défiance xénophobe entretenue par le pouvoir US, peu après l’attaque de Pearl Harbor (7/12/1941) par les troupes japonaises. Ils furent alors disséminés et parqués dans des camps en février 1942 et durent abandonner sur place leurs biens et maisons.

On suit ainsi à la fois la vie confinée des Nisei en Amérique, les missions données au 442e RCT, et la vie à Hiroshima avec la préparation des civils pour la défense de la ville. Les deux épilogues uchroniques permettent de rappeler les conditions géopolitiques qui menèrent à la barbarie du largage de la bombe atomique sur Hiroshima le 6 août 1945 et sur Nagasaki le 9 août 1945, à la destruction de 70% des bâtiments sur 12 km2, à la mort de 140 000 victimes, à l’insupportable condition des hibakusha (survivants du bombardement).

En cent huit pages, Catherine Cuenca offre un roman rigoureux et prenant, informatif mais non didactique. De plus, La Petite Fleur d’Hiroshima met à plat l’engrenage mortifère qu’engendre « l’esprit de destruction » qui s’empare des hommes et qui gouverne toujours les relations nationales et internationales. Le roman ouvre ainsi au jeune lectorat un riche horizon d’interrogations et la problématique du pacifisme et de l’abolition de l’arme atomique.

Philippe Geneste

01/08/2021

Le livre pour savoir comment faire

DÜRR Morten, Comme un murmure, dessins Sofie Louise DAM, traduit du danois par Catherine Renaud, Jungle, 2021, 80 p. 13€95

Ce livre venu du Danemark, écrit par un journaliste et auteur de livre de jeunesse suédois, possède une dimension internationale sur le sujet de la maltraitance et de l’aide à l’enfance. Il s’appuie, pour la France, sur la Convention Nationale des Associations de Protection de l’Enfant. L’ouvrage raconte le jeu des murmures et met en situation une enfant confrontée à la confession d’une de ses camarades qui lui dit être battue. Les dessins de Sofie Louise Dam privilégient les scènes de dialogue. Plans moyens et plans rapprochés dominent. Le récit conte le comportement de l’enfant battue et les atermoiements de sa copine pour rapporter aux adultes sa connaissance de la situation.

C’est un livre pratique parce que dessins et textes incitent le lectorat à se demander ce qu’il ferait. Mais c’est aussi un récit dialogué, une fiction, qui se laisse lire comme un roman graphique. C’est un livre dont la présence s’impose dans tous les centres de documentation et d’information ainsi que dans les rayons jeunesse des bibliothèques et médiathèques.

 Mes Premiers jeux de société, Tourbillon, 2021, 8 p. 14€95

L’ouvrage aux pages solides propose quatre plateaux de jeux de société : un jeu de l’oie dans la savane, un jeu type échelle et serpent sous l’océan, un jeu de course avec des dinosaures, un jeu pour sauver un paresseux. Les deux premiers sont classiques, les deux derniers sont originaux. Chaque jeu se joue de 2 à 6 joueurs et un seul à deux joueurs exclusivement. La règle pour jouer est inscrite sur chaque plateau correspondant. Un dé de couleurs, un dé de chiffres et six pions sont fournis.

Cette création emporte une dimension instructive. Le jeu de l’oie fait apprendre au petit enfant les noms des animaux de la savane ; le jeu de la course le familiarise avec les noms des dinosaures ; et bien sûr, il apprend à identifier les chiffres sur un dé comme le nom des couleurs sur l’autre.

Pratique, enfin, le format carré (17,5 x 17,5) est idéal pour emporter ce livre jeux de société en voyage, pour jouer dans la voiture, dans le train…. Une belle création pratique des éditions Tourbillon.

 CARBONE, LOUESLATI Chadia, SOTO Axelle, Maths 6e c’est facile en BD, Nathan, 2021, 96 p. 11€90

En treize BD sont mises en scène plusieurs notions mathématique du programme de sixième. Á chaque BD, s’ajoute, toujours illustré et dessiné, un rappel pour retenir ce qui a été mis en scène. Enfin, des jeux permettent de mettre en application les connaissances acquises. Bref, un ouvrage parascolaire « conforme aux programmes ».

commission lisezjeunesse

25/07/2021

Le conte happé par la vie contemporaine ou Les fées sont-elles les sages-femmes du rêve ?

AYMEN Gaël, La Belle au bois dormant, illustrations par Sébastien Pelon, Nathan, 2020, 32 p ; 19€95

Une princesse qui s’ennuie, succombe à la curiosité un soir ténébreux et se retrouve endormie pour cent années. Elle a 15 ans. C’est « une femme » nous dit le conte actualisé de Gaël Aymen (une « bonne femme » disait le conte de Perrault). Les menstrues signent l’entrée dans l’âge adulte, si on ne surinterprète pas.

Cent ans plus tard, un prince, qui pour repousser l’ennui, parcourt la campagne et trouve un château, enfoui dans une épaisse forêt, avec, endormie avec en son écrin, une princesse dont il tombe immédiatement amoureux. Le travail éditorial, avec ses dentelles de papier découpé, donnent relief aux illustrations pour imiter la luxuriance de la nature au fond de laquelle se trouve la naissance de l’amour.

La belle à la vêture surannée ouvre les yeux : « comme tu t’es fait attendre ». Alors le prince lui répond : « Comme je t’ai attendue ». Et ils partent ensemble, « rayonnant d’un amour dont seuls encore les contes, et peut-être les fées, ont gardé le secret ». Le « sommeil enchanté » (thème récurrent de contes populaires (1)) est aussi bien le rêve éveillé de la littérature orale de la tradition populaire dont les contes sont un des fleurons : « Tout conte est une sorte de rêve sorti spontanément de l’inconscient, qui, sous une forme symbolique, nous raconte une histoire chargée de sens » (2). L’enfant reçoit, dès sa naissance, de la part des fées, figures maternelles et sages-femmes du royaume, en quelque sorte, bénédiction et malédiction. Elle fera avec, compensant en rêve, dans son sommeil, le malheur contracté lorsqu’elle se pique avec le fuseau maudit de la mauvaise fée. Le conte invite à lire un refus de grandir mais surtout, il va décrire les bienfaits de l’attente. L’attente suspend le temps comme le montrent plusieurs images ; et c’est la rencontre qui relance le flux de la vie. C’est une lecture, mais il y en a une autre, si on se concentre sur la figure des parents : le conte interroge leur capacité à protéger leurs enfants. La complexité interprétative du conte fait mentir le chroniqueur du Mercure Galant de 1697 qui parlait de ces contes « dont [l]a morale est très claire » (3)

Bercé par le style appuyé sur une quasi versification, cet album est une invitation à rentrer dans l’univers de la fantaisie. Les dessins et couleurs à l’ordinateur peinent à rendre la chaleur fiévreuse des événements, mais ils sont, avec bonheur, rehaussés par un jeu de doubles pages et de caches, de papiers découpés épousant les dessins. Dès cinq ans, les enfants aimeront jouer avec ces reliefs des pages, à condition qu’on leur lise le conte. Mais ce dernier sera lu avec délice par les premiers lecteurs -là, aussi, un accompagnement initial est de mise.

Gaël Aymen signale sa dette envers la version de Madame d’Aulnoy ; il a emprunté au conte de Perrault -qui porte le même titre-, mais il s’est inspiré aussi de celui des frères Grimm, « Rose d’épine », dont il reprend la brièveté et la cohérence interne bien plus puissante que la version de Perrault. Le récit est limpide, facile d’accès grâce à ce choix. Il est aussi très suggestif. L’auteur joue de variantes moins connues et souvent inconnues des enfants. Ainsi, le prince n’arrache pas la princesse au sommeil, mais assiste à son réveil. Donc, s’il y a emprunt, c’est pour une nouvelle création par un travail de réécriture. Ainsi va le conte, tiré du trésor populaire, il se poursuit happé par la vie contemporaine.

Philippe Geneste

(1) voir Saintyves, Pierre, Les Contes de Perrault et les récits parallèles, En Marge de La Légende dorée. Songes, miracles et survivances ; Les Reliques et les images légendaires, édition établie par Francis Lacassin, Paris, Robert Laffont, 1987, 1192 p. _ (2) Franz, Marie-Louise von, La Femme dans les contes de fées, traduit par Francine Saint René Taillandier, Paris, Albin Michel, 2002, 299 p. - p24 _ (3) cité par Soriano, Marc, Les Contes de Perrault, culture savante et traditions populaires, édition revue et corrigée, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1996, 525 p. – p.26

 

Delacroix Sibylle, Les Trois Ours chez Boucle d’or, Bayard, 32 p. 12€90

Voici une nouvelle réécriture d’un conte traditionnel, à la faveur de la transposition du conte initial de Boucle d’or, du genre du conte au genre de l’album. Ce n’est pas Boucle d’or qui découvre la maison des trois ours, mais les trois ours qui découvrent la demeure de Boucle d’or. Petit ours y met un bazar fantastique et d’autant plus impressionnant que le format de l’ouvrage est imposant. C’est que la cohabitation entre l’espèce des ours et l’espèce humaine n’est pas chose aisée. Les ours, effectivement, même humanisés comme ceux des contes de fée ne sont pas habitués à des intérieurs en ordre et proprets…. Bref, un album hilarant, plaisant, agréable et que les petits dévorent…. Quant à Boule d’or, il lui faut expliquer ce qui s’est passé à ses parents de retour…

La commission lisezjeunesse

18/07/2021

Attente et sensibilité enfantine

BRAMI Maïa, L’Attente, illustrations Clémence POLLET, HongFei, 2021, 34 p. 17€

Voici un livre à contre-courant de l’époque contemporaine, un livre qui en appelle à la lenteur, à l’observation par le comportement de l’attente qui donne son titre à cet album de format italien. Les couleurs fluos, le dessin à l’ordinateur, nous plongent au cœur d’une forêt de Nouvelle Guinée. Un explorateur naturaliste recherche un oiseau du paradis, pas l’espèce connue par sa longue traîne qui éblouit, mais celui au plumage noir qui, lors de la parade nuptiale déploie les plumes de son poitrail laissant apparaître trois taches d’un bleu intense. L’album conte l’attente de l’instant de ce spectacle rare et stupéfiant. Il conte aussi l’effort nécessaire à l’explorateur pour se rendre sur le lieu. Le lecteur l’accompagne. Comprendre le monde nécessite de le percevoir et pour le percevoir, se mettre à sa disposition, pour déjà appréhender l’objet de l’attente. Ensuite seulement l’explorateur s’appliquera à regarder l’oiseau favorisant chez les lecteurs l’évocation imaginaire de l’univers impressionnant de la nature.

La lecture endosse alors des valeurs nouvelles. D’une part, elle vient favoriser explicitement la concentration. Celle-ci est le véritable sujet du livre, seul moteur réel de l’intrigue suscitée par la situation. D’autre part, elle interroge le lectorat sur la notion d’intérêt loin du j’aime / je n’aime pas (la tyrannie des « like » des réseaux sociaux) et donc favorise le raisonnement. De plus, elle oblige le jeune lecteur ou la jeune lectrice suivant l’explorateur à revenir sur l’objet de sa quête. Elle l’oblige donc à identifier la fixation sur un but comme une modalité centrale de réussir à voir l’oiseau de paradis, de pouvoir l’observer, le percevoir.

L’album est à contre-courant, parce qu’il fait de la stabilité de l’intérêt la condition de l’accès à la connaissance, à la satisfaction tant affective qu’intellectuelle. L’album est à contre-courant, parce qu’il va à l’encontre de l’éloge contemporain de la dispersion. Contre la boulimie de distractions (règne de la quantité), l’album invite à la centration sur l’intérêt (règne du qualitatif). Comment ne pas conseiller à le procurer à tous les enfants, ceux à qui on le lira, ceux qui, seuls et seules le liront ?

 

RASCAL, Cassandre, illustrations de Claude K. DUBOIS, éditions d2eux, 2021, 32 p. 13€

Il s’agit de la réédition (première édition à l’école des loisirs) d’un album subtilement écrit, entre tendresse et sagesse de la relation humaine. Le thème en est l’amitié mais aussi la propriété : Marie-Paule va-t-elle donner à Cassandre, sa « meilleure amie », son doudou ? Cassandre est riche, Marie-Paule est pauvre ; Cassandre propose d’échanger une quantité de ses jouets contre le poupon doudou de Marie-Paule ; mais ce dernier est le compagnon de joie et de tristesse, le confident et le conseiller de Marie-Paule.

L’album suit les tergiversations de l’enfant. Les illustrations de Claude K. Dubois, aux effets aquarellés pour les paysages, aux traits crayonnés pour le dessin des personnages, le tout avec des couleurs mates et rêveuses, accompagne merveilleusement la délibération intérieure. De plus, c’est l’illustration qui donne structure temporelle au récit, en le figurant entre le matin légèrement brumeux et le coucher de soleil qu’offre la dernière double page sans texte.

Le travail de l’illustration et celui de l’écriture se conjuguent dans la même recherche de l’émotion, dans la même rigueur à ne pas sortir du sensible enfantin.

Philippe Geneste

11/07/2021

Paroles de « Papoule »

Les deux romans présentés ici, Les filles ne mentent pas si haut d’habitude de Butaud Alice et L’âge du fond des verres de Claire Castillon offrent par la finesse de leur écriture, par leur sensibilité, leur fantaisie, leur humour, un vrai plaisir de lecture pour les jeunes lectrices, jeunes lecteurs de 10-11 ans, et aussi pour les adultes ainsi émus, attendris – malgré la noirceur des thèmes évoqués : solitude, harcèlement, familles décomposées.

BUTAUD Alice, Les filles ne montent pas si haut d’habitude, illustrations Ravard François, édition Gallimard Jeunesse, 2021, 175 pages, 12€

Le père de Timoti, jeune héros de ce roman, ne répond jamais aux questions de son enfant, ou du moins aux questions personnelles : pourquoi cette tristesse qui obscurcit même les murs de leur maison, pourquoi ils vivent là, esseulés tous les deux, sans même la douceur du souvenir de celle que l’enfant n’a jamais connue ? C’est vrai que Timoti est un enfant, âgé d’environ onze ans, qui a subi nombre de moqueries, de graves humiliations à l’école, provoquant ce que l’on nomme une Phobie scolaire. Il reste donc chez lui, où malgré son cœur bien lourd, son père est devenu son professeur, l’entourant d’une tendresse si grande que Timoti l’a surnommé « Papoule » - diminutif de papa poule.

C’est maintenant l’aube de l’été. Devant les yeux de Timoti, à son éveil, une poupée toute jolie, tout sourire, s’est comme installée. Lui qui n’a jamais de visite, dans sa chambre haut perchée, est bien intrigué : qui a bien pu monter, si ce n’est par l’arbre centenaire, énorme, un séquoia, et franchir sa fenêtre pour déposer la poupée ? Qui donc l’a fait, et pourquoi ? Questions auxquelles très vite Timoti trouve réponse lors de la visite d’une jeune inconnue, Diane, une fille de son âge, qui vient troubler la quiétude passive du garçon, son quotidien plein d’ennui, sa solitude.

Mais quelle mouche a piqué Diane, la sauvageonne, pour venir ainsi bousculer le doux, le timide Timoti ? Pourquoi l’incite -t-elle a franchir la fenêtre de sa chambre pour partir tous deux à l’aventure, dès la nuit tombée ?

Mais Diane, la sauvageonne et Timoti, le timide, sont-ils si différents ? Par quels chemins tortueux vont-ils s’échapper, à quels dangers torturés vont-ils survivre, pour quelles rencontres étranges vont-ils s’émerveiller ? Au terme de leur quête, à la fin de l’histoire, qui rendra le sourire au gentil Papoule et mettra un baume sur son chagrin ?

Il faut lire ce roman, doté de l’écriture sensible de l’auteure, Alice Butaud, roman que les illustrations de François Ravard habillent de poésie et de gaité.

 

CASTILLON Claire, L’âge du fond des verres, Gallimard jeunesse, 2021, 169 p. 12€

Le pire tourment de Guilène, ce n’est pas de s’appeler Guilène, même si ce prénom lui semble bien désuet, un tantinet vieillot, à côté de ceux, très exotiques, de ses camarades de classe. En ce début d’année scolaire, son pire tourment ce n’est pas d’avoir tout à fait onze ans, d’être perdue dans son collège, car ignorante des codes de la sixième : sa nouvelle meilleure amie, sa compagne de classe, Cléa, en détient les clés ; ce n’est pas non plus d’être le souffre-douleur de son professeur de mathématiques, car tous les élèves détestent cette tortionnaire qui, nous dit Guilène, « ne respecte pas notre jeunesse ».

Le pire tourment de Guilène, ce n’est pas que le jour même de l’anniversaire de Clément, son père, un des leaders de sa classe, nommé Aron, et se prétendant son futur amoureux, a projeté une fête chez les parents de la jeune fille : avec leur grande générosité, même si leur appartement n’offre pas de grands espaces, et malgré l’anniversaire, ces derniers se réjouissent de recevoir, en cette occasion, toute la classe, ce qu’aucune autre famille n’avait accepté.

Le tourment de Guilène, c’est que Clément va fêter ses 71 ans qu’il porte sans coquetterie, et que sa mère Chantal, la gentillesse même, n’a pas la beauté qui s’accorde avec les canons de la mode. Le tourment de Guilène, le pire, c’est qu’après la fête où ils furent si bien accueillis, et malgré les débordements de certains - vacarme, saccages -, nombre de ses camarades vont les critiquer, se moquer d’eux.

Il faudra du temps, et beaucoup de peine, pour que Guilène s’affranchissent des diktats du groupe, fasse fi des préjugés qu’imposent la mode, le jeunisme, et qui provoquent rejet et mépris pour ceux qui choisissent une autre voie.

Il lui a fallu forger une belle force de caractère, qu’elle a puisée aussi par la présence de ses parents, leurs soirées riches de discussions sans mensonge ni colère. Chantal, sa mère, avec ses réflexions et sa douceur ; Clément, papa poule lui aussi, qui sait trouver des messages d’amour dans un camembert, tout comme enseigner à un ami maladroit comment se comporter avec une dame, ont construit, mine de rien, un havre qui permet d’autres échappées, un nid où il fait bon s’épanouir.

Une fois de plus, comme elle le fit pour son roman bouleversant River, que nous recommandons toujours, Claire Castillon réussit, par son écriture subtile, à nous émouvoir, à nous attacher aux méandres des émotions de ses héroïnes. Elle nous offre, avec L’âge du fond des verres, des pages de grande sensibilité et d’irrésistible drôlerie.

Á lire dès la classe de sixième, absolument.

Annie Mas

04/07/2021

Du droit à trouver refuge

BETAUCOURT, Xavier, Seidou en quête d’asile, dessins Virginie VIDAL, Steinkis, 2021, 128 p. 18€

Cette bande dessinée est autant une enquête sur le parcours vers l’obtention du statut de réfugié politique que l’histoire vraie d’un personnage qui, fuyant les persécutions de son pays, est en quête de l’asile politique en France. Seidou est un agent commercial de 33 ans qui vit à Conakry, en Guinée, pays d’Afrique de l’ouest. Après les élections présidentielles de 2015, le pouvoir s’en est pris aux Peuls et a réprimé dans le sang les opposants. Seidou, sentant sa vie était en danger, a rejoint la cohorte des candidats à la migration humaine d’un monde déchiré par les guerres, les dictatures économiques du profit et leurs bras droits politiques.

On apprend tout cela grâce à des retours en arrière qui émaillent le récit de voyage au présent, Seidou racontant son histoire avec d’autres compagnons d’infortune. Comme à son habitude, Xavier Bétaucourt expose clairement les situations dans un scénario à la composition rigoureuse et qui s’efface sous le souffle de la narration graphique principalement en gris et blanc de Virginie Vidal. Les dessins épousent le monde froid des bâtiments administratifs de l’immigration, avec la recherche d’une sobriété qui colle mieux à un récit factuel, réservant les couleurs mates et sombres pour le récit du voyage qui part de Guinée, passe par le Sub-Sahel, le Biger, le Sahara, la Libye, la Méditerranée, la Sicile, l’Italie puis la marche vers la frontière française, non loin de Briançon. Là, la population s’est organisée pour sauver ces infortunés qui empruntent des voies de montagne au risque du froid, de la neige, de la faim et de l’épuisement, sans compter la menace incessante des contrôles policiers. C’est l’itinéraire de quelques 10 000 migrants, à majorité guinéens, que Seidou effectue. La bande dessinée permet de rendre compte du point de vue de l’humaine expérience d’une réalité que le pouvoir aimerait restreindre au point de vue de pure administration des flux.

Rien que pour ce récit, la bande dessinée est déjà une œuvre essentielle pour comprendre notre monde. Mais à cette épopée tragique Seidou en quête d’asile décrit de manière instruite, un trait constant des œuvres de Xavier Bétaucourt, ce qu’il est convenu d’appeler les démarches pour la demande d’asile en France. Le lectorat découvre alors le rôle des associations d’aide aux immigrés dans leurs spécificités pour plusieurs d’entre elles, les conditions réelles de gîte, le travail en clandestin, les opportunités apprises par le bouche à oreille et celles reposant sur des interstices du droit, le rôle de l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), le passage devant la CNDA(Cours Nationale du Droit d’Asile)

Seidou est aussi une leçon sur la vie, non pas une morale mais une incitation à la réflexion : « Moi, je suis passé par Turin, Nice, Paris, la Belgique, le Luxembourg… mais c’est pas vraiment nous qui décidons où on va. Ça dépend de ceux que tu croises sur ton chemin… » (p.100).

 

L’HERMENIER – DUPRE, Le Faucon déniché, d’après le roman de Jean-Côme Noguès, Jungle – Nathan, 2021, 56 p. 14€95

L’Hermenier est un intelligent adaptateur de classiques de la littérature en bande dessinée. Sa relecture du désormais grand classique de Jean-Côme Noguès (1934-) en fait, une nouvelle fois la démonstration. Le roman date de 1972 et s’inscrit dans la veine du roman historique. Le héros en est un enfant de « manants » qui déniche un faucon et l’adopte avec la volonté de le soustraire au fauconnier du château qui les capture pour les dresser à tuer. Ainsi, à la lutte entre le seigneur et le peuple se superpose une thématique de la lutte entre une conception pacifique de l’existence requérant une harmonie entre humanité et monde animal d’un côté et de l’autre une conception oppressive de lutte pour la vie. En filigrane est la question du droit médiéval de la chasse, sans l’évocation de laquelle la thématique des privilèges serait peu documentée.

Centrée sur la relation de l’enfant au faucon, et donc par le détour d’un récit animalier, Jean-Côme Noguès introduit le jeune lectorat à une réflexion moins historique que contemporaine sur la réalité des relations sociales. La fin tragique du faucon, au moment où un dénouement heureux se dessinait, renvoie le jeune lectorat à la réflexion sur l’injustice et la condition difficile de vie des paysans et serfs.

L’Hermenier a bien sûr privilégié le récit animalier, mais le travail graphique de Dupré assure la contextualisation historique. Une très belle réussite des éditions Jungle-Nathan.

Philippe Geneste

 

27/06/2021

« l’ombre meurt sous les trouées »

VOSSOT Olivier, L’écart qui existe, Bruxelles, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2020, 86 p. 14€

Voici le dernier ouvrage publié par les éditions sous l'égide de Jean-Louis Massot. Ces éditions, au catalogue si riche, poursuivront leur route sous d'autres auspices. Hasard objectif, c’est à interroger le rapport à la mort que nous invite L’écart qui existe. Adolescents et jeunes adultes y puiseront réflexions et sensibilités.

La vie est-elle dans l’écart que construit l’expérience entre ce qui advient et l’action ou réaction du sujet ? Quand un être cher meurt, le grand-père, ici, l’écart entre la mort et la vie, entre la nuit et le jour sépare-t-il les êtres ou bien est-il un espace de tissage renouvelé d’une relation ? On comprend pourquoi la thématique de la fenêtre est si prégnante. La fenêtre n’existe que par le sujet qui l’ouvre ou la ferme, la fenêtre n’est rien en elle-même sinon un obstacle autant qu’une ouverture. La fenêtre questionne : quel acte en fera une réalité.

L’expérience du deuil fait éprouver le mouvement d’absorption de l’extérieur, de l’hétérogène, par l’intériorité du survivant. En intériorité, le mort renaît d’une vie fantasmatique mais obligeante. Mais c’est un nouveau brouillage. Le dedans semble peindre du passé, pourtant le souvenir est expérience actuelle, une expérience contemporaine de la peine. Dans ce travail mental de l’endeuillé, le mur entre l’ici et le là se fait espace de silence, écart. Les murs s’écartent, un passage se fraie où le langage empêché, le langage aux mots encore inadvenus s’élabore en étayage des pensées inarticulées. L’écart qui existe est une attente, l’endeuillé éprouve l’attente, la tension vers le renouvellement d’une présence en allée : le temps passe, le sujet s’y perd entre les deux bords du passage frayé ; le temps passe qui commente le trépas de ce qui a vécu.

L’espace chez Olivier Vossot n’existe que par ce qui sépare et par le regard qui figure cet écart : fenêtre, mur, attente, silence attentif : l’espace de l’endeuillé se crée durée et le sujet s’y tient, tient le coup. Entre les deux bords, œuvre une dilution des frontières, le mort saisit le vif pour vivre en lui : « l’étreinte » de la « la peine » se fait « peine diluée », « les regards lestés » se font « regards dilués ». C’est l’aujourd’hui qui nulle le souvenir, c’est « l’angoisse de la lutte » qui se noie dans « l’alcool dilué ».

L’expérience de la mort de l’être cher forge le passé dans l’abolition du devenir (« le passé ne vieillit pas ») ; il verse donc dans une sorte d’éternité. Mais celle-ci, par les « regards lestés » est porté comme un poids (« le regard est un long regret »), puisque l’éternité abolit toute action, toute prise de décision, toute mobilité. L’éternité s’institue dès que « le passé fait socle ».

Dans L’écart qui existe le deuil se rapproche d’une expérience du temps. Au temps tendu vers l’avenir se substitue le temps qui passe, le temps qui emporte, et le poète s’interroge sur ce qui vient. L’expérience du deuil est une remise en cause du temps historique au profit d’une dimension anthropologique du temps. La dilution est permissive à l’égard de cette remise en cause auquel le poète n’accède que par « trouées » (« l’ombre meurt sous les trouées », « à peine on distingue ce qu’il reste / des personnes, / des voix percées »). Le sujet tient parce qu’il va maintenir dans l’écart un passé retenant ce qui passe des jours : or cet espace de temps est le présent, un présent actif qui ne lâche rien parce que la vie ne rebrousse jamais chemin, parce que l’avenir n’est que pure nulle part, utopie si on veut. Reste l’instant vif du sentiment de la perte qui retient ce qui est parti. L’instant est une suspension, une vie en suspens, une tension que seul le vivant active. C’est une condition pour que le passé ne se fige pas, pour que l’existence rejette toute clôture, ne se mure pas, donc pour que la vie « déborde » du mort, faisant de la mort et de la vie un continuum.

N’est-ce pas le grand mystère du silence ? Mais n’est-ce pas aussi l’enjeu de « l’écart qui existe » : que s’accomplisse la dilution, le continuum, comme dans le rêve ? Le discours poétique peut-il exprimer cette expérience ? Le poète peut-il appeler sur la page du recueil le langage de sa pensée non verbale ? Les échos des mots, des images, des formules qui tressent les soixante treize poèmes pour en faire un recueil, une œuvre, s’y emploient. Dans l’univers du discontinu, le vivant échoue à la pleine rencontre avec le mort. Pour que celle-ci ait lieu, il faut annuler la fragmentation, la séparation, il faut que la vie s’illimite, s’in-mobilise si nous osons le néologisme c’est-à-dire reste un continuum dans l’espace vivant de l’instant, de la durée de l’instant.

Nous pourrions dire, en nous appuyant sur le philosophe André Jacob, que l’instant se perpétuant d’instant en instant et « à tout instant et en un instant » (1) est l’espace-temps par excellence du poétique. La poésie n’est donc pas mémorielle parce que la mémoire et plus encore le souvenir figent, immobilisent. La poésie est présence active, instance de vie permissive à l’égard du doute, de l’incertain, de l’illimité, laissant venir à soi des mots pour les ouvrir contre ces « mots qui viennent dont on ne sort pas », ceux usés de trop d’usage ou ceux dont la certitude académique abuse du sens. Laisser venir les mots, se laisser emporter par eux, en quelque sorte, diffracter à l’infini le seuil où le sujet les accueille, les laisser prendre silhouette, s’enformer. L’endeuillé et le mort peuvent se réunir à nouveau parce que « le temps passe un peu plus vite que nos vies ».

Philippe Geneste

(1) Jacob André, « Du Cogito à l’instant du loquor », Degrés. Revue de synthèse à orientation sémiologique, n°143 automne-hiver 2010, pp.1-19, -p.10-.