Anachroniques

27/06/2021

« l’ombre meurt sous les trouées »

VOSSOT Olivier, L’écart qui existe, Bruxelles, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2020, 86 p. 14€

Voici le dernier ouvrage publié par les éditions sous l'égide de Jean-Louis Massot. Ces éditions, au catalogue si riche, poursuivront leur route sous d'autres auspices. Hasard objectif, c’est à interroger le rapport à la mort que nous invite L’écart qui existe. Adolescents et jeunes adultes y puiseront réflexions et sensibilités.

La vie est-elle dans l’écart que construit l’expérience entre ce qui advient et l’action ou réaction du sujet ? Quand un être cher meurt, le grand-père, ici, l’écart entre la mort et la vie, entre la nuit et le jour sépare-t-il les êtres ou bien est-il un espace de tissage renouvelé d’une relation ? On comprend pourquoi la thématique de la fenêtre est si prégnante. La fenêtre n’existe que par le sujet qui l’ouvre ou la ferme, la fenêtre n’est rien en elle-même sinon un obstacle autant qu’une ouverture. La fenêtre questionne : quel acte en fera une réalité.

L’expérience du deuil fait éprouver le mouvement d’absorption de l’extérieur, de l’hétérogène, par l’intériorité du survivant. En intériorité, le mort renaît d’une vie fantasmatique mais obligeante. Mais c’est un nouveau brouillage. Le dedans semble peindre du passé, pourtant le souvenir est expérience actuelle, une expérience contemporaine de la peine. Dans ce travail mental de l’endeuillé, le mur entre l’ici et le là se fait espace de silence, écart. Les murs s’écartent, un passage se fraie où le langage empêché, le langage aux mots encore inadvenus s’élabore en étayage des pensées inarticulées. L’écart qui existe est une attente, l’endeuillé éprouve l’attente, la tension vers le renouvellement d’une présence en allée : le temps passe, le sujet s’y perd entre les deux bords du passage frayé ; le temps passe qui commente le trépas de ce qui a vécu.

L’espace chez Olivier Vossot n’existe que par ce qui sépare et par le regard qui figure cet écart : fenêtre, mur, attente, silence attentif : l’espace de l’endeuillé se crée durée et le sujet s’y tient, tient le coup. Entre les deux bords, œuvre une dilution des frontières, le mort saisit le vif pour vivre en lui : « l’étreinte » de la « la peine » se fait « peine diluée », « les regards lestés » se font « regards dilués ». C’est l’aujourd’hui qui nulle le souvenir, c’est « l’angoisse de la lutte » qui se noie dans « l’alcool dilué ».

L’expérience de la mort de l’être cher forge le passé dans l’abolition du devenir (« le passé ne vieillit pas ») ; il verse donc dans une sorte d’éternité. Mais celle-ci, par les « regards lestés » est porté comme un poids (« le regard est un long regret »), puisque l’éternité abolit toute action, toute prise de décision, toute mobilité. L’éternité s’institue dès que « le passé fait socle ».

Dans L’écart qui existe le deuil se rapproche d’une expérience du temps. Au temps tendu vers l’avenir se substitue le temps qui passe, le temps qui emporte, et le poète s’interroge sur ce qui vient. L’expérience du deuil est une remise en cause du temps historique au profit d’une dimension anthropologique du temps. La dilution est permissive à l’égard de cette remise en cause auquel le poète n’accède que par « trouées » (« l’ombre meurt sous les trouées », « à peine on distingue ce qu’il reste / des personnes, / des voix percées »). Le sujet tient parce qu’il va maintenir dans l’écart un passé retenant ce qui passe des jours : or cet espace de temps est le présent, un présent actif qui ne lâche rien parce que la vie ne rebrousse jamais chemin, parce que l’avenir n’est que pure nulle part, utopie si on veut. Reste l’instant vif du sentiment de la perte qui retient ce qui est parti. L’instant est une suspension, une vie en suspens, une tension que seul le vivant active. C’est une condition pour que le passé ne se fige pas, pour que l’existence rejette toute clôture, ne se mure pas, donc pour que la vie « déborde » du mort, faisant de la mort et de la vie un continuum.

N’est-ce pas le grand mystère du silence ? Mais n’est-ce pas aussi l’enjeu de « l’écart qui existe » : que s’accomplisse la dilution, le continuum, comme dans le rêve ? Le discours poétique peut-il exprimer cette expérience ? Le poète peut-il appeler sur la page du recueil le langage de sa pensée non verbale ? Les échos des mots, des images, des formules qui tressent les soixante treize poèmes pour en faire un recueil, une œuvre, s’y emploient. Dans l’univers du discontinu, le vivant échoue à la pleine rencontre avec le mort. Pour que celle-ci ait lieu, il faut annuler la fragmentation, la séparation, il faut que la vie s’illimite, s’in-mobilise si nous osons le néologisme c’est-à-dire reste un continuum dans l’espace vivant de l’instant, de la durée de l’instant.

Nous pourrions dire, en nous appuyant sur le philosophe André Jacob, que l’instant se perpétuant d’instant en instant et « à tout instant et en un instant » (1) est l’espace-temps par excellence du poétique. La poésie n’est donc pas mémorielle parce que la mémoire et plus encore le souvenir figent, immobilisent. La poésie est présence active, instance de vie permissive à l’égard du doute, de l’incertain, de l’illimité, laissant venir à soi des mots pour les ouvrir contre ces « mots qui viennent dont on ne sort pas », ceux usés de trop d’usage ou ceux dont la certitude académique abuse du sens. Laisser venir les mots, se laisser emporter par eux, en quelque sorte, diffracter à l’infini le seuil où le sujet les accueille, les laisser prendre silhouette, s’enformer. L’endeuillé et le mort peuvent se réunir à nouveau parce que « le temps passe un peu plus vite que nos vies ».

Philippe Geneste

(1) Jacob André, « Du Cogito à l’instant du loquor », Degrés. Revue de synthèse à orientation sémiologique, n°143 automne-hiver 2010, pp.1-19, -p.10-. 

19/06/2021

 Chastre Lucile, Louise Michel, une femme libre, Oskar éditeur, 2021, 87 p. 13€95

« Parce que la guerre pour la liberté et l’égalité

est une histoire de l’humanité

 sans cesse renouvelée ».

Le choix de l’auteure est de commencer par l’épisode de la Commune (1871) de Paris. Engagée, Louise Michel (1830-1904), est non seulement insurgée sur les barricades, dans les rangs du soixante et unième bataillon de marche de Montmartre mais aussi écrivaine, institutrice, féministe. A propos de Béatrix Excoffon (1849-1916), insurgée comme elle, elle déclare vouloir écrire sur elle pour : « révéler le courage et la grandeur des femmes. Pour qu’on cesse de nous traiter en sous-genre de l’humanité. Pour qu’on nous reconnaisse le droit de participer aux affaires publiques, puisqu’on a gagné le droit de mourir pour des idées ». La biographie de Lucile Chastre pourrait avoir cette phrase en exergue. Puis vient le procès de Louise Michel et c’est le moment pour l’auteure de parcourir sa vie jusqu’à cette date du 16 décembre 1871 où elle est condamnée à la déportation en Nouvelle Calédonie, dans une enceinte fortifiée.

Commence alors un récit chronologique de la vie de Louise Michel. On la suit durant le voyage du bateau la Virgine (10 août - 8 décembre 1873) où les prisonniers sont mis en cage. On découvre le quotidien sur la presqu’île de Ducos, à Numbo avec sa codétenue Nathalie Lemel (1826-1921), pour finir à Nouméa. On voit comment elle se lie avec les kanaks, recueille leurs contes et chansons, sans magnifier leurs coutumes qui laisse les femmes dans une position de seconde zone ; comment elle organise l’éducation chez les bannis et sur l’île ; comment elle s’oppose aux communards prêts à suivre l’armée pour écraser la rébellion du peuple de l’île menée par Ataï en juin 1878. On suit le parallèle qui est fait entre cette révolte et celle des kabyles grâce à la présence parmi les proscrits du berger Cherchel. Il a pris part à la révolte de son peuple lancée le 16 mars 1871, contre la puissance coloniale française qui s’accaparait les terres de ce territoire d’Algérie. Louise Michel enseigne que les camarades de misère doivent s’unir contre la barbarie de l’ordre de la civilisation bourgeoise.

Puis c’est le retour en France après avoir refusé une remise de peine qui n’était pas généralisée à tous et toutes. On est le 9 novembre 1880. Celle qui « était trop grande, trop laide, trop folle, trop masculine, trop savante, trop sensible, trop enragée, trop violente… » se lance alors dans une série de conférences en soutient aux grèves, aux luttes des chômeurs, pour ouvrir les yeux des exploités « expliquer les mécanismes de l’injustice sociale, faire entendre qu’un monde meilleur et plus juste peut être construit ». On assiste à l’attentat dont elle est victime par Lucas et à la manière dont elle sauve ce dernier de la prison. Enfin, c’est l’exil en Angleterre de 1890 à 1904, entrecoupé de voyages pour des conférences en Algérie et en Europe. Elle revient en France en 1904 et meurt le 9 janvier 1905 à Marseille des suites d’une pneumonie.

 

Dès les premières lignes on comprend que cette biographie est aussi un roman. Dans cette indécision du genre, nous décelons le désir d’écrire un récit de vie à visée didactique. Mais ici, le didactisme n’est pas simplificateur. L’ouvrage est précis, rassemblant les épisodes de la vie de Louise Michel, nouée autour de son affection pour sa mère, servante chez des riches. Louise Michel est justement née de l’union de sa mère avec le fils de cette famille. Si les parents ont offert une éducation à cette enfant, le fils, lui, ne l’a jamais reconnue : « Et tu voudrais que je respecte une société qui ne traite pas à égalité les servantes et les bourgeois ? ».

A travers son itinéraire, on croise des figures marquantes comme celle de Théophile Ferré (1846-1871) qu’elle a rencontré alors qu’institutrice dans une école professionnelle de jeunes filles, elle suivait des cours du soir des républicains radicaux où il intervenait. On suit sa passion littéraire pour Victor Hugo à qui elle écrit dès l’âge de 14 ans et qui rend un hommage poétique au lendemain de son procès avec Viro Major. On croise Mathilde Verlaine et on peut lire dans le dossier qui clôt l’ouvrage de Chastre, la Ballade en l’honneur de Louise Michel inclus par Verlaine dans son recueil Amour (1886). On assiste à l’évasion de Rochefort, un communard aristocratique et trois autres compagnons, Grousset, Pain et Jourde.

Cette biographie est un modèle du genre. On regrettera que sa réédition ne comporte pas les trente pages complémentaires qui enrichissaient la première édition de 2011 et permettait au jeune lectorat de pouvoir approfondir la contextualisation de la biographie.

Geneste Philippe

13/06/2021

La nuit & le jour et ce qu’on en fait

 

Le Toquin Maëlle, Sœur Soleil et Frère Lune, conte inuit, illustrations de Nicole Tersis, L’Harmattan, 2020, 16 p. 10€

Ce conte commence par raconter la vie d’un peuple semi-nomade de chasseurs, les Tunumiit qui sont 3 500 aujourd’hui. Le petit lecteur et l’enfant à qui on lit l’album découvrent ainsi une tout autre manière de vivre. Les illustrations de Nicole Tersis empruntent la voie du réalisme des traits et celle de l’onirisme des couleurs pour saisir le jeune lectorat dans les rets du conte. Le soleil et la lune sont nés, d’après un mythe de l’origine des deux astres, du refus d’une sœur d’être amoureuse de son frère –origine du soleil- et du chagrin du frère parti à sa poursuite –origine de la lune et des étoiles- : « Depuis ce temps, Sœur-soleil Sereeq et Frère-lune Aningaaq, continuent à se poursuivre sans se rencontrer. Quand l’un arrive, l’autre part »

 

Laval Anne, Une Belle journée, éditions rouergue, 2020, 48 p. 16€

L’album mêle infogravure probablement, peinture et crayon. Si le point de vue est en général neutre, l’album prend son rythme par des doubles pages en plongée, avec une vue de loin. Parfois, on se croirait dans un univers suprématiste, les formes sont abstraites et les figures humaines quasi naïves. Que racontent ces jeux de couleurs contrastées, joyeuses, quoique qu’aux teintes mates ? Ils nous content un éloge de l’action pour combattre la morosité. L’action inspire l’imagination. Mais il ne faut pas rester en soi, il faut s’ouvrir aux autres car volonté et désir ne sont sensibles que par la présence des autres et dans la réciprocité. Alors, l’imagination ouvre à l’invention, permet au petit de se détacher des images normées qui façonnent l’esprit enfantin par leur flux incessant sur les écrans, ces écrans partout présents, à l’école y compris… L’album n’est pas technophobe mais il invite à se détacher des médiations technologiques pour s’aventurer sur les sentes de sa propre imagination, de ses propres représentations, et enrichir son univers mental, en consolider le pouvoir évocateur.

Cet album singulier a attiré la commission lisez jeunesse, par son étrangeté et la légèreté du propos, une légèreté toute apparente qui introduit le jeune lectorat au cœur d’une réflexion induite.

 

MEZALLAMA Chiara, Valentin de toutes les couleurs, illustrations de Réza DALVAND, éditions des éléphants, 2021, 32 p. 14€

Valentin est un garçon qui aime les couleurs et il les aime associées à des tissus. Valentin brûle de joie à comparer les tissus et les associe volontiers à des couleurs et à des mélanges de couleurs. Valentin se projette comme couturier, créateur de vêtements. Il essaie, déjà, dans sa vie quotidienne, à faire correspondre sa tenue vestimentaire avec le jour et les saisons. Mais voilà, cette passion heurte les préjugés sexistes de ses camarades garçons comme filles. Il va être mis à l’index, moqué. Tant et si véhémentement qu’un jour il lui est impossible de se lever pour aller à l’école. Ses parents attentifs vont le comprendre, le rassurer, l’accompagner dans ce refus le temps nécessaire. Chez lui, il coud, il prépare des vêtements pour son entourage, pour ses amis aussi, dont ceux qui, pourtant, ne l’ont pas soutenu. À quoi bon vivre semble nous dire Valentin, si c’est pour ne pas vivre la vie qu’on aimerait vivre ? Or, pour se réaliser, pour accéder à une harmonie entre soi et le quotidien socialisé, il faut réussir à faire tomber des préjugés, à vaincre des idées toutes faites, à combattre le modèle dominant du système des relations humaines. Acceptation de soi et socialisation sont bien une seule et même chose, les deux vont ensemble dans leur développement.

Cet album offre une réflexion sur la vie, sur les modes de vie, sur les goûts, sans aucun didactisme, juste avec la poésie du texte et la puissance sensible des images.

Philippe Geneste

06/06/2021

« Ses yeux sur moi »

MARICOURT, Thierry, Frérot Frangin. Hôtel Zinzin, Hôtel Zonzon, illustrations de Tardi, Calicot, 2021, 62 p. 12€50 ; MARICOURT, Thierry,Frérot Frangin. Hôtel resto, Hôtel hosto, illustrations de Zaü, Calicot, 2021, 62 p. 12€50 ;

Voici les deux premiers tomes de ce qui pourrait bien devenir une série phare de la littérature de jeunesse du deuxième quart du vingt-et-unième siècle. Le premier, sorti il y a quinze ans, était épuisé depuis longtemps, mais les éditions Calicot le ressortent en même temps qu’elles publient un nouvel opus. Thierry Maricourt a conservé le dispositif narratif du premier volume : deux frères correspondent, à partir d’un événement auquel est confronté Frérot, le plus jeune des deux frères : une classe de neige pour Hôtel Zinzin, Hôtel Zonzon, un accident de la circulation pour Hôtel resto, Hôtel hosto.

Si Frérot, 11 ans, est celui qui peut le mieux attiré une identification du jeune lectorat de 9 à 13 ans, Frangin, son grand frère, 19 ans, est la figure qui pose au cœur de l’histoire l’avenir et la question de l’entrée dans la vie sociale par le travail.

Frangin n’a pas fait d’études, se retrouve en prison dans le tome 1, fait des boulots d’intérimaire, serveur, dans le tome 2. Le plus jeune, Frérot, se trouve donc confronté à la réalité vécue par Frangin, le plus grand. L’auteur a choisi de ne pas donner de prénom à ses héros, afin que le lien de complicité familiale qui les unit l’emporte. De plus, ce procédé souligne l’appartenance de l’œuvre au genre épistolaire. Ce genre et assez peu usité en littérature de jeunesse. Or, il permet de mettre en relation des représentations divergentes du réel. Et ceci, Thierry Maricourt le réussit magistralement, sans aucun didactisme, avec la grande sensibilité de style qui le caractérise. Cela suppose, évidemment, que les lettres soient bien différenciées dans le ton, dans le degré de maturité de l’exposé des événements. Plutôt qu’une inter-relation, Thierry Maricourt a préféré une correspondance dissymétrique. Dissymétrique au sens où Frangin réagit aux lettres de son Frérot : c’était l’acte de naissance du tome premier auquel, semble-t-il, l’auteur continue à se conformer. C’est un choix judicieux.  

Dans cette nouvelle édition, les dessins de Tardi soulignent, épousent les messages des deux garçons, avec des couleurs chaudes, gaies pour Frérot, grises et froides pour Frangin. Pour le grand frère, la seule échappée permise, c’est la danse des araignées entre les barreaux de sa prison, elles qui brodent une toile- rêve, une toile qui pourrait ressembler à l’écriture d’une lettre. La lumière, pour lui que la société traite déjà, tout juste majeur, en paria, c’est la confiance de son petit frère, le lien ainsi tissé, renforcé par l’exercice devenu pour eux indispensable de la lecture et de l’écriture. La fin du tome 1 est fait de gaité, d’espoir et le dessin de Tardi voit les deux frères réunis, portant les mêmes couleurs tout autour d’un bonhomme de neige, tandis que le teint blafard de Frangin s’enhardit de rose.

Au deuxième tome les illustrations de Zaü ont pris le relais. Les dessins imposent le mouvement, l’indécision : celle de Frangin toujours en équilibre instable, toujours en doute, en risque de chute, celle de Frérot qui vit une grande émotion. Tous deux sont amoureux. Mais l’amour de Frérot, Inès, est dans le coma suite à un accident. Malgré le père impressionnant de la jeune fille, malgré l’univers angoissant de l’hôpital, Frérot reste près d’elle. Frangin aime Sarah, pour aussi l’échappée de ses mimiques, de son regard. Mais quand les demandes de la jeune fille deviennent exigences, enfermement, Frangin s’enfuit. Le livre se clôt par le poème sensible de Frérot à son grand frère, lui demandant de revenir, car sans ses paroles, ses conseils, sa vie ne serait que ratures.

Et toi jeune lecteur, et toi jeune lectrice, tu en rêves aussi, de recevoir, au creux de tes mains, une lettre, un message ; que tu t’habilles de gaité ou de grisaille, comment y répondrais-tu, en encre voire, mauve ou turquoise ? Tu en rêves aussi, de leur retrouvaille, à Frérot et Frangin, qu’ils mélangent leurs couleurs, leurs histoires.

Annie Mas & Philippe Geneste

30/05/2021

De l’amour maternel, de l’amour paternel, et du sentiment de sympathie chez l’homme ou la littérature jeunesse face à l’attachement

DESBORDES-VALMORE Marceline, Amour partout ! et autres poèmes, illustré par Julie JOSEPH, Gallimard, 2021, 28 p. 7€50 ; OLIVE Guillaume, Au Fil du temps, illustrations de He ZHIHONG, 2021, éditions des éléphants, 32 p. 14€

Voici deux ouvrages sur l’amour maternel et la relation aux proches. L’un est un recueil de poésies de la poétesse célébrée au vingtième siècle pour sa sensibilité et l’autre est un album qui nous projette en Asie : les deux scrutent le sentiment soit de la mère soit de l’enfant. 

L’album est une réflexion poético-philosophique sur le temps menée à hauteur d’enfant. L’histoire tendre traverse le cycle du jour et le cycle des saisons, repères premiers de l’enfant car liés à sa vie biologique mais aussi aux rituels humains dans lesquels la petite fille s’inscrit sous l’effet de son entourage. La peintre chinoise, He Zhihong, accompagne l’entrée dans le temps de l’enfant avec la douceur de l’aquarelle et un dessin arrondi, fixant des émotions de surprises sur le visage de l’héroïne. L’ouvrage commence par le réveil au matin et s’achève par le moment de l’endormissement, figurant ainsi l’album dans la fonction d’une comptine rassurante portée par la relation maternelle.

La même tendresse émane du recueil de poèmes réalisé par la collection « Enfance en poésie ». Desbordes-Valmore (1786-1859), figure féminine du romantisme, joue de la comptine à laquelle elle apporte la solennité de l’alexandrin, ce qui ne va pas sans surprendre parfois. Le recueil a retenu des poèmes doux et gais mais aussi l’usage des vers de onze syllabes, très novateurs à leur époque, ainsi que sa recherche des rythmes annonciateurs de la poésie moderne. Elle, qui perdit quatre enfants, laisse percer, dans ces poésies du cœur, une pincée de peine. 

L’ouvrage s’imprègne d’une poésie rêveuse, en approche de l’enfance comme le travail pictural et graphique de He Zhihong et la sensibilité d’écriture de Guillaume Olive pour l’album. Les deux ouvrages font le pari de la simplicité curieuse sinon étrange, et, comme le disait Sainte Beuve de Marceline Desbordes-Valmore, s’ouvrent à une lecture « élégamment naïve ». Et, peut-être, plus que tout, les deux ouvrages initient à une poésie de la sincérité.

 

THIRY Mélusine, Amour, amour : après quoi chacun court, illustrations de GUILLEM Julie, HongFei, 2021, 36 p. 14€50

Dans l’anthropologie darwinienne, la protection et l’éducation de sa progéniture par la femelle chez les animaux préfigure le sentiment maternel humain. Ce sentiment est lui-même à la source de l’amour qui est un élan vers l’autre, vers l’inconnu. Amour, amour : après quoi chacun court donne consistance à cette filiation animale de l’être humain, en convoquant différents animaux au moment de la saison des parades amoureuses.

L’écriture est structurée par un champ lexical du mouvement de la rencontre : s’envoler vers, se hâter vers, filer vers, s’élancer vers, trotter vers, sauter vers, bondir vers, se faufile vers, se rendre vers, appeler, attendre. L’amour est suggéré par l’orientation de soi vers l’autre, dans le but de la cajolerie, de l’enlacement, de la caresse, du dorlotage, du baiser, du charme, du câlin, de l’affection, de l’enchantement, de l’apaisement, du bercement.

 

LEBOURG Claire, Premier bonjour, illustrations de Mickaël JOURDAN, Rouergue, 2021, 40 p. 15€

Voici un magnifique ouvrage qui se présente comme un voyage le long d’une côte, une pérégrination d’un phare que quitte son gardien, sa nuit achevée, jusqu’à sa maison où se réveille son enfant. Si le thème central est l’amour qui unit un père à son fils, l’amour paternel et l’amour filial donc, celui-ci ne s’impose qu’aux tris dernières pages. Tout l’album est un mouvement qui épouse l’éveil de la nature de l’aube à l’aurore puis au point du jour, au lever du jour c’est-à-dire le délicule. Quelle intelligence de la composition du texte redoublée par l’illustrations où le jeu des couleurs figure la lumière en conquête sur l’ombre, avec des dégradés aux effets d’aquarelle, le flou persistant des contours, une danse autour des couleurs primaires du bleu et du jaune et de sa complémentaire le brun. Tout le jeu des couleurs tend à l’atténuation, comme pour mieux épouser le silence matinal. Le rouge est quasi absent car seule sa complémentaire, l’orange entre en scène dans les dernières pages, le jour levé. Le choix du papier mat accentue la sobriété d’un récit au texte discret qui s’ouvre ainsi aux sensations éprouvées de l’attachement dont dépend l’entrée en relation de l’enfant avec autrui et qui fonde le sentiment de sécurité ou alors, si l’attachement manque celui de la peur et de l’angoisse.

Philippe Geneste

23/05/2021

Une nouvelle collection chez Gallimard, De l’air !

MAUPETIT Léa, KECIR-LEPETIT, Arbres d’ici et d’ailleurs, Gallimard jeunesse, 2021, 96 p. 16€ ;

Cet ouvrage est à la fois un régal éditorial et un régal cognitif. Son intérêt est qu’il recense des arbres que l’enfant peut voir, trouver autour de chez lui. Ce sont les 37 arbres les plus répandus en France qui sont proposés. Après deux pages d’informations générales encyclopédiques, le livre commence. Une planche d’herbier détaille feuilles, tiges, fleurs et fruits, pendant que la page en vis-à-vis donne des informations historiques, médicales, sociales, géographiques qui permettent aux jeunes lecteurs et lectrices de s’approprier l’arbre et d’en faire une réalité liée à l’humaine condition aux vies humaines en général. Le format (135x255), la couverture fortement cartonnée et pincée au niveau de la reliure, des pages de garde poétiques, la présence d’un signet sont autant de soins éditoriaux qui font de l’ouvrage un compagnon des petits curieux de la nature. Si on les accompagne, alors le livre s’offrira au regard émerveillé des enfants de 7 ans, mais les 9/12 ans en feront un manuel de promenade pour trouvailles et découvertes.

 

HAYES Susan, ARLON Penny, 100% recyclable. Le livre d’activités zéro déchet, illustrations Pintachan, Gallimard jeunesse, 2021, 64 p. 17€ ;

Semer des plantes à papillons, fabriquer une bombe à graines, réalise soi-même une sauce tomate, éviter le plastique, économiser l’eau, organiser un troc ou un échange pour ne pas jeter, nourrir des oiseaux, fabriquer un lombricomposteur, éviter la pollution lumineuse, réduire les déchets et le gaspillage, organiser un pique-nique respectueux de la nature, nettoyer des espaces publics, construire un hôtel à insecte, apprendre la pratique du tri des déchets, combattre le gaspillage alimentaire…. Et pour chacune des activités proposées, des réalisations en carton incluses dans le livre à réaliser par découpage. C’est donc un livre pratique et un livre d’activités. Les enfants dès 8 ans pourront se servir de l’ouvrage ou alors dès 6 ans si l’enfant est accompagné.

 

HOLLAND Michael, ARLON Penny, Merci les plantes ! Une célébration haute en couleur du monde végétal, illustrations Philippe GIORDANO, Gallimard jeunesse, 2021, 128 p. 20€ ;

L’ouvrage s’ouvre sur la définition et la description d’une plante et de sa vie de la naissance au pouvoir des fleurs. Le texte facile à lire, inscrit la réflexion dans une perspective évolutionniste du vivant. Puis vient l’exposé de la répartition géographique des plantes et des caractéristiques conséquentes. Á ces quelques soixante-dix pages encyclopédiques, le livre ajoute l’usage des plantes dans la vie des hommes, que ce soit celle des enfants occidentaux d’aujourd’hui, que ce soit celle de peuples d’autres civilisations ou d’autres temps historiques. Le livre touche alors à une dimension anthropologique et montre l’osmose entre le développement des civilisations. Deux pages de records, deux pages sur les dangers actuels qui menacent les plantes et donc l’humanité, deux pages futuristes, deux pages pour une activité promeneuse, deux pages de glossaire, et le livre se termine, mine de renseignements, objet magnifique et coloré, en papier recyclé comme tous les livres de la collection de l’air ! Idéal pour les 8/11 ans.

Philippe Geneste

16/05/2021

Le livre, l’enfant et la surréalité

HURST Elise, Le Monde secret d’Adélaïde, traduction de Christiane DUCHESNE, éditions d2eux, 2021, 32 p. 13€

Le livre ouvert, le lecteur est plongé dans une illustration aux peintures ouatées, aux dessins précis et pourtant à effets vaporeux. Les couleurs rendues innombrables par la variation des tons suggèrent plus qu’elles n’installent dans un décor. L’univers est celui de la ville, mieux d’un quartier où vit Adélaïde, une lapine triste, solitaire, rêveuse. C’est que la ville est habitée par des animaux humanisés et quelques humains rares parmi les passants. La composition est simple comme il sied à un récit pour enfant : on entre d’abord dans le monde d’Adélaïde, on la suit dans la rue un jour de tempête, et on assiste à sa transformation psychologique avec la découverte d’un amour pour le renard, lui aussi solitaire, lui aussi cultivant son jardin secret.

Le texte de l’australienne Élise Hurst est de haute tenue lexicale pour un jeune lectorat, mais il s’appuie sur des illustrations qui explicitent ou commentent, voire interprètent. La narration est à la troisième personne par le texte et redoublée par un point de vue extérieur pour l’image. La cohérence entre l’instance narrative ainsi instituée, la composition, enfin l’interaction du textuel et du visuel est totale. Nous n’épousons pas le point de vue intérieur d’Adélaïde, nous la suivons et entrons en empathie avec elle dans la cohérence du monde qui se dessine au fil des pages. L’image sollicite l’imaginaire jusqu’au surréalisme des situations anthropomorphiques. Le ciel est autant une mer que le royaume des oiseaux, un port qu’un aquarium géant où se meuvent des poissons rouges. L’album invite le jeune lectorat à associer des images et des mots sans lien entre eux mais qui s’ouvrent sur de nouveaux espaces interprétatifs. C’est une exploration intérieure avec pour effet un élargissement de nos représentations.

Le Monde secret d’Adélaïde raconte comment Adélaïde va entendre ses désirs à la lumière de ce qui la pousse à la rencontre du renard. L’amour est rencontre, celle à laquelle nous préparent et l’association des mots et surtout les associations des motifs iconiques. Au début, la vie d’Adélaïde semble paisible, mais l’enveloppement imagé dirige la lecture vers une forme de mélancolie sans détresse, une contemplation de l’âme même d’une ville. Cet espace urbain quelque peu intemporel interroge la modernité contemporaine et se fond dans le paysage d’une intimité en recherche de la réalisation de soi. La contemplation du lever du soleil, l’écoute contemplative des étoiles sont, pour Adélaïde, autant de conversions à l’univers mais aussi de conversion de l’univers en elle. Le merveilleux s’ouvre, certes, mais un merveilleux triste. Seule la rencontre amoureuse va transformer le merveilleux en union de la réalité et de la surréalité. Et cette union sera due à la rencontre de l’Autre tapi au plus profond de chaque acte de création d’Adélaïde seule dans son atelier, tapie au plus profond de chacun de ses actes de contemplation et d’observation rêveuse. La rencontre de l’Autre estompe la mélancolie car, ainsi, naît le lien social. Dans le plus intime de la relation se love l’ouverture la plus accomplie au monde.

Avec Le Monde secret d’Adélaïde le surréalisme s’installe dans le secteur jeunesse en versant son identité artistique au genre de l’album. Certes, c’est une constante dans ce genre, mais Élise Hurst transfigure une tonalité en définition littéraire de l’album, avec une cohérence constitutive. Un chef d’œuvre qui anime de vie nouvelle l’école littéraire du surréalisme.

 

LIAO Jimmy, Le Poisson qui me souriait, traduit du chinois par Chun Liang Yeh, HongFei, 2021, 104 p. 15€90

Une amitié improbable entre un homme solitaire et un poisson. Une intrigue tendue le long d’un fil d’humour surréaliste, qui déclenche un récit de voyage : un bocal à poisson qui flotte dans l’air, qui parcourt la ville, fugue à la campagne, traverse les forêts, rejoint la mer.

La vie de l’homme est bouleversée par la rencontre de ce poisson qui va fuguer et qu’il va suivre. Son empathie va si loin qu’il fait des cauchemars de poisson, ce qui provoque en lui une réflexion sur la liberté. Aime-t-il ce poisson s’il le garde prisonnier dans son bocal ? La liberté ne réclame-t-elle pas l’infini ? Et le poisson n’est-il pas l’allégorie de cet infini où craquent les frontières en tous sens et où s’éprouve la vie libre ?

L’art de Jimmy Liao est un art de la simplicité. Le texte est écrit à la première personne. Si l’identification du lecteur au personnage est évitée, c’est par la fonction dévolue à l’illustration. Celle-ci accompagne toujours le texte, ce qui permet à l’enfant lecteur de suivre l’histoire facilement. D’autre part, le dessin est proche de celui d’un Sempé, accentuant l’impression de lire la chronique d’une vie étrange. Les couleurs, avec leurs nombreux effets d’aquarelle, ne sont pas là pour aspirer le regard enfantin dans l’image mais pour souligner la construction imaginaire et l’irréalité de ce qui est conté. L’humour engendré par le dessin sert cette mise à distance, l’accomplit, dédramatisant les situations paroxystiques d’angoisse et tenant toujours le jeune lecteur en éveil puisque spectateur et jamais amené à s’identifier aux personnages.

Cet art de la simplicité écarte toute parodie. La parodie aurait, en effet, contrevenu au sourire du poisson et donc à l’univers improbable mais tendre de cette amitié. De même, le texte évite soigneusement toute formulation explicite d’une pensée profonde afin de ne pas détourner l’enfant lecteur de son interprétation des images à partir du texte qui les double. L’auteur a grand soin de ne pas déposséder l’enfant de sa puissance interprétative. Le merveilleux, est celui du monde que lui-même se représente. Les mots du texte sont des mots courants sans figure : l’extrême simplicité constitue le trait stylistique du Poisson qui me souriait. Tous ces éléments textuels et iconographiques concourent à un prosaïsme que l’intrigue porte au poétique. Le thème de la libération sort de cette matrice d’extrême simplicité. Seule la fiction la fait advenir et vivre. Un grand art.

Philippe Geneste

 

 

09/05/2021

Cric, crac ! J’ouvre un livre

La littérature pour les petits et tout petits navigue allègrement entre le documentaire, le conte et l’intertextualité. Le travail des images magnifie le propos tout en œuvrant à son accessibilité immédiate. Trois livres illustrent ces brèves remarques et montrent l’importance que revêt l’accompagnement par l’adulte des voyages enfantins au pays de la lecture.

 Lipniewska Dominika, Le Petit Livre de la gentillesse, Gallimard jeunesse, 2020, 26 p. 11€90

Offrir une fleur, faire un gros câlin, sourire, complimenter, servir les autres, les aider, garder un secret, ne pas en vouloir à l’autre, protéger les petites créatures, comme les coccinelles, par exemple. Voici les situations proposées par ce livre au format carré (200mmx200mm), fortement cartonné et coloré par des aplats vifs et brillants. Les formes dessinées, douces, la délicatesse de la mise en page, renforcent le propos de l’autrice.

Un tel livre est une invitation à dialoguer avec l’enfant. Certes, il peut seul feuilleter l’ouvrage, mais combien ce serait mieux que l’adulte discute avec lui pour étendre le champ de l’exploration de ce sentiment finalement peu abordé en littérature de jeunesse, peut-être parce qu’il contrevient à l’esprit de compétition et de concurrence qui gouverne la société. Pour un altruisme paisible, lisez Le Petit Livre de la gentillesse Dominika Lipniewska.

 

BRUN-COSME Nadine, Á La Recherche du Petit Chaperon Rouge, illustrations de Maurèen POIGNONEC, éditions Little Urban, 2020, 28p. 19€50

Voici un album, qui comblera aussi bien les enfants tout petits qu’on accompagnera dans le visionnage des images en leur racontant l’histoire, que les plus grands, jusqu’à 11 ans, qui liront et fouilleront avec gourmandise à la recherche de de la figure du loup caché dans les images. La composition emprunte à Lewis Carroll une fantaisie débridée et une trame de péripéties absurdes mais jouissives. La chute du livre prend le contre-pied du conte original du Petit Chaperon Rouge puisqu’elle exalte la liesse du banquet où sont réunis tous les protagonistes du livre. Et ils sont nombreux : Alice, le Lapin blanc, le chapelier, le corbeau et le renard,  la fée carabosse, Jack du haricot magique, Pinocchio et Gepetto, Robin des bois, le marchand de sable, Peter Pan, Wendy et le capitaine Crochet, les trois petits cochons, Aladin, la Belle et la Bête, Hansel et Gretel, les musiciens de Brême, la Petite Sirène, la Princesse au petit pois, le vilain petit canard, Raiponce, La Reine des Neige, Le Petit Poucet, Peau d’âne, Boucle d’or et les trois ours, Frérot et Sœurette, la Gardeuse d’oie, les chats du conte de celui qui s’en alla pour connaître la peur, Blanche Neige et les sept nains, la Bergère et le Ramoneur, la Belle au bois dormant sans oublier le Taxi-Baleine, Juno et Mahé créés eux trois par l’illustratrice.

Lire c’est donc mettre en relation, c’est faire intervenir d’autres histoires, d’autres contes. D’où l’importance d’accompagner les petits dans leur lecture, sans quoi, l’album perd une partie de sa substantifique moelle, de passer à côté de l’essentiel de l’histoire. C’est pourquoi, ce genre d’album, d’une richesse inouïe, gagne à être lu collectivement, en classe, ou avec accompagnement parental ou autre, pour ne point être instrument d’un soulignement des inégalités sociales.

Intelligemment, les autrices scandent chaque étape du récit par une recherche au sein de l’image de la fameuse figure du loup. Les 40 cm du format incitent l’enfant de fouiller l’espace de chaque page. On y traverse la forêt, bien sûr, mais aussi on y entre dans des souterrains, on y plonge dans une mer, on y fait escale sur une île étrange, on s’y arc-boute sur une terre de liane qui forme une immense chevelure, on y pénètre dans un palais de Neiges, et vers cet instant, sous le regard du marchande sable. Un album cependant à ne surtout pas lire pour endormissement, tant il sollicite les sens de l’enfant, l’ouïe par son écoute, la vue par le regard scrutateur, le toucher car les petits parcourent de leur doigt pointé les images foisonnantes de détails. On ne s’endort pas quand l’esprit est ainsi sollicité non pour communier avec un univers mais pour le découvrir, l’appréhender, le faire sien. Intelligence des autrices et de l’éditeur, encore, les deux doubles pages finales rassemblent tous les protagonistes, invitant, ainsi, le jeune lectorat à reprendre la lecture pour les découvrir au fil des doubles pages. C’est que, lire, c’est relire, c’est d’ailleurs pour cela que tout texte renvoie à d’autres textes. Une grande réussite que cet album de Little Urban.

 

Mory Tristan, Cric crac, qui est là ? Milan, 2020, 12 p. 11,90€

Les images sont stylisées, avec des aplats pour le fond ; Les pages sont fortement cartonnées et brillantes, ce qui fait resplendir les couleurs. Il s’agit d’un livre animé, puisque sur la page de droite se trouve un œuf ; l’enfant tire une languette, « clac ! Clac ! Clac ! » ce qui est en devenir dans l’œuf se dévoile ; une tortue, un alevin, un crocodile, un bébé manchot, un lapin. Bien sûr, la confusion entre l’embryon et l’animal formé de la naissance est sévèrement entretenue par l’album et c’est dommage : la question aurait gagné à être non pas Qui est là ? mais Qui sortira de l’œuf ? C’est dommage parce que Tristan Mory cherche à ce que « l’objet participe au sens (…) Un objet capable de se transformer pour surprendre et faire rire », comme il le dit lui-même dans un entretien.

C’est dommage, aussi, parce que le titre est excellent. Il reprend une formule classique du conte, notamment le conte des Antilles, et introduit du coup le tout petit à une histoire. Chaque double-page se fait histoire, univers sur lequel faire parler l’enfant, les illustrations motivant la parole enfantine. L’usage d’onomatopées et de l’interjection cric crac ! porte l’ouvrage vers la familiarité d’univers grâce à laquelle l’enfant entre de plain-pied dans les doubles pages qui se succèdent.

Philippe Geneste

02/05/2021

Ce qui passe et se passe

STRIDSBERG Sara, Plongée dans l’été, illustrations Sara LUNDBERG, Gallimard jeunesse, 2021, 18 p. 14€90

Voici un ouvrage rare car rarement est abordé, en littérature destinée à la petite enfance, le thème de la folie touchant un membre de la famille. Selon le dispositif narratif usuel en ce secteur littéraire, l’héroïne est une petite fille du même âge que les enfants à qui est destiné le livre ou à peu près. Ce qui est moins habituel, c’est qu’il s’agit d’un récit rétrospectif, une adulte se remémore un épisode de son enfance.

Le père est atteint d’une maladie mentale, à travers une dépression qui le prive du goût de vivre. Soigné dans un asile psychiatrique, il s’enferme de plus en plus. La mère et leur fille lui rendent visite chaque jour et l’album rend compte dans le langage enfantin des réactions de l’enfant, de son questionnement exprimé auprès de sa mère qui lui répond. Á l’hôpital, la petite héroïne se fait une amie, la jeune patiente Sabina, qui se construit des horizons maritimes idéaux et une vie en pleine eau. Sabina est d’humeur changeante mais toujours très proche de l’enfant qui trouve près d’elle réconfort tout autant que source nouvelle d’interrogations.

Les dessins et couleurs de Sara Lundberg avivent cet album à tonalité triste et émouvante. Gros plans, plans panoramiques, plans moyens, plans américains, rares plans généraux ou d’ensemble, vue neutre, champs et contre-champs, vue en plongée ou en légère plongée, tout concourt à l’équilibre des images qui viennent contrebalancer le vertige des entours de la folie dépressive. Les silhouettes des personnages sont rarement marquées, et jamais pour les personnages secondaires. Les paysages et décors présentent en général de grandes plages vides qu’investit une dominante de couleur aux traces laissées de gestes picturaux : la vie laisse ses traces sur les corps, dans les pensées, sur les lieux de la vie. Les couleurs aquarellées, peignent la transparence de l’introuvable frontière mentale entre folie et normalité. Les références picturales abondent, les labyrinthes de Escher, la facture impressionniste des scènes dans le parc de l’hôpital.

Tout ce travail illustratif redouble la tonalité du texte de Sara Lidsberg. Celui-ci nous plonge dans le désarroi grandissant de l’enfant, qui ne comprend pas que son père ne veuille plus les voir, ni elle ni sa maman, qui ne comprend pas et se sent délaissée par ce père jugé égoïste : « comment peut-on ne plus avoir envie de vivre alors que moi j’existe ? »

Au bout de longs mois, le père reviendra à la maison : « Mon papa n’a jamais vraiment retrouvé la joie de vivre (…) Certaines personnes ne sont jamais joyeuses (…) Et parfois elles sont tellement tristes qu’elles doivent aller vivre à l’hôpital. Jusqu’à ce que ça passe. Ce n’est pas si grave. ». Apprivoiser la folie, c’est la reconnaître comme inhérente à l’humain, comme une réalité présente et non la méconnaître en la tenant à distance sanitaire.

Quant à la rareté d’un thème s’ajoute la somptuosité de la mise en image et la rigueur stylistique d’une voix enfantine reconstituée, ne tient-on pas, dans le genre de l’album, un chef d’œuvre ?

Philippe Geneste

25/04/2021

Chouette, des histoires !

LIMA Lulu, Madame Chouette m’a raconté les plus étonnantes histoires de la nature, illustrations de Jana GLATI, Helvetiq, 2021, 36 p. 14€

Ce bel album relié nous vient du Brésil, avec des couleurs chatoyantes, une verve joyeuse, de l’humour et du rêve. Le point de départ est le pourquoi enfantin ; La chouette conteuse en propose des réponses libres d’imagination. Depuis quand la girafe a-t-elle un long cou (1) ? Quelle est donc l’origine du porc-épic ? Comment le coucher de soleil a-t-il été créé ? Six pages suivent chaque question, proposant des réponses poétiques, drôles et puisant dans le continent des contes et merveilles. Pour l’enfant, tout relève d’une intention et de la magie, car l’enfant prête à l’être vivant les mêmes sentiments de participation qui génèrent chez lui une pensée animiste et artificialiste. Lulu Lima prend bien ses distances avec la réalité de la pensée enfantine, mais elle lui emprunte son indistinction d’avec les événements qui l’entourent et sa certitude de l’intention qui y préside. Le naïvisme savant de Jana Glati, ses dessins géométriques, les jeux de couleur des figures qui se juxtaposent, la saturation de ces mêmes couleurs tranchées et vives, la multiplicité des motifs, orchestrent un univers surréel mais composé, loufoque mais rigoureux, en échos au texte de Lulu Lima qui prend soin de sans cesse mettre l’enfant en situation de dialogue avec les récits.

Avec Lulu Lima et Jaja Glati, la causalité enfantine enfourche la hardiesse de l’imagination débridée pour le plus grand bonheur des petits enfants à qui on lira le livre. Celui-ci d’ailleurs n’a pas de fin. En effet, une série de questions sont posées à l’enfant durant les dernières pages et c’est à lui de rapporter à Madame Chouette l’origine d’autres phénomènes afin qu’elle puisse composer un nouveau beau volume de ses étonnantes histoires.

(1) et sur le même sujet, invitons le jeune lectorat à lire

Jory John, Girafe blues, illustrations de Lane Smith, Gallimard jeunesse, 2020, 32 p. 4€90

On doit aux travaux naturalistes de Lamarck une représentation de la girafe réduite à la caractéristique de son cou. John Jory part de ce lieu commun, entraînant avec lui l’illustratrice Lane Smith qui dès la première page installe le jeune lectorat au pays connu des représentations sociales. Toute l’histoire tient à la détestation de son cou par la pauvre girafe. Tous les animaux la rabrouent, un seul va partager son malaise, c’est la tortue. Celle-ci, en effet, n’aime pas son cou. Les deux commères dialoguant, se réconfortent. Finalement, elles trouvent une solution en sur-composant symboliquement leurs cous honnis par une décoration de nœuds papillons : « Finalement, ils ne sont pas si mal nos cous, pas vrai ? ».

L’ouvrage et ses illustrations s’inscrivent dans la veine nonsensique de la littérature destinée à la jeunesse. L’album interroge la réalité à travers la mise en autonomie des mots ; puis, de là, il glisse à l’analogie anthropocentrique, questionnant, à l’aide du rire suscité, le sentiment d’infériorité du jeune lecteur comme de la jeune lectrice et de ce qu’il est convenu d’appeler les complexes eu égard à leurs corps.

N’était le non-sensisme travaillé de ce qui ainsi lorgne du côté de la comptine, l’album pourrait être une fable. D’ailleurs, c’est au genre de la fable, une fable humoristique, que les membres de la commission lisez jeunesse ont rangé l’ouvrage.

Commission lisez jeunesse et Ph. G.