Anachroniques

28/04/2019

Parce qu’on s’abandonne au rêve, sachons nous abandonner à la pensée vive

Jiki Kuro, La Femme du potier, HongFei, 2019, p. 14€50
Voici un remarquable album de Kuro Jiki alias Thierry Dedieu. La progression chromatique des pages correspond aux douze épisodes qui constituent ce récit. C’est un conte, celui d’une femme d’un potier reconnu dans un monde imaginaire de ton orientalisant. Il est interdit à la femme d’entrer dans l’atelier du mari. Mais celle-ci est curieuse, attirée par la création. Elle va peu à peu kidnapper de la terre et des matériaux et, se cloitrant dans une cabane au fond du jardin, elle va s’essayer, elle aussi, à la création.
Bientôt, elle dépasse l’art de son mari, elle crée librement des formes nouvelles d’une sensibilité non convenue. Et elle supplante celui-ci dans la vente des œuvres, devenant alors la créatrice du foyer et le mari l’adjuvant domestique. Les rôles se sont inversés. L’album aurait aussi pu s’appeler « le mari de la céramiste ». La fin de l’album s’ouvre donc sur la libération de la femme.
Un examen approfondi met à jour le thème du pouvoir dans la cellule familiale comme thème central. On remarquera aussi, que l’album ne laisse pas entrevoir une autre issue que celle de rapport de domination dans le couple. L’évolution chromatique au cours de l’album, qui épouse les sentiments du potier, notifie l’enfermement dans ce thème. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage sensibilise à la question de l’émancipation des femmes. Il montre que c’est toujours au contact des autres que la personne trouve les éléments pour transformer sa vie et se transformer elle-même.
La richesse du graphisme et celle du jeu chromatique s’allient à la luxuriance des traitements du thème de la domination dans un album qui évite tout superflu pour stimuler le jugement critique du jeune lectorat.

Guéraud Guillaume, La face cachée du prince charmant, illustrations Henri Meunier, éditions rouergue, 2019, 40 p. 15€
Le caviardage est une technique connue par sa pratique avec la censure : on enlève des passages d’un texte qui sont jugés inconvenants, subversifs, antipatriotiques… Le caviardage c’est aussi une technique littéraire. Il s’agit alors de supprimer des mots ou des fragments de mots ou des lettres dans un texte mais en faisant en sorte que le texte nouveau ainsi créé avec les mots conservés fassent sens. Le caviardage fait ainsi surgir un nouveau texte d’un texte de base. De là provient l’adjectif « cachée » du titre du dernier ouvrage de Guéraud et Meunier.
L’album repose sur une composition par paire de doubles pages. Expliquons. Sur la première double page se trouve un texte narratif en vis-à-vis d’une illustration colorée ; sur la deuxième le même texte est reproduit, mais cette fois-ci avec des pans entiers caviardés c’est-à-dire biffés, barrés, raturés, bref recouverts de noir et rendus de ce fait illisibles ; en vis-à-vis on trouve une image à fond noir mat qui illustre la nouvelle scène ainsi créée. Bref, le caviardage consiste à créer un texte par soustraction de mots. Pour les illustrations, le procédé utilisé par Henri Meunier ne relève pas du caviardage mais plutôt de l’antithèse.
Un autre effet de la composition est la peinture du portrait du « prince charmant » qui s’avèrera paresseux, poltron, maladroit, geignard, sale, et au final comme tout le monde. Ce sont les pages réalisées par le caviardage qui dressent en fait le portrait. On s’aperçoit alors que les auteurs ont choisi de donner un texte de base qui dresse une situation et de donner à la page caviardée et à son vis-à-vis dessiné le rôle de caractériser le personnage.
La lecture se fait ainsi jeu comme est ludique la technique du caviardage pour l’écrivain. De plus, si l’album bellement édité par le rouergue est destiné à des enfants dès 4 ans, les plus âgés s’en régaleront tout autant. Surtout, qu’on peut les amener plus aisément à pratiquer eux-mêmes le caviardage et ensuite à le confronter à celui réalisé par Guéraud. Mine de rien, c’est faire entrer l’enfant dans la fabrique du texte, car la soustraction est tout autant que l’addition une opération centrale de toute écriture.
Avec les enfants de tous les âges, on gagnera aussi à interroger le jeune lectorat sur le pourquoi de la transformation des images entre celle du texte premier et celle du texte caviardé.
Bref, cet album, aux allures dévastatrices pour les mots, est jubilatoire et pousse, justement, à la plus grande attention des mots …

Jackowski Amélie, Chut ! Il ne faut pas réveiller les petits lapins qui dorment, éditions rouergue, 2019 28 p. 14€
Explorer le silence, pour évoquer le sommeil, pour apprivoiser la venue de la nuit, pour se déprendre de l’angoisse du noir. Le noir est justement le fond de la couverture duquel apparaît une lune aux yeux fermés, aux traits reposés, à la bouche close souriante. Le titre crée tout de suite la distance : il ne va pas s’agir de toi tout petit enfant, il va s’agir de petits lapins endormis. Chaque double page est un chef d’œuvre de composition. La première par exemple : page de gauche, le plan rapproché d’une forêt en ne laisse paraître que les troncs des arbres stylisés, au centre un champignon luminescent ; page de droite des étoiles formant la grande ourse. L’art est minimaliste, en rien figuratif mais suffisamment évocateur pour ouvrir au rêve. Les couleurs sont sombres. Au bas, courant sur les deux pages, un bandeau bordeaux sur lequel est inscrit le texte : « l’odeur de la forêt se glisse sous un volet ». Le décalage entre les mots, ceux de la voix qui lit et l’image onirique regardée crée un télescopage sans violence, juste suggestif d’un univers enrichi de sensations. Il s’agit du procédé poétique de la mise en relation de deux réalités qui n’avaient jusqu’ici jamais été réunies. En même temps, le texte prépare la double page suivante et l’entrée dans une maison.
Tout l’album est à cette aune : justesse de la composition, intelligence des rapprochements, douceur des tons, élargissement du perceptif à l’aperceptif. L’enfant à qui on lit l’ouvrage vagabonde, en toute liberté. L’album se fait ainsi balade calme pour conter le matin qui vient, les objets au repos dans la nuit, le ciel peuplé des mythes.
Le graphisme, les collages et peintures représentent des scènes ou paysages immobiles ; les figures abstraites, quand elles surviennent, invitent à fouiller la matérialité des signes picturaux (ou formés par les collages). L’autrice ne manque pas de solliciter l’attention visuelle du jeune lectorat. Ainsi, la voie lactée sur une double page se retrouve dans la suivante, mais à l’intérieur de la pupille d’un œil stylisé. Un bol de lait blanc, sur une double-page, appelle, dans la suivante, la silhouette noire d’un chat. La phrase qui sert de titre à l’album est illustrée, au milieu du livre par la représentation d’un lapin, par l’ombre d’un jeu de main et du poignet. En sa représentation animale figurative, la grande ourse qui dort sur une couette se retrouve, la page tournée, réduite en sa silhouette noire avant d’être absorbée par le ciel étoilé.
Tout dans l’album est une invitation faite au petit enfant à s’abandonner à la nuit pour rejoindre le rêve, le pays du songe. Chut ! Chef d’œuvre…

Philippe Geneste

22/04/2019

Les contes en actualité

Souliman Ludovic, Ah, ça… j’y avais pas pensé ! Illustrations de Bruna Assis Brasil, Utopique 2018, 24 p. + CD 22mn
Voici un très bel album augmenté d’un conte musical avec chants de belle facture. L’ouvrage a pour thème la lutte contre l’uniformisation des vies. Le vecteur de ce combat pacifique est la solidarité. Le récit est composé à partir d’une mise en abyme. L’album emballe d’autant plus qu’il rend à revers le discours sécuritaire qui, aujourd’hui, est devenu la norme suintant du discours du socialisme gouvernemental d’il y a peu au discours macroniste via le mariniste et celui du républicanisme patriotique... Un vieux monsieur est délogé de chez lui, sa maison étant hors des normes urbaines et interdisant à quelques promoteurs immobiliers de prospérer. Alors le vieux monsieur s’en va, la photographie de son épouse morte dans la poche, le grillon de son mur dans sa valise. En chemin, va se tisser une guirlande de solidaire protectrice entre le grillon et le vieil homme, le vieil homme et un squat, le squat et un sans abri, le sans abri et une petite fille mendiante, la petite fille et une poupée en tissu, la poupée et le grillon… la ronde de la solidarité remplace ainsi la sécurité car la protection est œuvre humaine quand le sécuritarisme n’est qu’œuvre d’exclusion et de discrimination.
Le texte de Ludovic Souliman fouille ainsi le particulier, l’indéfinissable singulier pour le transformer en une humanité générale. Le CD vient apporter crédit à cet humanisme combattant mêlant vibraphone, voix, claviers, percussions, samplers et conteur. Les images de l’illustratrice brésilienne, qui usent du procédé du collage donnent une dimension imitative au propos de la solidarité et de l’entraide constructrice qui portent l’histoire. Est-ce un conte ? Oui, un conte urbain qui appelle le jeune lectorat à travailler son imaginaire pour se détourner des stéréotypes de la vie sociale et pouvoir, peut-être, un jour, ouvrir un horizon humain de paix et de rencontre avec ce qui compose la vie : le minéral, le fabriqué, l’animal, l’enfance, la vieillesse, la matière et la poésie.

Aymon Gaël, Blanche-Neige, illustrations Peggy Nille, Nathan, 2018, 32 p 16€90
Toute relecture contemporaine des contes traditionnels est un indice d’actualité et d’actualisation de mythes ancestraux en transformation perpétuelle. Que ce soit la lecture pour la réécriture du conte par Gaël Aymon ou que ce soit l’illustration graphique par Peggy Nille, l’ouvrage donne lettres de noblesse à l’adaptation comme re-création. Quand on ouvre une nouvelle édition de Blanche-Neige, évidemment, le regard précède la lecture du texte. Les dessins sont soignés, proches d’un art-déco simplifié. En effet, le trait précis et les contours présents autour des figures donnent lisibilité au foisonnement esthétique. Quand ce dernier prend le pas, c’est en relation avec l’histoire, pour faire disparaître un personnage dans le paysage de la forêt. La somptuosité de l’exécution transporte la lecture dans l’espace mental d’une réalité sans référence réelle.
Le cadrage est confié au dessin, souvent avec feuilles et plantes ou fleurs. Les couleurs se réduisent au rouge qui claque en irruption sur le noir et blanc de l’œuvre. Encore la volonté de lisibilité, mais aussi une abstraction lyrique qui rejoint à merveille l’écriture nouvelle de Gaël Aymon. Nous parlons d’abstraction parce que les couleurs auraient pu noyer l’histoire par leur magnificence.
Mais il y a plus. Les références des illustrations de Peggy Nille vont à l’espace, l’espace imaginaire du conte et non l’espace réel. Les motifs décoratifs de même soulignent l’univers de fiction qui est proposé. Aucune emphase, ici, juste la singularité des traits et parfois de grands aplats noirs. Et c’est, une nouvelle fois, en accord harmonieux avec le texte de Gaël Aymon. Ainsi, la mère jalouse est obsédée par son miroir de vérité et elle va en perdre la notion du temps. La mère mourra, seule, enfermée dans son reflet, perdue au fond de ses obstinations égoïstes.
Ce que le texte d’Aymon apporte à la version traditionnelle, c’est la richesse d’un intertexte en quête d’une modernité au sens d’une adaptation à la vie contemporaine de l’histoire de Blanche-Neige. Ici point de marâtre, mais, comme dans la version première des frères Grimm (1812), une mère. Ici point de père brimé, mais un père couard aux penchants incestueux. Même si, au départ, fond solide et essentiel, est donc la version de Grimm, Gaël Aymon convoque aussi Pouchkine et bien d’autres interprétations contemporaines comme celle de Calvino mais aussi des plus anciennes inspiratrices des frères Grimm : Richilde de Musäus (1782)*. Il y a, également, propre à l’auteur, la création d’un univers enfantin où règne le magico-phénoménisme, les arbres parlent, le vent renseigne le prince en quête de la princesse disparue. Tout s’anime comme le sentiment par lequel s’ouvrent les cheminements de l’homme et de la femme d’humanité.
Philippe Geneste


14/04/2019

Contre la loi du phajaan, sortir de la relation de domination entre l’homme et l’animal

Jean-François Chabas, La loi du Phajaan, Didier jeunesse, 2017, 116 p., 13, 50€

Résumé :
Kiet est un enfant de l’ethnie des Thaïs né en 1953. Il est le descendant de Paithoon, un « mahout » très connu. Les hommes « mahouts » dressent les éléphants dont ils participent à la capture. Ils les asservissent et s’en font obéir tout au long de leur vie. Aujourd’hui, Kiet a 64 ans et il témoigne de ce qu’ils ont vécu, lui et son éléphant.
En 1963, son père, Lamon, est un chasseur si cruel que son humanité et sa douceur semblent s’être volatilisées à jamais. Il est très autoritaire et a décidé de la destinée de son fils. Ce dernier doit devenir un « mahout », comme lui. Alors que Kiet n’est âgé que de 10 ans, Lamon organise une expédition avec des hommes du village pour capturer un jeune éléphant. Pour cela, les « mahouts » appliquent la loi du « phajaan », qui signifie « broyer ». Il s’agit d’une pratique visant à briser l’esprit de l’éléphanteau capturé pour qu’il ait peur, à jamais, des humains. Lamon fait preuve d’imprudence en décidant de capturer un jeune éléphant de 8 ans, déjà assez fort (habituellement les éléphanteaux sont capturés entre 1 et 5 ans), sans prendre en compte les réticences de ses camarades. L’un des chasseurs se fait tuer lors de la capture en tirant maladroitement sur la matriarche du troupeau, qui fait tout pour protéger le jeune ciblé par les chasseurs. Mais l’éléphante est tuée à son tour ainsi qu’une deuxième femelle. En moyenne, pour un éléphanteau capturé, trois ou quatre adultes se font tuer.
L’éléphant est entravé par les chasseurs qui exécutent sur lui le « phajaan » pendant plusieurs jours : ils le privent d’eau, de nourriture et de sommeil, le laissent enchaîner, le frappent… Beaucoup d’éléphanteaux meurent pendant le phajaan. Certains deviennent incontrôlables ou fous et sont tués.
Mais le jeune mâle est coriace et Lamon, admiratif, le nomme « Sura », qui veut dire « brave ». Il ordonne à son fils de participer activement au phajaan. Kiet obéit à contrecœur et est de plus en plus choqué et sensible au sort de Sura. Plus de cinquante ans plus tard, il exprime ses regrets de ne pas avoir réussi à libérer celui qu’il considère comme son meilleur ami. Alors que son père dort, il lui donne à boire en cachette et refuse de le frapper. Mais la volonté d’un enfant de 10 ans ne suffit pas face aux « mahouts » et au poids de la tradition. Sura finit par être capturé et ramené au village. Les éléphants dressés y servent pour accomplir de lourds travaux.
Cinq années s’écoulent pendant lesquelles la relation entre Sura et Kiet est de plus en plus fusionnelle. Un jour, Sura tue l’un de ses gardiens, un homme violent. Pour ne pas que son éléphant soit tué, Kiet décide de s’enfuir avec lui.
Nomades, ils travaillent chez différentes ethnies. En 40 ans, ils ne restent jamais plus de 10 jours d’affilé quelque part. En 1976, alors qu’il a 23 ans, Kiet essaie de libérer son éléphant dans un espace où il a aperçu des éléphants sauvages. Mais cela ne marche pas, Sura a définitivement perdu sa famille d’origine et est très attaché à Kiet.
Alors qu’ils vieillissent ensemble, Kiet décide de retourner dans son village d’origine, ses parents et les bourreaux de Sura n’étant plus là et la loi du phajaan ne s’appliquant plus là-bas. Grâce aux nouveaux moyens de communication, il entre en relation avec des associations protégeant les animaux.

Mon avis :
Ce livre est un roman qui peut aussi être lu comme un documentaire sur cette tradition méconnue dans le monde occidental qu’est le phajaan. Sa lecture m’a bouleversée tant j’étais loin de m’imaginer combien l’être humain peut être cruel. Si les mahouts s’attaquent physiquement à Sura (en le frappant, en l’étranglant…), celui-ci souffre aussi d’être arraché à sa mère, à son troupeau et à son environnement.
Si à l’époque de Kiet les éléphants servent à accomplir les lourds travaux du village, aujourd’hui ils servent surtout à divertir les touristes. Comment se fait-il que la pratique du phajaan demeure malgré le fait que les éléphants sont une espèce aujourd’hui menacée ? Lors de la capture, Kiet met beaucoup en avant l’intelligence de Sura, le lien unique qui les unit ainsi que les interactions entre les éléphants du troupeau. Cela creuse davantage le fossé entre la tristesse et l’impuissance que l’enfant ressent et la tyrannie de son père qui ne se rend pas compte que son fils est bouleversé. Les éléphants sont des animaux pacifiques, ce qui contraste avec la violence et la brutalité des mahouts. En plus, la capture de Sura est très dangereuse pour les chasseurs, l’un d’entre eux se fait d’ailleurs tuer.
Je recommande vivement ce livre, assez court, qui se lit très facilement et offre une lecture à la fois émouvante et instructive.

Milena Geneste-Mas

07/04/2019

Quand les fantômes du réel sortent des cases

Smale Holly, Geek Girl. De geek à chic, adaptée en BD par Laureen Bouyssou et illustrée par Chiaretta, Jungle, 2018, 48 p., 10,95 euros.

Résumé
Harriet Manners est une adolescente qui se caractérise elle-même comme une « geek », c'est-à-dire une fan des nouvelles technologies peu douée pour les relations sociales. Un jour, elle soutient son amie d'enfance, Nat, et l'accompagne à la mode expo de Birmingham. Nat adore la mode et veut devenir mannequin, au contraire d'Harriet pour qui la mode n'a pas d'intérêt. Mais ce jour là, tout bascule ! C'est Harriet, et non Nat, qui est repérée par une agence de mannequin. Et, en plus, elle va se rendre compte, lors d'un shooting photo, qu'elle aime bien ça ! Elle est aussi un peu amoureuse de son partenaire, Nick, mannequin depuis longtemps et neveu de Yuka, directrice de création. D'abord jalouse, Nat va finalement soutenir son amie qui assume d'être à la fois « geek » et mannequin !

Mon avis
Cette BD se lit très facilement, les dessins sont bien faits. Si la personnalité des personnages n'est pas très complexe, j'ai bien aimé le fait que l'héroïne finisse par être une mannequin tout en assumant son côté « geek », sans avoir besoin de choisir entre les deux.
Milena Geneste

dargent Nathalie, Colaone Sara, Les Inséparables. Les parents de Lucas divorcent, illustrations de Yannick Thomé, éditions Milan, 2018, 45 pages, 10€
Une BD didactique sur la situation du divorce. L’histoire explique les problèmes qui se posent dans cette situation. Et c’est très clair et très vrai, proche des situations vécues. La commission a trouvé ce livre très intéressant et certains d’entre nous des reflets de la réalité.

Pignocchi Alessandro, Petit traité d’écologie sauvage. La Cosmologie du futur, Steinkis, 2018, 128 p. 14€
Tout commence par une campagne présidentielle avec des mésanges pour perturbateurs à la sphère politique. Dans ce monde où la nature a disparu, plantes et animaux sont devenus des partenaires sociaux. Cet ouvrage, sous forme quasi exclusive de dialogues par juxtaposition de vignettes, se termine avec Proust dissertant sur la bande dessinée et de fil en aiguille quittant l’univers bourgeois de ses livres pour devenir membre de la communauté Jivaro. Une postface offre en petit traité d’écologie sauvage en partant notamment de l’expérience de la ZAD de Notre Dame des Landes.

Bird Elléa, Le Fantôme de Canterville, d’après Oscar Wilde, Jungle, 2018, 64 p. 12€95
Voici une interprétation humoristique de l’univers britannique de 1887, quand un diplomate américain et sa famille s’installent au château de Canterville. Le découpage du récit initial de Wilde est intéressant, privilégiant la dimension humoristique qui sied à cette parodie du roman gothique anglais. Les dessins, où se mêlent encre et tablette graphique, sont efficaces, ne cédant pas au trait en vogue des mangas et fouillant au contraire l’historicité et la nature de l’univers de Wilde. L’accompagnement du fantôme dans le jardin de la Mort pour y trouver enfin la quiétude de son existence est particulièrement réussi.

Willems Mo, Gerald et Peggy. Deux amis qui s’adorent!, Bayard, 2018, 45 p.
La bande dessinée s’adresse aux petits enfants de 6 à 8ans. Elle repose sur un couple que tout oppose : Peggy est dessinée sous les traits d’un petit cochon et Gérald sous celui d’un éléphant ; Peggy est fonceuse, gaie, insouciante ; Gérald est prudent, sérieux, soucieux. L’album est composé de deux histoires sur le thème de l’amitié. Il démontre l’importance de la relation de confiance pour avancer dans la vie sans prendre peur du monde environnant. L’auteur-illustrateur a choisi de ne dessiner que les personnages avec très peu de représentations des alentours. La bande dessinée se donne donc pour centralité la relation entre les deux personnages et repose sur un anthropocentrisme très courant (trop ?) dans la littérature destinée aux enfants.

Ferrand Tanguy, Renz, DracTexto maudit. Tome 1 Le Défi, Jungle, 2018, 54 p. 11€95
Un jeu lors d’une soirée entre amis. Roxane, Alice, Sacha et Tidiane sont tous des préadolescents avec leurs portables. Le jeu consiste à contacter l’au-delà au 9696. Ce qui est jeu tourne alors au cauchemar car leur vie est en jeu. Tout cela à cause du texto envoyé qui les embarque dans des arcanes dont ils ne maîtrisent pas les chemins. Derrière le récit fantastique dessiné, une question d’actualité est posée. La commission a bien aimé et attend avec impatience le tome 2. Le scénario de Tanguy Ferrand est stimulant, les dessins de Renz avec les couleurs de Drac donnent corps à l’effroi.
Commission lisezjeunesse

31/03/2019

« Le cerisier comme une promesse »

Roman Ghislaine, Le Cerf-volant de Toshiro, illustrations de Stéphane Nicolet, Nathan, 2018, 32 p. 11€50
Les peintures du livre semblent des aquarelles qui permettent à l’auteur de jouer sur la transparence et l’illusion des surfaces et des fonds. Or le récit a pour lieu central une mare et les reflets du ciel qu’elle permet de capturer. Ce n’est pas la nature que l’album magnifie mais la création humaine : le cerf-volant, la mare recréée par un enfant qui y transporte l’eau. Mais la plus belle création est celle de la relation affective nouée entre un vieillard et un petit enfant, Toshiro. De la même façon que jeunesse et vieillesse s’opposent, l’air et le ciel s’opposent à la terre, le regard vers le haut au regard vers le bas, l’immensité du ciel, son reflet sur une surface liquide. Si le grand-père, Sato, raconte des bribes de son histoire personnelle, Toshiro est un enfant mutique, jusqu’à ce que la neige tombe et que, le grand-père ne pouvant plus voir le reflet du cerf-volant jouant avec l’air dans la mare, l’enfant trouve la ressource sonore des mots pour, à son tour lui décrire les circonvolutions de l’objet aérien. Mais si l’album émeut, c’est parce qu’il approfondit, par le dessin et le propos littéraire, la relation entre générations. Sato se raconte, Toshiro lui raconte et la transmission repose sur le lien entre les deux, c’est-à-dire donner de soi pour que s’ouvre, toujours nouvellement, l’histoire du monde. Ce qui unit les êtres humains, c’est le monde et donc la relation humaine raconte la relation des hommes au monde.

Jolibois Christian, La princesse aux doigts d’or, illustrations de He Zhihong, Milan, 2018, 40 p. 15€90
Un empereur pacifiste, première dérogation à la norme historique, une fille d’empereur qui a reçu, par don -ainsi vont les contes au penchant de l’inné- de savoir peindre les oiseaux et de leur donner, ainsi, vie. Un pays imaginaire où les oiseaux de papier se retrouvent, loin des terres habitées. Un monstre mauvais génie qui veut contrevenir au bonheur de l’empereur en handicapant sa fille. La princesse aux doigts d’or devient la princesse aux doigts gourds. Mais la volonté intervient chez cet être chétif et, par l’intermède d’un chenapan, elle regagne par l’acquis, cette fois, l’art de peindre. Les illustrations de He Zhihong sont produites sur papier de riz selon le dessin traditionnel chinois. Douceur et magnificence s’allient pour créer cet univers parallèle au nôtre. Le genre du conte de fée est l’intertexte annoncé dès le titre et assumé par l’illustration que met en valeur le grand format (320 x 240 mm). Les métamorphoses sont présentes et répétées par le travail du dessin, bref, le jeune lecteur ou l’enfant à qui on lit l’album, peut voir et se représenter cet univers fabuleux où les animaux sont les alliés de la paix et de la légèreté de vivre contre l’esprit guerrier. Une très bonne idée de cadeau qui poursuit le conte traditionnel dans les règles de l’art, y ajoutant des interpellations au lecteur.

Quatromme France, Au temps des cerises, dessins et peintures d’Elsa Oriol, Utopique, 2018, 40 p. 17€
Proposer aux enfants un récit sur la maladie n’a rien d’évident. Comment s’y est prise France Quatromme qui a relevé ce défi ?
D’abord, elle a choisi d’immerger le lectorat au cœur de la relation d’une mère et de sa fille, relation propice à l’expression des émotions. C’est la mère qui est malade, atteinte d’un cancer du sein. France Quatromme a ensuite mis de la distance entre les lecteurs, les lectrices et le récit : elle a refusé la narration à la première personne, préférant opter pour une narration à la troisième personne. Elle évite ainsi ce qu’une identification à l’héroïne pourrait avoir de ravageur. Les illustrations courent sur les doubles pages ce qui rend le lectorat dépendant des décors, paysages, situations relatées par Elsa Oriol. Les peintures, servies par le grand format de l’album, sont porteuses de calme et pourtant reflètent une indicible tristesse. C’est justement cet indicible que vise le texte de France Quatromme.
La couleur va épouser le passage des saisons c’est-à-dire du temps. Le récit traverse l’angoisse de la mort tout le long de la période hivernale. L’album se clôt sur le printemps, « le cerisier, comme une promesse… », les couleurs vives et une double page lumineuse où une mère qui a retrouvé ses cheveux tient par l’épaule une petite fille, toutes deux de dos mais face aux cerisiers chargés de leurs fruits carmin.

Philippe Geneste

24/03/2019

Condition animalière

OCHOA Isy, Fritz, éditions du Rouergue, 2018, 18,50 euros.
Résumé : 
Cet album retrace la vie de Fritz, un éléphant de cirque très connu, né à Calcutta en 1870. Il se fait capturer par des hommes alors qu'il n'est âgé que d'un an. Six éléphants adultes sont tués pour trois éléphanteaux capturés. Fritz appartient d'abord à Hagenbeck, un marchand d'animaux sauvages, avant d'être vendu à la compagnie américaine de cirque Barnum & Bailey. Les conditions de vie imposées par les hommes ne conviennent pas à la plupart des animaux sauvages qui finissent par mourir. Fritz souffre du froid à Hambourg, on lui enduit la peau plusieurs fois par an d'huile de pied de bœuf ou de graisse de chameau pour compenser l'absence de boue. Il doit vivre dans un « box », un habitat qui ne ressemble en rien à son milieu naturel. A cette époque, le transport des éléphants et des autres animaux se faisait surtout par voie maritime. Il arrivait souvent qu'ils tombent malades durant le voyage à cause du manque de mouvement, des tempêtes, d'une nourriture inadaptée... Ainsi, lors de sa traversée de l'Atlantique avec le cirque Barnum, plusieurs compagnons de Fritz sont morts.
            Pour exécuter les exercices voulus par le cirque, les animaux subissent des sanctions et des privations quotidiennes (crochets et clous sont utilisés sur les éléphants). Fritz est forcé d'adopter des postures inadaptées à sa morphologie, postures qui font enfler ses articulations. Des ingénieurs font des expériences sur les animaux (décharges électriques...).
            En 1902, Fritz devient agressif dans les rues de Tours où le cirque est en représentation. Bailey ordonne alors sa mise à mort immédiate, sur place et devant les gens. Sa dépouille est offerte à la ville. Le maire décide de la confier à M. Barnsby, directeur de l'école de médecine de la ville. Des artisans procèdent à la naturalisation de Fritz et à la reconstitution de son squelette. Dans un premier temps, il est exposé au Muséum d'histoire naturelle de Tours, le squelette dans une salle et la dépouille dans l'entrée. Faute de place, cette dernière est transférée en 1910 au musée des Beaux-arts de Tours et le squelette reste en place. En juin 1940, il disparaît dans l'incendie du musée consécutif aux combats de la Seconde Guerre Mondiale.

            Aujourd'hui, « Fritz a cent cinquante ans, un magnifique cèdre du Liban planté en 1810 se reflète dans sa cage de verre. Deux colosses de la nature se font face, spectateurs immobiles du monde des hommes ».

Mon avis :
            La lecture de cet album est très poignante. Tout en étant le plus fidèle possible à la vie de Fritz, l'auteur dénonce les méthodes cruelles de capture et de dressage de l'ensemble des animaux de cirque. Leur détresse est très bien retranscrite dans cet album, que ce soit par le biais de l'écriture ou celui de l'image. Le lecteur prend vraiment conscience de l'injustice du sort de ces animaux sauvages capturés dans l'unique but de divertir les hommes.
Milena Geneste-Mas

Deux contes animaliers

Zemanel d’après Jean de la Fontaine, Joli Corbeau, illustré par Amélie Dufour, Père Castor-Flammarion, 2016, 32 p. 5€25
Reprise de la fable « le Corbeau et le renard » croisée par Zemanel, auteur prolifique de la collection des albums du Père Castor, avec d’autres contes animaliers, Joli Corbeau amplifie la leçon morale de La Fontaine en imaginant une chaîne de la ruse où le corbeau finit par se perdre lui-même. Comme toujours chez Zemanel, le rythme du récit, impeccablement composé, est soutenu, le vocabulaire simple et précis, avec une nouvelle fois la chaîne alimentaire comme thématique centrale.

Mohamed Abdou, Sire-Moustique et Sire-Vent. Ba-Dundri na Ba-Mpepvo, traduction d’Ahmed Chamanga, illustrations de Roddy Manantsoa, éditions KomEDIT, 2018, 22 p.
Cet album bilingue écrit par un instituteur de l’île d’Anjouan aux Comores, est un conte animalier digne d’une fable de La Fontaine : un moustique se plaint auprès du juge, une mouche, de l’agressivité du vent qui l’empêche d’aller et venir à sa guise. Le vent sera convoqué au tribunal mais fera s’envoler les papiers et les dossiers. Le moustique sera ainsi débouté et sa plainte perdue au vent du plus fort. La justice est ainsi faite, qu’elle ne peut rien contre les puissants. Le moustique est donc condamné à errer au gré des souffles de l’air, sans indépendance de mouvement et sans destination libre à ses pérégrinations.
L’album est de petit format, carré, agréable et illustré pleine page par Roddy Manantsoa. L’édition bilingue permet de découvrir le comorien. A l’heure où la xénophobie tend à triompher une telle initiative doit trouver un écho.
Philippe Geneste

17/03/2019

L’imagination au pouvoir

Yamamoto Lani, Stina, Helvetiq, 2019, 42 p.
Voici un ouvrage remarquable paru dans une nouvelle maison d’édition basée en Suisse, Helvetiq. Le dessin minimaliste raconte l’histoire d’une enfant qui a froid, toujours froid et reste dedans. Dedans, c’est-à-dire dans un monde de solitude, un monde fait sur mesure pour sa phobie du froid. C’est, humour élégant et fin de l’autrice, l’occasion de donner des plans d’objets improbables, des recettes (le chocolat chaud de Stina), des savoir-faire (tricoter avec les doigts, siffler entre ses doigts). Et puis des enfants entreront dans la vie de Stina et le froid va être mis à distance grâce au rapport avec les autres.
Derrière la simplicité de l’album, un riche récit se développe sous l’œil du lecteur. Quitter ses couvertures, c’est se séparer du cocon de sécurité extrême que Stina s’est constitué et qu’elle a organisé. Ce cocon, c’est aussi un univers, le sien, un espace de réalisation d’elle-même. Mais se réalise-t-on dans l’exploration du monde clos sur soi ? La réassurance toute maternelle de cet univers ne finit-elle pas par empêcher la prise en compte, la compréhension du monde environnant ? Jusque là, l’album peut être lu comme émanant d’un seul individu. Les désirs de Stina, grâce auxquels elle s’inscrit dans sa vie, ne trouvent de satisfaction que dans l’ordre calfeutré des pièces closes, fermées à la vie du dehors.
Mais la réalité contraignante va faire irruption, par effraction. Elle prend la figure de deux enfants, enfants qui auparavant jouaient à l’extérieur de la maison et que Stina regardait de l’intérieur, par la fenêtre. Leur entrée dans la maison va marquer, pour Stina, à la fois un acte de séparation d’avec l’univers protégé et un acte d’amplification de la réalisation de soi par l’action empathique envers ces enfants gelés. Stina les réchauffe, se détachant ainsi d’elle-même, tournant ses pensées hors de sa bulle propre. Dès lors, elle acquiert la puissance de penser sa vie parce qu’elle se détache de ce cocon protecteur qu’elle avait si savamment ordonné. S’ouvrant ainsi aux autres, elle va pouvoir penser son intimité. Plus même, et c’est l’intelligence précieuse de l’album, elle transmet aux deux enfants ses savoir-faire. L’album pointe ainsi l’ambivalence du couple dépendance/autonomie et souligne l’interrogation qui est au fond celle de Stina : c’est quoi donner un sens à sa vie ?

matigot Popy, Oh! Là haut !, Helvetiq, 2019, 42 p.
Des illustrations privilégiant le schématisme, l’occupation d’apparence désordonnée de l’espace des pages, le jeu des couleurs riantes, sur un papier mat épais, parfait pour les petites mains des enfants dès 5 ans, du texte à lire en retournant le livre, en le penchant ou en le tenant droit, tout simplement, des images inversées ou non : l’album raconte la cacophonie contemporaine.
Une longue discussion au sein de la commission lisezjeunesse a conclu à un rapport entre la multiplication des messages via les réseaux sociaux, les téléphones portables, les ordinateurs etc. et l’univers incohérent qui peu à peu, au cours de l’album de Popy Matigot, s’installe. C’est qu’au départ, le monde décrit est un monde urbain, un espace de maisons surélevées, des sortes de gratte-ciels individuels qui poussent à l’isolement, à l’atomisation des habitants. Pour y pallier ceux-ci payent les services d’un transmetteur, d’un serveur à messages, un escaladeur hors pair, un génie des échelles, des sauts et des figures ascensionnelles.
Mais, le pauvre homme s’épuise, mélange les destinataires des messages, qui dès lors se fâchent entre eux, entrent en colère, s’affrontent… Le messager comprend alors l’erreur fondamentale de cet univers des hauteurs et va ramener les Holahos à leurs responsabilités. Provoquant leur chute, ceux-ci vont se retrouver sur la terre ferme, vont pouvoir se parler, vont coopérer. Le métier pénible de messager escala-cascadeur sera oublié. A la place, les Holahos choisissent de cesser de vivre perchés, et vivent du partage, d’échanges en vives voix. Une belle contre-fable des temps nouveaux qui sont les nôtres.

fehr Daniel, Les poches de Pauline, illustrations Aspinal Jamie, Helvetiq, 2019, 42 p.
L’album se propose de faire les poches des pantalons des enfants. D’abord faire l’inventaire de tout ce qu’on y trouve. Grâce aux images d’Aspinal, c’est une poésie à la Prévert qui ‘élève peu à peu des pages. Et puis, comme Alice qui rapetisse au gré de ce que lui impose le récit, Pauline va entrer dans la poche du pantalon.
Dans cette grotte hors du monde réel, elle voit une créature miniature mais sympathique organiser un monde nouveau. Les images d’Apinal jouent alors du surréalisme de la situation pour déborder le vraisemblable et imposer le récit comme imaginaire pur. L’album montre ainsi la constitution par Pauline d’un univers parallèle, purement de fantaisie, mais nourrissant l’imaginaire, c’est-à-dire démultipliant les représentations des objets qui sont ainsi invités à sortir de leur utilité fonctionnelle pour revêtir une utilité définie par la raison imaginante de l’enfance. C’est plus utile qu’on ne le croit car c’est un moyen de pousser plus avant l’exploration du milieu environnant, de découvrir des richesses nouvelles dans la banalité même des objets qui nous entourent.
L’album se fait ainsi invitation à l’attention grande envers le milieu des actes quotidiens.

Barkat Hadi, Les interdits, ça suffit ! illustrations Farkas Mirjana, Helvetiq, 2019, 42 p.
L’album est plein d’humour et propose de remplacer les interdits qui gouvernent la vie sociale des enfants par des permissions librement choisies par eux. Derrière l’amusement, l’enfant est invité à une réflexion sur la notion de loi et de règles régissant la vie. En changeant les interdits, ce sont de nouveaux comportements que les enfants font apparaître. Et l’album touche alors à une question précieuse : qu’est-ce qui distingue le désir (de faire ce que l’on veut) et le plaisir (lié à se sentir libre) ? Ce que l’album, avec une simplicité désarmante propose, c’est la maîtrise de soi : maîtriser la situation ainsi créée. Le livre montre, par exemple, comment la situation échappe et peut devenir angoissante.
Alors, rechercher à motiver les règles n’imposerait-il pas de sortir de soi pour les éprouver collectivement ? Qu’elles soient reconnues par le groupe des enfants jouant ensemble, n’est-ce pas la garantie pour que le permissif ne tombe pas dans l’angoissant et que l’interdit ne soit pas une source infinie de frustration ? Et demain, qu’est-ce qui sera permis ? Ou, dit autrement, quelle société respectueuse des enfants et respectueuse des autres comme de soi pourrait être envisagée ?

Philippe Geneste

10/03/2019

Red Power : l’éducation souveraine comme seul espoir

Fontenaille Elise, Alcatraz, indian land, oskar éditeur, 2018, 80 p. 9€95
En 1968 naît l’American Indian Movement (AIM) qui lutte contre les mauvais traitements subis par les indiens, pour le respect des traités signés. La première action qui rencontrera un écho est l’occupation, pendant 19 mois, de la prison d’Alcatraz (nom d’une île au large de San Francisco) fermée depuis 1964. C’est une époque où l’Amérique est confrontée à la contestation contre la guerre au Vietnam, où les noirs s’organisent pour faire valoir leur droit et exercer leur dignité. En janvier 1969, Martin Luther King a été assassiné. En référence au Black Power émerge un Red Power.
L’ouvrage d’Elise Fontenaille se passe en 2012 : Maryline Miracle, la narratrice, reçoit une lettre de la mairie de San Francisco l’invitant à venir célébrer l’occupation de la prison d’Alcatraz à laquelle elle a participé, 43 ans plus tôt. Maryline Miracle est le nom d’acculturation imposé par l’administration, notamment lors de l’inscription dans les écoles indiennes (1). Son vrai nom Mohawk est Little Bird. Elle écrit alors à sa fille Eden et ses souvenirs forment la matière de cette épisode de la lutte en cours des indiens pour leur reconnaissance comme nation souveraine.
Indian land est extrait du graffiti géant (Free indian Land / Indian Welcome) inscrit sur le château d’eau lors de l’occupation par un indien Hopi, No Name (2), aidé de Little Bird. Tous deux se sont rencontrés au début de l’occupation et se sont aimés. Eden est leur fille, mais No Name est parti avant la fin sans savoir que Little Bird attendait un enfant
Le livre raconte le combat de l’infatigable Richard Oakes, un indien militant qui a l’idée de transformer en université indienne la prison créée au départ pour enfermer les indiens sioux refusant que leurs enfants soient mis dans une résidential school, ces pensionnats institutionnels de triste mémoire : « on nous a tout pris, tout volé, on nous a dépouillés, humiliés, l’éducation c’est notre seul espoir » (p.19). Richard Oakes est épaulé par sa femme Alicia. Leur Fille Yvonne est l’amie de Little Bird, bien que beaucoup plus jeune que cette dernière.
L’événement déclencheur, c’est l’incendie criminel qui ravage le centre culturel indien de San Francisco. Par dizaines des indiens de diverses tribus gagnent l’île et en organisent l’occupation. Pourquoi le 11 novembre ? Parce que c’est le jour de Thanksgiving, jour où l’Amérique commémore l’aide apportée par les indiens aux premiers colons arrivés épuisés, affamés et transis sur les côtes de l’Amérique. On sait qu’en remerciement, des décennies plus tard, les américains blancs organiseront le génocide des indiens.
Au début, l’occupation se passe au mieux. La police n’intervient pas, une école alternative se met en place, où Little Bird dispense des cours, une garderie est instaurée, une radio libre animée par John Trudell -à l’époque inconnu et qui deviendra un des porte-drapeaux de la cause indienne-, l’autogestion s’organise pour gérer la vie quotidienne commensale, pour l’approvisionnement, la relation avec les journalistes etc. Toutes les tribus indiennes se côtoient, des artistes apportent leurs soutiens (Jane Fonda, Marlon Brando, le groupe de rock Creedence Clearwater Revival…). Mais des jalousies vont naître, le climat se dégrade sous l’effet d’une organisation insuffisamment coopérative jusqu’à l’accident qui entraîne la mort d’Yvonne et avec elle, le départ de Richard et Alicia qui pensent à un assassinat pour empêcher la réalisation du projet. Dès lors, l’occupation devient poreuse aux trafiquants de drogues, et l’île des enfants libres devient l’île des espoirs perdus. Un soir, le phare prend feu et c’est la reprise en main de l’île par les autorités.
Le récit décrit avec sensibilité et sans didactisme comment se lève un espoir, comment le collectif insuffle la joie de vivre, comment la libération des anciennes conditions de vie en soumission entraîne la production créatrice des personnes, comment la réalisation en autonomie d’une expérience rassemble ce qui jusque là restait émietté : le All Tribes d’Acatraz en 1969 en est l’indication. L’écriture vive d’Elise Fontenaille ne chante aucune nostalgie, sa phrase courte est clinique et la composition en brefs chapitres donne un rythme rapide aux événements. Très bien documentée –« les faits et les personnages figurant dans ce récit –fictif- sont réels » écrit-elle dans la postface- la fiction n’a rien de passéiste ; elle regarde vers l’avant, puisqu’elle montre comment les pas qu’on réalise peuvent donner souche à des combats futurs. Aujourd’hui, contre la pollution des sols, contre le rapt des terres, contre la vie insoutenable dans les réserves, contre les injustices dont sont victimes les indiens, contre le viol, le meurtre(3), de multiples mouvements indiens voient le jour. Les causes perdues ne le sont vraiment que si l’oubli les recouvre, ce à quoi œuvrent tous les pouvoirs.
Philippe Geneste

(1) Voir Fontenaille Elise, Kill the indian in the child, oskar, 2017, 92 p. 9€95 blog lisezjeunessepg du 12/11/2017 – (2) Nom donné par la narratrice à Coeur brisé qui est arrivé à Alcatraz suite à un chagrin d’amour. (3) lire de Fontenaille Elise, Les Disparues de Vancouver, Grasset, 2017, 196 p 

02/03/2019

Comme une sœur choisie


Tit’Soso, Pas Normale, Laurence Biberfield, illustratrice, Valentin Coré, coloriste, Saint-Georges-d’Oléron, les éditions libertaires, 2018, 45 pages, 8 euros.
La narratrice, Soso, devenue adulte, égrène son enfance en quinze courts chapitres acérés, intenses pamphlets poétiques soulignés par le talent de Laurence Biberfield et Valentin Coré. une jeunesse écrasée, étouffée par la vulgarité, la brutalité, la bêtise d’une famille s’y raconte.
Premier souvenir, souvenir le plus marquant, le plus cruel. C’est le milieu du XX° siècle. Soso, petite fille de cinq ans se baigne près de sa grande sœur, âgée de dix ans, dans les eaux dangereuses de la rivière. Leur père sensé les protéger, les surveiller, est bien distrait. Pas très loin de ses yeux, sa fille aînée se noie ; Soso est la survivante. On taira le drame en tentant d’en effacer la mémoire. On le met de côté, ainsi qu’on n’écoute pas, on ne répond pas à l’enfant. La famille néglige la souffrance de Soso comme plus tard elle marginalisera la jeune fille, voudra étouffer ses révoltes, ses colères, comme elle niera ses talents. On la met enfin du côté des parias, de ceux qui sont différents, « pas normaux ». Pour Soso, là où le quotidien est roi, la banalité est reine : une mère stressée, qui ne console pas ses peines, violente, sans empathie ; un père lointain, qui décourage le moindre idéal ; trois frères cruels, racistes.
Dernier chapitre, fin de l’histoire : Soso quitte sa famille, elle a dix-huit ans, trois francs six sous en poche donnés par son père. elle est seule. elle est enceinte.
Alors amie adolescente, jeune lectrice, tu penses comme moi, tu t’interroges : qu’a-t-elle fait Soso, à dix-huit ans, enceinte, fin des années 60 ? Qui l’a aidée, qu’a-t-elle vécu, qu’a-t-elle choisi ? Qui a-t-elle rencontré ? Des personnes aux mêmes idéaux, des collègues, camarades, des amies, un ami, une amie, l’amitié, avec qui peut s’ouvrir le possible ; déjà dans les jeux à la récré celle qui ne te laissait pas seule, l’amitié au creux des mains, dans le mystère d’un livre, dans les musiques, les danses, dans les fous-rire pour un rien, une amie qui embellit tes rêves, qui termine tes phrases, qui t’enveloppe au temps du chagrin… une amie comme une sœur choisie.

Annie Mas

25/02/2019

La figure féminine en littérature de jeunesse

Toujours agréable à lire et à relire, nous avons choisi deux titres de la collection « Mon Histoire », aux éditions Gallimard Jeunesse.

Dans Anne de Bretagne, Duchesse insoumise, la jeune duchesse Anne écrit son journal de 1488 à 1491. Elle vient de perdre son père et, entourée de conseillers fidèles ou plus ou moins retors, doit défendre la Bretagne contre les assauts du roi de France. Toute jeune adolescente elle doit protéger ses sujets et prendre de bonnes décisions. Elle se confronte aussi à la convoitise de seigneurs puissants qui désirent l’épouser et la spolier de ses terres. Après une guerre sanglante et bien des défaites, elle doit se résoudre à épouser le roi de France.

Au temps du théâtre grec décrit le journal de Cléo, à Athènes en 468 avant Jésus Christ. La jeune Cléo âgée de 11 ans donne la réplique à son père, comédien de  talent qui va jouer Antigone de Sophocle, dont c’est la première représentation. Les cheveux coupés très courts, habillée comme un garçon, Cléo devient le jeune Joulios, neveu du grand comédien, pour se rendre aux répétitions. Joulios a un jeu si parfait, si sensible que le tragédien Sophocle le remarque. Mais lors de la représentation de la pièce, Joulios disparait. La jeune Cléo reprend ses vêtures féminines et coiffe ses cheveux d’un voile. Elle confie toute cette expérience, son exaltation et sa déception devant l’injuste condition des femmes à son ami le papyrus offert par son père pour travailler le grec, et qu’elle a nommé Pétrocle comme l’ami du héros Achille . Riches de sensibilité et d’expériences fortes, ces deux romans proposent dans leurs dernières pages un glossaire et précisent le contexte historique où se situent les intrigues. Ces romans témoignent du courage et de la détermination des héroïnes, offrant des pages stimulantes aux jeunes lecteurs, lectrices.
Annie Mas
Bousquet Charlotte, Proie idéale, Rageot, 2013, 224 p. 9€90
Voici un bon roman qui emprunte le ton du thriller pour une critique sans fard du monde du mannequinat. Les thématiques de la manipulation informationnelle des adolescentes, de la critique idéologique des stéréotypes de la beauté servent une intrigue bien menée, écrite avec une certaine agressivité de l’écriture qui met en avant des héroïnes insoumises.
Commission lisezjeunesse

La figure féminine des contes à Lewis Caroll

Pierre Péju défend l’idée qu’Alice de Lewis Carroll est un « être-petite-fille », « une façon de s’esquiver des rôles (féminins) et du sérieux, mais aussi des genres des sexes, jusqu’à se glisser, du point de vue de l’apparence, vers un certain hermaphrodisme pour devenir ondine, sirène, enfant au sexe incertain » (Pierre Péju, Le Goût de l’enfance, Paris, Le Mercure de France, 2014, 107 p. – p.107/108). « L’hermaphrodite est plutôt un être ni vraiment masculin, ni vraiment féminin, comme si les signes sexuels n’étaient pas assez présents pour permettre de trancher » (ibid. p.108). « Les contes laissent entendre la spécificité de l’être-petite-fille. Ils montrent ses capacités d’initiative, d’aventure, de “détachement”, et surtout de familiarité spontanée avec l’inconnu, les êtres non anthropomorphes. Ainsi, beaucoup de contes populaires laissent la fille aller très loin dans l’aventure et l’action autonome, quitte à la ramener brutalement dans les rôles rigides les plus traditionnellement féminins » (p.108).

Prenons Andersen et voyons comment cette idée de Péju pourrait être illustrée dans un conte où deux figures enfantines, l’une masculine et l’autre féminine, forment un système de personnage :
Andersen, H.C., La Reines des neiges, traduction du danois par G.H. La Chesnay, illustrations de Rémy Curgeon, Gallimard, collection Folio junior, 2013, 96 p. 4€ ; Andersen, H.C., La Reines des neiges, traduction G.H. Chesnay, illustrations par Stéphane Blanquet, Gallimard-Giboulées, 2011, 50 p. 14€50
Alors que sortait en 2013 la dernière production Walt Disney qui n’a rien su faire que perpétuer les stéréotypes de l’idéologie dominante sexiste américaine, il faut signaler la réédition du conte d’Andersen intégral en folio junior et la remise à l’office du merveilleux album comportant le texte intégral. Ces ouvrages sont toujours disponibles.
Kay, le petit héros, est attiré par une rationalisation de la vie : « Ses jeux devinrent tout autres qu’auparavant, ils furent sérieux. » Kay devient alors le héros en quête de l’éternité, celui qui veut savoir, et qui, pour savoir bravera les frontières sociales. Alors, certes, il échouera, Gerda  le ranimera en humanité, et c’est sans aucun doute la victoire de la foi qu’Andersen a conté ; mais il faut tout lire : à la fin de l’histoire, les héros ont des corps d’adulte, mais ils ont gardé leurs cœurs d’enfants.
Comment comprendre cette victoire de l’enfance sur la raison ? Kay n’est pas innocent, donc l’enfance, ici, ne peut-elle pas représenter la force de l’imagination articulée à la soif de connaître (« il apparut à Kay que tout ce qu’il savait n’était tout de même pas suffisant ») de ce qui fait l’humain ? Après tout, si l’histoire se finit bien, c’est parce que Gerda est allée à la recherche de Kay, qu’elle a bravé, elle aussi, les interdits, ne l’oublions pas : elle non plus, du coup, n’est pas innocente. L’enfance prendrait, alors, une toute autre signification que celle qu’on lui attribue d’habitude : elle serait le temps des découvertes et de la hardiesse ; elle serait le temps des constructions de soi par le tâtonnement et l’expérience bien comprise des erreurs. Mais ce n’est que dans l’expérience réelle du monde et non dans un milieu aseptisé, que la personne peut se construire en tant qu’être autonome. Et pour cela, il faut que l’individu s’empare des savoirs et refoule l’irrationnel : « Kay était épouvanté, il voulut dire son Notre-Père, mais il ne put se rappeler que la grande table de multiplication ». Cette interprétation n’annule pas les autres, Andersen fait explicitement référence à Dieu, mais le texte, son texte, ouvre d’autres perspectives d’interprétation cohérente et nous avons cherché, ici, à le montrer. Les illustrations de Blanquet nous semblent alors d’autant plus justes qu’elles servent le déraisonnement des sens et proposent une interrogation de la part maudite du savoir sans laquelle, pourtant, l’humain ne serait pas humain.
Les sept parties qui composent le conte ne sont pas d’égale intensité mais Andersen s’y montre un prodigieux narrateur : « Voilà ! Nous commençons. Quand nous serons au bout de l’histoire, nous en saurons plus que nous ne savons maintenant ; car c’était un méchant troll ; c’était un des pires, c’était le “diable” », telle est la première phrase. L’usage qu’il fait, aussi, du thème du miroir brisé, cause de la perception fragmentaire et conflictuelle du monde, est passionnant. Les éclats de miroir ne peuvent permettre de se connaître, ni de connaître, puisqu’ils ne renvoient que des reflets, des illusions. Pour autant, Kay va aller au pays des glaces jusqu’à y compromettre sa vie. Il va le faire parce qu’il sait, aussi, que la re-présentation à partir de l’expérience du monde est une condition de la connaissance du monde et de soi.  Le miroir ne renvoie pas l’image de soi mais lui fait voir le monde. Le conte La Reine des Neiges est peut-être, alors, un conte de la prise de conscience de soi rendue possible par la traversée des apparences, autre nom de l’expérience vécue des êtres et des choses.
On le voit on est loin du grand guignolesque film des productions Disney qui mettent l’accent sur le milieu des princesses et des reines alors que ce qui intéresse Andersen c’est l’humanité commune. Doit-on ajouter qu’il serait bon que les enfants connaissent l’histoire originale avant d’aller voir le film qui l’affadit à la romance bourgeoise stéréotypée pour l’industrie du divertissement de l’enfance ?  
Geneste Philippe