Anachroniques

19/07/2020

L’internationale du conte II

Abarrou Jamâl, Lila et Amar. Contes berbères du Kif de la tribu d’Ayt Waryaghel, L’Harmattan, collection La légende des mondes, 2018, 179 p. 14€
Voici, une nouvelle fois, un très beau volume de la collection légende des mondes. L’auteur tient ces contes d’une conteuse qui les a recueillis de sa tradition familiale, géographiquement délimitée –ce dont rend compte le titre-. Ce sont des contes traditionnels qui circulaient donc parmi la population berbère de langue tamazight, au temps de la colonisation espagnole soutenue par la France entre 1921 et 1927. Ces contes berbères étaient transmis par les femmes. Ayt Waryaghel est le nom d’une tribu qui a tenu tête aux grandes puissances européennes.
Si l’exil est présent parmi les thématiques de l’ouvrage, celles-ci se rapprochent de celles de la mythologie que l’on rencontre partout dans le monde comme Lakhdira et Lakhdir qui est une version nouvelle du mythe de Cupidon et Psyché. Mais on rencontre aussi des motifs qui entrent en échos avec ceux des contes connus de ce côté-ci de la Méditerranée : « comment une fillette échappera-t-elle à un ogre maître d’école ? », « Pourquoi sept frères partent-ils en exil ? » Les contes sont traversés par des coutumes populaires comme l’épouillage, l’utilisation du moulin à bras, du brasero. Ils permettent au jeune lectorat de découvrir les us et coutumes des paysans berbères.
L’écriture de la transcription privilégie le dialogue. Un rythme ample crée une atmosphère qui confine, parfois, au sacré. Particularité de ces contes, ils ne sont pas systématiquement suivis d’une leçon morale.

tersis Nicole, Pikkivagitsaannaaq, la fugitive. Contes inuit du Groenland oriental, illustrations de Maëlle Toquin, bilingue français/inuit, L’Harmattan, collection la légende des mondes, 2019, 77 p. 12€
Ces contes ont été recueillis auprès d’un conteur groenlandais de Tasiilaq au Groenland oriental. Il parle le tunumiisut qui est la langue de 3600 personnes. Les saisons, comme dans toutes les traditions du conte, constituent une thématique privilégiée. On y rencontre aussi l’errance, l’exclusion, le mépris envers les femmes. Les personnages de l’ogre et de l’ogresse sont centraux. Le climat social représenté par les contes est rude et la musique y joue un rôle intégrateur autant que médicinal. Les personnages parcourent individuellement la contrée en kayak ou bien collectivement en umiak. Les ancêtres sont omniprésents sous la figure des esprits protecteurs, des revenants inquiétants avec une fonction centrale dévolue aux jeux du tambour. Des formules ouvrent et ferment chaque conte retranscrit en langue inuit et en français.

Mossadegh Nassereh, Hassani, le garçon qui disait toujours « Attends ! », illustrations Brice Follet, L’Harmattan, contes des 4 vents, 2019, 24 p. 10€
Ce conte d’Iran, en édition bilingue français-persan, bellement illustré par Brice Follet, illustre une leçon de morale qui clôt le livre : « il ne faut pas remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même ». L’enfant à qui on raconte l’histoire et qui sera fasciné par les dessins aux couleurs vives et par les traits fripons qui silhouettent le personnage principal, n’a aucun mal à s’identifier à Hassani. Ne retarde-t-il pas lui-même les injonctions parentales d’obligation sociale ? Le personnage de la grand-mère qui l’élève est une figure de l’impuissance de l’éducation jusqu’à ce que la situation se retourne en sa faveur à la toute fin du livre : elle sauve l’enfant grâce à son oncle et au message d’un corbeau. On est dans un merveilleux du quotidien, dans la joie de l’enfance insouciante.

Philippe Geneste

12/07/2020

L’internationale du conte

Gnazalé Dany-Laure, La Lune errante, illustrations de Maëlle Le Toquin, L’Harmattan, 2018, 24 p. 9€50
Ce conte issu de la tradition de Côte d’Ivoire, donne une explication de la présence changeante de la lune auprès des hommes. Les illustrations pleine page de Maëlle Le Toquin donnent vie en magnificence de joie au texte inventif de Dany-Laure Gnazalé.
Si la lune suit les hommes dans leur nuit, c’est à cause de l’amitié. Des étoiles de mer se sont dévouées pour que la terre puisse bénéficier de l’astre d’argent. C’est l’amitié qui a mené la lune à devenir le satellite de la Terre, et ceci afin de combler un désir des êtres humains. Quant aux étoiles, elles sont un scintillement au ciel des profondeurs marines.
Tout est harmonie dans ce conte pourtant en son départ si triste. Un très bel ouvrage qui repose sur une suite créative d’appropriations contemporaines de thématiques traditionnelles.

Kristofic Fabienne, Le jeune coq et la pièce d’or / Jenn kok-la épi pies lό-a, bilingue français / créole, illustrations de Sylvie Faur, L’Harmattan, 2019, 24 p. 9€50
L’autrice martiniquaise propose un conte traditionnel en version bilingue. Il est illustré avec humour et grande pertinence par Sylvie Faur. Le travail de composition des images et le jeu plein de sobriété des couleurs magnifient l’ouvrage.
Le conte fait découvrir à l’enfant toutes sortes de poules : djenm, rouges, blanches, noires, gingas, madas… La trame repose sur le parcours d’un jeune coq qui, ayant trouvé une pièce d’or, cherche à acheter à un vieux coq un poulailler sur lequel régner. Il va croiser sur sa route un cheval, un cabri, un cochon, un chien fer, un zébu. Arrivé au but de sa quête, il renoncera à son rêve de puissance pour repartir avec une poule qui lui demande de la libérer de « l’immense poulailler ». Ils partent alors ensemble en fonder un nouveau avec une autre poule cherchant elle aussi à fuir. Ce conte animalier, très rythmé, fait découvrir un aspect local de la culture martiniquaise.

Ramseyer Denis, Le Serpent et l’enfant gâté. Contes kouya de Côte d’Ivoire, L’Harmattan, 2019, 90 p. 12€
Voici un livre essentiel, à soutenir et à faire connaître. L’auteur, spécialiste de l’ethnie kouya, a recueilli des contes en cette langue de Côte d’Ivoire au cœur d’une tradition orale en voie de disparaître : « Dans peu de temps, ces récits disparaîtront, faute de transmetteurs ». Ces contes ont été traduits et sont des témoins d’une civilisation s’évanouissant. La langue kouya est parlée par  20 000 personnes dont le mode de vie périclite sous l’assaut des conflits armés qui ont anéantis le patrimoine kouya entre 2002 et 2010 et de la déforestation.
Comme c’est le cas pour nombre de ce qu’on nomme communément contes africains, le genre de ces récits s’apparente en fait à la fable. Sous les traits d’une histoire animalière, les textes narrent des événements relevés dans la quotidienneté de la vie humaine. La famine, par exemple, y est omniprésente
Plus fable que conte, chaque récit est court et se clôt par une morale explicitée ou implicitée, mais toujours présente. Cette morale relève des règles de vie, des mœurs et des rites de la société, tout autant qu’elle ponctue l’univers imaginaire (monde magique, croyances). C’est la différence avec le conte qui, lui, s’affranchit souvent de tout « fondement avec le réel ». La fable, elle, s’ancre dans les faits connus des auditeurs ou lecteurs.
Mais en langue kouya, le même mot, niné, recouvre les sens de ce que nous nommons proverbe, fable et conte. Aussi, quoiqu’il en soit de la définition que l’on retienne, la fable et le conte de tradition orale éduquent et divertissent tout à la fois. Ils déclinent « l’hospitalité, la serviabilité, la justice, la reconnaissance, la bonté, l’amour ou encore l’intelligence ». De plus, dans la tradition africaine, ils tissent une morale sociale d’intégration à l’univers adulte. Le symbolisme des animaux est souvent institué : « la colombe représente l’attachement amoureux, le renard la ruse, l’âne la stupidité, l’éléphant la force, le paon  la vanité, le lion la puissance, l’agneau représente l’innocence », la fourmi l’ardeur au travail, l’araignée l’égoïsme, la duperie, la méchanceté, la gloutonnerie, le mensonge.
Philippe Geneste

05/07/2020

Mon journal du confinement

Chercher à savoir ce que la littérature dit de la jeunesse, chercher à déconstruire les messages idéologiques qui drainent ce secteur éditorial, recueillir les avis, les opinions, les manières de concevoir les univers de la littérature qui ont cours chez le jeune lectorat, est une partie de la tâche pour qui veut rendre compte des univers mentaux propres aux enfants, aux adolescents et adolescentes. Pour approfondir cette fonction, lisezjeunessepg ouvre régulièrement ses colonnes à des jeunes auteurs ou autrices. Cette rubrique nous l’avons appelé juvenilia et nous la réservons aux jeunes proposant une approche du monde par l’écriture, par la poésie ou tout autre genre littéraire.

JOUR 1
J'ai trois poissons rouges.
Le premier s'appelle Le Transparent car c'est un mâle qui a le ventre blanc, on voit ses organes par transparence. Il a des yeux différents un noir et l'autre noir et blanc. Il a une tache rouge sur la tête. Malheureusement un petit problème de santé l’empêche de nager autant que les autres. Il s'agit d'un problème de vessie. Le Transparent se pose sur le sable.
Le second est aussi un mâle on l'appelle Le Petit Marron parce qu'il est marron sauf son ventre qui est jaune. Il a la particularité de foncer lorsqu'on éteint la lumière.
Le troisième est une femelle blanche et orange, on la nomme La Gloutonne parce qu'elle est plus grosse que les autres. Lors du repas, elle n'hésite pas à voler la nourriture de ses congénères.
Chacun de ces trois poissons rouges a une personnalité. Le Transparent, lorsque je mets mon doigt dans l'eau de l'aquarium, est toujours le premier à le toucher et La Gloutonne, elle, arrive tout de suite, espérant, je pense, récupérer de la nourriture. Le Marron, lui, est le plus sage ; il est le dernier à venir.

JOUR 2
Le matin, lorsque je me mets devant l'aquarium, ils arrivent vite, tous les trois.
Le Transparent et La Gloutonne ouvrent la bouche comme s'ils me criaient dessus. Ils montent, descendent, vivement, à droite et à gauche tout excités. Le Marron le fait aussi, mais moins énergiquement.
Lorsque nous mettons un nouvel élément de décor ou une nouvelle plante, le premier à venir explorer, c’est toujours Le Marron.
Le matin quand je m'approche de l'aquarium les trois m’accueillent en s'agitant devant moi espérant que je leur donne à manger. J’ai pu constater, en changeant plusieurs fois leurs nourritures, qu'ils préfèrent certains aliments à d’autres.

JOUR 3
J’ai essayé, de leur distribuer deux sortes de granulés de marques différentes. Ils ont préféré sans équivoque, les Goldpearlrs au Goldfish ; la qualité nutritionnelle étant pratiquement la même, j'en conclus qu'ils les ont préférés pour leur qualité gustative. Même constat pour la verdure : ils privilégient les petits pois et la laitue aux carottes et à la courgette.
Lorsqu’on leur donne les petits pois, ils se précipitent comme des fous, s'empiffrent en remplissant au maximum leurs bouches. Ils procèdent de même avec la laitue. Un jour La Gloutonne avait un gros morceau de feuille de laitue qui dépassait de sa bouche, j’ai eu très peur qu’elle ne s’étouffe, mais, finalement, elle a tout avalé.
Souvent, ils déterrent les plantes en tirant dessus, au niveau des racines et des feuilles. Ils en grignotent au passage, ça les amuse beaucoup, j’ai l’impression.  Mais nous, avec ma mère, un peu moins. Nous somme obligés de les replanter. A chaque fois que l'on ajoute de nouvelles plantes, ils fouillent autour des racines, tirent sur les feuilles et finissent par les déplanter.

JOUR 4
Dans la journée, les trois sont parfois immobiles ; on a alors présumé qu’ils faisaient la sieste. Le soir venu, ils ne bougent toujours pas, ils dorment. Le Transparent se positionne sur le sable et les deux autres se mettent à proximité de lui. Le fait qu'ils soient toujours ensemble montre que les poissons sont très sociables.
Lorsque nous les avons changés d'aquarium quelques semaines après leur arrivée, mi-août 2019, nous les avons transféré d'un aquarium de 20 à 80 litres à l'aide d'une épuisette. Cela à été particulièrement stressant pour eux. Ils se sont réfugiés dans un premier temps sous le filtre, sans s'alimenter. Quelques jours plus tard Le Marron a été le premier à explorer le nouvel aquarium, suivi ensuite des deux autres.
Ils recommencèrent alors à se nourrir.
La découverte de leur nouvel espace de vie a été progressive. Une Coquille Saint-Jacques leur servant de nouveau refuge.

JOUR 5
Chaque  matin après la distribution de leur nourriture, ils mangent puis ils fouillent le sable sur toute la surface de l'aquarium à la  recherche de restes. Ils absorbent alors du sable, ils trient ce qui est comestible et recrachent le non comestible.
J'aime bien les observer nager. Suivant l'endroit où ils veulent aller ils utilisent des nageoires différentes. Par exemple quand ils se déplacent vite, ils  mettent à profit la nageoire dorsale qui est totalement aplatie ainsi que la nageoire caudale.
Lorsqu'ils s'immobilisent, pour se maintenir sur place, ils se servent des nageoires pectorales. J'admire leur souplesse; parfois ils se déforment complètement, pour passer dans des endroits exigus.
Toutes les semaines, j’effectue le changement d'un tiers de l'eau de l’aquarium. Avec ma mère, nous allons la chercher, toutes les semaines, à la fontaine parce que l’eau du robinet contient du chlore et cela pourrait leur nuire.

JOUR 6
La nuit, lorsque les poissons dorment, les mélanoïdes sortent pour dévorer les algues qui se sont développées sur les décors, les vitres et les plantes. La journée, ils se cachent en s'enfouissant dans le sol. Ces escargots ont une forme spiralée avec des antennes. Le plus petit, qu'on ait observé, avait une taille de deux millimètres, et les plus grand deux centimètres. Ils se plaisent bien, je pense, car ils sont nombreux. En décembre on en a introduit dix et aujourd’hui, ils doivent être une trentaine.
On en retrouve partout, même dans des endroits improbables, comme dans le filtre. On en voit souvent à l’extrémité des feuilles des  plantes, qui ploient quelque fois, sous leur poids.
Quand je donne individuellement à manger à mes  poissons, ça m’arrive de toucher leurs écailles. C’est une drôle d’impression : mon doigt glisse dessus et quand je leur tends un morceau de laitue, je sens une résistance. C’est incroyable la force qu’ils ont à travers la bouche.

JOUR 7
Pendant le confinement, j'ai vu à deux reprises, les  mâles poursuivre la femelle, j’ai présumé que bientôt ce serait la période de frai. Quelques jours après, j’ai  alors trouvé un alevin de quelques millimètres caché dans le filtre. Pour que les autres poissons, ne le mangent pas, je l'ai placé dans l'aquarium de 20 litres. Je l’ai nommé Champion.
Les jours suivants, pendant le nettoyage hebdomadaire du filtre, j'ai eu la surprise de découvrir quatre petits nouveaux alevins. Nous les avons logés dans le petit aquarium.
Cela a été très compliqué de s'en occuper car ils sont extrêmement petits, ils ne font que quelques millimètres. Les trois premiers jours, Champion, dans son nouvel aquarium, était resté caché pour éviter, je pense les prédateurs.
Les cinq se baladent ensemble maintenant. Nous les nourrissons avec du jaune d’œuf, avec des mini flocons que l’on réduit en poudre. Il existe, dans la nature, toutes sortes de micro-organismes qui peuvent leur servir de nourriture. Ainsi, lors d’une ballade, j’ai récupéré des lentilles d’eau. Ont a retrouvé de minuscules petits escargots aquatiques qui vivent maintenant avec les alevins. Ce sont des escargots différents de l’autre aquarium ; eux sortent le jour, ils sont de la famille des planorbes.

Enzo Felicetti

28/06/2020

Emmanuelle Figueras une autrice de la littérature destinée à la jeunesse

Figueras Emmanuelle, Terramania. Notre planète vue comme une maison, illustrations de Sarah Tavernier, Alexandre Verhille, Milan, 2018, 48 p. 19€90
Le sous-sol est le centre de la terre, le plancher la croûte terrestre, la salle de bains les océans… la comparaison n’est pas très probante. En revanche, le propos écologique et informationnel est passionnant. Le livre propose au jeune lectorat d’entrer en connaissance avec la planète Terre, avec les dangers qui la menacent, avec les problématiques de l’écologie, de la biodiversité, des écosystèmes. La question de la population (7,5 milliards d’humains, 1,9 millions d’espèces animales dont de nombreuses menacées) est bien abordée. Le livre se propose de donner des exemples pratiques, empruntés à la construction d’une maison par exemple, pour montrer que des solutions existent pour empêcher la catastrophe d’une fin de l’humanité sur Terre. Le propos n’est donc aps décliniste mais volontiers optimiste en arguant de la raison et des progrès d’une science en conscience. C’est un choix qui donne la couleur particulière à ce livre, même s’il y manque, du coup, la question du pouvoir des humains sur leurs propres vies, c’est-à-dire la problématique politique. Il y a d’ailleurs fort à parier qu’à l’avenir, les ouvrages de ce genre se multiplieront en évitant cette question et en s’arrêtant pour son traitement à une idéologie des droits de l’homme et du citoyennisme dont, pourtant, l’impasse est avérée, en matière d’écologie et d’écologie politique. Nous retrouvons dans ce livre l’impensé inhérent au secteur éditorial de la jeunesse (sauf rares exemples) à savoir la question de la lutte des classes dont seule la prise en compte permettrait d’offrir une vision internationale à la question écologique sous l’angle des solutions humaines à l’exploitation de la Terre.
Cette dernière remarque n’enlève rien à l’intérêt du livre qui montre le lien entre les activités humaines et naturelles qui montre bien que la nature est devenue une résultante de l’activité économique et sociale de l’humanité et dont, par conséquent, les problèmes ne peuvent être envisagés qu’en liaison avec le travail productif et social des êtres humains, des pays et des états.

Figueras Emmanuelle, Le Plastique, illustration de Nikol, Milan, 2020, 40 p. 8€90
Voici un très bon documentaire que nous recommandons aux enfants de 9 à 12 ans. Le propos est clair, les illustrations du texte sont efficaces et plaisantes, le papier brillant agréable à la consultation, et la question est bien traversée autant qu’excellemment éclairée : depuis quand le plastique existe ? Avec quoi le fabrique-t-on ? Que fait-on avec le plastique ? Où le trouve-t-on ? Quels pays le fabriquent ? Pourquoi interdit-on les sacs plastiques ? Est-ce vrai qu’il existe un continent de plastique ? Quelle est la durée de vie des différents plastiques ? Est-il recyclable ou décomposable et comment ? Pourquoi est-il dangereux pour la santé ? Pourrait-on vivre sans plastique ?

Figueras Emmanuelle, Secrets de petites bête, illustrations Alexander Vidal,  Milan, 2019, 26 p. 18€
Quel bel ouvrage à nouveau, avec sa jaquette réalisée sous la forme d’un découpage au laser représentant un paysage juxtaposé sur l’image de couverture colorée où volent papillons, abeilles, libellules, où trottinent des fourmis. A l’intérieur, un récit tient en cohérence une multitude d’informations. Belle idée, les auteurs commencent par le monde de la ruche. On poursuit avec l’araignée qui tisse sa toile et y prend au piège un cricket. La dentelle du découpage fait merveille. On suit la ponte d’œufs d’une femelle papillon dans une feuille, œuf avalé par une chenille, une chenille qui se fait chrysalide, la chrysalide qui se transforme en papillon. C’est un machaon, il va vivre deux mois et va à la rencontre d’une femelle qui a attiré son attention.
L’ouvrage quitte alors l’air pour se concentrer sur la terre des fourmis. On les suit dans leur habitat et selon leurs différentes fonctions : ouvrières, soldats, nourrices, architectes.
L’ouvrage nous mène alors à la rivière pour admirer les libellules dans leur chasse aux moustiques, moucherons et papillons. L’illustration nous offre alors l’accouplement et la ponte des œufs dans l’eau.
Le jeune lectorat est aussi invité à rechercher un phasme, insecte à tête, thorax et abdomen, qui se tient immobile au cœur d’un buisson de ronces. La nuit, il se déplace pour grignoter quelques feuillages sous le regard avide d’un hibou.
Comme le précédent ouvrage de Figueras, c’est un album précieux, un cadeau magnifique.

Philippe Geneste

21/06/2020

Racines du racisme aux USA

Bétaucourt Xavier, Perret Olivier, Ils ont tué Léo Frank, couleur Paul Bona, Steinkis, 2020, 112 p. 18€
Atlanta en Géorgie, 1913 : une ouvrière de 14 ans est assassinée après avoir récupéré sa paie dans l’usine de textile où elle travaillait et dirigée par un patron, nordiste, juif, du nom de Léo Frank. Qui l’a tuée ?
L’album s’appuie sur les journaux de l’époque, sur les témoignages, sur les réquisitoires. Autant dire qu’il s’agit d’une fiction réalisée au plus près des événements et dans le plus grand scrupule de la vérité historique. Les couleurs de Bona transcrivent l’atmosphère étouffante dans laquelle cette affaire se déroula. Le récit bénéficie de l’art de la narration journalistique de Bétaucourt autant que du réalisme suggestif des dessins de Perret.
L’enquête bâclée est suivie pas à pas : la fabrication de la haine antisémite de la presse à scandale est dévoilée ; la certitude de Léo Frank que la justice rendra justice et reconnaîtra son innocence est suggérée ; la duplicité de Jim Conley, employé de l’usine, noir, alcoolique, est simplement constatée par le suivi de son audience au tribunal. Curieusement ses élucubrations ne feront pas tiquer le jury ni le juge. Comme on suit l’enquête, ce n’est que parcimonieusement qu’on avance dans la compréhension de ce qui se trame : un verdict raciste, dans une Amérique raciste où Lynch reste un héros. Le 17 août 1915, la population menée par les notables locaux arrachera Léo Frank de sa prison et le lynchera.
L’album montre comment la ségrégation raciale, le ressentiment des sudistes à l’égard des nordistes, se muent en convictions individuelles irrationnelles jusqu’au fanatisme antisémite. Ce dernier n’est pas construit comme notion, mais imposé comme sentiment et c’est sur ce sentiment exprimé par la foule que les éditorialistes racistes tirent justification de leurs menées antisémites. Dans cet acte de violence du lynchage, on peut lire l’affirmation, par les notables locaux, de leur autorité auprès de leurs subordonnés et administrés et, du côté du peuple, un assujettissement à l’ordre hiérarchique. Trois mois après l’assassinat de Léo Frank, le Ku Klux Klan renaissait de ses cendres. Á son apogée en 1920, il comptait 5 millions de membres.
L’ouvrage rappelle tout cela et se clôt sur une double page qui réunit les protagonistes, une autre qui présente quelques photographies, enfin sur un dossier qui met en regard l’affaire Franck avec les événements de Charlottesville du 12 août 2017. Les événements de Minneapolis s’éclairent aussi avec cette plongée dans l’histoire du racisme aux USA.

Philippe Geneste

14/06/2020

Ce qui se dit dans ce qui passe

Martin Jean-Claude, Vies patinées, illustrations de Claudine Goux, préface de Hervé Bougel, Bruxelles, Les Carnets du Dessert de Lune, 2019, 91 p. 14€
Constats d’espace
Vivre, c’est interroger le réel que nous impose notre compréhension du territoire de notre vie. L’humain n’est peut-être pas le suzerain d’un lieu de vie qu’il croit sien. C’est plutôt un errant, un passager, celui qui passe ; c’est surtout un être de rencontre qui prend de l’autre et des autres le témoin qu’il porte pour tracer sa propre course.
Tous les portraits de personnes ou d’animaux dessinés par Claudine Goux comportent des chemins de traits, des circulations de motifs, des imbrications de contraires, des mosaïques de parcours,
Vies patinées, est donc le recueil des vies réelles brusquées ou non par l’existence, et manipulées par elle sans ménagement, parfois jusqu’au désespoir qui façonne le paysage intérieur :
« Pousser les jours devant soi, comme détritus au caniveau ».
Et c’est aussi l’illusion des vies lisses, isolées les unes des autres condamnées alors à ne jamais rien arborer que l’étendard des standards des moralisateurs du réussir sa vie. C’est que dans une société de la tyrannie des apparences, la vie est vitrine, alors que le poète plonge dans les ressorts du vivre, pour suivre une autre spatialisation, une autre représentation des choses et des êtres.
Contacts temporels
Si la vie est espace, elle est aussi du temps, mais point tant celui qui élargit ses frontières au fil augmenté de l’âge, que le temps de l’instant. L’être humain porte son futur et son passé dans l’instant. Le poète en appelle aux mots, aux discours, bref au langage -celui intérieur où nous jouons nos représentations et celui extérieur qui investit le dialogue-, comme ce par quoi l’humain donne vie à sa vie « à tout instant et en un instant »[1] : « Le sensible du sentir ne saurait aboutir au sens qu’à la faveur d’un monde de signes, qui ouvre chaque individu (…) au champ d’altérité »[2].
C’est donc à travers l’espace de sa langue que l’humain habite le monde. Le dessin de Claudine Goux page 22 explicite le signe comme port et transport de la personne. C’est dans la langue, sur « la plage de temps »[3] que chacun s’initie au temps, que se façonne l’Histoire et que chacun tisse la sienne. La poésie permet d’entrer dans cette suspension qui peut engendrer le suspens de la vie. Mais il y faut haute patience. Il y faut œuvrer à contre-courant de l’ère de la vitesse qui fracasse le rapport humain au temps. Car l’homme contemporain vit tout urgemment, courant après le temps, luttant, évidemment déceptivement, contre lui.
Du coup, l’espace de l’instant se refusant à lui, l’humain se trouve emporté par le temps qui vient, n’ayant plus que l’accumulation des souvenirs et conséquemment, l’affaiblissement de l’espoir. La hantise des morts signale la brisure de l’instant et le débordement du trop-plein des souvenirs.
S’en référer à une promesse commune
Le verbe en liberté de Jean-Claude Martin s’affranchit des sujets et se nourrit de la vie personnelle et de la société où le poète se meut. Le cheminement alors prévaut sur la destination ou plutôt, il la pré-figure en écartant la prévision qui fige et réifie. La vie est dans ce qui se passe, se patine en saisissant ce qui se dit dans ce qui passe. Elle est pour le sujet une promesse participative, elle est une recherche de convenance entre le réel et le subjectif, elle est l’approfondissement têtu de l’intimité garante de l’extension amplifiée de l’espace extérieur offert à la personne : se trouver au monde, c’est se trouver soi-même :
« en refermant l’armoire, tu te prends à penser que toi aussi on ne t’a peut-être jamais ouvert »
et
« ces livres auxquels tu n’as pas donné vie, est-ce toi-même que tu n’as pas lu ? »
Accepter de quérir la suspension s’est s’opposer à la course mortifère au temps dans laquelle se délecte notre contemporanéité, c’est se réapproprier les saisons, les événements naturels, les surprises, les instants … ce qui n’est pas sans rappeler le Rimbaud des Derniers vers qui écrivait en mai 1872 :
« Elle est retrouvée.
Quoi ? L’éternité
C’est la mer allée
Avec le soleil »
Parce que l’instant est passage ; parce que l’intériorité y rencontre l’extériorité, parce que le symbole appelle le symbolisé : « Quelle vitre nous protège du ciel ? ». L’enjeu serait donc de se réapproprier l’instant. Or la vie contemporaine le fétichise, le prive de sa dynamique propre, de ce mouvement qui le constitue, le traverse, où ce qui vient et ce qui fuit se nouent pour réaliser ce qui est. Dans l’instant réifié, tout est donné à voir ; or, nous dit le recueil Vies patinées, c’est là une « Illusion de survie ». En effet,
« Le jour s’en va, la nuit s’en vient » ;
cet énoncé prouve que ce qu’on croit voir est ce qui est donné à concevoir. Comment opérer cette réappropriation de l’instant ? La poésie est une voie qui offre à prendre un univers verbal immédiat. La poésie est faite de mots disait Mallarmé avec Valéry, donc de la sensation qui émane de leur lecture, de leurs agencements sur la page, entre les pages, de ce qui se soulève aussi d’entre les mots.
En brisant le fétichisme individualiste de l’instant, en permettant au mouvement qui le constitue de s’accomplir, l’humain se trouve traversé par le cosmos qui le constitue, d’où il vient, dont il s’extrait en tant que personne :
« Bientôt la tempête fut si forte que je crus devenir le vent, le sable, l’océan. Tout. Rien du tout… »
Alors, la personne cesse d’occuper son temps, cesse de passer du temps, elle l’accueille. Elle ne cherche pas à remplir son temps. Elle ne cherche donc pas l’air du temps, mais elle laisse le temps venir à elle, elle le fait sien, le configure, pour mieux elle-même se conjuguer avec les autres. Et c’est pourquoi ce qu’on a voulu faire ne s’atteint jamais, mais s’approche, ce pourquoi le poète est dans l’approche
« De quoi est-il mort ? D’un rêve généralisé ».
Philippe Geneste



[1] Jacob, André, « Du Cogito à l’instant du loquor », Degrés, n°143-144, automne-hiver 2010, o-1/o-19, p.o-8
[2] Jacob, André, « Du Cogito à l’instant du loquor », Degrés, n°143-144, automne-hiver 2010, o-1/o-19, p.o-6
[3] Martin Jean-Claude, Vies patinées, illustrations de Claudine Goux, préface de Hervé Bougel, Bruxelles, Les Carnets du Dessert de Lune, 2019, 91 p. – p.21

07/06/2020

Effacer l’ijime

Heurtier Annelise, Chère Fubuki Kataba, Casterman, 2019, 309 p. 14€90
« Le clou qui dépasse appelle le marteau »
proverbe japonais
L’intelligence de ce roman est de présenter la problématique du harcèlement en lien avec le contexte social et étroitement dépendant des modalités des relations humaines qu’entraînent les traditions  et les stéréotypes sociaux, de comportement comme de langage : « L’inconnu n’était jamais le bienvenu. Alors pour l’éviter, on sanglait le quotidien dans quantité de procédures de précautions variées » (p.16). Le point de vue que va épouser le lectorat est celui de l’adolescente harcelée.
Cette dimension fait l’objet d’un traitement dans la composition du livre, à travers des courriers professionnels égrenés tout au long du récit et dont le lecteur ne comprend la présence et la fonction que vers la toute fin de l’histoire.
Emi, l’adolescente harcelée est victime. Le jeu de la harceleuse et de ses comparses exacerbe son sentiment d’infériorité qui ne tarde pas à se muer en culpabilité : « Peut-être n’avait-elle que ce qu’elle méritait » (32) ; « Être victime est humiliant. On ne l’est pas par hasard, tu ne crois pas ? » (32). La honte imprègne alors le quotidien de la victime, en lien avec l’ijime - nom japonais du harcèlement dont le fondement est l’idéologie individualiste exacerbée. Le roman d’Annelise Heurtier vient ici pointer du doigt la nécessaire interrogation à mener sur le mode de vie. Si chacun est responsable de soi (« Être heureux ou malheureux était avant tout une question de perception, non ? » (39)), chacun dépend de ce qui contraint sa socialité.
Le livre interroge, aussi, la dimension spatiale du harcèlement. Cette dimension spatiale est importante car Emi fuit la réalité parce qu’elle n’a pas la force de l’affronter, parce qu’elle lui est trop dure à vivre. Une fuite est une tentative de sortie de l’espace social.
Le livre établit aussi un parallèle entre la « souillure » personnelle ressentie par la jeune fille et celle jetée en opprobre sur des catégories sociales. Au début du roman, Emi est à côté de Kiko. Celle-ci sera chassée de la classe à cause la filiation de sa famille avec les burakumins (descendants de bouchers, de tanneurs, de croque-morts déclarés impurs ; c’est eux qui ont fourni le gros du contingent des nettoyeurs de la centrale de Fukushima dévastée…).  L’exclusion d’une élève d’un groupe est alors reliée à son appartenance sociale, à une dimension qui dépasse la dimension psychologique. Le récit en vient à interroger les représentations sociales qui déforment les expériences humaines. C’est une invitation faite au lecteur de transposer l’histoire à la sienne propre, de le faire réfléchir, si on veut, mais sans jamais quitter la fiction. L’amitié, qui, au Japon, peut faire l’objet d’un enjeu économique, entrepreneurial, chosifie la relation humaine en un commerce des affections : on appelle les amis professionnels des katana, même nom que pour professeur ou coach (211). .
Dans le roman d’Annelise Heurtier, le thème central de l’amitié souligne que pour surmonter positivement le sentiment d’infériorité, Emi va devoir accéder au sentiment de communauté. Être en accord avec soi, c’est trouver les accords avec les autres, avec un autre. C’est la condition pour ne plus intégrer l’humiliation. Bien sûr, la harceleuse empêche cette réalisation, et elle imprègne tout l’univers d’Emi bien au-delà du lycée. C’est parce qu’on suit la prise de conscience d’Emi de ce processus qui l’accable, qu’une charge contre l’égoïsme lié à l’individualisme est présente dans Chère Fubuki Katana.
Elle est d’autant plus présente que le roman articule le besoin d’amitié et l’amitié réelle qui se noue entre Hana et Emi avec l’exploitation économique de l’amitié : « Une amie de location », « De l’argent. Une entreprise. Un contrat » (258). L’univers de l’économie fait se côtoyer le virtuel et le réel. Annelise Heurtier retrouve dans cette œuvre le thème du simulacre, thème cher à Philip K. Dick comme à la série Black Miror. Le simulacre est payant de nos jours, plus encore qu’à l’époque où K. Dick confectionnait son œuvre visionnaire. Aujourd’hui, le simulacre se donne comme réel antidote à la peur du réel. C’est ainsi que le capitalisme phagocyte la psychologie des êtres sur la terre pour les détourner de voir son monde d’exploitation : tu te loues, tu te vends, donc tu es ; tu achètes donc tu es.

Philippe Geneste

31/05/2020

De l'Histoire adaptée à l'adaptation d'une histoire

L’Hermenier, Looky, Parada, Siamh, Les Misérables. Fantine, Jungle, 2019, 72 p. 14€95
Voici une adaptation en bande dessinée du roman de Victor Hugo. Il s’agit d’un premier volume, quatre autres sont annoncés. L’œuvre, rédigée au cours de l’exil de l’écrivain en Angleterre, se prête à un découpage qui suit l’aventure d’un des personnages. Fantine commence ainsi la série. On y assiste à la transformation de Jean Valjean en Monsieur Madeleine, on y rencontre la traque obsessionnelle de Javert, et, bien sûr, l’histoire emblématique de Fantine dans son lien maternel avec sa fille Cosette. Celle-ci est la cendrillon de deux tenanciers âpres au gain qui exploitent Fantine et réduisent Cosette à la condition d’esclave. Le volume se clôt sur la mort de Fantine, la découverte par Javert de la véritable identité de M. Madeleine et la fuite de ce dernier pour délivrer Cosette des griffes des Thénardier.
Le jeune lectorat découvrira, à travers cette bande dessinée, la vie du peuple entre 1812 et 1832. Il entre en connaissance de la conception hugolienne de la justice sociale, de l’exploitation de l’homme par l’homme à travers une inspiration chrétienne évidente. Les dessins transcrivent avec adresse la rhétorique de la prose de Hugo : nombreux changements des angles de vue, usage fin des champs contre-champs, composition variée des planches avec un jeu riche des cadrages rectangulaires et horizontaux, interventions des gros plans au plus près de l’intensité narrative, précision descriptive des arrières plans.
Ajoutons que la bande dessinée contient un supplément comprenant un commentaire du tableau de Delacroix La liberté guidant le peuple mis en relation avec le roman de Hugo, une brève biographie de l’écrivain, un questionnaire avec des jeux didactiques.
Philippe Geneste

Maury Delphine, Vinuesa Olivier, Les grandes Grandes Vacances. Drôle de guerre, adaptation Boulet Gwenaëlle, dessins d’Émile Bravo, BD Kids éditeur, 2019, 56 p. 9€95
La bande dessinée est une adaptation réussie des épisodes 1 et 2 de la série animée du même titre traçant une grande fresque historique de la seconde guerre mondiale. Elle était au préalable parue dans la revue Astrapi. Le lectorat est invité à s’identifier aux deux personnages, un garçon et une fille qui vont en Normandie passer des vacances chez leurs grands-parents à l’été 1939 et qui vont devoir y rester, car la guerre éclate. Il s’agit bien d’une bande dessinée historique. L’Histoire n’y est pas le prétexte d’un arrière-plan mais irrigue l’intrigue et l’enchaînement des événements. Le volume traite de la Drôle de guerre, de la confusion des sentiments que provoque la situation chez les adultes. L’adaptation de la scénariste Gwenaëlle Boulet est vraiment pertinente. A la fin du volume, huit pages présentent, avec simplicité, l’histoire de la seconde guerre mondiale en soulignant les liens à faire avec la BD. Une œuvre à mettre entre toutes les mains de jeunes lecteurs et à acquérir dans toutes les bibliothèques.

Commission lisez jeunesse

24/05/2020

La filiation animale de l’humain

Charpentier Oriane, Moi baleine, illustrations Olivier Desvaux, Gallimard jeunesse, 2019, 65 p. cat 3
Le récit animalier est une veine permanente de la littérature de jeunesse. Le héros ou l’héroïne devient alors un double auquel le jeune lecteur est invité à s’identifier et dans la peau duquel se glisse, parfois, l’auteur. Telle est la configuration narrative de ce beau livre d’Oriane Charpentier. Mais il ne s’agit pas ici seulement d’une inscription dans une tradition littéraire. En effet, l’encadrement documentaire du prélude en cinq pages et de la lettre de l’autrice en postface oriente le lectorat vers une réflexion sur la filiation animale de l’humain. Les péripéties qui s’organisent en intrigue sont toutes inspirées de l’éthologie animale, preuve, de la part de l’écrivaine d’une connaissance approfondie de son sujet.
En prenant la baleine pour héroïne, le récit d’Oriane Charpentier pose une problématique de la paix entre les espèces et offre une réflexion plus générale sur l’entraide. Inconsciemment, le lecteur s’appuiera sur le mythe de Melville, celui de Moby Dick, œuvre, elle aussi, fourmillant de connaissances du milieu marin décrit. Le rapprochement peut surprendre, sauf si on a présent à l’esprit que la première traduction française de Moby Dick parut, sous le titre Le Cachalot blanc, en 1928, dans une édition destinée à la jeunesse (1), et sauf si on prend en considération que le roman de Melville et le récit de Charpentier possèdent l’un et l’autre une dimension allégorique.
Ce trait de l’histoire peut s’appuyer sur la volonté d’Oriane Charpentier d’emprunter aux mythes pour introduire aux thématiques universelles de l’humaine condition : la peur, la faim, le lien maternel, le combat, la fuite, le rapport altruiste. Par ce dispositif finement manipulé, l’autrice donne un aspect animal aux humains rencontrés. Ce passage du livre importe parce qu’il permet d’introduire le point de vue animalier sur le devenir de la vie sur terre ; Cette thématique est immédiatement saisie par le jeune lectorat parce qu’elle est explicitement introduite par les cinq premières pages de l’encadrement documentaire dont nous avons parlé. Ainsi, le récit d’Oriane Charpentier et d’Olivier Desvaux passe-t-il du récit anthropomorphe au récit zoomorphe. En cela, sans pesanteur, Moi baleine possède une dimension didactique pour approcher la biodiversité et la chaîne du vivant à préserver. Si la touche didactique est légère, on le doit aussi à l’œuvre graphique. Les peintures d’Olivier Desvaux, à la croisée du réalisme et de l’onirisme chromatique, ajoutent à la force du texte le mouvement des drames qui se jouent dans le bleu marin de la vie. L’image évite le texte descriptif, ce qui permet de garder un rythme dramatique soutenu, sans avoir à précipiter le récit. L’illustration permet de maintenir la lecture dans la fiction. Et cette fiction est le roman de formation d’un baleineau mais aussi, à l’intérieur même de la durée de sa lecture, le récit d’apprentissage du lecteur confronté à l’interrogation : qu’est-ce qu’être humain ?
Ainsi, avec Moi baleine, lire est un grandissement.
Philippe Geneste

(1) Voir Nières-Chevrel Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Paris, Didier jeunesse, 2009, p.140

17/05/2020

Approches de l’Histoire

Wladarczyk Isabelle, L’Arbre de Guernica. La Retirada des enfants, illustrations Clémence Pollet, Oskar éditeur, 2019, 47 p. 9€95
Dans cette belle collection dont nous avions chroniqué Le Grand départ (blog lisezjeunessepg du 5 août 2018), reparaît ce volume consacré à l’épisode de la Retirada de la guerre d’Espagne. L’autrice s’est appuyée sur le témoignage d’un exilé espagnol ainsi que sur de nombreux documents confiés par des acteurs de l’époque. Le livre est magistralement illustré  par Clémence Pollet. Les illustrations procèdent d’un trait clair pour le dessin des personnages et de couleurs à caractère pointilliste qui adoucissent la vivacité des verts et des rouges et portent avec elles poésie et tristesse. L’histoire est racontée à la première personne par un petit garçon que ses parents vont confier à des ouvriers français sympathisants de la cause républicaine. A la fin de la guerre civile, après la victoire de Franco, l’enfant retourne à Guernica où il retrouve sa mère. Le père est mort, tué par l’armée franquiste. Le cœur de l’album narre le bombardement du village par l’armée de l’Allemagne nazie, alliée de Franco.
Les illustrations accompagnent l’avancée de l’écriture avec justesse, variant les angles de vue, se faisant ainsi narrative mais aussi support précieux pour le jeune lectorat. Un dossier documentaire clôt l’ouvrage, avec photographies, cartes et documents d’époque. La condition des enfants est détaillée. L’accueil des français est aussi mis en lumière avec la description des camps aux conditions de vie dures voire inhumaines. L’autrice s’appuie pour cela sur le témoignage de Jo Vilamosa. Le supplément documentaire propose ainsi un récit qui double l’histoire de l’enfant de l’album. Au final, c’est un livre complet sur la Retirada qui contextualise l’épisode historique en articulant récit pour enfant et documentaire de témoignages.
CLERVOY Patrick, Au Bord du monde. Journal d’Afghanistan, illustration Samuel Figuière, Steinkis, 184 p. 20€
Cette bande dessinée, intelligemment conçue, est le journal d’un médecin spécialiste des traumatismes psychiques appelé par l’armée auprès des troupes du contingent international de l’OTAN. Le journal court du 28 avril 2011 au 31 juillet 2011. Il donne le point de vue des militaires retranchés dans leur camp de vie et l’hôpital militaire de Kaboul, coupés de la population afghane. L’atrocité de la guerre est présente à travers la litanie des blessés reçus et soignés, des morts de soldats. Les civils afghans blessés et morts sont aussi mentionnés, mais dans une moindre mesure, fonction de l’hôpital oblige. L’auteur n’échappe pas à la bipartition machiavélique entre défenseurs de l’ordre et du droit du gouvernement mis en place par les occidentaux d’un côté, le bon côté, et « insurgés » talibans de l’autre. Cette présentation évite d’explorer le fait colonial en Afghanistan.
La narration est tendue, les faits rapportés le sont du point de vue subjectif propre au genre du journal, journal du dehors plus que journal intime. Le lecteur est pris par l’enchaînement des événements tragiques, des opérations médicales de sauvetage. Les dessins et les couleurs sont remarquables, peignant avec le mouvement de traits et hachures un espace de guerre et de menace.
Ce que la bande dessinée ne montre pas c’est que le médical de guerre n’est pas un havre d’humanité à l’intérieur d’un enfer de combat, mais qu’il est conçu, organisé, administré pour faire valoir les finalités guerrières et les faire accepter. En cela, la bande dessinée de Clervoix et Figuière n’atténue pas la folie destructrice militariste, elle lui prête un visage non pas acceptable mais compréhensif.

Philippe Geneste